Urbanité et citoyenneté

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296267992
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Revue scientifique internationale
n° 68
Urbanité et citoyenneté
Fondateurs: H. Lefebvre et A. Kopp
Ancien djrecteur: Raymond Ledrut (1974-1987)
Djrecteur: Jean Rémy
ComÜé de rédacÜon: B. Barraqué, P. Beckouche, G. Benko,
M. Blanc, A. Bourdin, M. Coornaert, J.-P. Garnier, A. Huet,
B. Kalaora, F. Lautier, M. Marié, S. Ostrowetsky, J.M. Offner,
P. Pellegrino, B. Poche, E. Preteceille, J. Remy, O. Saint-
Raymond, O. Soubeyran.
Secrétayjat: O. Saint-Raymond, secrétaire de rédaction, M. Coor-
naert, J.M. Offner.
Correspondants: C. Almeida (Genève), M. Bassand (Lausanne),
P. Boudon (Montréal), M. Dear (Los Angeles), M. Dunford
(Brighton), G. Enyedy (Budapest), A. Giddens (Cambridge),
A. Lagopoulos (Tessalonique), Z. Mlinar (Ljubljana), F. Navez-
Bouchanine (Rabat), Ch. Ricq (Genève), A.J. Scott (UCLA),
F. Silvano (Lisbonne), W. Tochterman (Unesco), L. Valladares
(Rio de Janeiro), S. Vujovic (Belgrade), U.J. Walther (Bonn),
J. Wodz (Katowice).
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 ParisSommaire du n° 68
Urbanité et citoyenneté
I. Urbanité et citoyenneté
1. Editorial,
Ma urice Blanc. . . . , . . . , . . . . . . . . . . . . . . , . . . . . . . . 7
2. Citoyenneté et représentation de l'appartenance,
Bernard Poche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . , . . . . . 15
3. Question de citoyenneté,
, , ,Catherine Wihtol de Wenden . . . . . . . . . . . . . . . 37
4. Les racines locales des immigrés, ou comment
inventer une nouvelle citoyenneté,
Claudio Bolzman, Rosita Fibbi, Lucila Valente." 47
6. Espace et territoire à Spitalfields : perceptions loca-
les et pratiques municipales,
Catherine Neuveu . . . . , . . . . . . . , . . . . . . . . . . , , . . . . 67
Encart: PolI tax et taxe d'habitation,
Bernard Barraqué. . . . . . . . . . . . . . . . . , . . . . . , , . . . . 82
6. Ethnicité et urbanité: l'évolution de la ville en Afri-
que et en Europe,
Jacques Barou. . . . , . . . . . . . . . . , . . . . . . . . . . . . . . . . . 85
7. Ethnicité et citoyenneté: éléments pour une com-
paraison européenne,
Maurice Blanc et David M. Smith. . . . . . . . . . . . . . 99Espaces et sociétés 3
II. L'aménagement de l'espace en Allemagne
1. Aménagement du territoire et urbanisme dans
l'Allemagne unifiée. Missions nouvelles et nouvel-
les lignes d'action,
Hans-Peter Gatzweiler . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 125
2. Le défi allemand: la réanimation du territoire de
l'Est,
Jean-Paul de Gaudemar. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 141
III. Hors dossier
Les logiques de l'habiter: besoin, désir et nostalgie
d'être,
Yves c;halas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 149@ L'Harmattan, 1992
ISBN: 2-7384-1348-XUrbanitéI
et Citoyennetél Éditorial
Maurice Blanc
Université de Nancy II
A la fin des années 80, le débat sur la citoyenneté a ressurgi,
essentiellement pour dire qu'elle est en crise, les symptômes étant
l'absentéisme électoral, la montée en puissance du Front national,
etc. De nouveaux symptômes apparaîtraient depuis peu, la violence
dans les grands ensembles H.L.M. de banlieue notamment. Au tout
nouveau Ministère de la Ville, les experts voient dans l'urbanité
la réponse à la crise de la citoyenneté. Pourtant, Vaulx-en-Velin
dans la banlieue lyonnaise était une opération de Développement
social des quartiers (D.S.Q.) que les experts jugeaient très positi-
vement pour sa capacité à tisser du lien social, jusqu'au jour d'octo-
bre 1990 où une émeute s'est déclenchée, ce qui montre bien les
limites de ce genre d'exercice. A moins de renverser la perspec-
tive et de voir dans cette violence une marque de la capacité
acquise, en partie grâce au D.S.Q., à la révolte et non à l'abatte-
ment et à la passivité 1.
1. Cashmore E., 1992, «La Fonction positive du conflit racial.. ln: Le Bars S. et Blanc
M. (éds), L'HabHat des Minorités dans la Cité. Perspectives comparatives, Paris, L'Harmat-
tan (à paraître).
~Espaces et sociétés8
Les sciences sociales (et en particulier la recherche urbaine)
sont fortement sollicitées. Avant de se prononcer, un certain nom-
bre de précautions sont nécessaires et en tout premier lieu, un
travail de clarification des définitions et des concepts. Les diction-
naires n'y suffisent pas mais il est utile de les consulter. D'après
Ie peW Robert:
- Citoyen: «Individu considéré comme personne civique, par-
ticulièrement National (sjc) d'un pays qui vit en république: un
citoyen français et un sujet britannique. »
- Urbanité: « Politesse où entre beaucoup d'affabilité naturelle
(sjc) et d'usage du monde. »
Catherine Wihtol de Wenden montre après bien d'autres que
la citoyenneté ne s'identifie pas à la nationalité, Maurice Blanc et
David M. Smith que les sujets britanniques jouissent en réalité
d'une citoyenneté à géométrie variable. Mais là n'est pas l'essen-
tiel pour l'instant. La définition de la citoyenneté est ambiguë car
elle renvoie implicitement à l'État et à la Nation mais elle repose
malgré tout sur un terrain solide car elle s'appuie sur un statut
juridique, sur des droits et des obligations. Il manque à cette défi-
nition une dimension essentielle, bien mise en évidence par Ber-
nard Poche: la citoyenneté se fonde sur l'appartenance reconnue
à un groupe social et elle renvoie à l'identité. Si l'identité est valo-
risée, la participation active des individus à la vie du groupe
découle de la citoyenneté. Si le groupe est fragile ou menacé, le
repli identitaire risque de l'emporter.
La notion d'urbanité est très floue car elle renvoie à la vie quo-
tidienne et à un art de vivre qui serait spécifique aux villes. La
question centrale qui est traitée dans ce dossier est celle du « vivre
ensemble» :
- Comment les groupes sociaux qui partagent un même
espace urbain gèrent-ils leurs différences et aboutissent-ils à des
compromis de coexistence?
- Y a-t-il compétition pour l'imposition d'un mode de vie
dominant?
- Y a-t-il tolérance fondée sur la distance sociale et l'ignorance
mutuelle?
- Y a-t-il métissage et production d'une nouvelle culture2?
L'une des questions qui se pose alors est celle des effets de
la citoyenneté sur l'urbanité. Les compromis de coexistence entre
groupes sociaux sont marqués par leurs rapports de force politi-
2. C'est le souhait de Salman Rushdie: «Les Versets satanjques célèbrent l'hybridité,
l'impureté, l'entrelacement, la transformation qui vient de combinaisons nouvelles et inatten-
dues des êtres humains, des cultures, des idées, des politiques, des films et des chansons.
(Les Versets) se réjouissent du métissage et redoutent l'absolutisme des Purs. (...) C'est ainsi
que la nouveauté vient au monde» (The Independent, 4-2-1990).Éditorial 9
ques. Une première distinction est nécessaire entre les groupes
à citoyenneté restreinte (les étrangers), les groupes avec une formelle (les pauvres et les démunis), ce qui a été mis
en évidence par les problématiques de la « nouvelle citoyenneté»
(Wihtol de Wenden) et les groupes disposant de la citoyenneté
effective en raison de leur éducation et de leur statut social. Par
exemple, dans les débats sur l'avenir des quartiers, les proprié-
taires continuent à s'exprimer comme si leur parole avait une légi-
timité supérieure à celle des locataires. C'est ce qui explique en
Grande-Bretagne la révolte des « beaux quartiers» contre la poll
tax, évoquée par Bernard Barraqué. La citoyenneté déborde la
sphère juridique. Elle est économique, sociale, urbaine et cultu-
relle. Pour autant, sa qualification juridique a des effets importants.
La citoyenneté formelle est strictement liée à la nationalité dans
les pays où le « droit du sang» prédomine, comme l'Allemagne.
Elle l'est moins dans les pays où le « droit du sol» joue un certain
rôle comme la Grande-Bretagne. On y accepte plus facilement un
« droit à la' différence» et la discrimination à l'encontre des mino-
rités est passible de sanctions légales plus fortes. La France com-
bine les deux logiques. Elle glisse insensiblement d'un modèle à
l'autre dans la mesure où l'essentiel de la population dite « immi-
grée» sera bientôt de nationalité française, car les enfants d'étran-
gers nés en France deviennent français à leur majorité s'ils y rési-
dent depuis cinq ans. Mais cette population sera-t-elle pour autant
pleinement citoyenne? Il faut se demander comment s'articule
l'exaltation de la citoyenneté dans une visée universaliste (parti-
culièrement sensible lors de la célébration du bicentenaire de la
Révolution française) avec la revendication du particularisme et
de la spécificité ethnique. Allons-nous vers une citoyenneté à mul-
tiples dimensions et à géométrie variable? Une euro-
péenne ou mondiale est-elle concevable?
*
* *
On ne peut analyser des questions aussi complexes que la
citoyenneté et l'urbanité indépendamment du contexte socio-
économique dans lequel elles posent problème. En France et en
Europe, une des caractéristiques des années 80 est l'apparition
d'un discours de sortie de la crise qui accepte le maintien du chô-
mage à un niveau très élevé. Une armée de réserve industrielle
(mais aussi « tertiaire ») se reconstitue, principalement chez les tra-
vailleurs faiblement qualifiés mais pas exclusivement. Un discours
sur les « immigrés» en termes de « eux» et « nous» réapparaît au
sein des groupes directement menacés par le chômage et la « pro-
létarisation ». Le rejet de l'étranger est d'abord la peur du con-10 Espaces et sociétés
current. Contrairement à certaines idées reçues, il n'est pas le
monopole de la classe ouvrière, Gérard Noiriell'a bien montré3.
La droite française tente de légitimer ce rejet en se repliant sur
la théorie héréditaire de la nationalité. M. Chirac a commencé à
invoquer la défense de l'identité de la France, « l'une des plus
anciennes du monde et des plus affirmées »4. Implicitement, il
reniait la théorie élective qu'il défendait quelques semaines plus
tôt: « être français, c'est se sentir français et se vouloir français.
C'est adhérer, quelle que soit son histoire personnelle, à une civi-
lisation, à une culture, c'est se sentir concerné par le devenir de
la nation, c'est reconnaître la France pour patrie »5. M. Giscard
d'Estaing a été encore plus explicite en souhaitant que la France
« revienne à la conception traditionnelle (sic) de la nationalité fran-
çaise: celle du droit du sang »... en donnant l'Allemagne en
exemple6. Mais que la gauche ne se donne pas trop vite bonne
conscience, on trouverait facilement les mêmes ambiguïtés dans
ses discours sur l'identité de la France7.
L'une des questions posées aux sciences sociales concerne
l'usage à réserver à la catégorie populaire « d'immigré». Faut-il
la rejeter et introduire le concept anglo-saxon de minorité ethni-
que? Gérard Noiriel est très réticentS et il a de bonnes raisons
pour cela, tout d'abord l'ambiguïté des mots « ethnie » et surtout
« ethnique» comme cela est flagrant dans le petit dictionnaire
Robert:
- Ethnie: « Ensemble d'individus que rapprochent un certain
nombre de caractères de civilisation, notamment la communauté
de langue et de culture (alors que la race dépend de caractères
anatomiques). L'ethnie française englobe notamment la Belgique
wallonne, la Suisse romande, le Canada français (sic). »
- Ethnique: « Relatif à la race ou à l'ethnie» (éd. 1970).
Ainsi la distinction entre la race et l'ethnie est à la fois affir-
mée par le nom et niée par l'adjectif. Cette incohérence a été sup-
primée dans les éditions plus récentes (où « ethnique » est seule-
ment: « relatif à l'ethnie »), mais elle n'en est pas moins significa-
tive. Ce glissement insidieux du culturel au biologique continue
à imprégner de nombreux discours et il est scientifiquement inac-
3. Noiriel G., Le Creuset français, Paris, Seuil, 1988, pp.284-287.
4. Chirac J., «Un seul peuple », Le Monde, 11-07-1991.
6. In: Biffaud O., «M. Jacques Chirac plaide pour l'intégration et l'identité française »,
Le Monde, 18-06-1991.
6. Giscard d'Estaing V., 1991, «Immigration ou Invasion? », le Figaro Magazine (et Le
Monde), 21-09-1991.
7. On peut appliquer au discours sur l'identité nationale la grille d'analyse élaborée par
S. Ostrowetzky et J.S. Bordreuil: «Le social comme socio-genèse », Langage et Société,
na 28-1984.
pp, 346 s.8. Noiriel G., ouvrage cité,11Éditorial
ceptable. Malgré cela, M. Blanc et D.M. Smith montrent qu'en se
tenant strictement à la définition de Max Weber, qui fonde l' eth-
nicité sur la croyance subjective en une origine commune (réelle
ou supposée, peu importe), on lève cette ambiguïté; le concept
sociologique d'ethnicité ne doit rien à la biologie et il est alors pré-
férable à celui d'immigré. L'expression de minorité ethnique rend
bien compte d'un effet de domination de la société globale sur
le groupe.
L'urbanité renvoie à la constitution du lien social dans la vie
quotidienne. Jean Rémy a montré ailleurs9 comment des groupes
ethniques partageant un même territoire élaborent de fragiles com-
promis dans une série d'ajustements et de transactions. La coha-
bitation pluri-ethnique est un cas particulier de compromis de
coexistence qui prend une acuité particulière dans tous les pays,
industrialisés ou non. On le voit bien, hélas, en Yougoslavie
aujourd'hui. Pour explorer l'urbanité et la citoyenneté, il est néces-
saire d'analyser leurs rapports avec l'ethnicité et l'identité. L'ambi-
tion de la revue n'est pas de rendre compte de l'actualité mais
de fournir les outils théoriques qui l'éclairent et permettent de la
problématiser. Le mal-vivre dans les banlieues françaises pose la
question de l'identité sociale et du lien social. Ils ne sont pas don-
nés d'avance, ils se construisent dans l'affrontement, le compro-
JO. L'urbanité renvoie directement àmis et la transaction sociale
l'idée de compromis de coexistence. B. Poche montre qu'il en va
de même pour la citoyenneté, à condition d'aller au-delà du for-
malisme juridique. L'espace est un des marqueurs de l'identité
sociale et ce dossier plaide pour une extension de la citoyenneté
fondée sur la résidence. On ne s'appelle pas Espaces et Sociétés
pour nen.
*
* *
Pour B. Poche, la citoyenneté est d'abord la façon dont la
société se présente à elle-même et se représente. Il en prend pour
exemples la Belgique, l'Italie et les pays d'Europe de l'Est. Il faut
prendre à la lettre le titre de son article: la citoyenneté est une
représentation de l'appartenance à un groupe social, peu importe
qu'il soit défini par un trait culturel, politique, etc. ; c'est ce qui
fait que l'on reconnaît l'autre comme membre du même groupe
et qu'on l'adopte dès sa naissance, plus tard ou jamais, si les fron-
tières et la fragmentation du monde prennent le dessus.
9. Rémy J., «La Ville cosmopolite et la ceexistence inter-ethnique », jn: Bastenier et Das-
setto (éds), Immjgratjons et nouveaux pluraJjsmes, Bruxelles, éd. De Beeck, 1990.
10. Sur le concept de transaction sociale, les éditions l'Harmattan publient au début de
1992 un ouvrage collectif: Blanc M. (éd.), Pour une Sodologje de la Transactjon sodale.12 Espaces et sociétés
C. Wihtol de Wenden fait le constat que la citoyenneté est en
crise car elle ne peut plus être référée uniquement à l'État-nation.
C'est en réponse aux revendications et aux mouvements sociaux
de ceux que l'on appelle bien improprement les « deuxièmes géné-
rations» issues de l'immigration maghrébine que les juristes ont
cherché à légitimer de nouveaux espaces de citoyenneté, en par-
ticulier au niveau local. Urbaniser la citoyenneté est d'une cer-
taine manière un retour aux sources puisque le citoyen est d'abord
l'habitant de la Cité, même si tous les citadins ne sont pas citoyens
et si les urbains ne sont pas les seuls citoyens....
Claudio Bolzman, Rosita Fibbi et Lucila Valente analysent les
évolutions récentes en Suisse. Les travailleurs étrangers sont les
exclus de la citoyenneté et traditionnellement ils s'en remettaient
à des organisations caritatives ou syndicales pour les représenter
et parler en leur nom. Aujourd'hui ils passent moins par ces inter-
médiaires. Dans une logique plus urbaine que civique, ils se cons-
tituent en associations et ils investissent le niveau local. Ils articu-
lent les cultures du pays d'origine et du pays de résidence, com-
binant cosmopolitisme et localisme à leur façon.
Catherine Neveu présente les relations ambiguës entre les Ben-
gladeshis et les locals à Spitalfields, un quartier populaire de l'East
End londonien. Deux systèmes de référence entrent en conflit:
- une réelle solidarité de classe: ouvriers autochtones et Ben-
gladeshis ont un adversaire commun: les yuppjesll qui transfor-
ment les pubs en bars-à-vin...
- malgré tout, on reproche aux Bengladeshis de vouloir tout
et tout de suite et on aux autorités locales (bien à tort)
d'en faire trop pour eux et pas assez pour les autochtones.
C. Neveu fait l'hypothèse que les autochtones suivent une logi-
que territoriale selon laquelle seule l'ancienneté de résidence con-
fère la légitimité. Cette logique entre en conflit avec celle du
regroupement communautaire des Bengladeshis.
Analysant les réseaux ethniques en Afrique, Jacques Barou fait
des constats qui bousculent les idées reçues et confortent la théorie
sociologique de l'ethnicité. Loin d'être figée, l'appartenance eth-
nique se transforme selon le contexte et elle est à géométrie varia-
ble. Elle se recompose en particulier dans les mégapoles. Les vil-
les africaines sont riches d'enseignements sur l'art et la manière
de gérer les conflits de voisinage et de créer du lien social, c'est-
à-dire de l'urbanité.
M. Blanc et D. M. Smith comparent les modes d'acquisition de
la citoyenneté en Allemagne, en Grande-Bretagne et en France
pour les minorités ethniques d'origine étrangère. Dans chaque
Il. Yuppies Young urban professionals.=13Éditorial
pays, le droit de la citoyenneté s'inscrit dans une longue tradition
historique et d'un pays à l'autre il y a des différences difficilement
réductibles tant les principes juridiques qui les fondent sont éloi-
gnés. Il y a en particulier en Grande-Bretagne un impressionnant
dispositif juridique de lutte contre les discriminations directes ou
indirectes, raciales et/ou sexistes, et il n'a pas d'équivalent en
Europe. Pourtant, dans l'exercice quotidien de la citoyenneté, les
différences sont moins importantes que le seul examen des règles
juridiques le laisserait supposer. Le droit subit des adaptations et
tolère des exceptions; c'est dans l'affrontement et sur le terrain
que la citoyenneté se construit.
*
* *
Ce dossier pose autant de questions nouvelles qu'il n'apporte
de réponses. Il faudrait poursuivre le débat et ne pas vouloir le
refermer trop rapidement. Il faudrait approfondir les relations entre
les différents niveaux: lorsque l'on parle d'identité et de citoyen-
neté, est-ce bien de la même chose qu'il s'agit si l'on se place
à l'échelle d'une ville, d'une région, d'une nation, de l'Europe ou...
du monde?
Maurice BLANC
Octobre 1991
P.S. : Les articles composant ce dossier ont été rédigés en 1990.
Ils paraissent avec beaucoup de retard, pour des raisons indépen-
dantes de notre volonté. C'est particulièrement gênant pour l'arti-
cle de Bernard Poche: « Citoyenneté et représentation de l'appar-
tenance », car un des exemples qu'il donne, la citoyenneté glo-
bale et la citoyenneté locale en U.R.S.S., a considérablement
évolué1z, Pour autant, l'article n'est pas obsolète car l'analyse est
fondée sur des notions qui relèvent de l'histoire de la représen-
tation. C'est donc un éclairage sur le contexte à partir duquel la
citoyenneté se redéfinit dans l'Est européen aujourd'hui.
12. Le numéro spécial: «L'Est européen» (n° 64, 1-1991) a subi la même mésaventure.Citoyenneté2
représentation
de l'appartenance
Bernard Poche
C.E.R.A.T., C.N.R.S., Grenoble
Beaucoup de faits récents nous invitent à revenir sur la notion
de citoyenneté, et son rôle dans le rapport de l'homme à son ter-
ritoire quotidien comme aussi dans la définition du jeu relatif des
différents espaces sociaux. Si l'on est français, le problème peut
apparaître à travers la trop fameuse question de l'immigration. Les
débats qu'elle fait naître sur le caractère absolu de la citoyenneté
nationale et de ses conditions de possession ou d'acquisition, don-
nent à celle-là l'apparence d'un concept rigoureux. Mais justement,
est-ce un concept? A prjorj il n'y a rien là de plus qu'un artefact
juridique, et on sait depuis l'Antiquité que le droit de cité est (ou
n'est pas) possédé par l'individu comme un caractère distinctif arbi-
trairement conféré: être « citoyen romain» est le type même de
la labellisation.
Mais cette notion s'environne de nos jours de sous-entendus
beaucoup plus complexes, dont le moindre n'est pas la question
de savoir ce qu'est la dvjtas. La Cité-empire de l'Antiquité (chère
~16 Espaces et sociétés
à G. Gurvitch) est, potentiellement ou fictivement, une ville, un ter-
ritoire centré, dont l'expansion va jusqu'aux confins du monde;
ceci est le modèle méditerranéen (pour simplifier). A l'inverse, la
commune libre trouve sa borne aux communes voisines: c'est le
modèle des peuples (tribus), confédérés ou rivaux, le modèle de
l'Europe du Nord (pour simplifier encore). N'est-ce pas seulement
à cause de cela que le fameux «vote aux élections locales» est
moins facile à concevoir à Lyon qu'à Rotterdam? La citoyenneté
de la ville, le droit de (dire son mot sur la) cité engage la citoyen-
neté de l'État dans le premier cas (parce que la ville ne détient
rien qui ne lui vienne de la métrople politique, et que dès lors
ce qu'elle entreprend peut toujours être réputé créer une légiti-
mité au niveau de celle-ci), et ne l'engage pas dans le second
(parce que l'État n'est que la somme de ce que les communes
libres veulent bien lui déléguer). Il ne suffit pas cependant de
remonter à d'éventuelles, voire peut-être fantasmatiques, sources,
« racines» du droit, ou plutôt on ne peut le faire qu'en regardant
de quoi (en la matière) est faite cette combinaison d'intérêts,
d'affects, de normes et de sanctions que nous appelons le droit.
Si la citoyenneté peut être représentée avec des variations, c'est
qu'elle est une représentation; si on en débat avec cet aspect
d'exclusive, c'est qu'elle est une représentation totalisante, c'est-
à-dire un de ces « contenants» auxquels les sociétés confèrent un
pouvoir agrégatif aussi mystérieux qu'indispensable; Simmel aurait
dit une «forme sociale »". Elle n'est certes pas la seule: l'imagi-
naire sociologique est hanté par le global: sexe, religion, classe
sociale, «communauté», etc. La catégorie de la citoyenneté appar-
tient à ces grandes classes du global et cependant elle n'y
tient pas. Ou plutôt elle est à la fois (comme la religion) conféra-
ble et ôtable ; surdéterminatrice des caractères du sujet (comme
la classe) ; naturalisable au point de voir parfois ses critères être
qualifiés d'absolus, comme le sexe. La citoyenneté est théorique-
ment conférée par le groupe comme auto-référentiel (il en est
demeuré la «citoyenneté d'honneur») et cependant on n'a de cesse
de l'entourer de critères formels afin que le fait de la conférer
en paraisse le plus systématique possible. Et ces deux tendances,
loin de se concilier, sont sollicitées l'une comme l'autre dans le
sens de l'écart, jusqu'à l'absurde. Qu'est-ce qu'un Canadien si la
référence à l'intégration, à l'absorption même fictive, dans un des
deux groupes fondateurs et eux seuls, le français et l'anglais, n'est
plus réellement invocable? se demandent les «responsables»
canadiens (<< Immigration: la mosaïque canadienne », in Le Monde,
9 mai 1990). Comment va-t-on s'y prendre pour définir une citoyen-
neté européenne, voire mondiale, entend-on avancer dans la per-
spective de 1993?
C'est que la notion de citoyenneté doit combiner trois élémentsCitoyenneté et représentation de l'appartenance 17
ou, si lon préfère, relever de trois champs distincts qui sont la
trace, si l'on peut dire, d'une relation sociale totalisante, mais qui
a dû se démultiplier dans un monde social concret que l'analyse
empirique fait apparaître sans cesse comme constitué de niveaux,
de « paliers». Par chacun de ces aspects, la citoyenneté tient à
un univers conceptuel propre mais, si ces aspects sont indissocia-
bles, cela ne veut pas dire que les champs correspondants aient
des propriétés coextensives. La citoyenneté est donc pour cette
raison une notion hautement problématique.
Ces trois champs peuvent être désignés sous les vocables sui-
vants: la reconnaissance, l'expression sensible, la garantie sub-
déléguée. On peut dire qu'au départ ils participent tous du même
concept par ailleurs complexe et multiforme, le concept de
représentation 1. Cette origine commune fait que, bien entendu, la
séparation n'est jamais entière entre les trois domaines d'exercice.
La citoyenneté comme reconnaIssance
Cet élément de la citoyenneté procéde de la valeur performa-
tive attachée à ce processus élémentaire de l'appartenance, abs-
traction faite d'un codage qui peut donner lieu à une norme infran-
gible, sinon indélébile. Par là, la citoyenneté entre dans un champ
sémantique en apparence varié, mais dont l'unité tient à ce que
les lexèmes correspondants sont tous à valeur auto-référentielle,
et où l'on trouve aussi bien peuple et nation qu'ethnie, race, cul-
ture, tradition et bien entendu, identité, terme qui vient cumuler
au second degré les propriétés agrégatives des précédents. Bien
entendu, l'usage de ces divers vocables n'est pas indifférent, et
les sciences humaines peuvent s'exercer à établir des distinctions.
Notre propos est d'avancer que ces distinctions sont secondes, ou
plutôt que l'emploi de chacun des éléments de cette catégorie ter-
minologique vise à opérer un déplacement de sens au sein d'un
continuum qui correspond à ce que j'ai appelé la reconnaissance,
c'est-à-dire non pas l'établissement de règles formelles, mais la
constitution d'un processus d'intelligibilité qui postule qu'une codi-
fication est possible, même si elle n'est pas opérée, voire même
si elle est (dans ce champ) impossible à matérialiser. La recon-
naissance est le domaine de l'évidence et d'un jeu permanent de
dépassement sur les éléments formels, ce qui est le cas de tous
1. En employant ici ce terme, je fais abstraction du jeu sur le préfixe: re-présentation
qui amène certains, par exemple Louis Quéré, à poser une différence entre présentation
et représentation, la seconde étant nécessairement réflexive. Ce débat est intéressant, mais
il n'est pas nécessaire ici d'y entrer.Espaces et sociétés18
les processus autoréférentiels: l'individu est reconnu « malgré »
(malgré l'adoption par ailleurs d'autres références, par exemple
comme dans le cas du départ), ou n'est pas reconnu « bien que»
(bien qu'il fasse valoir des signes de reconnaissance, mais ils sont
usurpés, ou ne convainquent personne, etc.); ou encore, à
l'inverse, est intégré - ou non - de manière apparemment dis-
crétionnaire, au besoin paradoxale.
Le fait que ces processus s'étalent en général sur de longues
périodes, comme le fait que les théorisations des deux derniers siè-
cles se soient efforcées de les « naturaliser », ne vient pas à l'encon-
tre de notre propos. Nous reviendrons plus loin sur les débats autour
du nationalisme: qu'il suffise de remarquer à quel point il est facile
de « fabriquer » des colorations positives et négatives à propos de
peuple et de nation (faut-il dire « la nation française », « le peuple
français » ou « le peuple de France » ? Faut-il parler de nation ou
de peuple à propos des Lituaniens? Faut-il dire la nation yougo-
slave et le peuple slovène, ou l'inverse ?). Quant à l'ethnie, la chose
est encore pire, si l'on peut s'exprimer ainsi, où les critères de
l'apparence physique (?), de la langue, de la culture, de la religion,
voire de l'endogamie récurrente sont utilisés dans un affligeant
désordre afin d'essayer d'échapper par voie rationnelle (en vain,
bien entendu) au piège dans lequel, entre stigmatisation et libre-
arbitre, les sciences humaines, comme les « opinions publiques »,
se sentent enfermées. Il serait superflu d'insister.
Mais ce n'est pas lieu de débattre ce point plus avant, si ce
n'est pour rappeler que l'usage de la citoyenneté, quand il relève
de la reconnaissance (en tant qu'il en relève), met en jeu la façon
dont la société se représente elle-même, c'est-à-dire se présente
à elle-même, de façon réflexive, une image dans laquelle elle a
choisi de se reconnaître. C'est donc en vain que l'on gloserait à
ce propos sur la problématique de l'exclusion, en lui attribuant des
connotations d'éthique publique. Un protestant ou un juif sous
l'Ancien Régime, une femme avant le droit de vote, les « prolétai-
((res» au XIxe siècle n'ont pas de patrie »), un Noir jusqu'à la
« décolonisation», sont-ils des citoyens? Ce type de question n'a
pas toujours historiquement de réponse claire, témoin la question
de la citoyenneté des « Algériens » avant 1958, ou celle des abo-
rigènes australiens jusqu'à ces dernières années. Mais le problème
n'est jamais d'essence juridique, non plus bien entendu qu'il ne
relève des « droits de l'homme » ; dire qu'il relève du consente-
ment du groupe est un truisme, qu'on ne peut dépasser qu'en
reconnaissant que ce consentement est fondé sur l'image que ce
groupe se fait de lui-même. Pour variée et multiface que soit cette
image, elle ne peut voir démultiplier ses caractéristiques à l'infini
sans perdre toute consistance, donc tout pouvoir d'engendrer une
reconnaIssance.

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