Urbanisation et enjeux quotidiens

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296276482
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URBANISA TION ET ENJEUX QUOTIDIENS

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L'Harmattan, 1993

ISBN: 2-7384-1842-2

Gérard Althabe Christian Marcadet Michèle de la Pradelle Monique Sélim

URBANISA TION ET ENJEUX QUOTIDIENS
Terrains ethnologiques dans la France actuelle

Equipe de Recherche en Anthropologie
Urbaine et Industrielle( E HESS)

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 O()5Paris

INTRODUCTION

Les travaux présentés ici relèvent d'une problématique commune et résultent d'enquêtes ethnologiques de terrain dans la France urbaine et industrielle. Ces recherches sont guidées par deux orientations principales qu'on précisera rapidement. La pratique de recherche s'Înscrit en continuité avec l'ethnologie telle qu'elle se développe dans des terrains extérieurs à la France c'est-à-dire dans des sociétés à dominante rurale; le passage à la société française actuelle s'opère essentiellement dans le domaine méthodologique. Conserver dans la recherche ethnologique menée en France les acquis méthocologiques issus de terrains lointains est une préoccupation constante des auteurs. - Le choix des terrains d'enquête ne repose pas sur le principe de la distance culturelle, posée comme condition de possibilité de l'investigation ethnologique. Le respect de ce principe conduit en effet à refouler les études ethnologiques vers les marges sociales ou le passé. Au contraire les investigations sont menées dans les lieux centraux de la société française contemporaine. Une question se pose néanmoins: quelle est la spécificité de cette approche ethnologique, quelle .complémentarité introduit-elle par rapport à la connaissance produite sur ces mêmes terrains par les autres disciplines?

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Les recherches entreprises se situent dans un cadre d'ensemble dominé depuis quelques années par l'émergence dans les sciences sociales d'un domaine désigné par des notions floues telles que celles de «mode de vie» ou de «quotidienneté». L'inuption de ces thèmes de recherche est un symptôme de la crise que connaissent les explications globalisantes de la société, crise où se reflètent des transformations sociales essentielles. La tentation existe de traiter ce domaine comme relevant de la description empirique, et l'ethnologie apparaît alors comme étant la discipline la plus appropriée; une telle spécialisation a été refusée et on s'est efforcé de mettre en place un instrument rigoureux de connaissance de la société contemporaine. La démarche mise en place comporte globalement deux moments. On prend comr11C objet d'investigation le microsocial et on essaie de produire une connaissance rendant compte des processus constitutifs des différents champs micro-sociaux.Chacun des champs micro-sociaux est lui-même l'objet d'une démarche en deux temps. Tout d 'abord la cohérence interne des rapports sociaux qui le composent est mise en évidence; la réflexion se porte ensuite sur l'articulation avec des processus sociaux qui se situent à un niveau global. L'optique comparative permet l'élargissement de l'analyse. On constate par ailleurs depuis la fin de la guerre une séparation croissante entre les champs micro-sociaux entre lesquels les individus sont amenés à se partager et l'unification des champs micro-sociaux constitue la deuxième grande étape de notre problématique. On prend donc une population dans un des champs micro-sociaux ; l'analyse du champ micro-social en question étant effectuée, on replace les sujets d'une part dans les autres champs micro-sociaux auxquels ils appartiennenté d'autre part on tente de trouver dans les pratiques individuelles et familiales des éléments pour appréhender l'unification. L'enquête de terrain, fondée sur une présence de longue durée de l'ethnologue est au centre de la démarche et elle constitue le creuset dans lequel l'analyse" est
produite. .

Par ailleurs, les rapports internes à l'enquête requièrent une maîtrise particulière. Le matériau recueilli, fruit de relations personnelles établies entre l'ethno-

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logue et la population étudiée, ne peut être dépouillé sans prendre en compte ses conditions spécifiques de production, et plus particulièrement la position occupée par l'ethnologue. Cette position est très largement liée à la singularité et à l'autonomie relative du champ appréhendé, par ailleurs au statut de l'ethnologue dans le champ des rapports s~ciaux globaux. L'analyse doit intégrer de manière permanente l'évolution constante de cette position dans la durée de l'enquête.L'insertion de l'ethnologue dans le champ micro-social le désigne en effet comme acteur des processus constitutifs de ce champ qui sont l'objet de l'étude. Cette optique, au-delà de simples préoccupations méthodologique~, débouche sur de nouvelles perspectives de recherche .

qu'elle contribue à élargir.

On ajoutera enfin que l'orientation présentée se construit en référence critique avec deux champs de connaissance: - l'ethnologie des sociétés lointaines, comme celleci, on étudie le fonctionnement du micro-social, mais ce dernier dans les terrains relevant de la société industrialisée n'a pas le même statut que dans les terrains ruraux extérieurs. Il ne constitue pas une micro-société. - la micro-sociologie américaine et ses derniers développements, l'interactionnisme et l'ethno-méthodologie : si ces objets pourraient à première vue présenter des points communs - domaine de la quotidienneté - la problématique développée en est éloignée. Six terrains - très différents dans leur nature et leur position dans le contexte global sont à la base des textes qui suivent: une Z.U.P. Nantaise, des nouveaux villages de la Région Parisienne, une H.L.M. de la Seine-Saint-Denis, des salariés d'une entreprise industrielle, un club de football d'un quartier déshérité, les marchés urbains de Carpentras. Ces terrains constituent des facettes de la société française dont ils offrent des éclairages singuliers. Les enquêtes de la région d'Amiens ont été réalisées en coopération entre l'ERAUI (Equipe de Recherche en Anthropologie Urbaine et Industrielle) et le CRMSI (Centre de Recherche sur les Mutations des Sociétés Industrielles) avec l'aide d'un fmancement du Ministère de la Culture (Mission du Patrimoine).

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I. LA RESIDENCE COMME ENJEU
1. Procès réciproques en H.L.M. 2. Nouveaux villages
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I. PROCES RECIPROQUES EN H.L.M. L'étude se situe dans une ZUP, Zone à Urbaniser en Priorité de 30.000 habitants dans l'agglomération nantaise. L'investigation ethnologique fondée sur l'observation directe durant une période relativement longue exclut l'appréhension globale d'un tel ensemble urbanisé quine pourrait passer que par une démarche fondée sur le dépouillement et l'interprétation des statistiques disponibles. * ** La première question qui se pose est celle de la localisation de l'investigation .; question importante dans la mesure où la réponse qui lui est donnée détermine la couche sociale des familles qui seront les sujets de l'étude. Il existe en effet une étroite corrélation entre la localisation et l'appartenance à la couche sociale de par les conditions imposées à l'accès au logement: sont rassemblés dans une même catégorie d'immeubles des gens de niveau éconorn.ique sensiblement égal. Ainsi la ZUP est-elle caractérisée par une diversification des couches sociales dans la coexistence d'immeubles ayant chacun une population relativement homogène. La localisation sera déterminée par des questions posées au départ : - La formule d'organisation d'un espace organisé comme la ZUP est fondée sur la cohabitation de familles appartenant à des couches sociales différenciées correspondant aux trois types de logements et d'immeubles: les immeubles relevant de la promotion privée dans lesquels dominent les familles de la nouvelle couche moyenne, les immeubles HLM dans lesquels dominent les travailleurs manuels, les logements PSR (Programme Social de Relogement) enfin, correspondant à des immeubles où dominent les familles assistées. Je tenterai de donner un contenu à cette cohabitation, qui sera appréhendée à partir de la position des familles ouvrières logeant en HLM (habitation à loyer modéré). - Dans l'espace de cohabitation, des locaux (maisons de jeunes, Centres sociaux) ont été implantés; ils

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sont à la base de l'intervention d'agents spécialisés (animateurs, éducateurs de rue) et ont pour rôle de donner vie à la cohabitation. Les locaux sent appréhendés comme autant de points de fixation à une vie collective inscrite dans ce territoire urbain. L'un et l'autre de ces éléments seront donc analysés à un niveau micro local. J'ai choisi à cet effet deux unités résidentielles HLM, peuplées de 100 familles. Un local collectif venait d'être achevé entre les deux unités, et un groupe d'une dizaine de travailleurs sociaux (animateurs et éducateurs de rue) avaient pris l'initiative d'en faire un lieu de regroupement des habitants du quartier, et en premier lieu, des habitants de l'une et l'autre unités résidentielles proches du local. Chacune des unités résidentielles se partage en cinq cages d'escalier, et chacune des cages est peuplée de dix familles disposées sur cinq étages (deux logements par palier). Cette organisation matérielle n'est nullement indifférente. La cage d'escalier sera l'unité locale de base; imposé par la direction de l'Office des HLM, son entretien est assuré par les co-habitants eux-mêmes. Quelques données générales doivent être fournies sur ces cent familles: soixante-et-onze des adultes ont entre trente et cinquante ans ; dix-neuf ont moins de trente ans ; neuf en ont plus de cinquante; il s'agit de familles conjugales (quatre femmes chef de famille) (aucun ascendant). Quatre-vingt-sept travailleurs manuels, avec une qualification moyenne ;Vingt-cinq femmes sont salariées; une grande partie de celles-ci appartiennent aux tranches extrêmes (les moins de trente ans et les plus de cino.uante) ; chaque famille compte trois-quatre enfants en moyenne, avec un nombre important d'adolescents; enfin, le revenu moyen par ménage est d'environ 5.000 frs (1). Ces immeubles sont habités depuis 1967-1968 ; une très faible rotation peut y être constatée: quatre-vingtcinq familles sont installées. dans leur logement depuis plus de ql1atre ans ; quarante-deux ont inauguré le logement et sont donc là depuis presque une décade. La faiblesse de la rotation est un élément important: il s'est constitué une histoire commune dont il faudra tenir compte. Cette faible rotation ...~couvre cependant des changements qui se sont effectués d.ans une direction relati-

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vement claire: des familles appartenant à la couche moyenne sont parties (des enseignants en particulier), et ont été en partie remplacées par des familles étrangères d'origine portugaise et maghrébine, qui sont au nombre de neuf, la première s'étant installée en 1972. L'orientation contenue dans cet échange de si faible ampleur a un poids disproportionné dans la représentation que les habitants ont de cette durée. Ils la ressentent comme étant fondée sur une dégradation inéluctable. D'autre part, la faiblesse du nombre des familles étrangères contraste avec le poids qu'elles occupent dans cette représentation. * ** Précisons l'objet de l'investiga~ion : les rapports sociaux se développant dans l'espace de cohabitation, soit dans les cages d'escalier, la rue, les locaux collectifs. Dans le cadre des grands ensembles dont cette ZUP nantaise est un exemple, les observateurs soulignent tous l'absence de relations sociales dans l'espace de cohabitation; ils décrivent un véritable désert, un lieu de vide social, les relations sociales que l'on peut y détecter sont des survivances insignifiantes (le passé que l'on va ct.ercher dans le village rural, ou dans les quartiers populaires des centres urbains détruits par la rénovation des vingt dernières années). Le constat de vide social, d'absence, est corroboré par la représentation que les habitants donnent de leur quartier: tous soulignent le manque de sociabilité, le repliement dans l'appartement et les relations internes à la cellule familiale. Les analyses sont orientées sur l'articulation entre la famille conjugale (le ménage), et la position dans la production (dans le cadre de l'entreprise) ; l'espace de cohabitation est -généralement éliminé. D'un autre côté, ceux qui ont à intervenir dans ces lieux acceptent le constat précédent: les spécialistes sa-. lariés et militants d'animation urbaine construisent leur pratique comme si elle se déroulait dans un espace vide qui serait à combler. Quel que soit leur objectif, ils ont pour préalable de combler ce vide, de créer dans ce lieu un tissu social. Les locaux collectifs qui y sont implantés sont perçus comme autant de supports à )a création de cette sociabilité préalable. L'image d'un espace de cohabitation vide de sociabilité, l'image d'une population repliée en cellule familiale-forteresse apparaît erronée. Il semble que les obser-

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vateurs aient accepté d 'une manière non critique le discours tenu par les intéressés sur le vide social (ce discours puise sa signification dans les rapports eux-mêines). Ils ont réduit .les rapports aux relations effectives entre les acteurs. Les échecs répétés de créer une vie collective leur sont. apparus comme le signe de ce vide social, alors que leur origine serait peut-être à rechercher dans le développement des rapports existant dans l'espace de co... habitation. Le, choix d'un tel objet fait rejeter à la périphérie de mon champ d 'investig~tion, la cellule familiale d'une part, l'entreprise de l'autre. Recherche et analyse restent limitées à un domaine aux frontières précises. Comme nous le verrons les rapports qui se développent dans l'espace de cohabitation sont directement articulés à lacellule familiale; ainsi seront esquissés certains éléments de cette articulation; par contre celle qui relie mon objet à, l'entreprise restera en dehors du champ de l'analyse. Une autre réduction est intervenue, qui se place au niveau des. acteurs: les rapports dont les adultes sont les acteurs ont été pris comme centre d'investigation; les enfants et les adolescents sont ainsi repoussés à la périphérie du champ. Il eut été possible de partir de la position des enfants et adolescents, de prendre comme objet principal d'investigation.. les rapports dont ils sont les acteurs dans l'espace de cohabitation; les adultes, dans ce cas, auraient été rejetés à la périphérie. Le fait de partir de la position des adultes, de prendre pour centre les rapports dont ils sont les acteurs ne signifie nullement que les enfants et adolescents sont exclus de l'analyse; comme il sera montré, ils sont omniprésents dans les rapports dont les adultes sont les acteurs; une grande partie des rapports sont construits au-

tour de leur médiation.
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L'objet d'investigation est donc constitué par les rapports sociaux dont sont acteurs les habitants des deux unités résidentielles HLM présentées antérieurement. Il est nécessaire de replacer ces deux unités de résidence dans des ensembles géographiques plus vastes: I) Ces deux unités résidentielles appartiennent à un espace géographique dans leqQel elles coexistent avec,

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d'une part un groupe d'immeubles relevant de la promotion privée (ce groupe se protège de la proximité des immeubles HLM par son organisation architecturale - courjardin intérieure - et un système efficace de gardiennage), où dominent des familles appartenant à la nouvelle couche lT'oyenne ; d'autre part deux ensembl~s composés respectivement de quarante et soixante logements PSR, où dominent les familles assistées qui pour la plupart ont été relogées là à la suite de la destruction drs cités d'urgence. Une enquête systématique a montré qu'il n'existe aucune relation effective entre les sujets, c'est-à...ctire les habitants des deux unités résidentielles où l'enquête a été localisée, et les habitants de l'une et l'autre catégories d'imnleubles. Cette absence de relations ne signifie nullement que ces familles sont absentes des rapports étudiés. Un des dorEaines importants de l'analyse consistera justement à cerner le rôle qu'elles jouent dans les rapports, rôle essentiel pour les familles assistées, secondaire pour les familles de la nouvelle couche moyenne. 2) Lors de la présentation succincte de la population logeant dans les deux unités résidentielles, j'ai souligné la faiblesse de la rotation des familles, le maintien de près de la moitié de celles ayant, en 1967-1968, inauguré des logements. L'histoire collective de cette décade pèse donc dans les rapports qui s'y déroulent; cette histoire se déploie dans un espace géographique précis (le quartier de Bellevue habité par environ 1.500 familles appartenant aux trois couches sociales signalées), et les moments qui la composent ont pour particularité de se fixer aux différents locaux collectifs qui y sont implantés. (Clubs et Maisons de Jeunes, Centres Sociaux, plus faiblement les écoles primaires). * ** Le texte suivant se situe dans une perspective limitée ; il est une tentative destinée à mettre à jour la cohérence des processus internes aux rapports sociaux se développant dans cet espace de cohabitation; cohérence ayant été déduite du matériau produit par l'observation directe des pratiques et des événements dont les habitants des deux unités résidentielles ont été les acteurs, et d'entretiens organisés dans le cadre de l'utilisation du local collectif implanté entre les deux, à travers lesquels j'ai

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essayé de cerner la représentation rapports. Le mode de communication

qu'ils ont de ces mêmes

La situation du procès est omniprésente dans les rapports. Elle peut être décelée aussi bien dans les événements composant la quotidienneté que dans les représentations que les sujets donnent des relations qu'ils ont entre eux. Dans ce procès, seule la position d'accusé apparaît pouvoir être occupée par les sujets, seuls les acteurs qui leur sont extérieurs peuvent s'installer dans celle du juge. Objet du procès II est constitué par les relations internes à la famille, le rapport que les parents établissent avec leurs enfants, les rôles différenciés de l'homme et de la femme dans la famille). C'est donc dans les relations familiales que les sujets vont puiser la matière au procès qu'ils instruisent les uns contre les autres; le processus est simple en apparence: la pratique des uns et des autres dans la cellule familiale est confrontée à une structure normative, les signes de non correspondance q.ui peuvent être relevés émaillent les accusations et les plaidoiries. Les sujets ne peuvent occuper que la seule position d'accusé dans la mesure où les normes déterminant les relations familiales qui se reproduisent ainsi dans les rapports de voisinage sont inéluctablement trahies. L'analyse de l'inéductabilité de la trahison des normes sera laissée de côté. La quotidienneté est généralement organisée suivant des modes qui répondent aux nécessités du système global de domination et d'exploitation, plus précisément à celles de la place qui est assignée aux sujets. La structure normative qui détermine les relations familiales ne peut s'y réaliser. La position d'accusé dans laquelle les sujets se rejettent réciproquement à travers le prccès a un aspect subjectif qui peut être recherché dans les sentiments généralisés de culpabilité qui imprègnent les relations familiales : celui de la femme qui ressent son travail salarié comme un abandon conè,amnable du foyer, celui de l'homme qui traduit sa situation de chômeur en trahison de sa part de responsabilité familiale (de nombreuses

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pratiques individuelles destinées à masquer, à réduire ce sentiment de culpabilité sont repérables; des relations internes à la famille se développent dans lesquelles leurs acteurs les manipulent). Le processus d'émergence du sentiment' de culpabilité ne peut être recherché dans les seules relations in ternes à la famille; il est aussi la traduction subjective de la position d'accusé occupée par les sujets dans le procès qui les attend quand ils ont franchi la porte de leur appartement. Enjeu du procès Dans le développement de leurs rapports les sujets construisent un acteur dit «idéologique» fixé à un pôle négatif. L'enjeu du procès (celui de la lutte prenant la fonne de l'accusation et de la plaidoirie) réside dans la plus ou moins grande proximité dans laquelle chacune se retrouve par rapport à l'acteur idéologique: dans l'accusation, le sujet tente de repousser l'adversaire vers le pôle négatif; dans la plaidoirie (l'accusation de l'autre est avant tout une défense de soi-même) il édifie sa distance avec le pôle négatif, sa différence avec ceux qui le peuplent. L'acteur idéologiq ue est édifié dans le développement même des rapports; il est produit à partir du spectacle qu'offrent les familles assistées logées dans les immeubles P.S.R. (cette production a pour condition l'absence de contact entre les sujets et les familles dont il est question). Quelles sont les grandes lignes de la production de l'acteur idéologique? Le spectacle des familles assistées est interprété comme le chaos produit par la quasi destruction de la structure normative déterminant les relations familiales; la trahison des normes Y atteint son degré ultime. Ces familles sont impliquées dans de multiples interventions d'agents de l'autorité extérieure (policiers et travailleurs sociaux principalement) (2). Ces interventions sont défmies comme la réponse à la trahison des normes, et le rôle attribué à leurs agents est double : ils se substituent aux sujets dans leur responsabilité familiale, ils pallient donc à leurs défaillances, ils sont les porteurs potentiels de leur châtiment. L'intervention des. agents de l'autorité extérieure produit le stigmate qui enfenne telle famille dans le rôle d'acteur idéologique fixé au pôle négatif; en conséquence, le procès se diversifie de la manière suivante: les sujets ont grand soin de se tenir en dehors de l'intervention

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des agents de l'autorité extérieure pour éviter d'être assimilés aux familles assistées; inversement, ils tenteront d'y impliquer l'adversaire pour le refouler vers le pôle négatif (tel est l'objectif contenu dans la plupart des nombreuses demandes d'intervention des agents de l'autorité extérieure sous la forme de dénonciations et de pétitions). La corrélation entre d'un côté la position d'accusé, la seule à laquelle les sujets ont accès de par l'inéluctabilité de la trahison des normes, de l'autre la distance du pôle négatif, la 'différence d'avec l'acteur idéologique qui le peuple, détermine la précarité caractérisant la position de chacun des sujets dans le jeu de rapports. A aucun moment la distance ne peut se transformer en séparation, la différence se cristalliser d'une manière définitive. Cette précarité est justement le ressort du fonctionnement des rapports: chacun est contraint de lutter pour éviter de se retrouver refoulé vers le pôle négatif, de se défendre en essayant d'y rejeter les autres. * * peut être illustrée par la maLa situation du prccès * nière dont Jacqueline Bonnet bâtit sa position dans les relations avec ses voisins (elle a quarante-cinq ans, ne travaille pas; son mari est ouvrier dans une entreprise du bâtiment, deux de ses filles sont mariées; une fille de dix-huit ans et un garçon de seize ans restent avec elle, la famille est installée dans l'appartement depuis trois ans). Après avoir constaté qu'elle n'a aucune relation avec ceux qui partagent sa cage d'escalier: «On ne se parle pas, personne se parle, on se dit bonjour-bonsoir, c'est tout, et en plus il y a des critiques. C'est effrayant, c'est effrayant de vivre la vie qu'on vit maintenant». Elle se présente comme poursuivie par les condamnations que les autres portent contre elle. Les conditions dans lesquelles ils ont emménagé trois années auparavant restent présentes à son esprit: «Je voyais les gens, je leur disais bonjour et ils ne répondaient pas; ils me regardaient comme ça d'un air de dire: «d'où qu 'jls sortent ceuxlà ? D'où qu'ils viennent ?». C'est ça quand on arrive dans une cage, on sent qu'il y a quelque chose. Pourtant on a rien à envier chez nous, ou alors je me disais: j'ai des filles qui n'ont pas toujours ... (silence), surtout l'aI..... née, elle m'a fait tellement de bêtises! Je me dis: tout çà, çà se sait. Et puis (silence). Je ne sais pas, çà serait si bien qu'on s'entende tous ensemble. Ainsi elle a

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interprêté la non réponse à son salut comme le signe de la condamnation que les gens rencontrés portent contre eUe et sa famille, et elle recherche en quoi elle est coupable, ce dans deux directions significatives: le mobilier ostentatoire étalé lors de l'emménagement, le passé tumultueux de satille ; elle continue à se poser la question. Ce processus est présent dans la représentation qu'elle donJ)e de son rapport ~vec ses voisins de palier. Elle affirme d'abord qu'ils ne lui adressent pas la parole: «Mes voisins, de palier? Ils ne parlent jamais, jamais bonjour, rien». A travers' ce- refus d'établir des relations, elle construit les voisins comme les porteurs de condamnation à son égard. Elle les met en scène dans le récit de deux incidents: a) quelques. se.maines auparavant, le voisin dont il est question a sonné à leur porte. Le fils étant seul dans l'appartement ne lui a pas ouvert, mais l'a identifié à travers le viseur. Depuis, Jacqueline Bonnet s'interroge et se torture pour deviner de quelle faute il venait les accuser. b) Autre événement qu'elle rapporte de la manière suivante: «Urt jour mon gendre est venu, il était saoul, il criait un peu... ; lui justement, sa port~ était ouverte, le monsieur d'à-côté ; alors ... (silence) ça fait mal quoi !». La séène est entièrement redéfinie à travers la situation du procès dans laquelle le voisin (dont elle ne connaI1 pas le nom) ne peut que la condamner. Dernier récit: Marie C. quitte dans la journée son appartement en emmenant les enfants et les meubles. Le soir, de retour du travail, son mari Bernard se trouve devant l'appartement vide (le lit seul a été laissé). Affolé, il fait le tour des locataires de la cage d'escalier pour demander s'ils savent ce qu'est devenue sa femme. Dans sa quête de la fugitive il sonne, parmi les autres, à la porte des Bonnet; notre interlocutrice est absente, puis mise au courant à son retour. Depuis, elle voit dans cette démarche le signe que Bernard C. la considère comme complice dans le départ de son épouse. * ** La situation de procès est également décelable dans l'événement suivant: Colette Blondeau descend l'escalier et croise Marie Bordes et Paule Amault qui bavardent sur le palier. Après son passage, l'une dit: «Tiens; elle est encore allée de promener! ». Et l'autre de rétorquer : «Oui, elle a du souci avec sa grande fille». Notre

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héroïne remonte en catastrophe et proteste .avec véhémence : elle justifie sa sortie en disant qu'elle va remplacer sa fille Gaëtane (âgée de dix-sept ans) dans la garde rémunérée. d'un enfant, lui permettant ainsi d'aller chez le dentiste. Elle poursuit: ... du souci avec ma grande fnle ? J'en ai eu, mais maintenant elle travaille; je ne vois pas. Gardez les vôtres, vous feriez mieux ...». Cette dernière phrase est une allusion aux deux garçons de ses interlocutrices, qui ont été surpris en train de dérober quelque objet dans une grande surface commerciale. L'un a réussi à fuir, l'autre, livré aux policiers, a été placé en foyer durant trois mois. Colette Blondeau interprète justement les phrases anodines lancées à son passage comme une condamnation des carences dont elle fait preuve dans le contrôle qu'elle exerce sur Gaëtane, qui a défrayé la chronique scandaleuse du quartier. Sa réaction est une plaidoirie: elle voit dans le fait que la jeune fille travaille (elle garde un enfant) la preuve de sa rédemption, partant de l'effacement de sa trahison de son rôle de mère. * ** Enfin les entretiens avec les sujets ont eu tendance à se construire en procès dans lequel nous étions refoulés vers la position de juge. A titre d'illustration, prenons l'entretien avec Christiane et Martin Serres. Dès notre entrée dans l'appartement Christiane Serres (momentanément seule) met en place le cadre dans lequel va se dérouler l'entretien et dans lequel elle nous emprisonne.. ra : Frédéric (huit ans) ayant ouvert la porte en réponse à notre coup de sonnette, elle l'interpelle avec violence: «Tu seras puni! », et elle nous explique qu'il lui a désobéL car elle lui a interdit de prendre l'initiative d'ouvrir la porte. A notre arrivée Colette (treize ans) s'apprêtait manifestement à quitter l'appartement; la mère se lance dans des explications et nous affirme qu'une telle sortie est exceptionnelle; elle en réduit la portée: Colette va rejoindre une camarade d'école (elle précise que celleci n 11abite pas le quartier) et elle n'ira pas plus loin que l'entrée de l'immeuble; normalement elle ne sort jamais seule dans le quartier, etc... Notre interlocutrice tient ce discours sans que nous ayons prononcé une parole en dehors des salutations d'usage. Il faut préciser qu'elle savait qui nous étions, un rendez-vous ayant été pris au préalable. Elle nous construit comme les porteurs des normes, elle justifie ces deux n~anifestations (Frédéric

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