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VILLE ET POUVOIR : ORIGINES ET DÉVELOPPEMENT

217 pages
Le passage au nouveau millénaire a incité plusieurs chercheurs à s'interroger sur les origines de notre civilisation urbaine. La ville, dès son origine, a été le siège du pouvoir, l'endroit où il s'est développé et où sont entrées en lutte ses différentes formes. La nature des pouvoirs apparus dans les villes n'a pas été sans répercussions sur leur configurations. Couvrant la période allant du monde antique jusqu'à l'aube du monde moderne, les communications de ce premier volume portent sur le monde indo-européen, le monde proche oriental et la Renaissance occidentale.
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Collection KUBABA Série Actes I

VILLE ET POUVOIR. ORIGINES ET DEVELOPPEMENTS
ACTES DU COLLOQUE INTERNATIONAL DE PARIS « La ville au cœur du pouvoir » organisé par les Cahiers KUBABA (Université de Paris I) et l'Institut catholique de Paris 7 et 8 décembre 2000

Volume 1 Editeurs MICHEL MAZOYER, JORGE PÉREZ REY, FLORENCE MALBRAN-LABA T, RENE LEBRUN

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UNIVERSITE DE PARIS I INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS Association KUBABA, 12 Place du Panthéon, 75231 Paris CEDEX 05

L'Harmattan, 5 -7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris 2001

KUBABA a été créée à l'initiative de quelques enseignants et chercheurs de l'Université de Paris I. Axée sur le multilinguisme et le comparatisme, les Cahiers mettent en parallèle des époques et civilisations diverses. A partir d'un thème commun, des chercheurs de différentes spécialités présentent le résultat de leur recherche sur la question. Cinq volumes de KUBABA ont été publiés jusqu'à présent à raison de deux numéros par an : L'Eau: symboles, croyances et réalités. La Marginalité: entre l'exclusion et la transgression La Marginalité: utopie et réalité La ville: fondation et développement (vol. 1 f 2) KUBABA s'enrichit aujourd'hui d'une collection, dont les deux premiers volumes sont représentés par les Actes du Colloque international sur la ville intitulé «La ville au cœur du pouvoir », tenu à l'Institut catholique les 7 et 8 décembre 2000.

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Jean-Michel Lartigaud, Le jeune ramasseur de fenêtres, dessin, 1984

SOMMAIRE

Volume 1
SOMMAIRE AVANT-PROPOS

9 13 ANTIQUITE ET RENAISSANCE

Florence MALBRAN-LABA T Dur-Untash, une nouvelle capitale pour une nouvelle politique Jean KELLENS De la tombe à l'enceinte: les mythes indo-européens de fondation urbaine René LEBRUN Terminologie de la ville en Anatolie antique et considérations connexes Michel MAZOYER Cité hittite, cité des dieux Jacques des COURTILS Le pouvoir et la ville. Xanthos et la Lycie François QUEYREL La représentation du pouvoir des Attalides à Pergame Olivier CASABONNE Kirsu : une capitale cilicienne (6e-4e Av. J.-C.) André LEMAIRE Villes,forteresses et pouvoir politique en Cilicie au VIII-VIle s. Av. J.-C. Gérard CAPDEVILLE Polis et chôra en Crète ancienne: l'organisation

15

35

43

51

71

81

101

115

du territoire dans les cités crétoises

125

Jacqueline de ROMILL Y Athènes et son empire au Ve s. Av. J.-C. Nicolas RICHER Sparte: le paradoxe d'une cité puissante à l'architecture médiocre (Thucydide, L 10, 2-3) Dominique BRIQUEL Rémus mangeur d'exta : chaos primitif et monde de la cité Jean-Claude MARGUERON L'apparition des villes au Proche-Orient (IVe-Ille millénaires)

165

171

207

219

Roberto BERTOLINO Hatra, cité sainte mésopotamienne, entre nomades 247 et sédentaires Patrick BOUCHERON Création urbaine et pensée humaniste dans l'Italie du Quattrocento Grégoire POCCARDI Antioche: évolution d'une ville de l'époque hellénistique à l'époque islamique

261

275

VOLUME 2 EPOQUE MODERNE Jorge PÉREZ REY Colonizacion del espacio, representacion deI poder y revolucion : Barcelona y Paris en el siglo XIX
Pedro AZARA Entre la capitale et la province: initiatique

305

un itinéraire

321

Annie TCHERNYCHEV Moscou - Saint-Pétersbourg: reflet d'un conflit dans la littérature
Anne VIGUIER Des capitales royales aux municipalités des villes tamoules en transition (XVIIIe - XIXe siècles)

331

coloniales

349

Catherine BOUTET -LEBAILL Y Les enjeux politiques et culturels desfouilles pontificales sur le Forum Romanum (1815-1855)

369

Claire GANTET La ville dans l'équilibre politique du Saint-Empire (1648-1806) 387 Hugues LEBAILL Y Manchester, capitale artistique auto-proclamée de l'Angleterre victorienne? 403 Evelyne HANQUART-TURNER Simla, capitale d'été de l'Empire des Indes 423

EPOQUE CONTEMPORAINE Jacques MALEZIEUX Globalisation. Métropolisation, les quartiers d'affaires internationaux

439

Jesus MARTINEZ DORRONSORO La ciudad latinoamericana y las tecnologias de la informacion y la comunicacion 451 Jean-François PEROUSE Istanbul et l'Etat turc: la mégapole contre l'Etat? Erik REITZEL Les forces dont résultent quelques monuments parisiens de la fin du X¥e siècle

513

537

CONCLUSIONS Olivier ROUAULT La ville au centre du pouvoir: quelques idées pour une conclusion provisoire

553

AVANT-PROPOS

Les 29 articles figurant dans les volumes intitulés Ville et pouvoir. Origines et développements et Le pouvoir et la ville à l'époque moderne et contemporaine constituent une grande partie des communications du Colloque international sur « La ville au cœur du pouvoir» tenu les 7 et 8 décembre 2000 à l'Institut catholique de Paris. Ce colloque a été le fruit de la collaboration entre cette Institution et l'Université de Paris I. Le thème retenu pour celui-ci a été suggéré par le conseil de rédaction de la revue universitaire KUBABA et sa trame, conçue suivant la philosophie de la revue, a consisté à mettre en relation des chercheurs de spécialités différentes et à faire converger leur réflexion sur un point spécifique. Illustrant cette diversité, les communications ont porté sur des civilisations et des époques très diverses. Les séquences temporelles respectent l'ordre des communications au cours du colloque. A travers celles-ci, l'on peut parcourir une vaste et riche fresque de domaines et d'époques en interdisciplinarité axés autour du point central de la ville et du pouvoir: domaines profane et religieux, civil et militaire, historique et mythologique, domaines architectural, artistique, archéologique et littéraire, secteurs technologique, législatif, social ou administratif et englobant les systèmes de représentation liée à la réalité et à l'imaginaire du pouvoir. Tous ces secteurs en relation avec cette dynamique indissociable qu'est la problématique de la ville et le pouvoir, s'étendent de l'antiquité la plus ancienne au modernisme le plus actuel. Nous devons remercier particulièrement la direction de l'Institut catholique et de l'Université de Paris qui nous ont donné les moyens matériels de réaliser ce colloque, en particulier Monseigneur Valdrini, Recteur de l'Institut catholique de Paris et Monsieur Kaplan, Président de Paris I. 13

Nos remerciements s'adressent aussi à Madame Florence Malbran-Labat, directrice de l'Ecole des Langues et Civilisations de l'Orient Ancien, au Révérend Père Michel Quesnel, Directeur du Département de la Recherche, à Monsieur René Lebrun, Directeur du Centre d'Etudes syroanatoliennes, dont les conseils nous ont été très précieux, ainsi qu'au Conseil scientifique de Paris I et à son ancien directeur, Monsieur le Professeur Pierre Peche Nous tenons tout particulièrement à remercier les participants au colloque, dont nous avons pu apprécier la remarquable qualité des interventions. Ce volume n'aurait pu voir le jour sans la collaboration du comité de lecture de KUBABA et les conseils en informatique de Monsieur Patrick Habersack. A travers ce colloque la revue KUBABA a donné la preuve de son ambition en tant qu'agent fédérateur des institutions et des individus, dans le domaine des sciences humaines. Elle voudrait constituer une plate-forme pour de nouvelles manifestations scientifiques dans l'avenir. Michel MAZOYER Jorge PÉREZ-REY Paris, octobre 2001

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Carte politique de l'Iran ancien

Extraite des Inscriptions royales de SI/se, RMN

centralisme et de périodes d'éclatement: tantôt des chefs forts, comme le furent les sukkal.mah2, parvenaient à réunir sous leur autorité les différentes composantes de cet Etat protéiforme; tantôt un repli politique, souvent associé à un retour au nomadisme et à une certaine désurbanisation sur le plateau iranien3, entraînait la formation de plusieurs principautés montagnardes et la scission d'avec la Susiane. Cette seconde tendance était favorisée par l'existence de deux composantes géographiques très différentes4: à l'Ouest, le Bas-pays et, à l'Est, le Haut-pays. Le premier était essentiellement peuplé d'agriculteurs et de villageois, notamment ceux de la capitale provinciale de Suse, qui partageaient avec la Mésopotamie proche de nombreux facteurs culturels et économiques: l'écriture, la répartition des terres, les espaces urbanisés et la vie religieuse organisée dans des temples. En revanche le haut plateau iranien représentait le territoire des pasteurs qui pratiquaient la transhumance dans les vallées du Zagros; leur mode de vie reposait sur les traditions orales, la possession clanique de territoires, les campements temporaires et les cultes en plein air. Les fouilles, menées essentiellement à Suse, ont apporté une documentation abondante sur la partie occidentale, le pays agricole qui correspond au Khuzistan actuel, tandis que le Haut-pays souffre de « sous-développement archéologique» ; il représentait pourtant le cœur de l'Elam5, la zone de repli lors des périodes d'expansionnisme des Empires mésopotamiens, le vivier des chefs guerriers et de leurs clans belliqueux. La fondation de sa capitale d'Anzan6 à la fin du 4e millénaire avait marqué la «première prise de conscience 7 historique de l'entité ethnique... proto-élamite» . Ainsi, après la désorganisation et l'effondrement de l'Empire des sukkal-mah, l'Elam connut une période d'éclatement: l'union de l'Elam, du Simashki et de Suse8, sur laquelle reposait leur pouvoir, se trouva rompue. Il semble que plusieurs dynasties aient alors cherché à s'imposer. Mais il est impossible, dans l'état de nos sources, d'avoir une vision claire de cette période: notre connaissance est gravement faussée par le fait que la presque totalité des documents écrits provient de 16

Susiane et laisse ainsi le reste du pays hors de notre champ de vision. Les fouilles de Haft Tepe ont révélé l'existence, au XVe siècle, de deux «rois de Suse »9. Mais cette dynastie des Kidinuides, originaire sans doute de Susiane dont elle conserva certaines traditions tel l'emploi de la langue akkadienne, ne put y établir durablement son pouvoir. C'est à nouveauIO à partir d'une des hautes vallées du Plateau que s'affirma, sous l'impulsion de princes ambitieux et combatifs, appuyés sur des clans montagnards, une puissance organisatrice d'un Etat impérial. La conquête progressive du pouvoir par cette nouvelle dynastie, dont le berceau était sans doute le Fars, ne nous est connue qu'après son affirmation à Suse. Le rôle du quatrième souverain descendant d'Igi-halki Il, Humbanumena, fut sans doute essentiel dans l'instauration de cette double monarchie sur Anzan et sur Suse, dans le Haut-pays et le Bas-paysI2. Une fois encore, c'est l'association des deux entités élamitesI3 qui permit l'éclosion de ce que l'on a appelé «l'âge d'or de la civilisation élamite »14. Untash-DINGIR.GAL, son fils, abandonna les titres évoquant la conquête de l'ensemble des pouvoirs politiques15 adoptés par son père et se contenta du titre souverain de « roi d'Anzan et de Suse », qui affirmait son contrôle sur l'Élam unifié. Dans un pays ethniquement composite, ce souverain entendit faire reposer la paix et la force de son règne sur la reconnaissance de la dualité de son Empire et sur une symbiose réussie entre les riches agriculteurs de Susiane, qui appartenaient à un mode de vie urbanisé, et les pasteurs nomades du Plateau iranien, dont la vie itinérante était régie par les forces de la nature. Il s'agissait à la fois d'intégrer pleinement la Susiane dans l'ensemble élamiteI6 et d'affirmer la cohésion de la «nébuleuse »17 constituée par les diverses composantes montagnardes. C'est essentiellement à travers sa politique religieuse que nous percevons cette volonté d' « amphictyonisme » : ses inscriptions de construction montrent qu'il préserva les sanctuaires existants en Susiane tout en y introduisant plusieurs divinités élamitesl8. Mais c'est surtout la fondation d'une 17

nouvelle ville qui manifesta sa volonté novatrice et l'ampleur de ses vues. Traditionnellement en effet le monarque rendait, à Suse, un culte à la divinité poliade, Inshushinak (<< Seigneurle )19; son temple, sur l'Acropole, faisait face à celui de de-Suse» Ninhursag, la déesse-mère20. Rompant avec ce principe, Humbanumena avait introduit à Suse des dieux étrangers à la Susiane: à Suse, le temple-kukunnum, qu'il dit avoir refondé, fut voué au Grand-dieu (DINGIR.GAL) et à la Grande-déesse
(Kiririsha) - le couple divin majeur des montagnards

-, ainsi

qu'aux (dieux) Protecteurs de la terre (dBaha-hutippe)21. Cependant le projet d'Untash-DINGIR.GAL ne s'inscrit pas dans la même perspective: en fondant une nouvelle capitale, il cherchait moins à établir la suprématie des dieux du Haut-pays qu'à associer, dans un même culte officiel, les divinités traditionnelles de tout son royaume. Mais c'était là unir deux conceptions différentes du divin. A Suse et en Susiane, le culte officiel présentait des manifestations et des contextes très comparables à ceux qu'il connaissait en Mésopotamie: la plupart des souverains avaient dédié à Inshushinak, la divinité poliade, et à quelques rares autres divinités, les travaux de construction ou de restauration pérennisés par des inscriptions sur briques, de type suméroakkadien. Cependant aucun art officiel ne semble avoir accompagné leur activité de bâtisseurs. En revanche un art monumental existait alors dans le Haut-pays: les reliefs rupestres de Naqsh-i Rustem, de Kurangun et de Shah Savar22 marquent des lieux de culte en plein air où princes d'Elam et clans montagnards honoraient leurs dieux. Ces divinités vénérées par les pasteurs nomades étaient, dans une large mesure, topiques et claniques et, contrairement à celles du monde mésopotamien, elles ne relevaient pas, ou peu, d'une conception anthropomorphique. Elles restaient «proches des vieux 'génies' préhistoriques »23. Lorsqu'elles ne sont pas désignées par un titre très général24, ou par un principe cosmique25, les divinités du Haut-pays ont souvent pour nom des épithètes qui définissent leur action26: elles apparaissent avant tout comme des forces qui dominent la nature dans laquelle s'inscrit la destinée de l'homme. Nous connaissons les 18

noms de près de 200 dieux élamites,. mais ils apparaissent souvent dans des contextes très limités du point de vue spatial ou chronologique27. Souvent leur émergence dépend de l'importance politique de leurs dévots et les divinités des maîtres du moment28'se trouvent promues sur le devant de la scène; l'importance des autres demeure strictement limitée à leur territoire. L'idée-force, novatrice, d'Untash-DINGIR.GAL fut de créer un lieu où seraient honorées toutes les puissances divines élamites et d'effacer ainsi les particularismes locaux. La conception d'une ville-sanctuaire pan-élamite illustre cette volonté d'unifier totalement les deux composantes de l'Empire; il ne se veut pas successivement, au rythme des saisons, roi à Suse et roi à Anzan, mais roi d'un seul Empire placé sous la protection de tous ses dieux tutélaires. Dans la statuaire et l'art du bas-relief, il suscita un art officiel plein du dynamisme et de la puissance des traditions artistiques montagnardes29. Il voulut aussi développer les cultes urbains et, comme cela se faisait dans les traditions des sédentaires, donner aux divinités de tout le pays un culte desservi dans un temple qui soit leur résidence terrestre: une telle réalisation architecturale impliquait sans doute aussi la constitution d'un clergé qui veillerait à l'entretien du culte et à la célébration des rites. A une quarantaine de kilomètres au sud-est de Suse, sur la route qui menait aux montagnes, il délimita donc par des murailles un vaste espace de quelque 100 hectares3o. Sur ce plateau jusqu'alors inhabité qui surplombait les rives de la Diz, il fit construire une cité31 à laquelle il donna son nom: «AIUntash ». C'est par le terme akkadien pour « ville» (alu) que le souverain, dans une dédicace en élamite32, désigne sa cité. Peut-être y a-t-il là une volonté de se placer dans une tradition occidentalisante, qui magnifie le rôle de bâtisseur lié à la fonction royale. Cette cité fut organisée en trois zones distinctes, concentriques, séparées les unes des autres par une muraille; l'enceinte centrale est curviligne tandis que la deuxième et la 19

troisième présentent des angles qui correspondent aux points cardinaux. Au centre, la ziggurat dominait la cité-sainte33. Des études précises34 ont montré comment elle connut une très nette évolution architecturale: dans une première phase, une structure carrée fut édifiée autour d'un temple voué au seul lnshushinak. Puis, dans un second temps, ce plan fut bouleversé: le bâtiment initial servit de base à une construction à étages qui s'emboîtaient les uns dans les autres, jusqu'au temple haut (kikunnum / ulhi) construit en briques vernissées imitant l'or, l'argent, l'obsidienne et l'albâtre. Cette chapelle, à l'aspect splendide, fut vouée aux dieux Napirisha et lnshushinak. Ainsi le grand dieu montagnard occupait désormais la première place, conjointement avec Le-Seigneurde-Suse. Vraisemblablement cette place, en Susiane, est apparue comme une révolution théologique, que le clergé traditionnel d'lnshushinak dut n'accepter qu'avec difficulté et réticence. Sur le mur qui entourait la ziggurat s'appuyait un complexe de temples dont certains (ceux de Napirisha, de Kiririsha et d'Ishmekarab ) ont été identifiés. Les temples des deux déesses ne relèvent pas de la même phase de construction: celui d'Ishmekarab est de la première tandis que celui de Kiririsha appartient à la seconde. Kiririsha35 est la « Grande-déesse» (kiri-risa) et ses épithètes la désignent comme «la grande épouse », la «mère des dieux », «la protectrice des rois ». Mais elle était aussi la « Dame cachée de Liyan »36, la « Déesse de la Terre », en relation avec le monde inférieur37. C'est également la caractéristique d'lshmekarab38 : cette divinité39 introduit les morts dans le domaine de l'Ombre et les guide vers Inshushinak, leur juge. Par son nom «Elleécoute-la-prière »40, elle forme un couple antithétique avec Lagamal, « L'impitoyable ». L'érection de son temple à côté de celui de Kiririsha semble en faire ici la parèdre d'Inshushinak : ainsi se trouvaient honorés au centre de la cité les deux couples divins représentant l'un (Inshushinak et Ishmekarab) le Baspays et l'autre (Napirisha et Kiririsha41) le Haut-pays. Outre deux temples carrés, de structure identique, restés anonymes, se dressait peut-être aussi dans cette première 20

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Près de la seconde enceinte, deux complexes de temples ont été identifiés sur le côté nord-est, dont plusieurs sont dédiés conjointement à des couples divins. Le bâtiment édifié pour le culte de Hishmitik et de Ruhuratir se situe au nord. Dans l'angle nord-est, un ensemble regroupe quatre temples de structures à peu près identiques: celui des «Dieux nourriciers» (Napratep), celui de Shimut et de la Dame-de-Iaville (NIN-ali), celui du dieu de l'Orage (dISKUR) et de Shala, enfin celui de Pinikir. Non loin de ce groupe, s'ouvrait, dans l'enceinte, la voie processionnelle qui empruntait le passage royal; elle conduisait à la porte royale et donnait accès à la ziggourat. De l'autre côté de ce passage, s'élevait une tour dont le nom, akkadien, signifiait «Lumière de l'Univers» (nür kibrat). On peut s'interroger sur les raisons qui ont présidé au regroupement de ces divinités originaires de diverses régions d'Elam: Hishmitik et Ruhuratir sont du Simashki, Shimut est probablement d' Anzan, Pinikir d'A wan. La nature et le rôle attribués aux différents dieux à qui des temples étaient consacrés dans cette enceinte ne se laissent pas tous clairement définir: si Pinikir est la déesse de la procréation43 et de la fécondité44, le couple de Shimut - NIN-a Ii apparaît plus difficile à interpréter. Shimut, probablement un dieu anzanite, présente une personnalité mal définie45: au début du 2e millénaire, il recevait, avec Ishtar, un culte dans plusieurs villes de Susiane; plus tard, un Simut « l'élamite », fut honoré à Dehe-now, associé à la déesse Manzat. Sa parèdre, à Dur-Untash, est la « Dame de la ville» (théonyme écrit avec l'idéogramme de «Dame» et le terme akkadien pour «ville ») ; c'est peutêtre là un titre qui permet de subsumer à la fois Ishtar, Manzat ou toute déesse Protectrice de la ville. Le «dieu-Orage» forme couple avec Shala, une divinité d'origine hourrite. Ce dieu, ISKUR chez les Sumériens, Adad chez les Akkadiens, était Teshub pour les Hourrites. Il était non seulement le dieu de l'orage, du tonnerre et des violentes averses mais aussi celui de la pluie fécondante et des eaux vives; son emblème était l'éclair mais aussi le 22

taureau46, plus rarement un flot liquide. C'est peut-être le caractère bénéfique du dieu qu'a retenu la religion élamite, en rapport avec le caractère de divinité du grain que peut revêtir Shala47. Mais comment interpréter la présence de ces divinités d'origine étrangère? Représentent-elles des figures divines communes aux montagnards48? S'agit-il d'une désignation savante inventée par les scribes élamites rompus au processus de syncrétisme religieux qui apparaît dans les listes d'équivalences entre dieux mésopotamiens et dieux élamites49 ? Quant aux Napratep, « Les dieux nourriciers »50,parfois dotés du qualificatif de «protecteurs?» (nu/kippi )51, ils sont l'hypostase d'un principe divin bénéfique. Hishmitik et Ruhuratir représentent aussi, par leur nom même, des forces vitales naturelles érigées en puissances divines qui président aux destinées humaines: Hishmitik est «Celui-qui-dirige (le destin inscrit dans)-le-nom» et Ruhuratir« Celui - qui-nourrit le fils héritier» . Ces divinités et leurs noms révèlent une réflexion théologique que durent mener le clergé et les scribes qui œuvraient dans la nouvelle capitale. Les figures divines appartenant aux différents territoires élamites avaient souvent des personnalités et des fonctions très proches: sans parler de la fonction de Grand-dieu, il y avait dans le vaste royaume d'Elam plusieurs déesses-mères, plusieurs dieux de justice, etc. Tous devaient, à Dur-Untash, être représentés, sur un pied d'égalité. Par ailleurs il fallait donner une traduction architecturale, souvent liée à une conception anthropomorphique de la divinité, à des forces naturelles conçues comme principes divins. La construction de temples pour des divinités qui étaient traditionnellement vénérées dans des lieux ouverts par les cultes montagnards, était une innovation religieuse d'importance. Les scribes de Dur-Untash, lettrés et clercs, durent chercher à exprimer des notions qui n'avaient peut-être pas de formalisation abstraite. Les dédicaces portées sur les briques témoignent sans doute de cette conceptualisation : certains de ces temples sont en effet désignés par un terme qui ne nous est pas connu par ailleurs. 23

Ces néologismes ont toujours la forme d'un infinitif en -in , . 52 . . . . . v. 57 55 (SI1ln, k lnln,53 h unln,54 l I'kr ln, I lmln,56 h US/ln, ) apte a ' ' exprimer un processus engendré par un principe plus ou moins abstrait (sili- «prospérer, donner la prospérité », kini- "être .? ? .?? , . secoura bl e' / se pro dUIre' », h unl-« resp 1 dIr", representer », en likri- «avoir de la reconnaissance?? », limi- «brûler », husti« instaurer la stabilité / de manière stable?? »). Notre mauvaise connaissance du lexique élamite rend incertaine l'interprétation de la plupart de ces termes. Il est cependant possible que le temple d'ISKUR et de Shala (siyan silin) ait été un temple de l'abondance, celui de Shimut et de NIN-ali (siyan kinin) un temple du Bon-secours; celui de Hishmitik et de Ruhuratir (siyan hunin) était peut-être un temple dédié à la sauvegarde de la filiation qui assurait aux hommes la possibilité de se reproduire (?)58. Les temples likrin et hus/in, dédiés à Inshushinak, pourraient se rapporter à l'exercice de la fonction royale, à la notion de gratitude et de stabilité; enfin, dans la dernière enceinte, le temple de la Crémation (siyan limin) serait celui du rite funéraire réservé à la famille royale, rite par lequel elle accédait à l'au-delà. On pourrait donc, à partir de ces éléments, comprendre que se trouvaient rassemblés dans la seconde enceinte les divinités sous la garde desquelles étaient placés les principes fondamentaux de la prospérité du royaume. Il y aurait là une recherche pour donner une représentation architecturale et
topographique

- inscrire

dans l'espace

-

à des puissances

bénéfiques sur lesquelles reposait l'Empire, vénérées, sous des appellations et des formes diverses, par tous les Elamites, qu'ils fussent dévots de Napirisha ou d'Inshushinak. D'autres temples encore sont mentionnés sur les briques inscrites, mais leurs emplacements n'ont pas été déterminés. Peut-être ne furent-ils jamais construits: de nombreux indices indiquent que la construction de la ville fut arrêtée en cours de réalisation 59; ou peut-être se trouvent-ils sous les buttes qui n'ont pas été fouillées. Ce sont les temples, ou chapelles, voués aux dieux Kirmashir, Humban, Kilahshupir, au couple Shushmushi et Belit, aux déesses Inanna6o, Manzat, Shiashum, NIN.É.GAL ( « la Dame-du-Palais »). Cette 24

liste juxtapose des divinités aux noms suméro-akkadiens (Inanna, NIN.É.GAL), susien (Manzat), awanites (Humban, Kirmashir), anzanites (Kilah-supir). Mais, plus que leur origine, importaient sans doute leurs fonctions: ainsi peut-être faut-il voir sous le théonyme Shushmushi, qui n'est pas connu ailleurs, un dieu pasteur comme Dumuzi. Cependant la personnalité de ces dieux, même si certains, tels Kirmashir ou Humban, sont des dieux majeurs, nous est trop mal connue pour qu'il soit possible d'interpréter leur présence en ces lieux. Seul le nom de Kilah-supir, sans doute une importante divinité topique dont le nom est invoqué dans les en-têtes de lettres61, indique sa qualité de dieu miséricordieux: «Je-console-celuiqui-prie ». Dans la troisième enceinte, entre la seconde clôture et le mur de la ville, les fouilles ont mis au jour un sanctuaire de Nusku et un ensemble de quatre « palais », ainsi qu'une porte monumentale. Un de ces palais a nettement un caractère funéraire: il recouvre cinq caveaux voûtés où étaient déposés des restes incinérés qui évoquent la coutume élamite de la crémation, réservée à la famille royale62. Il faut sans doute relier l'existence de ce palais funéraire au temple voisin de Nusku63. La présence de cette divinité mésopotamienne est étonnante dans ce sanctuaire élamite. L'emplacement de son lieu de culte à proximité du palais funéraire et le rite de la crémation royale incitent à penser qu'existait un culte du feu sacré comparable à celui que connut par la suite la religion des Iraniens. Que la personnification du Feu en tant que principe divin ait donné lieu à une assimilation avec la divinité mésopotamienne du feu est tout à fait concevable dans la culture composite qui était celle des scribes susiens. Peut-être faut-il aussi rattacher au palais funéraire et à la pratique des rites funéraires les briques inscrites, trouvées aussi entre la seconde enceinte et le mur extérieur, qui appartenaient au temple dédié «à Kiririsha, dans le Bosquet» 64.C'est la seule allusion à travers laquelle transparaît un aspect probablement très important de la religion élamite, 25