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Villa Mon Rêve, Ker Lulu

De
144 pages
Très présents le long de la côte, les noms de maison font un des charmes des stations balnéaires. Mais que sait-on de ces noms ? S'appuyant sur 960 noms de maisons et sur une centaine d'entretiens avec des habitants d'une station balnéaire, cette étude apporte une réponse aux questions suivantes : quels noms choisit-on ? Pourquoi donne-t-on un nom à sa maison ? Comment les noms franchissent-ils l'épreuve du temps ?
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« Villa Mon Rêve », « Ker Lulu»

Analyse sociologique des noms de
maIson
El

Villes et Entreprises Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Déjà parus
Claude de MIRAS, Julien Le TELLIER, Gouvernance urbaine et accès à l'eau potable au Maroc, 2005. Michel W ATIN, Les espaces urbains et communicationnels à La Réunion. Réseaux et lieux publics, 2005. Monique RICHTER, Quel habitat pour Mayotte?, 2005. Alain AVITABILE, La mise en scène du projet urbain. Pour une structuration des démarches, 2005. Eric CHARMES, La vie périurbaine face à la menace de gated communities,2005. Rabia BEKKAR, Ethnicité et lien social, 2005.

Laurent DEVISME, La ville décentrée. Figures centrales à
l'épreuve des dynamiques urbaines, 2005. O. CHADOIN, La ville des individus, 2004. J-L. ROQUES, La petite ville et ses jeunes, 2004. C. BERNIE-BOISSARD, Regards d'urbanité, 2004.

L. DESPIN, La refondation territoriale: entre le monde et le lieu, 2003. X. XAUQUIL, L'investissement industriel en France. Enjeux contemporains, 2003.

Anne Chaté

« Villa Mon Rêve », « Ker Lulu»

Analyse sociologique des noms de
maIson
~

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytec1mique ; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

KIN XI - RDC

de Kinshasa

hUp:/ /www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-9219-7 BAN: 9782747592192

Introduction

«

On pourrait dire que la compréhensionsociologiquede la

(réalité' et de la (connaissance' se situe quelque part à michemin entre celle de l'homme de la rue et celle du philosophe. » BERGER Peter, LUCKMANN Thomas La construction sociale de la réalité, Méridiens Klincksieck, 1986,p.81

La naissance de l'interrogation sociologique sur les noms de maison S'il ralentit le pas et lève les yeux, le passant peut ici ou là se sentir comme interpellé par les noms que portent certaines maisons, en particulier sur le littoral atlantique. A chaque fois, il peut même inventer une histoire possible que raconterait ce nom, mettant dans son interprétation, éventuellement à son insu, une partie de lui-même - ses

lectures, ses préférences, ses connaissances. Ainsi en alla-til avec Villa Edouard-Eugénie. Ce nom nous semblait être assez simple, faisant référence à deux proches - soit un couple, soit des enfants - mais une des personnes rencontrées ensuite pour l'enquête livra une autre interprétation. Pour cet homme, il fallait voir dans Edouard un effet de l'anglomanie du début du siècle, après l'Entente Cordiale entre la France et la Grande-Bretagne, plus précisément une référence à Edouard VII. Quant à Eugénie, ce devait être l'impératrice Eugénie, épouse de Napoléon ml. Sa femme, en revanche, ne partageait pas complètement cette conviction personnelle, soulignant le fait qu'au début du siècle, Edouard et Eugénie étaient des prénoms relativement fréquents. D'autres exemples peuvent être donnés. Ainsi, ayant lu un article d' OuestFrance2 qui s'achevait sur une interrogation - « fC'était La
Ven'DN'. Ça a peut-être à voir avec le département voisin.

Peut-

être pas? » - une personne,

qui se présenta comme « un ancien d'Indochine », nous contacta pour nous parler de
«M. Vanden, un héros de là-bas qui commandait le commando des Tigres Noirs» et qu'il avait connu. En lisant ce nom de villa - La Ven'DN - il avait donc fait le rapprochement

avec des éléments liés à sa biographie, au point ensuite de décrocher son téléphone pour nous contacter puis, plus tard, de faire et de nous envoyer la photocopie de la couverture d'un ouvrage consacré à ce «jeune héros mort en

I Fiche n° 51. 2Reportage de DAVID Colette, Ouest-France, 21-22 février 2004. 8

Indochine»3. Toutefois, qu'un «ancien» (d'Indochine) ait
pu prendre certaine liberté avec l'orthographe du nom le gênait et dans le mot qui accompagnait son courrier, il avait écrit cette phrase tellement contradictoire avec son attitude: «Je ne pense pas qu'il (y) a un lien entre son nom et

celuide cettevilla.» Dans les interprétations des noms de
maison il y a donc place non seulement pour les souvenirs, les connaissances, les goûts qui font la singularité d'une personne mais aussi pour toute la complexité de l'âme humaine... Mais en l'absence du regard conscient du promeneur qui a le temps et la curiosité de s'intéresser au cadre qui Y' entoure, les noms de maison restent dans le domaine du « vu qui n'est pas su », « cet invisible quotidien qui sous-tend toute l'économie du regard », par exemple « tel drapé d'une tunique, telle courbe d'un dossier de chaise, telle pâtisserie' au plafond d'un appartement bourgeois ou encore telle frise du

papier peint de la chambre à coucher»4. Lors de quelques entretiens, cette appartenance des noms de maison au « vu
qui n'est pas su» est clairement apparue, par exemple lorsqu'une habitante, habituée à son propre environnement, s'aperçut en discutant qu'elle ne savait pas si telle maison avait toujours son nom ou lorsque telle autre personne découvrit que sur sa propre maison, le nom avait été déposé par les peintress.
3 MOINET Bernard, Vanden, le commando des tigres noirs, éditions France-Empire. 4 SAUV AGEOT Anne, Voirs et savoirs - sociologie du regard, Paris, PUF, p. 29.
5

Fiche n° 13.

9

Pourtant, dans d'autres domaines que celui de l'habitat, il est établi que les noms ont une dimension symbolique très forte. A propos d'autres sujets que la maison, de nombreux sociologues ou anthropologues ont noté que le nom porté n'est pas neutre6. Germaine Tillion, s'appuyant sur ses observations dans l'Aurès, souligne à

quel point il est constitutif de l'humanité. Elle écrit:

«

Tous

les gens en question possédaient déjà un nom, un vrai nom, connu de tout leur entourage, authentifiant leur présence en ce monde, leur place dans une famille, leur position d'humain parmi les humains et, tout comme en Europe, les paysans aurésiens n'avaient pas attendu l'Etat, ses secrétaires de mairie, ses actes de naissance, pour s'interpeller, pour raconter des histoires les uns sur les autres, en un mot pour être, tous et toutes, habillés des pieds à la tête dans un fnom propre' - façade universellement exigée, et tout aussi caractéristique de notre espèce que le rire et le goût des dopants: je porte un nom, tel
nom me porte. ..
»

Dans le cas de la résidence, c'est aussi l'acte même de donner un nom qui semble avoir une signification puisqu'il s'apparente, à première vue, à une démarche volontaire et non à une obligation. Rares sont d'ailleurs les noms que l'on choisit: le nom de famille est hérité, le prénom est certes choisi mais par les parents pour leurs enfants. Outre le nom que l'on donne à sa maison, il y a certes quelques autres exemples tels que les pseudonymes utilisés parfois pour les échanges sur l'Internet ou sur les ondes de la C.B. ou tels que le nom de scène ou de plume
6

BESNARD Philippe, DESPLANQUES Guy, La cote des prénoms en

1997, 1996, Balland. 10

sous lequel l' artiste entame sa carrière mais ces cas restent peu nombreux. Ces rapprochements entre pseudonymes, noms de scène ou de plume et noms de maison ne doivent d'ailleurs pas être négligés: ils suggèrent que le nom donné à sa maison relève aussi d'une mise en scène de la maison, d'une mise sous projecteur. TIest alors tentant de voir dans ce choix de donner un nom à sa maison et dans le nom retenu un double indice sur ceux qui y vivent, double indice toutefois très partiel. Les noms semblent nous dire quelque chose, mais qu'il faut expliciter. Ils sont le signe d'une présence, laquelle reste très discrète, laissant entrevoir une personnalité mais sans que l'on ne connaisse la personne. Les noms sont comme une bribe d'une histoire, dont l'incomplétude peut inviter à l'imagination ou à la réflexion. TIs laissent deviner une histoire familiale et résidentielle, une époque, un rêve, une intimité mais sont affichés: ils sont alors à la fois de l'ordre de l'intime et du public. Une information sur les habitants de la résidence est offerte aux yeux des passants, sans même qu'ils aient à la rechercher7, sans même qu'ils
7 Contrairement
«

à la relation plus classique d'interaction

face à face:

Lorsqu'un individu est mis en présence d'autres personnes, celles-ci

cherchent à obtenir des informations à son sujet ou bien mobilisent les informations dont elles disposent déjà. Elles s'inquiètent de son statut sociaéconomique, de l'idée qu'il se fait de lui-même, de ses dispositions à leur égard, de sa compétence, de son honnêteté, etc. Cette information n'est pas recherchée seulement pour elle-même, mais aussi pour des raisons très pratiques: elle contribue à définir la situation, en permettant aux autres de prévoir ce que leur partenaire attend d'eux et corrélativement ce qu'ils peuvent en attendre. Ainsi informés, ils savent comment agir de façon à obtenir la réponse désirée. » GOFFMAN Erving, La mise en scène de la vie 11

la souhaitent. Une des nombreuses maisons recensées illustre d'ailleurs ce paradoxe, arborant aux yeux de tous le nom d'Intimité. Que dit le nom de maison? Qu'est-ce qui conduit à choisir de nommer aux yeux de tous sa maison? Pourquoi certains le font-ils et d'autres non? Pourquoi le fait-on moins aujourd'hui, semble-t-il ? En effet, les promenades désintéressées faites par-ci par-là laissent l'impression que l'on donne moins aujourd'hui qu'hier un nom à sa maison. Rares sont les maisons arborant un nom dans les lotissements qui surgissent aux alentours des agglomérations. L'accroissement de la part des Français propriétaires de leur logement aurait-il banalisé la propriété immobilière au point que l'on n'y investirait plus la même charge affective et symbolique? Alors, à la curiosité pour la diversité de ces noms, à la curiosité pour la signification dont ces noms sont chargés, pour la mission dont on les a peut-être investis, s'ajoute le sentiment que ces noms sont des traces d'une époque et d'une manière d'être révolues, traces elles-mêmes vouées à la disparition au fur et à mesure qu'ont lieu des ravalements, des changements de propriétaires ou des rachats par des promoteurs. Certes, les nouveaux immeubles qui surgissent alors arborent eux aussi souvent un nom. Mais c'est un nom qui n'a pas le même pouvoir poétique: un nom lisse et clinquant, commercial et dépersonnalisé, dépourvu de mystère, ne suggérant aucune histoire, vraie ou fausse.

quotidienne, tome 1 : la présentation Il. 12

de soi, Les éditions de Minuit, p.

La manière de faire Si le goût pour les noms des maisons est né au cours de simples promenades, les constats établis ci-dessous résultent quant à eux d'une démarche volontaire, d'une intention sociologique. Le choix s'est porté sur une commune de la côte, en Loire-Atlantique, dans laquelle la densité des noms est particulièrement forte, pour des raisons que nous tenterons d'éclairer. La commune s'étirant le long de la côte sur près de 9 kilomètres, une partie du territoire a été sélectionnée. Ce fut celle située au nord. Ce choix n'est pas tout à fait neutre: au moment du développement de la station balnéaire, ces quartiers du nord de la commune furent un peu plus populairess, contraste que l'architecture laisse encore deviner aujourd'hui. Les maisons étudiées ici ne sont donc pas les somptueuses et glorieuses villas généralement choisies pour illustrer les ouvrages sur la station balnéaire; ce sont assez souvent des pavillons relativement ordinaires, parfois même modestes. L'enquête a ensuite eu lieu en deux vagues. Tout d'abord, fin 2001, un relevé a été effectué afin de recenser les noms donnés. Ces 960 noms constituent le matériau principal analysé ci-dessous. Quand ce relevé se faisait sous le soleil, la présence des habitants dans leur jardin permettait de les aborder et d'entamer la conversation, au
«(A cette époque), il existe un certain antagonismeentre rl'Océan:la

S

station élégante, et rIes Pins: la station populaire. Tout cela est, heureusement, bien oublié aujourd'hui. » (site du musée du Pays de Retz). 13

hasard des rencontres. TI s'agissait de s'imprégner du terrain afin de ne négliger aucune dimension du fait social étudié et non pas de vérifier un corpus d'hypothèses

cadenassées.

L'entretien

était

alors

un

« support

d'exploration », «un instrument souple aux mains d'un chercheur attiré par la richesse du matériau qu'il découvre» comme l'écrit Jean-Claude Kaufmann9. Ainsi eurent lieu 50 premiers entretiens. La deuxième phase d'enquête eut lieu en 2004 et permit de réunir des informations auprès de 51 ménages supplémentaires. Ces personnes furent rencontrées selon divers moyens: certaines furent abordées comme en 2001, c'est-à-dire avec l'apparence du hasard, parce qu'elles étaient présentes dans la rue ou dans le jardin; ou bien il s'est agi d'un démarchage volontaire lié au caractère mystérieux d'un nom; ou encore ce furent quelques personnes qui réagirent à un article publié dans un quotidien régional; ou enfin des habitants qui acceptèrent de répondre à un questionnaire placé dans un salon de coiffure, lieu où la disponibilité des clients semblait être un facteur favorable. Impossible exhaustivité

Réalisé en plusieurs séances, l'inventaire fut rigoureux mais pourtant imparfait, pour au moins trois raisons. La première vient du caractère changeant de l'objet de l'étude. Un peu comme des enfants qui s'empressent de changer de place quand on les compte, obligeant à répéter
9

L'entretien compréhensif, Nathan, collection 128, p. 15. 14