Vie quotidienne et démocratie

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296291065
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VIE QUOTIDIENNE

ET DÉMOCRATIE

Actes des colloques des groupes thématiques: "la transaclÎon sociale" au sein de l'Association InternalÎonale des Sociologues de Langue Française (AISLF) Louvain-la-Neuve (mars 1992) et Lyon (juillet 1992).

@ L'HARMA IT AN, 1994 ISBN: 2-7384-2613-1

Collection Logiques Sociales Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Péquignot

VIE QUOTIDIENNE ET DÉMOCRATIE Pour une sociologie de la transaction sociale (suite)

Maurice

Textes réunis et présentés par Blanc, Marc Mormont, Jean Rémy et Tom Storrie

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot

Bizeul D., Nomades en France, 1993. Giraud C., L'action commune. Essai sur les dynamiques organisationnelles, 1993. Gosselin G., (sous la direction de), Les nouveaux enjeux de l'anthropologie. Autour de Georges Balandier, 1993. Farrugia F., La crise du lien social, 1993. Blanc M., Lebars S., Les minorités dans la cité, 1993. Barrau A., Humaniser la mort, 1993. Eckert H., L'orientation professionnelle en Allemagne et en France, 1993. Iazykoff W., Organisations et mobilités. Pour une sociologie de l'entreprise en mouvements, 1993. Barouch G., Chavas H., Où va la modernisation? Dix années de modernisation de l'administration d'Etat en France, 1993. Équipe de recherche CMVV, Valeurs et changements sociaux, 1993. Martignoni Hutin J.-P., Faites vos jeux, 1993. Agache Ch., Les identités professionnelles et leur transformation. Le cas de la sidérurgie, 1993. Robert Ph., Van Outrive L., Crime et justice en Europe, 1993. Ruby Ch., L'esprit de la loi, 1993. Pequignot B., Pour une sociologie esthétique, 1993. Pharo P., Le sens de l'action et la compréhension d'autrui, 1993. Sironneau J.-P., Figures de l'imaginaire religieux et dérive idéologique, 1994. Albouy S., Marketing et communication politique, 1994. Collectif, Jeunes en révolte et changement social, 1994. Salvaggio S.A., Les chantiers du sujet, 1994. Hirschhorn M., Coenen-Ruther J., Durkheim-Weber, Vers lafin des malentendus, 1994. Pilloy A., Les compagnes des héros de B.D., 1994.

Ont collaboré à cet ouvrage:

Antonio ALVARENGA, Laboratoire de Sociologie du Travail et de l'Environnement Social (LASTES), Université de Nancy II, France. Maurice BLANC, LASTES et CUCES - Service de la Formation Continue des Universités de Nancy, France. Claude DUBAR, Département de Sociologie, Université de Saint-Quentin-en- Yvelines, France. Philippe ENCLOS, Institut Régional du Travail, Université de Nancy II, France. Marie-France FREYNET, Caisse d'Allocations Familiales de Charentes- Maritimes, France. Claude JAVEAU, Institut de Sociologie, Université Libre de Bruxelles, Belgique. Christian MAROY, Institut des Sciences du Travail, Université Catholique de Louvain-la-Neuve, Belgique. Marc MORMONT, Fondation Universitaire Luxembourgeoise, Arlon, Belgique. Jean REMY, Centre de Sociologie Urbaine et Rurale, Université Catholique de Louvain-la-Neuve, Belgique. Marie-Noëlle SCHURMANS, Faculté de Psychologie et des Sciences de l'Education, Université de Genève, Suisse. Tom STORRIE, Research Fellow, University of Nottingham, United Kingdom. Luc VAN CAMPENHOUDT, Centre d'Etudes Sociologiques (CES), Facultés Universitaires Saint-Louis de Bruxelles, Belgique.

VIE QUOTIDIENNE, TRANSACTION SOCIALE ET DEMOCRATIE

I.

PRESENTA TION

Le groupe de travail sur la transaction sociale, constitué récemment au sein de l'Association internationale des sociologues de langue française (AISLF), a publié ses premiers travaux début 1992 sous le titre: Pour une sociologie de la transaction sociale. Vie quotidienne, transaction sociale et démocratie en est la suite et nous voulons souligner l'unité et la continuité de la réflexion entreprise. Les textes réunis ici essayent de montrer l'intérêt d'une approche par la transaction sociale pour orienter des recherches de terrain et les interpréter. L'élaboration du paradigme se fait à la fois en le comparant à d'autres et en montrant que la notion est opérationnelle dans le cadre d'une recherche spécifique. Comme tel, ce livre ne présente pas une théorie formalisée mais, à partir de la pratique mise en oeuvre dans différentes recherches, il permet de pénétrer l'inspiration qui sous-tend un abordage par la transaction sociale. Un titre commençant par "pour" indique clairement une volonté programmatique. Dans le premier volume, nous avons formulé des propositions théoriques, tout en étant conscients de la nécessité de les valider et de les affiner ultérieurement. Nous avons esquissé des comparaisons avec d'autres courants théoriques en sachant qu'il faudrait les systématiser et les développer. C'est ce que nous avons fait en partie et que nous publions aujourd'hui: des hypothèses qui pouvaient paraître audacieuses et fragiles se trouvent confonées et renforcées, des confrontations rigoureuses avec d'autres approches se révèlent fécondes. La première partie du présent ouvrage, intitulée: "vers un paradigme de la transaction sociale", présente le chemin parcouru et le bilan des acquis théoriques et méthodologiques depuis la publication du premier volume.
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En sciences sociales, le raisonnement hypothético-déductif est insuffisant pour justifier une proposition: la validation empirique est une épreuve décisive. Le présent ouvrage tire la force de conviction qui pouvait manquer au précédent du fait qu'il s'appuie sur un ensemble de recherches très diversifiées qui sont regroupées et présentées sous le titre: "vie quotidienne et transactions sociales". Une approche partant de la vie quotidienne permet d'ouvrir des champs nouveaux et de rendre plus intelligibles certaines séquences temporelles. Une place à part est faite aux contributions qui traitent des politiques publiques et de l'apprentissage de la démocratie. Elles sont regroupées et présentées sous le titre: "vivre ensemble en démocratie". En effet, la définition de l'intérêt général, dans un contexte de grande incertitude, est la transaction sociale par excellence car elle permet de construire les compromis de coexistence qui fondent le lien social. Présentant la transaction sociale à des étudiants ou à des collègues, nous nous sommes rendu compte que, si l'idée de transaction accroche souvent l'auditoire, elle suscite aussi des réticences qui relèvent en partie du malentendu. La nécessité de clarifier le message nous a stimulés à publier rapidement la suite de nos travaux dans ce deuxième volume. Nous terminons cette introduction par quelques éléments de réponse aux objections les plus fréquentes.

II.

VERS UN PARADIGME DE LA TRANSACTION SOCIALE

La transaction sociale est certainement plus qu'une notion ou une simple métaphore; est-elle pour autant un concept au sens fort du terme? Une hésitation est perceptible dans le premier volume: oui pour certains auteurs, non pour d'autres. Nous sommes aujourd'hui d'accord pour dire que la transaction sociale n'est pas (pas encore?) un concept rigoureux, mais qu'elle est un paradigme selon la définiûon donnée par Jean Rémy et Liliane Voyé: "Plus qu'une somme de concepts, le paradigme est l'image de base à partir de laquelle s'imagine une interprétation de la réalité. Le paradigme est ainsi le principe organisateur et inducteur de la construction d'hypothèses et d'interprétations théoriques" ([ 1978], p.87). Pour préciser et approfondir le paradigme de la transaction sociale, il faut d'une part s'intéresser aux usages de la transaction dans les disciplines voisines et voir avec quelles adaptations ils peuvent 10

enrichir le paradigme proprement sociologique; d'autre part et surtout, il faut confronter le paradigme émergeant de la transaction sociale avec ceux qui ont déjà "droit de cité" dans la communauté scientifique des sociologues. Cette double démarche est centrale dans le premier volume et elle est reprise ici: - Le premier volume explore l'intérêt et les limites de l'analyse transactionnelle en psychologie, de la transaction conversationnelle en linguistique et de la transaction juridique. L'accent est mis sur l'économie et le droit dans le présent ouvrage: Philippe Enclos analyse finement la transaction sociale avec un regard de juriste (chap.2) et Maurice Blanc oppose les transactions économiques sur fonds de confiance aux transactions juridiques sur fonds de méfiance (chap.l). II en déduit que le paradigme de la transaction sociale permet d'analyser l'ordre et la violence (Rémy, Voyé, 1981), c'est-à-dire tout l'éventail des modalités de la coopération. - La confrontation de la transaction sociale avec la sociologie des organisations et l'individualisme méthodologique a été esquissée dans le premier volume. La comparaison avec l'organisation est maintenant développée et amplifiée pour tenir compte des apports décisifs de Jean-Daniel Reynaud (1989), en particulier la régulation conjointe et la communauté de projet. Les perspectives de l'organisation et de la transaction sociale se rapprochent considérablement (Maroy. chap.8) et on peut les regrouper en un même paradigme transactionnel élargi (Blanc, chap.l). Le premier volume çontient quelques allusions à la parenté entre la transaction sociale et la théorie de la structuration sociale d'Anthony Giddens [1984]. Tom Storrie la met en évidence de façon bien charpentée (chap.ll). La confrontation entre la transaction sociale et la théorie de la justification de Luc Boltanski et Laurent Thévenot (1991) et avec celle de la "traduction" du social dans la technique de Bruno Latour (1988) et Michel Callon (1989) sont esquissées respectivement par Maurice Blanc (chap.12) et Marc Mormont (chap.lO); il faudra les reprendre et les systématiser ultérieurement. Ainsi s'institue un débat scientifique interne à un réseau de chercheurs ayant une référence commune. En paraphrasant un titre célèbre chez les sociologues urbains, la proximité spatiale produit souvent de la distance sociale (Chamboredon, Lemaire, 1970). Nous n'en vivons pas moins dans un monde qui croyait avoir aboli la distance et qui redécouvre l'importance du local (Joye et al., 1990). Antonio Alvarenga montre comment la proximité spatiale facilite bien souvent le succès des transactions, qu'il s'agisse de justice, d'emploi ou de crédit, au double sens de l'expression: "faire crédit" (chap.3). Storrie (chap.ll) et Blanc (chap.12) montrent eux aussi l'importance du
Il

niveau local dans l'apprentissage de la démocratie. Le premier volume a mis l'accent sur la dimension temporelle en voyant dans la transaction une séquence d'ajustements successifs. Nous soulignons maintenant sa territorialisation; la transaction sociale ne peut s'analyser en dehors de son ancrage spatial et temporel. La sociologie de la transaction sociale accorde une grande importance aux médiations et à ce que nous appelons, à la suite du grand précurseur que fut Georg Simmel, les "figures du tiers" ([1908], pp.145-169). Ces figures sont présentes dans tous les chapitres mais Claude Javeau fait du récit de vie un cas exemplaire. Le sociologue, l'historien (ou tout autre chercheur) ne recueillent pas passivement le récit de l'interviewé ou narrateur. Ils le stimulent, ils l'orientent et ils sont les coproducteurs ou narrataires du récit (chapA).

III.

VIE QUOTIDIENNE ET TRANSACTIONS SOCIALES

Les enquêtes ici réunies sont très diverses. Marie-Noëlle Schurmans a étudié il Y a quelques années les représentations de l'intelligence, sans référence à la transaction. Elle mettait en évidence une définition traditionnelle de l'intelligence centrée sur l'aptitude à vivre dans la communauté villageoise opposée à une définition "moderne", plus individualiste et rationaliste. Elle propose aujourd'hui une "relecture" à l'aide de la transaction sociale et elle fait apparaître que ces définitions indigènes de l'intelligence renvoient à des "négociations silencieuses" qui lui avaient échappé lors de la première analyse (chap.8). Les quatre autres enquêtes ont un premier point commun, elles ont été conçues à partir d'une problématique relevant, au moins partiellement, de la transaction sociale: - Les chercheurs du Centre d'études sociologiques des Facultés universitaires Saint-Louis de Bruxelles (Luc Van Campenhoudt, Jean Rémy, Danièle Peto et Michel Hubert) ont interrogé des personnes préoccupées par le risque du SIDA dans leur vie sexuelle. Ils mettent en évidence que toute relation sexuelle, durable ou non, implique en profondeur les partenaires qui s'engagent dans une série de transactions pour trouver un compromis satisfaisant entre .leurs attentes souvent divergentes, en particulier d'intimité et d'indépendance. Le SIDA impose de nouvelles transactions entre les partenaires. On ne peut rendre compte de leurs comportements face au risque qu'en prenant en compte la complexité et l'histoire de ces transactions dans lesquelles les

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échelles des valeurs propres à chacun jouent un grand rôle (chap.5). - Claude Dubar définit la socialisation comme une double transaction, biographique et relationnelle. II a retracé les biographies professionnelles d'hommes et. de femmes engagés dans une formation continue et il présente ici deux cas exemplaires. Sans figer les rôles masculins et féminins, il montre qu'hommes et femmes articulent différemment leurs transactions (chap.6). - Christian Maroy analyse les conflits entre la direction et les personnels d'une école et d'un hôpital chrétiens. En raison du caractère chrétien, les directions voudraient d'une part que la qualité de la prestation fournie soit supérieure à celle du secteur public et d'autre part que le personnel se conforme à la morale chrétienne, même dans sa vie extra-professionnelle. Mais ces normes restent implicites et elles ne sont énoncées que lorsqu'elles sont transgressées. Le non-dit et l'ambiguïté tiennent une grande place dans les transactions qui permettent d'aboutir à un compromis pratique (chap.8). - Marie-France Freynet analyse les relations complexes entre les travailleurs sociaux et leurs "clients". Les premiers oscillent entre la distance critique et l'identification fusionnelle. Les seconds élaborent des stratégies très diversifiées pour parvenir à leurs fins, de la séduction à l'agression; ils arrivent quelquefois à retourner la situation à leur avantage. Ces enquêtes sont une contribution importante à une sociologie de l'acteur individuel ou collectif et elles confirment les intuitions de Simmel: l'informel, l'implicite, l'ambigu et le non-dit jouent un grand rôle dans la vie quotidienne; les médiations sont nombreuses, diffuses et multiformes [1908]. Même les acteurs dominés gardent une certaine capacité d'initiative qu'ils utilisent quelquefois avec beaucoup d'intelligence pratique. Enfin, on ne peut comprendre les stratégies des acteurs qu'en référence aux hiérarchisations de valeurs propres à chaque indi vidu ou groupe.

IV. VIVRE ENSEMBLE EN DEMOCRATIE

Le terme de transaction évoque dans le langage courant la négociation du prix sur le marché pour aboutir à un compromis. II ne faut pas se laisser induire en erreur par cette connotation parasite et en conclure que la transaction sociale relève d'une logique

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de marché sur lequel tout se négocie. La transaction sociale met en jeu des principes sur lesquels on ne transige pas; elle passe aussi par des politiques publiques. Le champ spécifique du politique est la formulation d'un projet collectif que l'on appelle, à tort ou à raison, l'intérêt général. Si chaque groupe défend ses intérêts particuliers en fonction de ses valeurs propres, élaborer une politique publique revient à donner forme à un projet collectif qui s'oppose partiellement aux intérêts particuliers et qui tente de les arbitrer et de les transcender. Cet intérêt général est défini en fonction des rapports de forces. Cela passe par une série de transactions sociales dans lesquelles il y a à la fois négociation et imposition. Par sa complexité, l'environnement est un bon exemple et Mormont montre que, dans un contexte de grande incertitude, l'intervention des pouvoirs publics est nécessaire pour parvenir à un compromis entre la logique des acteurs économiques, celle des experts et celle des défenseurs de l'environnement (chap.tO). Contrairement à la tradition centralisatrice française qui assimile l'intérêt général à celui de l'Etat-nation, Blanc soutient qu'il existe un intérêt général local et que la démocratie reste à inventer à ce niveau, en particulier dans les "quartiers d'habitat social" que l'on réhabilite (chap.12). Dans n'importe quel domaine, une politique publique est plus facile à mettre en oeuvre si elle a reçu un large assentiment au lieu d'être imposée par une minorité. Si l'on distingue avec Rousseau [1762] le sujet qui se soumet à la loi et le citoyen qui participe activement à son élaboration, la question qui se pose est: "comment devient-on citoyen?". Pour Storrie, la citoyenneté est "un auto-apprentissage institutionnel" et il explore les conditions qui favorisent son éclosion (chap.ll). Tout individu ou groupe qui veut réaliser un projet heurte inéluctablement les intérêts d'autres individus ou groupes et il est contraint d'entrer dans des transactions avec eux pour trouver des compromis de coexistence acceptables de part et d'autre. C'est dans cette attention aux besoins de l'autre que se fait l'apprentissage de la citoyenneté. Le jeu entre l'identité et l'altéritél est constitutif de la citoyenneté. Pour Simmel, le commandement biblique: "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fit à toi-même" est un peu court ([1917] 1981, p.150); autrui peut avoir des besoins très différents des miens et je ne peux décider à sa place de ce qui est bon pour lui. Il est donc indispensable de débattre avec lui et d'entrer dans des transactions pour définir ensemble notre bien commun,
1 Altérité rend bien: das Anderssein, traduit mot à mot par: " (l'individualisme de) l'être-autre" dans la version française (Simmel, [1917] 1981, p.160). La version anglaise Ie rend par: "(the individualism of) the difference" «(1917] 1964, p.82), ce qui est trop faible. 14

c'est-à-dire faire oeuvre de citoyens reconnaissant à la fois leur identité commune et leurs différences irréductibles. Le refus de l'altérité est à la fois négation de l'autre et affirmation suicidaire de soi. Poussé à son extrême limite, il mène à l'extermination et au génocide. C'est un défi de parler de transaction lorsque les fondamentalismes culturels, ethniques, religieux et/ou nationaux campent sur leurs intransigeances respectives, refusent tout dialogue et visent l'anéantissement de l'autre. Même dans les situations les plus désespérées comme l'Holocauste, l'histoire et, hélas, l'actualité nous montrent qu'il y a des hommes et des femmes qui prennent de grands risques et qui posent des actes de solidarité avec les victimes2. Ces actes peuvent paraître minuscules et dérisoires, ils n'en témoignent pas moins d'un refus de la logique totalitaire et de l'affirmation ij'une commune humanité par laquelle passe la reprise de l'échange et du dialogue. La transaction sociale est proche, l'espoir aussi3.

v.

A PROPOS DE QUELQUES OBJECTIONS

Transaction est synonyme d'arrangement dans le langage courant, ce qui donne à la transaction sociale une connotation consensuelle: elle est soupçonnée à tort de gommer les conflits. Pour Rémy et Voyé, "la négociation et l'imposition sont les deux modalités essentielles de la transaction sociale" [1978]. Le conflit est inéluctablement présent dans tout rapport social. Il se résoud quelquefois par un compromis négocié; mais il est fréquent de se trouver dans l'impossibilité de négocier et le conflit se trouve provisoirement résolu par une épreuve de force. Entre ces deux pôles, il y a toutes les transactions où négociation et imposition se combinent dans des proportions variables. La question de la coopération conflictuelle est au coeur de la transaction sociale: comment des groupes sociaux qui habitent un même territoire, ou qui travaillent dans la même entreprise, parviennent-ils à élaborer

2 Carrie Supple vient de publier (1993) une exceUente synthèse sous forme de documents pour J'enseignement de J'Holocauste dans les lycées et coUèges. Voir le chap.9: "Resistance, CoUaboration, Indifference and Rescue". 3 L'accord israélo-palestinien est signé au moment où nous terminons cette introduction, et il illustre à merveille notre propos. Le Premier Ministre israélien, M. Rabin, ne déclare-t-il pas: "Avec qui se fait la paix? Avec des amis, ce n'est pas nécessaire. La paix, j] faut la faire avec des ennemis, même les plus redoutables" (Le Monde, 5-6/9/1993). 15

les compromis pratiques qui leur permettent de vivre ensemble malgré leurs conflits irréductibles? Nos collègues allemands ont parfois du mal à comprendre ce que nous entendons par transaction sociale, d'abord parce que Transaktion est un terme exclusivement écon()mique et financier, mais surtout parce que "social" évoque le registre des problèmes sociaux et non celui des problèmes de société4. La politique sociale n'est qu'un champ d'application parmi d'autres de la transaction sociale. Pour bien marquer que les processus de transaction se situent à un niveau plus global, devrions-nous remplacer "social" par "sociétal"? C'est possible, mais cela mérite plus ample réflexion. Il faudrait alors "rectifier" Durkheim et parler de la division du travail sociétal! Il faut bien sûr rechercher l'expression la plus appropriée, mais l'emploi d'un mot nouveau ne suffit pas à lui seul à éliminer toute distorsion du sens. Les concepts "d'anomie" et "d'habitus" ont été forgés de toutes pièces pour éviter un effet de contamination par le sens commun, ce qui s'est avéré bien illusoire: "un sociologue peut s'intéresser à des manifestations de "l'anomie" différentes de celles retenues par un autre sociologue" (Boudon, Bourricaud, 1986, p.28). Il en irait probablement de même de la transaction sociétale.

Maurice BLANC, Marc MORMONT, Jean REMY, Tom STORRIE.

Nancy (France), Arlon et Louvain-la-Neuve (Belgique), Hexham (Royaume-Uni), septembre 1993.

REFERENCES

BIBLIOGRAPHIQUES

BOLTANSKI L. THEVENOT L., 1991, De la Justification, Paris: Gallimard. BOUDON R., BOURRICAUD F., 1986, Dictionnaire critique de la Sociologie, Paris: PUP.
4 Martin Verrel (Kulturkreis Lahr) nous suggère d'utiliser le terme d'Habermas ([1981] 1987), das Handeln, qui veut dire à la fois "l'agir" et le "commerce" et de rendre transaction sociale par das gesellschaftliche Handeln, mot à mot: "l'agir" et le "commerce sociétal", 16

CALLON M. (dir), 1989, La science et ses réseaux, Paris: La
Découverte et Strasbourg, Unesco. , CHAMBOREDON J-C., LEMAIRE M., 1970, "Proximité spatiale et distance sociale", Revue française de Sociologie, vol.XI, n°l. DURKHEIM E.,[1893] 1967, De la division du travail social, Paris: PUP. GIBBENS A., [1984] 1987, La Constitution de la société, Paris: PUP. HABERMAS J., [1981] 1987, Théorie de l'agir communicationnel, Paris: Fayard. JOYE D., BASSAND M., et al., 1990 , La question locale: un éternel sujet d'avant-garde, Berne-Lausanne: Conseil suisse de la science-Institut de recherche sur l'environnement construit, IREC. LATOUR B. & S. WOOLGAR, 1988, La vie de laboratoire, Paris: La Découverte. REMY J., VOYE L., SERVAIS E., [1978] 1991, Produire ou reproduire?, Bruxelles: De Boeck. REMY J., VOYE L., 1981, Ville, Ordre et Violence, Paris: PUP. REYNAUD J-D., 1989, Les Règles du jeu, Paris: A. Colin. ROUSSEAU J-1., [1762], Du Contrat social, (nombreuses édit.). SIMMEL G., [1900], 1981, Philosophie de l'argent, Paris: PUF. SIMMEL G., [1908], 1964, "Studies of the Forms of Socialization", in: K. WOLFF, (éd.)., The Sociology of Georg Simmel, NewYork: the Free Press. SIMMEL G., [1917] 1964, "Fundamental Problems of Sociology", in: K.WOLFF (ed.). SIMMEL G., [1917] 1981, Sociologie et Epistémologie, Paris: PUP. SUPPLE c., 1993, From Prejudice to Genocide. Learning about the Holocaust, Stoke-on-Trent: Trentham Books.

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1 0 PARTIE VERS UN PARADIGME DE LA TRANSACTION SOCIALE

CHAPITREl

LA TRANSACTION DANS LES SCIENCES VERS UN PARADIGME
Maurice Blanc

SOCIALES: ELARGI

I. LE

DOUBLE SENS DE LA TRANSACTION

contractants terminent ou préviennent une contestation en renonçant chacun à une partie de leurs prétentions. - Législat. financière: Convention par laquelle une administration fiscale consent, en cas d'infraction, à n'exercer aucune poursuHe moyennant une amende. - Courant: Arrangement, compromis. Opération effectuée dans les marchés commerciaux, dans les bourses de valeurs.
La transaction est en droit un moyen de résoudre les conflits par un accord extra-judiciaire qui produit pourtant des effets juridiques! mais elle occupe une place mineure dans les théories du droit et les juristes ne voient pas en elle un paradigme pour leur discipline. La transaction juridique intéresse le sociologue à un double titre: comme pratique sociale, elle relève d'une analyse sociologique (Serverin et al., 1987); comme technique codifiée de
1 Voir la contribution d'Enclos au chap.2.

Le dictionnaire le petit Robert (éd. 1989) donne les définitions suivantes de la transaction: 10 - Droit: Acte par lequel on transige. Contrat par lequel les

20 - Economie:

Contrat entre un acheteur et un vendeur.

-

résolution des conflits, elle apporte un soubassement solide au paradigme sociologique de la transaction sociale. Le paradigme des coûts de la transaction (Williamson, [1975]) connait un grand succès en économie et il commence à se diffuser dans les sciences sociales et en sociologie. Pour les économistes, transaction est synonyme d'échange. Alors que la théorie économique classique néglige l'échange et centre l'analyse sur les coûts de la production, le paradigme du coût de la transaction met en lumière que l'échange a lui aussi un coût, en temps et en argent. Lorsque ce coût s'élève, on peut rechercher des alternatives au marché et pratiquer des transactions internes à l'entreprise. Dans une première étape, il est nécessaire d'étudier de près ce que recouvre la transaction en économie et en droit, avec l'objectif explicite d'enrichir le paradigme sociologique de la transaction sociale et de parvenir à articuler la perspective conflictuelle du droit avec celle plus consensuelle de l'économie. Cette étape prépare la suivante, beaucoup plus décisive: confronter le paradigme émergent de la transaction sociale avec les sociologies "légitimes". La confrontation est menée systématiquement ici avec la sociologie des organisations qui, malgré de grandes différences, a une incontestable parenté avec la transaction sociale. Il s'agit bien de deux étapes et non de deux démarches autonomes: le paradigme économique des coûts de la transaction emprunte beaucoup à la théorie de l'organisation de March et Simon [1958], laquelle est à la base de la sociologie des organisations de Crozier et Friedberg (1977). Même si ces derniers reprennent le modèle de la rationalité limitée de façon beaucoup plus élaborée que Williamson, l'objection de simplification réductrice est valable dans les deux cas. Jean-Daniel Reynaud (1989) a fait faire à la sociologie des organisations des progrès décisifs en substituant au modèle de la régulation croisée où deux instances se contrôlent mutuellement (Crozier, Thoenig, 1975) celui de la régulation conjointe où une pluralité d'acteurs interfèrent. Un grand nombre des objections que l'on pouvait faire à la sociologie des organisations "à la Crozier" tombent maintenant. On peut conclure à l'existence d'un paradigme transactionnel élargi, avec une matrice commune et des variantes consensuelles et conflictuelles, à la fois dans le champ des sciences sociales et dans le champ sociologique proprement dit.

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Il. LA TRANSACTION

EN ECONOMIE

ET EN DROIT

1) Transactions juridiques et transactions sociales La définition de la transaction juridique donnée par le petit Robert reprend presque mot à mot l'article 2044 du Code civil. Philippe Enclos l'expose de façon détaillée au chapitre suivant et il montre ses applications en droit du travail, ce qui permet de se limiter ici à la discussion des relations entre transactions juridiques et transactions sociales. a) Invention de la règle et transaction "La transaction constitue, en droit, une catégorie très particulière qui ne peut être comprise qu'à condition d'avoir une approche sociologisante du droit comme pratique sociale et non comme simple exécution ou application des règles. Les transactions sont en effet des pratiques sociales qui ont valeur juridique, mais qui échappent au droit du fait que les modalités de l'accord, les processus par les. quels il s'opère, échappent en fait au droit lui-même qui est en quelque sorte mis entre parenthèses" (Mormont, 1992, p.113). La cause de nombreux litiges susceptibles d'un règlement transactionnel est la diversité des évaluations de la valeur d'un bien, dans le cadre de l'indemnisation d'un préjudice corporel, d'un héritage, etc. La santé et la vie humaine n'ont pas de prix; le "prix" que les parties accordent à un bien peut être très différent de sa valeur marchande; pourtant, le prix est le seul instrument de mesure reconnu et admis. C'est pourquoi des concessions réciproques inégales en termes monétaires peuvent malgré tout être équitables, compte tenu de la multiplicité des rationalités des acteurs en présence. Il y a des limites, mal définies, au-delà desquelles le déséquilibre des concessions serait manifeste et la transaction nulle. Les parties peuvent moduler la valeur marchande, elles ne peuvent pas l'ignorer. Elles savent d'ailleurs que, si elles ne parviennent pas à un accord, le juge tranchera en s'en tenant à elle. La transaction leur permet de trouver un meilleur accord à leurs propres yeux, en fonction des projets, des rationalités et de l'échelle des valeurs propres à chacun. La transaction juridique est "à la fois dérogatoire au droit commun et étroitement dépendante de l'état de ce droit; à la fois consensuelle et forcée; à la fois équilibrée et inégalitaire; à la fois déterminée et imprécise. Ce qui se confirme en toute hypothèse est la prééminence de la référence au droit (...). Mais la manière dont s'effectuent ces échanges et références est hors du droit, et relève du champ des pratiques sociales" (Serverin et al., 1987. p.lO). Dans 23

la transaction, les individus deviennent des acteurs qui inventent leur propre droit. Au lieu d'appliquer mécaniquement la règle, ils l'adaptent. Mais leur marge de manoeuvre est bien délimitée et encadrée: "Le sens juridique de la transaction attire l'attention sur les conditions dans lesquelles un accord entre parties prend un sens et une place dans l'ordre juridique, sur les limites aussi que l'ordre juridique fixe à ces possibilités d'accord et d'élaboration de compromis" (Mormont, 1992, pp.113-114).
b) De la transaction juridique à la transaction sociale

La transaction sociale reprend et élargit cette activité productrice de règles communes: pour réaliser leurs projets, les hommes et les femmes inventent des règles (pas toujours formalisées et écrites) et ils élaborent des compromis de coexistence (Rémy, 1990). Ces nouvelles règles doivent prendre place dans le corps de règles existantes, au besoin en le faisant évoluer. La règle s'impose, ce qui n'empêche pas un certain jeu avec la règle. Alors que la transaction juridique s'intéresse surtout à la forme et au contenu de l'accord, la transaction sociale prend davantage en compte les conditions d'élaboration de l'accord: "L'adjonction de social au mot transaction amplifie le sens général et juridique, sans y apporter de dérive, même si elle peut en desserrer parfois la précision. Nous trouverons plus une différence d'accent entre la terminologie sociologique et la terminologie juridique, la première manifeste une prise en compte extensive de toutes les démarches accompagnatrices de l'acte de transaction" (Coornaert, 1992, p.138). Comme la transaction juridique, la transaction sociale suppose que l'affrontement et le conflit (au moins potentiels) sont constitutifs du rapport social. Mais, si un litige peut être considéré comme définitivement résolu au niveau juridique2, il n'en laisse pas moins des traces: les rancoeurs et les inimitiés accumulées subsistent et elles sont prêtes à se manifester à la première occasion propice. La transaction sociale se distingue de la transaction juridique sur un point essentiel: elle est un processus permanent de régulation et elle aboutit à des compromis provisoires et toujours renégociables. On ne peut jamais considérer que l'on est parvenu à mettre un point final.

2 N'est-ce pas d'ailleurs une "fiction" juridique? "De la relation qui s'établit entre les règles de la transaction et le droit engagé dans le conflit, naîtront d'autres contestations qui vont mettre en cause la valeur de la transaction par rapport au règlement juridictionnel du conflit, les contestations surgissant chaque fois qu'une partie entendra revenir à ce qu'elle considère comme son droit, et auquel elle pensera avoir renoncé à tort" (Serverin et al.. 1987. p.7). 24

2) Présentation du paradigme du coût de la transaction La notion de transaction est mineure dans la théorie économique classique. Le courant de l'économie institutionnelle lui a donné ses lettres de noblesse en faisant de l'analyse du coat de la transaction le pivot de la réflexion économique. L'ouvrage de référence est Markets and Hierarchies d'Oliver E. Williamson [1975]. L'auteur prétend ne pas substituer une nouvelle théorie aux théories classiques, mais les compléter et les complexifier en centrant l'analyse sur les transactions. Sa modestie ne doit pas masquer qu'en réalité il bouscule sérieusement les dogmes de la théorie classique. Le modèle des coats de la transaction est particulièrement utilisé en économie du travail (Godard, 1986) et du logement (Bengtsson, 1992). La sociologie du travail et celle de l'organisation lui font aussi des emprunts (Friedberg,1992). Cette nouvelle théorisation n'est peut-être pas indépendante de la crise économique de 1973. Déjà, les travaux précurseurs de J.R. Commons et de R.H. Coase ont été publiés respectivement en 1934 et 1937 (Williamson, p.3), c'est-à-dire à une époque où les effets de la grande dépression prédisposaient les économistes américains à une réévaluation critique du fonctionnement des marchés. a) lA transaction a un coût La théorie micro-économique classique présuppose un marché fluide et sans frictions, sur lequel l'ajustement entre l'offre et la demande est immédiat. Les coats de la transaction sont par conséquent tenus pour négligeables. Mais le marché de concurrence parfaite est une fiction, en dehors de l'espace et du temps (Alvarenga, 1992); il faut l'abandonner pour approcher la réalité économique de plus près: "la transaction est l'unité de base de l'analyse économique" (Williamson, [1975], p.xi). La définition de la transaction économique est beaucoup plus large que ce que le langage courant suggère: tout échange entre deux unités de travail (individus ou groupes) est une transaction. Cet échange peut passer par un marché, c'est alors une transaction externe. C'est ce que retient le sens commun car l'échange médiatisé par le marché est le plus familier au consommateur du produit final. Mais ce n'est qu'un cas de figure et bien des échanges ne passent pas par le marché: en particulier, les transactions internes, par exemple entre services d'une même entreprise. Les transactions sur un marché ont un coat qui est tout sauf négligeable, et qui peut même être élevé. Sur le marché des biens intermédiaires qui est privilégié dans la démonstration de Williamson, l'acquéreur doit préalablement s'informer sur les carac25

téristiques du produit, sur les prix pratiqués par la concurrence, sur les frais annexes qu'il devra supporter, etc. Lorsque le marché est conclu, il faut habituellement le formaliser dans un document écrit auquel on se référera si un litige survient dans l'exécution du contrat. Williamson propose une typologie des contrats en fonction de leur complexité. Le contrat le plus simple est le spot contract, ou contrat ponctuel pour la fourniture d'un bien ou d'un service dont les caractéristiques sont fixées. Mais ce type de contrat ne convient pas lorsque l'engagement est à long terme et qu'il faut permettre des adaptations ou des aménagements. Deux autres types de contrats sont alors envisageables: Les contingent claims contracts, sont "des contrats établis pour la fourniture d'un produit dont les caractéristiques pourront varier en fonction d'événements prévus dans l'avenir, conditions à venir qui seront spécifiées dans le contrat. Un exemple est celui d'un contrat de vente de matériel informatique dont la composition variera avec la forme de restructuration adoptée par l'entreprise cliente"3. Les sequential spot contracts, ou contrats à durée limitée mais renouvelables, donc plus souples, sont présentés un peu plus loin avec "le paradigme de l'assurance". Les transactions les plus complexes sont bien entendu les plus coûteuses, la cause principale étant l'ignorance des besoins futurs qui oblige à prévoir contractuellement un grand nombre de variantes, pour le plus grand profit des avocats d'affaires. Dans ces conditions, il est possible que l'entreprise réduise ses coûts de transaction en internalisant la production du bien intermédiaire. Dans les échanges interindustriels, beaucoup de sous-traitants dépendent presque entièrement de leurs clients. Qui d'autre que l'industrie automobile va acheter des sièges de voiture ou des cefntures de sécurité? Dans ces conditions, Williamson considère que les coûts de production sont constants, que le produit soit acheté à un sous-traitant ou fabriqué par l'entreprise4. Ce sont les coûts de transaction qui font la différence: les transactions internes sontelles plus ou moins coûteuses que les transactions externes? La comparaison systématique montre que le marché ne permet pas toujours de réduire les coûts, contrairement aux représentations des chantres du libéralisme économique.

3 Moullet analyse l'ouvrage de Williamson et il présente en français sa typologie des contrats (1982, p.485s). 4 Williamson reconnaît lui-même que les sous.traitants versent des salaires plus faibles puisqu'ils ne sont pas liés par une convention collective. Mais il considère la convention collective comme un coQt de transaction, sur le marché du travail cette fois (ibidem. p.l30, n.17). 26

b) L'arbitrage par le marché Pour établir des transactions complexes portant sur des biens ou des services, le marché connait de sérieuses limitations. Williamson distingue les facteurs liés à l'environnement, à savoir la complexité et l'incertitude, de ce qu'il appelle: "des attributs rudimentaires de la nature humaine", à savoir la rationalité limitée et l'opportunisme (p.253). Le paradigme de l'assurance illustre de façon exemplaire les insuffisances du marché: pour établir un contrat, l'assureur a besoin d'évaluer le risque qu'il prend afin de traiter distinctement le "bon" risque du "mauvais". Pour cela, il a besoin d'informations dont son client dispose habituellement (est-il en bonne santé?, est-il un bon conducteur?) mais qu'il ne révèlera pas si elles lui sont défavorables5, L'assureur est pris dans un système de double contrainte: pour ne pas prendre de risque excessif, il devrait traiter tout client potentiel comme un mauvais risque et lui faire payer le prix fort. Mais la pression de la concurrence interdit une telle solution: il perdrait alors ceux qui présentent un bon risque6, Pour sortir de ce dilemme, l'assureur peut faire un contrat à durée limitée mais renouvelable (sequential spot contract). La prime est forfaitaire pour la première période, elle est ensuite calculée en fonction des informations recueillies pendant les périodes précédentes (le "bonus-malus" dans l'assurance automobile en est une application). L'assureur n'est pas le seul à négocier dans des situations où l'information est inégalitairement répartie. Sur le marché du travail, l'entreprise qui veut recruter un cadre pour un emploi aux qualifications bien spécifiques est placée devant le même dilemme: comment sélectionner le candidat répondant au profil du poste? Si l'un d'eux fournit une attestation élogieuse de son employeur actuel, ne faut-il pas y voir une ruse de ce dernier, désireux de se débarasser d'un salarié encombrant? Pour limiter les risques, le contrat de travail peut prévoir une période d'essai, des primes, un plan de carrière en fonction des performances, etc. Le contrat de travail repose sur "une confiance qui ne cesse d'être aveugle que dans la mesure où elle doit sans cesse se renouveler" (J.D. Reynaud, 1989, p.23; Trépos, 1992). Les marchés sont dominés par l'incertitude. Elle est le résultat de la rationalité limitée des acteurs qui n'ont pas accès à l'intelligence complète de la situation et de son évolution et elle est renforcée par
5 La fiabilité de l'information de l'assureur ne se limite pas à la bonne ou à la mauvaise foi du client: un cancéreux peut se croire en excellente santé et le pire des chauffards se prendre pour un as du volant. 6 Certains groupes qui (à tort ou à raison) estiment présenter un bon risque peuvent mutualiser leurs risques, Des professions comme les enseignants ou les artisans échappent au marché en créant leurs mutuelles d'assurances et/ou de sécurité sociale. 27

les pratiques opportunistes. Les acteurs économiques répugnent à s'engager à long terme et, s'ils le font, c'est en prenant un luxe de précautions qui augmentent le coût de la transaction dans des proportions parfois insupportables. D'où la recherche d'alternatives au marché qui permettent de se prémunir contre l'incertitude à un coût de transaction plus faible. c) L'arbitrage par IIIhiérarchie Lorsqu'une firme a besoin de produits intermédiaires, elle a le choix entre se les procurer sur le marché ou les produire ellemême. Elle peut pour cela acheter de nouvelles machines et embaucher du personnel supplémentaire. Elle peut aussi absorber un ancien sous-traitant. La thèse générale de Wiliamson est que, dans une situation d'incertitude, les transactions internes à la firme ont de grandes chances d'être moins coûteuses que les transactions externes car une décision hiérarchique est plus simple et plus rapide qu'une négociation sur le marché. Un certain nombre de précautions deviennent superflues quand on traite en interne. L'organisation interne des échanges ne supprime pas les incertitudes mais elle permet de les gérer plus efficacement. fi n'est plus nécessaire de s'épuiser à prévoir contractuellement tous les cas de figure imaginables, il suffit de confier à la hiérarchie le soin de prendre la décision adaptée en fonction de l'évolution de la situation. Williamson l'exprime à l'aide d'une image tirée de la mythologie du Far-West: "au lieu d'avoir à prévoir à l'avance comment traverser tous les gués possibles, il suffit de décider comment traverser celui auquel on arrive" (p.25, n.9). Plutôt que de sélectionner un cadre dirigeant sur le marché du travail externe, avec tous les aléas évoqués plus haut, on réduit l'incertitude en recourant au marché du travail interne, en donnant une promotion à un salarié de l'entreprise: il donne satisfaction dans les fonctions qu'il occupe, il y a donc de grandes chances qu'il en aille de même à un niveau supérieur de responsabilités. La hiérarchie a une rationalité limitée élargie, pour deux raisons qui se renforcent mutuellement: l'information est centralisée par la hiérarchie, ce qui lui donne une vision plus globale de la situation; dans la division du travail, la tâche de synthétiser l'information et de prendre les décisions qui en découlent est réservée aux plus compétents. L'autorité se fonde sur l'expertise qui permet de saisir les enjeux et d'élaborer une stratégie. Toute organisation a sa culture ou sa personnalité propre, ce que Williamson désigne par une métaphore médicale: son idiosyncrasie. Elle a de ce fait son vocabulaire et ses codes qui permettent de se comprendre à mi-mots, donc à moindre coût, alors que cette facilité, voire cette complicité, n'existe pas sur le marché. 28

L'organisation n'est pas à l'abri de l'opportunisme et elle sécréte même des formes particulières d'opportunisme bureaucratique: l'intérêt d'un individu ou d'un sous-groupe passe avant ceux de l'organisation dans son ensemble. Williamson considère toutefois que l'organisation hiérarchique peut se protéger plus efficacement de telles pratiques que le marché ne pourrait le faire: si des conflits se produisent à l'intérieur de la firme, ils peuvent habituellement être réglés beaucoup plus facilement et rapidement par la hiérarchie qu'ils ne le seraient par une décision de justice dans le cas d'un litige sur le marché. La firme peut enfin mettre en place des procédures de contrôle ou d'audit interne qui permettent d'identifier les dysfonctionnements et d'y porter remède à un stade précoce, alors que la sanction du marché est tardive et brutale.
3) Discussion du paradigme du coût de la transaction a) L'organisation et le marché Dès le titre, Markets and Hierarchies, la firme est identifiée à sa hiérarchie, ce qui est un raccourci dont la sociologie ne peut se satisfaire: "les organisations ne peuvent être réduites à leurs dirigeants" (Chanlat, 1989, p.388). "Même dans le système le plus centralisé, la décision ne peut se réduire à celle d'un individu et refléter une seule rationalité" (J.D. Reynaud, 1989, p.289). Tout en reconnaissant que des conflits d'intérêts surgissent au sein d'une organisation et qu'elle peut subir des dysfonctionnements bureaucratiques, Williamson croit qu'une hiérarchie est apte à harmoniser les intérêts et résoudre les conflits (p.104) et à élaborer une stratégie globale. Aucune de ces deux propositions ne va de soi et une hiérarchie peut tout aussi bien être engluée dans des conflits internes qui paralysent l'organisation, ou avoir une vision figée de l'environnement et ne pas percevoir les évolutions qui nécessiteraient des adaptations. Il n'est pas étonnant que la comparaison entre le marché et l'organisation hiérarchique tourne ici à l'avantage de cette dernière. Williamson fait un éloge bien tempéré de la grande firme qui répond aux conditions suivantes: elle n'est pas géante (mais le seuil n'est pas précisé); la gestion courante est largement décentralisée (structure "multidivisionnelle"); la direction générale dispose d'instruments d'évaluation et de contrôle interne; elle peut se consacrer à la planification stratégique. La conclusion préconise une interprétation moins stricte des lois antitrusts américaines. L'auteur s'adresse d'abord aux étudiants en économie des universités américaines, acquis majoritairement aux 29

vertus du marché. Pour faire passer un message non conformiste, on comprend qu'il force le trait en présentant les avantages de l'organisation interne. Mais l'opposition entre le marché et la hiérarchie est en trompe-l'oeil. En une formule lapidaire, il y a du marché dans l'organisation et de l'organisation dans le marché: Williamson reconnaît, dans une parenthèse, que: "les marchés peuvent utilement être considérés comme des organisations" (pp.2122), mais il ne les analyse jamais dans cette perspective. Comme toute organisation, un marché suppose une série de cadres sociaux qui définissent ce qui peut et ce qui ne peut pas être échangé. Il faut des règles, socialement construites, "dont le respect est indispensable pour que l'échange économique ait lieu ( ). "Il faut dans ce cas une police, une inspection, une surveillance et une intervention de l'autorité" (J.D. Reynaud, 1989, p.2?). Le marché aussi a son langage, ses codes et ses "idiosyncrasies". L'alternative soustraitance ou intégration à la firme est réductrice et trompeuse. L'intégration ne signifie pas la mise hors jeu du marché mais le déplacement d'un marché à un autre: l'intégration à la firme se joue sur le marché des capitaux s'il s'agit d'absorber un sous-traitant ou de faire des investissements, elle se joue aussi sur le marché du travail s'il faut recruter du personnel supplémentaire. Du point de vue de la firme, mais c'est elle qui a l'initiative, le choix entre sous-traitance ou intégration devient un arbitrage pour déterminer le marché le plus approprié pour réaliser telle série spécifique de transactions. Les rapports entre les organisations et les marchés sont donc plus complexes qu'une simple opposition: "Au sein des organisations comme dans les champs d'action plus diffus et flous, hiérarchie et marché coexistent et coproduisent la coordination des conduites participantes" (Friedberg, 1992, p.539, n.12). Williamson lui-même l'a récemment reconnu (1990). b) L'échange et la confiance

La théorie des coûts de la transaction réhabilite l'échange: il n'est plus un simple appendice de la production, il est étudié en luimême et pour lui-même. Il a sa logique, ses règles, ses contraintes. L'une d'elles mérite d'être soulignée: tout échange implique le risque d'être trompé et chacun des partenaires doit prendre des précautions, ce qui alourdit le coût de la transaction. Mais les échanges seraient paralysés si chacun voulait absolument se prémunir contre le moindre risque. La nature du risque et les précautions à prendre ne sont pas les mêmes selon que l'échange porte sur des biens ou sur un travail à exécuter. Des économistes du travail reprochent à Williamson de supposer que tous les marchés ont les mêmes règles de fonctionnement et de faire du travail une marchandise comme les autres, ce qu'il n'est pas: "les théoriciens des 30

coûts de la transaction ont montré que l'échange salarial s'est déplacé du marché vers l'entreprise (...). La force de leur pensée, contenue dans la formule: "l'entreprise, substitut du marché", s'applique plus au marché des biens (intégration verticale) qu'à celui du travail" (B. Reynaud, 1992, p.29). Le marché du travail est spécifique car: "l'échange sur le marché a lieu avant même que la marchandise n'existe. C'est en ce sens que les contrats conclus sur le marché ne sont pas à proprement parler des contrats d'échange mais des contrats qui définissent des obligations futures" (Garnier, 1986, p.317; J.D. Reynaud, 1989). Cette situation d'incertitude suppose "un pari entre échangeurs sur la fiabilité des promesses inscrites implicitement et explicitement au contrat" (Paradéise, Porcher, 1991, p.8). Ce pari ne peut se fonder que sur la confiance. Williamson rapproche à juste titre l'embauche et la sous-traitance. Le contrat de travail entraîne la subordination, économique et juridique, du salarié à l'employeur, alors que le contrat de sous-traitance n'implique qu'une subordination économique du sous-traitant au donneur d'ordres. Mais ils ont en commun d'être conclus dans une situation "d'incertitude sur la qualité du travail du sous-traitant et du salarié, cette incertitude résultant du fait que, dans les deux cas, l'objet de la transaction n'est pas une marchandise mais une potentialité dont seul le temps permettra d'éprouver la réalité" (Baudry, 1992, p.878). Un contrat de soustraitance, comme un contrat de travail, repose sur un pari: "la production de l'accord repose, d'une part, sur une relation d'autorité, et, d'autre part, sur une économie de la confiance" (ibidem, p.874). Il n'y aurait pas non plus d'échanges sur le marché des biens sans un minimum de confiance: le professionnel peut déceler les vices apparents des marchandises qu'on lui présente, mais il n'est pas à l'abri des vices cachés. Dans toute transaction, il faut une certaine dose, variable, de confiance. "Seule la restitution de la transaction dans son contexte social permet l'appréhension de l'échange" (ibid., p.888). c) La rationalité limitée Pour Williamson, l'acteur a une rationalité limitée parce que ses capacités de traitement de l'information sont limitées, de même que ses capacités de communication et d'expression. Ce sont là de bien réelles limitations de la rationalité, mais la rationalité limitée est plus complexe7. Ne pouvant accéder à la connaissance parfaite,
7 L'usage a imposé l'expression de "rationalité limitée", mais c'est une traduction ambiguë: Simon dit bounded rationality, ou rationalité "bornée", ce qui a une connotation péjorative en français. Mormont suggère "rationalité encadrée", car elle s'exerce à l'intérieur d'un cadre donné. 31

l'acteur "se débrouille" avec des schémas ou des modèles simplifiés. "La conduite rationnelle implique de substituer à la rationalité complexe un schéma de la réalité assez simple pour pouvoir être pris en compte par une activité résolutoire" (March, Simon, [1958], p.146). Mais cette indispensable opération de réduction ne doit pas aller trop loin et travestir le réel. Simon reproche d'abord à la théorie économique classique de postuler que les individus et les entreprises cherchent toujours à maximiser leur profit; mais surtout, il lui reproche un deuxième postulat, celui de la rationalité parfaite: faire comme si les acteurs avaient en toutes circonstances une connaissance parfaite de la situation et étaient en mesure de déterminer la meilleure solution (the one best way). Le postulat de transparence n'est pas conforme à la réalité et le modèle de la rationalité limitée permet de rendre compte de la façon dont les décisions se prennent concrètement, lorsque les acteurs ne maîtrisent pas l'information (Simon, 1972): "(Ils) arrêtent leur choix sur la première solution permettant d'atteindre un seuil minimal de satisfaction" (Crozier, Friedberg, 1977, p.46, n.1). Williamson évoque la multiplicité des rationalités dans le chapitre consacré à l'autogestion: on peut préférer gagner moins et travailler autrement, l'organisation du travail suit alors une rationalité spécifique8. En règle générale, la rationalité limitée se réduit chez lui au traitement d'un stock limité d'informations. C'est ce qui l'amène à surestimer les vertus de la hiérarchie: elle centralise les informations, ce qui lui donne bien sûr "un avantage stratégique" (p.53). Mais ceci ne signifie pas une rationalité élargie qui ne dépend pas mécaniquement de la quantité d'informations disponibles, mais bien plus de la validité du modèle réduit utilisé pour les traiter. d) L'arbitrage et le tiers Williamson plaide en faveur de la grande firme: elle est plus à même d'avoir une démarche stratégique à long terme et elle peut réduire les coûts de la transaction en se dotant de procédures de contrôle et d'audit interne. Il souligne les avantages et la facilité de réalisation d'un audit interne par rapport à l'intervention d'un tiers extérieur. Il va même jusqu'à considèrer que: "l'admission dans le groupe de travail (l'embauche) ne peut avoir lieu que si le travailleur accepte l'autorité structurelle du superviseur à exercer les
8 Pour Williamson, l'autogestion est une forme d'organisation économique transitoire et épMmère. Il lui reconnaît une rationalité limitée, mais avec la connotation négative évoquée plus baut. En réalité, l'autogestion est un compromis entre plusieurs principes de légitimité: l'efficacité économique et l'autonomie créatrice des adhérents (voir: Crozier, Friedberg, 1977, pp.38287). 32

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