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Villes du Nord, villes du Sud

601 pages
Cet ouvrage fait apparaître la ville comme un formidable laboratoire du politique. Par l'étude d'une grande variété d'agglomérations urbaines sur divers continents, il confronte les problématiques des villes développées du Nord à celles des villes sous-développées du Sud. Il montre la nature et l'ampleur des problèmes, des enjeux, des conflits et des risques auxquels doivent faire face les divers acteurs de l'urbanisation. Les auteurs sont trois géographes ayant chacun une triple expérience nord-américaine, européenne et africaine.
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VILLES DU NORD, VILLES DU SUD
Géopolitique urbaine, acteurs et enjeux

Villes et Entreprises Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Déjà parus

Jean-Pierre FREY, Henri Raymond, paroles d'un sociologue, 2006. Jean-Louis MAUPU, La ville creuse pour un urbanisme
durable, 2006.

Catherine CHARLOT-V ALDIEU et Philippe OUTREQUIN, Développement durable et renouvellement urbain, 2006. Louis SIMARD, Laurent LEPAGE, Jean-Michel FOURNIAU, Michel GARIEPY, Mario GAUTHIER (sous la dir.), Le débat public en apprentissage, 2006.

Alain BOURDIN, Annick GERMAIN, Marie-Pierre LEFEUVRE (sous la dir.), La proximité: construction
politique et expérience sociale, 2005. Pella HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, La transformation urbaine, 2005. Pella HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, Les sociétés de développement communautaire, 2005. Pella HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, Les hispaniques, 2005.

VILLES DU NORD, VILLES DU SUD
Géopolitique urbaine, acteurs et enjeux

Sous la direction de :

François HULBERT
CEGUM Centre d'étude géographique de l'université de Metz (France) Laboratoire GEOPOL, groupe d'étude en géopolitique urbaine et régionale

Avec la collaboration

de :

Jules DJEKl
Département de géographie, université Omar Bongo, Libreville (Gabon)

Daniel LAGAREC
Département de géographie, université d'Ottawa (Canada)

L'HARMATTAN

La réalisation de cet ouvrage a été rendue possible grâce à l'appui financier du Centre d'études géographiques de l'université de Metz (CECUM).

«:;)L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALlA s.r.1.

Via Degli Artisti 15; 10124 Torino Kônyvesbolt; L'HARMATTAN HONGRIE Kossuth L. u. 14-16; 1053 Budapest 12

L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96; 12B2260 ; Ouagadougou

ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI; Université de KinshasaRDC http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.IT harmattan l@wanadoo.IT ISBN: 2-296-01482-8 E~: 9782296014824

Le Colloque international de géopolitique urbaine de Libreville (Gabon) s'est tenu du 6 au 10 mai 2003 sous le haut patronage du Président de la République, son excellence El Hadj Omar Bongo, sous l'égide du vice-premier ministre, ministre de la Ville, Antoine Mboumbou Mikayou, sous la présidence du ministre de l'Enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation technologique, Vincent Mouleingui Boukossou, en partenariat avec l'ambassade du Canada, l'ambassade de France, l'ACDI, l'AUF, Air Gabon, rUGI, les maires de Libreville et d'Oyem.
COMITÉ SCIENTIFIQUE

Anne-Laure AMILHA T-SZAR Y, maître de conférences, institut de géographie alpine, université Joseph-Fourier/Grenoble I ; Caroline ANDREW, professeur, département de sciences politiques et institut de l'environnement, doyenne de la faculté des sciences sociales, université d'Ottawa; Gérard BEAUDET, directeur de l'institut d'urbanisme de l'université de Montréal; .Chaire en paysage et environnement, faculté de l'aménagement, université de Montréal; loan IANOS, professeur, département de géographie, université de Bucarest; directeur des enseignements supérieurs, ministère de l'éducation, Bucarest; Vladimir KOLOSSOV, directeur du centre d'études géopolitiques, institut de géographie de l'académie des sciences de Russie, Moscou; Jean-Marie MIOSSEC, professeur,géographie et aménagement de l'espace, université Paul-Valéry, Montpellier III; Jérôme MONNET, professeur, géographie et aménagement, institut universitaire de France/université de Toulouse2 Le Mirail; directeur du CEMCA (Centre français d'études mexicaines et centraméricaines), Mexico; Alexander B. MURPHY, Professor of Geography and Rippey Chair in Liberal Arts and Sciences, Department of Geography, University of Oregon; Marie-France PREVOT-SCHAPlRA, professeur, université de Paris 8 et institut des hautes études de l'Amérique latine/CREDAL (Centre de recherche et de documentation sur l'Amérique latine) Marc-Louis ROPIVIA, professeur, département de géographie, université Omar Bongo, Libreville; directeur du CERGEP (Centre d'études et de recherche en géopolitique et prospective); André-Louis SANGUIN, professeur, institut de géographie, université de Paris IV - Sorbonne; Allen J. SCOTT, Professor, Department of Public Policy and Department of Geography; Director, Center for Globalization and Policy Research, UCLA (University ofCalifornia at Los Angeles).

Avant-propos
Le colloque
Cet ouvrage est l'aboutissement des travaux du Colloque international de géopolitique urbaine tenu à Libreville (Gabon) du 6 au 10 mai 2003. Sous la direction de François Hulbert du Centre d'études géographiques de l'université de Metz (CEGUM), avec la collaboration de Jules Djéki de l'université Omar Bongo de Libreville et Daniel Lagarec de l'université d'Ottawa, ce colloque a rassemblé une cinquantaine de communications retravaillées ensuite par leurs auteurs pour constituer la matière de ce livre. Sous la présidence de Marc-Louis Ropivia (Libreville), le Comité d'organisation du colloque regroupait huit personnes: Guy-Serge Bignoumba, Jules Djéki, Vincent Mouleingui et Rano-Michel Nguéma de Libreville, Daniel Lagarec d'Ottawa, Jean-Claude Bruneau et François Hulbert de Metz. La coordination était assurée par Françoise Cormier qui a particulièrement travaillé à l'organisation du déplacement à Libreville des participants, à la révision des textes et à la préparation du programme; elle a été aidée dans cette dernière tâche par Danielle Meddahi, responsable de la revue Mosella au CEGUM. Signalons aussi la participation de Larbi Meftah du laboratoire GEOPOL (groupe d'études en géopolitique urbaine et régionale) pour la préparation de plusieurs documents graphiques et cartographiques et la mise en pages du manuscrit; pour cette dernière tâche, notons également la contribution de Jules Djéki et Rano-Michel Nguéma (UOB) et Didier François (CEGUM).

Les chemins

de la géopolitique

urbaine

Aux textes issus du colloque et qui forment six chapitres de ce livre, s'en ajoute un dernier: Le géographe dans la cité. C'est le témoignage de six géographes qui présentent le cheminement de leur carrière et l'évolution de leur démarche à travers diverses formes d'engagements sur le terrain les ayant conduit à la géopolitique urbaine et parfois à occuper des fonctions politiques de décision au niveau local et régional en particulier. Emanant de points de départs souvent fort différents, ces parcours intellectuels, tenant à la fois de la discipline géographique et d'une prise de conscience citoyenne, apparaissent aussi chez de nombreux auteurs de cet ouvrage, montrant l'intérêt de la géopolitique sur le

terrain de la géographie appliquée et l'importance du rôle des acteurs dans l'analyse de l'espace et son aménagement. A partir de l'aménagement du territoire pour les uns, de la géographie des risques pour les autres, de choix de localisation des activités et équipements pour certains, des formes prises par l'urbanisation pour plusieurs et de l'environnement pour d'autres encore, une réflexion et une démarche géopolitiques se sont progressivement imposées à de nombreux géographes.

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Introduction
Villes du Nord, villes du Sud, géopolitique urbaine: acteurs et enjeux
Les agglomérations urbaines par leur importance grandissante vont de plus en plus, en tant qu'acteur collectif en devenir, avoir leur rôle à jouer dans les décisions concernant les Etats et les régions du monde dans lesquels elles s'inscrivent. Les villes du Nord doivent prendre conscience qu'elles ne représentent déjà plus la majorité des citadins de la planète et, qu'à l'avenir, la population urbaine du Sud habitant des villes surpeuplées et sous-développées ira croissante. Dans cette perspective, l'étude des villes doit faire une place de plus en plus grande aux réalités des villes du Sud. Ce glissement vers le Sud des réalités urbaines ouvre les nouvelles frontières de la géopolitique urbaine dans ses dimensions critiques, appliquées et prospectives. L'évolution de cette géopolitique urbaine et régionale révèle l'ampleur des problèmes, des enjeux, des conflits et des risques auxquels doivent faire face les divers acteurs de l'urbanisation qui sont souvent différents entre les villes du Nord et les villes du Sud, tout comme le sont les besoins, les valeurs, les concepts, d'abord définis au Nord et qui, au Sud, doivent être pensés autrement, redéfinis, voire même remplacés par d'autres. Pour les uns et les autres, les façons de vivre le territoire en milieu urbain et péri-urbain sont souvent de nature fort différente; les notions de propriété, de limite territoriale, de droit du sol, d'appropriation et d'usage de l'espace, de représentation politique, de décentralisation, de banlieue, de quartiers, de centre et de périphérie... ne sont pas toujours comparables. Les mêmes mots ne recouvrent pas toujours les mêmes réalités et n'ont pas toujours le même sens. Si les acteurs, les concepts, les besoins et les moyens sont différents, les agglomérations urbaines, en tant qu'édifices géopolitiques à construire, ne peuvent et ne doivent être que différentes. Pendant qu'au Nord, par exemple, on supprime des municipalités ou on les regroupe de diverses façons pour mieux gérer les agglomérations urbaines, au Sud on en crée pour chercher à structurer

ces mêmes agglomérations où l'urbanisation s'étale trop souvent sans aucun contrôle et sans aucune limite. Par l'étude des multiples formes d'appropriation et d'utilisation conflictuelle de l'espace urbain et péri-urbain d'une grande diversité d'agglomérations sur plusieurs continents et par l'analyse des forces en présence et des rivalités de pouvoir qui s'y développent, cet ouvrage fait apparaître la ville comme un formidable laboratoire du politique. Il contribue à définir la géopolitique urbaine en lui attribuant sa place et son rôle dans ce vaste chantier que doit être la construction démocratique des agglomérations. Pour donner un sens au développement, cette construction ne peut se faire sans une mobilisation des citoyens concernés sous des formes diverses à définir avec eux et qui ne peut réussir sans eux. Les multiples études de cas présentés dans cet ouvrage montrent l'urgence et la nécessité de cette implication citoyenne que la recherche sur l'urbain ne peut ignorer; la démarche géopolitique devient alors le moteur de l'action dans la ville. Le lecteur découvrira que si des expériences urbaines peuvent et doivent être partagées entre les villes du Nord et du Sud, celles-ci doivent aussi inventer leur propre voie. Le chemin est tracé pour des recherches nouvelles sur les villes et en tout premier lieu pour l'acquisition d'un savoir géopolitique qui reste pour l'essentiel à bâtir.

François Hulbert
Laboratoire Centre d'études géographiques de l'université de Metz (CEGUM) GEOPOL (Groupe d'études en géopolitique urbaine et régionale)

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Présentation
Villes du Nord, villes du Sud, géopolitique urbaine: enjeux acteurs et

François Hulbert Centre d'études géographiques de l'université de Metz (CEGUM), Laboratoire GEOPOL (Groupe d'études en géopolitique urbaine et régionale), France.

La moitié des habitants du globe vivent maintenant dans les zones urbaines et la majorité des urbains sont dans les villes du Sud. Ce double constat a pu faire dire qu' « il faut désormais gérer la planète par et dans les villes» et que dans ces conditions l'étude des villes ne peut s'effectuer sans faire une large part aux réalités des agglomérations en croissance des pays en développementl. Il fallait donc un signal fort dans le sens d'une valorisation des problématiques urbaines qui leur sont propres, tout en confrontant celles-ci aux problématiques des villes du Nord. C'est l'objet de cet ouvrage qui réunit 57 contributions regroupées en sept chapitres. Ceux-ci, à travers de nombreux éléments de contenu, de pratique et de méthode, donnent les multiples facettes de la nature et d'une définition de la géopolitique urbaine, montrant ses outils d'analyse, en abordant ses diverses problématiques, ses approches et ses engagements. La géopolitique urbaine apparaît comme l'examen des agglomérations et de leurs composantes territoriales à travers le jeu des acteurs, mus par des intérêts divergents sur des enjeux le plus souvent conflictuels et dans des rapports de force inégaux. Lors du Colloque international de géopolitique urbaine tenu à Libreville en mai 2003, point de départ de cet ouvrage, le professeur Marc-Louis Ropivia de l'UOB (université Omar Bongo), président du Comité d'organisation et fondateur du CERGEP (voir texte 55), précise dans son allocution introductive que la prise en compte de la conflictualité par les géographes, bien qu'encore

assez peu développée, constitue, avec les stratégies des acteurs en cause, la force motrice de bien des transformations du milieu urbain et un élément essentiel de la géopolitique urbaine. Conflictualité et jeu d'acteurs sur des territoires à différentes échelles, du quartier à l'agglomération et à la région, voilà bien deux notions fortes et essentielles de la géopolitique qui vont apparaître tout au long de cet ouvrage et sur lesquelles certains auteurs vont insister particulièrement en donnant leur définition comme Patrick Pigeon (texte 47) à travers la géopolitique des risques ou Alexis Sierra «( tous les rapports de force et les relations entre les acteurs qui permettent de comprendre un territoire donné », texte 49); Fatiha Belmessous et Jean-Jacques Helluin montrent aussi que l'aménagement résulte « de rivalités de pouvoir sur le territoire, d'une conflictualité... de jeux d'acteurs qui développent des stratégies d'appropriation de l'espace» (texte 33). C'est dans cette dynamique que s'inscrivent les recompositions territoriales, objet du chapitre I : Recomposition et dynamique territoriale des agglomérations. Les rapports de force s'exercent aussi entre les agglomérations; le poids de certaines peut être tel qu'elles en arrivent à créer de grands déséquilibres et à imposer l'organisation de l'espace d'un territoire beaucoup plus vaste. Cette réalité fait l'objet du chapitre 2 : Centralisme géopolitique et organisation du territoire. La gestion et l'aménagement des villes amènent les citoyens à participer aux rapports de force entre les acteurs et à entrer dans le jeu des luttes urbaines; ils cherchent ainsi à exprimer leurs besoins, à faire valoir leur vision des choses et à agir sur leur milieu de vie. Image, identité et représentation des territoires prennent alors toute leur importance dans les politiques mises en œuvre, les choix privilégiés par les décideurs et les alternatives à ces choix. Dans cette perspective, le chapitre 3 s'intitule: Gouvernance locale et luttes urbaines. La volonté de maîtriser la croissance de l'espace urbain est souvent bien relative. Il s'agit parfois autant d'une recherche d'un contrôle politique du territoire que d'une véritable maîtrise de l'urbanisation. Le chapitre 4, Perception et maîtrise de l'espace urbain, en donne un aperçu que l'on retrouve sous des formes diverses dans l'ensemble de l'ouvrage. En milieu urbain les enjeux fonciers et les intérêts qu'ils mettent en cause sont considérables et pèsent lourd, sur la politique de l'habitat par exemple. Un chapitre spécifique en fait plus particulièrement état; c'est le chapitre 5 : Enjeux fonciers et habitat. En apparaissant progressivement comme un moyen de développer des stratégies, la ville devient en quelque sorte un outil; cette conception rejoint la déclaration faite par celui qui fut à la tête de la municipalité de Curitiba pendant 12

plus de vingt ans et reprise par Yvette Jaggi (texte 45) : « les villes offrent les moyens de transformer la vie, elles ne sont pas des problèmes, elles sont des solutions ». Cela peut être le cas en particulier en matière de risques et d'environnement, ce qui nous a amené à intituler le chapitre 6: Stratégie environnementale des villes. Cette forme de prise de pouvoir au niveau local, c'est aussi la réussite de réalisations concrètes en réponse aux besoins des populations. Si 98% des gens ont l'eau courante à Curitiba, pourquoi sont-ils moins de 50% à Libreville? Si le transport en commun y est une réussite, pourquoi est-il si déficient à Libreville? (Pierre-Claver Mvélé, texte 37). Ces exemples montrent par ailleurs que les solutions sont parfois à trouver dans des rapports Sud-Sud. Ainsi balisé, le champ de la géopolitique urbaine est riche d'applications; il peut mobiliser des chercheurs et provoquer des engagements; le chapitre 7 apporte en ce sens le témoignage de six géographes sous le titre: Le géographe dans la cité. Il faut rappeler ici que si, dans un passé récent, la géopolitique urbaine eut quelques précurseurs chez les géographes, parmi lesquels on peut nommer Yves Lacoste, Michel Phlipponneau et Claude Raffestin qui, chacun à leur façon, ont réalisé des travaux, développé une réflexion et une pratique de terrain en géopolitique urbaine et régionale, ce domaine d'études et de recherches reste encore en grande partie à défricher. Il faut bien constater que la géopolitique n'a pas tellement pris l'urbain comme objet d'analyse et que, parallèlement, les travaux géographiques sur la ville n'ont guère été effectués dans une approche géopolitique. Pour en finir avec une géographie sans pouvoirs et sans acteurs, des plaidoyers ont été prononcés. Il faut évidemment citer en ce sens l'ouvrage d'Yves Lacoste (La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre, Paris, Maspéro, 1976), puis Claude Raffestin (Pour une géographie du pouvoir, LITEC, 1980). En 2004, c'est au tour de Michel Bussi et Dominique Badariotti de lancer leur livre intitulé: Pour une nouvelle géographie du politique, territoire, démocratie, élections (Anthropos ); il s'agit là d'une des facettes de la géographie du pouvoir, à savoir celle de la démocratie électorale et de l'organisation géographique des élections à travers la diversité des systèmes. Nous sommes là sur le terrain de la géographie politique qui travaille en général à une autre échelle que l'urbain mais qui, à l'instar d'André-Louis Sanguin, un de ses principaux représentants en France, a pu à l'occasion se pencher sur des questions urbaines2. Même s'il est possible de différencier la géopolitique de la géographie politique, nous ne le ferons pas ici, en rappelant la position de Stéphane Rosière optant pour la complémentarité des savoirs, qui signale celle de Richard Kleinschmager prônant l'usage indifférencié des deux termes comme « la seule voie possible ». (S. Rosière, Géographie politique et géopolitique, une grammaire de l'espace politique, Ellipses, 2003 ; R. Kleinschmager, Eléments 13

de géographie politique, Presses universitaires de Strasbourg, 1993; A. L. Sanguin, La géographie politique, PUF, 1977). La géopolitique urbaine a pu trouver sa place notamment à l'université Paris VIII, au Centre de recherches et d'analyses géopolitiques devenu depuis l'Institut français de géopolitique représenté dans cet ouvrage et lors du Colloque de Libreville par les travaux de Marie-France Prévôt-Schapira sur Buenos Aires (textes 12 et 27).

La cause des villes Quand on prévoit que 60% de la population mondiale sera urbaine en 2030, le poids politique des villes ne pourra que s'accroître. Vont-elles prendre le pouvoir? D'une certaine façon on assiste déjà à des mouvements en ce sens, comme le montre Daniel Lagarec en Amérique du Nord où de grandes villes, mais aussi des Etats ou des provinces, après avoir fait pression sur leurs gouvernements centraux, cherchent à agir seuls, notamment en matière d'environnement (texte 46). De grandes villes canadiennes, renforcées par les fusions municipales récentes, n'ont-elles pas évoqué la possibilité d'avoir les pouvoirs d'une province? « La construction politique d'une nouvelle ville» lui permet de s'affirmer et de jouer un rôle plus important, comme le précisent à propos d'OttawaGatineau Caroline Andrew et Guy Chiasson (texte 1), mais aussi Radian Gurov et Daniel Lagarec (texte 22) ; les premiers soulignent que les fusions ne se réduisent pas « à de simples exercices de réorganisation administrative» et qu'il faut y voir« des moments de création politique ». Jean Cermakian qui en dresse un tableau pour le Canada, en insistant sur le cas québécois, attire l'attention sur les nombreux «défis» que doivent relever ces créations nouvelles, en prenant l'exemple de la nouvelle ville de Trois-Rivières (texte 2). C'est sans doute l'affirmation d'une plus grande autonomie du «pouvoir économique et politique des grandes villes» qui est en marche, comme le note Marie-France Prévôt-Schapira pour Buenos Aires (texte 12). Même en Suisse, un combat a dû être mené conduisant à « de belles avancées pour la cause des villes» (Yvette Jaggi, texte 23). C'est aussi dans les villes, qui émettent sans doute à peu près la moitié des gaz à effet de serre, que se jouent la question du réchauffement climatique et donc de ce fait et par les ressources qu'elles mobilisent, la question du développement durable. Des conflits et des rapports de force nouveaux apparaissent entre les différents niveaux de gouvernements et une nouvelle donne géopolitique est peut-être en train de se dessiner. C'est encore dans les villes que « les pouvoirs se font et se défont », que l'opposition au gouvernement central peut prendre naissance (Michel Simeu Kamden à propos du Cameroun, textes 9 et 42); c'est là que peuvent 14

s'exprimer les premiers balbutiements de la démocratie et naître un lieu de «contre pouvoirs nationaux»; cela peut aller jusqu'à la remise en cause du pouvoir municipal lui-même (Monique Bertrand à propos de Bamako, texte 39 ; Paul Mba Abessole pour Libreville, texte 28). La ville peut se trouver instrumentalisée. Cette instrumentalisation est particulièrement exacerbée dans un cas comme Jérusalem (Frédéric Encel, texte 10), mais se retrouve par ailleurs sous des formes diverses comme à Bruxelles, capitale de régions et de communautés, mais aussi de l'Europe, invoquée par les uns et les autres en réponse à leurs exigences de construction et de représentation géopolitiques (Vincent Lepot, texte 14). Avec leurs multiples façons d'occuper et de s'approprier l'espace, les villes du Sud plus que les autres, et celles d'Afrique en particulier, posent le problème du droit à la ville, « c'est-à-dire à la vie urbaine, condition d'un humanisme et d'une démocratie renouvelée» (Henri Lefebvre, éditions Anthropos, 1968). C'est aussi à ce droit à la ville que se réfère Michel Rocard dans le préambule de la loi d'orientation française pour la ville en 1991 et que rappellent Fatiha Belmessous et Jean-Jacques Helluin (texte 33). Etabli le plus souvent dans une logique de confrontation (Théophile Assongmo, texte 40), le droit d'aller s'installer à la ville se fait parfois dans de telles conditions qu'elles relèvent plus par la suite des élémentaires droits du citoyen (Moukala Ndoumou, texte 41). Plus que la ville ce sont les formes prises par l'urbanisation qu'il faut questionner, c'est-à-dire les périphéries urbaines qui n'en finissent plus de s'étendre, là où s'accumulent des populations de migrants dans des conditions souvent très difficiles. Ce sont ces zones là, où le concept de banlieue, tel qu'on le perçoit au Nord, ne recouvre qu'une partie des réalités urbaines telles qu'elles se vivent au Sud, qui occupent les espaces les plus vastes et qui sont aussi les plus peuplées. Ces contacts entre la ville et la campagne peuvent prendre des dimensions bien particulières liées aux besoins et aux coutumes des populations concernées; c'est le cas en Afrique où le milieu rural fait partie plus qu'ailleurs de l'environnement urbain. Pour Yawo Ganyo Galley à Libreville (texte 34), « la ville se mue en espace agricole pourvoyeur de produits vivriers» ; Ovono Edzang parle de «l'émergence de l'agriculture urbaine et péri-urbaine à l'intérieur de la ville de Libreville et dans sa périphérie» (texte 38) ; Théophile Assongmo l'évoque à Yaoundé dans «la couronne du front d'urbanisation (texte 40); ce lien entre l'agriculture et la ville est aussi analysé par Séhounkpindo Gaston Akouéhou pour Cotonou (texte 32). Cette perméabilité rurale urbaine est présentée dans ses divers aspects par Jean-Claude Bruneau dans un article récent montrant « une ruralisation croissante des sites urbains» et même un « retour à la terre du cœur des villes jusqu'aux finages éloignés ». Il évoque ces «migrations à rebours de provenance urbaine» et la naissance 15

« d'un espace agricole issu de la misère urbaine» qui accueille « les déçus de la ville »3. La ville apparaît comme un formidable laboratoire du politique, un lieu de changement possible comme le montrent de nombreux projets, perspectives et réalisations de Portland (Alexander B. Murphy, texte 21) à Burlington (Daniel Gade, texte 25), de Rennes (Michel. Phlipponneau, texte 54) à Québec (François Hulbert, texte 57) ou à Curitiba (Yvette Jaggi, texte 45). Des recompositions géopolitiques d'ensemble peuvent être proposées comme à PortGentil (Jules Djéki, texte 3) ou en Afrique du Sud (Sylvain Guyot et Frédéric Giraut, texte 29) ; elles peuvent concerner plus spécifiquement la redéfinition des quartiers (Jean Claude Ndong Mba, texte 26) ou des besoins encore plus concrets sur l'éclairage, la voirie, l'eau (Théophile Assongmo, texte 24) ou le transport en commun (Pierre-Claver Mvélé, texte 37). La démarche géopolitique véhicule un message d'appel au changement touchant les conditions de la vie urbaine et constitue un plaidoyer pour la cause des villes, comme celui lancé par Yvette Jaggi demandant l'engagement «de personnalités qui soient clairement identifiées par les médias et dans l'opinion publique comme des incarnations de la cause des villes» (texte 23). L'appel à la participation citoyenne, à l'entrée en scène des associations, à des démarches de sensibilisation et de conscientisation aux réalités du milieu transparaît chez de nombreux auteurs comme des voies à suivre pour l'avenir des villes. Evoquant le besoin de lutter contre cette trop fréquente «déconnexion existante entre décideurs et citoyens », Radian Gurov et Daniel Lagarec considèrent que pour assurer «la bonne gouvernance et le développement durable à l'échelle locale », ce n'est plus une alternative mais une nécessité de construire une « démocratie locale participative» (texte 22). Dans le même sens Caroline Andrew et Guy Chiasson présentent comme une exigence «la construction d'une base d'appui importante chez la population» (texte 1).

Libreville? Libreville, la ville des esclaves libérés, comme le rappelle Paul Mba Abessole, ancien maire (texte 28), est devenue le «centre de toutes les décisions stratégiques du pays» (Magloire-Désiré Mounganga, texte 50). Capitale d'un pays marqué par le centralisme géopolitique dans l'organisation de son territoire (à peine plus de 400 000 habitants dans un pays qui n'en compte guère plus de 1,2 million), Libreville, où les recompositions territoriales sont en marche ou devraient l'être, où le terreau pour le développement des luttes urbaines ne manque pas, alors que l'habitat précaire occupe 80% de la ville et que les problèmes liés aux conditions de la vie urbaine sont criants, est un cas intéressant en soi, mais aussi parce qu'il est « à l'image de beaucoup de 16

capitales d'Afrique noire» comme le précise Charles Mboutsou (texte 36). Parce que dans les villes du Sud plus qu'ailleurs les problèmes portent d'abord sur des besoins essentiels, la problématique géopolitique n'en est que plus proche des réalités vécues par les citoyens. C'est pour cela que Libreville a servi de laboratoire urbain pour les participants à la première activité du Colloque de géopolitique urbaine, à savoir: une mise en situation par l'observation du paysage urbain et la prise de contact avec l'agglomération, permettant de donner une première image forte du cadre de vie dans les villes du Sud. Les trois jours de communications et débats ont été suivis d'une autre excursion à l'intérieur du pays, avec une descente de l'Ogooué en bateau de Lambaréné à Port-Gentil, deuxième ville du pays ayant fait l'objet d'une journée complète de visite. A son échelle, celle d'une ville moyenne de taille très modeste au regard de beaucoup d'autres villes africaines, mais avec un rôle de capitale, Libreville rassemble les problématiques classiques des villes de ce continent. Ville portuaire, attirante pour les populations rurales de l'intérieur comme pour les immigrés d'autres pays de l'Afrique de l'Ouest, elle ne maîtrise pas ou mal sa croissance et ses problèmes fonciers, son environnement et son fonctionnement et son urbanisation en général. Libreville dispose avec l'université Omar Bongo d'un nombre significatif de géographes engagés sur le terrain de la politique active, dans des fonctions politico-administratives et à la direction de quelques institutions et entreprises. Le département de géographie apparaît un peu comme un vivier où les enseignants-chercheurs ont accompli une grande partie de leur formation à l'étranger dans les milieux universitaires francophones, en France ou au Canada. C'est d'ailleurs avec l'un d'entre eux, Jules Djéki, qu'est née à l'université Laval de Québec l'idée d'un colloque de géopolitique urbaine. Un centre d'études et de recherches en géopolitique et prospective (CERGEP) existe depuis une douzaine d'années (Marc-Louis Ropivia, texte 55) et peut permettre l'établissement de liens entre les chercheurs d'une part, les processus et les sphères de la décision d'autre part. Ceux-ci demanderaient sans doute à être fertilisés dans une recherche-action à développer sur le terrain de la participation citoyenne, généralement très riche d'enseignement et d'acquisition de savoir en phase avec les réalités vécues. Il s'agit d'intégrer pleinement dans l'analyse et la pratique de la géopolitique urbaine les luttes citoyennes qui doivent pouvoir trouver un terrain d'expression et être prise en compte; au delà même, la géopolitique peut être le vecteur facilitant cette expression. Il s'agit d'être présent sur «les lieux de la protestation sociale», qui sont aussi «des lieux d'innovations politiques», comme nous le suggère Marie-France Prévôt-Shapira (texte 27). Ce type de recherche liée à l'application et à l'action, forme d'expérimentation 17

géopolitique, est présent sous des formes diverses à travers les analyses de nombreux auteurs de cet ouvrage. A Curitiba, c'est la vision développée notamment par l'Institut de recherche et de planification (IPPUC), créé par celui qui allait ensuite devenir maire de la ville et la transformer en mobilisant la population, qui joue un rôle majeur; c'est le dialogue entre deux lieux fondateurs, la mairie et l'IPPUC, qui fait que «la ville produit elle-même les solutions dont elle a besoin» (Yvette Jaggi, texte 45). En Suisse, dans un contexte fort différent, la ville a dû lutter, jusque dans les dernières années du 20èmesiècle, pour prendre la place qui lui revient; c'est grâce à l'initiative et à l'action combinées de chercheurs universitaires, de parlementaires et de quelques lobbyistes qu'un «savoir nouveau sur la ville a été élaboré», qu'une lutte contre le sentiment anti-urbain a pu être menée à coup d'études, de rapports et d'interventions publiques faisant évoluer les lois et les pratiques vis-à-vis de l'espace urbain (Yvette Jaggi, texte 23). C'est aussi à Metz, au début des années 70, qu'un changement politique municipal s'est largement appuyé pendant plusieurs années sur l'IEE (Institut européen d'écologie), contribuant à transformer la ville dans le sens d'un aménagement plus respectueux de l'environnement naturel et construit; le responsable de cet institut, Jean-Marie Pelt, était alors élu municipal aux côtés du maire. Se pose alors la question soulevée par Marc-Louis Ropivia: «Le géographe peut-il appliquer sa démarche d'aménagement du territoire s'il ne détient pas une parcelle du pouvoir lui permettant d'influer sur les décisions d'application des politiques spatiales à l'élaboration desquelles il a concouru? ». L'expérience du pouvoir est une excellente école, riche d'enseignement et d'application, lui répond Michel Phlipponneau (texte 54). Si la réponse peut être le pouvoir, elle passe aussi par le contre-pouvoir. Il s'agit alors de faire valoir des contre propositions d'aménagement, de montrer que d'autres choix sont possibles et de le faire savoir. La recherche sur l'urbain peut être le moteur de l'action dans la ville et inversement celle-ci peut stimuler la recherche. C'est dans cette perspective que l'auteur a développé la géopolitique urbaine à Québec pendant de nombreuses années (François Hulbert, texte 57). Dire les choses et imposer le débat quand il est absent, c'est l'appel lancé par Hérodote il y a 30 ans. Il n'a pas forcément été très suivi, car il est exigeant et engageant. Il suppose de ne pas demeurer en deçà du simple constat, de franchir la clôture et de prendre quelques risques. Penser l'espace autrement et utiliser non seulement le droit, mais le devoir d'ingérence, celui de «dénoncer et de dire un certain nombre de choses », comme le rappelle régulièrement Yves Lacoste, certains le font, sans nécessairement conceptualiser leur démarche et le plus souvent sans le dire explicitement en se référant à la géopolitique4. 18

Dire les choses, c'est d'abord mettre en évidence les faits qui parlent souvent d'eux-mêmes quand ils sont mis en rapport avec les acteurs et les enjeux en cause. Utiliser les données, c'est aussi être conscient que l'information peut « fonctionner comme facteur d'exclusion, donner à certains un surcroît de pouvoir ou de prestige », et qu'il faut donc « instruire les questions territoriales en liaison avec les acteurs concernés» (Jacques Fontaine et Serge Ormaux, texte 44).

Les pouvoirs publics et les acteurs interpellés
Cet ouvrage abonde en constats et analyses dénonçant « le désordre institutionnalisé» des territoires (Théophile Assongmo, Yaoundé, texte 24), la mainmise d'un grand groupe immobilier sur le centre-ville (Liliane Barakat, Beyrouth, texte 43), « la complicité passive des acteurs politiques» (Jules Djéki, Port-Gentil, texte 3), « les constructions géopolitiques aberrantes de l'intercommunalité urbaine à la française» (François Hulbert, texte 4), « la confiscation du pouvoir municipal par le gouvernement central dans les villes du Nord-Cameroun» (Michel Simeu Kamden, texte 9), la «tyrannie» des grandes métropoles (Philippe Pelletier, Tokyo, texte 13),» la tête de Goliath qui vampirise le pays» ou « l'état métropole et le pays vassal» (Marie-France Prévôt Schapira, Buenos Aires, texte 12). Cette dernière formule pourrait aussi s'appliquer à Londres, cette capitale qui a pu devenir un temps la plus grande ville du monde, qui accueille la première exposition universelle en 1851 et garde son « potentiel élevé de drainage de la richesse» (Gérard Beaudet, texte 16). Yvette Jaggi en appelle à la rénovation des institutions pour « recomposer la Suisse urbaine» et« désenchevêtrer les compétences », et pointe du doigt ceux qui n'osent pas « passer du dessin au dessein» (texte 23). Dans cette voie, dire les choses, c'est s'engager parfois sur des terrains difficiles, comme le fait Frédéric Encel en invoquant cette « frontière nécessaire» qui doit « s'appliquer à Jérusalem plus que partout ailleurs », en permettant de « renvoyer l'image valorisante du possesseur incontestable et clairement désigné du territoire» ; cette frontière« devra objectivement baliser l'espace enjeu» (texte 10). De multiples façons, les auteurs interpellent les pouvoirs publics et les acteurs politiques. A Yaoundé, Théophile Assongmo parle de « défis» à leur égard, constatant qu' « aucun effort n'est fait pour penser la ville de demain », en particulier à travers la question foncière et le droit du sol (texte 40). Lui faisant écho à Libreville, Jean-Claude Ndong Mba demande «la remise en cause des approches territoriales actuelles» (texte 26) et Noël Ovono Edzang appelle de ses vœux des réformes institutionnelles devant « l'incapacité du système foncier à répondre aux besoins» (texte 38). A Bamako, Monique 19

Bertrand évoque les « rapports clientélistes » dans la gestion territoriale locale et place les enjeux fonciers « au cœur des prébendes municipales », n'hésitant pas à parler de « l'impunité d'un maire tout puissant» (texte 39). Pour Gérard Beaudet, l'histoire de Montréal met en évidence des promoteurs et des élus locaux « étroitement apparentés» ; il pointe du doigt ces villes nées « au profit de promoteurs immobiliers» (texte 5). Les décisions de nature politique se trouvent ainsi largement critiquées, comme celles qui érigent certains villages en villes «au mépris de tous les critères scientifiques» (Charles Mboutsou, texte 36). Le Gabon se retrouve ainsi avec le nombre élevé de 47 villes, dont certaines sont de taille insignifiante; cette « production urbaine purement politique» tient uniquement «au primat du critère politico-administratif» dans leur désignation (Serge Loungou, texte 8). Dans la même veine, il est question d'un «découpage manipulé» au Kwazulu Natal (Sylvain Guyot et Frédéric Giraut, texte 29) et il faut évoquer à Quito la désignation par les politiques des zones de lutte contre les risques qui diffèrent de celles définies par les spécialistes (Alexis Sierra, texte 49). De véritables cris d'alarme sont lancés face à certaines situations comme le transport en commun (Pierre-Claver Mvélé, texte 37), la situation politique municipale (Paul Mba Abessole, texte 28), les risques liés aux activités portuaires (François-Edgard Faure et Brice Ibouanga, texte 51), l'aménagement du littoral et les problèmes d'érosion (Magloir-Désiré. Mounganga, texte 50) et plus largement par de nombreux autres intervenants face aux dysfonctionnements urbains et risques en tout genre liés souvent à l'urbanisation. Sur ce terrain, Patrick Pigeon nous invite à franchir le pas entre la géographie des risques et la géopolitique urbaine, la première menant à la seconde; il en appelle à un «partenariat» entre les deux, affichant « le rôle essentiel que joue le facteur politique en géographie des risques» et invitant à juste titre la géopolitique à être plus sensible aux héritages géomorphologiques et aux facteurs physiques en général. (Voir texte 47 et son livre paru en 2005 : Géographie critique des risques, Economica/Anthropos). Ce cheminement qui, via l'environnement, conduit de la géographie physique à la géographie humaine et à la géopolitique rejoint celui de Daniel Lagarec (texte 56). Si plusieurs auteurs s'attaquent à l'étalement urbain, en particulier dans le chapitre 4, avec Daniel Gade par exemple sur « les enjeux du débat américain» (texte 31), la problématique des zones périurbaines est abordée par d'autres comme Alexander B. Murphy à propos de Portland et l'Oregon (texte 21). C'est le cas aussi à travers la délimitation des périmètres des SCOT, ces schémas de cohérence territoriale qui peuvent apparaître comme des «outils contre l'étalement» ; Fatiha Belmessous et Jean-Jacques Helluin vont plus loin en évoquant la nécessaire « mise en cohérence géopolitique des périmètres », 20

car ils considèrent que les SCOT, élaborés au terme d'un processus politique, finissent par être « la moins bonne des solutions pour la plupart des acteurs et pour les objectifs de fond de la planification stratégique» (texte 33). De son côté, Charles M'Boutsou parle de «l'éclatement du périmètre urbain de Libreville» et d'une importante «dilatation» subie par l'espace urbain (texte 36) et Serge Gagnon note à propos de la région métropolitaine d'OttawaGatineau que «les périmètres d'urbanisation sont allègrement franchis en certains endroits, alors que les terrains disponibles ne manquent pas ailleurs» (texte 35). La question de l'étalement urbain rejoint la problématique des contacts avec le milieu rural et forestier et le rôle de celui-ci dans l'approvisionnement vivrier de la ville, il faut alors analyser « les stratégies paysannes des zones péri-urbaines» (Séhounkapindo Gaston Akouehou, texte 32) et « la politique alimentaire urbaine» (Yawo Ganyo Galley, texte 34). Les débordements urbains périphériques sont aussi bien évoqués à Bamako (Monique Bertrand, texte 39) qu'à Melbourne où l'un des premiers objectifs est de « lutter contre l'étalement urbain» (Marie-France Gaunard-Anderson texte 7); le rapport entre urbanisation et agriculture est également traité par Annick Cléac'h dans le cadre de son engagement politique à la Communauté urbaine de Brest (texte 53).

Le changement

politique

L'ensemble des analyses montre le rôle majeur des décideurs sur le façonnement des villes, de leurs banlieues et des régions dans lesquelles elles s'inscrivent. A la faveur de changements politiques, des décisions importantes surviennent et peuvent imprimer un tournant décisif dans l'aménagement et le fonctionnement d'une agglomération urbaine. A Rennes, Michel Phlipponneau parle de «révolution municipale» (texte 54) et Daniel Gade à Burlington de « révolution géopolitique» (texte 25). Des dates ponctuent les nouvelles orientations prises. En 1973 en Oregon, c'est la loi 100 qui donne à Portland un moyen de limiter l'expansion urbaine au détriment des terres agricoles et forestières (Alexander B. Murphy, texte 21). C'est en 1978 que le Québec se dote d'une loi sur la protection du territoire agricole; dans un ouvrage paru en 1990 l'urbaniste Jean Cimon montre bien les « tiraillements géopolitiques entre le développement urbain et le développement agricole» (Zonage agricole et développement urbain, Méridien, Montréal). Dès les années 80, neuf Etats américains avaient pris des mesures visant à contrôler l'expansion urbaine et, en 1997, le gouverneur de l'Etat du Maryland se fait élire sur «un programme anti-étalement»; il est à l'origine de l'expression «smart growth ». (Daniel Gade, texte 31). 21

Paris a eu son maire en 1977 et «c'est seulement depuis 1989 que Bruxelles a son destin en mains» (Vincent Lepot, texte 14). Sous tutelle de l'Etat jusqu'alors, Buenos Aires prend son autonomie en 1996 et met à sa tête un représentant issu du suffrage universel (Marie-France Prévôt-Schapira, texte 12). Le changement politique s'opère à Metz en 1971, mais aussi à Curitiba à partir de la même année (Yvette Jaggi, texte 45); en 1977, c'est le cas dans plusieurs villes françaises, en 1981 à Burlington (Daniel Gade, texte 25), à Québec en 1989 (François Hulbert, texte 57). En 1996, le changement politique se réalise dans un grand nombre de communes du Cameroun (Michel Simeu Kamden, texte 9); ce changement se fait en 1997 à Libreville (Paul Mba Abessole, texte 28) et en 1999 à Tokyo (Philippe Pelletier, texte 13). Depuis 1992 la capitale du Mali, Bamako, a été «soumise à trois niveaux de revirements municipaux» ; des « délégations spéciales de gestion» remplacent parfois les conseillers élus comme en 2002 (Monique Bertrand, texte 39).

La ville:

champ de bataille!

Pour Fatiha Belmessous et Jean-Jacques Helluin (texte 33), c'est un «intercesseur territorial» qui doit développer une analyse géopolitique permettant de « mettre en ordre de bataille les principales victimes de la guerre des périmètres de SCOT»; utilisant un vocabulaire de type militaire et stratégique, les auteurs parlent des« effets collatéraux» des SCOT. Nous sommes bien sur le terrain d'un combat où « la bataille fait rage» nous disent Sylvain Guyot et Frédéric Giraut quand il s'agit, par exemple, de déterminer de nouvelles fonctions à des villes chefs-lieux (texte 29). Mais c'est la même chose quand il faut procéder à des fusions de municipalités ou les remettre en cause comme au Québec récemment; c'est par exemple « la déconstruction des nouvelles villes de Montréal et Longueuil» évoquée par Gérard Beaudet (texte 5). Au Cameroun c'est «la bataille pour gérer Garoua et de lutte pour le pouvoir» que nous demande de considérer Michel Simeu Kamden (texte 9). Des débats houleux accompagnent la recherche d'une position géopolitiquement acceptable pour une capitale (Georges Labrecque, texte 20) ; avec le cas de Londres c'est un peu la naissance géopolitique d'une capitale qui nous est présentée (Gérard Beaudet, texte 16). Le droit à une capitale peut être extrêmement conflictuel comme à Jérusalem où le sacré et le religieux sont exploités à des fins politiques (Frédéric Encel, texte 10). Il faut évoquer également le problème noté par Serge Loungou (texte 8) concernant la délocalisation des capitales avec notamment les exemples africains: 22

Yamoussoukro en Côte-d'Ivoire, Abuja au Nigeria, Dodoma en Tanzanie, Lilongwe au Malawi. Dans le cas de Tokyo, Philippe Pelletier attire notre attention sur les combats qui se mènent aussi «pour une ville qui veut rester capitale» (texte 13). Que dire enfin de la « bataille olympique» des villes pour s'affirmer sur la scène mondiale en cherchant à obtenir les Jeux (Jean Pierre Augustin, texte Il). Même des villes plus modestes entrent dans la compétition et se prennent au jeu des capitales pour « se frayer une place sur la scène internationale », au prix parfois de «tensions géopolitiques internes ». C'est le cas à Québec où les fusions municipales récentes ont conduit au développement d'un second pôle dans l'agglomération pratiquant une politique autonome de promotion (Nicolas Racine et Paul Villeneuve, texte 30). D'autres petites agglomérations comme Luxembourg ont pu acquérir une vocation internationale en concentrant des institutions et des activités à cet effet. Cette « attractivité nationale et internationale surdimensionnée » ne va pas non plus sans poser problème (Michel Ramm, texte IS). Les enjeux géopolitiques et d'aménagement ne sont pas moins importants dans un pays dont la capitale n'a que 80 000 habitants, mais qui draine chaque jour 100 000 travailleurs frontaliers et qui a fait de son aéroport le Sème importance pour le fret en en Europe. Poursuivant sur l'image du champ de bataille qui convient bien aux enjeux en cause sur le terrain urbain, Gérard Beaudet utilise les termes de « bastions» et de «places fortes» pour qualifier à Montréal ces territoires municipaux «propices à ce qui a toutes les apparences d'une évasion fiscale» (texte S). L'image convient aussi aux luttes entourant l'implantation des grandes infrastructures, que ce soit les autoroutes, les aéroports ou les lignes ferroviaires à grande vitesse (LGV). C'est à une véritable « bataille du rail» ou « bataille pour les gares » (Werner Mathias Ried, texte 19) que se livrent les villes et les régions pour obtenir le TGV. Etienne Auphan avec le TGV, comme François Hulbert avec le projet de troisième aéroport, montrent comment les collectivités locales et territoriales n'ont pu concevoir un projet à la hauteur de l'enjeu (textes 17 et 18) et n'ont pas réagi de façon appropriée face à une logique Paris-province qui les dessert et dans laquelle elles se laissent pourtant enfermer. Dans sa comparaison France-Allemagne, Werner Mathias Ried souligne le «grand nombre d'enjeux géopolitiques en cause» à propos de l'implantation des nouvelles voies et des gares de chemin de fer; la localisation de celles-ci «répond plus souvent à des logiques de coûts immédiats qu'à la nécessité de satisfaire au mieux les besoins de transports intermodaux de voyageurs»; il élargit la problématique aux friches ferroviaires et à la «nouvelle forme d'étalement urbain» qui peut résulter de gares ouvertes en périphérie des agglomérations (texte 19). 23

C'est toute une politique d'aménagement du territoire qu'il faut questionner, du niveau urbain et régional au niveau national et européen; là aussi des choix imposés par les pouvoirs politiques sont très présents et font évidemment partie de l'analyse géopolitique. Cette recherche des enjeux derrière les choix des décideurs en matière d'équipement et d'aménagement du territoire est au cœur de la démarche géopolitique. A propos des risques dits naturels et du « démantèlement territorial de Managua », Sébastien Hardy (texte 48) parle d' « enjeux inavoués» derrière les découpages de l'espace urbain; comme Patrick Pigeon et Alexis Sierra, il montre que les risques sont facilement instrumentalisés. Ce dernier considère que « c'est dans cette combinaison de l'étude politique et de l'étude géographique que peut émerger la compréhension de la lutte contre le risque» (texte 49). C'est cette même combinaison qu'il faut invoquer pour comprendre l'urbanisation en général qui s'inscrit fort bien dans l'analyse géopolitique. Gérard Beaudet le montre pour Londres quand il relate le développement d'une capitale, avec les positions « prises» et « valorisées» dans l'espace par les acteurs politiques et économiques du pays au cours de l'histoire (texte 16). Il fait la même chose avec Montréal analysant l'évolution du rôle des structures territoriales jusqu'aux récentes opérations de fusions et défusions municipales; il considère sur ce point en conclusion que « l'objectivité géopolitique doit retrouver droit de cité» (texte 5). Par sa lecture de géographie structurale sur la capitale canadienne, Serge Gagnon (texte 35) rejoint la présentation de Gérard Beaudet sur Londres; ils notent l'un et l'autre l'enjeu de « nature géopolitique» qui affecte l'appropriation conflictuelle de positions et de sites investis par les acteurs à un moment donné. Les composantes territoriales des villes et agglomérations sont des lieux où les acteurs s'investissent et où la place du symbole et de la représentation est importante. A la recherche d'une image et d'une identité concrétisées par des logos, des slogans publicitaires et des publications variées, les villes mobilisent des acteurs pour une politique de marketing territorial sans cesse renouvelée. Chaque entité cherche sa place en se démarquant par rapport aux autres pour affirmer son pouvoir sur un morceau d'espace. L'image peut être assurée soit par une grande manifestation que les villes cherchent à obtenir comme les Jeux olympiques (Jean-Pierre Augustin, texte 11) soit par une grande infrastructure et l'effet vitrine qu'elle peut procurer comme les gares TGV (Etienne Auphan, texte 17 et Werner Mathias. Ried, texte 19). Nous sommes là aussi dans une logique de rapports de force et de rivalités entre des acteurs et des territoires. Il s'agit également d'une logique de mise en scène qui s'applique tout particulièrement aux villes capitales (Georges Labrecque, texte 20, Serge Gagnon, texte 35, Frédéric Encel, texte 10, Gérard Beaudet, texte 16, etc.). 24

C'est le cas à Libreville où le boulevard du bord de mer, « passage quasiment obligé pour toute personnalité étrangère qui arrive au Gabon », se veut « une vitrine de la modernité de la ville» (Magloir-Désiré Mounganga, texte 50).

Conclusion Cette présentation cherche à donner une idée des multiples problématiques, objets d'étude, approches et thématiques qui se dégagent des nombreux travaux constituant cet ouvrage et qui permettent de donner corps à la géopolitique urbaine. Deux logiques s'en dégagent: une logique de connaissances et une logique d'application. Les deux constituent un vaste chantier de recherche, d'action et d'engagement sur le terrain. La première concerne le savoir géopolitique sur les villes du monde. Lors du Colloque international de géopolitique urbaine tenue à Libreville en mai 2003, la présentation de tableaux géopolitiques d'agglomérations urbaines, résultats de l'enquête menée auprès des participants sur une quarantaine d'agglomérations des cinq continents, a montré l'intérêt et l'ampleur de la tâche à accomplir, mais aussi sa difficulté. L'idée d'un observatoire géopolitique des villes et agglomérations urbaines pourrait naître; il devrait d'abord s'attaquer à un état des lieux pour désigner les faits, les phénomènes, les institutions, les structures, les systèmes, les acteurs multiples et variés d'un pays à l'autre et même d'une ville à l'autre à l'intérieur d'un même pays, pour établir un vocabulaire commun et permettre des comparaisons. La seconde porte sur les perspectives d'application qui apparaissent tout au long de ce volume, à la lumière de l'importance croissante prise par l'urbanisation et des dysfonctionnements qui en découlent. Dans les villes du Nord comme dans celles du Sud, à travers des types d'acteurs, des structures territoriales, des systèmes fonciers... souvent fort différents, la recherche de nouvelles façons d'organiser et d'aménager l'espace urbanisé, de gérer les conflits et de représenter les populations en les faisant participer aux décisions est à l'ordre du jour ou devrait l'être. La géopolitique urbaine telle qu'elle se définit à partir des 57 contributions ici réunies peut contribuer à indiquer des voies à suivre pour assurer une maîtrise de l'urbanisation, construire politiquement les agglomérations, y assurer un environnement sain et bâtir une démocratie de participation nécessaire au développement local durable. Elle peut montrer autant les réformes à entreprendre que les combats à mener à la lumière des besoins qu'elle peut aussi contribuer à mettre en évidence. En ce sens elle ouvre la voie à des perspectives renouvelées de coopération entre les villes du Nord et du Sud. Si le Colloque qui a rassemblé une centaine de participants a permis la réalisation de cet ouvrage, celui-ci est plus le point de départ de travaux et de rencontres à venir qu'un aboutissement. 25

Notes
(1) Agha 2001, « Du développement durable à la ville durable », bulletin n° 37, CPAU, Conférence permanente sur l'aménagement et l'urbanisme, Bordeaux, pp.27-32 ; citation reprise par J. M. Holz dans « La ville durable: une nouvelle utopie? », Historiens et géographes, juillet 2004. (2) Travaux sur Ottawa, Montréal, Calgary et plus récemment sur Sarajevo et des villes d'Europe de l'Est. Signalons en particulier: « Varsovie, les changements contemporains d'une métropole d'Europe de l'Est », Bulletin de l'Association des géographes français, 1995, vol. 72, n° 3, pp.273-283. « Varsovie, Prague, Ljubljana: changements dans l'administration territoriale et le gouvernement local après la fin du communisme» in Claval Paul et André-Louis Sanguin, Métropolisation et politique, Paris, éditions l'Harmattan, 1997, pp. 241-253. (3) « Vivre la ville à la campagne: crise des sociétés et exurbanisation en Afrique tropicale », Historiens et géographes, 2002, n° 379, pp.185-196. (4) « Penser la terre, stratégies et citoyens: le réveil des géographes », Autrement, n° 152,janvier 1995, p. 214.

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Echelle: Agrandissement

11 2 000 000

d'un extrait de la carte Michelin n° 955: Afrique, centre et sud

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-

CHAPITRE

Iet

Recomposition dynamique

territoriale

des agglomérations

I. Restructurations municipales et renouvellement des modèles de gouvernance locale: le cas d'ottawa-gatineau
Caroline Andrew Université d'Ottawa, Canada Guy Chiasson Université du Québec en Outaouais, Gatineau, Canada

Le présent texte propose une réflexion sur les restructurations municipales contemporaines et leur contribution au renouvellement de la gouvernance locale. Plus précisément, notre analyse va porter sur les cas d'Ottawa et de Gatineau. Ces deux villes canadiennes font partie d'une même agglomération urbaine, la Région de la capitale nationale du Canada. Elles sont cependant situées dans deux provinces différentes (l'Ontario dans le cas d'Ottawa et le Québec pour ce qui est de Gatineau) et sont donc déterminées par deux régimes municipaux distincts. À travers une analyse des processus qui ont suivis leurs fusions respectives, nous cherchons à déterminer si ces dernières participent au renouvellement des formes de pouvoir urbain. Notre intérêt à examiner cette question vient de l'écart existant entre les études sur les fusions municipales et celles sur les formes de gouvernance à l'échelle urbaine. Les études sur les fusions traitent des questions de la délimitation des frontières municipales mais peu de la question des processus de prise de décision. Parallèlement, il existe tout un champ d'étude s'intéressant aux transformations des formes de pouvoir urbain et à l'évolution des rapports entre l'État et les différents acteurs sociaux à l'échelle locale. L'objectif de ce texte est de voir si les fusions dans les cas d'Ottawa et de Gatineau semblent avoir généré des dynamiques nouvelles dans les formes d'action locale. La restructuration municipale dans le contexte des agglomérations urbaines est une préoccupation importante des gouvernements centraux depuis au moins quelques décennies (Collin, 1999). Au Canada, les gouvernements provinciaux qui ont la responsabilité constitutionnelle pour les affaires municipales, ont fait appel à des stratégies diverses (selon les provinces et selon les époques) pour tenter d'organiser la gouverne à l'échelle des agglomérations urbaines. Dans les années 1960 et 1970, face aux problèmes liés à l'urbanisation galopante et à la

dévitalisation des villes-centres, plusieurs provinces ont opté pour la mise en place d'un second niveau de gouvernement - des communautés urbaines dans le cas du Québec et des gouvernements régionaux dans le cas de l'Ontario - chargé d'assurer une meilleure coordination et un certain partage de la fiscalité entre les villes-centres et les municipalités de banlieues (Tindal et Tindal, 2000; Sancton, 2000). Au tournant du nouveau siècle, cette stratégie a été à toute fin pratique remplacée pour faire place à celle de la consolidation des agglomérations par la fusion municipale (Collin, 2002). Comme le fait remarquer Andrew Sancton (2002), cette stratégie de consolidation vise à faire coïncider autant que possible les frontières des institutions municipales avec le territoire des agglomérations urbaines. Celle-ci a permis de diminuer drastiquement le nombre de municipalités comprises dans les agglomérations urbaines et a abouti, souvent, à l'élimination du second niveau de gouvernement. Les débats sur la place publique entourant les fusions municipales à Gatineau ainsi qu'à Ottawa ont touché à plusieurs enjeux: l'impact sur la taxation locale, la qualité et les coûts de la desserte de services et même le nom de la nouvelle ville dans le cas de Gatineau (Gilbert, 2001 ; Tremblay, 2002). Ces débats laissent cependant entière la question de l'incidence de ces exercices de fusions sur les formes de la gouverne locale. Est-ce que la mise en place d'institutions municipales couvrant pratiquement l'ensemble du territoire aggloméré fait en sorte de renouveler la gouvernance locale à Ottawa et à Gatineau? Est-ce que la consolidation municipale permet de changer non seulement ceux qui ont le pouvoir mais aussi les façons de l'exercer? Ces questions sont de toute évidence de première importance du point de vue de la géopolitique urbaine dans la mesure où elles interrogent les liens entre les échelles territoriales et les formes de la gouvernance. Si ces questions ont été peu abordées jusqu'ici pour Ottawa et Gatineau, on peut trouver ailleurs certains travaux susceptibles de nous fournir des pistes d'analyse fructueuses, particulièrement les analyses d'Alain Faure (2003) sur le cas de la fusion à Montréal. Cet auteur soumet l'hypothèse que le processus de fusion de l'ensemble de l'He de Montréal va permettre (et permet déjà) à la nouvelle ville de jouer un rôle plus important sur la scène politique québécoise. La métropole québécoise qui, comme les autres villes au Québec et au Canada (Andrew, 1998), a traditionnellement été exclue des grands débats de société, pourra s'appuyer sur sa base politique élargie comme un tremplin lui permettant de s'imposer comme un interlocuteur important dans ces débats. Cette importance renouvelée des acteurs politiques métropolitains a aussi posé la question de la participation des divers acteurs de la société civile montréalaise aux décisions publiques. Les acteurs sociaux, face à une action municipale plus importante, sont interpellés et sont plus portés à investir le 32

palier municipal et à demander d'être inclus comme partenaire dans la gestion des affaires métropolitaines (Faure, 2003, p. 18). C'est donc dire que pour Faure, contrairement à d'autres qui ont reproché aux politiques de fusions leur timidité (Desrochers, 2003), la consolidation des agglomérations renouvelle de façon significative les formes de la gouvernance locale. Est-ce que ces dynamiques de renouvellement accompagnent également les restructurations métropolitaines dans le cas d'Ottawa et de Gatineau? Est-ce que les logiques d'action que Faure identifie sont aussi à l'œuvre dans le cas de la Région de la capitale nationale canadienne? Pour apporter des éléments de réponse à ces questions, notre analyse fera appel à deux critères mis de l'avant par Faure: une volonté des institutions publiques locales de s'attaquer à de nouveaux dossiers sociaux majeurs et une participation soutenue de la société civile dans les processus publics locaux qui se mettent en place.

Le cas d'Ottawa:

la fusion et les dossiers

sociaux majeurs

Ces deux critères sont tout à fait utiles pour appréhender la conjoncture post-fusion dans la ville d'Ottawa. L'élément de renouvellement des formes de la gouvernance est inégal mais présent. Sa présence est en soi presque surprenante, étant donné qu'objectivement près de 75% des dépenses publiques relevait déjà du palier régional avant la fusion et, subjectivement, la première campagne électorale pour la nouvelle ville ne reflétait pas, mais absolument pas, la reconnaissance d'une volonté d'innover. La fusion a été dominée par le discours provincial de la réduction des coûts et des activités. Mais lentement, avec un maire extrêmement prudent, une stratégie de renouveau s'installe. D'abord un sommet sur la croissance intelligente - rencontre très médiatisée avec les experts « obligés» - Peter Hall et Richard Florida. Le sommet a donné l'occasion d'élaborer les grands défis de l'aménagement urbain moderne: densification du développement résidentiel, réduction de l'utilisation de la voiture privée, financement des investissements en transport public. Par la suite, la ville se lance sur la formulation de cinq plans de gestion de la croissance, tous avec des projets ambitieux de consultation publique. Un plan officiel d'abord, mais aussi un plan de service à la personne, un plan des arts et du patrimoine, une stratégie économique et une stratégie environnementale. Ces plans constitueraient également la base du projet de réélection du maire et, comme tel, représentaient l'architecture de la construction politique d'une nouvelle ville.

Planifier les services humains: diversité et inclusion Nous voulons analyser brièvement les thèmes forts du plan des services humains pour illustrer la signification pour la ville de considérer les questions
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de la diversité croissante et le défi de l'inclusion sociale et, ensuite, l'importance que prend la participation de la société civile dans le renouvellement politique à Ottawa. Bien sûr nous allons reconnaître les mots à la mode: «partenariat », «contrôle du progrès », «inclusion sociale », «développement communautaire collectif», mais il me semble qu'il y a, au delà de la simple rhétorique et du discursif, une reconnaissance que la réussite dans le projet de la densification exige la construction d'une base d'appui importante chez la population. Sachant que les promoteurs immobiliers vont s'y opposer, l'appui de la population devient encore plus crucial et ce n'est certainement pas quelque chose qui est acquis. Le modèle de la banlieue paisible avec l'espace pour élever une famille a été si bien vendu et on continue à faire peur avec l'image d'une densification en gratte-ciel collés ensemble. Donc il faut construire l'appui du public et ceci exige une participation qui est aussi une déstabilisation. Il faut faire poser des choix mais aussi faire réfléchir sur les coûts et bénéfices, pour tenter de mobiliser la population derrière le projet de la ville. Et, pour ce faire, la ville doit tenter d'élargir la base sociale qui participe car les couches de la population les plus aptes à appuyer le projet de la ville sont les populations vivant déjà au centre dans les quartiers moins bien nantis. Pour les rejoindre, il faut aller au delà des éléments classiques de la consultation, mais il faut aussi viser des groupes cibles. La stratégie de la ville est double; elle vise les catégories d'individus et également les communautés spatialisées. Avec la fusion, la territorialité politique est transformée dans les territoires de vie des entités physiques et des réseaux. Le plan parle des quartiers complets et la complétude se mesure en fonction des biens essentiels. Le signal est clair: la croissance intelligente va assurer la qualité de vie du quartier tout en y ajoutant des services. En même temps, la définition de ces territoires est bonifiée par des dimensions sociales et la référence à des populations à cibler. Le thème prioritaire est celui de la diversité et l'inclusion alors que la réduction de la pauvreté s'affiche comme une deuxième priorité. La diversité réfère surtout à la dimension ethno-culturelle et, comme telle, elle est un thème nouveau à Ottawa où la diversification rapide sur le plan culturel est un phénomène récent. La ville n'a pas toujours été très proactive pour donner une place importante à la diversité mais avec la création de la nouvelle ville, c'est devenue une question prioritaire. II y a également un effort de saisir l'intersectionalité - les femmes sont évoquées avec une insistance sur les femmes de communauté ethno-culturelles, les mères mono-parentales, les femmes âgées. Le plan donne la priorité au développement des communautés mais il joue consciemment sur deux registres - la communauté territoriale et le réseau social. C'est une invitation à la participation: vous pouvez développer votre communauté comme vous le

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voulez - à l'intérieur de la stratégie de la ville. Et c'est également reconnaître que cette participation est essentielle à la réussite de la stratégie.

Service aux citoyens: publique locale

une

vision

élargie

de

l'intervention

Passons à notre deuxième critère: est-ce qu'il y a un rôle pour le secteur public local dans les dossiers importants? Ce rôle positif nous semble bien illustré par la nouvelle division dans les services de la ville: "Service aux citoyens". Avec la nouvelle ville, et dans un contexte de décentralisation importante des responsabilités sociales du gouvernement de l'Ontario, la Ville d'Ottawa a mis dans un même service les activités liées aux services sociaux, au logement public, à la santé publique, aux garderies, aux loisirs et aux bibliothèques. Résultat selon la ville: une capacité accrue d'intervention pour promouvoir une approche de la santé des populations. La ville insiste sur le fait que la participation à une activité de loisirs est le meilleur critère de santé physique et d'inclusion sociale. Et la ville se donne un rôle important dans la création de cette vision et de cette programmation intégrées. En partie ce rôle est de réussir une fusion administrative d'autant de services avec leurs différentes traditions, cultures de travail et formations; mais on peut objecter que le rôle de la ville n'est qu'un rôle administratif. Pourtant la ville ne se donne pas seulement le rôle de créer une vision intégrée des services, mais également de penser aux besoins de la nouvelle population ethno-culturelle et aux groupes "oubliés" du passé, les groupes marginalisés. La ville se donne ainsi un mandat d'équité et d'inclusion sociale en se préoccupant de la santé des populations. Ce travail de développement collectif se fait en partenariat avec les groupes communautaires et la ville se voit comme un acteur clé dans la revitalisation de cette vision.

Gatineau:

construire

la métropole

de l'Ouest

du Québec

La fusion à Gatineau a suivi d'environ un an celle d'Ottawa. Plusieurs analystes (Gilbert, 2001) ont fait remarquer que la fusion de Gatineau, comme ce fut le cas pour la mise en place de la Communauté urbaine de l'Outaouais, se voulait une réponse à celle d'Ottawa. Gatineau devait être un contrepoids québécois face à sa consœur ontarienne. C'est peut-être ce qui explique, en partie, le choix de calquer le modèle de fusion développé à Ottawa, un seul palier de gouvernement sans entités politiques inframunicipales, en refusant la formule des arrondissements retenue à Montréal et à Québec. Gatineau était en quelque sorte, et cela dès sa naissance, investit d'une mission, celle de s'affirmer face à Ottawa. Les élus municipaux se sont montrés plutôt d'accord 35

avec cette mIssIon puisqu'ils ont à maintes reprises fait savoir que la ville aspirait à devenir «la métropole de l'Ouest québécois ». Cet objectif de s'émanciper comme une métropole à part entière est la toile de fond de la construction de la nouvelle ville et le grand défi autour duquel les élus veulent faire converger les acteurs sociaux. Lors de l'élection du nouveau conseil, le candidat qui remporta la mairie a promis que les priorités de la nouvelle ville seraient définies par un exercice de planification stratégique auquel les citoyens seraient conviés. Les citoyens ont effectivement été appelés à participer à cet exercice animé par une Commission des choix stratégiques formée d'un mélange d'élus et d'intervenants de divers secteurs de la société. Sur le plan symbolique, cet exercice s'est donné comme slogan «Imagine ta ville» laissant ainsi entendre qu'il s'agissait bien d'un moment de création collective d'une nouvelle ville. Bien qu'il soit trop tôt pour se prononcer avec certitude sur les impacts de cet effort de prospective sur la gouvernance locale, il reste qu'il s'agit d'un exercice significatif qui a mobilisé beaucoup d'acteurs, autant privé que public et du secteur associatif, pour réfléchir aux orientations prioritaires qui devront guider la ville sur un horizon de 25 ans. À travers une diversité de processus publics, quatre orientations seront identifiées: "vers une harmonisation des

milieux naturels et bâtis It, vers un "développement économique, communautaireet culturel intégré It, " vers une mosaïque de villages urbains" et
"vers une gouvernance participative" 2003). (Commission des choix stratégiques,

La participation

citoyenne

La quatrième orientation «vers une gouvernance participative» est particulièrement intéressante puisqu'elle signifie un engagement de la ville de privilégier la participation de la population comme un axe de renouvellement de ses pratiques. Il serait tentant de voir cet engagement comme étant assez limité puisque porteur de changements superficiels de la gouvernance ; il s'inscrit en effet dans un discours très à la mode sur les bienfaits du partenariat. Le point de départ de cette gouvernance participative c'est le renforcement des mécanismes d'information et de consultation (Commission des choix stratégiques, 2003a, p. 4). L'engagement envers une plus grande participation citoyenne est tout d'abord celui d'une administration municipale qui se veut plus transparente et plus à l'écoute de sa population. Cependant, on peut facilement trouver des indications qui suggèrent que la portée de cette orientation stratégique pourrait devenir plus importante. Prenons par exemple les propos suivants tirés d'un document produit pour accompagner les discussions: 36

«La Ville de Gatineau s'imposera dans le peloton de tête des villes québécoises et nord-américaines d'importance comparable, en mobilisant au maximum tous les acteurs socioéconomiques que l'on retrouve sur son territoire, qu'il s'agisse de représentants d'organismes communautaires, de représentants institutionnels d'autres niveaux de gouvernement, de propriétaires fonciers ou de simples citoyens.» (Commission des choix stratégiques, 2003a, p. 4) À la lumière de ces propos, il semble bien que la participation des divers secteurs de la société soit jugée nécessaire. Gatineau semble déterminée à faire converger les forces vives présentes sur son territoire, y compris les citoyens et les divers secteurs associatifs, afin de s'affirmer comme une ville de premier plan, une métropole, du point de vue "économique, mais aussi culturel et social" .

Renforcement

de l'action municipale

En plus de l'engagement à favoriser une gouvernance participative, la planification stratégique identifie trois autres thématiques prioritaires: «vers une harmonisation des milieux naturels et bâtis»; «vers un développement économique, culturel et communautaire intégré» et «vers une mosaïque de villages urbains ». Ces thématiques, si elles s'appuient sur une mobilisation des forces vives, font aussi appel à un rôle significatif des leviers municipaux afin d'orienter ces forces. La première thématique, celle de l'harmonisation des milieux naturels avec les milieux bâtis s'appuie sur la présence d'espace verts nombreux et bien intégrés à l'urbanité, formant un atout exceptionnel notamment pour la qualité de vie des citoyens, mais également pour le développement économique (Commission des choix stratégiques, 2003). Cependant, cette intégration harmonieuse ne va pas de soi puisque « Gatineau présente plusieurs symptômes de l'étalement urbain et le milieu bâti dévoile de nombreuses cicatrices ». Dans ce contexte, la réalisation de cet objectif dépend d'une intervention des pouvoirs publics. Même perspective à propos de la thématique des «villages urbains» qui désignent les lieux d'appartenance des citoyens à l'intérieur de la nouvelle ville. Ces villages urbains existent déjà en partie et sont plus enracinés dans certains secteurs plus anciens. La ville a cependant un rôle clé à jouer dans le renforcement de ces villages urbains comme noyaux communautaires mais également dans le renforcement des infrastructures essentielles à la mise en réseaux de ces communautés de base (Commission des choix stratégiques, 2003). Cette thématique des "villages urbains" est intéressante aussi parce qu'elle signifie un rôle soutenu du gouvernement municipal dans la création d'un «sentiment d'appartenance à la ville nouvelle ». En effet, les «villages 37

urbains» ne sont pas les anciennes municipalités qui ont été fusionnées mais bien des communautés identitaires infra politiques. En participant à l'intégration de ces lieux de reconnaissance identitaire, la municipalité travaille aussi à construire une identification à la nouvelle ville.

Conclusion Notre analyse de l'agglomération d'Ottawa-Gatineau nous a permis d'y trouver des éléments d'un nouveau modèle de gouvemance. Contrairement à une perspective qui voudrait réduire les fusions à l'intérieur des agglomérations à de simples exercices de réorganisation administrative, les changements d'échelle territoriaux à Gatineau comme à Ottawa se sont révélés comme des moments de création politique. La mise en place de nouveaux découpages territoriaux calquant de plus près ceux des agglomérations urbaines a forcé une réflexion collective sur les priorités locales mais aussi sur les rapports entre le public et la société civile. L'étude des deux cas - Ottawa et Gatineau - souligne une nouvelle volonté suite aux fusions municipales, de s'attaquer aux grands dossiers sociaux avec une plus grande participation de la société civile.

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II. Fusions et regroupements municipaux au Canada et au Québec
Jean Cermakian Université du Québec à Trois-Rivières, Canada

La question des regroupements municipaux au Québec ne date pas d'hier. Mais elle a pris une importance considérable depuis l'adoption en 2000 de la «Loi 170» qui forçait un certain nombre de villes à se regrouper. Le Québec suivait en cela un précédent, celui du reste du Canada, notamment celui de l'Ontario et, dans une moindre mesure, ceux de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick. Avec l'élection d'un nouveau gouvernement en avril 2003, il existe maintenant la possibilité de défaire, en tout ou en partie, le processus de fusion amorcé il y a trois ans. L'objectif de cet article est de faire le point sur cette question qui constitue un dossier politique explosif en ce début de mandat d'un gouvernement dont le programme électoral ouvrait la voie au processus de défusion des villes nouvelles.

Les précédents

dans le reste du Canada

Les expériences de fusions municipales ont eu lieu dans le reste du Canada bien avant l'adoption de la Loi 170 au Québec. Elles se situaient dans des contextes géographiques variés, mais les gouvernements provinciaux avaient des orientations et des stratégies communes que l'on peut résumer en trois points: renforcement des agglomérations urbaines, consolidation des communautés rurales et renforcement des partenariats régionaux. Le premier de ces trois points est celui qui nous intéresse en rapport avec la question des fusions municipales. Plusieurs provinces ont principales agglomérations plusieurs municipalités. Les 1) une meilleure équité de l'agglomération urbaine; mis en place des politiques visant à renforcer leurs urbaines, grandes et moyennes, composées de objectifs de ces politiques sont principalement: fiscale entre les contribuables de tous les secteurs

2) une plus grande efficacité, à meilleur coût, dans la fourniture de services municipaux à la population, grâce aux économies d'échelle; 3) une meilleure coordination des opérations d'aménagement et de développement des territoires municipaux. Selon le degré de fragmentation initiale de chacune des agglomérations, le renforcement de celles-ci a été effectué soit en regroupant des municipalités, soit en renforçant une structure supramunicipale, soit en combinant ces deux approches (comme cela a été le cas plus récemment au Québec). La plupart des regroupements municipaux dans les autres provinces sont intervenus au cours des années 1990. Il y a aussi un précédent important, c'est celui de la mise en place de la Unicity de Winnipeg en janvier 1972, une mégaville qui regroupait les 12 municipalités préexistantes de l'ancien Conseil métropolitain du Grand Winnipeg. Trente ans avant la «Loi 170 », les citoyens de la capitale du Manitoba ont eu des débats semblables à ceux des Montréalais. Par exemple, la spécificité francophone de l'ancienne ville de Saint-Boniface a été diluée dans la mégaville, dont les anciennes municipalités sont devenues des arrondissements, avec une perte évidente d'autonomie. L'identité culturelle a été sacrifiée à la recherche d'une plus grande efficacité administrative et d'une optimisation des coûts des services aux citoyens. Au cours de la dernière décennie, c'est dans les provinces de l'Atlantique et en Ontario que le processus des fusions municipales s'est implanté puis accéléré. En Nouvelle-Écosse, les quatre municipalités du comté de Halifax ont été fusionnées en 1996 pour former la nouvelle municipalité du Grand Halifax. Au Nouveau-Brunswick, un processus semblable a abouti à la création des villes nouvelles de Saint John, Miramichi et Edmundston. À l'Île-du-PrinceÉdouard, l'agglomération de Charlottetown a vu le nombre de ses municipalités passer de 16 à 3 unités. Mais c'est en Ontario que le processus de fusions a été le plus spectaculaire. De juillet 1996 à janvier 2001, le nombre de municipalités est passé de 815 à 447 (une baisse de 45 %), tandis que le nombre d'élus municipaux (maires et conseillers) a été réduit de 4 586 à 2 804. Le processus de regroupement avait dans un premier temps abouti à la création de « municipalités régionales» (un processus entamé au cours de la période 19601980), comme celle d'Ottawa-Carleton. Au cours des dix dernières années, le processus a entraîné la création de mégavilles : en 1998, celle de Toronto (à partir des six municipalités de la Communauté urbaine de Toronto, le nombre d'élus municipaux passant de 107 à 45) et en 2001, avec la création des cinq villes nouvelles de Sudbury, Haldimand, Hamilton, Norfolk et Ottawa (au lieu des 34 municipalités préexistantes, le nombre d'élus municipaux passant de 254 à 64). Les gouvernements provinciaux du Canada ont privilégié les économies d'échelle et l'efficacité administrative dans le dossier des fusions municipales. 42

L'opération s'est faite au prix de la perte d'identité des citoyens à l'égard de leur ancienne municipalité et à l'encontre de ce que certains appellent «l'esprit de clocher », la conséquence de ce dernier étant une surenchère et une compétition excessive entre municipalités voisines.

Les fusions

municipales

au Québec

Le phénomène des fusions municipales n'est pas nouveau au Québec. Bien avant la «Loi 170 », au moins trois sortes de fusions ont eu lieu sur le territoire québécois: 1) en milieu rural, de nombreux regroupements entre villages et paroisses contigus (par exemple: Louiseville et Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup, en Mauricie) ; 2) en milieu urbain, des fusions entre villes voisines au sein d'une même région métropolitaine (par exemple: Rouyn-Noranda, Jonquière-ArvidaKénogami, Bagotville-Port Alfred, Montréal-Saint-Michel-Rivière des Prairies, Québec-Duberger-Les Saules) ; 3) quelques cas de fusions issues de lois ou de décrets et regroupant des territoires urbains et ruraux, certaines de ces fusions ayant provoqué de vives controverses. On pense notamment à l'application du concept «une île, une ville» pour la première fois avec la création de la ville de Laval en 1965, au regroupement de onze paroisses et villages pour former la ville de Bécancour à la même date, et à la fusion de Baie-Comeau et Hauterive sur la Côte-Nord en 1982. Enfin, sans aller aussi loin que la fusion, la création des Communautés urbaines de Montréal et de Québec en 1970 et de la Communauté régionale de l'Outaouais en 1980 permettait de mettre en commun des services essentiels tels que la sécurité publique, le transport en commun et le traitement des eaux. Les lois et décrets adoptés en 2000-2001 en matière de réorganisation municipale ont pour conséquence l'accélération d'un processus entamé depuis longtemps, et ce à partir d'une volonté politique inflexible dont a fait preuve le gouvernement du Parti québécois. Ce dernier en a payé le prix politique lors de sa défaite électorale du 14 avril dernier, même si la question des fusions municipales n'était pas le seul enjeu du scrutin. Il nous faut maintenant examiner les grandes lignes de la réforme mise en place au cours des trois dernières années. Selon les auteurs de la réorganisation municipale, cette dernière devait répondre à cinq objectifs: 1) assurer une répartition équitable du fardeau fiscal entre les contribuables; 43

2) se doter d'une vision commune du devenir des collectivités; 3) instaurer des conditions optimales de développement économique; 4) rendre le secteur municipal plus efficace en permettant un allègement du fardeau fiscal; 5) prendre en considération les objectifs de développement durable et d'aménagement du territoire, notamment pour contrer l'étalement urbain. Pour atteindre ces objectifs, le projet prévoyait deux axes d'intervention: le regroupement des municipalités locales et le renforcement des agglomérations urbaines et des municipalités régionales de comté (MRC). En fait, les fusions non volontaires ont abouti à la réduction du nombre de municipalités de 212 à 42. Elles ont notamment permis la mise en place des Communautés métropolitaines de Montréal Uanvier 2001) et de Québec Uanvier 2002), ainsi que la création de huit villes nouvelles de plus de 100 000 habitants, dont cinq suite à l'adoption du projet de loi 170 en décembre 2001 (Montréal, Québec, Longueuil, Lévis et Gatineau en janvier 2002) et quatre par décrets publiés en juillet 2001 (Sherbrooke et Trois-Rivières en janvier 2002, Saguenay en février 2002). Pour la première fois dans l'histoire des structures municipales au Québec, la réforme a permis de regrouper intégralement les territoires métropolitains des deux principales agglomérations québécoises: Montréal et Québec. Celle de Montréal compte 3,4 millions d'habitants dans 64 municipalités, celle de Québec comprend 690 000 habitants dans 26 municipalités. L'objectif de ces communautés est de prendre en charge à l'échelle régionale un certain nombre de compétences essentielles, notamment: le schéma d'aménagement et de développement du territoire, les orientations en matière de transport en commun métropolitain, la promotion économique nationale et internationale, la planification du développement socio-économique et environnemental, ainsi que la détermination et le financement des infrastructures et services à caractère métropolitain. Un tel programme paraît ambitieux (certains diront même utopique), et l'avenir nous dira jusqu'à quel point il est réalisable. Mais il est certain que dans un contexte de concurrence accrue (mondialisation et libreéchange continental obligent), la promotion économique de nos principaux pôles urbains ne peut se faire qu'à l'échelle métropolitaine. Le même constat vaut pour les huit villes nouvelles de plus de 100 000 habitants. Si l'on ajoute à celles-ci la ville de Laval (précurseur en matière de fusions municipales), on peut mesurer l'importance des neuf villes au moyen des données suivantes. Ces villes comptent pour : .53% de la population totale du Québec .60% de l'ensemble des emplois occupés au Québec .64% des dépenses municipales effectuées au Québec 44

.65% du produit intérieur brut québécois .72% des emplois de la «nouvelle économie» au Québec
Plusieurs de ces villes sont des capitales régionales (Gatineau, Saguenay, Sherbrooke, Trois-Rivières) dont le niveau de dynamisme économique et culturel aura un effet d'entraînement (positif ou négatif) sur l'ensemble des activités de leur région respective. Dans ce sens, la création des villes nouvelles est un pas dans la bonne direction. Les anciennes villes (maintenant fusionnées) avaient la fâcheuse habitude de se faire une compétition parfois déloyale, chacune se dotant d'un parc industriel, d'équipements sportifs ou culturels, de nouveaux secteurs domiciliaires, sans se soucier du gaspillage des fonds publics, des contraintes environnementales, de l'étalement urbain. Cependant, pour réussir, les villes nouvelles devront régler un certain nombre de problèmes nés du regroupement de ses composantes. Si l'on prend l'exemple de Trois-Rivières, son territoire regroupe six anciennes municipalités dont les populations variaient de 6 000 à 48 000 habitants, dont l'utilisation du sol allait de l'urbain/industriel au rural agro-forestier, en passant par le périurbain résidentiel/commercial (figure 1). En conformité avec la Loi sur l'aménagement et l'urbanisme (<< Loi 125 »), chacune de ces six municipalités avait son plan d'urbanisme, mais devait également respecter les grandes orientations du schéma d'aménagement adopté par la municipalité régionale de comté (MRC) de Francheville dont elles faisaient partie: un défi difficile, compte tenu de la dichotomie urbaine-rurale qui caractérisait le territoire de cette MRC. Depuis le 1er janvier 2002, la ville nouvelle de Trois-Rivières s'étend sur 290 km2 et mesure 26,7 Km par 16,5 km. Située entièrement sur la rive nord du Saint-Laurent, elle comporte peu d'obstacles naturels sur son territoire, si ce n'est la rivière Saint-Maurice qui coupe la nouvelle ville en deux. Contrairement aux villes nouvelles de Montréal, Québec, Longueuil et Lévis, le nouveau territoire trifluvien n'a pas été divisé en arrondissements (dont un certain nombre correspond au territoire d'anciennes municipalités fusionnées), mais en seize districts électoraux correspondant aux seize sièges de conseillers municipaux de la ville nouvelle. Chaque district porte un nom d'origine historique ou géographique qui le caractérise. Il est à noter qu'aucun document officiel de la ville (cartes, dépliants) ne comporte plus le nom des anciennes municipalités, même si les médias régionaux continuent d'en parler (<< secteurs» de Cap-de-la-Madeleine ou de Pointe-du-Lac, par exemple). Enfin, la nouvelle ville s'est dotée d'un slogan qui résume bien les ambitions de ses élus: « TroisRivières, une force nouvelle ». Même si la population semble très majoritairement favoriser cette nouvelle entité urbaine, les élus municipaux ont plusieurs défis à relever: sur une période de cinq ans, harmoniser les plans d'urbanisme des six anciennes municipalités.

.

45

. continuer à fournir aux citoyens des services municipaux de qualité au plus bas coût possible sans augmenter le fardeau fiscal. . intégrer les personnels dans six anciennes fonctions publiques
municipales, ainsi que les équipements (par exemple, les anciennes bibliothèques municipales). élaborer une vision intégrée de développement socio-économique.

. .harmoniser les toponymies locales (dédoublement des noms de rues). . et surtout, susciter un sentiment d'appartenance à la ville nouvelle au sein

d'une population qui s'identifie encore à ses racines locales. Il est bien évident que plus la taille de la ville nouvelle est grande, plus il est difficile pour les élus municipaux de relever l'ensemble de ces défis, d'où le potentiel élevé de mécontentement avec, à la limite, le rejet de la nouvelle structure.

Le dossier

des défusions

et les projets de lois 1 et 9

Depuis l'adoption de la «Loi 170» en décembre 2000, le Parti libéral du Québec avait inclus dans son programme la possibilité de revenir sur le processus de regroupement municipal, évoquant même la possibilité de revenir aux anciennes limites municipales. Après la victoire libérale du 14 avri12003, le nouveau ministre des Affaires municipales, Jean-Marc Fournier, présentait le 6 juin à l'Assemblée nationale le projet de loi N°. I «Loi relative à des propositions de réorganisations administratives de certaines municipalités et modifiant diverses dispositions législatives ». Le projet de loi proposait que toute municipalité visée puisse transmettre au ministre des Affaires municipales une proposition de réorganisation de l'administration de ses affaires afin d'améliorer son fonctionnement. La proposition ferait obligatoirement état des incidences financières et fiscales qu'elle comporterait. Le projet de loi accordait aux municipalités intéressées jusqu'au 1er octobre 2003 pour transmettre au ministre une résolution contenant cette proposition. Il conférait au ministre le pouvoir d'accorder un délai additionnel si les circonstances le justifiaient. Le projet de loi fixait au 31 décembre 2003 la date avant laquelle le ministre doit donner un avis écrit à la municipalité lui indiquant s'il entend ou non recommander au gouvernement les mesures législatives nécessaires pour donner suite à la proposition. Un second texte, le projet de loi N°.9, « Loi concernant la consultation des citoyens sur la réorganisation territoriale de certaines municipalités », a été déposé par le même ministre à l'Assemblée nationale le 17 juin 2003. Ce projet de loi oblige les 42 municipalités visées à ouvrir, à une date fixée par le gouvernement (peut-être janvier 2004 ?), un registre pendant cinq jours pour 46

recueillir dans chacune des anciennes villes, les signatures en faveur de la tenue d'un référendum. Si le seuil des 10% d'électeurs inscrits est atteint, le gouvernement commandera une étude sur les coûts de la défusion pour l'ensemble des secteurs de chacune des nouvelles villes. La firme choisie aura 60 jours pour livrer son étude au gouvernement. Toutes les études seront rendues publiques simultanément au moins 30 jours avant la tenue des référendums dont la date sera dévoilée au moins 45 jours avant le scrutin (ces derniers auraient lieu entre la mi-mai et la mi-juin 2004). Au terme d'un vote à majorité simple (50 % plus un des votants), en cas de défusion, une ancienne ville ne pourra pas se reconstituer comme avant. Elle devra respecter les compétences en matière de fiscalité d'agglomération, qui comprend notamment le service des incendies, la police, la gestion de l'eau, le transport collectif, la cour municipale, les ordures et le recyclage. Elle devra aussi contribuer à la « gestion des rues et des routes du réseau artériel », un nouveau concept. En outre, les villes défusionnées devront négocier avec les villes-centres le partage du financement du logement social, des infrastructures « supralocales », que la ville-centre définira, ainsi que le financement de toutes les compétences mises en commun. S'il n'y a pas d'entente,- ces accords apparaissent, à première vue, difficiles à conclure, c'est Québec qui tranchera. De plus, en défusion, les villes riches se verront imposer une péréquation par rapport aux villes dont la valeur foncière est moins élevée, selon la formule dite de « la richesse foncière uniformisée ». En gros, on évaluera la valeur foncière de toutes les villes pour appliquer, sur ces valeurs, un taux uniforme d'impôt foncier. Les villes qui afficheront un surplus verseront 15% de celui-ci aux villes qui montreront un déficit. Un tel processus risque de relancer deux types de conflits: 1) entre francophones et anglophones dans la région métropolitaine de Montréal; certains analystes allant même jusqu'à évoquer la possibilité d'une municipalité majoritairement anglophone comprenant les arrondissements de l'ouest de l'île de Montréal; 2) entre villes de banlieue plus riches et villes-centres plus démunies, un tel scénario s'appliquant à toutes les villes nouvelles. En outre, on pourrait assister à la renaissance de 1'«esprit de clocher », ce qui relancerait une compétition insensée entre municipalités voisines pour attirer les investissements et les créations d'emplois. L'alternative au retour en arrière serait une organisation municipale améliorée, avec, pour les plus grands centres, une plus grande autonomie administrative et budgétaire. C'est ce que proposait le maire de Montréal dans son projet de réorganisation municipale présenté aux médias le 15 août 2003 et auquel la réaction initiale du gouvernement du Québec a été favorable, ce projet s'inscrivant dans l'esprit de son projet de loi N°.1. Au moment où ces lignes sont écrites, début septembre 2003, il est difficile de prédire l'issue du processus. 47

Mais il est certain que l'année qui s'annonce sera mouvementée sur le plan municipal au Québec, si l'on en juge par les mémoires (pro et anti-défusions) présentés à la Commission parlementaire sur le projet de loi N°.9 dont les audiences ont débuté le 9 septembre 2003 à Québec.

Bibliographie
DESROCHERS, M. et BLAIS, P. (2002) Les interventions des provinces canadiennes en matière d'organisation municipale, Municipalité, janvier-février 2002 : 28-30. Association professionnel des géographes du Québec (2001) Dossier: la réforme municipale, Géographies, mai 200, pp. 1-45. Gouvernement du Québec, ministère des Affaires municipales et de la Métropole (2002) Les enjeux en matière de gouvernance et les initiatives provinciales, Québec, avril2001 (révisé en février 2002),49 p. Gouvernement du Québec, ministère des Affaires municipales et de la Métropole (2002) La réorganisation municipale, changer les façons de faire pour mieux servir les citoyens, Québec, avril 2001 (révisé en février 2002),39 p. Ville de Montréal (2003) Montréal, une ville à réussir ensemble. Modèle d'organisation, Montréal, août 2003, 67 p.

48

III. La reconstruction geopolitique de l'agglomération de Port-Gentil
Jules Djéki
Département de géographie, LAGRAC/CERGEP, Université de Libreville, Gabon

La présente contribution, qui s'appuie sur des observations spatialisées, tente de mettre l'accent sur la structuration territoriale afin de proposer un découpage et une réorganisation municipale de la ville de Port-Gentil en terme de reconstruction géopolitique. Celle-ci est d'abord territoriale puisqu'il s'agit d'une « analyse des portions d'espaces appropriés par des groupes sociaux, l'appréhension des mécanismes d'aménagement et de gestion de ces espaces, la prise en compte des comportements des acteurs» (Merenne Schumaker, 1997, citée par Gumuchian, 2000, p.404). Aussi, tout en relevant le fait que la ville de Port-Gentil est asphyxiée, parce qu'elle est encastrée dans une baie où les emprises au sol des activités industrielles se présentent comme un véritable obstacle au développement urbain, il est primordial de redéfinir une autre territorialité urbaine susceptible de prendre en compte tant les aspects sociaux, écologiques et économiques que les préoccupations des communautés citadines. Par ailleurs, nous pensons que la réalité insulaire ne peut être éludée; la reconstruction géopolitique à laquelle nous souscrivons permettra de dégager, à terme, un espace d'action où l'orientation d'une ville polynucléaire insulaire, centrée sur l'émergence et la consolidation de Noyaux Urbains Périphériques, apparaît comme une alternative crédible au développement urbain de la ville de Port-Gentil. Pour une approche pour tous... territoriale intégrée: une ville et un territoire

La reconstruction géopolitique qui fait présentement l'objet de notre propos et qui découle de ce qui précède, repose essentiellement sur une approche territoriale intégrée. Celle-ci inclut dans sa formulation quelques principes majeurs: le principe de globalité, de transversalité, de projet et de partenariat.

La ville doit être appréhendée comme une question centrale mais non exclusive, à travers un double regard; d'abord à l'interne et ensuite dans ses rapports avec l'arrière-pays, indispensable à sa propre survie. Il s'agit de favoriser une dynamique des territoires de l'action qui va de l'échelle intraurbaine avec ses trois niveaux, c'est-à-dire la commune, l'arrondissement et le quartier, jusqu'à l'échelle infra-urbaine qui prend en compte l'île, le delta et la région (Ie principe de globalité). La reconstruction géopolitique urbaine passe par la recherche permanente d'un réel équilibre entre toutes ses composantes territoriales en confrontant leurs conditions naturelles, leurs ressources, leur peuplement ainsi que leur développement économique et en abordant, de manière conjointe, les aspects liés au développement économique, social, culturel, voire environnemental (Ie principe de transversalité). L'emprise territoriale de tout projet nous semble un élément cardinal de réussite de celui-ci. C'est pourquoi le développement d'une stratégie visant la mise en place de projets fédérateurs aura la particularité de déboucher sur des résultats tangibles ayant des effets leviers sur le territoire urbain en y impliquant au maximum les communautés concernées (Ie principe de projet). L'analyse et la résolution des problèmes urbains doivent prendre en compte plusieurs paramètres, notamment les paramètres économiques, les paramètres culturels, les paramètres environnementaux et les paramètres historiques. Au regard des situations rencontrées, complexes pour la plupart, des négociations permanentes avec les différents acteurs qui oeuvrent pour la ville doivent permettre d'obtenir un engagement ferme et la signature d'ententes avec les organisations locales, nationales et internationales, par le biais d'un partenariat bien ciblé et échelonné sur plusieurs années (Ie principe de partenariat). Cependant, un dispositif économique ne peut être efficace que si l'on y ajoute un minimum de solidarité agissante entre toutes les composantes socioéconomiques pour que toutes les retombées de l'activité économique soient partagées par tous les paliers de la société, sous peine de voir une bonne partie de la population se marginaliser. Par ailleurs, la vigilance s'impose ici en terme de meilleure connaissance du milieu et surtout une gestion rationnelle des ressources qu'il recèle, afin d'en permettre leur renouvellement. L'attachement à la vigilance écologique est requis afin de protéger les écosystèmes et leurs habitats respectifs pour leur éviter des perturbations de toutes sortes, sources de déséquilibres. Port-Gentil entre terre et mer, le poids de l'histoire...

Peuplée d'à peine 100000 habitants, répartis en une quinzaine d'ethnies et une dizaine de nationalités, la ville de Port-Gentil a pris son essor dans le 50

contexte général des villes africaines et a été longtemps marquée par le fait colonial d'origine occidentale. La dimension économique, à l'origine de son ouverture au monde, a guidé et orienté son développement extraverti. Elle se présente aujourd'hui comme une ville écartelée entre un espace terrestre et maritime discontinus, une ville asphyxiée, voire exsangue qui traverse une double crise: l'amenuisement des ressources pétrolières consécutif à l'épuisement rapide des réserves pétrolières et la chute vertigineuse de la production, ainsi que la dépréciation des produits forestiers et la noncompétitivité de l'industrie nationale du bois. Enfin, elle reste encastrée dans un espace dont les réalités locales n'ont pas été souvent prises en compte et qui laisse entrevoir une organisation territoriale plutôt figée, avec une double tutelle administrative et politique aux contours mal définis: la commune et le département; la première étant incluse géographiquement dans la seconde. De ce qui précède, il ressort que la ville de Port-Gentil est encore marquée par le poids de l'histoire, de la géographie et des structures économiques, politiques, voire territoriales. En effet, le caractère écartelé de la ville reflète une territorialité urbaine composée par une succession d'espaces terrestres et maritimes qui subissent la loi des promoteurs industriels. Ces derniers, qui bénéficient de la complicité passive des acteurs politiques, sont maîtres du jeu dans la mesure où ils contribuent efficacement à la colonisation de sites diversifiés pour les besoins d'une «économie exportatrice », c'est-à-dire qui tourne le dos à la ville. L'appropriation du littoral et la colonisation du front de mer par les activités littorales et maritimes se traduit par un double enjeu: d'abord stratégique par un contrôle de l'île, voire des espaces centraux (la Plaine et le centre-ville), du delta et partant des populations; ensuite économique à travers l'exploitation et le contrôle de l'utilisation de l'espace maritime, des ressources halieutiques et pétrolières, ainsi que des échanges qui en découlent. Les espaces périphériques quant à eux se partagent entre vocation industrielle (littoral-nord et littoral-sud) et réserves foncières à l'ouest, avec le prolongement naturel de la Plaine, la zone de sécurité de l'aéroport et les emprises au sol liées au réseau de pipelines qui relie les différents puits de pétrole qui jalonnent l'île. L'urbanisation se traduit ici par une quête industrielle sans limites. Enfin, confinée dans ses limites classiques, dans la baie du cap Lopez, PortGentil apparaît aujourd'hui comme une ville saturée. N'occupant que le cinquième de la superficie de l'île et cédant les quatre cinquième à une autre collectivité locale, l'Assemblée départementale de Bendjé, la configuration actuelle de la ville de Port-Gentil suscite beaucoup d'interrogations quant à sa capacité de maîtriser son développement spatial. Meurtrie économiquement, négligée politiquement et socialement exsangue, la ville de Port-Gentil est comme asphyxiée: elle se résume par une juxtaposition de micro-territoires 51

composites, sans cohérence au niveau de leur ordonnancement, et qui tentent vainement d'assumer une urbanité largement compromise par les déséquilibres sociaux. Le caractère statique des structures municipales et la passivité des élus locaux ne permettent pas de rassurer des populations qui ont besoin d'un autre discours, celui de l'après-pétrole, c'est-à-dire un discours capable d'opérer une rupture avec un certain passé. Pourtant, en remontant le temps, du projet philippin des années soixantedix à la rénovation urbaine des années quatre-vingts, il y a lieu de relever deux occasions ratées, tant ces deux repères témoignent d'une double tentative de restauration de l'espace urbain port-gentillais. Ce que nous entendons par projet philippin se résume en une volonté du pouvoir central de doter la ville de PortGentil d'un outil moderne d'administration et de gestion d'une ville en plein essor. Une étude exhaustive, élaborée par la CDCP (Corporation of Development & Construction of Philippines), avait pour but de jeter les bases d'une planification urbaine étalée sur un demi-siècle (jusqu'en 2025). À cet effet, tout en tenant compte de l'existant, une projection de l'aménagement de sites et leur affectation à des activités spécifiques, moyennant un zoning approprié, la CDCP fixait ainsi le cadre futur du développement urbain de la ville dans son espace insulaire. Force est de constater que si l'étude en ellemême est allée à son terme, en revanche, aucun début d'exécution du projet n'a été enregistré. .. Toujours est-il que lorsque le gouvernement central amorce sa politique de rénovation urbaine, sur la formule des fêtes de l'indépendance tournantes, on pense alors à une prise de conscience du politique sur la question urbaine, question vitale dans la mesure où à cette époque, des signaux relatifs à la convergence des mouvements migratoires en direction des principaux centres urbains étaient déjà enregistrés. On peut tout de même retenir que la programmation de la fête était plus ou moins respectée au départ, mais la rénovation urbaine quant à elle prenait l'allure d'un saupoudrage sur la base de réalisations ponctuelles bien ciblées: construction d'un palais présidentiel dans chaque chef lieu de province, construction de casernes pour l'armée, la police et la gendarmerie, construction de quelques logements à caractère sociaux, pose de l'asphalte sur le réseau principal, construction d'édifices publics, etc. Le plan d'aménagement philippin qui était conçu pour servir de support aux travaux de rénovation urbaine n'a pas été exécuté... En faisant référence au projet philippin et aux fêtes tournantes, nous avons voulu évoquer une opportunité: penser l'aménagement urbain de la ville de Port-Gentil. Mais on peut remarquer que les gouvernants ne sont pas allés au bout de leur logique, si bien que l'élan des années soixante-dix et quatre-vingts s'est depuis estompé, pour faire place à une politique du laisser-faire, où la logique dirigiste des autorités locales et nationales se confond avec les stratégies 52

des autres acteurs, notamment les laissés-pour-compte, c'est-à-dire les bâtisseurs de la ville africaine au quotidien. En l'absence d'une véritable politique de la ville, l'État central, dans son statut d'État aménageur, semble davantage privilégier une «urbanisation festive» dont la finalité est de consolider ses propres infrastructures, au détriment d'un plan global visant une certaine cohérence pour le plus grand nombre de citadins. Ce constat d'échec commande qu'on s'interroge sur une telle démarche et nous conduit à apporter les éléments pouvant servir de correctifs nécessaires: la reconstruction géopolitique de l'agglomération port-gentillaise, au regard de ce qui précède, s'avère nécessaire et utile pour faire de l'espace urbain, qui attire près de 75 % de gabonais, une préoccupation nationale. Dans ce sens, l'arrimage de la ville à son espace insulaire est une donnée incontournable dans le processus d'urbanisation qui doit dériver sur une nouvelle territorialité urbaine. La péri-urbanisation revisitée: du rayon foncier urbain aux noyaux urbains périphériques, les contours de la nouvelle territorialité urbaine port-gentillaise pour une meilleure gouvemance municipale Partant de l'existant, c'est-à-dire de la configuration actuelle de la ville, l'accent sera mis sur les espaces périphériques. Ils présentent un aspect seminaturel pour la plupart et ont fait l'objet d'une occupation timide. Ce sont des lieux bien connus dans la mesure où ils sont facilement identifiables par leur dénomination. Par le passé, ils servaient d'espaces-transit, voire espace-refuge face aux péripéties de I'histoire mouvementée des côtes gabonaises. Trois composantes majeures constituent l'essentiel de la nouvelle territorialité urbaine: le rayon foncier urbain permet non seulement de délimiter le périmètre de la ville actuelle mais il joue également le rôle de poumon de la ville tant son occupation doit obéir à des considérations écologiques rigoureuses. Le noyau urbain périphérique se résume en une affectation de nouveaux sites à des fins d'urbanisation, sur la base d'une planification rationnelle et d'une spécialisation des espaces. Enfin, les sites d'intérêt écologiques complètent le dispositif et représentent des espaces d'expérimentation en vue de restaurer les écosystèmes, longtemps dégradés par l'action anthropique et l'activité industrielle.

Les contours de la nouvelle territorialité urbaine Une philosophie générale se dégage autour de l'idée « une ville, une île », c'est-à-dire la prise en compte de la dimension géographique dans le processus
53

de développement de la ville de Port-Gentil et ses environs. Tout en partant des acquis, il est possible de se projeter dans l'avenir en liant le destin de la ville de Port-Gentil à son insularité.

Le rayon foncier urbain (RFU) : une nécessité pour reconfigurer un espace urbain plus fonctionnel
La maîtrise de l'urbain passe par la mise en place d'un corridor qui permette de mieux circonscrire les limites communales actuelles. Ces dernières ne représentent qu'un intérêt d'ordre administratif; elles n'ont presque pas de marque au niveau de l'espace urbain. Tout en se rappelant que la ville de PortGentil s'est développée spatialement par le phénomène de la tache d'huile, il n'est plus possible d'imaginer un scénario identique de nos jours. C'est pourquoi la mise en place d'un rayon foncier urbain permet de résoudre le problème d'occupation anarchique des espaces urbains périphériques par les populations et de l'extension infinie de la ville. Dans ce contexte, le RFU a pour rôle premier d'assurer la transition avec le reste de l'île. Il peut être conçu dans un premier temps comme un no man's land où une place importante sera accordée à la nature et aux activités non polluantes. C'est également une manière de préserver les écosystèmes longtemps fragilisés par l'action anthropique en général et l'activité économique en particulier. Ériger un corridor tout autour de la ville actuelle c'est retenir le caractère saturé de l'espace urbain actuel et souligner le manque de réserves foncières. Le RFU se présente alors comme une barrière susceptible de réguler l'étalement urbain et son cortège de problèmes, notamment la difficulté de mettre à disposition des structures sociales communautaires d'accompagnement pour les populations qui se retrouvent éloignées des principaux centres d'activités. Le RFU s'impose ici comme une composante de la nouvelle territorialité urbaine dont les limites s'étendent jusqu'à l'espace insulaire. En réalité le RFU sera constitué d'un double corridor. Le premier sera érigé en «ceinture verte» c'est-à-dire un périmètre réservé aux activités traditionnelles pour la plupart agropastorales afin de permettre aux citadins épris du travail de la terre d'apporter leur contribution à un des aspects de la vie urbaine en Afrique. C'est aussi une occasion pour ces populations de renouer le lien avec leur terroir. Le second sera essentiellement conçu comme une « forêt classée ». Celle-ci devrait servir de cadre-laboratoire, à la lisière de la ceinture verte, pour expérimenter des ressources diverses, notamment horticoles et florales, susceptibles de s'adapter aux conditions physiogéographiques du milieu. C'est pour nous une manière de nous appuyer sur la recherche scientifique pour concevoir un autre type de développement urbain qui prend en 54

compte une dimension économique et sociale rationnelle parce que mieux contextualisée, dans la mesure où elle intègre les référents socioculturels locaux. Le noyau mieux urbain périphérique l'évolution

(NUP) : une nouvelle
spatiale

donne

pour

maîtriser

La périphérie a toujours été considérée comme une zone susceptible d'accueillir tous les rejets issus d'activités diverses. Aucune réglementation n'accompagne son occupation; il règne une certaine opacité quant au statut de ce vaste domaine foncier, administrativement sous la tutelle de l'Assemblée départementale de Bendjé, collectivité locale voisine de Port-Gentil. Mais dans le contexte local, une attention particulière doit lui être accordée; d'où l'idée d'envisager d'intégrer les espaces périphériques dans une nouvelle dynamique urbaine qui tient compte de l'insularité ambiante. On peut déjà relever dans la partie nord de l'île la présence d'anciens noyaux urbains dont l'émergence est plus ou moins liée aux activités économiques; il s'agit du Cap Lopez et de la Pointe Clairette. Le premier abrite le terminal pétrolier d'Elf-Gabon ainsi que la jetée servant de port d'exportation. Le second, quant à lui, représente le lieu de concentration des activités liées à la transformation du pétrole: c'est le domaine de la Société gabonaise de raffinage. Malgré leur aspect excentré, ces deux noyaux urbains périphériques sont étroitement liés à l'économie urbaine, même si aujourd'hui on observe une diversification à travers la présence d'une communauté de pêcheurs au cap Lopez et d'un port de plaisance à la pointe Clairette. La partie sud de l'île, en revanche, n'a pas bénéficié de toute l'attention nécessaire pour une meilleure valorisation de ses sites. Grosso modo, l'île Mandji peut être subdivisée en trois grandes composantes: le Nord, considéré comme la tête de pont du dispositif économique de la ville, le Centre avec le déploiement de l'espace urbain actuel et le Sud avec ses sites semi-naturels (Figure ). Par définition, le noyau a une position centrale. Dans notre cas, nous le situons dans une perspective dynamique comme origine, c'est-à-dire un point voire un lieu, autour duquel un tissu se développe; il s'agit pour nous de mettre en exergue le phénomène de diffusion (Brunet, 1992 p.321). Compte tenu des problèmes fonciers récurrents qui se posent aux populations, il nous semble opportun de faire du Centre une zone résidentielle prioritaire. Autrement dit, la dimension sociale que nous voulons mettre au cœur de notre démarche permet de mettre l'accent ici sur la fonction domiciliaire. La première couronne qui n'est autre que la périphérie intégrée englobe un espace réservé aux services de proximité. Ils sont en relation directe avec le 55

Centre, c'est-à-dire le lieu de concentration de la population. Tout ce qui s'y développe concourt au bien-être des populations, avec leur participation directe. La plupart des services à créer doivent être en rapport direct avec l'amélioration constante du cadre de vie. Succédant à la précédente, la périphérie non intégrée est essentiellement une zone d'activités. Il convient de distinguer deux types d'activités: les activités basiques et les activités diversifiées. Les premières relèvent de l'artisanat de production, tandis que les secondes appartiennent au secteur de la petite économie marchande. Enfin, la dernière zone fait place à des réserves foncières. Elles contribuent notamment à la stabilité environnementale en assurant une gestion rationnelle des écosystèmes. Il n'est pas sans intérêt de noter que la structure à quatre composantes ainsi présentée n'est pas figée; elle se veut dynamique. C'est pourquoi au gré des circonstances, des évolutions et des enjeux géopolitiques, les réajustements nécessaires seront apportés. Par cette démarche, nous nous écartons volontairement des approches normatives totalement déconnectées de tout contexte, et qui reposent sur une attitude technocratique. Nous accordons plutôt un intérêt à la capacité locale à entreprendre. Les sites d'intérêt écologiques milieux intermédiaires (SIE) ou la revalorisation des

Leur mise en place et leur évolution permettront de traiter les problèmes environnementaux sous l'angle de la conception de la « ville durable ». Pour ce faire, il convient d'orienter les solutions envisageables, du point de vue environnemental, sur la possibilité de faire de Port-Gentil, et par extension l'île Mandji, un petit laboratoire de technologies douces et d'éco-développement ; l'idée centrale étant le constant besoin de mieux harmoniser le développement urbain avec l'environnement. Il convient de privilégier la sauvegarde des milieux naturels sans pour autant les geler et les rendre inaccessibles. Autrement dit, il s'agit d'aménager ces milieux pour améliorer la vie urbaine. Dans un tout autre contexte, la création des SIE doit permettre la revitalisation des espaces naturels. Par ailleurs, nous voulons donner une orientation toute particulière aux SIE, c'est-à-dire une fonction polarisante qui doit leur permettre de générer des ressources environnementales indispensables pour améliorer le cadre de vie. En effet, un passé relativement récent nous renseigne que l'île Mandji, qui abrite la ville de Port-Gentil, renfermait de nombreuses espèces fauniques, forestières et florales. Non seulement elles étaient pour la plupart méconnues, elles ont 56

également été éliminées pour faire place à d'autres types d'activités, à caractère mercantile. Pour pallier ces insuffisances, il est souhaitable de mettre en place de nos jours une politique qui va dans le sens de protéger et favoriser la reproduction des espèces fauniques, forestières et florales. Elle consiste à prendre en compte la protection et le maintien de la biodiversité, en ayant à l'esprit que la protection s' app lique autant aux écosystèmes, aux processus écologiques qu'aux différentes espèces et leur variabilité génétique. Ainsi, RFU, NUP et SIE composent le nouveau dispositif que nous proposons pour permettre à la ville de Port-Gentil et son espace insulaire d'assumer une nouvelle territorialité urbaine mieux affirmée. Au-delà du poids de l'histoire où l'alternance des activités littorales et maritimes déclinait une fonction portuaire de premier plan, c'est d'un nouvel itinéraire, de Port-Gentil à l'île Mandji, donc un regard intérieur auquel on est convié et surtout d'une prise en compte de la dimension locale dans le processus de développement de la ville africaine. La gouvernance insulaire urbain municipale: vers un modèle polynucléaire

On entend par gouvernance le mode de régulation urbain qui exige une coordination entre l'État et la société civile, c'est-à-dire les institutions locales, les municipalités, les élites et les citoyens, etc. En d'autres termes, elle représente une synthèse démocratique de la participation des citoyens et la gestion des données scientifiques et rationnelles. La barrière juridique

Administrativement, l'île Mandji est subdivisée en deux collectivités locales distinctes: la commune, c'est-à-dire la ville de Port-Gentil et l'Assemblée Départementale de Bendjé. La première étant incluse dans la seconde. Un tel schéma pose un certain nombre de problèmes, d'autant plus qu'au-delà des périmètres de juridiction de chaque collectivité, on remarque que les structures économiques urbaines s'étendent du nord au sud de l'île. Cela conduit nécessairement à des réajustements à faire et deux scénarios sont possibles: d'une part, l'élargissement du domaine de juridiction de la commune à l'ensemble de l'île ou d'autre part, une cotutelle de l'espace insulaire. Nous ne retiendrons ici que le premier scénario dans un souci d'unité géographique et de cohérence face aux périmètres institutionnels inadaptés. Autrement dit, l'option polynucléaire insulaire que nous prônons s'accommode mieux des trois niveaux de compétence que nous avons retenus. 57

La gestion

territoriale

intégrée:

les territoires

de l'action

La mise en place d'un nouveau cadre géopolitique est nécessaire pour redonner à la municipalité la légitimité et le pouvoir requis pour délibérer et agir sur tout le territoire insulaire. La territorialité urbaine que nous envisageons doit être stratifiée, autour de trois composantes majeures qui correspondent à trois échelles spatiales. Municipalité, commune et quartier s'articulent comme les territoires sur lesquels doit reposer toute action visant la revalorisation des espaces construits et intermédiaires. Le niveau I est représenté par la municipalité selon la formule que nous avons retenue: une ville, une île. Considéré comme le niveau supérieur dans la hiérarchie municipale, l'espace insulaire par excellence, il a la responsabilité d'orienter la politique urbaine. En tant qu'échelle politique d'intervention, l'île Mandji est le domaine de prédilection du conseil municipal, appelé à se prononcer sur toutes les questions qui touchent à son développement. Ledit conseil est présidé par un maire, élu au suffrage universel. Notre préférence pour ce mode de désignation s'explique par le fait que c'est celui qui procure une réelle légitimité vis-à-vis de la population qui relève de son ressort politique. Le conseil municipal insulaire (CM!) est un organe délibérant composé des conseillers municipaux, élus démocratiquement, selon le scrutin proportionnel intégral, pour permettre une meilleure représentativité de toutes les sensibilités à tous les échelons. Le second niveau s'appuie sur l'existant, c'est-à-dire la commune actuelle. Il s'agit d'un héritage, voire d'un symbole qui nécessite des réaménagements pour rendre cet espace plus fonctionnel. Placé sous la tutelle d'un conseil communal et présidé par un maire, il exerce son autorité sur le périmètre urbain défini dans ses limites actuelles. Il a l'avantage d'intégrer en son sein tous les maires-adjoints ainsi que des commissions spécialisées qui sont animées par des conseillers communaux, issus du même mode de scrutin que celui de leurs homologues du niveau précédent. Il faut ajouter que la commune est subdivisée en arrondissements et le conseil est présidé par un maire-délégué, principal coordonnateur du bureau d'arrondissement dont la mission première est de rapprocher la municipalité de ses administrés. L'arrondissement renferme essentiellement des structures déconcentrées de la municipalité. Le quartier, en tant qu'élément clé du niveau 3 représente l'unité territoriale de base sur laquelle repose la représentation sociale urbaine. Il sert de support à tout aménagement ainsi qu'à l'organisation sociale. Sur le plan politique, le conseil de quartier est un organe à caractère fédératif, qui intègre différents comités dont la mission première consiste à faire participer toutes les composantes sociales à la réflexion sur l'évolution de chaque quartier. Tous ces comités se définissent comme des comités de concertation, et regroupent des catégories sociales diverses qui peuvent s'organiser soit par génération 58

(notables, sages, etc.) soit par sexe, voire tranche d'âge (femmes, jeunes, etc.). Leur représentation au sein du conseil de quartier se fait démocratiquement, c'est-à-dire par voie élective, selon des critères bien définis et qui tiennent compte du lieu de résidence, de l'ancienneté dans le quartier, de la participation aux activités municipales, etc. L'élection du chef de quartier (CDQ), qui assume également les fonctions de président du conseil de quartier, doit se faire au suffrage universel; en revanche, celle des autres membres doit relever du scrutin uninominal. L'introduction du mode d'élection démocratique à ce niveau est un gage de crédibilité et peut permettre de provoquer une adhésion des citoyens, donc leur participation si indispensable au bon fonctionnement des institutions municipales et locales.

Conclusion
En définitive, l'alternative politique évoquée ici s'articule autour d'une réorganisation du territoire municipal et d'une construction démocratique susceptibles de contribuer à créer la dynamique tant souhaitée au niveau des populations dont la participation aux processus décisionnels est à rechercher par tous les moyens légaux; quitte à institutionnaliser l'implication des uns et des autres au niveau des organes de fonctionnement municipaux, à travers les différentes échelles territoriales. La «nouvelle ville africaine» ne peut se permettre une non-adhésion des populations locales, sous peine d'entretenir des conflits permanents aux conséquences néfastes pour la cohésion sociale et spatiale. À la lumière du cas port-gentillais, les territoires de l'action ainsi définis contribueront à mieux circonscrire les politiques urbaines et la maîtrise de l'évolution spatiale urbaine.

Bibliographie
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