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Villes ouvrières

240 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296198166
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VILLES OUVRIERES 1900-1950

Dans la Collection

«

Villes et Entreprises»

Michèle ODEYÉ-FINZI, Les Associations en villes africaines. Dakar-Brazzaville, 1985. Martine CAMACHO, Les Poubelles de la survie. La décharge municipale de Tananarive, 1986. Alain MAHARAUX, L'Industrie au Mali, 1986. Collectif, Nourrir les villes en Afrique sub-saharienne, 1986. Guy MAINET, Douala. Croissance et servitudes, 1986. J.-C. WILLAME, Zaïre. L'ÉpoPée d'Inga. Chronique d'une prédation industrielle, 1986. P. van DUK, Burkina Faso. Le Secteur informel de Ouagadougou. P. van DUK, Sénégal. Le Secteur informel de Dakar, 1986. A. DURAND-LASSERVE, L'Exclusion des pauvres dans les villes du Tiers-Monde. Accès au sol e au logement, 1986. Collectif, Droit de Cité. A la rencontre des habitants des banlieues délaissées, 1986. Marc NOLHIER, Construire en plâtre, 1986. R. CORDONNIER, Femmes africaines et commerce, 1987. Collectif, Économie de la construction au Maroc, 1987. Charles GOLDBLUM, Métropoles de l'Asie du Sud-Est. Stratégie urbaines et politiques du logement, 1987. Collectif, Économie de la construction au Caire, 1987. Sdi BOUBÉKEUR, Économie de la construction à Tunis, 1987. Collectif, Production de l 'habitat à Antananarivo, 1987. Collectif, Économie de la construction à Nouakchot, 1987. Collectif, Économie de la construction à Kinsbasha, 1987. M. COLOMBART-PROUT, A. ROLAND, M. TITECAT, Économie de la construction à Abidian, 1987.

" VILLES OUVRIERES 1900-1950

Michel Coste Alain Cottereau Françoise Cribier Marianne Debouzy Alain Faure Annie Fourcaut Nancy Green Susanna Magri Gérard Noiriel Claude Pennetier Catherine Rhein Georges Ribeill Christian Topalov Nathalie Viet- Depaule

Susanna

Textes réunis par Magri et Christian

Topalov

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0563-0

Le séminaire qui est à l'origine de cet ouvrage s'est tenu au Centre de Sociologie Urbaine en 1986-1987 et était animé par Susanna Magri et Christian Topalov. Il a bénéficié de l'appui de la Délégation à la Recherche et à l'Innovation du Ministère de l'Urbanisme, du Logement et des Transports, et a été aimablement accueilli dans les locaux du Groupe de Recherches Energie Technologie Société de l'EDF. Nous remercions Michel Marié, Michel Le Manchet et Hélène Meynaud pour ces concours, ainsi que Maud Fontaine sans la collaboration de laquelle l'organisation du séminaire et la mise au point des textes qui en sont issus n'auraient pas été possibles.

SOMMAIRE
Introduction. ................................................. 11 17

Susanna Magri et Christian Topalov . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pratiques ouvrières et changements structurels dans l'espace des grandes villes du premier XXe siècle. Quelques hypothèses de recherche Alain Cottereau Problèmes l'exemple Bretagne .................................... ...... de conceptualisation comparative de l'industrialisation: des ouvriers de la chaussure en France et en Grande-

.

41

Nancy Green ........................................... Quartier et travail: les immigrés juifs dans le Marais et derrière les machines à coudre, 1900-1939 Alain Faure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . « Nous travaillons 10 heures par jour, plus le chemin ». Les déplacements de travail chez les ouvriers parisiens, 1880-1914

83

93

Françoise Cribier .............. .......................... Le logement d'une génération de jeunes parisiens à l'époque du Front populaire Michel Coste Les métallos: panSIenne
Annie

109

............................................ une génération de pionniers de la proche banlieue

127

Fourcaut ............................................... Loger la classe ouvrière en banlieue parisienne dans l'entre-deuxguerres: l'exemple de la Cité Pax à Bagneux

143.

Georges Ribeill ....................................... Politiques et pratiques sociales du logement dans les Compagnies de chemin de fer

155

9

Gérard Noiriel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les espaces de l'immigration ouvrière, 1880-1930 Marianne Debouzy . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Nomadisme et classe ouvrière aux États-Unis à la fin du XIX' siècle Catherine Rhein.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Structures d'emploi et marchés du travail dans l'agglomération parisienne au cours de l'entre-deux-guerres Claude Pennetier et Nathalie Viet-Depaule . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les ouvriers entre les deux guerres dans le département de la Seine et leur représentation politique. Esquisses typologiques Présentation des auteurs ................................

171 187

201

219

237

10

INTRODUCTION
A quoi bon réfléchir sur un monde qui est en train de disparaître? Dans les métropoles d'Occident, les banlieues industrielles deviennent des friches que parsèment les cités de la « nouvelle pauvreté ", tandis que les couches moyennes poursuivent leur conquête des quartiers populaires traditionnels. Du même coup, se délabrent les formes d'expression collective les plus visibles qu'avait forgées le peuple de ces villes. Voyez par exemple l'agglomération parisienne, où la « banlieue rouge" est progressivement rayée de la carte. Ce livre traite donc de l'expérience qu'un groupe social aujourd'hui profondément transformé a eue d'espaces devenus méconnaissables. Il n'est sans doute pas inutile de dire quelques mots des raisons que l'on peut avoir d'étudier maintenant la vie ouvrière dans les grandes villes du premier siècle, et de l'aborder dans les termes où elle l'est ici. Les objets d'histoire que nous inventons en disent autant sur aujourd'hui

xx.

que

sur les époques

où nous

allons

les découper.

Si l'histoire

sociale

-

disci-

pline importée somme toute récemment d'Outre-Manche et jusqu'ici implantée surtout chez les spécialistes du XIX. siècle - déborde peu à peu sur notre siècle finissant, ce n'est pas seulement que les archives s'ouvrent et que le bornage de nouveaux territoires est nécessaire au système académique. C'est peut-être aussi que depuis le milieu des années 1970 nos contemporains ont le sentiment de vivre une époque de rupture. Les étiquettes pour la qualifier ne manquent pas, et chacun recherche dans le mouvement d'un passé encore très proche les clefs du présent. Les débats dont ce livre est issu ne font pas exception. Au crépuscule d'une période historique, ils se tournent vers l'aube de celle-ci. Ils proposent des éléments pour mieux comprendre comment, en même temps que se sont constituées les grandes métropoles industrielles de la première moitié de ce siècle, s'y est affirmée une forte identité ouvrière et populaire, dans la vie quotidienne comme dans les institutions. Le principal terrain d'enquête est l'agglomération de Paris, mais des échappées sont aussi proposées sur d'autres villes et d'autres pays, invitant à la réflexion comparative. Ce recueil peut ainsi aider à mieux prendre la mesure du mythe et de la réalité dans la représentation de la grande ville dont nous avons hérité, et par conséquent dans l'image que nous avons de ses changements en cours. Il invite en même temps à s'interroger sur la part de la continuité et des ruptures dans les expériences quotidiennes d'un groupe social dont la diversité sera ici fortement soulignée, bousculant l'image d'uniformité qui en est souvent donnée. 11

Ni en France, ni dans les autres pays où des recherches semblables sont conduites, la question ainsi posée n'est purement académique. L'histoire sociale comme histoire des gens ordinaires n'a pas quarante ans. Héritant de cette jeune tradition, une génération de chercheurs, nés après la guerre et au travail depuis les dernières années du cycle long de conflictualité sociale qui culmine en 1968, se sont penchés sur la classe ouvrière pour comprendre comment s'était constitué un groupe social qui leur apparaissait comme une force immense, et ceci d'autant plus qu'en règle générale ils lui étaient étrangers. Ainsi, beaucoup d'entre eux se sont orientés vers l'étude des structures de l'usine et de la ville capitalistes, de l'implantation du parti communiste dans les banlieues, des femmes au travail, ou de la résistance ouvrière au quotidien. C'est peut-être parce qu'ils ont cela en commun que les auteurs de ce livre ont su se rencontrer en négligeant les frontières académiques, et sans avoir besoin du patronage de leurs maîtres. Cette génération là, toutefois, ne pouvait partager la vision du progrès, ou du changement historique, qui avait animé la précédente, formée dans la guerre et la reconstruction. Une époque peu épique ne peut que produire une histoire sans épopée. En France, dès les années 1970, un tournant avait été pris par quelques pionniers de l'histoire sociale. Il conduisait à cesser de privilégier l'étude des organisations ouvrières, des mouvements éollectifs les plus visibles ou de la scène politique, pour entreprendre celle des gens ordinaires et de leur expérience. Comme chez E.P. Thompson et E.J. Hobsbawm, qui avaient opéré cette rupture plus de dix ans auparavant en Grande-Bretagne, l'étude du quotidien était alors étroitement articulée à celles de ses conditions structurelles et de l'action collective dont il était parfois le terreau. En d'autres termes, les hommes et les femmes dont on voulait faire l'histoire étaient regardés comme partageant une position commune malgré leur infinie diversité, celle d'artisans, d'ouvriers, d'employés travaillant pour autrui dans une société de classes. Les présupposés théoriques de la démarche restaient généralement implicites, et les emprunts aux autres sciences humaines silencieux. Ce n'est

pas un mince paradoxe que prévale aujourd'hui en France ce dédain des

«

abs-

tractions », alors que parmi les historiens anglo-saxons, le débat d'idées ne s'est jamais caché derrière les nécessaires prudences empiriques. En ces années 1980, tandis que l'on nous somme de mettre ensemble au panier Marx, LéviStrauss, Foucault et quelques autres, l'histoire du quotidien peut facilement tourner à l'anecdote, dont raffolent les libraires. Les essais qui composent le présent recueil tentent au contraire de tenir ensemble l'histoire des structures sociales et celle de l'expérience quotidienne. La vie ouvrière est abordée ici comme inscrite dans des rapports sociaux, et d'abord ceux qui organisent le travail et l'espace. Dans l'un comme dans l'autre registre, les groupes ouvriers, les groupes populaires, sont en relation étroite avec le reste de la société, en particulier avec ceux qui dirigent leur travail et ceux qui produisent la ville où ils vivent. On observera que les textes qui suivent remettent implicitement en cause les hypothèses du culturalisme populiste né dans les années 1950. Celui-ci opposait son regard à l'idéologie que faisaient fleurir les Trente Glorieuses. A une époque où l'on annonçait l'effacement des différences sociales par l'accès à l'abondance, la culture de masse, l'éducation et l'État providence, il rap12

pelait opiniâtre ment qu'il existait toujours une expérience du travail, de la ville, du pouvoir, particulière au peuple et au monde ouvrier. Il ne manquait pas d'arguments empiriques pour décrire les quartiers ouvriers comme des isolats, les usines solidement syndiquées ou les municipalités « ouvrières" comme des forteresses. Cette ligne d'analyse, qui n'était nullement particulière aux sciences sociales françaises, a su montrer comment, par la superposition d'une identité de condition et d'un espace, peuvent se former un « nous» qui s'oppose à « eux" et ainsi des identités de groupe solides pour toute une période historique. Mais il faut bien admettre qu'une telle représentation n'est pas nécessairement innocente. Elle a la force de la nostalgie, celle du réalisme poétique de vingt ans de cinéma français à partir du Front populaire. Gabin, Arletty, les pavés mouillés de la place - reconstituée en studio - de « Le jour se social et ses premières enquêtes de quartier qui lève ". Le catholicisme furent sans doute pour la sociologie urbaine française ce qu'a été auparavant l'école de Chicago pour l'américaine -, le Parti communiste français et ses municipalités, plus tard l'extrême gauche et ses établissements, autant de courants qui s'alimentaient de cette vision populiste de l'espace ouvrier, et contribuaient à la renforcer. Cependant la réalité est loin d'y correspondre. Que l'on renonce au mythe pour se pencher sur les pratiques individuèlles et de groupe, comme tout un courant de recherche a désormais entrepris de le faire, et il apparaîtra que les ouvriers ont été de part en part dans la société, qu'ils constituent des groupes hétérogènes, que leurs espaces urbains et leurs parcours dans la ville sont différents. Le présent ouvrage s'inscrit dans cette ligne d'analyse. Les auteurs, soucieux de faire la part des choix qui président aux mobilités professionnelles et spatiales, n'insistent pas moins sur les contraintes qui pèsent sur les pratiques ouvrières, qu'il s'agisse des structures et des formes de l'emploi, de l'évolution de l'organisation du travail, de celle des structures urbaines. Mises en acte par les politiques du patronat et des pouvoirs publics, ces contraintes ne se présentent pas de la même façon pour les divers groupes ouvriers et ne rencontrent pas les mêmes formes de résistance. Alain Cottereau en discute la nature, à propos du cas des ouvriers de la chaussure, et montre que la forme même d'industrialisation dépend de l'interaction entre la pression patronale à la productivité et les pratiques ouvrières. Les « structures" apparaissent alors comme le résultat stabilisé de conflits passés et présents. De la même façon, la pluralité des parcours ouvriers et celle des espaces où ils se polarisent, sont d'abord le résultat de rapports de forces variables

-

dans lesquels la

«

marge de manœuvre"

ouvrière est plus ou moins grande.

Celle-ci est infime pour les immigrés, comme le montrent Gérard Noiriel qui étudie le cas français, et Marianne Debouzy qui analyse le nomadisme ouvrier aux États-Unis à la fin du siècle dernier. Les politiques du logement des employeurs façonnent les nouveaux espaces résidentiels d'une partie des travailleurs, contribuant à la formation d'un habitat « rationalisé" et « moderne" pour les plus qualifiés. Mais elles aboutissent à des résultats contradictoires: au renforcement de l'intégration corporative dans le cas des cités de cheminots étudiées par Georges Ribeill, à une forte résistance opposée par les locataires ouvriers à la société gestion13

naire dans le cas de la cité de la banlieue pansIenne étudiée par Annie Fourcaut. Les mobilités résidentielles dépendent largement des qualifications et des itinéraires professionnels. Or, pour saisir ce lien, l'unité d'analyse pertinente n'est pas l'individu mais la famille. Au sein de celle-ci et au cours de la vie peuvent en effet se mêler et se succéder des métiers variés, ceux de l'atelier et ceux du commerce, ceux de l'usine et ceux du bureau. Catherine Rhein montre cette fluidité en étudiant les marchés de l'emploi dans l'agglomération parisienne de l'entre-deux-guerres. Le quartier lui-même, par la nature des emplois et les opportunités de logement qu'il offre, par sa morphologie sociale, contribue à façonner les parcours résidentiels. Nancy Green et Michel Coste saisissent la formation de deux quartiers à dominante fortement ouvrière et néanmoins très contrastés: l'un dans le vieux centre de Paris, peuplé par les travailleurs immigrés juifs d'Europe orientale, l'autre dans une banlieue nouvelle où viennent se fixer

entre les deux guerres les

«

métallos n. Alain Faure et Françoise Cribier s'atta-

chent pour leur part à retracer des itinéraires de groupes dans l'espace plus vaste de l'agglomération, avant et après la Première Guerre mondiale respectivement. Le premier fait ressortir les différences qui tiennent aux métiers et aux structures des entreprises dont la marque sur l'espace est très forte, la seconde celles qui séparent les immigrants récents de la génération plus tôt fixée dans la capitale. Enfin, la diversité spatiale de la classe ouvrière de la banlieue parisienne, la plus ou moins grande hétérogénéité sociale des communes où elle se fixe, sont étudiées par Claude Pennetier et Nathalie Viet-Depaule comme des conditions de son action politique. Attachés à rendre compte de la variation des modes de représentation au niveau municipal, ils montrent que le rapport entre électeurs et élus que les institutions locales instaurent peut aussi relever d'une différence d'appartenance sociale. Ces essais résultent de recherches faites dans le cadre de disciplines diverses, histoire, géographie sociale, sociologie, et discutées dans un séminaire tenu en commun. De ce point de vue, l'ouvrage que l'on va lire se voudrait une tentative, qui n'est heureusement pas unique. L'histoire sociale du xxe siècle reste en effet un enjeu entre les spécialités qui se partagent le champ universitaire, et les obstacles ne manquent pas à leur collaboration, en premier lieu les règles du jeu académique, solidement intériorisées par chacun d'entre nous. Cependant, il est apparu que des chercheurs de disciplines diverses peuvent se rencontrer dès lors qu'ils partagent un certain nombre de questions communes. Cette remarque vaut peut-être particulièrement pour le passé proche, terrain de rencontre. Ici, en effet, les lignes de démarcation se brouillent. Les techniques de recherche ne sont plus seulement celles par lesquelles les historiens marquent leur différence. Au-delà de la plongée dans les archives, les entretiens auprès de témoins, l'analyse de documents imprimés, celle des données collectées par les machines à observer qui se multiplient depuis la fin du siècle dernier, sont autant de moyens d'investigation communs des sciences sociales. En outre, les objets des uns et des autres sont les mêmes et les démarches se rapprochent. Ainsi, la géographie sociale remonte le cours du temps, étudie la géologie des sédiments et des séismes qui ont façonné le pay14

sage physique et social qui s'offre aujourd'hui à notre regard. Les historiens comme les géographes, dans leur effort pour I:Qettre au jour des processus sociaux, se trouvent souvent utiliser des concepts issus de la sociologie. L'éclectisme de ces emprunts surprend parfois des sociologues qui, de leur côté, ont entrepris d'étudier le passé, tentative salubre pour instaurer une distance avec les évidences du sens commun contemporain, peut-être le plus radical des dangers qui menacent leur discours. Si l'histoire sociale du xx. siècle est un lieu de rencontre des disciplines, c'est aussi pour une autre raison. Les sciences sociales ne sont pas toutes neuves, ni les enquêtes et statistiques qu'elles ont contribué à construire. Nées avec ce siècle dans leur version moderne, elles sont contemporaines des objets que nous voulons saisir aujourd'hui, et qui se trouvent ainsi venir au monde non seulement dans un discours indigène comme tout fait social -, mais aussi dans un discours savant. De celui-ci, les recherches actuelles peuventelles se déprendre? Découpées et articulées les unes aux autres autrement qu'aujourd'hui, produits de l'action réformatrice et productrices de discours qui ont contribué à façonner les représentations, les sciences sociales d'hier déjouent la topographie éphèmère de celles d'aujourd'hui.

-

S.M.

et C.T.

15

PRATIQUES OUVRIÈRES ET CHANGEMENTS STRUCTURELS DANS L'ESPACE DES GRANDES VILLES DU PREMIER XX. SIÈCLE. QUELQUES HYPOTHÈSES DE RECHERCHE

Susanna

Magri,

Christian

Topalov

Est-il pertinent d'étudier la vie ouvrière à partir de son inscription dans l'espace 1 ? Nombreux sont les travaux qui se dispensent de poser la question. Sans doute les divisions traditionnelles entre une histoire du travail, une histoire de la famille et de la sociabilité et une histoire de l'urbanisation sont de plus en plus fréquemment remises en cause en pratique. Elles restent néanmoins solides. Nous voudrions montrer ici qu'elles constituent un obstacle à la recherche, et suggérer qu'une des voies pour le surmonter peut être une approche de la vie ouvrière par ses relations avec les espaces dans lesquels elle se déroule.

Travail,

quartier

et mouvements

sociaux

du premier

après-guerre

Pour aborder la question, nous partirons d'une étude que James Cronin a consacrée aux mouvements sociaux qui ont suivi la Première Guerre mondiale dans plusieurs pays d'Europe occidentale 2. En traitant d'une conjoncture particulière, cet article a en effet pour thème central les rapports entre vie ouvrière et espaces. La démarche comparative qui l'anime comporte sans doute un risque, celui d'une généralisation excessive à partir de situations très diverses et d'un propos qui se situerait trop loin du matériel empirique. 17

Mais, en même temps, elle invite à reconnaître des tendances structurelles communes à différents pays, ou plus précisément à différentes villes, par rapport auxquelles on peut situer plus correctement les spécificités locales. Après tout, les monographies, si nécessaires en histoire sociale, reposent aussi de façon explicite ou implicite sur des modèles d'évolution. Cronin nous en propose un, discutons-le. Cet auteur fait l'hypothèse que les événements de 1917-1920, qui surviennent simultanément dans de nombreuses villes européennes, sont des révélateurs d'un processus à long terme de « re-formation" des classes ouvrières des pays concernés. Les mouvements sociaux de la période auraient des caractéristiques communes parce qu'ils ont des conditions communes, d'un côté dans le procès de travail et ses transformations, de l'autre dans l'espace urbain. On constate en effet que ces mouvements sont simultanés, massifs et marqués par une nette radicalisation des catégories ouvrières qui y sont engagées. Qu'ils se produisent au même moment tient sans doute à une conjoncture bien particulière, celle héritée de la guerre elle-même, de la boucherie, des espérances nées à l'Est, du discrédit des classes dirigeantes et des difficultés de la vie quotidienne au cours du conflit. Mais la conjoncture n'explique certainement pas tout, car ces mouvements présentent une forte continuité avec la conflictualité sociale déjà élevée qui pouvait être observée avant 1914, en particulier à partir du début des années 1910. Ils sont massifs: les grèves, notamment, sont très largement suivies dans les industries concernées. Que l'on pense au cas parisien: en juin 1919 dans le département de la Seine, on compte 160 000 grévistes dans la métallurgie, ce qui correspond à environ 60 % du personnel des établissements de cette industrie 3. En outre, ces mouvements sociaux prennent parfois un tour insurrectionnel. Que ce soit ou non le cas, ils trouvent une expression institutionnelle dans la croissance extrêmement rapide des effectifs des syndicats et des partis ouvriers, ainsi que des suffrages qui se portent sur ceux-ci. Quant au caractère radical de ces mouvements, ce qui compte, c'est-à-dire ce qui semble menacer ou faire trembler les classes dirigeantes, ce n'est pas tant les slogans et les revendications, qui varient considérablement d'un pays à l'autre - que l'on pense au contraste entre l'Italie du nord et l'Angleterre -, mais bien plutôt le niveau élevé de la combativité ouvrière. On constate enfin que dans tous les pays, les travailleurs les plus actifs sont alors les métallurgistes : une catégorie ouvrière qui était au centre de l'effort de guerre et de l'industrie d'armement et dont on sait que les salaires réels avaient généralement augmenté au cours du conflit. Comment interpréter les caractéristiques de ces mouvements, et comment comprendre le rôle particulier que les métallurgistes y ont joué? Selon l'hypothèse proposée par Cronin, ces événements trouvent leur racine dans les transformations structurelles qui ont commencé dans les années 1890 et se sont développées de façon accélérée au cours du conflit. Ces transformations auraient entraîné une « reconstitution" de la classe ouvrière, avec l'apparition à la fois d'un nouveau type d'industrie et d'un nouveau type de quartier ouvrier4. Cet ensemble cumulé de changements, visibles d'abord au niveau local dans l'organisation de la production et dans la nature des communautés ouvrières, aurait renforcé la capacité des ouvriers à agir collectivement et à transformer leur mécontentement en activité militante. 18

Dans quelles industries ces changements se produisent-ils? Pour l'essentiel, dans une partie des secteurs moteurs de la croissance depuis le dernier

quart du siècle précédent, ceux qu'a fait naître ou a remodelé la

«

seconde

révolution industrielle» : la construction mécanique - notamment les secteurs liés aux chemins de fer, au cycle, à l'armement, dans une moindre mesure à la machine-outil -, la construction électrique, la chimie 5. Contrairement à une historiographie longtemps dominante, en particulier depuis les travaux de Braverman, des recherches récentes ont mis en doute l'importance de la mécanisation de ces secteurs dans la période qui précède 1914 et même au-delà 6. Il n'en reste pas moins que ces industries connaissent depuis la Grande Dépression des années 1880 et 1890 de profondes transformations des procès de travail, des formes d'organisation industrielle et des techniques d'utilisation et de contrôle de la main-d'œuvre 7. Qu'ils s'accompagnent ou non d'une tendance à la mécanisation, ces changements ont pour caractéristique principale de mettre en cause le rôle central traditionnel des ouvriers de métier - qui, d'ailleurs, résistent, comme lors de la grève Renault en 1913. Dans une mesure variable selon les cas, ils font naître une nouvelle force de travail: l'ouvrier semi-qualifié sur machine. Cette catégorie, en effet, a été particulièrement touchée par les effets de la mobilisation industrielle. Pendant la guerre, la rationalisation du travail a été plus rapide qu'ailleurs dans les entreprises métallurgiques, avec la suspension des normes de travail conquises antérieurement par les ouvriers de métier et avec la substitution des femmes et des ouvriers semi-qualifiés aux qùalifiés. Il faut souligner que cette rationalisation n'a pas toujours pris la forme de changements techniques majeurs: un contrôle plus étroit des procès de travail, une accélération des cadences, une suppression systématique des gaspillages ayant pu être imposés plus aisément au cours du conflit. En même temps, la guerre a induit un accroissement quantitatif massif du personnel employé dans les grandes usines métallurgiques et chimiques. C'est à l'intérieur de ces établissements que s'est rapidement développé la catégorie des ouvriers et ouvrières semi-qualifiés. Non syndiqués et mal représentés par les syndicats tels qu'ils étaient organisés à la veille du conflit, leur force et leur rôle dans la production de guerre sont notamment attestés par la considérable réduction des écarts de leurs salaires avec ceux des qualifiés entre 1914 et 1918. Peut-être l'explosion de 1917-1920 est-elle le résultat de la rencontre entre le nouveau militantisme des ouvriers professionnels de la métallurgie et l'entrée dans la vie sociale et politique de ce nouveau prolétariat d'usine. Ce dernier invente au cours de la guerre, et tente de maintenir après l'armistice, des formes d'organisation qui lui conviennent mieux que les syndicats de jadis, à savoir les conseils d'usine ou les shop stewards. Le bond en avant des effectifs syndicaux que l'on observe à partir de 1917 et dans les deux ou trois années qui suivent, correspondrait à l'entrée en masse d'une partie de ce prolétariat dans les syndicats, alors que la chute des effectifs après 1920-1921 correspondrait au mouvement inverse de ces nouvelles recrues, déçues par les échecs revendicatifs et l'inadaptation des organisations. D'autre part, la croissance urbaine aurait donné naissance à des quartiers ouvriers différents des quartiers populaires du passé. Dans les grandes villes d'Europe, c'est au cours des décennies qui ont précédé la guerre de 1914 qu'a commencé à se manifester un mouvement de dispersion de l'indus19

trie du centre urbain ancien vers les périphéries nouvelles. Malgré les débuts du développement des transports de masse, des quartiers ouvriers apparaissent dans les banlieues à proximité des nouvelles usines. Une vie collective intense s'y développe, où se mêlent production, consommation, loisirs et action collective. Un réseau dense de relations sociales se noue dans ces communautés et marque la culture ouvrière, elle-même en transformation. On peut s'interroger sur la pertinence d'une description qui repose sur l'idée que les quartiers ouvriers des métropoles ne se mettent en place qu'à la fin du XIX' siècle. Avant Saint-Denis ou Aubervilliers, il y avait Belleville et avant Battersea, Whitechapel. Néanmoins, les banlieues usinières dont parle Cronin sont un phénomène effectivement nouveau, marqué par une série de traits tout à fait particuliers. Le premier est sans doute une homogénéité sociale plus nette: les ouvriers y sont beaucoup plus ségrégés des autres catégories sociales qu'ils ne l'étaient dans les quartiers populaires de la ville ancienne. Ces communautés séparées tendront à se stabiliser, en particulier lorsqu'à partir de la guerre la construction privée déclinera fortement et la mobilité résidentielle se ralentira considérablement dans de nombreux cas. Les réseaux de sociabilité qui se tissent dans ces nouveaux espaces urbains deviennent la base de la mobilisation sociale et politique des ouvriers. On observe que les femmes jouent, dans ces mouvements, un rôle clé, les revendications centrées sur la consommation et non plus seulement sur le travail prenant une ampleur considérable. Ceci est très net vers la fin de la guerre: que l'on pense aux émeutes pour les approvisionnements ou aux grèves de loyer. D'une certaine façon, cette situation nouvelle confere aux mouvements sociaux concernant la consommation, une dimension de classe qu'ils n'avaient pas auparavant et que n'ont pas les mouvements professionnels, souvent divisés en fonction des entreprises et des catégories. Le processus de constitution de ces communautés ouvrières et de ces sociabilités varie considérablement selon les pays. Très fréquemment, toutefois, il est renforcé par des institutions mises en place par les municipalités ou les organisations du mouvement ouvrier. C'est sans doute dans le cas de la socialdémocratie allemande ou autrichienne que l'on observe la capacité la plus grande des organisations ouvrières à donner une forme institutionnelle à la sociabilité spontanée 8. Mais des phénomènes de même nature se produisent dans les villes industrielles du nord et du centre de l'Italie 9. Cette nouvelle morphologie sociale, et sa stabilité pour une longue période à venir, ont pour conséquence le fait qu'au lendemain de la Première Guerre mondiale, la géographie électorale se trouve souvent fixée dans les grandes villes pour un demisiècle: les bastions de l'électorat socialiste, travailliste, communiste, se construisent dans les mêmes espaces que ceux des mouvements sociaux de l'immédiat après-guerre. Cette analyse proposée par Cronin s'inscrit dans la tradition de l'histoire ouvrière « par en bas ", ce qui lui donne une grande partie de sa force. Mais, de façon moins consciente sans doute, il hérite aussi d'un autre courant historiographique, qui s'attache à étudier le quartier ouvrier comme le lieu de constitution d'une communauté de classe. Dans les limites de ce quartier coïncident, ou coïncideraient, organisation sociale et organisation spatiale; A un groupe défini par les rapports de production vient correspondre un territoire qui résulte des processus d'urbanisation et où se forme une culture. Dans 20

un même espace se superposent différents ordres de pratiques et de sociabilités, différents principes de constitution des identités sociales, en même temps que s'instaure une séparation nette entre « nous" et « eux" 10. Cette vision n'est pas innocente. Elle résulte de la construction d'un objet par une tradition déjà ancienne. Ce concept a été forgé, à l'origine, par les réformateurs du début de ce siècle: le quartier populaire auparavant considéré comme le foyer de tous les maux de la société, commence alors à être regardé comme pouvant être au principe d'une reconstruction de l'ordre social et devenir le terrain à la fois de la réforme urbaine et de l'action « sociale ». A cet égard, le pays pionnier a été l'Angleterre, suivie par les États-Unis. Il n'est pas indifférent de constater que lorsqu'apparaît à Chicago la sociologie urbaine empirique, elle développe, avec des techniques nouvelles, des enquêtes du même type que celles mises en œuvre au cours des deux ou trois décennies précédentes par Booth à Londres, par Rowntree à York ou par la Russell Sage foundation à Pittsburg. A partir de là les monographies se multiplient pendant un demi-siècle, que ce soit celles de Whyte, puis de Gans sur Boston 11, celles de Robert Roberts sur Manchester 12, celle de Willmott et Young sur l'Est de Londres 13, et plus proches de nous, en France, celles de Paul-Henri Chombart de Lauwe 14 ou celle d'Henri Coing sur le 13e arrondissement 15. Si l'étude de Cronin s'inscrit donc à la fois dans la tradition de l'histoire du quotidien et dans celle des études de communautés, c'est d'une façon bien spécifique. Sa position de méthode consiste à partir de la réalité des expériences ouvrières pour comprendre les mouvements sociaux et les formes d'organisation, sans toutefois séparer les premières de leurs conditions structurelles, ni l'étude du procès de travail de celle des formes urbaines. Outre une méthode, il y a dans son travail des propositions de fait qui, en tant que telles, demandent une discussion empirique. Y-a-t-il effectivement, au lendemain de la Première Guerre mondiale, des communautés ouvrières telles qu'elles sont décrites? Celles-ci ne seraient pas un héritage du XIX- siècle finissant mais le produit de la modernité, c'est-à-dire de la grande métropole industrielle en pleine croissance. Elles seraient à la source des nouvelles organisations ouvrières, la base d'un mouvement social et d'un militantisme progressistes, plutôt que du conservatisme comme le suggère, au contraire, l'interprétation que donne Gareth Stedman Jones à propos de Londres 16.

Le travail

et ses espaces:

les bassins

d'emploi

dans

la grande

ville

Nous ne nous proposons pas ici d'envisager en tant que telles l'entreprise et la vie au travail, mais plutôt les effets de cette dernière et de ses contraintes sur l'expérience ouvrière de la grande ville. Cette approche se heurte à une difficulté qui tient à la séparation fréquente des travaux sur l'entreprise de ceux qui portent sur les localités. Cette dichotomie est particulièrement marquée lorsqu'il s'agit des métropoles. Quand on étudie Carmaux ou Longwy une telle coupure n'est pas envisageable. Dans la grande ville, en revanche, se posent de difficiles questions de méthode. 21

Une voie pour les résoudre est peut-être d'adopter une échelle d'analyse différente qui ne soit ni le quartier, ni l'entreprise, mais plutôt le bassin d'emploi. En effet, dans la période considérée ici, une agglomération comme celle de Paris n'est ni une agrégation d'isolats, ni un espace homogène où les déplacements seraient rendus totalement fluides par le nouveau système de transport qui, en quelque sorte, abolirait l'espace. Il y a alors dans la grande ville une pluralité de bassins d'emploi, de marchés du travail, à la fois professionnels et spatialisés. Catherine Rhein et Michèle Guillon, par exemple, insistent sur la segmentation des formes d'emploi 17. A chacune de celles-ci correspondent des formes particulières de mobilisation de la force de travail, c'est-à-dire des fIlières de main-d'œuvre spécifiques que l'on peut analyser en termes de formation et de recrutement, mais aussi en termes de déplacements dans l'espace urbain. On remarquera que cette vision de la grande ville est différente de l'image de la constitution d'un espace parisien donnée par exemple par Jean. Paul Brunet 18. Rappelons qu'en 1931, 80 % des actifs qui résident dans le département de la Seine travaillent dans leur commune de résidence (Paris étant ici considérée comme une commune) : 96 % des actifs qui résident à Paris travaillent à Paris, et 56 % des actifs qui résident en Seine banlieue, travaillent dans leur commune de résidence, tandis que parmi les autres, 29 % vont travailler à Paris et 14 % dans une autre commune de banlieue 19. Soulignons aussi que, comme l'a montré Claudine Fontanon à propos de la banlieue nord-est, une grande partie de ces migrations quotidiennes d'une commune à l'autre s'opère entre commenes limitrophes ou entre un quartier parisien et les communes limitrophes 20. Et l'on peut encore se demander dans quelle mesure les migrants de la banlieue vers Paris ne sont pas déjà, de façon prépondérante, des employés 21. Parler de bassins d'emploi au pluriel c'est désigner des réalités extrêmement diverses. Que l'on considère quelques exemples. Un cas typique serait l'ensemble constitué par une grande partie du 1ge arrondissement et les communes limitrophes d'Aubervilliers et de Pantin 22. Les travailleurs des usines du 1ge, comme le montre Alain Faure, les débardeurs du port par exemple, les ouvriers de l'usine à gaz, les ouvrières des raffineries de sucre, les mécaniciens des grandes entreprises, les travailleurs des abattoirs, habitent l'arrondissement lui-même dans des proportions importantes: de 31 à 71 % selon l'entreprise. Les autres résident rarement dans d'autres quartiers parisiens. En revanche, ceux qui habitent la banlieue sont nombreux, mais parmi eux, 68 % résident dans des communes proches. La barrière est une frontière, mais pas tant que ça. L'espace de ce quartier parisien périphérique et des communes de banlieue limitrophes constitue un même bassin d'emploi, horizon essentiel du travail et de la vie quotidienne ouvriers. Un cas semblable est constitué par le quartier de Javel dans le 15e et les communes d'lssy-Ies-Moulineaux et de Billancourt. Là encore, comme le montre la recherche de Catherine Rhein sur les femmes au travail 23, il s'agit d'un espace dans lequel la mobilité quotidienne est circonscrite, notamment pour les ouvrières de la métallurgie. Un autre type de bassin d'emploi impliquerait des migrations alternantes à plus longue distance. Un exemple en est fourni encore par l'étude d'Alain 22

Faure, qui montre que les ouvriers qui travaillent dans le 3e arrondissement, ceux de la bijouterie, des métaux fins, ceux aussi de l'Imprimerie Nationale - alors localisée dans cet arrondissement - sont parmi les pionniers des migrations alternantes. De ces ouvriers, 16 % à 21 % selon l'entreprise habitent la banlieue, et notamment la banlieue sud-est, lieu de résidence privilégié, semble-t-il, des bijoutiers. Ceux-là utilisent les transports en commun. Pour eux, est accomplie la rupture spatiale entre résidence et travail. Il y a donc une assez grande diversité des types de relations entre lieu de travail et lieu de résidence. Sur la toile de fond d'une tendance générale à la dissociation de l'un et de l'autre dans la grande ville du XXe siècle, le mouvement est très inégal selon les catégories de travailleurs. Une proposition fréquemment avancée par les observateurs de l'époque et à leur suite par certains historiens, est que les ouvriers qualifiés connaîtraient plus fréquemment que les autres cette dissociation. A l'inverse, les travailleurs sans qualification tendraient à résider au plus près de leur lieu de travail. La dichotomie est grossière, et les catégories qui la fondent sont elles-mêmes très critiquables. Sans entrer ici dans le débat sur la définition de la qualification, notons simplement que l'opposition évoquée en recoupe partiellement une autre, probablement plus pertinente pour rendre compte de la différence constatée: celle qui tient à la stabilité ou la précarité, l'intermittence des emplois ouvriers. Au début du siècle, en effet, une partie importante des ouvriers de métier de la grande ville partagent avec leurs aides et avec les journaliers de toutes sortes une commune instabilité du rapport salarial. Acceptons néanmoins provisoirement la partition couramment proposée, car elle permet de mettre en lumière un ensemble de résultats très convergents.

Ainsi, cette différenciation de la

«

classe ouvrière respectable" et des « pau-

notamment à une hiérarchie des vres non méritants ", supposée correspondre qualifications est souvent relevée pour Londres dès la fin du XIXe siècle. Selon Dyos et Reeder, par exemple, le quartier ancien de taudis et la banlieue nouvelle s'opposeraient précisément sous ce rapport 24. Les bourgeois anglais qui ont inventé la banlieue dès le XVIIIe siècle auraient été suivis dans leur migration vers la périphérie par les ouvriers les plus qualifiés, tandis que les autres continueraient à habiter dans les quartiers dégradés du centre. Comme le constate en 1909 la Commission royale pour la réforme de la loi sur les pauvres : «la main-d'œuvre non qualifiée a une tendance déplorable à stagner dans certaines localités» 25. Lorsqu'on trouve, à la même époque, des ouvriers peu qualifiés en banlieue, c'est fréquemment dans les îlots de taudis qui accompagnent les banlieues bourgeoises nouvelles, se localisant à leurs franges ou s'insinuant dans leurs pores. Ces quartiers pauvres de banlieue fournissent aux familles bourgeoises la main-d'œuvre bon marché dont elles ont besoin: les domestiques, les nourrices, les blanchisseuses, les couturières, les jardiniers, les ramoneurs, les hommes à tout faire, et bien entendu les travailleurs du bâtiment. Mais cette exception, d'une certaine façon, ne ferait que confirmer l'hypothèse générale. La même opposition constitue un élément de base des modèles d'écologie urbaine construits dans les années 1920 par l'École de Chicago 26. En règle générale, en effet, dans les villes américaines de la période, les immigrants les plus récents viennent s'installer près du centre et, au fur et à mesure qu'ils opèrent un parcours d'ascension sociale, tendent à se déplacer vers la péri23

phérie. Ainsi, dans les quartiers immédiatement adjacents au centre d'affaires, ceux que Burgess appelle « la zone en transition », le parc immobilier tend à se dégrader rapidement en taudis dans l'attente d'une transformation prochaine des usages du sol. C'est précisément là que viennent se concentrer les travailleurs précaires les moins qualifiés et les moins bien payés. En revanche, la zone de l'habitat ouvrier va se localiser dans une couronne plus périphérique. Ce modèle, on le sait, à été abondamment critiqué, et dans une très large mesure est un modèle descriptif particulier aux villes américaines. Cependant, à sa manière, il désigne une réalité semblable à celle qui a pu être observée à Londres dans la période précédente. Une très intéressante étude sur les migrations alternantes saisies à partir de l'entreprise, à New York en 1910, établit des faits analogues27. Si l'on considère les ouvriers qui travaillent dans le quartier manufacturier ancien, celui qui se trouve dans Manhattan au-dessous de la 14e Rue, on constate que plus le salaire est faible, plus fréquemment on réside sur place et on se rend à son travail à pied, plus le salaire est élevé, plus fréquemment on utilise les transports en commun, plus le temps de transport est long et son coût important. D'autre part, les employés d'une des grandes compagnies d'assurance de l'époque sont précisément ceux des travailleurs salariés de l'échantillon qui acceptent les distances domicile-travail les plus importantes: ce sont eux qui pratiquent les premiers massivement les migrations alternantes. Enfin, dans les nouvelles usines des banlieues on observe que les ouvriers, plus encore que dans les quartiers manufacturiers traditionnels du centre ville, habitent près de leur lieu d'emploi, et ceci quel que soit leur niveau de qualification. Une dernière constatation enfin, partiellement attestée pour Paris. L'immigration irait de pair avec l'installation soit dans le tissu urbain existant, proche du centre ville, soit dans les banlieues industrielles nouvelles, à proximité des emplois. L'étude des origines des ménages venus habiter Bobigny au cours de l'entre-deux-guerres par Annie Fourcaut28, les travaux de Françoise Cribier sur les migrations résidentielles des familles populaires parisiennes dans la même période29, suggèrent l'existence d'un cycle migratoire qui commencerait par l'établissement des nouveaux venus dans le centre et se poursuivrait, pour une partie d'entre eux, vers la banlieue. La banlieue serait, comme l'avance Alain Faure, une banlieue de Parisiens. La répugnance des couches populaires à bas revenus à quitter leurs quartiers centraux est aussi indiquée par une expérience récurrente des praticiens de la planification et de la rénovation urbaines depuis la seconde moitié du XIX' siècle. Tous les projets qui visent à se débarrasser des îlots dits insalubres se heurtent à la résistance de leurs habitants, et lorsqu'un quartier de taudis a été abattu, la plupart de ses anciens occupants vont se réinstaller au plus près, dans des logements souvent encore plus dégradés: à Paris, dans les quartiers populaires et les faubourgs anciens non touchés par les entreprises haussmaniennes et leurs suites. Des enquêteurs sociaux du début du siècle font, de façon répétée, cette constatation: ce sont les travailleurs aux revenus les plus irréguliers qui sont le plus attachés aux quartiers où ils trouvent leurs emplois précaires. A Londres par exemple, c'est le diagnostic commun de Charles Booth, d'Alfred Marshall, des Webb et de William Beveridge, qui tous insistent fortement sur le lien étroit entre l'intermittence de l'emploi, l'indiscipline au travail et la permanence des taudis 30. 24