Urbanisation informelle par l'autogestion au Pérou

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La ville d'Ayacucho au Pérou reçoit depuis les années 1950 des paysans andins chassés par la misère. Ce processus s'est accompagné de l'arrivée massive de réfugiés fuyant la guerre dans les années 1980. Cette migration a induit un développement spectaculaire de quartiers périphériques qui se développent selon l'organisation sociale et la culture andine rurale traditionnelle. Cette urbanisation se fait par l'autogestion et ces migrants ont inventé les modalités d'une culture andine urbaine.
Publié le : mardi 15 mars 2016
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EAN13 : 9782140004650
Nombre de pages : 304
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Fanny Chagnollaud
Urbanisation informelle par l’autogestion au Pérou L’invention d’une culture andine urbaine à Ayacucho
Préface d’Antoinette Molinié, directeur de recherche émérite au CNRS
Urbanisation informelle par l’autogestion au Pérou
© L’HARMATTAN, 2016 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Pariswww.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08650-7 EAN : 9782343086507
Fanny Chagnollaud Urbanisation informelle par l’autogestion au Pérou L’invention d’une culture andine urbaine à Ayacucho
Photo de la couverture : haut symbole de la conquête andine de l’espace urbain, l’organisation d’uncortamontedans une rue de la ville d’Ayacucho, à peine à trois pâtés de maisons de laplaza de armas.
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PRÉFACE
Le livre de Fanny Chagnollaud est d’une actualité brûlante : partout apparaissent les difficultés d’intégration de migrants dans des villes qui ne sont pas préparées pour les accueillir. Les problèmes ici abordés se posent dans beaucoup de régions du monde, incitant ainsi à la comparaison et à la formulation d’hypothèses théoriques à travers la pluridisciplinarité. Le cas ici examiné est emblématique. La ville d’Ayacucho au Pérou reçoit depuis les années 1950 des paysans andins chassés par la misère. Mais de 1980 à 2000, ce processus s’est accompagné de l’arrivée massive de réfugiés fuyant la guérilla du Sentier Lumineux. Cette migration forcée a induit un développement spectaculaire de quartiers périphériques selon les modalités toutes particulières que présente ce livre. En effet ces migrants issus des communautés rurales de la région ont envahi des terres du périmètre urbain et s’y sont installés en adaptant à ce nouvel environnement les structures traditionnelles de leurs villages. Les quartiers périurbains issus de ces invasions se sont peu à peu développés grâce à la transposition des institutions, des relations sociales et des rituels qui organisaient la vie de ces migrants dans leurs communautés d’origine. C’est ainsi que les relations de parenté, les identités villageoises, les assemblées participatives, les rites d’intégration, tout ce qui structure la société rurale andine, ont été adaptés à l’édification d’une urbanité spécifique. Et c’est bien cette « accommodation » de lacomunidadà un milieu urbain qu’étudie avec une acuité particulière Fanny Chagnollaud. Cette jeune anthropologue nous fait ainsi découvrir que les quartiers périphériques de la ville d’Ayacucho occupés par les migrants se forment et se développent selon l’organisation sociale et la culture de la communauté rurale andine traditionnelle. C’est de cette manière que les nouveaux arrivants peuvent pallier aux insuffisances des services publics. La ville est ainsi pénétrée par la vie rurale.
Comment ne pas évoquer ici un souvenir personnel ? Il y a quarante ans, je soutenais à la Sorbonne une thèse sur les influences urbaines en milieu rural au Pérou. Le temps aurait-il inversé les flux sociaux ? S’il importait à l’époque d’analyser comment la société andine traditionnelle s’insérait dans une économie de marché portée par la ville, il s’agit à présent d’observer un processus inverse : comment le milieu urbain est pénétré et profondément bouleversé par une ruralité à la fois envahissante et créative. Fanny Chagnollaud montre comment les quartiers d’Ayacucho créés par les migrants «... apparaissent comme des ensembles infrastructurels fonctionnels qui, plus que de simples groupements de voisins, sont devenus de véritablescomunidadesurbaines andines investies chacune d’une identité propre, revendiquée par ses membres et célébrée en grande pompe chaque année ». Sa démonstration est fondée sur des données ethnographiques très précises. Par exemple les prestations mutuelles de travail que constitue le système traditionnel de l’ayni, ciment du collectif rural, sont ajustées à la société urbaine. S’il apparaît à l’origine comme une extension de liens de parenté, il devient, en ville, un générateur de lien social : c’est ainsi que s’opère une inversion dynamique par rapport à la pratique rurale, au-delà d’une simple transposition. Par ailleurs, l’origine géographique des migrants formant chaque quartier est un critère important de l’initiative de l’invasion ; il garantit ensuite la cohésion communautaire. Fanny Chagnollaud montre comment lepaisanazgoqui lie les déplacés d’une même région rurale est une véritable institution constitutive du tissu social urbain. S’ajoute à la pluralité de la synchronie de cette recherche une dimension diachronique, puisque la première partie de cet ouvrage donne le cadre socio-historique de la formation des nouveaux quartiers d’Ayacucho. L’auteur analyse ici la transformation d’un bourg seigneurial en une grande ville qui va devenir le berceau du mouvement du Sentier Lumineux à partir de 1980, entrainant la région puis le pays tout entier dans la guerre civile. Cette étude historiquepermet de suivre pas à pas les migrants : de leur communauté rurale assiégée par la guerre, à l’invasion de terres d’Ayacucho, puis la formation des quartiers périphériques et enfin, l’émergence d’une société urbaine et l’autogestion progressive des services urbains que les autorités n’assurent pas. Il y a là un travail d’histoire récente sur un sujet particulièrement sensible dont on mesure la difficulté.
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En effet, il s’agit d’occupations clandestines de terrains, et on imagine les dangers que court l’anthropologue dans son enquête. De plus, les rapports sociaux ont été douloureusement marqués par la violence guerrière. Celle-ci, on l’entrevoit entre les lignes, n’a pas manqué de laisser une empreinte profonde sur l’ethnographe. Cependant Fanny Chagnollaud a su garder à la fois une intime proximité avec les occupants des terres et une courageuse distanciation des problèmes rencontrés. On appréciera sa discrétion sur les épisodes de la guérilla qu’elle a vécus. A aucun moment elle n’insiste sur les difficultés d’enquêter dans ce qu’elle appelle une « poudrière ». Mais on devine tout le courage qu’il lui a fallu pour franchir les obstacles qu’impose une situation de guerre civile. Espérons que les drames qu’elle a vécus feront l’objet d’un ouvrage plus personnel. Dans cette ethnogenèse d’une urbanité rurale, laméthode adoptée est originale par le double travail de terrain qu’elle implique, dans la ville d’Ayacucho, mais aussi dans les villages dont les migrants sont issus. Il s’agit en effet d’un terrain multi-site, et plus que cela, puisque c’est un seul et même phénomène qui est étudié de deux points de vue différents, celui de lacomunidadrurale et celui du quartier urbain. Le travail d’enquête a ainsi été multiplié par deux, car il n’a pas été effectué à partir d’un point en faisant des incursions sur l’autre, mais à travers une véritable installation sur chacun des deux terrains. Un seul point de vue n’aurait pas permis d’appréhender l’ensemble d’un processus qui finalement ne peut être saisi que dans sa dualité. C’est ainsi qu’il a fallu à Fanny Chagnollaud deux types d’expertise, en anthropologie andine et en sociologie urbaine, deux corpus ethnographiques différents et complémentaires, deux modes d’intégration dans deux tissus sociaux distincts. Enfin, dans sa dernière partie, le livre décrit les pratiques rituelles qui constituent le véritable ciment des communautés urbaines construites sur les terres envahies : une ethnographie remarquable montre comment les fêtes patronales, rurales à l’origine, sont accommodées au contexte urbain. On appréciera comment le système des charges religieuses continue à assurer sa fonction politique à travers lesmayordomos. La célébration du carnaval montre comment les quartiers indiens s’imposent à la ville coloniale d’Ayacucho par les défilés de leurscomparsas. Les migrants envahissent ainsi non seulement le territoire de la ville, mais aussi son imaginaire, témoignant ainsi de leur surprenante inventivité.
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