Vieillir ou la vie à inventer

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296225770
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VIEILLIR OU LA VIE A INVENTER

@ L'HARMATTAN,
ISBN:

1991

2-7384-0853-2

LOGIQUES

SOCIALES
Desjeux et Smaïn Laacher

Collection dirigée par Dominique

CHRISTIAN

LALIVE D'EPINA y

VIEILLIR OU LA VIE A INVENTER

Éditions L'Harmattan
5-7 rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Logiques sociales
Brigitte BRÉBANT,La pauvreté, un destin? 1984, 184 pages. J.-A. MBEMBE,Les jeunes et l'ordre politique en Afrique noire. 1985, 256 pages. Guy MINGUET,Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais. 1985, 232 pages. Groupe de Sociologie du Travail, Le travail et sa sociologie. Essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette. 1985, 304 pages. Majhemout DIOP, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest. Tome 1 : Le Mali. Tome 2 : Le Sénégal. 1985, 256 et 285 pages. Pierre COUSIN, Jean-Pierre BOUTINET,Michel MORFIN, Aspirations religieuses de jeunes lycéens. 1985, 172 pages. Michel DEBouT, Gérard CLAvAIROL , Le désordre médical. 1986, 160 pages. Y Hervé-Frédéric MÉcHÉRI, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison. 1986, 192 pages. Jean G. PADlOLEAU,L'ordre social. Principes d'analyse sociologique. 1986, 224 pages. J .-Pierre BOUTINET(sous la direction de), Du discours à l'action, Les sciences sociales s'interrogent sur elles-mêmes. 1985, 406 pages. François Dupuy, Jean-Claude THOENIG,La loi du marché. L'électroménager en France, aux États-Unis et au Japon, 1986, 263 pages. Franco FoscHI, Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins. '1986, 107 pages. Christian LERAY, Brésil - Le Brésil des communautés. 1986, 170 pages. Claude COURCHA , Histoire du point Mulhouse. L'angoisse et le bleu de l'enfance. 1986, Y 211 pages. Pierre TRIPIER, TravaiJ/er dans le transport. 1986, 211 pages. J .-L. P ANNÉ,E. WALLON(textes réunis et présentés par), L'entreprise sociale. Le pari autogestionnaire de Solidarnosc. 1986, 356 pages. Julien POTEL, Ils se sont mariés,... et après? Essai sur les prêtres mariés. 1986, 157 pages. José AROCENA,Le développement par l'initiative locale. Le cas français. 1986, 228 pages. Jost KRIPPENDORF, Les vacances, et après? Pour une nouvelle compréhension des loisirs et des voyages. 1987, 239 pages. Paul N'DA, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noire. 1987, 222 pages. Jean-Claude THOENIG, L'ère des technocrates. 1987, 317 pages. Jean PENEFF, Écoles publiques, écoles privées dans l'Ouest. 1880-1950. 1987, 262 pages. Jacques DENANTES, es jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive. 1987, L 137 pages. Serge WACHTER,État, décentralisation et territoire. 1987, 255 pages. Gérard NAMER, La commémoration en France. De 1945 à nos jours. 1987, 213 pages. Desmond A VERY,Civilisation de la Courneuve, Images brisées d'une cité. 1987, 184 pages. Dominique LHUILlER,Les policiers au quotidien, Une psychologue dans la police. 1987, 192 pages. Gérard LECHA, Le petit Montmartre tourangeau, Tours, le quartier Paul-Bert. 1988, 196 pages. Louis MOREAUDE BELLAING,La misère blanche, les modes de vie des exclus. 1988, 167 pages. D. Allan MICHAUD,L'avenir de la société alternative. 1989, 382 pages. Alan BIHR, Entre bourgeoisie et prolétariat, L'encadrement capitaliste. 1989, 418 pages. Daniel BIZEUL,Civiliser ou bannir, Les nomades dans la société française. 1989, 270 pages. Robert CHAPUIS, L'alcool, un mode d'adaptation sociale? 1989, 224 pages. Centre lyonnais d'Études Féministes, Chronique d'une passion, Le MLF à Lyon. 1989, 272 pages. Régine DHoQuols, Appartenance et exclusion. 303 pages, 1989. Philippe GARRAUD,Le Languedoc et ses images. 240 pages, 1989. Christian DE MONTLlBERT, rise économique et conflits sociaux. 207 pages, 1989. C Pierre MULLER, L'airbus. L'Ambition européenne. 256 pages, 1989. François P AVÉ, L'illusion informaticienne. 270 pages, 1989. Jocelyne STREIFF-FENART, Les comptes franco-maghrébins en France. 160 pages, 1989. Jacques SONCINET,Jean BÉNETIÈRE, u cœur des radios libres. 256 pages, 1989. A Jacques TYMEN, Henry NOGUES,Action Sociale et décentralisation. 367 pages, 1989. Bernadette VEYSSETen collaboration avec J .-P. DEREMBLE,Dépendance et vieillissement. 172 pages, 1989. Françoise CRÉZÉ, Repartir travailler, La réinsertion professionnelle des femmes. 188 pages, 1990.

L 'homme arrive novice à chaque âge de la vie.
Nicolas de Chamfort

INTRODUCTION

La retraite a longtemps été le privilège d'une n1inorité aisée qui en usait selon son libre choix. Aujourd'hui dans nos sociétés, elle est une institution par laquelle passe la quasi-totalité de la population active. L'évolution est spectaculaire, non seulement du point de vue du nombre des retraités, mais aussi de leur qualité. En cette fin de siècle, une femme et un homme qui approchent de la soixantaine ont - du point de vue de leur état de santé physique et mentale - quelque dix ans de moins qu'ils n'en auraient eu au milieu du siècle. Premier paradoxe: dans les représentations collectives, la retraite passe pour portique de la vieillesse; or ceux-là mêmes qui le traversent aujourd'hui ne se sentent pas vieux... et ne le sont pas! Autre nouveauté: hommes et femmes dans la soixantaine peuvent envisager leur avenir sans que leur revenu - donc leur survie matérielle - ne dépende de leur travail, donc de leur aptitude à travailler. Pensons à nos grands-parents, pour qui l'avancée en âge se résumait à cette alternative tragique: travailler jusqu'au dernier jour pour assurer la subsistance des avant-derniers, ou être contraints à l'arrêt et dépendre des discutables bienfaits de l'Assistance publique ou de la charité privée. Tel était bien, souvenons-nous en, l'enjeu de la retraite et des caisses de pension jusqu'à la sortie de la Seconde Guerre mondiale: le droit de la personne aux forces déclinantes à bénéficier de conditions décentes d'existence, bref le droit au repos au soir d'une vie de travail. Telle était, au milieu du siècle, la signification profonde de cette grande conquête sociale. Aujourd'hui, à l'aube du XXlesiècle, l'institution de la retraite reçoit une signification profondément nouvelle. Elle n'ouvre plus sur «le temps du repos », mais sur « le temps de vivre» ou tout au moins, sur un nouveau temps fort de la vie. Hier, le 9

retraité savait qu'il était proche du terme de sa vie; aujourd'hui, riche de l'expérience de sa vie passée, il est au seuil d'une nouvelle vie. D'une vie à inventer. C'est des mille et une manières dont femmes et hommes négocient et inventent cette période nouvelle de la vie qu'il est question dans ce livre.

Un voyage dans l'avenir de la vie
On entend souvent dire des personnes âgées, et parfois par elles-mêmes, que les expériences et savoirs qu'elles ont accumulés dans leur vie n'ont plus de valeur et n'intéressent personne. Sans doute l'évolution des techniques et des savoir-faire est-elle si rapide que bien souvent, ce sont aujourd 'hui les petits enfants qui initient leurs grandsparents aux nouveaux appareils, gadgets et modes. Il est pourtant deux domaines - au moins - dans lesquels le savoir et l'expérience de nos aînés sont uniques. Tout d'abord, ils détiennent la mémoire du temps passé. Après une période au cours de laquelle hommes et femmes couraient après l'avenir et se voulaient sans racines, l'interrogation sur l'origine, l'identité, le monde dont nous venons et dont nous sommes les enfants, cette interrogation a retrouvé une vigueur existentielle. Les musées d'ethnographie font la part belle au passé régional récent, des collections d'histoire orale (1) connaissent aujourd'hui un succès comparable à celui des récits de grands explorateurs avant-hier et des ouvrages d'ethnographes hier. Les vieux ont le monopole d'un autre savoir, plus important encore. Ils font, par définition, l'expérience d'une phase de vie qui est à l'horizon de chacun d'entre nous, mais qui nous est encore étrangère. Eux seuls peuvent en parler avec expérience et à chaud. Mais 'voilà, nous vivons en plein paradoxe; si nous sommes avides de l'avenir, nous craignons cet avenir-là et le plus souvent, nous préférons l'ignorer. Au sein de notre civilisation, le regard est tourné vers la jeunesse, ses signes et ses symboles. Le paraître jeune est le parangon des valeurs et il suffit de regarder autour de soi pour obser10

ver la multitude de ceux qui s'adonnent à l'imitatio juventus. D'une certaine .manière, nous vivons à reculons (2). D'un côté nous investissons l'avenir de nos projets, de nos ambitions, de nos rêves. De l'autre, nous nous efforçons de préserver un bien qui, inexorablement, nous échappe, qui nous a déjà échappé, plutôt que de profiter de l'instant présent et de construire l'instant à venir. On ne peut pas refaire sa jeunesse. On a à vivre sa retraite, puis sa vieillesse. Pourquoi ne pas les construire? Quelque cent quarante personnes ont confié le récit de leur vie actuelle, permettant ainsi la constitution d'une bibliothèque, à ma connaissance, unique. En publiant une partie de ces récits, j'invite mes contemporains à partager cette exploration des territoires de notre avenir, ou de notre présent. Cette collection de récits constitue en quelque sorte un conservatoire des vies possibles une fois la soixantaine atteinte. Par la diversité des conditions sociales, des états civils, des situations familiales, du fait aussi de la variété des trajectoires, des expériences et des personnalités de chacun, nous avons là un très large inventaire des manières d'affronter et de vivre une phase de vie précise avec sa cohorte d'événements. Ces récits relatent des expériences, joyeuses ou douloureuses, fécondes ou néfastes. Leurs auteurs témoignent des diverses facettes de la vieillesse. Ils disent ce qu'ils vivent et comment ils le vivent. Mais ils ne se donnent pas en modèle. La plupart des ouvrages sur ce sujet prétendent enseigner comment vivre la retraite et la vieillesse; ils proposent un ensemble de recettes. Là n'est ni mon propos, ni la prétention de ceux que nous avons rencontrés. Sans doute certains étaient-ils plus heureux et satisfaits, d'autres plus angoissés, plus amers. Mais aucun ne prétendait avoir percé le secret de la pierre philosophale, ni détenir la recette universelle du bien vieillir. En restituant ici ces biographies, je convie le lecteur à une tout autre démarche: il est invité à visiter ce conservatoire des vies possibles qui concerne son avenir; il lui est suggéré de confronter ce qu'il y observe à ce que lui-même veut faire de sa vie à venir. Les plus jeunes des auteurs de ces récits avaient atteint les soixante ans, les plus âgés en avaient quatre-vingts lorsIl

que nous les avons rencontrés. Il existe une différence importante, croyons-nous, entre cette génération et les nôtres. Eux ont été, en quelque sorte, surpris par leur âge. Non pas surpris par la vieillesse en soi, mais par la forme que leur vieillesse prenait et le contexte dans lequel elle se déroulait. Si on leur avait demandé, autour de la quarantaine, de raconter comment ils prévoyaient qu'elle se déroulerait, ils auraient été bien en mal d'imaginer le nombre actuel des personnes âgées, leur longévité et le cortège des chances et des problèmes charriés par ces bouleversements démographiques. Auraient-ils aussi pu anticiper les transformations économiques associées à la croissance pendant les «vingt-cinq Glorieuses », à l'EtatProvidence (même s'il bat de l'aile aujourd'hui) et à la transformation des mœurs et des styles de vies? Pour la plupart d'entre eux, une vie nouvelle après la retraite a pris la forme du destin que l'on subit et qui parfois se montre généreux et chaleureux, d'autres fois avare et cruel, même si le flux de l'histoire a permis, dans l'ensemble, une amélioration des conditions matérielles d'existence. Sans doute vieillir - et mourir - sont-ils partie de notre destin. Mais aujourd'hui, il dépend de nous de faire de la retraite et de la vie qui la suit notre projet propre. Nous disposons d'informations - toujours hypothétiques ou aléatoires, mais assez précises - concernant notre avenir. Il est vraisemblable que nous jouirons d'un certain nombre de «bonnes» années au-delà des soixante ou même des soixante-dix ans. Nous savons en principe quand nous prendrons notre retraite, le revenu dont nous disposerons. Nous savons aussi que l'avancée en âge est associée à un certain nombre de risques, d'événements inexorables ou probables, mais dont nous ne connaissons pas l'échéance. Nous savons que leur irruption nous obligera à lutter et à modifier notre vie. Il nous est donc possible de rêver - d'un rêve éveillé et conscient - notre vieillesse. Confronter notre rêve et nos désirs à l'expérience de nos aînés d'aujourd'hui,. apprendre d'eux comment ils ont fait face au destin de la vie et à sa compagnie d'événements, voilà qui peut nous aider à transformer le destin en projet de vie. Voilà qui peut contribuer à ce que chacun commence aujourd'hui à donner forme et sens à la vie qui est bien son avenir. 12

L 'homme et la liberté
Une vision de l'homme a guidé l'élaboration de cet ouvrage. Donnons-en d'emblée le fondement. L'homme est un être doté de la faculté de choisir, mais la gamme des choix possibles n'est pas illimitée. L'être humain connaît la liberté, mais sa liberté est relative. Ainsi en va-t-il, par exemple, du rapport que l'homme entretient avec sa vie et avec son vieillissement. Expliquons-nous sur cette notion de liberté relative. L'être humain est caractérisé par une exigence qui lui est propre. Celle de donner une signification aux choses qui l'entourent et aux événements qui l'affectent. Entre l'être humain d'une part, SQn comportement et ses actions de l'autre, s'intercale un grand médiateur, sa culture, c'està-dire l'ensemble des significations dont il dispose: croyances, convictions, savoirs et savoir-faire. L'irruption d'un événement dans sa vie laisse l'homme sans défense s'il n'est pas à même de lui donner une signification. Imputer une signification est un acte qui consiste à faire sortir l'événement de l'ordre de l'inconnu pour l'identifier, c'est-à-dire le faire entrer dans l'ordre du connu. Pour ce faire, l'être humain compare l'événement présent au stock de savoirs et d'expériences qu'il a accumulés au cours de son existence. Il peut ainsi classer cet événement dans le grand répertoire du déjà passé, du déjà connu. Une fois celui-ci identifié, l'homme peut alors l'évaluer, c'est-à-dire lui donner une valeur en terme de : bon, désirable, neutre, regrettable, à rejeter à tout prix, dangereux, etc. A ce stade, l'homme peut envisager de réagir à l'événement en fonction du sens et de la valeur qu'il lui a reconnus. Et il puisera de nouveau dans le stock constitué de sa culture pour choisir la réponse, la stratégie les plus adéquates que lui suggère son évaluation de l'événement. L'être humain est ainsi doté de l'aptitude au choix, parce qu'il est un être de culture. Notre culture est le fondement et le cadre de notre liberté. Elle nous permet de choisir, mais en même temps elle balise le champ des actions possibles, ce qui revient à dire que si elle suggère toujours plusieurs choix possibles, ceux-ci ne sont pas illimités. La liberté, avec ses possibilités et ses limites, est la dot 13

que l'être humain reçoit de sa culture. Affirmer que les hommes sont dotés d'une liberté relative conduit à dire que notre vie nous concerne, que nous en sommes responsables - tout au moins co-responsables - dans le présent et dans l'avenir. Et qu'il nous revient d'orienter notre destinée.

Une restitution
Ce livre, qui convie le lecteur à l'exploration de son présent et de son avenir, est aussi une restitution: la restitution des paroles et des vies' racontées. Ces récits biographiques ont été réunis dans le cadre d'une série de travaux sur la population âgée. Dans une première étape, une recherche par questionnaire auprès d'un échantillon aléatoire de mille six cents personnes (3). Le questionnaire était composé, pour l'essentiel, de questions portant sur des faits plutôt que sur des opinions. Nous voulions parvenir à une description objective des conditions et des trajectoires de vie qui caractérisent les personnes âgées en Suisse romande. Le tableau qu'un observateur peut dégager de l'étude des réponses à un questionnaire, aussi « statistiquement significatif» qu'il puisse être, reste bien partiel et insatisfaisant s'il n'est pas complété par les tableaux que les intéressés eux-mêmes peignent en contemplant leur vie. La situation concrète est une chose, le sens donné par la femme ou par l'homme à cette situation, leur «vécu» comme on dit aujourd'hui, en est une autre. Aussi avons-nous décidé, lors d'une seconde étape, de reprendre contact avec un certain nombre des personnes déjà interviewées afin de leur demander de bien vouloir accepter de participer à une série d'entretiens qui porteraient sur leur vie actuelle. Notre objectif était de mieux connaître d'une part les diverses formes d'aménagement de la vie quotidienne et, d'autre part, les manières selon lesquelles les femmes et les hommes font face aux événements et aux problèmes les plus typiques de cette phase de vie, c'est-à-dire les significations qu'ils leur donnent et les procédures mises en place pour les résoudre. 14

De ces entretiens résultent d'abord des récits de vie quotidienne. On part de l'idée que la retraite impose un réaménagement global de la vie quotidienne, ce qui est le plus souvent le cas. La vie quotidienne, réalité familière à chacun, a servi d'entrée en matière agréable aux entretiens. Sauf quelques exceptions - dont nous verrons qu'elles sont instructives (cf. infra, chap. 4, introduction) - chacun se plaît à raconter sa journée, même s'il ne raconte pas nécessairement tout de sa journée. Le récit de la vie quotidienne ne se clôt pas sur luimême. Il déborde tout d'abord le cadre de la description d'une journée précise, car aucune journée n'est identique à une autre. Ensuite, le cycle des vingt-quatre heures ne se suffit pas à lui-même: de la journée d'hier, le narrateur passe à la semaine écoulée, puis au mois, à la saison, à l'année. Élargissant encore son champ, le récit s'organise alors autour de certaines phases du cycle de vie, séparées par des événements marquants, ou autour de certains de ces événements. Ainsi le récit de vie quotidienne conduit-il inévitablement à un parcours, parfois bref, parfois plus long, de la vie entière à partir de l'observatoire qu'on occupe aujourd'hui. Et finalement, il culmine en un bilan de la vie écoulée (4). De ces entretiens émergent aussi des narrations portant sur des périodes de l'existence marquées par l'irruption d'un événement qui perturbe l'ordinaire et altère dramatiquement le paysage quotidien et familier du narrateur. Ces événements provoquent une crise et celui qui la subit, avec ou sans l'aide de son entourage, s'efforce de mettre en place d~s procédures en vue de reconstruire un équilibre entre lui et son environnement et de réaménager sa vie quotidienne. L'avancement en âge est marqué par une série d'événements dont plusieurs impliquent plus de pertes que de gains. A partir d'un certain seuil, on devient veuf et surtout veuve plus fréquemment qu'on ne retrouve un conjoint; on perd des amis plus souvent qu'on ne s'en fait de nouveaux; la santé s'altère, ici graduellement, là brutalement. Bref, la mort rôde et avec elle ses signes annonciateurs. Bien vieillir, pensions-nous, réside dans l'art de savoir affronter ces perturbations. Aussi souhaitions-nous mieux connaître comment hommes et femmes « apprivoisent» l'événement ou au contraire se trouvent démunis 15

devant lui, entraînés et ravagés par sa violence. L'événement fait irruption au cœur de la vie quotidienne et le récit de celle-ci conduit à la narration de celui-là. Cent trente-huit récits ont ainsi été provoqués et réunis. Centre trente-huit vies présentées par des hommes et des femmes des milieux les plus divers. Une première exploitation de ces témoignages a été réalisée en liaison avec l'analyse des données de l'enquête par questionnaire; les résultats ont été publiés dans un ouvrage destiné avant tout à ceux qui travaillent avec des personnes vieillissantes ou qui sont concernés par les problèmes de politique sociale de la vieillesse (5). Mon but est ici bien différent de celui poursuivI alors. Il est de restituer une large part de ces paroles qui nous ont été confiées et ainsi de rendre publique la richesse des expériences de vie - heurs et malheurs - que relatent leurs auteurs. Ce livre-ci, de fait, s'adresse à tous les hommes et toutes les femmes qui souhaitent regarder la vie devant eux.

Trajectoire de vie, condition sociale, culture
La culture, on l'a vu, est la matrice de notre liberté. Elle en balise le champ du possible. Grâce à cette culture qui est en chacun de nous, nous connaissons notre environnement, reconnaissons et négocions les événements qui marquent le flux des jours, orientons la trajectoire de notre vie et ainsi façonnons notre avenir, de même que nous contribuons - modestement mais concrètement - à celui de notre famille, de notre quartier, de notre société. Mais comment acquérons-nous la culture qui fait de nous des êtres humains, au plein sens du terme? Si chacun partage avec tous les autres membres d'une même société certains savoirs, certaines manières de penser, de sentir les choses, cependant nul n'intériorise toute la culture qu'une société a accumulée au cours des temps. Ce gigantesque legs ne serait pour lui qu'un fatras encombrant. Ce qu'il incorpore et qui se sédimente en lui résulte d'un processus (dit de socialisation) qui transforme le petit d'homme en un être social. Une part très importante de 16

ce processus s'effectue au cours de l'enfance, d'abord au sein de la famille, à laquelle s'ajoutent ensuite rapidement les groupes d'amis et l'école, puis l'atelier, l'université, le bureau, les collègues, etc. L'apprentissage de la culture s'accomplit ainsi dans les échanges et les expériences vécues au sein de petits groupes (groupes primaires) qui réalisent l'intégration de l'individu dans la société. Les groupes primaires eux-mêmes sont reliés à la société par des ensembles plus vastes que l'on appellera les médiations secondaires. Elles jouent un rôle essentiel puisqu'elles constituent les grands canaux de la sélection et de la diffusion culturelles de la société vers l'individu. Aussi devonsnous identifier les plus importants d'entre eux en ce qui concerne la population de nos témoins. En premier lieu, la classe sociale ou le milieu. C'est en fonction de ce critère que nous avons construit le plan de l'ouvrage, car nous observons des différences culturelles profondes non seulement entre les milieux populaires et les classes supérieures, mais aussi entre divers ensembles des premiers et des secondes. Une deuxième médiation importante est la génération (6). La notion de génération est différente de celle d'âge. Elle désigne l'insertion historique de l'ensemble des personnes nées à une époque donnée et qui, au fil de l'âge, traverseront les mêmes événements. De ce point de vue, très globalement dit, nos témoins, nés entre la fin du XIXesiècle et 1918, constituent un ensemble assez homogène. Les plus jeunes de nos témoins étaient déjà adultes au sortir de la guerre. Presque tous ont le souvenir de la crise des années trente; tous ont été formés dans une société où le travail était rare, la lutte pour la sécurité matérielle ardue. La société de leur jeunesse ne connaissait ni la voiture, ni la télévision, ni la pilule anticonceptionnelle. Les vacances étaient le fait d'une minorité privilégiée. Ils font partie de la génération pionnière de la retraite et de la sécurité sociale. De ce point de vue l'exemple donné par nos témoins est, pour nous, leurs cadets, indicatif et non pas normatif. Si nous vivons les mêmes réalités existentielles qu'eux
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tenons aussi à la même civilisation, notre insertion dans l'histoire et dans la société intervient à un moment différent qui nous confronte à des interrogations spécifiques. 17

le sens de la vie, la peur de vieillir

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, si nous appar-

L'écoute de leurs expériences peut nous ouvrir des horizons, mais il nous revient d'adapter leur enseignement à nos vies. Il est encore d'autres médiations. Le fait d'être né femme ou homme introduit des différences dans le processus de socialisation comme dans les contenus qu'il transmet. S'il existe au sein de cette génération un modèle dominant et bien typé des rôles sexuels - le travail rémunéré pour l'homme, le ménage et les enfants pour la femme - ce modèle présente de fortes variations selon que l'on appartient à la région urbaine ou au milieu alpin. Il est affiné, contesté aussi, de manière bien différente selon que l'on est paysan, ouvrier, employé ou cadre supérieur. Mais tant le modèle général des rôles sexuels que ses variantes ont des conséquences sur la manière d'organiser sa vie au cours de la vieillesse. Nos pays sont construits autour de la distinction entre la ville et le monde rural. C'est pourquoi la moitié de notre enquête s'est déroulée dans une région urbaine - Genève - et l'autre moitié dans une région alpine - le Valais central (7). Dans cette perspective, qu'en est-il de l'âge? Ce dernier circonscrit une position dans le cycle de vie. Hier, dès la soixantaine on entrait dans cette phase de cycle de vie qui pouvait alors être nommée, simplement et unitairement, la vieil/esse. Aujourd'hui, la période de la vie qui commence autour de la soixantaine est plus longue, plus complexe aussi. Nous n'avons plus affaire à une phase unique, mais à au moins trois périodes de la vie: - La vie à inventer - ou l'apprentissage liberté - sur laquelle ouvre la retraite. de la

- La vie à ménager - ou l'apprentissage du vieillissement - période au cours de laquelle le corps émet des signes de fatigue et d'appel à l'aide. - La négociation de la dépendance - phase de vie marquée par l'exigence du soutien d'autrui pour compenser les atteintes à l'autonomie de l'individu. Cette dernière phase n'est pas considérée ici. Cet ouvrage relate l'aventure humaine de personnes âgées de soixante à Quatre-vingts ans qui vivent chez elles. Il porte donc sur ces deux périodes de cycle de vie que nous appe18

Ions: la vie à inventer, réaménager.

puis la vie à ménager

et à

L'identité culturelle consiste dans cette partie de la culture qu'a intériorisée et synthétisée un individu. Elle permet de donner un sens au monde qui l'environne et ainsi d'agir dans et sur ce monde. C'est elle qui fournit à l'homme les moyens d'identifier l'événemènt, de lui assigner un sens et une valeur, puis de co-agir avec lui. L'identité culturelle d'un être humain est ainsi le coordinateur de son système de connaissance et d'action, le principe organisateur de sa vie quotidienne et le régulateur des événements qui y font irruption. De par mon orientation professionnelle - la sociologie fait partie de mon identité culturelle - je me suis particulièrement attaché à dégager les formes collectives d'identité culturelle ainsi que les styles de vie qui leur sont associés, c'est-à-dire ces formes partagées dans leurs caractéristiques générales par un grand nombre d'individus. Les formes collectives les plus prégnantes que l'analyse a dégagées sont reliées à' des classes ou des milieux sociaux relativement précis, puis elles se différencient en fonction des rôles sexuels combinés à l'état civil. L'ouvrage est ainsi composé de quatre parties centrales, quatre chapitres consacrés respectivement à la paysannerie de montagne, aux ouvriers, aux petits possédants et aux classes supérieures. Ce dernier chapitre est subdivisé en trois sections, chacune traitant d'une fraction des classes supérieures. En effet, bourgeois, cadres supérieurs et membres de la petite bourgeoisie intellectuelle présentent chacun une variante bien typée d'un modèle identitaire plus général. Chaque chapitre s'ouvre sur la présentation de larges extraits d'un ou deux récits de vie, choisis parce qu'ils expriment les traits fondamentaux de l'identité culturelle du groupe et la manière dominante dont ses membres aménagent leur vie quotidienne. Au fil des paragraphes, je reprends les thèmes fondamentaux en faisant appel à une pluralité de témoins qui présentent la gamme des variations sur le thème central, qui esquissent aussi parfois d'autres modèles identitaires ; c'est l'occasion de mettre en lumière les variations, l'écart 19

entre les traits partagés par tous et le caractère irréductiblement singulier de chacun. D'autres paragraphes sont consacrés à l'écoute des récits d'événements typiques lors de cette période de vie et des diverses manières par lesquelles les uns et les autres leur font face. Ils sont aussi l'occasion d'observer et de chercher à comprendre certains problèmes propres à un groupe donné, ou qui y reçoivent une résonnance particulière: le choc des deux mondes pour la paysannerie, l'effroi devant la retraite chez les cadres supérieurs, les paradoxes du veuvage chez la femme, la crise des valeurs dans la petite bourgeoisie intellectuelle, le miroir du vieillissement pour les femmes des classes supérieures en sont des exemples. Mais laissons notre lecteur les découvrir. Le texte de ces quatre chapitres est composé pour l'essentiel d'extraits tirés des récits de vie. Mon travail a consisté ici à choisir, classer, découper, rédiger les liaisons, expliciter, commenter. Je distribue la parole entre les témoins et suis plus adaptateur et metteur en scène qu'auteur. Je porte la responsabilité de la sélection opérée dans cette parole ': de quelque six mille pages de retranscription, deux cents environ sont présentées ici. L'édition a ses exigences, le lecteur un temps limité (8). Dans le cinquième chapitre, j'assume alors la responsabilité de la parole pour esquisser une sociologie du vieilli, dans la société actuelle. Enfin, la conclusion est consacrée à cet étonnant paradoxe: fait sociologique unique darls l'histoire de l'humanité, la société post-industrielle institue un âge de la vie en tant qu'âge de la liberté. La question est alors: savons-nous, saurons-nous en tirer parti?

Notes
(1) L'histoire orale consiste à recourir à la mémoire des acteurs et autres témoins survivants d'un événement du passé, en vue de reconstituer ce fragment d'histoire; l'ethnologie orale procède de même en vue de reconstituer des savoir-faire, des mœurs, etc. (2) Xavier Gaullier : L'avenir à reculons, Paris, Ed. Ouvrières, 1982, citons aussi son dernier ouvrage: La deuxième carrière, Paris, Seuil, 1988. (3) Ces recherches ont été menées dans le cadre du Groupe universitaire genevois de recherche interdisciplinaire sur les personnes âgées, GUGRISP A, fondé en 1976 dans le cadre de l'Université de Genève par les professeurs Chr. Lalive 20

d'Epinay (sociologue, directeur du projet), H.-M. Hagmann (démographe), O. Jeanneret (médecine sociale et préventive), J .-P. Junod (gériatrie), J. Kellerhals (sociologue), L. Raymond (épidémiologue) et J .-P. Schellhorn (statisticien). Le GUGRISP A a bénéficié de l'appui du Fonds national suisse de la Recherche scientifique. (4) Cf. Chr. Lalive d'Epinay : « La vie quotidienne. Essai de construction d'un concept sociologique et anthropologique », Cahiers Internationaux de Sociologie, LXXIV, 1983, pp. 13-38. (5) Cf. Chr. Lalive d'Epinay, E. Christe, Jo. Cœnen-Huther, H.M. Hagmann, O. Jeanneret, J .-P. Junod, J. Kellerhals, L. Raymond, J .-P. Schellhorn, G. Wirth et B. de Wurstenberger: Vieillesses. Situations, itinéraires et modes de vie des personnes âgées aujourd'hui, Lausanne, Ed. Georgi, 1983, 563 p. (cet ouvrage, qui a eu deux éditions, est aujourd'hui épuisé). (6) Cf. Claudine Attias-Doufut : Sociologie des générations,. Paris, PUF, 1988. (7) L'héritage colonial et les flux migratoires font de l'appartenance ethnique une dimension culturelle très importante; les populations immigrées n'ont cependant pas pu être étudiées dans le cadre de ces travaux. (8) Le lecteur intéressé par les critères et procédures de sélection des extraits pourra lire en fin d'ouvrage, la Note sur la méthode qui présente notre démarche méthodologique et technique et donne quelques indications sur les contrôles opérés en recourant aux données de l'enquête par questionnaire standardisé portati't sur un échantillon aléatoire.

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Avertissement

L'engagement formel de respecter leur anonymat a été pris à l'égard des personnes qui nous ont confié le récit de leur vie. Elles ont donc été rebaptisées au moyen de pseudonymes. Il convenait aussi d'oblitérer toute indication concernant ,leur vie et leur cadre de vie qui aurait pu permettre leur identification. Aussi ai-je dû parfois gommer des événements ou des traits trop singuliers. De même, j'ai substitué une lettre arbitraire de l'alphabet aux noms des quartiers et des villages, et banalisé le nom des magasins et autres édifices proches des lieux d'habitat de nos témoins.

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Remerciements

Cet ouvrage résulte de la continuation des travaux menés dans le cadre du Groupe universitaire genevois de recherche interdisciplinaire sur les personnes âgées (GUGRISPA), fondé en 1976 dans le cadre de l'Université de Genève (cf. notes 3 et 5 de l'introduction). Sa publication a été encouragée par un subside du Fonds Rapin. La recherche exploitée ici, qui est basée sur des récits biographiques, a été conçue et mise au point par l'auteur et Jean Kellerhals, professeur à l'université de Genève. Cet ouvrage n'aurait pas vu le jour sans notre collaboration initiale. A Jean, ami et compagnon de route depuis nos années d'étudiants, j'exprime tout particulièrement mon sentiment de gratitude. Au cours de sa phase préliminaire, ce travail a bénéficié d'autres collaborations encore. Nous avions formé une petite équipe d'enquêteurs qui ont réalisé la plupart des entrevues. Il s'agit de Mesdames F. von Allmen, M. Burgos, M. Gillioz, I. Hirschi, M.-N. Schurmans et de Messieurs D. Froidevaux, E. Lazega et K. Mutambo. Les premières analyses thématiques et élaborations de modèles d'identité culturelle ont été réalisées par l'auteur, avec l'aide d'Emmanuel Lazega et de Marianne Modak. Travailler avec des collaborateurs aussi passionnés, minutieux et imaginatifs est un véritable plaisir. De la phase initiale sautons à la phase terminale: Daniel Bertaux, Jean Kellerhals, Michèle Lalive d'Epinay, Marianne Modak et Serge Tornay ont lu tout ou partie du manuscrit, le corrigeant et me faisant part de leurs commentaires, critiques et suggestions. J'en ai grandement bénéficié. Que tous soient ici très vivement et chaleureusement remerciés! 23

Chapitre I

LA PAYSANNERIE DE MONTAGNE
Commençons notre exploration par un détour. Le paysage grandiose des Alpes nous est devenu familier. Beaucoup y passent des vacances et y ont découvert les plaisirs des sports d'hiver. Certains d'entre nous y ont des racines et, lors de leurs séjours saisonniers, ils y retrouvent des parents. Mais peu se rendent compte que le massif alpin est habité par une population à laquelle l'âge et l'expérience d'un parcours historique ont conféré une position singulière: ils sont les héritiers de la civilisation alpine catholique. La paysannerie de montagne constitue à la fois une classe sociale et un peuple. Hier, ces agriculteurs propriétaires - dans un pays où la grande pr'opriété n'existait pas - formaient le coeur et la grande majorité de la population. Peu à peu, elle a été réduite à l'état de classe parmi d'autres, aujourd'hui elle est en voie de disparition (1). La génération que nous avons rencontrée est née et a été éduquée dans un terroir agricole et catholique. Ses membres ont passé l'essentiel de leur existence dans les villages d'où aujourd'hui encore ils contemplent le monde en s'efforçant de tirer parti des derniers bienfaits de la vie. Voici que ce monde leur offre un spectacle étonnant, sujet permanent de perplexité et d'interrogation, tant il apparaît à la fois recherché et imprévu, désiré et redouté. Recherché, car eux-mêmes furent les artisans du pays alpin moderne. Les chantiers hydro-électriques d'altitude, 25

les usines dans les vallées leur offrirent la possibilité de s'insérer dans une économie monétaire tout en restant au pays et en préservant leur identité paysanne. Désiré, car ainsi ils commencèrent à s'affranchir d'une nature sévère qui imposait une vie très dure. Mais la modernité a ensuite montré le visage imprévu d'intruse parvenue. Que penser du tourisme qui piétine les traditions ou n'y voit que folklore? Des enfants qui abandonnent la condition de paysans pour bétonner l'alpage et le transformer en station touristique? Des moeurs et des libertés nouvelles qui s'insinuent dans les villages? Ces hommes et ces femmes âgés vivent aujourd'hui dans un pays à la fois familier et étranger. Ils en reconnaissent les formes, les paysages, les noms, les familles; ils y rencontrent aussi les traces de leur travail à eux! Mais le monde qui a émergé, fruit de la transformation d'un pays paysan en un gigantesque parc de loisir destiné à rassasier les besoins des populations des villes, ce monde n'est pas le leur. Voilà l'expérience unique de cette génération qui vit sa vieillesse à la jonction de deux mondes et dans le choc de leur confrontation.

Récit

Monsieur Udry (2) est veuf depuis quatre ans. Agé de soixante-quatorze ans, il vit avec l'une de ses filles dans un village à flanc de montagne. Ses trois autres enfants (un cinquième est décédé dans un accident) habitent, l'un le village même, et les autres dans la région.

Entrée en matière
« Est-ce que lui [l'enregistreur], il peut corriger les fautes de français? Il se pourrait qu'il y ait des fautes alors... - Vous voudriez corriger vos fautes? 26

- (M. Udry rit) Celui-là [il désigne l'enregistreur], qu'il se mette à corriger! - Oui, ce n'est pas encore au point. - Parce qu'on parle moitié patois, moitié français. - A toutes les personnes que nous rencontrons ... - (M. Udry interrompt l'enquêteur) Alors il faudra me causer un peu fort, je suis un peu dur d'oreille, j'ai travaillé dans l'usine de C, les laminoirs, ces gros tours faisaient du bruit. Et puis j'ai travaillé penda.nt quarantedeux ans dans la batteuse, disons quarante-deux saisons, alors je suis devenu un peu dur d'oreille (3). »

La journée

d'hier:

«faut

que je m'occupe »

« C'est maintenant l'hiver, alors ce n'est pas la même chose qu'en été. Je me lève en principe à six heures et demie-sept heures moins le quart. Je vais à l'écurie, je tiens encore une vache et un taurillon. C'est pour m'occuper, parce que je ne peux pas rester à rien faire, faut que je m'occupe. Je fais mon travail d'écurie. Ensuite je me change puis je m'occupe à scier et couper du bois et ça, je fais pour le matin. L'après-midi, eh bien ces jours, je m'occupe à nettoyer le galetas, en hiver j'ai le temps, et le galetas, il est exposé au midi, ça donne soleil. Et, quand il arrive l'heure je descends, vers quatre heures-quatre heures et demie et je vais à l'écurie de nouveau fourrager. Je porte [le lait] à la laiterie; le matin, on ne porte pas de l'écurie, c'est le soir. Je finis le travail d'écurie, en principe je viens souper. Et je ne sors plus, à moins que j'aie des choses qui m'appellent à être dehors, une réunion, peu importe, ça arrive. Autrement, je m'installe devant la télévision, et ce qui m'intéresse à la télévision, c'est la météo et les nouvelles. Ça m'intéresse, le reste plus ou moins. Je vais me coucher pas trop vite, pas avant neuf-dix heures, alors je dors très bien toute la nuit. Mais si je vais me coucher trop vite, vers sept-huit heures, alors je me réveille vers minuit-une heure et je ne dors plus jusque vers cinq heures. Alors le temps me passe long. On rumine, on pense, on réfléchit, on pense à ceci, on pense à cela, il y a toutes sortes d'idées qui viennent. Alors si je vais me 27

coucher vers neuf-dix heures, je dors toute la nuit. Voilà ce que j'ai fait hier, c'est mon travail en principe de tous les jours. Je vais de temps en temps, un jour qu'il fait beau comme aujourd'hui, faire une petite tournée, mais je vais toujours en solitaire. C'est une chose que je fais mal: toujours en solitaire. Ça, c'est pas bon ça. En bonne saison, je monte dans les alpages * en haut, toujours seul, et à mon âge on ne sait jamais, ça peut prendre un malaise puis avoir du mal. Ça, je le sais, mais il faut que je parte en solitaire, j'aime la vie dans la montagne, j'admire, je me dis souvent: il faut que je monte plus souvent là-haut. En hiver, ça ne me va pas, je ne porte pas des skis. En bonne saison, je regarde les alpages *, je me dis: je devrais monter un peu plus souvent là-haut. J'admire la montagne. J'étais chef d'alpage un certain temps, alors j'ai pris goût pour la montagne. - Chef d'alpage? - C'est-à-dire, le président, le procureur; alors on doit chercher les employés. Soi-même, on ne reste pas là-haut à l'alpage, mais avant d'alper on doit veiller que tout soit en ordre, qu'on ait les bergers voulus et que dans les chalets il y ait tout en ordre, tout ce qu'il faut là-haut. On est soi-même le papa, le père de ces bergers et il faut monter tous les quinze jours voir s'ils ont besoin de quelque chose ou si tout va bien. Alors j'ai pris goût à la
montagne. })

Le dimanche,

la messe et ... la « chapelle

}) !

« Le dimanche, s'il fait beau, en principe je sors. On fait une sortie pas tellement loin, aux environs. Le matin, fourrager et puis après, la messe, étant catholique. Dehors de la messe, j'arrive ici, je lis, j'attends le dîner. Je ne vais pas à la chapelle après la messe. Beaucoup de gens ils vont à la chapelle; chez nous, la chapelle, c'est le bistrot. Il y en a qui trouvent que la messe n'est pas assez longue, alors ils vont l'allonger au bistrot! Mais pour moi elle est assez longue comme ça, la messe. - Vous n'allez pas souvent au bistrot?

-

Pas souvent,

de temps en temps,

mais pas sou-

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vent. De moi-même, c'est rare. Le vin des bistrots, ça me laisse pas bien. Je bois mon verre ici, mais alors je mélange toujours avec du jus de fruit, du jus de pomme avec du vin. Du vin, je suis pas fada. En compagnie d'accord, on boit un verre ensemble. - Vos amis, vous les rencontrez où ? - Dans la rue, au bistrot, n'importe. - Vous allez souvent chez eux? - De temps en temps, oui on se voit, on cause. Comme cet hiver, j'ai été plusieurs fois chez un de mes contemporains *. Plusieurs fois j'ai été lui rendre service. Il avait une jeune vache et il ne pouvait plus la traire. Comme il savait que comme trayeur, je ne veux pas me vanter, mais je suis costaud... Rendre service, c'est normal, on se rend service les uns les autres. Bien souvent, j'ai été chez trois propriétaires' pour aider. Mais le cheptel diminue chaque année. On vient me voir: « Tu peux donner un coup de main? » Je leur dis: «T'as qu'à venir, si c'est le soir, moi je ne ferme pas la porte, tu rentres, je suis dans ma chambre, tu fais une gueulée et puis je sais ce que j'ai à faire. » Pour ça, j'ai plaisir de rendre service, voilà. S'il faut accoucher une vache, j'arrive. Je ne suis pas vétérinaire, mais il faut quand même s'y connaître.

La fin de la paysannerie
« Vous avez des enfants qui ont du bétail? - J'ai pas des enfants qui ont du bétail. Ils ont leur métier, pas de bétail. Je vois ici, le bétail, ça diminue chaque année. Quand j'étais chef d'alpage *, on [le village] avait cent vingt-quatre têtes de bétail. Et puis on a diminué doucement, on est descendu à cinquante têtes, après on a fusionné avec d'autres alpages pour pouvoir faire le ménage et tenir le coup. Finalement, tous ces alpages de notre comté, à présent, on loue ces alpages. Il y en a un qui vient depuis le Canton de Vaud qui loue un alpage chez nous. Dire que soi-même on n'est plus capable de maintenir les alpages, c'est honteux. Mais il n'y a pas grosse rentabilité. - Combien de têtes aviez-vous? 29

- Cinq têtes sans compter le menu bétail. Puis les cultures, céréales, pommes de terre et puis alors, faucher, c'était tout à bras. Aujourd'hui, c'est une facilité, ça compte. Puis j'ai travaillé avec la batteuse. Maintenant encore, on est quatre propriétaires au village, on fait mille cinq cents à deux mille kilos maximum. Pendant la guerre, c'était autre chose, j'ai eu fait quatre-vingts mille kilos en une année. Rester deux jours de suite dans le moulin, deux fois vingt heures. Je ne le referais plus, c'était pénible: poussière, bruit. Maintenant en une journée on a tout fait. - Quand est-ce que vous avez vendu votre bétail ? - Proprement je ne l'ai pas vendu, je l'ai éliminé doucement pour la boucherie. Il me reste une vache et un génisson, je ne veux pas rester à rien faire quand je peux; quand je ne pourrai plus on liquidera. C'est pas bien gros le rapport quand on compte tout. Un jeune ne le ferait pas, il gagne beaucoup plus au chantier. Moi, je fais ça pour l'occupation. »

L'été:

« ça se suit, ça continue»

« Quand vient la bonne saison, on a la vigne chez nous, on descend dans les hameaux, il y a le bus qui voyage, qui fait deux ou trois courses par jour du village jusqu'à la gare de G. Quand les vignes sont finies, on remonte ici, on va tourner les champs, les jardins. Il arrive le temps où il faut mettre les engrais dans les prés, on doit arroser doucement. C'est le travail de la campagne ici en haut. Et puis, il faut de nouveau descendre à la vigne, il y a les bourgeonnements qui se préparent, on a quelques jours de relais dans la vigne, on vient ici en haut, on commence les foins. On descend de nouveau à la vigne: il faut attacher. Finie l'attache, on continue les foins, les foins plus ou moins finis, on descend pour vérifier l'attache et arroser la vigne... Ça se suit, ça continue ... on a un relais au mois d'août: les foins sont finis, la vigne est bouclée, on attend le regain. Il faut creuser les patates doucement, puis vient la vendange et ça continue après. » 30

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