Variations sociologiques

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296271715
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VARIA TIONS SOCIOLOGIQUES

@L'Hannattan, 1992 ISBN: 2-7384-1566-0

VARIATIONS
SOCIOLOGIQUES

en hommage à Pierre Ansart

Textes réunis par France Aubert Ouvrage réalisé avec le le concours de l'Université Paris 7 et le Centre de Coopération interuniversitaire franco-québecoise

PREMIERE

PARTIE:

FONDEMENTS DE LA SOCIOLOGIE: DEBATS HISTORIQUES ET EPISTEMOLOGIQUES

A V ANT -PROPOS

Les "états de service" de Pierre Ansart, que résume la liste de ses titres et travaux retracent les différents cheminements qu'il a suivis en sociologie, ou à la périphérie, dans l'enseignement et dans la recherche: les fondements de la sociologie, son histoire, son épistémologie, les idéologies, les affects politiques, la didactique des sciences sociales. Sur ces grands axes tracés au long de ces voyages intellectuels, il ya eu de nombreuses rencontres où des liens se sont noués entre la convivialité universitaire et la communion théorique. Au travers de leur contribution les auteurs de cet ouvrage témoignent depuis les différentes positions qu'ils ont occupés dans ce périple. Donnant ainsi des variations de différentes tonalités à partir ou autour des grands thèmes de celui qui motive ou instruit leur hommage. Celles-ci s'enracinent soit directement dans les champs ouverts par Pierre Ansart ou suivent la trace de moins près ou de plus loin, donnant la preuve de la richesse qu'a pu inspirer une vie intellectuelle particulièrement féconde. F.A.

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PIERRE ANSART, SOCIOLOGUE DES IDEOLOGIES ET DES SOCIOLOGIES

Pierre FOUGEYROLLAS Pierre Ansart a reçu, comme moi et comme d'autres membres de notre génération, une formation universitaire philosophique à partir de laquelle il est ensuite devenu sociologue. Après tout, n'avions-nous pas d'illustres prédécesseurs comme Durkheim, Raymond Aron et Stoetzel, pour nous en tenir à quelques exemples? La vocation d'Ansart s'est sans doute confirmée lorsqu'il suivait, à la Sorbonne, l'enseignement de Gurvitch. Rendant hommage à son ancien maître, Ansart a écrit tout récemment: «De Marx et de Proudhon, G. Gurvitch retient l'analyse des contradictions sociales, mais, plus encore, le sens des dynamismes sociaux sous-jacents aux appareils, le souci d'analyser les résistances diffuses, susceptibles de mettre en cause les ordres établis. Sa recherche à travers les théoriciens de l'action, Saint-Simon, Proudhon, Fichte, Hauriou, est une quête pour trouver de nouveaux éclairages sur cette dialectique du mouvant et de l'inerte, de l"'effervescent" contre les appareils, de la société contre l'Etat»l. Non seulement les deux phrases que nous venons de citer, expriment avec pertinence la vision sociologique de Gurvitch, mais encore les sources et les aspects centraux de celle d'Ansart. Pour ce dernier, en effet, le sociologue doit avant tout éviter les tendances réductionnistes et simplificatrices entraînant sa chute dans l'idéologie. Il doit s'efforcer de saisir la réalité sociale dans toute sa complexité et dans la pluralité de ses cheminements et de ses enchevêtrements. C'est pour y parvenir qu'Ansart accordera, dans ses travaux la plus grande place à la sociologie de la connaissance dont Gurvitch avait été un grand promoteur et un grand propagateur. Une trinité idéologique Il he serait pas inexact, selon nous, de dire que la pensée sociologique d'Ansart a trois sources: une réflexion sur Saint-Simon, un affrontement avec Marx et une profonde admiration pour Proudhon. Saint-Simon est, en un sens, le point d'arrivée du mouvement des Lumières et de la Révolution Française en tant qu'il essaie d'en dresser
1. Ansart P., Les sociologies contemporaines, Seuil, 1990, pp. 11-12.

Il

le bilan et d'en tirer les leçons. Il est aussi le point de départ d'une recherche qui se veut scientifique, comme le montre le Mémoire sur la science de l'homme de 1813, et d'une action pour réorganiser la société, comme l'indique le Système industriel de 1821. Saint-Simon est donc bien à l'origine d'un mouvement intellectuel qui donnera naissance à la philosophie sociale de Comte, puis à la sociologie de Durkheim, et d'un mouvement politique entendant substituer l"'administration des choses" au "gouvernement des hommes" et bâtir la société "socialiste". Cet aristocrate aux "intuitions géniales" a donné le coup d'envoi à une entreprise se voulant scientifique et à une idéologie, pour ne pas dire une utopie, prétendant façonner l'avenir de l'humanité. Si Ansart a consacré deux ouvrages à Saint-Simon, c'est qu'il entendait étudier l'idéologie par le moyen de la science et qu'il voyait dans les publications de Saint-Simon, à la fois, l'élaboration de l'idéologie socialiste et l'esquisse de la démarche future de la sociologie2. Sous sa plume l'expression "sociologie de Saint-Simon" est heureusement ambivalente en tant qu'elle désigne l'approche des faits sociaux par l'aristocrate de l'époque napoléonienne et l'étude de cette oeuvre par le sociologue Pierre Ansart. Après Saint-Simon, il étudie Marx, et je n'oublie pas que sa thèse principale pour le doctorat d'Etat ès lettres et sciences humaines s'intitule Marx et l'anarchisme3. Ce titre indique suffisamment que Marx est ici pris en considération non pour lui-même, isolé des théoriciens de son temps, mais dans ses rapports avec une idéologie et un courant du mouvement ouvrier qui se désignait comme communisme libertaire ou anarchisme. Il y a donc bien dans ce livre un affrontement entre Marx et l'anarchisme et entre Marx et Ansart, mais il faut tout de suite ajouter que ce dernier n'use jamais de simplifications abusives ni de procédés polémiques. Il montre avec honnêteté que certains aspects de la pensée du jeune Marx étaient proches du communisme libertaire et que, dans ses oeuvres de la maturité, une tendance anti-étatiste est encore visible. Cependant les conflits entre, d'une part, les marxistes et, d'autre part, les proudhoniens et les amis de Bakounine durant l'histoire brève mais intense de la Première Internationale, entraînent Marx et Engels dans la voie d'un socialisme autoritaire qui deviendra plus tard complètement étatiste et nettement totalitaire. Ansart a fait personnellement l'économie d'une aventure marxiste, à la différence de beaucoup d'autres, dont nous-même. Il a discerné assez tôt que la conception marxienne du politique, issue d'un certain
2. Ansart
P., Saint-Simon, PUF, 1969, et Sociologie de Saint-Simon, PUF, 1969.
Essai sur les sociologies de Saint-Simon, Proudhon et

3. Ansart P., Marx et l'anarchisme. Marx, PUF, 1969.

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héritage hégélien, portait en elle les gennes du totalitarisme. Et, il nous apparaît que ce discernement est venu, dans le cas d'Ansart, de sa rencontre intellectuelle avec Proudhon. En fait, cette rencontre a précédé ses travaux sur Saint-Simon et sur Marx, comme en témoignent les déclarations d'Ansart sur la mise en valeur de Proudhon par Gurvitch dans son enseignement et la publication par Ansart d'une Sociologie de Proudhon aux Presses Universitaires de France, en 1967. Sur le plan du projet de société, comme on dit aujourd'hui, Proudhon est aussi anticapitaliste que Marx, mais il préconise un autre cheminement pour atteindre une nouvelle vie sociale. TI préconise la création de coopératives de production qui, en faisant tache d'huile, remplaceraient l'économie capitaliste par une économie libérée et plus juste. Il préconise, en outre, une association, une fédération entre les communes et entre les communautés de base au tenne desquelles l'Etat aurait disparu avec toute la puissance d'oppression inhérente à sa structure centralisée et centraliste. Ansart a estimé que ce projet fondé sur les coopératives et le fédéralisme constituait une protection ou un recours contre le totalitarisme. Sur le plan scientifique, Proudhon lui paraît nous offrir non seulement une idéologie à étudier, mais encore des indications épistémologiques et méthodologiques dont il faut savoir tirer parti: l'attention à l'égard de ce que, beaucoup plus tard, J.L. Moreno appellera le social in statu nascendi, la naissance de la vie collective aux confins des individus agissants et créants et des institutions encore en gestation. De plus, Ansart sait manifestement gré à Proudhon de sa réaction salubre contre les systèmes philosophiques. N'est-il pas le fils de la terre comtoise refusant les leurres des idéologies citadines? Ce refus des ébriétés idéologiques n'est-il pas le meilleur garant d'une approche scientifique des phénomènes sociaux que Proudhon annonce et qu'Ansart tente de réaliser en étudiant les idéologies comme phénomènes sociaux particulièrement significatifs. L'étude scientifique des idéologies Anné de ses convictions proudhoniennes, Pierre Ansart entreprend l'examen critique des idéologies. Sa problématique s'élargit, elle intègre les apports de K. Mannheim qui voyait dans chaque idéologie un ensemble d'interprétations systématisé de données sociales à partir du point de vue particulier d'un groupement sur la société globale ou d'une société sur sa propre histoire et ses relations avec les autres sociétés4.

4. Marmheim K., Idéologie et utopie, tr. fr., Marcel Rivière, Paris, 1956. 13

De toute évidence, Ansart se méfie de la théorie de Marx qui interprète l'idéologie comme une représentation renversée de la vie sociale dans la conscience des individus, à la manière du renversement sur la rétine des objets que l'oeil perçoit et à la manière du renversement de l'image sur le fond de la chambre obscure de l'appareil photographique. Cette question a fait l'objet d'un dialogue entre nous au cours duquel j'ai joué ma partie en distinguant deux niveaux: celui où le relativisme de Mannheim est pertinent, et celui où le fameux renversement marxien nous interpelle5. L'originalité d'Ansart par rapport à Mannheim, c'est de mettre l'accent sur les aspects affectifs, émotionnels et instinctuels des idéologies. Au fond, pour lui, la déformation du réel social, selon la théorie mannheimienne, ou le renversement de sa représentation selon la conception de Marx s'explique par ce caractère affectif et, finalement, instinctif de l'idéologie. A partir de cette découverte, notre auteur considère les idéologies comme des expressions - non scientifiques, bien entendu - des conflits immanents à chaque société moderne ou mettant aux prises diverses sociétés de notre temps. Il les tient aussi pour des "justifications" au sens freudien, des forces sociales au pouvoir ou des groupements hégémoniques. Sans jamais quitter le ton et le style d'une impartialité universitaire de bon aloi, Pierre Ansart démasque et, au fond, dénonce les déferlements idéologiques qui ont tellement occupé la première moitié de notre siècle. A la faveur de son pluralisme et de son spontanéisme proudhoniens, il a échappé aux grandes tentations idéologiques et a pu s'en faire, non le censeur, mais le scrutateur perspicace. Proudhonien impertinent, il offre un avenir à ces idéologies dont il démasque les pièges. Il écrit en 1977: «Il reviendrait aux futures idéologies de reprendre le sens des messages utopiques et d'en viser la réalisation, renouvelant ainsi l'immense projet des mouvements idéologiques: transformer le désir, le projet, le rêve en réalités vécues»6. Bref, s'il dénonce l'illusion mystificatrice des idéologies, il n'en constate pas moins leurs fonctions sociales et n'en apprécie pas moins leurs fonctions d'engendrement aléatoire du futur. De même que ce que nous appelons le mythe - littéralement, le récit, la fable - a assuré la régulation des sociétés traditionnel1es, de même les idéologies commandent la régulation des sociétés modernes à travers leurs systèmes représentatifs.

5. Fougeyrollas P., Métamorphoses de la crise. Racismes et révolutions au XXème siècle, Hachette, 1985.

6. Ansart P., Idéologies.conflits et pouvoir, PUF, 1977,p. 268.
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Ansart a étudié la façon dont le pouvoir politique gère les passions que les idéologies inspirent, autrement dit les passions politiques7. A titre d'exemple, je conseille à mes lecteurs de regarder d'abord le film de Roberto Rosselini lil prise du pouvoir par Louis XIV; et de lire, ensuite, le chapitre du livre d'Ansart relatif à l'organisation par ce monarque de sa propagande. Tout s'éclaire: le livre renvoie au film que l'on peut déchiffrer et le film permet d'explorer toutes les richesses du livre en les illustrant. A partir de cet exemple, on doit comprendre que l'idéologie est traitée par Ansart comme un aspect, une partie, une fonction peut-être de ce qui l'englobe et qui est l'imaginaire. Se sentant menacé par la Fronde qui avait gâté sa jeunesse, Louis XIV devient Louis le-Grand en organisant, pour des siècles, l'imaginaire collectif des Français. Il se fait cérémonieusement pharaon pour les soumettre à ce que Montesquieu appellera son despotisme. Savoir gérer les passions politiques, c'est savoir règner. Plus tard, Staline invitera les intellectuels soviétiques à devenir, pour son compte, des "ingénieurs des âmes". La didactique entre les idéologies et les sciences Se méfiant des idéologies politiques, mais souhaitant, à la manière de Proudhon, une réforme radicale de la société existante, Pierre Ansart devait se tourner vers l'éducation comme moyen de transformer les êtres humains en vue de l'édification de sociétés meilleures et plus justes. Longtemps animateur au Département de Didactique des disciplines de l'Université Paris 7, il s'est interrogé sur le sens du mot "enseigner" et sur la fonction de l'activité pédagogique. Sans partager les fantasmes des gauchistes de 1968, il a mis en question la transmission unilatérale des savoirs des enseignants aux enseignés et s'est demandé si le cours magistral était bien adapté aux exigences pédagogiques de notre époque. Professeur de style classique, Pierre Ansart s'est remis volontairement en question en vue d'une efficacité pédagogique supérieure et à travers un dialogue toujours maintenu avec ses étudiants qui ne lui ménagent pas leurs sentiments de confiance et de respect. Notre auteur a bien compris, à partir de là, que s'il existe des passions politiques, l'action pédagogique s'inscrit, pour sa part, dans un dialogue à la fois intellectuel et affectivo-émotionnel . Il est permis de penser que les conceptions pédagogiques d'Ansart ont été partiellement inspirées par les contacts qu'il a noués et auxquels il m'a fait participer avec des collègues québécois se situant à l'avant-garde dans ce domaine.
7. Ansart P., La gesûon des passions politiques, L'Age d'homme, Lausanne, 1984.
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Dans ce contexte qui est celui de l'amitié franco-québécoise, il déclare: «TI faut surtout insister sur la pluralisation des sciences ellesmêmes. Dans toutes les sciences humaines le progrès n'est pas fait seulement par approfondissement des connaissances, ni par simple annexion de champs nouveaux, mais bien par invention de nouveaux paradigmes scientifiques, c'est-à-dire par construction de nouveaux objets et des nouvelles sciences correspondantes»8. De l'invention de ces "nouveaux paradigmes" devraient résulter des novations pédagogiques dont les Québécois ont donné l'exemple: ne pas imposer à l'enfant, à l'adolescent, au jeune une représentation préfabriquée, même si elle est conforme à son objet, mais, au contraire, permettre à l'éduqué, à l'enseigné d'acquérir par lui-même et sans contrainte les connaissances dont il a besoin et qu'il éprouve, le désir d'assimiler. Rousseau, Proudhon, Maria Montessori, Ansart, n'est-ce pas une lignée dont il n'est pas possible de nos jours de ne pas tenir compte dans le champ des sciences sociales et humaines? Les quatre écoles de la sociologie française Enfin, il est compréhensible, pour ne pas dire naturel, que la sociologie des idéologies et des pédagogies ait entrepris de faire des courants sociologiques de la France actuelle un objet d'étude spécifique. A ce propos, il distingue le structuralisme génétique de Bourdieu, la sociologie dynamique de Balandier et de Touraine, l'approche fonctionnaliste et stratégique. de Crozier, enfin l'individualisme méthodologique de Boudon9. Le principal mérite dè cette entreprise, c'est de clarifier une situation assez complexe sans pour autant la schématiser malencontreusement. Pour notre part, nous reconnaissons bien volontiers l'existence de ces quatre tendances, mais nous inclinons à penser qu'il s'agit ou plutôt qu'il s'est agi d'écoles plutôt que de courants. En effet, ce qui a conféré la notoriété aux sociologues précités, c'est sans doute la qualité de leurs travaux, mais c'est aussi le parti-pris de chacun d'eux de grouper autour de lui-même des disciples strictement fidèles à sa problématique et à sa méthode. Par ailleurs, le dernier livre d'Ansart montre que le développement de la sociologie française depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale a été lié aux affrontements doctrinaux qui ont eu cours à l'échelle mondiale. Ce sont les conflits ayant successivement opposé
8. Ansart P., "Pluralisation des savoirs et fonnation scientifique", in Pluralité des enseignement en sciences humaines à J'Université, sous la direction de Geneviève Racette et Une Forest, éd. Noir sur Blanc, Montréal, 1990, p. 22. 9. Ansart P., Les sociologies contemporaines, op. cil., Première partie, L'objet de la sociologie, pp. 29-92. 16

au marxisme le fonctionnalisme, le structumlisme et le systémisme qui ont le plus marqué l'histoire récente de notre discipline. Au terme de ces combats, l'ancien système explicatif n'est plus aujourd'hui pleinement crédible pour les chercheurs. C'est ce que nous avions commencé à dire dans un article du Monde du 17-18 avril 198310. Nous souhaitions alors une sorte de convergence entre l'aspect critique et l'aspect organique de la sociologie afin que celle-ci sorte du mamsme. Pour sa part, Ansart considère que l'originalité de la sociologie fmnçaise dumnt les quamnte dernières années réside dans l'importance qu'elle a accordée au symbolique. Et, il souhaite manifestement que cette orientation se poursuive. On peut toutefois se demander si l'étude des imaginaires considérés le plus souvent en dehors de leurs conditions objectives d'engendrement et de déploiement, ne risque pas de perdre beaucoup de pertinence scientifique. S'il faut aujourd'hùi enregistrer le déclin du marxisme, il faut aussi enregistrer celui de la psychanalyse dont l'étude du symbolique a été généralement captive depuis longtemps. A se dégager des insuffisances du premier pour se laisser abuser par les ambiguïtés de la seconde, ne tombemit-on pas de Charybde en Scylla? Il ne suffimit donc pas de continuer à penser le symbolique comme on l'a fait dans les quatre écoles précitées. Il faut, selon la formule même d'Ansart, le "repenser". Finalement, l'oeuvre de notre sociologue nous invite à nous demander si la société fmnçaise est seulement bloquée, comme le prétend Crozier, ou si elle est en train de passer de la modernité à la postmodernité, comme l'affirme MafTesolill. Il n'est pas sûr que quelqu'un soit dès maintenant capable de donner à cette question une réponse suffisamment pertinente. En tout état de cause, le cas de la société fmnçaise ne saurait être tmité isolément. Il doit être examiné dans'le contexte européen, dans celui des pays industrialisés et, finalement, dans celui du monde entier. Fidèle à son pluralisme épistémologique, théorique et, plus profondément, éthique, Pierre Ansart préconise pour la sociologie le particularisme et l'interdisciplinarité. Il conclut ainsi son dernier livre: «Bien des tmvaux, sans se soucier de se conformer à un pamdigme dominant, recherchent seulement le modèle d'analyse le plus adéquat à la particularité de leur objet d'étude. Des voies nouvelles tendent ici à se dessiner et sont stimulées, en particulier, par la rencontre fructueuse

10. Fougeyrollas P., "D'une sociologie éclatée à une sociologie éclatante", in Le Monde, dimanche 17, lundi 18 avril 1983. 11. Ansart P., Les sociétés contemporaines, op. cil.. pp. 269-284. 17

de plusieurs disciplines: l'histoire, la linguistique, la psychologie, la science politique et la sociologie»12. Pluralisation extrême des approches compte-tenu de la variété des terrains de recherche, mais, en même temps, tension vers une unité régulatrice selon l'idée anthropologique émise par Kant: on ne pouvait pas mieux dire. UFR de Sciences Sociales, Université Paris 7.

12. Ibidem, p. 322.

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UNE SOCIOLOGIE

TAXINOMIQUE?1

Pierre TRIPIER Depuis la fin des années 60, on entend parler de crise de la sociologie2. Le but de ce papier est de s'interroger sur la réalité de cette crise, en faisant valoir l'importante production intermédiaire produite non par des penseurs de haute volée mais par une masse d'artisans de recherche qui se contentent, avec les moyens du bord, d'approcher les phénomènes sociaux, de les décrire et les penser de façon "fondamentalement empirique"3, en élaborant des explications des secteurs de la société, des processus et des régularités par eux observés. La synthèse de ces travaux, forcément divers et éparpillés, est difficile à faire, mais la tentative de cerner quelques régularités dans la masse des résultats produits n'est pas sans enseignements et permet peut-être d'avancer des conclusions sur les objectifs de notre discipline et les relations probables qu'elle entretient avec ses voisines.
Le savant se fait le porte-parole

L'idéologie professionnelle du savant en sciences sociales organise, sans en rendre véritablement compte, la coupure repérée par Durkheim entre le sacré et le profane. Penser la pensée d'autrui, son interprétation du monde, en termes de présavoir, prénotion ou d'idéologie permet à celui qui énonce ce discours, à partir des bancs modestes et quelque fois poussiéreux de l'académie, de se rassurer sur son propre rôle dans la société. Mais cette façon de se voir soi-même aveugle considérablement quand le spécialiste des sciences sociales, au plus près de cette interprétation indigène récusée mais abondamment sollicitée dans les activités d'enquête, imagine que quelques procédures simples (poser des hypothèses, changer de vocabulaire, mesurer) le préservent de la contamination du monde profane. Chassé par la porte celui-ci entre par la fenêtre au galop.
I. Des versions antérieures de ce court essai ont bénéficié de la lecture attentive et critique de Chapoulie J.M., Damien R., Grafmeyer Y., Lamy Y. et Lévy F.P., qu'ils trouvent ici le témoignage de ma gratitude, mais, bien entendu, j'assume seul son contenu. 2. Boudon R., La Crise de la sociologie, Droz, Genève, 1969, Gouldner A.W., The Coming Crisis of Western Sociology, Heinemann, Londres, 1970; Caillé A., Splendeurs et misères des sciences sociales. Droz, Genève, 1985. 3. Segrestin D., Communautés pertinentes de l'action collective, CNAM, Paris, 1979.

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L'auteur de ces lignes a pu montrer que l'on peut classer la plupart des auteurs du domaine de la sociologie industrielle en fonction de leur adhésion inconsciente, inavouée, sous-jacente, à quatre visions du monde professionnel correspondant à des positions distinctes dans l'entreprise: l'ingénieur, le manager, l'ouvrier professionnel et l'ouvrier spécialisé4, observation qui recoupe l'analyse que faisait jadis Mannheim sur l'existence de différentes sciences politiques L'application stricte des règles de la méthode sociologique ou de celles contenues dans "Le métier de sociologue" et autres "vocabulaire des sciences sociales" ne fait rien à l'affaire. Dans notre domaine la frontière entre le sacré et le profane, à cause des vertus dialogiques, argumentatives du langage, est tout à fait poreuse. Autant le reconnaître avant que le scientifique-roi, imaginant parler au nom de la raison, ne devienne le porte-parole de son groupe social ou de celui de ses interlocuteurs. Eprouver micro, expliquer macro.

Une des façons d'être un porte-parole sans s'en apercevoir et en suivant scrupuleusement les règles méthodologiques édictées par de grands ancêtres, consiste à suivre le penchant indigène, décrit par R. Collins, d"'expérimenter de façon micro-sociologique et l'expliquer macro-sociologiquement"5, bref de généraliser son expérience personnelle. Cette tendance peut se lire aisément dans le fait que des monographies soient généralisées à l'extrême6 et que des typologies soient présentées comme des taxinomies c'est-à-dire que des résultats très partiels de recherche sont universalisés comme si l'on s'était donné les moyens de faire les relevés dans le temps et l'espace qui auraient permis cette généralisation. Une phrase, aiguë, provocante, faussement paradoxale de M. Foucault, malheureusement restée sans effet sur les derniers travaux de son auteur, nous indiquent bien cette voie: «Je ne sais plus qui a cherché du côté de Montesquieu et d'Auguste Comte les grandes étapes de la pensée sociologique. C'est être bien ignorant. Le savoir sociologique se forme plutôt dans des pratiques comme celles des médecins».
4. Tripier P., "Sociologie du travail: de la science normale à l'effervescence" in Socius, n02/3, 1986. 5. Collins R., "On the micro-foundations of macro-sociology" in American Journal of Sociology, n086, pp. 98-1014, 1981. 6. Dans une littérature relativement récente un des exercices les plus réjouissants qui illustrebien cette tendance est constituépar les travaux de Crozier M., qui, à partir de deux monographies portant sur l'agence comptable parisienne et le monopole industriel, explique le système social français dans Le Phénomène bureaucratique (éd. du Seuil, Paris, 1963), puis le comportement stratégique de tous les êtres humains dans une situation organisée dans L'Acteur et le système (éd. du Seuil, Paris, 1977). 20

Or quelles sont les pratiques des médecins à l'époque de Montesquieu ou de Comte? Si nous nous référons à une production parue entre l'un et l'autre de ces auteurs, nous voyons que la préoccupation majeure de cette profession est de classer des renseignements vérifiés directement (sur les parties du corps sain dans la physiologie, les caractéristiques de maladie dans la pathologie, les affections les provoquant dans la sémiotique, les règles à respecter dans l'hygiène, les remèdes à utiliser dans la thérapeutique)7. L'Encyclopédie est truffée de recommandations méthodologiques prônant une approche systématique de la médecine, par exemple en louant Paracelse pour ses découvertes chimiques mais en le blâmant de ne pas avoir mené ses recherches systématiquement, d'avoir cherché aveuglément et d'avoir généralisé abusivement ses découvertes. Or, l'expérience la plus immédiate des professionnels de la recherche est que, faute de cette campagne de relevés, la micro-sociologie et la macro-sociologie ne produisent pas des connaissances homogènes. Donc la généralisation de résultats de recherche, si elle veut se tenir aux règles en vigueur dans les sciences de la matière et de la nature, doit être conditionnelle. Or, dans l'explication macro de phénomènes micro ces conditions sont rarement dites, pensées, élaborées, ce qui interdit, il me semble, la crédibilité de ce genre d'opérations. Les raisons pour lesquelles la macro-sociologie et la microsociologie ne donnent pas de résultats comparables, homogènes, ne permettent pas la vérification de l'un par l'autre, tient à la richesse des

données micro-sociologiques

et à la nécessaire pauvreté

des

renseignements traitables statistiquement8. En effet, dans les données micro on arrive à obtenir des éléments d'explication structurels (les positions), génétiques (les itinéraires) explicites (les déclarations dans des entretiens), implicites (les
7. Encyclopédie de D'Alembert J. et Diderot D., entrée Médecine, écrite par le Chevalier de Jaucourt. 8. Les opérations mentales consistant à généraliser par déduction à partir d'universaux, comme l'individu dans la théorie micro-économique ou la totalité dans certaines théories sociologiques ne nous paraissent pas susceptibles de nous aider pour deux raisons essentielles: la première consiste à constater empiriquement la très difficile coïncidence entre des comportements observés et des comportements micro-économiques (en dehors, peut-être, des échanges boursiers) et l'imprécision avec laquelle on peut rendre compte de cette société globale dont certains sociologues parlent: s'agit-il de la nation? Mais comment traiter alors des aspects multinationaux? En fait, en dehors des sociétés primitives, on voit mal comment concevoir une société globale, sinon dans les fictions étatiques et les comptes de la nation. La seconde raison tient à l'impossibilité de déduire à partir d'éléments microsociologiques puisque, comme on tentera de le démontrer, ni leur histoire ni leur géographie, ni leur morphologie ou leur physiologie ne sauraient, faute de relevés systématiques, être totalisés. Ainsi, la seule façon de généraliser correctement les processus repérés par la micro-sociologie est la statistique. 21

malentendus et les désaccords linguistiques). Au mieux les traitements statistiques permettent d'établir quelques points d'un itinéraire (3,4) ou la pente de celui-ci à condition qu'il se déroule dans une carrière ordonnée et ascendante (logiciel Rate), les positions et les déclarations explicites. Et encore celles-ci sont conçues comme constatives (la déclaration est vraie) ou, au mieux, performatives (la déclaration énonce l'action à venir). Personne ne peut, quand son objectif est de traiter les grands nombres, se payer le luxe de soupçonner le matériel recueilli ni le caractère dialogique, argumentatif des entretiens, ni le caractère naturalisé, évident donc jamais énoncé, d'éléments cruciaux d'informations détenus par le locuteur. Un péché originel à la démarche sociologique?

Si l'on voulait trouver une genèse, un moment fondateur, une arché, un péché originel à cette disposition étrange de la sociologie à "éprouver micro et expliquer macro", à recueillir des données ici et maintenant et les transformer en universaux, il faudrait remonter à celui qui est habituellement considéré (sauf par Foucault, mais il s'agissait peut-être d'une boutade) comme le père fondateur de notre discipline. En effet, la lecture du Cours de philosophie positive d'Auguste Comte ne manque pas de nous renseigner sur certaines des dispositions sub-conscientes, naturalisées de notre tradition disciplinaire. Car Comte est très conscient des difficultés de la théorisation sociologique, à cause de la complexité des phénomènes dont traite notre science, de sa proximité avec la biologie à cause de la particularité de la logique organique en oeuvre dans les deux disciplines, de l'impossibilité d'y prononcer des lois générales: «chaque propriété quelconque d'un
corps organisé

L..]

est assujettie

dans sa quantité,

à d'immenses

variations numériques tout à fait irrégulières, qui se succèdent aux intervalles les plus rapprochés sous l'influence d'une foule de circonstances, tant extérieures qu'intérieures, variables elles-mêmes; en
sorte que toute idée

[...] de

lois mathématiques

que nous puissions

espérer obtenir implique réellement con~radiction avec la nature spéciale de cette classe de phénomènes. Ainsi quand on veut évaluer avec précision, même uniquement les qualités les plus simples d'un être
vivant,

[...]

il ne faut pas seulement

[...]

faire pour chacun de ces

résultats, autant d'observations qu'il y a d'espèces, de races et de variétés dans chaque espèce; on doit encore mesurer le changement très considérable qu'éprouve cette quantité en passant d'un individu à un autre, et quant au même individu, suivant son âge, son état de santé ou de maladie [...]. Que peuvent donc signifier ces prétendues évaluations numériques [...] déduites, dans le cas le plus favorable, d'une seule

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mesure réelle, lorsqu'il en faudrait une multitude? Elles ne peuvent qu'induire en erreur sur la vraie marche des phénomènes»9. Comme Comte refuse l'utilisation du calcul des probabilités qu'il juge sophistique mais qu'il se contente de condamner (dans les cours n° 27 et 49) sans trop expliciter ses raisons, il semble promouvoir, pour l'étude des corps organisés, une approche systématique qui, seule, permettrait de conduire à une approche vraiment positive des phénomènes naturels et (parmi eux) humains. «On peut assurer à cet égard [...], sans aucune exagération, que toute intelligence restée étrangère aux études biologiques n'a pu recevoir qu'une éducation radicalement imparfaite [...]. La multiplicité même des êtres vivants et l'extrême diversité de leurs rapports tendent naturellement à rendre leur classification plus facile et plus parfaite, en permettant de saisir entre eux des analogies scientifiques à la fois plus spontanées, plus étendues et plus faciles à vérifier sans équivoque [...]. On conçoit donc aisément [...] que la nature même des difficultés fondamentales propres à la science biologique ait dû à la fois y exiger et y permettre le développement le plus prononcé et le plus spontané de l'art général des classifications universelles»IO. Donc si l'on suit Comte dans ses raisonnements, on serait conduit à penser, jusqu'à la 46ème leçon inaugurant la "physique sociale", qu'il proposerait pour cette dernière, devant traiter comme la biologie de logiques organiques, un programme de recherche fondé sur "l'art général des classifications rationnelles". En fait, il n'en est rien, Comte qui jusqu'alors est resté, pour autant que nous puissions en juger, sobre, détaché et compétent sinon modeste, devient affirmatif et dogmatique. Plutôt que d'arborer la distance, la rigueur et la modestie des autres savants qu'il admire (Fourier et Blainville à qui il dédie son ouvrage, Poinsot, Lagrange) il prend un ton dogmatique pour énoncer des lois générales: «Aucun ordre réel ne peut plus s'établir, ni surtout durer, s'il n'est pleinement compatible avec le progrès; aucun grand progrès ne saurait effectivement s'accomplir, s'il ne tend finalement à l'évidente consolidation de l'ordre»ll. Emporté par son projet de réforme de la politique, il oublie toutes les précautions méthodologiques énoncées auparavant. Au lieu de classer calmement les faits recueillis selon la méthode qu'il prône, il utilise à tour de bras les universaux les plus vagues et généraux comme l'homme ou la société, en les liant par une conception nécessaire de l'univers :«La nouvelle philosophie politique tendra spontanément, en ce qui concerne au moins toutes les dispositions sociales d'une haute importance, à représenter sans cesse comme
9. Comte A., Cours de philosophie positive, 3ème leçon, cité d'après Hennann, 1975, t. 1 p. 80. 10. Ibidem, 42ème leçon, 1. l, pp. 732 et 733. Il. Ibidem, 46ème leçon, 1. 2. p. 16. 23
l'édition Paris,

inévitable ce qui se manifeste d'abord comme indispensable, et
réciproquement [...] ainsi que l'indique surtout ce bel aphorisme politique de l'illustre de Maistre: Tout ce qui est nécessaire existe»12. On aurait du mal à trouver dans les dix autres leçons l'ombre d'une taxinomie. Sa physique sociale, entièrement métaphysique selon ses propres critères, n'énonce que des lois générales13. Faute de pouvoir présenter un recueil de faits suffisamment élaborés, accumulés selon la méthode positive, Comte traite de l'information dont il dispose au mieux de ses possibilités. Une information peu fiable, lacunaire et dispersée demandait peut-être, en vertu du principe même de nécessité, de formuler en termes invérifiables des propositions, faute de mieux, générales. Dans ce cas prétendre que "tout ce qui est nécessaire existe", constitue une très grande facilité, il faut et il suffit de rapporter l'objet, le fait, dont on veut parler à une cause présupposée pour l'expliquer. Comme cette cause n'a pas besoin d'être à son tour expliquée, rien n'empêchait qu'elle fUt extraite de la tradition philosophique ou de l'entendement du savant, sans aucune autre garantie de vraisemblance que la sincérité de son auteur. Cependant, il faut bien reconnaître que si toutes les réalités sociologiques ne sont pas cachées, il en existe qui ne sont pas perceptibles et doivent être découvertes, inventées, construites, produites pour que l'on en ait conscience. L'expérience de recherche rejoint en effet très souvent la méthodologie proposée par la sagesse populaire qui nous invite à ne pas prendre l'arbre pour la forêt ou l'hirondelle pour le printemps.

Un petit exemple suffit à illustrer ce propos: en 1973 se déclencha

la gri!ve la plus longue du secteur bancaire. Jamais on ne vit grève si longue ni si militante de mémoire d'employé. Les porte paroles syndicaux attribuaient la combativité du secteur aux "dégâts du progrès", l'informatisation aurait réduit le secteur bancaire à un vaste ensemble d'OS en cols blancs, qui manifestaient par la grève leur insatisfaction à effectuer un travail qui aurait perdu sa signification. Un rapide coup d'oeil sur des pyramides d'âge et d'ancienneté aurait permis de fournir une autre explication, plus convaincante peut-être: Les banques, en pleine expansion et cherchant à disposer de futurs gradés et cadres pouvant devenir vite opérationnels avaient changé peu de temps auparavant leur recrutement d'employés, abandonnant l'ancien système dans lequel on entrait employé à bac-3, on devenait gradé au bout de 10ans après avoir complété sa formation et acquis de l'expérience pour un nouveau système consistant à recruter des personnes à Bac+ 3 età les promouvoir gradés au bout de deux ans.
12. Ibidem, t. 2, 49ème leçon, p. 162. 13. Notre attention sur ce point avait été attirée par l'ouvrage de Gouldner A.W., The Dialectic of Ideology and Technology, The Macmillan Press, Londres, 1976. 24

Les premières générations de bacheliers+ furent ainsi traitées mais en 1971-72la multiplication des attaques d'agences bancaires et en 1973 les conséquences de la stag-flation mit un arrêt à l'expansion démographique. Les derniers entrés au lieu de passer gradés au bout de deux ans comme les générations qui les avaient précédés se mirent à attendre 3 puis 4 ans, puis explosèrent en entraînant dans le mouvement une population composite mais frustrée par l'arrivée massive de "surdiplômés" dans une période de stagnation. L'interprétation des syndicats n'était pas fausse, elle était incomplète et se fondait sur des objets visibles (les ordinateurs) négligeant des facteurs invisibles tant qu'ils n'ont pas été construits (la démographie différentielle des pré-bac et post-bac). Ainsi la recherche peut, en sociologie, faire émerger des objets invisibles, ceux là même que la tradition fonctionnaliste attribue à une totalité et la tradition libérale à l'interaction des acteurs. Ces objets devraient probablement être repérés et donner lieu à un traitement systématique si nous voulions donner sens au programme comtien et, fort du stock de connaissances, relativement récent, dont nous disposons, fabriquer des taxinomies sociologiques. Car ne devrions-nous pas regarder vers ce qu'il appelait la philosophie biotaxique pour y découvrir le modèle qui nous permette de passer, en sachant ce que nous faisons, des données micro sociologiques à une tentative de totalisation? Interactions En effet la micro-sociologie a fait ces dernières années des pas de géant grâce à deux auteurs que les Français regardent encore comme marginaux ou folkloriques mais que les anglo-saxons traitent déjà comme des grands ancêtres: Goffman et Garfinkel. La notion d'équipe chez Goffman ou la notion de membre chez Garfinkel a permis de mettre l'accent sur des éléments cruciaux de l'action, en particulier sur la relation existante entre les énoncés linguistiques implicites à deux ou plusieurs personnes qui fabriquent un "milieu interne" structurant l'action de ceux qui adhèrent à ce langage, comprennent ce dont on parle, communient dans le même point de vue. Ces deux auteurs redonnent au langage les vertus que lui attribuait Herder et après lui l'école philologique allemande, mais au lieu de l'utiliser comme marqueur de différences nationales, (reposant sur l'idée qu'avec la langue naît le point de vue, donc les différences linguistiques engendrent des différences de culture, des limites de compréhension, des frontières entre peuples) on utilise ce repère à l'échelle de ce qui est empiriquement prouvable, constatable, la réunion de quelques personnes. 25

Les notions de membre, d'équipe et les marqueurs linguistiques qui prouvent leur existence (le fait d'utiliser des termes dont les référents échappent au monde extérieur) seraient le fruit de nombreuses interactions, suffisantes pour créer des guides d'action partagés, des modèles (comme on parle de modèles familiaux), des sentiments (de souveraineté, de justice, de citoyenneté ou d'équité), des traductions (du registre émotionnel au registre professionnel), des paradigmes (des limites à la raison qui permettent de structurer l'action), bref des contrats sociaux, des conventions qui permettent aux hommes de coopérer pour faire des choses ensemble sur une terre vierge -et pallier leur faiblesse originelle, comme dans le mythe grec, par l' entente-, ou de coopérer et s'affronter à autrui si cette terre est déjà occupée ou si elle est envahie comme dans les conflits de territoire, ou de coopérer tout en s'affrontant comme dans les relations de classe. Ces équipes sont un des objets privilégiés de la micro-sociologie, elle en retrace l'histoire (les processus interactifs qui les ont fondées, les épisodes de re-fondation, les interactions dans lesquels elles se trouvent impliquées), la géographie (le nombre de personnes qu'elles réunissent, leur densité et leur extension spatiale), la morphologie (les règles, normes et discours, explicites ou implicites, qui les organisent) et la physiologie (leur activité manifeste ou latente). Cette histoire, cette géographie, cette morphologie, cette physiologie sont particuliers, ils ne sauraient être reconnus, déduits à partir de l'invocation d'un universel. Dans ce sens leur étude ne ressemble ni à la physique ni à la chimie mais plutôt à la médecine, la géologie ou la géographie. Pour reconnaître leur existence, il ne semble pas que nous ayons besoin de discours généraux, comme la théorie de l'agir communicationnel ou les théories sur la structuration, malgré une certaine proximité de leur propos et de ce qui est énoncé icil4. Ils ont besoin de relevés. Ils ont besoin d'une Royal Society qui envoie dans le monde entier des voyageurs établir les cartes des pays traversés par les méridiens et les parallèles (Humboldt, Bonpland, etc), mais pour que cette Royal Society existe il faut que les artisans besogneux qui découvrent au cours de leur recherche, souvent qualitative ou monographique, l'existence de ces "équipes" en deviennent une. A quand la chambre des métiers des chercheurs empiriques en sciences sociales? Une taxinomie Dans le sens de nos réflexions on peut considérer qu'en France, un des épisodes les plus importants de la vie intellectuelle des sciences sociales a été la transformation des nomenclatures de l'INSEE. En
14. Habermas J., La théorie de l'agir communicationnel, Fayard, Paris, 1987; Giddens A., La constitution de la société, PUF, Paris, 1987. 26

effet, cette refonte des codes a mis en relation des administrateurs de cette institution et les représentants de la plupart des métiers, qualifications, professions. Quoique je connaisse très mal cet épisode, il est illustré par les écrits, anciens et nouveaux, de deux de ces administrateurs. A. Desrosières poursuivait alors, depuis dix ans ou plus, une interrogation sur les fondements de la codification statistique et sur l'histoire de la statistique sociale et avait abondamment animé des recherches et publications dans ce domaine. Plûs-jeune mais habité du même appétit intellectuel, L. Thévenot participait avec lui aux "cercles charismatiques" formés autour de P. Bourdieu, puis de L. Boltanski. Or ces deux chercheurs, à qui l'INSEE avait confié le travail de refonte des catégories socio-professionnelles, ont entendu les représentants des professions se présenter devant eux pour plaider leur place dans la nouvelle grille. Ce ballet de plaidoyers s'est vite converti en outil d'investigation sociologique en révélant un nombre restreint mais très contrasté de principes à partir desquels on peut, dans notre société, tenir une argumentation qui convainc à la fois les membres d'une profession (en en assurant un minimum de cohésion), et le public profane. Les cas très précis de "plaidoyer incongru", rapportés par les deux auteurs 15 dans lesquels on découvre que certaines personnes ou certains fragments de profession n'utilisent pas l'argument qui convient à leur situation, permet à son tour de voir pourquoi, comment, au fait d'appartenir à un certain espace social caractérisé par une activité et une relation au monde extérieur correspond une certaine façon de dire le monde, une certaine sociologie indigène, une façon macro (sociologique, économique, politique) d'exprimer, d'expliquer une expérience micro (socio, éco, po1.). L'expérience de ce genre de situation n'a pas seulement stimulé la réflexion des auteurs, elle leur a donné la possibilité de passer de l'habituelle organisation des connaissances sociologiques, la typologie (logique ou statistique) à un discours pour ainsi dire exhaustif sur la classification des sociologies indigènes, une taxinomie. Les conditions toutes particulières de l'enquête avaient permis une saturation des connaissances micro-sociologiques si rarement rencontrées dans les sciences sociales. On pouvait alors passer de Linné à Darwin, d'une taxinomie fondant la stabilité des proportions des êtres vivants à une explication de cette stabilité par la mutation et la sélection naturelle.

1 5. Desrozières A. et Thévenot L., Les Découverte, coll. Repères, Paris, 1988.

Catégories

sodo-professionnelles,

La

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Toutes proportions gardées, les "investissements de forme" et les "économies de la grandeur"16 sont le produit de ce passage de la taxinomie à l'explication et démontrent par leur existence même, que l'on doit considérer à part du talent, de la culture et de l'inventivité sociologique de leurs auteurs, l'extrême urgence et nécessité de multiplier cette appréhension exhaustive des phénomènes microsociologiques' pour sortir des contorsions inutiles ou des plates banalités engendrées par l'utilisation déductive des universaux. En somme, construire des taxinomies à partir d'objets intermédiaires dont le point commun serait la production, dans des groupes réels situés dans des espace-temps concrets très différents, dont on peut effectivement retracer les relations, les points de rencontre ou les moments de vie commune, d'un accord implicite créant de l'organisation, donc limitant le champ des possibles et guidant

l'action..
En attendant, reconnaissance des objets intermédiaires

Une des qualités des résultats de cette classification systématique est d'avoir su démontrer que les plaidoiries professionnelles n'ont pas seulement un caractère rhétorique, elles possédent aussi une vertu normative. Elles indiquent dans quels linéaments peut se bâtir une action légitime à l'égard du monde extérieur mais aussi aux yeux des membres d'un groupe; comment des porte-paroles peuvent se trouver en résonnance avec leurs mandataires, certains des secrets de l'existence de mobilisations collectives. Elles indiquent aussi les fondements de la déontologie professionnelle, les multiples rencontres du politique, de l'éthique et du pragmatique. Depuis une quinzaine d'~nnées, dans divers champs des sciences sociales et humaines on trouve une exploration congruente mais dispersée de ces représentations légitimes du monde que les auteurs appellent, selon leur champ d'investigation, projet familial, sociologie indigène, figures de l'équité, idée de la citoyenneté, idéologie des communautés pertinentes de l'action sociale. Le temps et la place que nous nous sommes fixés pour cette courte note nous interdisent de les exposer toutes, mais voyons comment ces objets intermédiaires apparaissent dans les recherches. On connaît par exemple l'explosion de la divorcialité, non seulement les mariages régressent, mais le nombre de mariages dissous augmente fortement depuis quinze ans. La recherche de causes structurelles, générales, de cet état de fait avait conduit à attribuer le rôle de variable explicative au travail salarié féminin: comme il augmente et que les
16. Thévenot L. et Eymard-Duvernay F. dans une version précédente, Les Investissements de Forme, Cahier du CEE, na spécial 1987; Bo1tansld L. et Thévenot L., "Les économies de la grandeur", Cahiers du CEE. na spécial, 1988. 28

actions en divorce se font le plus souvent à l'initiative de la femme, il était facile de conclure que le travail salarié féminin était une cause de la divorcialité, cependant cette constatation ne nous dit rien sur les raisons de la désunion, surtout dans un contexte que les spécialistes appellent de "double désinstitutionnalisation" des liens familiaux17. En 1982, cependant, une explication jaillissait des recherches de Kellerhals et son équipe, elle avait le mérite de la simplicité, de la vraisemblance et, dans ses dimensions modestes, de l'exhaustivité: elle établissait que certaines normes sous-jacentes habitaient les partenaires du couple. Ces normes, jamais discutées pendant les périodes premières de fusion amoureuse, concernaient les relations entre partenaires, les relations aux enfants et au monde extérieur. Dans la période de refroidissement des ardeurs passionnelles, la conscience de l'existence chez l'autre de normes différentes faisait peu à peu son chemin jusqu'à ce que l'un des deux, souvent la femme, juge la situation intolérable. Dès lors le salariat féminin n'était plus une cause mais une donnée de situation facilitant la divorcialité croissante18. Par contre les conceptions indigènes de la conjugalité apparaissaient, elles, déterminantes. Dans le même domaine (la famille), une autre notion s'avérait importante pour comprendre les relations croisées des destins individuels et des situations collectives, le projet familial. Dans un article appelé "Le Patrimoine et sa lignée", D. Bertaux et I. BertauxWiame ne se contentent pas d'énoncer des hypothèses permettant d'interpréter des données, ils cherchent à transformer le comportement du lecteur pour l'amener à faire une autre sociologie. Dans cet article, on nous présente la famille Terrenoire et les relations qui l'unissent aux habitants de Sauveterre et de ses environs. La succession des métiers indépendants de trois générations de fils Terrenoire est expliquée par la relation entretenue entre eux et l'environnement immédiat qui constitue leur clientèle. On a là une inter-dépendance, la naissance d'un monde commun, un tissu, quelque chose qui rend stable le rapport entre Sauveterre et les Terrenoire même si le contenu de ce rapport se modifie au fur et à mesure que les relations entre chaîne et fil deviennent moins serrées et que la toile s'agrandit. Ainsi, dans une première relation réciproque, les Terrenoire sont les boulangers du village, mais se transforment en marchands de grain pour tout le canton, puis en marchands de biens (qui connaît mieux le patrimoine immobilier à vendre que celui qui a livré le pain puis les granulés ?). Ce tissu permet de comprendre la formation des différents phénomènes subjectifs et objectivés, étudiés par les auteurs (projet, champ des possibles, appel de l'entreprise
17. Roussel L., La famille incertaine, Odile Jacob, Paris, 1989. 18. Kellerhals J. et alii, Mariages au quotidien, Fabre, Lausanne, 1982. 29

familiale, ambivalence des rapports à l'entreprise, appropriations des enfants, transmission et transmissibilité). Il fait émerger une autre toile dans la toile, celle que se tissent, à chaque génération, les membres de la famille Terrenoire, qui déterminent qui va, dans la fratrie, succéder au père. L'inclusion des deux tissus construit ainsi les destins singuliers de cette famille et de ses membres. La relation réciproque du village ou du canton à la famille Terrenoire limite leur marge de liberté et organise leur destinl9. De semblables notations ont été faites sur les relations entre élus locaux et localité, on songe ici aux travaux de M. Abélès. Elles expliqueraient aussi des carrières professionnelles, ainsi, R. Lioger a très clairement montré comment, dans la légitimation de son activité, puis dans le passage de son statut à celui de magnétiseur et de radiesthésiste, une relation de confiance réciproque mais liée à la réussite de son action, lie le sourcier à son public20. Dans un autre domaine, qui concerne davantage l'action politique, Stéphane Courtois a très bien établi l'origine du mouvement communiste français: cette rencontre entre une élite de jeunes ouvriers (issus des dernières années de la grande guerre, formés à Moscou, sûrs de leur fait, courageux et revendicatifs, prônant l'affrontement classe contre classe mais qui, devant l'insuccès des élections de 1926, transforment leur perspective en se contentant de radicaliser la tradition républicaine) et d'anciens ruraux déboussolés par la guerre et l'exode, mal adaptés à la situation urbaine, qui trouvent dans les organisations du PCF le moyen de reconstruire leur identité, de se réorganiser. La rencontre rhétorique et organisationnelle du PCF et de ces anciens ruraux, après quelques années de tâtonnements, assurera la force politique de ce parti pendant près de cinquante ans2l. Ce même phénomène, analysé dans d~s termes presque identiques se rencontre dans plusieurs travaux récents, tous basés sur des "conceptions indigènes de la citoyenneté", sur des estimations subjectives d'un ordre social, d'un contrat social légitime car équitable qui explique, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, aussi bien les politiques de logement populaire que les réactions diverses à la désindustrialisation22.
19. Bertaux D. et Bertaux-Wiame I., "Le Patrimoine et sa lignée: transmissions et mobilité sociale sur cinq générations" in Life Stories/ Récits de vie, n04, 1988. 20. Lioger R., Sourciers et radiesthésistes ruraux, PUL, Lyon, 1991. 21. Courtois S., "Identité ouvrière, identité communiste, construction etdéconstruction du communisme français" in Communisme, n° 15-16, 1987. 22. Franck B. et Lapeyronnie D., Les deux morts de la Wallonie sidérurgique, éd. CIACO, Bruxelles, 1990, coll. Histoire de notre temps; Magri S. et Topalov C., "Reconstruire" : l'habitat populaire au lendemain de la première guerre mondiale in Archives Européennes de Sociologie, n° XXIX, 1988; Magri S. et Topalov C, 1990 : (Textes réunis par) Villes ouvrières 1900-1950, l'Harmattan, coll. Villes et entreprises, Paris, 1990; Schwartz O., Le monde privé des ouvriers, hommes et femmes du Nord, PUF, Coll. Pratiques théoriques, 30

Comme les projets familiaux et les rhétoriques professionnelles, les conceptions indigènes de la citoyenneté organisent des possibilités d'action et en rendent d'autres impossibles, impensables ou scandaleuses. Elles sont à l'origine de mouvements sociaux tout comme elles se transforment partiellement sous leur impulsion. Il en est de même des rapports au travail et à un ordre jugé légitime dans l'activité économique collective. Il y a déjà plus de quinze ans que Denis Segrestin avait démontré le caractère de perpétuation des traditions de métier dans un contexte où celles-ci n'ont plus de raison objective d'être et concernent des personnes qui ne les ont pas connues. Ainsi montre-t-il la CGT prolongeant la mémoire des souffleurs de verre auprès de groupes ouvriers confrontés quotidiennement au "Flat glass" et ancrant dans cette tradition l'analyse de l'exploitation ouvrière et sa capacité de mobilisation23. Nos propres recherches, avec Ph. Casella et L. Tanguy, ont retracé l'histoire d'un organisme de gestion paritaire dans lequel les valeurs de métier ont permis de faire admettre, par des partenaires que tout poussait à en découdre, à la fois un partage du pouvoir de direction et. une mise à l'écart des enseignants dans la gestion et l'orientation de cet organisme à vocation pédagogique et ainsi confirmer, dans une monographie historique, le caractère structurant, pour l'action, de la culture de métier partagée24. Si la totalisation même partielle de travaux de ce type pouvait donner lieu à une taxinomie, elle permettrait de jeter un regard rétrospectif sur l'analyse sociologique en termes de classe et plaiderait pour son utilisation dans les mêmes conditions que les objets intermédiaires dont nous parlons ici. C'est-à-dire à titre d'hypothèse à vérifier empiriquement, non d'universel donnant sens quoiqu'il arrive à des résultats obtenus par ailleurs. En effet l'interprétation par un indigène d'un phénomène en terme d'intérêts de classe organise son action, lui impose un univers de solutions et en interdit d'autres, mais quand les sociologies indigènes qui devraient les exprimer, n'interprètent pas les relations dans des rapports de conflit-coopération, elles n'ont pas de chance de structurer à leurs yeux, l'action.

Paris, 1990; Terrail J.P., Destins ouvriers, la fin d'une classe? PUF, ColI. Sociologie d'aujourd'hui, Paris, 1990. 23. Segrestin D. "Du syndicalisme de métier au syndicalisme de classe: pour une sociologie de la CGT", in Sociologie du Travail, n02, 1975. 24. Casella P., Tanguy L. et Tripier P. "Le paritarisme contre les experts, l'exemple du Comité central de coordination de l'apprentissage du bâtiment et des travaux publics", in Revue Française de Sociologie. n° XXIX, 1988.

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Conclusion Ce court essai - qui a davantage pour vocation de recueillir des réactions que d'affirmer des positions- suggère une des faiblesses endémiques de l'analyse sociologique: celle d'imiter les sociologies indigènes, notamment dans l'action d'éprouver microsociologiquement et d'expliquer macro-sociologiquement, tout en récusant, dans ses versions les plus monothéistes, la valeur de ces sociologies. La confection d'une macrosociologie se construit alors sur des universaux et devient empiriquement invérifiable mais complètement explicative (C'est le cas de ce que j'appellerais le "Consensus BBC", magnifiquement analysé par Ansart dans Les Sociologies contemporaineS25, il consiste à prendre en compte les deux universaux et pourrait se résumer ainsi: je constitue la structure de l'univers que je veux étudier - que j'appelle champs si je m'appelle Bourdieu, effet de situation si je m'appelle Boudon, système si je m'appelle Crozier et j'applique aux différents points de ma construction un raisonnement micro-économique que j'appelle stratégie d'acteur). A l'opposé nous proposons de considérer que, pour sortir de cette maladie endémique, il faut se fixer l'objectif de construire des corpus systématiques d'objets intermédiaires dont le point commun serait, (dans l'exemple que nous avons donné, mais bien d'autres objets intermédiaires d'autre nature existent dans la littérature sociologique) la production, dans un groupe réel situé dans des espace-temps concrets très différents, dont on peut effectivement retracer les relations, les points de rencontre ou les moments de vie commune, d'un accord implicite créant de J'organisation, donc limitant le champ des possibles et guidant l'action. Objets reconnus depuis longtemps, incarnés dans la convention qui préside à la survie du monde humain dans le mythe de Prométhée, la virtù de Machiavel, le rite confucéen ou l'archè platonicienne du côté explicite et perpétuellement redécouverts empiriquement dans leur version implicite par les sociologues (conception de la citoyenneté, conception de la famille, convention économique, langage, modèle de référence de l'action, accountability...) mais objets difficiles à manipuler théoriquement pour deux raisons: -Ils peuvent ne pas exister donc leur présence et leur caractère structurant ne peuvent guère entrer dans un discours général sur l'ordre social.

25Ansart P., Les Sociologies contemporaines, le Seuil, Coll. Points, Paris, 1990. 32

-Ils n'ont, philosophiquement, aucune existence légitime entre les individualismes et les holismes qui se partagent la scène déductive. Ils sont empiriques au bon sens du terme: ils n'existent que si on les rencontre. Laboratoire Travail et Mobilité,
Université Paris X

- Nanterre.

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