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Villes pour un Sociologue

De
256 pages
Qu'un sociologue porte un regard rétrospectif sur sa propre trajectoire de recherche, ceci permet de voir son objet se préciser, s'approfondir, cependant que lui-même, sujet d'investigation, se construit au rythme de ses propres discours. Pour Alain Médam, cet objet de prédilection, c'est la ville, la métropole. Son périple se poursuit aussi bien dans les vieux pays que dans les villes modernes. De sorte qu'à travers ces approches, de New York à Montréal, de Naples à Marseille, la ville se révèle dans sa complexité entière, en tous ses arrière-fonds.
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VILLES POUR UN SOCIOLOGUE

Du même auteur:

La ville-censure, Ed. Anthropos, 1971. Conscience de la ville, Ed. Anthropos, 1976. New York Terminal, Ed. Galilée, 1977. Arcanes de Naples, Ed. des Autres, 1979. New York Parade, Ed. Galilée, 1979. La cité des noms: Jérusalem, Ed. Galilée, 1980. L'esprit au long cours, Librairie des Méridiens, 1982. Le tourment des formes, Ed. Méridiens-Klincksieck, Mondes juifs. L'envers et l'endroit, PUF, 1991. Blues Marseille, Ed. Jeanne Laffitte, 1995. 1988.

Alain MÉDAM

VILLES POUR UN SOCIOLOGUE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale,l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions
C. CHANSON-JABEUR, X. GODARD, M. FAKHFAKH, B. SEMMOND, Villes, trans-

ports et déplacements au Maghreb, 1996. L. V OYÉ(collectif), Villes et transactions sociales. Hommage au professeur Jean Rémy,1996. S. DULUCQ,La France et les villes d'Afrique Noirefrancophone, 1996. D. BAZABAS,Du marché de rue en Haïti, 1997. B. COLOOS,F. CALCOEN,C. DRIANTet B. FILIPPI(sous la direction de), l Comprendre les marchés du logement, 1997. C.-D. GONDOLA, illes miroirs. Migrations et identités urbaines à KinsV hasa et Brazzaville (1930-1970), 1997. O. SODERSTROM (ed), L'industriel, l'architecte et le phalanstère, 1997. M. MARIÉ, Ces réseaux qui nous gouvernent, 1997. S. JUAN(dir), Les sentiers du quotidien, 1997. 1. Faure, Le marais organisation du cadre bati, 1997. D. CHABANE, a pensée de l'urbanisation chez Ibn Khaldun 1332-1406, L 1997. ML FELONNEAU, L'Etudiant dans la ville, 1997. M. U. PROULX,Territoires et développement économique, 1998. P. ABRAMO,La ville kaléidoscopique. Coordination spatiale et convention urbaine, 1998.

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6476-9

SOMMAIRE

1. Mosaïques
D'un monde à l'autre Illusions à l'épreuve L'écriture en mouvelnent.. L'esprit de la cité

9 12 15 22 28 33 34 39 43 49
57 59 65 69 72

2. De l'urbain à la ville
Sous l'emprise des emprises Formes et forces Tensions contradictoires Habiter une ville

3. De l'objet au sujet
Portraits problématiques L'instant de vérité L'émergence de la méthode Voyage pédagogique..

4. Du dessin au dessein
L'art de faire L'espace cosmopolite Les grands objets du temps Vers la crucialité 5. Bibliographie
Livres pub liés Contributions à des ouvrages Articles publiés Activités d'enseignement. collectifs

77 79 81 88 90
95 95 96 97 101

6. De l'auteur

- New York entre deux siècles - À Montréal et par-delà, passages, passants
et passations

103 103
119 140

- Marseille, un cosmopolitisme en rade - Le lieu est dans le monde, le monde est
dans le lieu Une surnature d'objets

160 175
184

-

Dans l'espace-temps

des Juifs

-

Diaspora/diasporas, archétype et typologie Lisières de la cité, frontières de la cité

210 220 231

7. Sur l'auteur

- Textes d'Anatole Kopp, Monique Cornaert, Raymond
Ledrut, Pierre Sansot, Michel Conta t, Louis-Vincent Thomas, Michel De Certeau, Alain Gerber, Jean Duvignaud, Michel Maffesoli, Nicole Zand, Pierre Balta, Gilles Anquetil, Monique Hirschom, Hélène L'Heuillet, Michel Péraldi...

~

1

Mosaïques
Il se peut que le passage de l'enfance à l'adolescence, à l'âge adulte ensuite, soit également celui qui va de la complicité des relations humaines, à la découverte de la complexité de cellesci.
Une cour d'école en Tunisie. Dans les années quarante. À Tunis, sur l'Avenue de Paris, au Lycée Carnot, corps avancé du système éducationnel français sous le Protectorat imposé par la «Métropole» à ce pays d'Afrique du Nord. Et dans cette cour d'école, des enfants liés les uns aux autres par des rires, des coups de coude, une façon de savoir lancer le noyau d'abricot évidé puis rempli de plomb, une manière d'être capable de relancer du pied une piécette de monnaie trouée au centre, pourvue d'un volant de papier quadrillé, une façon d'oser descendre en marche des tramways grinçant sur leurs rails, un goût pour les beignets à l'huile brûlants, dévorés en marchant, toute cette sensorialité commune faite de gestes, d'odeurs, d'interjections, cette sensualité méditerranéenne (dont Camus, dans «Le Premier homme» parie si merveilleusement) et qui faisait, des uns aux autres, qu'on se voyait complice, frère, copain, avant même de se découvrir - ce qui viendrait plus tard, avec les années et sous l'emprise des événements - que l'un pouvait être Tunisien, l'autre Français, l'un Corse, l'autre Maltais, l'un Italien, l'autre d'Espagne, l'un de cette foi, l'autre de cette obédience, musulman, chrétien ou juif...

Ainsi donc, peu à peu, les catégories retombaient sur les lieux et les rires de l'enfance. Par quelle fatalité? Les discours familiaux? La force des préjugés? «Tu fera attention à celui-là!» ~«Non pas avec n'importe qui!» Le spectacle de la rue aussi, où ce mendiant aveugle, cul de jatte famélique au pied des murs de la Poste Centrale, ne pouvait être qu' «arabe» tout comme il était indiscutable que le quartier de «La Petite Sicile» ne puisse être que celui où logeaient ouvriers et domestiques d'une bourgeoisie italienne venue du nord de la péninsule, tout comme «le Français de France», parce qu'il vivait dans ces quartiers résidentiels élevés et fleuris des pourtours de la ville, était «mieux» que «le Français d'ici», tout comme le Corse valait plus que le Maltais, tout comme «l'Arabe» en ce temps-là n'était là, semblait-il, qu'au titre de fond de scène; faire-valoir presqu'humain, d'une humanité qui pour sa part faisait ses comptes et se comptait.l Venait ainsi le temps où l'on ne pouvait guère ne pas se demander ce que soi-même on pouvait être parmi tant d'autres pourtant si proches (serait-ce, les amis de classe) dont, à la vérité, on constatait qu'ils ne se définissaient que par ce que soimême on n'était pas (à l'exception de ceux qui étaient «pareils»!). Le temps de l'innocence était fini. Tout ne faisait pas un. Cette société bigarrée était multiple et contrastée et dans ce spectre plus ou moins kaléïdoscopique de demi-teintes, il devenait bientôt inévitable de tenter de savoir de quelle teinte, soimême, on pouvait être. Et tout d'abord, qui étaient donc ceux-là - en venait à se demander l'adolescent - dont on lui assurait qu'ils étaient ses semblables parmi tant d'autres de différents de sorte qu'à lui ressembler à ce point et de façon si convenue, ils en arrivaient à le définir lui-même: à le circonscrire et l'enclore dans le cercle des ressemblances obligatoires?

1 Certains éléments constitutifs de ce texte ont fait l'objet d'une communication au Colloque International «La Tunisie mosaïque. Diasporas, cosmopolitisme, archéologies de l'identité», en janvier 1997. 10

Se demandant cela, ce que le jeune homme bientôt découvrait, c'est qu'il s'était cru Français (on parlait français, chez lui, Montaigne se trouvait sur la table du bureau de son père) mais qu'en réalité il ne l'était pas tant que ça, ayant vu le jour en 1936 dans la communauté juive italienne de Tunisie qui avait émigré de Livourne à la fin du siècle dernier, avant l'installation de la Puissance française. Seul le grand-père paternel était originaire du Maghreb, venu d'Algérie et se retrouvant français subitement, presqu'involontairement, par la grâce du Décret Crémieux faisant des juifs algériens une catégories d'autochtones francisés. Bref, la «francité» familiale, pour indéniable qu'elle fut dans la culture et l'apparence extérieure, n'était pas sans laisser ressurgir sitôt les portes du chez-soi refermées, la musique de la langue italienne, des expressions au goût du basilic, tandis que le grand-père, le soir venu, n'avait jamais rien tant de plus pressé que de reprendre sa mandoline, laissant venir à lui des mélopées arabes, dites «andalouses». Jeanne d'Arc ne présidait pas, précisément, à cette francité-Ià. Et si quelqu'un devait y présider, c'était Garibaldi plutôt, puisqu'aussi bien un ancêtre - «Chemise rouge}} - avait avec lui débarqué en Sicile dans les temps de l'Unification italienne. Les différences des uns aux autres se confortaient de légendes, ainsi, de références emblématiques plus ou moins fantasmées, comme s'il était nécessaire de se pourvoir de «métaphysiques}} existentielles, ethniques, historiques, pour parvenir dans l'existence courante à maintenir vivace ses propres singularités. Et de fait, tout comme dans les mosaïques romaines découvertes, très jeune, au Musée du Bardo, proche de Tunis, il apparaissait au jeune homme que l'ajustement des éléments disparates de cette société faite de pièces et morceaux, tenait à la fois du miracle et de l'inaccomplissement.

.

11

D'un monde à l'autre
D'une part, en effet, «ça tenait». Et même, une harmonie naissait de toute cette variété. C'aurait pu être cacophonique! C'était polyphonique. Une charme provenait de ces contrastes imperceptibles répétés des milliers de fois, de ces myriades de dissonances (d'accents, de couleurs de peau, de costumes, de signes de richesses ou de pauvreté), une poétique dont le charme tenait à son propre inachèvement: à cet équilibre instable. Car l'inaccomplissement était là! Cette musique cosmopolite à la fois latine, musulmane, gauloise, chrétienne, judaïque, laissait bien apparaître que ça tenait, mais que ça aurait bien pu ne pas tenir. L'unité de l'ensemble, bien qu'elle soit là, incontestablement, restait insaisissable. À la fois, le jeune homme (moi-même, on l'a compris) découvrait, dans cette fragmentation consonante, les éléments premiers d'une leçon de «science humaine» qu'il n'oublierait pas de sitôt, et les prémices d'une esthétique de la «dissémination créatrice» qui l'intriquerait toujours. Or, avec l'âge adulte, le passage serait brusque vers autre chose: un autre monde! Jusqu'en fin d'adolescence, les étés s'étaient passés rituellement dans un village près de la plage, pas très loin de Carthage et même, précisément, tout au long d'une seule rue où une fraction de la communauté juive italienne s'était établie, telle une brochette clanique allant de la gare du chemin de fer jusqu'à la Grande Bleue. Espace de connivences, protecteur et protégé à l'encontre de toute immixion par trop étrangère. Les «Arabes», par exemple, pouvaient bien être jardiniers, marchands de légumes ou de poissons et à ce titre, se trouver être partie prenante au champ clos du «quadrilatère sacré», mais c'était tout. Rien de plus! De même que les Juifs tunisiens, vivant dans le pays depuis la diaspora du temps d'Hérode, n'étaient considérés qu'avec condescendance par les Livournais : éléments plus ou moins attardés, à leurs yeux, dans le paysage éclairci de l'émancipation judaïque. Parce qu'on était Juif italien, on se voulait Français! Parce qu'on était installé

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dans une certaine prospérité bourgeoise, on se payait le luxe, à l'ombre des Lumières, d'un progressisme de bon aloi. Et d'un seul coup, sortant de là, ce serait Paris! On devait poursuivre ses études, «là-haut». Or ces années étaient celles, en même temps, où la Tunisie devenait indépendante, où de premières amitiés adultes se nouaient avec des condisciples tunisiens militants, engagés, où je m'engageais moi-même dans la cause tiers-mondiste, «anti-impérialiste» (pour reprendre le vocabulaire de l'époque), où la mosaïque ethnoculturelle, en son horizontalité multiforme, s'avérait relevable également d'une autre sorte de lecture, plus «verticale» : opposant dominants et dominés, hautes sphères et bas-quartiers, nantis et damnés de la terre. Et Paris, précisément, représentait pour moi, alors, l'expérience massive et brutale, presque, de cette verticalité tout juste découverte. Jusqu'ici, l'espace public s'était donné à moi comme un terrain d'approches, de frôlements, de frottements, de négociations et d'ajustements infiniment variés et sans cesse repris, de marges de jeu et de jeux interdits. On acceptait, plus ou moins, un peu de ce que l'autre pouvait être afin qu'il consente à admettre lui-même, plus ou moins, un peu de ce que vous étiez. L'horizontalité était tissée de ces tacts et contacts; de ces reculs et ces accommodements. Et l'historicité ici, jouait peu tant il apparaissait qu'en Méditerranée, depuis toujours semblait-il, il avait dû en être ainsi, chacun faisant à l'autre une certaine part de soi tout en prenant une part de l'autre. L'historicité par là-même, ne se muait-elle pas en immuabilité, en perpétuité de cette problématique territoriale voulant qu'à tout jamais le lieu public soit objet de débits et crédits tangibles ou symboliques, que la société soit plurielle, composite: celle de ce jeu mezzo vocce reproduit une génération après l'autre? Paris prendrait figure, en revanche, d'antithèse de cette horizontalité éternellement actuelle et cependant, toujours inachevée. À Paris, ce serait l'uniformité jacobine, centralisatrice, normalisée et conformiste, que je découvrirais en premier lieu. Mais aussi, l'historicité profonde, mise en mémoire et glorifiée dans des œuvres, des textes, des monuments, agissante 13

toujours, en tout instant, dans les esprits. Ce serait les traditions ouvrières, les souvenirs de la guerre toute proche encore, en 1957, les récits de la Résistance, la lutte des classes, la prégnance d'une vision toute verticalisée, voulant qu'on ne puisse être qu'avec ceux «de la haute» ou bien «des basses besognes», qu'on s'habille d'un élégant costume trois-pièces ou porte une veste prolétarienne de cuir épais, qu'on se compromette ou résiste aux aliénations promises par l'existence. L'espace public, observais-je, n'était donc plus celui d'une subtile mosaïque faite de mouvances et de rencontres, compositions et décompositions, tolérances et intolérances, mais celui d'une empoignade historique bien tranchée, presque manichéenne, productrice d'énergie et d'Histoire, dévoreuse de vie, faite de rapports de force, d'antagonismes, de violences, de dominations et de subversions. Or ces deux perspectives allaient se rejoindre - celle de l'un et de l'autre; celle du haut et du bas - à l'occasion de la guerre d'Algérie exerçant ses effets dès la fin des années cinquante, jusqu'au cœur de la métropole parisienne. C'est en termes de logique de domination, d'exploitation, de lutte de classes en effet, que la gauche française en viendrait à interpréter, depuis les bords de Seine, une situation vécue sur place en termes d'équivocités pêtries de haines et d'attachement, d'anathèmes et complicités, rejets de l'autre ou compréhensions, coexistences interculturelles, interreligieuses hors de vue ou concevables. D'où sans doute, à l'époque, de nombreux malentendus politiques et pour cet homme, jeune encore, que j'étais alors, à peine sorti de sa matrice, précipité d'un coup dans toute cette complexité douloureuse, la nostalgie probablement, à certains moments, de cet assemblage de différences, de couleurs, de lumières, de courbes en coupoles, de signes de tendresse. Mais une nostalgie passagère, fugace, plus ou moins coupable, vite maîtrisée, tant il m'apparaissait que ce qui importait désormais, se trouvait devant - si compliqué que cela fut - et non derrière : si complice que cela ait pu être.

.
14

L

Illusions

à l'épreuve

L'inquiétude tiers-mondiste envahissait alors les capitales. Les empires coloniaux s'effritaient. On rêvait de Cuba. L'Indochine devenait Vietnam. L'Algérie, finalement, hissait haut le fanion de l'Indépendance. Fanon écrivait ses livres. Guevara consumait ses ferveurs sur des terres étrangères. Et d'autant cela chauffait-il là-bas, éprouvait le jeune homme, d'autant plus durement dans ce Paris mal chauffé, aux ciels gris, murs de béton et casques policiers, se refroidissait-il en son cœur. Il fallait partir! M'engager. Prendre parti. Prendre la route. Courir des risques. Ne pas demeurer dans l'ornière de journées insipides. En somme, c'était bien le soleil probablement, que j'entendais trouver lorsque je décidait de partir travailler dans la jeune Algérie indépendante, le ciel pur et la chaleur complice de relations humaines, non moins qu'une juste cause en laquelle m'investir. La brûlure des lieux, la dignité des êtres, pouvais-je imaginer alors, alliage plus fort? À mes yeux, Paris avait donc figuré comme un contretype de Tunis: pour le pire et le meilleur. Le pire: froideurs et minéralités. Mais le meilleur: l'immensité «océanique» de la grande capitale; le sentiment violent d'une historicité intense, dense, à tout instant présente. Tunis m'était donc apparu, par comparaison, comme provincial, si familier qu'il fut. Alger, c'était tout autre chose au regard de Tunis. Non pas un contretype. Une anamorphose, plutôt. Une transposition avec transformations. Une reflet à la fois intimement ressemblant, par certains points, et foncièrement dissemblable. À Tunis, le cosmopolitisme que j'avais vécu était celui d'un ordre ancien: d'un Protectorat à saveur plus ou moins coloniale. Une pluriformité, certes, mais qui n'en laissait pas moins paraître des zones d'exclusion, des barrières, des frontières intérieures entre des uniformités communautaires repliées sur elles-mêmes. À Alger, par contre, tout de suite après l'Indépendance (et cela durerait deux ans, environ, au début des années soixante) il semblait alors, à tort ou raison (à tort en fait, l'avenir ne tarderait pas à le faire voir), que tout soit possible, tout soit ouvert quant à la constitution de l'être-ensemble national, quant à la coexistence de nouveaux 15

groupes culturels, à la poursuite de nouveaux enjeux sociétaux, depuis l'autogestion dans les campagnes jusqu'aux chantiers de plein emploi, jusqu'à l'alphabétisation, à l'émancipation des femmes, etc. On rêvait d'une multiformité internationale, tiersmondiste, allant du Caire à la Havane en passant par Hanoi Alger se percevait déjà comme l'un des maillons de cette chaîne. Et le jeune homme que j'étais - qui du reste, à l'époque,

n'était déjà plus si jeune -

se laissait emporter par ces songes

qui lui faisaient redécouvrir le Maghreb, ressentait-il, comme investi maintenant d'idéaux novateurs, si souvent débattus dans les cercles militants de la capitale parisienne. Et en même temps - c'était là un charme de plus - tandis que je me laissais porter par ces rêves d'avenir, par cette échappée euphorique dans le champ des possibles, c'était bien toutes mes sensori alités passées que je retrouvais aussi. Ce plaisir par exemple, en chaque fin de semaine, d'aller s'étendre sur la plage. Et l'odeur des citrons tiédissant dans les arbres! Et le goût des fenouils sauvages ramassés sur les bas-côtés! Tant de choses, de sensations dont il m'avait semblé à Paris, qu'elles n'existaient plus - et même, probablement, n'avaient jamais été. Ainsi, à travers cette expérience - et d'ailleurs, sans que je m'en aperçut - plusieurs transformations étaient-elles en train de se faire en mon for intérieur. N'étais-je pas en passe de me rendre compte, par exemple, qu'à vrai dire complicité et complexité des relations humaines ne s'opposaient pas, mais se tenaient: s'entretenaient? Il n'y avait pas d'un côté un âge d'or: celui de l'empathie; de la transparence des uns et des autres. Et d'un autre côté, un monde des situation enchevêtrées, opaques, indéchiffrables. Il y avait plutôt de la complicité - de la connivence, du plaisir, de l'effusion lyrique, de la fusion commune - à l'intérieur même des situations les plus troubles et les plus violentes tandis qu'en retour, alors même qu'un courant de complicité me semblait être en train de passer entre moi et les autres - les Algériens militants, en l'occurrence - il me revenait de découvrir combien les différences de conditions sociale, de culture, de mémoire, de croyance, de savoir-vivre,

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pouvaient subitement introduire au plein milieu du champ commun - celui de l/empathie - l/obstacle de la complexité des relations humaines. En Algérie, dans les années 62/ 63/ 64/ il rn/était revenu - en tant que membre d/un équipe composée d/urbanistes, d/architectes, d/ingénieurs du bâtiment, de sociologues - de participer à la mise en œuvre de deux chantiers de réhabilitation et d/équipement de bidonvilles, l/un situé dans la banlieue d' Alger, dans le quartier d/Oued Ouchayah, l/autre aux pourtours de la ville d/Oran, dans le quartier dit «des Planteurs». Chacun de ces deux chantiers occuperait, selon les périodes, entre 1000 et 2000 travailleurs. Il s/agissait d/opérations importantes/ conçues comme des chantiers de plein emploi, limitant au maximum l/utilisation de moyens mécanique afin de lutter au mieux contre le chômage. Une formation professionnelle était assurée sur le tas. Des cours d/alphabétisation accompagnaient cette formation. La population des bidonvilles assurait l/essentiel de la maind/œuvre si bien qu/elle participait à la construction d/équipements pour son quartier tandis que des salaires lui étaient versés, qui pouvaient être réinvestis dans la rénovation des logements individuels. L/idée directrice en effet, qui soutenait la conception de ces opérations, était que les bidonvilles, dans un pays comme l'Algérie, étaient bien trop nombreux - et les possibilités d/investissement de l/État, trop faibles - pour qu/on puisse espérer les éradiquer. Outre que la croissance démographique galopante et 1/émigration vers les villes, irréversible, feraient qu/à cet égard on ne puisse courir qu/après les événements. Mieux valait accepter cet état de fait. Et l/améliorer. Construire des écoles dans ces bidonvilles, des centres de santé, étendre les réseaux d/égout et de voirie. Toutes choses que les h.abitants bien entendu, avec leurs seuls moyens, n/ auraient guère pu réaliser; toutes choses qui leur étaient nécessaires et dont la réalisation à l/aide de ces chantiers d/autoconstruction et d/autoéquipement, développant des emplois sur place, ne pouvaient certes manquer d/améliorer leurs conditions de vie.

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Ces opérations allaient être conduites dans un état d'esprit où le souci de rigueur professionnelle irait de pair avec une exaltation militante. Ne fallait-il pas prouver que c'était possible? Et ce le fut! Cependant, le régime politique entre-temps, connaissait un durcissement idéologique qui le portait à voir, en de telles réalisations, des utopies plus ou moins autogestionnaires qui en outre, aux portes de grandes villes pouvaient se muer en menaces sociales. Sans compter avec les rigidités ministérielles et administratives que la mise en œuvre de tels chantiers (supposant une «horizontalité» intersectorielle des dépenses publiques pour que les équipements relevant de l'Éducation Nationale ou de la Santé Publique, par exemple, soient réalisés de manière complémentaire et coordonnée) ne pouvait que mettre en question. Peu à peu, la «Raison d'État» - qui se mettait à peine en place dans ce pays tout juste indépendantdevait donc l'emporter sur cette «initiative publique» initiée par ce même État, certes, mais qu'elle prenait de court. Les opérations d'Oued Ouchayah et des Planteurs, dès lors, se voyaient compromises. Elles étaient freinées puis arrêtées. Elles ne feraient pas boule de neige. Nul autre chantier de cette sorte ne serait lancé. La déception était grande et d'autant plus sensible qu'accompagnée de tensions entre membres de l'équipe. Le complice devenait complexe! Je retournais en France, alors, et bien au nord de ce pays, dans le Bassin minier du Pas de Calais, loin des soleils échevelés, proche des noirceurs de la mine et des conditions de la vie ouvrière. Plus de charbon à exploiter de façon rentable dans un avenir prévisible, découvrait-on en ces années. Comment reconvertir toute cette région? Que faire de cette main-d'œuvre viscéralement liée à son statut et à ses gloires anciennes? De ces nappes d'habitat en corons? De ces usines désaffectées? De ces paysages, ces territoires et lieux de vie? Les études nécessaires à la recherche de solutions devaient m'occuper de 1964 à 66. Là encore, une équipe à caractère interdisciplinaire se trouvait mise en place. Après plusieurs mois, un plan de reconversion était proposé. Il devait rester lettre morte. Les financements faisaient défaut ainsi que la capacité des instances publiques (En France, maintenant, tout comme 18

hier en Algérie) de surmonter leurs clivages sectoriels aux fins d'une action concertée sur le terrain. Ces deux expériences passionnantes mais au bout du compte, sources de désillusions, succédaient à une période, allant de 1956 à 62, qui m'avait permis, sous l'argument d'études de planification urbaine, de découvrir la France. Non pas seulement Paris, mais les régions: les provinces. Et non pas les villes uniquement, en leur complexité et leur diversité, mais les organisations municipales, préfectorales, les appareils ministériels en charge de mettre en œuvre une politique d'urbanisme et d'aménagement du territoire. Ainsi la ville se dialectisait-elle pour moi, d'entrée de jeu, à la question de la Cité tout comme la polis s'avérait pouvoir n'être transformée ni pensée hors de considérations touchant à la politique. Quelles villes et pour qui? Question d'autant plus pressante qu'en 1956, la France se trouvait encore en pleine période de reconstruction, suite aux destructions massives de la dernière guerre, et qu'à l'occasion de ce vaste chantier d'ambition nationale, il était apparu qu'il devenait urgent de réfléchir aux villes - à leur devenir - et point seulement aux programmes de logement. Ce n'était pas le tout de loger. Il fallait habiter! Et habiter, vivre ensemble, cela devrait se faire de plus en plus dans des agglomérations plus considérables. Cette effervescence face à de nouveaux enjeux, j'avais eu la chance de pouvoir la vivre dans un bureau d'études qui se créait alors, sous la forme d'une coopérative ouvrière de travailleurs intellectuels (le B.E.R.U. : Bureau d'Études et de Réalisations Urbaines). Cela signifiait que s'opérait là une recherche - à propos de l'organisation du travail commun - de voies nouvelles pour échanger des points de vue, pour prendre des responsabilités techniques, gestionnaires, pour souder une équipe de mieux en mieux à même d'affronter la multidimensionalité des aspects de la problématique urbaine. En somme, pour relever l'enjeu de la complexité, c'est la complicité qui s'avérait requise. L'amitié entre éléments d'un groupe de jeunes géographes, sociologues, démographes, urbanistes, architectes. L'amitié aussi, entre jeunes éléments de cette équipe et

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membres plus âgés, souvent sortis de la Résistance, voire des camps de concentration, et œuvrant, en ces années généreuses, pour un progressisme de tolérance auquel la Cité se serait identifiée. Aussi bien, pour revenir à l'année 1966 après ce bref retour en arrière, le sentiment d'insatisfaction que j'éprouvais après l'expérience algérienne et celle du Pas de Calais, était à la mesure de l'intérêt croissant que j'avais ressenti, toutes les années passées, pour cet objet d'étude - la ville - à la fois crucial et insaisissable, spécifique et protéiforme. À dire vrai, l'insatisfaction portait plus sur la capacité à pouvoir exercer sur cet objet, des actions effectivement pertinentes, que sur l'objet lui-même qui au contraire, pour sa part, m'apparaissait d'autant plus stimulant qu'il était difficile à traiter. Je percevais mieux, désormais, quelles étaient les limites des études qu'il m'était donné de conduire, au regard de la complexité de l'action qu'il aurait été question de développer. Et je percevais plus clairement quelles étaient les limites de l'action au regard de la complexité de l'objet auquel cette action devait s'appliquer. C'est dans ce contexte que j'entreprenais, en 1967, la rédaction de mon premier livre: «La Ville-censure». En réalité, j'imaginais, au départ, rédiger un article pour une revue puis cet article avait enflé, avait appelé d'autres questions, en sorte que de proche en proche il avait pris les dimensions d'un ouvrage plus conséquent. Ceci pour indiquer que la rédaction de ce texte, alors, ne procédait aucunement, dans mon esprit, d'ambitions magistrales, mais répondait plutôt à cette indignation qui m'habitait face à ce décalage entre prétentions praxéologiques et réalité concrète. Je souhaitais montrer que derrière la ville manifeste - territorialement visible - se tenait une ville latente - topologiquement décisive - (je reviendrai sur ce point) et qu'ainsi, à limiter l'action à la surface apparente des choses de la ville, on laissait pour compte tout ce qui donnait lieu finalement à l'expression de cette surface, et qui s'avérait infiniment plus touffu. Or, tandis que l'écrivais ce texte, les événements de Mai 68 explosèrent dans Paris. C'était là comme une confirmation 20

surprenante. D'une part, on voyait surgir de sous les rues et avenues fonctionnelles et normalisées, toute cette impulsion emportée, défoulée, poïétique et poétique, qui revenait à la surface. Et d'autre part, puisque depuis «sous les pavés», la «plage» reprenait droit de cité, il s'avérait également qu'une autre façon de transformer la ville était imaginale: non plus celle conçue par les urbanistes, mais celle initiée, exigée, imaginée par cette sorte d'inconscient collectif qui de la sorte faisait retour, irruption et subversion, posant ses exigences comme il posait ses marques sur le sol de la ville. Encore fallait-il être à même - sous le sol - de penser «la plage», pour saisir ce qui se jouait et il m'apparaissait alors, dans la perspective où je me trouvais, que rien n'était si urgent. Le livre devait paraître en 1971, dans une collection dirigée par Henri Lefebvre, cependant que se fondait, sous l'égide de celui-ci, la revue «Espaces et Sociétés», à la création de laquelle je participais. Et là encore, dans «l'esprit de 68», universitaires et théoriciens voulaient concourir avec des praticiens et opérationnels, à la mise en œuvre d'une approche originale autour et à propos de la question de la Cité. Avec des géographes, des historiens, sociologues et politologues issus des instances académiques, se retrouvaient ainsi autour d'une table, des architectes, ingénieurs et aménageurs, mais aussi quelquefois des artistes, des cinéastes, des responsables politiques. Il s'agissait, en somme, de découvrir une «longueur d'onde» pour une pensée sur la ville située entre théorie et praxis. Or c'était bien là ce que j'avais tenté de faire dans «La Villecensure» et que l'aventure d'Espaces et Sociétés, ainsi, prolongeait. Quelque temps après, le livre était reconnu comme Thèse de 3e cycle en Sociologie, ce qui me permettait de m'inscrire en Thèse d'État sous la direction de Louis-Vincent Thomas. Cette thèse, dont le titre est: «Sens et connaissance de la ville» (et qui, une fois remaniée, devait donner lieu à mon second livre: «Conscience de la ville»), était soutenue en Sorbonne en 1973. Elle devait me permettre d'entrer au C.N.R.S. en 1976 après, toutefois, un excursus dont il va être question et qui, pour avoir

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perturbé dans l'instant mes orientations, s'est avéré à terme extrêmement fructueux et créateur de perspectives nouvelles.

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L'écriture en mouvement En 1974 en effet je me retrouvais Docteur d'État... et chômeur. Aucun poste ne s'ouvrait dans les université françaises en ces années de restriction budgétaire et à plus forte raison, dans des disciplines aussi superfétatoires, aux yeux de la Puissance Publique, que la sociologie. Une opportunité fit que je rencontrai alors, de façon plus ou moins fortuite, le Directeur de l'Institut d'Urbanisme de l'Université de Montréal, en voyage d'étude en France. Le courant passa entre nous. Ils disposait d'un poste de Professeur invité, immédiatement vacant. J'étais disponible. En trois semaines, je me retrouvais à Montréal dont je ne connaissait à l'époque rien si ce n'est qu'il y faisait froid et en effet, en ce début janvier 1975 où j'y débarquais, il y faisait froid! Mais le semestre d'enseignement fut captivant tout comme fut gratifiante l'année universitaire suivante puisqu'on voulut bien me demander d'accepter un renouvellement d'invitation. Ce que je découvrirais dans cette période, ce serait en un mot, l'Amérique. Montréal, tout d'abord, puis assez vite - accompagné des étudiants de l'Institut pour un cours développé in situ - New York d'abord, ensuite Chicago, Washington, etc. Toutes mes perspectives, à l'occasion de ces successives observations, se trouvaient peu à peu invalidées. J'avais réfléchi à la ville en effet, mais ces villes-là ne cadraient pas avec cette ville théorique que je m'étais édifié. J'étais surpris. Pris en défaut. Il me fallait ainsi savoir sur-prendre, moi-même, les raisons pour lesquelles ces objets m'échappaient. Et en même temps, je me voyais saisi, fasciné par le maelstrom new yorkais par exemple. Il me fallait saisir, moi-même, ce qui de la sorte me saisissait. Je reviendrai l'heure n'était 22 sur ces points, plus loin. Quoi qu'il en soit, plus aux concepts mais en somme, aux

reportages. Il n'importait pas, pour l'instant, de trouver la Forme axiologique rendant compte de l'existence de toutes ces formes existentielles, mais d'inventorier celles-ci, d'y pénétrer, de les pénétrer, les parcourir, de m'y perdre et d'appréhender ainsi, par essais et erreurs, quelques dimensions insoupçonnées par lesquelles ces formes-là se dérobaient à mes grilles et mes cadres. J'avais déjà compris, avant l'expérience américaine, que les villes n'étaient pas des «endroits» uniquement, mais des «lieux d'être». Qu'elles ne constituaient pas seulement des emplacements territoriaux, mais qu'elles suscitaient, généraient des atmosphères, des climat~ des formes de créativité, des identités collectives. À présent, de manière plus précise encore, cette question se posait à nouveau à moi: qu'est-ce qui peut faire, d'un certain lieu humain, qu'il se distingue à ce point d'un autre et n'engendre ni les mêmes mentalités ni les mêmes appartenances ni les mêmes imaginaires? Ces questions allaient me porter à travailler sur New York, d'abord. Puis sur Montréal. À la fin de l'année universitaire 76, je rentrais en France et devenais membre du C.N.R.S. Mais ce tournant institutionnel, s'il m'assurait désormais un statut et me faisait passer définitivement dans la peau d'un chercheur, n'infléchissait en rien ma trajectoire. Je poursuivais donc mes questionnements, portant mon attention sur la ville de Naples dont l'italianité si singulière m'intriguait depuis longtemps. Les villes de Jérusalem et de Marseille à leur tour, feraient suite à ces travaux. Que New York, alors, était loin de Tunis! Tant que ça? Pas vraiment. N'avais-je pas découvert un jour, au fond du quartier portoricain, dans une ruelle, des enfants jouant au jeu des noyaux d'abricot avec les gestes exactement, qui avaient été miens autrefois? Et à Little Italy (comment ne pas penser à la «Petite Sicile»), à New York toujours, n'avais-je pas reçu un choc un matin, voyant à un angle de rue, le nom de jeune-fille de ma mère - Finzi - s'étaler glorieux, élégant à la devanture d'un beau restaurant? C'était là (je l'avais observé à Montréal, également) cette perdurance de signes et de sens qui m'émouvait tant: ces mots qui étaient là, vivaces, qui avaient traversé

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l'Atlantique un jour, après avoir franchi d'autres distances. Dans les quartiers italiens, grecs ou portugais de Montréal, dans des jardins exigus donnant sur de longues avenues américaines, poussaient des plants de tomates, des rosiers soutenus par des armatures de roseaux, et lorsqu'on longeait ces jardins l'odeur du basilic sur les trottoirs, faisait un bout de chemin avec vous. En sorte que je le voyais: une évolution s'opérait dans mes modes d' approche. Voici qu'à présent je prenais conscience d'autre chose: d'une cité à l'autre, observais-je - si éloignées qu'elles fussent -, on pouvait reconnaître des correspondances, découvrir des filières, des échos, des similitudes thématiques. Telle cette bouffée d'odeur ou ce patronyme si intime ou bien ce jeu improvisé retrouvés, insolites, sur les rives de l'Hudson ou sur les bords du Saint-Laurent. Tout comme je retrouverais un jour, à Naples, quelque chose de Barcelone et tout comme à Marseille, un autre jour, je ressaisirais quelque chose de Naples. Et ces parentés de ville à ville, du reste, s'expliquaient. Ces échos n'avaient rien de fortuit. L'occupation de Naples par les Espagnols durant plusieurs siècles, éclairait bien des ressemblances dans le dialecte, l'accent, des façons de s'interpeller ou se dénommer, les attitudes et les costumes, le sentiment de soi, l'architecture, la manière d'apprêter les poissons, d'enterrer les morts, les mélopées et les rires. Les migrations italiennes dans la cité phocéenne au début du siècle n'avaient pas manqué, non plus, de colorer la ville tout comme les migrations corse, arménienne, maghrébine, donnaient à Marseille des musicalités en contrepoint. Et bien sûr, les grands flux migratoires en direction d'un Nouveau onde tant désiré, avaient marqué ce monde au climat, aux mœurs, aux impératifs économiques duquel, comme on le pouvait, il avait fallu s'adapter, bricolant de bric et de broc ce que l'on était pour que cela devienne ce que cela devait être; préservant, autant qu'on le pouvait, dans cette espèce de mise à mort aux fins d'une renaissance ailleurs et plus tard, une part de son existence antérieure, de son langage de làbas, de ses goûts, de ses émotions, de ses conceptions de la vie. Si bien que ces mosaïques ethnoculturelles qui formaient la trame des grandes cités cosmopolites, me renvoyaient 24

maintenant, en ce point de ma recherche, à des mosaïques plus vastes encore, plus étendues et plus diffuses, plus internationales, qui sont celles des disséminations diasporiques s'entrecroisant de par les continents et les nations, et venant nourrir chacune d'elles, ici ou là, ces métropoles. Il existait désormais, de façon permanente, organique, d'immenses trames - sortes de toiles d'araignées dépourvues de centres et aux périphéries toujours mouvantes - tandis que ces réalités diasporiques en expansion trouvaient leurs points d'impact, selon les époques, les opportunités, les fortunes et les infortunes, en tel ou tel point de la planète. Ces mosaïques bougent, me disais-je, se décomposent, se recomposent, donnent lieu à de nouvelles figures avec des substances, des couleurs inédites. Tributaires comme elles sont des dynamiques migratoires et des mouvances des diasporas, les sociétés cosmopolites, par cette fluidité qui les caractérise, sont des organisations complexes, instables, qui soumettent à leurs propres instabilités, les entités identitaires qui y résident et s'y cherchent des raisons de vivre. Peut-on se définir encore, lorsqu'on est une personne déplacée parmi tant de personnes déplacées contraintes à l'hybridation culturelle, emportées dans le tourbillon des indéfinitions, chacune virevoltant sur ses incertitudes? Difficilement! La quête d'une définition doit alors accepter une marge d'indéfinition, pour «sauver les meubles». Sinon, c'est le vertige, la valse des «qui suis-je? où? avec qui?»; le tourni se poursuivant jusqu'au chaos. À New York, Montréal, Naples, plus tard à Marseille, je découvrais ainsi des fragments du monde en son étendue multiple et variée et avec ces fragments, en même temps que la persévérance des phénomènes identitaires, je découvrais l'instabilité de la modernité, la déterritorialisation des références, la nomadisation des êtres et des repères. Rétrospectivement, quand il m'arrivait de me retourner en arrière, combien la mosaïque tunisienne pouvait m'apparaître simple, finalement. Et pourtant, songeais-je, c'était bien cette mosaïque qui m'avait initié aux lacis du cosmopolitisme, aux entrelacs des sociétés plurielles. Sans doute était-ce pour avoir vécu la pluralité dans
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