Universités et villes

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EAN13 : 9782296292628
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Universités et Villes
par François Dubet, Daniel Filâtre, François-Xavier Merrien, André Sauvage et Agnès Vince

Plan urbain Plan Construction et Architecture
Arche de La DéfeTL~c 92055 Paris La Défense cedex 04

Édition L'Harmattan 5-7, rue de J'École polytechnique 75005 Paris
té!. 43 54 79 10

Dans la Collection « Villes et EntrelJrises » Sous la direction d'Alain Bourdin et de Jean Rémv
Michèle Odéyé-Finzi, Les Associa/ions en villes africaines, Dakar-Bra:.::.aville, 1985. Martine Camacho, Les Poubelles de la survie. La décharge municipale de Tananarive, 1986. Alain Maharaux, L'Industrie au Mali, 1986. Collectif, Nourrir les ville en Afrique Sllb-saharienne, 1986. Guy Maine!, Douala. Croissance et servitudes, 1986. L-C. Willame, Zaire. L'Epopée d'Inga. Chronique d'une prédation industrielle, 1986. P. van Dijk. Burkina Faso. les secteur in/onnel de Ouagadougou, 1986. P: van Dijk, Sin/gal Le sec/ellr infonnel de Dakar, 1986. A. Durand-Lasserre. L'Exclusion des pauvres dans les villes dll ners-Monde.

Acc~s au sol el au logement, 1986.
Collectif, Droil de cité. A la renconlTe des IIabiran/s des hanlierles dilaissÜs, 1986. Marc Nolhier, Construire en p/iJ.lTe, 1986. Collectif, Economie de la conslTuction au Maroc, 1987. Collectif, MélTopoles de l'Asie du Srld-Est, stratégie urbaines e! politiques du logement, 1987. CoUectif, Economie de la construction à Lomé, 1987. Sous la direction de Sid Boubekeur. Economie de la cosnlTuction à Tunis, 1987. CoUectif. Economie de la conslTuction au Caire. 1987. CoUectif. Economie de la conslTuction à NouaJcchon, 1987. Collectif, Economie de la conslTuction à Kinshasa, 1987. CoUcctif. Production de l'habirat à Antananarivo. 1987. M. Colombart-Prout, 0; RoUand, M. Titecat, Economie de la cons/rue/ion à Abidjan, 1987. Economie et Humanisme, Economie de la construction à Hyderabad. 1987. G. Spencer Hull, La petite entreprise à l'ordre du jour, 1987. C. Coquery- Vidrovitch (collectif), Processus d'urbanisation f!nAfrique. tomes 1 et 2. 1988. A. Foureaut (collectif), Un siècle de banlieue parisienne (1859-1964), 1988. M. Cahen. Bourgs et villes en Afrique lusophone, 1989. Collectif, Etat, ville et mouvements sociaux au Maghreb et au Moyen-Orien/, 1989. S. Bredeloup, Négociants au long cours. Rôle moteur du commerce dans une région de Côte-d'Ivoire en déclin, 1989. S. Dulucq et O. Goerg (collectif), Les investissements publics dans les villes africaines (1930-1985). 1989. (Suite de la collec.1;on enfin d'ouvrage)

@ L'HARMATIAN. 1994 ISBN. 2-7384-2697-2

Sommaire

7 . Avant-propos. André Bruston
13 .
20
34 56

Développement des universités et aménagement des territoires universitaires. Daniel Fil/Ure
La densification du réseau universitaire français: un processus historique qui s'intensifie sur la période récente. Les tennes du développement récent du territoire universitaire. Les effets de cette dynamique.

83 .
87 112 120 135

Université, villes, entreprises: vers un nouveau
contrat social? François-Xavier Merrien
Genèse d'une relation sociale. La grande transfonnation. Le retour du local dans la société française: d'un mythe l'autre. Éléments de conclusion.

141 .
145

Les étudiants. François Dubet
Entre la nostalgie des Héritiers et les étudiants de l'université de masse. Jeunes et étudiants. Les expériences étudiantes. Les parcours étudiants. L'action collective étudiante.

154 173 183 198

211 .
213 217 261 286

Villes inquiètes en quête d'université. André Sauvage
Prologue. Universités; métamorphoses et relocalisations. Considérations sur la ville étudiante. Final: des repères pour agir.

295 .
298 305 310

De la recherche au projet: quelles questions aux maîtres d'ouvrage? Agnès Vince
Quel cadre spatial pour quelle université? L'insertion de l'université dans la structure urbaine Le développement universitaire face au développement urbain

6

Avaut-propos par André Bruston *
Universités et villes. voilà un titre ambitieux s'il prétend rendre compte, à travers son "et" de toutes les relations existant entre les universités, leurs organisations, leurs enseignants et étudiants, leurs espaces, et les villes dans lesquelles elles sont implantées. Titre évident cependant, tant l'histoire de "l'universitas" est urbaine, même si au fil du temps on peut évoquer des moments d'indifférence et parfois de rejet. Titre nécessaire lorsqu'il s'agit, dans cet ouvrage à plusieurs voix, de dire ce que les nombreuses recherches engagées ces dernières années apportent comme connaissances nouvelles et moyens d'interprétation sur un mouvement de développement universitaire sans précédent, qui ne pourrait se comprendre sans l'analyse des villes qui les accueillent et qui, elles aussi, jouent un rôle de plus en plus éminent dans l'aménagement du territoire national. La mise à l'agenda politique (comme disent les politologues) de la question universitaire s'est faite sous la fonne du "Schéma Universités 2000", inscrivant ce qui aurait pu être perçu comme un banal programme de construction ou de réhabilitation dans le champ politique de l'aménagement du territoire, devenu depuis la décentralisation celui de la co-opération émergente des collectivités territoriales et de l'État. Mais si sont nombreuses les collectivités publiques concernées par cette co-opération, c'est bien dans les villes et dans les sociétés urbaines locales que se déroule un processus d'adaptation des établissements d'enseignement supérieur, gagnés par la croissance accélérée des effectifs qui permet aujourd'hui de parler d'une "université de masse". L'importance du programme en cours ne doit pas laisser croire à des implantations massives dans un désert, et les éléments d'histoire universitaire française, telle qu'elle est esquissée sous différents aspects dans ce livre, rappellent heureusement qu'ici ou là, dans le temps long, tant les collectivités locales que les milieux professionnels avaient déjà œuvré au développement universitaire avec l'État.

..

Pour le programme Interministériel de Ville, secrétaire permanent du Plan urbain.

recherche

l'Université

et

la

7

Situer le mouvement engagé dans l'histoire universitaire n'est pas minimiser la nouveauté de ses objectifs, de ses moyens ou de ses réalisations, ni le processus social auquel il donne vie. A elle seule, la mobilisation des finances publiques prévue par le Schéma représentait un enjeu parfaitement perçu par les responsables anciens et nouveaux, et les projets de réhabilitation et de construction neuves ouvraient la voie à des réflexions et travaux passionnants sur un remodelage des tissus urbains. Unanimes, les responsables de l'enseignement supérieur souhaitaient être impliqués dans l'action, dans des conditions d'engagement qui perrneuent de dépasser le caractère parfois expéditif et technocratique de la précédente vague de réalisations des années soixante et soixante dix. C'est pourquoi les ministères de l'Éducation nationale et de l'Équipement ont pris l'initiative d'un vaste programme de recherche pluriannuel. auquel étaient proposés deux types de finalités conjointes: . produire sur notre enseignement supérieur et son insertion dans la ville. les connaissances indispensables à une information approfondie de la maîtrise d'ouvrage, . et à travers les recherches conduites localement. mobiliser les universitaires eux-mêmes dans le débat que les acteurs nationaux, régionaux et locaux ne pourraient éviter sur l'avenir de l'enseignement supérieur dans leurs villes. La multiplication des espaces concernés, la proportion croissante des jeunes en scolarisation post-bac, et la prise de conscience généralement partagée du poids des qualifications supérieures dans le développement économique ont inscrit les problèmes universitaires dans toutes les échelles de l'espace national: les orientations d'aménagement du territoire, les accords entre les régions et l'État, font place aux logiques de service public d'éducation, les agglomérations recherchent l'implantation de nouveaux enseignements et de filières plus complètes, les villes ont à faire face à l'afflux d'étudiants de toutes sortes, et l'urbanisme local tente de les inscrire, avec leurs lieux de travail, de résidence et de loisir dans des projets de développement urbain. Cette partition, qui ne doit pas masquer le fait que les universités elles mêmes sont au cœur des interrogations de recherche, a servi de fil conducteur à cet ouvrage. Aucun découpage ne saurait être vraiment satisfaisant, et celuici ne prétend qu'à rendre compte au mieux de la masse considérable de connaissances accumulées par le programme interministériel de recherche. Les auteurs ont accepté la lourde tâche d'une écriture thématique transversale à tous les travaux, et si chacun n'engage que lui même dans ses appréciations subsiste l'unité d'ensemble des références qu'un second ouvrage, l'Annuaire des recherches, fournit exhaustivement au lecteur. Chacune des parties de ce livre s'est attachée à répondre à quelques inLerrogations majeures qui, pour la plupart, pouvaient êLre posées dès l'origine. auxquelles on ne pouvait pas toujours répondre sans ambiguïté, 8

mais qui ont permis la production d'informations extrêmement nombreuses et de constats explicites des auteurs. Les attentes exprimées vis-à-vis du développement universitaire sont-elles

justifiées? Le débat public a la fâcheuse tendance de se cristalliser sur des questions globales, alors que la recherche a pour premier effet de différencier les attentes, les segments visés de l'enseignement supérieur et les catégories d'agents impliqués effectivement dans le changement. Pour beaucoup les acteurs (ceux qui sont déjà là, qui occupent le devant de la scène) sont au coeur du système d'action. Et dans sa première partie, consacrée au développement universitaire sur le territoirenational, ce livre rappelle que les contradictions ne manquent pas entre leurs intérêts, mais que l'émergence de nouveaux agents, avec leurs logiques, conduit à prendre en compte des points de vue éloignés jusque-là: réfléchir en termes d'aménagement régional et local pour les universitaires, en termes de qualifications, filières de formation et enseignement supérieur pour les élus était en voie d'être acquis. En revanche se considérer comme co-responsable, et agir en ce sens, est une autre affaire qui vient bouleverser le paysage des compétences légitimes, et qui vient en même temps impulser une dynamique locale d'efficacitévariable mais qui n'a laissé personne indifférent. Aux raisonnements un peu rapides suivant lesquels une implantation ou un redéveloppement était garant d'un maintien des jeunes et in fine d'une sauvegarde de l'emploi, se sont substituées des analyses beaucoup plus circonstanciées, fondées sur une approche combinée des conditions générales de la carte universitaire, des conditions régionales de complémentarité, et des spécificités locales, voire hyper-locales, des bassins de recrutement étudiant. Les territoires universitairessont bien impliquésdans la définition de tous les territoires...
La situation française de l'enseignement développement économique est-elle originale? supérieur vis-à-vis du

A l"Université", lieu de constitution d'une des élites nationales, s'ajoutaient en France les "Grandes écoles", élément d'originalité certaine dans la formation des élites techniques et administratives; sans être une comparaison terme à terme, la seconde partie montre comment, en GrandeBretagne, aux États-Unis et en France se sont constituées les principales caractéristiques de l'enseignement supérieur, qui se situe toujours vis-à-vis des exigences du service public d'éducation portées par les collectivités publiques et vis-à-vis des intérêts des agents de l'économie. A des degrés divers, certes, et avec des évolutions chronologiquement repérables, avec un poids plus ou moins grand des politiques nationales, avec une part variable des investissements privés dans le fonctionnement universitaire. Mais cette partie montre que les idées reçues en matière de rapports public-privé peuvent être battues en brèche, que l'attention portée aux problèmes économiques et 9

aux entreprises n'est pas nouvelle. mais qu'elle prend une grande acuité dans tous les pays développés; en conjuguant la tertiarisation supérieure de l'économie. la crise de l'emploi et la poussée des jeunes vers l'enseignement supérieur, nos sociétés lui donnent une place croissante, qui est en France d'autant plus sensible que se constitue une "Université de masse". bien au delà des élites. alors que subsiste la partition avec les grandes écoles. Les étudiants sont-ils d'abord des jeunes ou sont-ils définis d'abord par leur travail, l'étude? Qui sont les étudiants? la réponse est importante pour tous ceux qui en voient grossir le nombre et représenter une part considérable de la population locale. A moins de I % de leur classe d'âge. les étudiants d'autrefois représentaient une minorité dont on pouvait postuler l'homogénéité. ou du moins minimiser les différences; à près de 50% de la classe d'âge, près de 30% de la population totale d'une ville, qu'est-ce qui les réunit, qu'est-ce qui les sépare? L'analyse sociologique aime à repérer les régularités, à pondérer les facteurs discriminants et à construire les typologies significatives d'une population, et on verra que dans sa troisième partie ce livre, tout en reconnaissant un certain nombre de spécificités locales soulignées dans les travaux de recherche, montre qu'il n'y a généralement plus une condition étudiante mais des pratiques, des références, des modes de vic différenciés, que les études clles mêmes sont détenninantes dans ces conditions, que la culture "étudiante" participe de la culture des jeunes. Et que, partant, doivent être relativisés ct l'investissement dans la ville de ceux qui y font leurs études, et la volonté parfois exprimée de répondre aux besoins du "milieu étudiant"; en revanche, on ne saurait sous-estimer les aspects matériels, et individualisables. de la vie des étudiants, ni oublier la manière dont chacun gère, dans le temps présent. son rapport à l'avenir et au réseau relationnel qui est le sien. Saurons-nous construire dans la ville un espace pour l'université? Les modèles de localisation des établissements comme de la population universitaire sont-ils revisités par la réflexion urbanistique et architecturale? L'histoire des universités souligne la parenté des questions posées par leur implantation avec celles que l'urbaniste tente de résoudre, sur l'ensemble des fonctions urbaines et du tissu urbain. non sans référence à des cas ou modèles expérimentés. Dans un premier temps. lors du lancement du programme. les débats majeurs étaient centrés sur l'alternative campus périphérique ou centre vilIc. Il a fallu enrichir la question. L'analyse montre un grand nombre de vilIes qui ont conçu par le passé leurs établissements d'enseignement supérieur en fonction des opportunités. foncières ou immobilières, en fonction des choix par les universitaires de l'unité de lieu, majoritaires, et de volontés, minoritaires, de dissémination. Vu d'en haut, l'aménagement urbain des universités représente un enjeu de 10

développement local qui prend sa place dans les projets destinés à adapter les villes aux conditions de compétition économique et sociale qu'elles entendent soutenir; les élus, les entreprises, les professionnels de l'aménagement et les responsables du système éducatif négocient les localisations, en transformant à la marge les équipements existants, en réhabilitant des friches industrielles ou militaires, en bâtissant ex nihilo... L'attention portée à l'enseignement supérieur peut être essentiellement fonctionnelle, elle peut aussi se fonder sur des attentes d'animation urbaine, sur la réponse aux consommations des jeunes, sur l'attractivité générale de l'agglomération. Auquel cas s'ajoutent les préoccupations (coûteuses) liées aux mobilités, aux logements plus ou moins spécifiques, aux équipements sportifs et culturels. Le diagnostic urbain, dans ses attendus généraux, est ainsi partiellement porté par le projet universitaire. Vue d'en bas, ou tout au moins de la pratique étudiante, la ville est-elle adaptable à des attentes, en tout état de cause, limitées? On l'a vu dans la deuxième partie, la matérialité de la vie quotidienne est primordiale: trouver sa place dans des sous-marchés du logement jusque-là mal connus, bénéficier de moyens de transport en commun redessinés en fonction des déplacements étudiants, utiliser sa voiture sans contraintes excessives... Même en n'étant qu'un hôte de passage de moyenne durée, on s'approprie quelques espaces repères en général centraux. Si l'on veut agir à la fois sur la ville et sur l'enseignement supérieur, il faut aussi répondre aux alternatives de fermeture des lieux ou d'ouverture sur la ville, de constitution de grands ensembles intégrés ou de petites unités plus autonomes, et maintenir les possibilités d'un dialogue entre acteurs qui devrait persister au-delà du programme Universités 2000. Enfin, comment mieux informer et former les compétences professionnels engagés dans l'aménagement universitaire? de

Les relances par à coup, tous les vingt ans, d'opérations de développement ne risquent-elles pas, à chaque fois, de repartir à zéro ? Les très nombreux chercheurs qui ont, sur leur propre terrain, construit les connaissances nécessaires à la maîtrise d'ouvrage ne devraient-ils pas continuer de les valoriser avec les milieux professionnels, et maintenir une "veille scientifique" sur ce que sont leurs universités? De leur côté, les aménageurs et architectes ont, dans cette vague constructive, reconnu les problèmes fonciers, immobiliers et techniques que soulèvent tous les projets urbains. De surcroît, les processus de programmation ont révélé l'absolue nécessité de refonder les liens décisifs entre la conception pédagogique et technique des formations et la conception architecturale. On y retrouve les choix, souvent frustrants, à faire entre la spécialisation fonctionnelle, très efficiente et parfois très rigide, et l'adaptabilité aux modifications encore inconnues des formations. Reconnaissons-le: l'ambition du programme de recherche ne peut être entièrement satisfaite Ji leJ travaux restitués ici et ailleurs sont considérés comme un point final mis au processus réflexif Dans une phase de Il

décentralisation et d'autonomisation progressive, aux différentes échelles d'une société, s'impose en même temps une obligation de résultats, qui sollicite un examen attentif des arbitrages et régulations propres à maintenir les objectifs de qualité scientifique, les objectifs d'accessibilité maximale de la culture et des qualifications, et les objectifs d'intégration du monde
universitaire dans la cité.

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Développement des universités et aménagement des territoires universitaires

Développement des universités et aménagement des territoires universitaires
par Daniel Filâtre*
" Mieux répartir l'intelligence, telle est l'une des principales clés de l'aménagement du territoire. "Cette phrase extraite du rapport de la mission sénatoriale sur l'aménagement du territoire exprime sans doute au mieux l'enjeu actuel de la relation université et territoire I. Les auteurs de ce rapport considèrent en effet que l'aménagement du territoire implique que soient mis en perspective développement local d'un cÔté, et infrastructures intellectuelles, c'est-à-dire enseignement supérieur, recherche et action culturelle de l'autre. En préconisant une politique alternative à celle menée jusqu'alors, notamment dans le cadre du schéma Universités 2000, il conviendrait selon eux de mettre en place une stratégie de rupture pour faire des villes moyennes des partenaires à part entière du développement universitaire. Serait ce après les nombreuses initiatives locales d'implantation de nouveaux centtes universitaires qui ont vu le jour ces dernières années, la consécration d'une place déterminante du milieu local dans ce domaine? En tout état de cause, se trouve ainsi posé un double défi, celui de l'aménagement du territoire et celui du développement universitaire. La question de l'aménagement est un débat qui resurgit régulièrement, mais il connaît une évolution particulière. En effet, si l'État reste celui qui définit les grands principes de l'aménagement du territoire, il est de plus en plus conduit à mener cette politique avec d'autres acteurs et à agir autrement. L'intervention d'autres partenaires et donc d'autres niveaux de pouvoir concerne tout d'abord les collectivités locales et panni elles les Régions. Celles-ci entendent affirmer de plus en plus leur rôle en matière de choix d'infrastructures et d'aménagement. Cela est vrai dans des secteurs comme les loisirs, la fonnation, la culture ou les innovations technologiques; cela est encore plus
* Sociologue, Université de Toulouse.

1- Rapport dc la Mission sénatoriale sur l'aménagemcnt du tcrritoirc. ss la prés. de J.F. Poncet, chap. 8, Les infrastructures intencclUencs, janvier 94.

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manifeste dans l'élaboration des schémas régionaux de développement Mais cette intervention concerne également les dépanements et de plus en plus les villes, métropoles et villes moyennes qui investissent dans la création de technopôles, de centres d'affaires ou d'unités d'enseignement supérieur. Si cette politique d'aménagement intègre de plus en plus ouvertementles collectivités territoriales,elle prend aussi des formes nouvelles. Il s'agit de procédures de négociationet de contractualisationcomme les contrats de plan État-Région ou d'autres procédures de planification et de régulation comme les schémas académiques de développement de l'enseignement supérieur 2. En inaugurant le débat sur l'aménagement du territoire à l'automne dernier, le ministre de l'intérieur a déclaré qu'il constituait le préalable indispensable à l'élaboration d'une charte nationaledu territoire,véritable schéma directeurdu pays pour les vingt prochaines années 3.Le principe adopté pour sa mise en œuvre est caractéristiquede cette évolution. Fondement d'un véritable contrat entre l'État et la Nation, elle implique l'adhésion des français. Aussi se trouvent associés au niveau local les préfets de région et les conseils régionaux auxquels la loi a accordé" une conception éminente en ce

domaine ", mais aussi les conseils généraux, les maires, les conseils
économiques et sociaux régionaux, et l'ensemble des forces économiques, sociales, culturelles et associatives. Cette forme nouvelle de concertation est sans doute liée aux lois de décentralisation; elle correspond également à de nouvelles modalités de l'action étatique dont l'intervention du milieu local dans la définition des politiques pu~liques est l'une des formes les plus marquantes. Devenant l'affaire de tous, ]' aménagement du territoire connaît également une évolution des ressources sur lesquels il s'appuie. La crise que traversent nos sociétés occidentales accentue encore plus les disparités territoriales; or panni les facteurs de développement, deux sont plus particulièrement à prendre en compte et commencent tout juste à se manifester: d'abord ceux qui améliorent l'accessibilité et les échanges, et en second lieu les ressources humaines du territoire, qu'il s'agisse des atouts de la démographie ou du niveau et des caractéristiques de la fonnation 4, Or les analyses récentes confinnent les inégalités de la répartition quantitative et qualitative de ces ressources sur le territoire. Comme l'attestent les cartes de fonnations universitaires, ces ressources humaines peuvent être très différentes d'un territoire à l'autre, au moment où elles deviennent essentielles dans les politiques de développement. A quelque échelle que l'on se place, bassin parisien, villes de la grande couronne, métropoles régionales ou villes moyennes de second niveau, le développement ou les implantations d'unités
2- Il s'agit de la procédure Université 2000 qui a donné lieu à l'élaboration des Schémas Académiques d'Aménagement et de Développemem de J'Enseignement Supérieur; Voir plus loin. 3- la Lettre de la Datar, nOI44, août 1993. 4- Voir R. Hérin, "Le géographe et l'aménagement", in Les cahiers du CNFPT, n033 .. une nouvelle phase pour J'aménagement du territoire n, septembre 1991, p. 46.

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de formations supérieures universitaires constituent un atout désormais incontournable de l'aménagement, un des leviers du développement régional et local. Mais si les termes du débat sur l'aménagement du territoire évoluent, le développement universitaire aura connu également en l'espace d'une génération des changements importants. Le premier, qui nous occupe ici est l'évolution des territoires universitaires. La raison essentiel1e de la diffusion sur le territoire national des sites d'enseignement supérieur réside dans l'augmentation massive des effectifs étudiants. Sans être une caractéristique propre à la France puisqu'elle a affecté l'ensemble des pays occidentaux, elle a connu dans notre pays une progression particulière. Cette amplification de la demande d'enseignement supérieur peut être rapportée à une prise de conscience au sein de la société française que la formation des hommes au meilleur niveau est une des clefs de son développement; ceci atteignant également les stratégies familiales. Elle concerne aussi de nouvelles catégories sociales qui dirigent leurs enfants vers l'enseignement supérieur. Dès lors on passe de l'université des héritiers à l'université de masse: l'enseignement supérieur devient un enseignement accessible en France à 700 000 étudiants déjà au début des années 1970, puis à 1 200 000 au milieu des années 1980, probablement à près de 2 millions à la fin du siècle 5 ". Quand on observe la progression des effectifs, force est de constater qu'elle ne suit pas une progression linéaire. Le phénomène de massification a eu son apogée dans la seconde moitié des années soixante. Cette croissance particulièrement spectaculaire donne lieu de 1960 à 1970 à un triplement des effectifs. Les quinze années qui suivirent ne sauraient correspondre à une période de stagnation: la progression des effectifs s'est poursuivie mais à un rythme lent de l'ordre de 2% par an. C'est surtout à partir de 1988 qu'elle connaît un bond considérable avec l'arrivée chaque année de près de 80000 étudiants supplémentaires. Certes, ramenés en pourcentage, les taux de croissance des années 88 à 92 restent inférieurs à ceux enregistrés dans les années soixante, mais ils correspondent en volume à une augmentation sans précédent dans l'histoire des universités françaises. Il convient également de noter que cette croissance des effectifs étudiants est davantage due à une évolution du taux de scolarisation qu'à un effet démographique. A la politique menée par l'État 6 de conduire un pourcentage plus important d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat s'ajoutent les effets d'une crise économique forte qui frappe en premier lieu l'emploi des jeunes et les pousse à poursuivre leur formation. Enfin la demande d'enseignement supérieur connaît aussi une évolution qualitative qui s'exprime dans la revendication de formations
5. A. Frémont, "L'aménagement du territoire universitaire", in L'espace géographique, n03, 1990.1991, pp. 193.202. et J. Pihan, Aires de recrutement des universités et modes de vie des étudiants, Rennes Ville universitaire, rapport de recherche" L'université et la ville", 1993, p.15. 6. Loi d'Orientation sur J'Éducation du 10 juillet 1989.

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professionnalisantes et technologiques 7. Ces évolutions n'auront pas marqué de façon équitable le territoire: les disparités régionales sont marquantes autant pour le niveau de fonnation et d'accès à l'enseignement supérieur que pour le potentiel d'enseignement et de recherche. Quelques éléments peuvent témoigner de l'existence de fortes concentrations territoriales: la moitié des emplois universitaires et de recherche publique est concentrée en région Parisienne qui exerce une" véritable vampirisation des universités" 8 sur toutes les villes de la grande couronne; un deuxième champ de concentration se situe par rapport à une ligne LilleParis-Méditerranée et détennine de grandes aires urbaines à fort potentiel universitaire, autour de Lille, Strasbourg, l'agglomération Rhône-Alpes et la façade méditerranéenne. De même, les niveaux de fonnation ne sont pas identiques sur le territoire: certaines régions comme le Nord accusent un retard important. Pour ces raisons, le développement universitaire actuel peut accentuer ou corriger les disparités régionales s'il s'intègre à l'aménagement du territoire 9. Par ailleurs, d'autres phénomènes ont marqué ces dernières années l'enseignement supérieur et plus particulièrement le milieu universitaire. Tout d'abord il revenait traditionnellement dans les missions de l'université d'assurer la production du savoir et sa transmission. Or, on lui demande d'assurer pour une part de plus en plus importante de son énergie une fonction de socialisation due à l'augmentation des effectifs de premier cycle et à prendre en compte la professionnalisation des étudiants; on parle d'un " service public d'enseignement supérieur" où l'étudiant devient de plus en plus un usager. Peu préparé à ces deux dernières missions, le milieu universitaire est placé devant des dilemmes dont il prend peu à peu conscience. De plus, l'université a connu avec les réfonnes Faure et Savary uœ évolution réglementaire qui a défini peu à peu le cadre de son autonomie. Celle-ci s'établit progressivement selon des modalités qui ont entraîné des changements profonds. Ainsi, l'université est conduite à définir une politique de développement qui conditionne ses rapports avec l'État. Deux mesures illustrent l'importance nouvelle prise par l'établissement universitaire, comme lieu d'élaboration et de décision: la globalisation des crédits de fonctionnement et la mise en place de contrat pluriannuels d'établissements sur le modèle partenarial. En ce sens on peut parler d'autonomisation mais aussi de localisation. Il est cependant une autre fonne de localisation de l'université qui correspond à l'importance croissante de ses relations avec le
7- Voir les données de l'Atlas des universités, GIP RECLUS, 1992. 8- N. Lebel, "L'université, un grand chantier au titre de l'aménagement du teTTito , in ire" L'université et la ville, actes du colloque des 31 mai et 10 juin 1990 sous la direction de M. Laurencin et B. Pouyet, Plan urbain. 9- O. Baratin et S. Thibault, Données régionales sur les disparités de formations en France, Rapport pour le congrès régions et formations Europe 1992, Marseille, décembre 1989, Paris, DATAR.

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milieu local: qu'il s'agisse de l'ouverture vers le milieu économique local, de la prise en compte des zones de recrutement de ses étudiants ou bien de ses relations avec les collectivités territoriales, l'université devient un partenaire à part entière du milieu local, voire un acteur du développement local ou régional. L'apparition de nouveaux partenaires institutionnels dans l'aménagement du territoire, les nouvelles ressources ,et le développement de l'enseignement supérieur modifient profondément en l'espace d'une génération la relation entre l'aménagement du territoire et le développement de l'enseignement et de la recherche. Les enjeux ne sont pas les mêmes et, comme nous le verrons, chacun possède sa propre logique. Cependant, un même fait concerne ces deux mondes, celui du rôle du local. Celui-ci peut devenir élément structurant ou réducteur de l'évolution de la relation université et territoire. Des procédures de concertation ont été ici ou là fortement engagées, eUes confinnent que l'aménagement du territoire universitaire est le terrain d'élection pour un partenariat entre tous les acteurs publics locaux et parfois même privés. Assurément, peut-être pour la première fois dans l'histoire de l'enseignement supérieur et celle de l'aménagement, les bases d'un véritable projet ou même d'une philosophie sont en train de s'établir. Pour en mesurer les tennes, cc chapitre tentera de rendre compte d'un certain nombre de recherches issues du programme Université et Ville. Peu d'entre elles traite directement de l'aménagement universitaire du territoire; plusieurs cependant décrivent à partir d'analyses locales et d'expériences actuelles ou anciennes certaines fonnes de cette évolution 10. Nous tenterons donc de décrire d'abord la dynamique de l'aménagement universitaire français: processus historique de densification. L'accélération de ce développement ces dernières années nous amènera à définir les termes de cette nouvelle configuration. Enfin, après avoir présenté les effets de l'extension et du redéploiement de ces territoires universitaires, nous nous efforcerons d'en saisir les limites.

10- En aucune façon. ce chapitre ne saurait rendre compte dans sa totalité des nombreux travaux réalisés par les chercheurs dans le cadre de ce vaste programme de recherche; il s'en inspire et renvoie le lecteur à la lecture des rapports.

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La densification du réseau universitaire français: un processus historique qui s'intensifie sur la période récente
Université et territoire, une relation traditionnelle

La nouveauté des délocalisations universitaires ne saurait nous faire oublier la relation très étroite entre l'université et le territoire. En observant l'histoire générale de l'enseignement supérieur en France, qu'il s'agisse de création de centres universitaires, de desserrement de centres existants ou bien de délocalisation, on assiste presque à chaque fois à un processus d'essaimage à partir d'une université-mère Il. Le mouvement de constitution du territoire universitaire sur une longue période, s'il met cependant en évidence une relative stabilité durant plusieurs siècles, se caractérise par la conjonction de plusieurs intérêts: ceux de l'Église, ceux du pouvoir royal qui entend ainsi structurer l'espace politique du royaume, ceux des universitaires aussi, ceux enfin des élites sociales en quête de formation et de consécration de statut. De

ce fait, les créations et les implantations d'universités sont des enjeux autour desquels se développent des luttes et des concurrences et où les pouvoirs locaux urbains ont une part déterminante. La naissance de l'université de Toulouse en 1929 symbolise tout à fait cet aspect essentiel et permanent de l'enseignement supérieur qui est de concilier dépendance vis à vis du pouvoir
central et adaptation aux logiques locales 12. L'histoire des universités en France montre qu'au début du XIVème siècle, le territoire universitaire se répartit, fort inégalement du reste, entre six villes: Paris, Toulouse, Montpellier, Avignon, Angers et Orléans. Au cours des siècles qui suivirent il y aura onze autres fondations nouvelles souvent à l'initiative des autorités civiles 13.Le devenir de ces facultés provinciales ne sera pas partout le même: certaines péricliteront, d'autres connaitront un petit développement lié au dynamisme du milieu local. Au XVème siècle, le
11- C'est le cas par exemple au Moyen Age lors de la naissance des nouvelles villes universitaires à Toulouse, Orléans ou Angers à partir de l'université de Paris, voir M. Rouche. "Des origines à la Renaissance", Histoire générale de l'enseignem/!nt et de l'éducation en France, ss la dir. de L.H. Parias, Nouvelle Librairie de France, Labat éd., 1981, 1.1. 12- M. Grosseui et alü, L'enseignement supérieur en Midi-Pyrénées - Généalogie d'un syslèm/! local d'enseignement supérieur: entre logiques locales et logiques nationales, Université de Tou1ouse-Ie-Mirail, juin 1993. 13- A ces six villes universitaires, d'autres viendront s'ajouter au cours du XIY. et XY. siècles: Cahors (1332), Grenoble (1339), Orange (1365), Aix en Provence (1409), Dôle (1422), Poitiers (1431), Caen (1432-36), Bordeaux (1441), Yalence (1452-59), Nantes (1460) et Bourges (1464): voir 1. Yerger (ss la dir.), 1986, Histoire des universités en France, Toulouse, Privat.

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paysage universitaire est ainsi fort contrasté. A côté des nouveaux établissements, on trouve aussi bien de grandes universités comme Paris ou Toulouse que des universités plus petites, comme Angers ou Orléans et d'autres enfin comme Avignon ou Montpellier, qui affectées par le Schisme voient leurs effectifs diminuer. La période qui suivra correspond à ce que Jacques Verger appeUe la municipalisation des universités, eUe ouvrira également à une situation de concurrence qui aura des effets sur le paysage universitaire. Cc sont d'abord les viBes qui entendent obtenir certains droits; ce sont aussi les parlements provinciaux qui s'intéressent aux affaires universitaires; mais c'est enfin le pouvoir royal qui inclut l'université dans son grand projet de régulation, d'harmonisation et de centralisation de l'État. Dans certaines situations, on assiste d'ailleurs à une action conjointe du pouvoir royal, du parlement et des vi11es. Un processus de rationalisation se met en place tendant à associer localisation des établissements et territoire: c'est le cas pour le siège des facultés juridiques et les chefs lieux provinciaux de la justice, comme en Bretagne, à Pau, Dijon ou Nancy 14. Peu à peu, à partir de la fin du XVIIIème siècle, le territoire universitaire va se modifier sous l'égide d'un État qui entend harmoniser et consolider un véritable système d'enseignement supérieur. Des différentes étapes que suivra ce mouvement, nous retiendrons la création d'établissements spécifiques comme les grandes écoles techniques, l'abolition de toutes les structures existantes sous la période révolutionnaire 15mais surtout l'affirmation du monopole de l'État sur l'université et son unité corporative qui modifie fortement la répartition géographique des établissements. Tout d'abord, la prédominance de Paris pour les facultés et les grandes écoles se confirme. Par ailleurs, dans les villes de province, sous la pression de solides réseaux locaux, les anciennes facultés de droit et de médecine se reconstituent peu à peu comme à Strasbourg, Montpellier ou Aix. Mais surtout, la création des facultés académiques dans les disciplines littéraires et scientifiques obéit à un principe de réorganisation des services étatiques dans ce domaine comme dans tous les autres secteurs: ainsi est-il décidé la création de facultés près de chaque chef-lieu d'une académie. Scion les disciplines et les lieux. le développement de ces centres sera variable. Mais au moment de l'avènement de la IlIème République, la carte universitaire présente les contours que nous lui connaissons aujourd'hui: l'importance prédominante de Paris, quelques grands centres universitaires régionaux à Lyon, Bordeaux, Montpellier, Toulouse et Nancy, et d'autres de plus faible dimension comme Besançon, Dijon, Poitiers, Caen et Clermont-Ferrand. A cela, il faut ajouter la constitution progressive d'écoles de droit, de médecine ou d'écoles
14- 1. Verger (ss la dir.), lIistoire des universités en France, Toulouse, Privat, 1986, p. 166. 15- C'est l'acte de la convention du 15 septembre 1793, qui vote la suppression des collèges de plein exercice et des facultés de Ù1éo1ogie,de médecine, des arts et de droit sur touteJa surface de la République.

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préparatoires à l'enseignement supérieur comme à Angers, Chambéry, Mulhouse, Nantes, Rouen ou Tours; ce mouvement exprime une volonté locale de se promouvoir au rang de villes universitaires. L'arrivée des Républicains au pouvoir est l'occasion d'une tentative de restructuration du territoire autour de 5 ou 6 grandes universités provinciales. C'était sans compter sur l'opposition des autres villes déjà dotées de facultés, et du Sénat en digne défenseur des intérêts locaux. Le gouvernement prend lui aussi conscience qu'il doit composer avec les pouvoirs locaux, parce que les financements indispensables au développement de l'enseignement supérieur nécessitent l'aide de subventions locales et privées. Le projet initial est alors abandonné et la loi du 10 juillet 1896, qui donne aux universités un statut administratif relativement autonome, crée les seize universités de l'Hexagone. Ces dispositions réaménagées en 1920 et 1922 définiront les ressorts territoriaux des universités en les identifiant à ceux des académies. Comme en témoigne la carte des établissements universitaires à la veille de la seconde guerre mondiale, le territoire universitaire depuis la fin du XIXème siècle a présenté une certaine stabilité: au côté de Paris, dont l'université compte déjà 35 000 étudiants, il existe 15 centres universitaires provinciaux aux effectifs variables auxquels il convient d'ajouter 7 villes dotées d'écoles de médecine, de droit ou de lettres. Ces établissements d'inégale importance sont de plus en plus tributaires de l'État à mesure que celui-ci augmente sa main mise sur l'enseignement et que les collectivités diminuent leur participation. Leur répartition sur le territoire français est le fruit d'un long processus historique, jeu complexe entre le milieu universitaire. l'État, l'Église jusqu'à ce qu'elle s'en trouve exclue, et les milieux locaux 16.Ces derniers ont toujours été en quête d'université, faisant de celle-ci un élément de leurs politiques de développement ou de prestige.

16- Lorsque des blocages institutionnels ou aUlIes empêchent de satisfaire la demande de nouvelles formations. les milieux économiques s'allient aux responsables politiques locaux pour développer de nouvelles formations; ce sera le cas au XIXème siècle dans des domaines spécifiques comme le commerce, les techniques ou la recherche. Voir M. Grosseui et alii, rapport de recherche, op. cité.

22

Évolution des implantations universitaires en France de 1949 à 1980 (d'après J. Verger. 1986. p. 412)

1841-1950

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A partir la multiplication

des années 1960, des sites universitaires

A panir du début des années soixante, la formidable croissance des effectifs étudiants va faire éclater les "palais universitaires" de la fin du XIXème siècle et remettre en cause l'inadaptation entre le réseau universitaire et l'urbanisation nouvelle. En effet, en observant la cane du territoire universitaire, on est frappé de constater une cenaine inégalité dans la répanition des centre universitaires. Des villes importantes comme Nice, Saint -Etienne, Orléans ou Brest n'ont aucune faculté alors que des villes comme Poitiers ou Besançon ont le statut de ville universitaire. Ainsi cette augmentation des effectifs entraîne bien entendu l'extension des centrcs existants, mais elle affecte aussi le réseau urbain. Durant cette période, l'aménagement tenitorial universitaire évolue de façon surprenante. La prise en compte de l'université dans l'aménagement du territoire conduit à de nouvelles implantations: des uIÙversités voient le jour à Reims, Amiens, Rouen, Nantes, Nice, Orléans-Tours; des villes de moyenne importance comme Pau, Chambéry, Perpignan obtiennent de nouveaux établissements, centres ou collèges universitaires rattachés à la faculté correspondante d'une ville voisine. Ces créations constituent un changement considérable: en 1968, il Y a 40 villes universitaires contre 24 en 1939 17.Elles se sont faites sous la pression des effectifs mais ont donné lieu également à des débats: ainsi Olivier Guichard alors qu'il était le premier responsable de la DATAR s'interrogeait sur le bien fondé d'une politique de multiplication des centres d'enseignement supérieur dans toutes les villes de quelque imponance qui pouvait heurter le milicu universitaire et cloisonner les structures de formation 18.

l

Parallèlement un autre mouvement caractérise cette période, l'implantation des Instituts UIÙversitaires de Technologic (IUT). C'est au milieu des années soixante que se mettent en place ces nouveaux instituts marquant sans doute dans notre pays la première tentative d'organiser sur une grande échelle un enseignement technologique de niveau supérieur. A cette demande de nouveaux diplômés liée au développement de la technologie et aux transformations de l'appareil de production, l'État répond en créant en 1966 dix IUT dans des villes universitaires. Cependant, ce nombre va rapidement évoluer au bénéfice des villes moyennes. En effet, le succès de ces établissements et leur nécessaire développement ont conduit à un processus de démultiplication dont les villes moyennes ont été les principales bénéficiaires.
17- A. Prost, Histoire générale de l'enseignement et de l'éducation en France, Tome 4, Paris, NouvelIe librairie de France, 1981. 18- cité par B. Pouyet, "Vers un aménagement universitaire du territoire", in Les cahiers du CNFPT, n033. "Une nouvelle phase pour l'aménagement du territoire", septembre 1991, p. 205.

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Il est à ce titre important de noter combien l'intervention des autorités locales pour obtenir ces implantations dans leurs villes a d'abord concerné un segment particulier de l'université. Il y a là une différence fondamentale avec le mouvement qui suivra et qui concernera l'université de masse; ici, les formations implantées correspondent fortement aux représentations des élus, puisqu'elles allient insertion dans le milieu économique local et niveau d'excellence par la sélection qu'elles opèrent 19. Ainsi cette période voit-elle s'opérer une densification du réseau universitaire au profit de sites urbains qui, sans être dépourvus d'établissements d'enseignement supérieur, ne pouvaient prétendre jusqu'alors au statut de ville universitaire. Pour mieux comprendre ce mouvement, nous prendrons deux exemples. La création de l'université François Rabelais à Tours illustre tout à fait ce processus historique 20. Si cette université fut fondée en 1969, elle s'appuyait sur l'agrégation de facultés et de collèges universitaires préexistants. Dotée d'une école de médecine et de pharmacie très ancienne transformée en faculté en 1962, la ville s'est enrichie progressivement d'un collège universitaire scientifique (1958) d'abord rattaché à l'université de Poitiers puis à celle d'Orléans nouvellement créée, d'un collège littéraire universitaire (1961) et d'une école de droit rattachés à l'université de Poitiers (1948) ; enfin, un Institut Universitaire de Technologie est créé en 1968. Après une montée en charge des effectifs dans la décennie soixante, l'enseignement universitaire tourangeau a atteint la masse critique (l0 000 étudiants) au moment où il est érigé en université autonome. Siège d'une université sous l'ancien régime, l'exemple de Pau témoigne également des efforts des villes moyennes d'obtenir l'implantation d'unités d'enseignement supérieur. La création d'un Institut d'études juridiques en 1947 est le résultat d'une volonté locale forte. L'arrêté ministériel qui établit la reconnaissance de cet institut rattaché à la faculté de Bordeaux précise que cette création ne devra entraîner aucune dépense supplémentaire à la charge de l'État. Les élus mesurent là qu'il leur faudra à chaque fois assurer l'essentiel de la charge. Dc 1947 à 1957, le ccntre se développe; mais à partir de cette date, deux faits précipiteront son expansion: d'une part la candidature de la ville de Pau à l'ouverture des nouveaux collèges scientifiques, d'autre part la proposition de la faculté des lettres de Bordeaux d'ouvrir à Pau un institut des lettres. La ville se sert de ces deux occasions afin de poursuivre sa politique universitaire: de 1958 à 1964, le nombre des étudiants de Pau est multiplié par cinq (3200 en 1964). Pour assurer cc développement, la contribution des

19- P. Gruson, l'Elal enseignanl, Paris, Bcole des Hautes Études en Sciences Sociales, Mouton, p. 265 20- X. Bœuf ct S. Thibault, L'université el la ville. De {'inscriplion locale aux stratégies de réseau - Développement universitaire el schéma direcleur de {'aggloméralion lourangelle, CESA-MSY, Université de Tours, 1993.

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collectivités locales est essentielle 21. Malgré la reconnaissance de plus en plus officielle des différents centres universitaires de la ville, l'autonomie réelle ne se fera que le 13 décembre 1968, marquant ainsi l'acte de naissance de l'Université de Pau et des Pays de l'Adour, inscrit dans les mesures de la nouvelle loi d'orientation de l'enseignement supérieur. Cet exemple c..<.;t significatif de ces conquêtes progressives de formations supérieures par les villes moyennes durant cette période. Pendant ce temps, certaines villes n'obtiennent qu'un "embryon" d'université, parfois un seul collège auquel s'ajoute un Institut Universitaire de Technologie nouvellement créé. Mais, l'expression "petite université deviendra grande" semble donner raison à ces municipalités et départements qui les ont financés. En effet, de nouvelles unités d'enseignement s'adjoignent aux précédentes et d'autres centres voient le jour; en 1980, la carte universitaire s'est profondément modifiée, complexifiée aussi. L'hégémonie parisienne demeure, mais certaines universités de province ont une dimension, des effectifs et une renommée qui les placent au rang de grands centres universitaires comme en rêvait Léon Bourgeois. Leur développement s'opère souvent par la création de campus à la périphérie des villes comme Toulouse ou Bordeaux 22. De nombreuses villes moins importantes développent aussi leurs structures universitaires. La consécration en université est bien sOr à chaque fois une décision du Centre, mais il est certain que la création ex nihilo d'une université est fort rare. C'est le fruit de multiples négociations entre les intérêts de l'État essentiellement exprimés à travers un principe d'équilibre dans l'aménagement du territoire, et les efforts constants des milieux locaux, œuvre collective et complexe. Quel est de fait l'état des lieux géographiques de l'enseignement supérieur en France à cette époque? Pour ce faire on peut classer les villes suivant l'importance de leurs effectifs étudiants, on peut également tenter d'analyser les relations qu'entretiennent les localisations de ces établissements d'enseignement et de recherche avec la hiérarchie et le processus de métropolisation. Deux contributions nous permettent d'envisager chacune de
ces orientations 23.
21- Ici comme ailleurs, les collectivités locales, ville surtout et conseil général pour une moindre part, assureront les achats fonciers, certaines constructions, les équipements de salles et de bibliothèques, mais aussi les dépenses de fonctionnement, la mise à disposition du personnel, et enfin, les frais de mission et heures complémentaires pour assurer les enseignements. Voir D. Filâtre, Collectivités locales et politiques

universitaires

-

Les enjeux des délocalisations universitaires, Rapport de Recherche

l'Université et la ville, Université de Toulouse-le-Mirail, 1993. 22- Sur l'exemple de Bordeaux, voir N. Sembel, "La naissance de l'université moderne à Bordeaux", in F. Dubet et B. Delage, Les étudiants, le campus et leurs études, Rapport de recherche "L'université et la ville", LAPSAC - CEDAS, Université de Bordeaux Il, juin 93. 23- M. Grossetti et alii, op. cité et T. Saint-Julien, "L'enseignement supérieur et le territoire français: un ou des modèles de localisation?", in Les cahiers du CNFPT, n033 "Une nouvelle phase pour l'aménagement du territoire", septembre 1991, p. 145.

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Si l'on se fonde sur les statistiques ministérielles et si l'on exclut le cas de la région parisienne qui concentre environ la moitié des chercheurs et le tiers des étudiants, on note des différences importantes entre l'effectif des étudiants et l'armature urbaine. Il est alors possible de classer ces pôles universitaires en grandes catégories: les pôles de plus de 30 000 étudiants, grands centres académiques: Toulouse, Lille, Aix~Marseille, Lyon, Bordeaux, Montpellier, Grenoble, Rennes, Strasbourg et Nancy. Ces villes, certes dans des proportions variables, et qui bénéficient d'un label scientifique important, auront été les principales bénéficiaires de la déconcentration parisienne des formations de 1980 à 1986; les pôles" moyens" indépendants, qui ne sont pas associés à ces grands pôles et comptent de 7000 à 23 000 étudiants: Nantes, Clermont-Ferrand, Caen, Poitiers, Dijon, Reims, Tours, Besançon, Rouen, Amiens, Angers, Limoges, Orléans, Nice, Le Mans; les pôles de plus faible dimension (de 3000 à 14000 étudiants), pouvant être considérés comme des pôles satellites: Brest, Saint-Etienne, Pau, Metz, Valenciennes, Chambéry, Mulhouse, Perpignan, Toulon, Avignon, Le Havre. On remarquera que, en dehors des grandes agglomérations, il n 'y a pas d'adéquation directe entre la hiérarchie urbaine et le pôle universitaire. En poursuivant cette analyse, on notera qu'en 1987, le seuil de 100000 habitants apparaît comme significatif de l'apparition de fonctions d'enseignement supérieur dans les villes françaises. Si l'on exclut les sections préparant aux brevets de technicien supérieur que l'on trouve dans toutes les villes de plus de 50000 habitants, seules dix villes en dessous de 100000 habitants ont un établissement d'enseignement supérieur, mais il s'agit à chaque fois d'un IUT. La seule exception à cette règle est le cas de Chambéry qui illustre tout à fait le processus traditionnel de formation d'une ville universitaire obtenant d'abord des formations de premier cycle puis de second et de troisième cycle. En dehors de ce cas, peu de villes de moins de 130 000 habitants sont dotées d'un établissement universitaire de plein exercice; il s'agit de villes universitaires très anciennes comme Aix~en~Provence, Besançon et Poitiers. Par contre, il existe de nombreuses unités urbaines d'importance, dénuées ou peu dotées de formations d'enseignement supérieur. Ainsi dans le Nord, Lens, Béthune, Douai, Dunkerque, ou dans le nord-est avec Montbéliard et Thionville. La liste est longue sur l'ensemble du territoire d'unités urbaines souséquipées en matière d'enseignement supérieur et souvent au profil social très ouvrier: Saint-Nazaire, Troyes, Mantes-la-Jolie, Nîmes. La création de nouveaux centres universitaires de premier cycle corrigera ce constat. Il reste que, au-delà des effets de masse, l'implantation de formations supérieures contribue au fait métropolitain. La carte du territoire universitaire à la fin des années quatre-vingt met en évidence un éclatement du réseau traditionnel mais elle conserve une logique de lieux centraux, tout comme elle révèle le maintien de fortes disparités. A côté des vingt villes universitaires de plein exercice au

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potentiel non men~cé et bénéficiant d'attractions préférentielles très hiérarchisées coexistent des villes universitaires peu dotées ou peu développées 24.

Le mouvement récent: et la densification

le desserrement des centralités du réseau universitaire.

..

La seconde moitié des années quatre-vingt va connaître un mouvement rapide de création de nouveaux centres universitaires sur l'ensemble du territoire français. Évolution dans la terminologie, l'appellation d'" antennes universitaires" apparaît, parfois remplacé par celui de" délocalisation ". Il s'agit dans les deux cas d'un démembrement d'une université pour une ou plusieurs de ses formations sur un autre site, mais qui lui restent rattachées administrativement et pédagogiquement. Souvent de taille réduite, concernant la plupart du temps des formations de premier cycle, ces antennes sont essentiellement implantées dans les villes moyennes. En 1989, le Comité National d'Évaluation des universités 25recense une cinquantaine d'antennes universitaires dont plus de trente sont sauvages, c'est-à-dire sans reconnaissance officielle du ministère, faisant l'objet d'une simple convention entre l'université-mère et la municipalité d'accueil ou la structure partenariale qui la représente. Pour le CNE, correspondant à une floraison d'initiatives locales, ces antennes poussent comme des

champignons ". Il est vrai que le mouvement est assez spectaculaire. Les

universités parisiennes essaiment dans les communes périphériques à Orsay, Versailles, Saint-Quentin, Évry, Melun, Cergy-Pontoise, Argenteuil, Marnela-Vallée. En province. le mouvement est encore plus intense mais il n'affecte pas de la même façon l'ensemble du territOire. En 1990, certaines académies comme Toulouse, Caen ou Rouen amorcent à peine la création d'antennes; d'autres en ont peu comme les académies de Montpellier, Limoges, OermontFerrand ou Grenoble. En revanche, l'Ouest et les régions en bordure de la Loire, le nord et le nord-est de la France ainsi que le couloir Rhodanien connaissent un développement important. Dans l'ensemble, ces créations respectent la hiérarchie urbaine: ainsi la plupart des villes préfectures non encore pourvues de site universitaire mettent en place des établissements délocalisés ; sur les 55 villes que nous avons repérées, 64% sont des préfectures, le reste étant des sous-préfectures. Si on s'intéresse au facteur démographique, on note qu'il exerce une influence relative: 21 des implantations nouvelles concernent des villes de plus de quatre-vingt mille habitants. Il semble que l'importance de la population se conjugue avec le statut de la ville sans que l'un ou l'autre des facteurs puissent véritablement jouer. De même, la distance vis-à-vis de la première ville
24- T. Saint-Julien, op. cité. 25- Rapport du CNE, 1990, "Priorités pour l'université", Rapport au président de la République 1985-1989, Paris, La Documentation Française, chap. 2, Les antennes universitaires.

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universitaire ne semble pas exercer une influence détenninante pour la création d'une antenne. ni dans tous les cas les besoins universitaires réels. Ainsi. lorsque l'on s'int~resse aux disciplines concernées par ces délocalisations. on remarque une très nette prédominance du droit sur toutes les autres fonnations. Enfin. on notera que dans la plupart des cas les délocalisations respectent les découpages académiques; les autres délocalisations hors académie correspondent à des formations spécifiques très pointues. 01 pourrait également penser que ces créations mettent en évidence des particularités soit politiques. soit démographiques ou académiques. En fait. aucun de ces facteurs. pris isolément. ne présente une spécificité déterminante; ainsi. la couleur politique de la ville qui engage une politique de délocalisation n'influe pas. Chaque situation locale intègre un ensemble d'éléments complexes dont aucun ne prédomine et la multiplicité des acteurs en présence oblige à intégrer leurs caractéristiques.

Les délocalisarions
des universités en 1990
I

6J'~
OGIPIIKlUS I 1992

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Cette première présentation des politiques locales d'implantations d'antennes universitaires reste succincte. Seule l'observation des situations locales permet une analyse approfondie. Deux exemples permettront d'illustrer ce mouvement. Le cas des créations d'antennes universitaires dans l'académie de Lille retiendra notre attention 26.Les éléments de la démographie régionale qui fait de cette région la plus jeune de France, ont entraîné une véritable explosion des effectifs scolaires et partant des étudiants potentiels. D'autant que la région Nord Pas-de-Calais souffrait d'un retard important autant au niveau de la scolarisation globale que de son niveau d'études 27. De 1981 à 1991, on assiste à un véritable" baby-boom estudiantin ", la plus forte du pays: +84% soit près de quatre fois plus que la moyenne nationale. Cette progression n'affectera pas de façon égale les quatre universités de l'académie: on notera surtout la multiplication quasiment par trois des effectifs de la petite université de Valenciennes et du Hainaut Cambrésis et le doublement des effectifs de l'université littéraire de Lille III. Dès lors, l'académie va connaître une complète transformation de sa géographie universitaire. Jusqu'alors, si l'académie connaissait des sites d'enseignement supérieur sur l'ensemble de son territoire au travers des Sections de Techniciens Supérieurs, de Classes Préparatoires aux Grandes Écoles ou d'autres établissements spécialisés, il apparaissait une importante zone d'enseignement universitaire essentiellement au sein de la métropole Lilloise et dans une toute autre proportion autour de Valenciennes et Calais. Le sud de l'académie en était dépourvu. C'est à partir de l'année 87-88, que ce paysage éclate avec la création des premières antennes à Boulogne et Dunkerque, puis Cambrai, Calais, Arras, Lens et Béthune. Certes ces nouvelles créations ne sauraient
créer un renversement, la métropole Lilloise conservant la prééminence tant en

effectifs qu'en éventail des formations proposées; mais on peut parler d'un rééquilibrage du territoire universitaire régional: des zones jusqu'ici vierges de formations universitaires se trouvent pourvues d'une offre réelle d'enseignement supérieur. Le territoire universitaire régional présente toutes les caractéristiquesd'une dispersion des sites. Sans doute ici plus qu'ailleurs, les créations d'antennes constituent une réponse à une situation d'urgence, maiselles n'ont été qu'une réponse partielle dans la mesure où il subsiste de fortes disparités autant au niveau géographique qu'au niveau des formations.
Par la suite, ce sera surtout en terme de statut que ce rééquilibrage s'effectuera

puisque deux universités de plein exercice, multipolaires, seront créées en 1992, l'université d'Artois et l'université du Littoral, principalement localisées dans le Pas de Calais 28. Doit-on considérer pour autant qu'une réelle
26- X. Vanderdriessche, Les créations d'antennes universitaires dans l'académie de Lille, Rapport de Recherche, Université de Lille II, mars 1994. 27- Voir Géographie de l'école, DEP, janvier 1993. 28" Seul un pôle de l'université d'Artois se situe dans le département du Nord (Douai) et un pôle de l'université du Liuoral (Dunkerque).

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politique d'aménagement ait été réalisée? Sur ce point, il n'est pas cenain que les délocalisations aient apporté une réponse satisfaisante: implantées souvent de façon anarchique, les antennes ont fait également l'objet de politiques différentes voire divergentes entre les universités mères et entre les autres partenaires, produit de" l'alchimie de la décision" 29. La création de nouveaux centres universitaires dans la région Centre diffère fortement de l'exemple précédent 30, Tout d'abord par l'importance et la composition démographique mais aussi par la hiérarchie urbaine. Proche de la région parisienne l'académie est constituée de deux villes universitaires Orléans et Tours, centres urbains traditionnellement en concurrence, auxquelles il convient d'ajouter Bourges doté d'un IUT depuis 1968. Les autres chefs-lieux d'importance démographique moindre ne bénéficient pas d'implantations universitaires. Sans atteindre les proportions de la région Nord Pas-de-Calais, la progression des effectifs étudiants est de l'ordre de +40% de 1985 à 1990. Ces augmentations justifient en partie les tensions que vont connaître pendant cette période les universités d'Orléans et de Tours, mais la redistribution du territoire universitaire régional sera également fortement déterminée par les velléités des villes moyennes. La première d'entre elles, Châteauroux, négociera dès 1987 par simple convention avec l'université d'Orléans la création d'une filière de premier cycle de droit et d'administration économique et sociale. Ici, l'implication des partenaires locaux, ville, département et milieu économique local est forte; l'implantation du centre universitaire est considérée comme un axe clef du développement, voire du désenclavement. De la même façon, mais en négociant avec l'université de Tours, la ville de Blois sc lancera dès 1988 dans la conquête d'une formation d'enseignement supérieur à finalité professionnelle, soutenue en cela par les autres partenaires locaux. Les élections municipales de 1989 intensifieront cette politique engagée; l'ouverture d'antennes de premier cycle en 1989 et 1990 confirmera la volonté politique de donner à Blois un véritable statut de ville universitaire. Troisième pôle démographique de la région, Bourges ambitionne de devenir l'université technologique du centre de la France. Dès 1990, s'ouvrira un DEUG sciences dépendant de l'université d'Orléans; la négociation sera plus difficile car le contexte politique local est tendu. On voit ainsi se dessiner une répartition du territoire universitaire entre les deux universités rivales, répartition qui se confirmera avec l'ouverture de formations supérieures à Chartres en 1992 dépendant de l'université d'Orléans. Selon une logique de lieux centraux, chaque chef lieu de département se trouve ainsi érigé au statut de ville universitaire. Quelques initiatives politiques permettront même à de petites villes comme Chinon et
29- X. Vanderdriessche, op. cité. 30- Sur cet exemple ainsi que d'autres créations d'antennes délocalisées en région PACA. Aquitaine et Midi-Pyrénées, voir: D. Filâtre, Collectivités locales et politiques

universilaires
l'Université

-

Les enjeux des délocalisations universilaires. Rappon de Recherche
1993.

et la ville, Université de Toulouse-Ie-Mirail,

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Issoudun d'hériter de formations supérieures. Ainsi en l'espace de trois années, l'académie d 'Orléans-Tours voit son territoire universitaire évoluer vers une prolifération des sites sans qu'une politique réelle de planification ni de régulation n'ait été engagée. Ces exemples nous permettent de remarquer le caractère désordonné de ces politiques d'implantations d'unités d'enseignement supérieur. A partir de 1987, le mouvement s'est accéléré, et dans chaque département ou presque, les villes et les conseils généraux ont créé des centres universitaires, avec ou sans la participation des régions ou du milieu économique local. De nature extrêmement variée, ces antennes délocalisées furent implantées suivant des logiques différentes en fonction de tendances et de pressions diverses. Claude Lacour 31proposait de clari fier ces grandes tendances en dissociant les antennes de type tampon, simples créations d'unités de fonnation souvent juridique ne répondant à aucun projet universitaire précis; les antennes-relais, correspondant à des politiques d'extension et de prolongement d'universitésmères; les antennes maîtrisées répondant davantage à une logique de gestion de la croissance et de l'éloignement de l'université-mère; les antennes sur pression locale extrêmement forte; et enfin les non-créations, dans des académies où curieusement des zones restèrent longtemps vides comme en Midi-Pyrénées, avec l'exemple d'Albi qui ne répondra que tardivement à cette situation. Pour conclure, cette présentation de la constitution du territoire universitaire français met en évidence un processus de densification c'est-àdire de multiplication des sites d'enseignement supérieur qui procède par étapes et qui répond à des logiques spécifiques. Sans qu'il puisse prétendre à l'exemplarité, le cas de la Bretagne retrace bien cette évolution 32. L'importance des universités rennaises doit d'abord être rapportée aux péripéties de l'histoire des structures universitaires en Bretagne. Si Nantes connaît dès 1460 la création d'une université comprenant les quatre facultés traditionnelles (droit, médecine, arts et théologie), son relatif déclin au début du XVIIIème et surtout les efforts des notables locaux Rennais entraîneront le transfert de la faculté de droit à Rennes, siège du parlement de Bretagne. C'est la consécration de Rennes en tant que ville universitaire et centre académique dont le ressort s'étendra sur les cinq départements bretons mais aussi trois départements limitrophes (1896). Cependant, la croissance démographique tout comme la demande d'enseignement supérieur entraînera en Bretagne comme ailleurs l'ouverture de collèges universitaires dépendant de l'université
31- C. Lacour, "Aménagement du territoire et aménagement des enseignements supérieurs: des enjeux partagés pour de nouveaux équilibres territoriaux", in Les cahiers du CNFPT, n033 "Une nouvelle phase pour l'aménagement du territoire", septembre 1991, p. 123. 32- Nous nous appuyons sur le travail de Jean Pihan, Aires de recrutement des universités et modes de vie des étudiants - Le cas des universités bretonnes, Rapport de recherche L'universÜé et la ville, Université de Rennes II, décembre 1993.

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