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Villes, sciences sociales, professions

336 pages
Les professions traditionnelles de l'aménagement sont mal armées pour intervenir dans 'la politique de la ville' et le développement social urbain. Elles se réclament d'une expertise spatiale et d'une expertise de programmation, alors qu'une expertise sociale et relationnelle est requise. On assiste à un double mouvement : d'une part, la professionnalisation à la marge de diplômés en sciences sociales dans le champ de la ville ; d'autre part, l'appropriation des sciences sociales par les professionnels de l'aménagement. Médiateurs et passeurs viennent peu de l'urbanisme, davantage des sciences sociales ou du travail social. Il y a aussi des militants de quartier qui se professionnalisent, souvent avec un statut précaire. Tous sont confrontés à de nombreux dilemmes : comment réussir l'alchimie de l'expertise et de la démocratie ? Comment concilier militantisme et professionnalisme, proximité et distance ? Ce numéro explore comment le champ des professions de la ville se décompose et se recompose sous nos yeux pour répondre dans l'urgence à "la crise des banlieues", sous-produit de la crise économique et du chômage.
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-------=== -====-= =- -=-== =-=--=-=- -= ê --- == -----N° 84-85 VILLES, SCIENCES SOCIALES, PROFESSIONS

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publié avec le concours du Centre national du Livre

Fondateurs: H. Lefebvre et A. Kopp Ancien directeur: Raymond Ledrut (1974-1987) Directeur: Jean Rémy Comité de rédaction: B. Barraqué, G. Benko, M. Blanc, A. Bourdin, M. Coornaert, J.-P. Garnier, A. Huet, B. Kalaora, M. Marié, A. Medam, M. Mormont, S. Ostrowetsky, B. Pecqueur, P. Pellegrino, B. Poche, J. Rémy, O. Saint-Raymond, O. Soubeyran. Secrétariat: O. Saint-Raymond, secrétaire de rédaction, M. Blanc. Correspondants: C. Almeida (Genève), M. Bassand (Lausanne), P. Boudon (Montréal), M. Dear (Los Angeles), M. Dunford (Brighton), G. Enyedy (Budapest), A. Giddens (Cambridge), A. Lagopoulos (Tessalonique), Z. Mlinar (Ljubljana), F. Navez-Bouchanine (Rabat), Ch. Ricq (Genève), AJ. Scott (UCLA), F. Silvano (Lisbonne), W. Tochterman (Unesco), L. Valladares (Rio de Janeiro), S. Vujovic (Belgrade), U.J. Walther (Bonn), J. Wodz (Katowice).

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Sommaire du n° 84-85
APPELS D'ARTICLES Les langages de la rue I. VILLES, SCIENCES SOCIALES, PROFESSIONS
Editorial., Maurice BLANC

5 9
Il

1. La banalisation des « nouveaux» métiers de la ville La Cité militante,
Mie he I P E RA.L DI. ....................................... ...................................

21
23

Le chef de projet et le sous-préfet à la Ville: entre norme et projet, Daniel BEHAR et Philippe ESTEBE ............................................. Reconquête politique de la ville et nouveaux espaces professionnels à Bruxelles, FIA anç0ise NOEL............................................................................

37

55

2. Les professions de l'aménagement: continuités et ruptures Le collectif d'énonciation de l'espace: production contemporaine de l'espace et modalités de professionnalisation,
Je a n - Yves TO US SA J NT .............................................. ....................

81

83

Ressources, compétences et contrôle: la trajectoire professionnelle des aménageurs urbains,
Gill es VE RP RA. ET. ............................................. ............................

99

Réappropriation culturelle et mutations professionnelles: les ingénieurs camerounais du génie urbain, Bernard MEURET, EmileTANAWA et Paul VERMANDE

............

123

3. Médiation et travail social
Il Il Il Il Il Il Il Il Il Il... Il. Il Il Il

135

La gestion du bailleur et le travail social à l'épreuve de la proximité, 137 Abedlhajid HAMMOUCHE
Les médiatrices socio-culturelles au sein du développement local et urbain, Catheri ne DEL CR 0 IX Il
"' "'

153

Le travail social dans les quartiers « sensibles» : crise et mutations récentes" Hervé VIEILLARD- BAR ON 4. Expertise et démocratie

.........

177

Prudences expertes et aménagement urbain, Jean-Yves TREPOS La professionnalisation dans l'environnement et le défi de l'apprentissage démocratique: réflexions sur des expériences britanniques, Tom STORRIE

201

227

II. «HORS DOSSIER» La ville en marge: angoisses pivées, peurs publiques,
B rono HERA UL T . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 253

Les conditions sociales de production d'un « événement» en banlieue, Bénédicte de LATA C!LADE

269

III. NOTES DE LECTURE
IV. RE S UME S . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

281
293

@ L'Harmattan" 1996 ISBN: 2-7384-4218-8

Appel d'articles

Les langages de la rue

Au nom du soleil, de 1'hygiène, de la rationalité, la Charte d'Athènes fut, entr'autres, un véritable plaidoyer contre la rue. Selon la formule de Le Corbusier, non seulement la ville est un cancer qui se porte bien mais la rue est un de ses agents les plus actifs. Avec sa disparition, n'est-ce pas la ville dans sa tradition qui a sombré au profit d'un «urbanisme» qui n'a plus d'urbain que le nom? La rue est un lieu commun, un lieu d'échange, le lieu public par excellence. Caractères qui semblent avoir déjoué le temps et les formations sociales jusqu'à cette mise à mort préméditée par le fonctionnalisme. Estelle, en effet, une forme princeps de l'urbanité et devons-nous à sa dissolution dans les Grands Ensembles, une partie de l'incivilité qui semble y régner dans bien des cas? Dans une société qui défait l'opposition privé/public au profit d'une exposition publicitaire, d'une «publication» de la vie privée, n'est-il pas logique que la rue disparaisse ou ne soit conservée que pour un imaginaire désuet à la Doisneau? A cette question, on peut répondre de deux façons. D'abord en montrant qu'elle n'est plus le moyen indispensable de la scène sociale dans la mesure

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Espaces et sociétés

où d'autres dispositifs plus virtuels comme la télévision ou le palais omnisport de Bercy permettent à l'homme public une expression de soi autrement plus efficace. Ensuite, en soulignant que l'essentiel concerne les modes de civilité qu'elle supporte et non l'espace bâti lui-même et qu'il serait inutile en conséquence de se fixer sur une forme « architecturale ». L'échange verbal et visuel dont elle est essentiellement le support ne peut-il trouver dans un urbanisme mieux adapté à l'époque contemporaine des moyens plus spécifiques d'expression? Pourtant, si l'on considère sa longévité, le passé semble indiquer à l'inverse une permanence de sa présence en dépit des transformations qu'elle subit tant

dans sa forme que dans son contenu.R. Sennet nous la décrit au XVIIIe siècle
comme une prolongation du lieu théâtral. Comme au théâtre., la rue est alors une scène: chapeaux gigantesques, langages des mouches., déguisements en citadins des immigrés de l'intérieur qui arrivent par paquets des campagnes à la recherche de quelque bonne fortune telle la Marianne de Marivaux? Le XIXe siècle plus muet et sombre laisse.,tel son envers., les marchandises envahir la rue comme espace de chalandise et de lumière. La prenlière moitié de notre siècle enfin, voit se prolonger une civilité de proximité dans les rues des banlieues et des arrondissements populaires. Peut-on croire aujourd'hui au triomphe de cette société de passants « stressés» dont nous parlait déjà Park? Que le passage soit réduit à l'état de stricte circulation? Que le théâtre soit devenu affiche., que l'échange soit réduit au frôlenlent d'une sonlbre silhouette enfermée dans sa bulle et qui a délégué son plaisir de badaud à son baladeur? Faut-il entièrement adhérer à cette suite de stéréotypes d'historiens et de sociologues de la ville? Faut-il croire Goffman qui réduit la civilité urbaine à la logique minimale de « l'unité véhiculaire» ? La rue ne manifeste-t-elle pas, à l'heure actuelle, un regain d'efficacité sinon dans la vie quotidienne du nloins., de façon exceptionnelle, dans l' étalage du malaise économique d'une part et dans le déploiement d'un type de spectacle qui tout en renouant avec la tradition tente de montrer sinon démontrer l'enjeu culturel et politique qu'il recouvre., d'autre part? Ce n'est pas pour rien qu'un des responsables des D.A.L. est un ancien limonaire et chanteur de rue. Alors que la discrétion est de mise de nos jours et la parole quasi interdite en ville, celui que l'on nomme - on le sait, à tort -le SDF est frontalement installé sur le passage, s'exposant alors que l'indifférence feinte reste de mise. Macadam, Le Réverbère., La Rue, autant de titres qui semblent les porte-drapeau d'un autre rôle de la rue., d'un autre temps., d'un autre engagement, d'une autre solidarité. En réinvestissant la rue dans son rôle d'échange, d'interpellation, ils interrogent directement la société tant humainement que politiquement.

Appel d'articles

7

Comme les vendeurs de joumaux~ les artistes de rue semblent renouer avec une conception dépassée de l'urbanité. Pourtant.. n'est-ce pas.. à l'inverse.. la vie présente et ses extrémités ne sachant plus que se taire ou afficher ses soutiens-gorge.. qui représente non pas un dépassement mais une régression par rapport à des temps plus mûrs de la vie sociale? Une nouvelle génération d'artistes plus indifférents à la rue proprement dite parce qu'ils ont, à l'instar du cinéma.. assimilé ses fonnes syntaxiques comme le travelling, le minimalisme.. la rhétorique de la séquence, semblent avoir trouvé un type de spectacle prêt à toutes les métaphores, à tous les clins d' œil. Faisant reculer raideurs et interdits.. ils proposent une conception nouvelle de l'espace public qui n'est plus celui de la confrontation violente des idéologies.. qui n'est plus celui.. à l'inverse, de l'Îndifférence~ de l'individualisme et du seul affichage de l'excentricité.. comme l'ont décrit en leur temps Simmel puis Habermas. Ainsi~ fidèles à une terminologie spécifique de la rue.. « Les Piétons» savent créer sans mièvrerie le cercle de bonhomie et d'ouverture en place publique. De façon imlnédiate ou non, la rue.. ses abords et ses avatars, continue à nous interroger comme lieu spécifique de formation de l'opinion.. comme expression du jugement de goût.. comme mise en scène de soi face au regard de l'autre, comme rhétorique de l'ironie collective....
La rue est morte? vive la rue ! Pour synthétiser le propos: La rue est-elle une forme princeps de l'urbanité? La rue est-elle.. à l'inverse.. une fOffile dépassée? Les avatars contemporains de la rue, Enjeux politiques et sociaux de la rue, U sages et pratiques de la rue (détournements et réappropriations), La rue lieu de l'intimité placardée. Sylvia OSTROWETSKY Florence PIZZORNI

Envoyer les propositions d'articles avant le 30 juin J996 à Sylvia Ostrowetslty à l'adresse suivante: Université de Picardie - Rue Salomon Mahlanghu - 80025 AMIENS.

I

VILLES, SCIENCES SOCIALES, PROFESSIONS

Editorial

Maurice Blanc

Depuis une vingtaine d'années, de nouveaux intervenants professionnels ont fait leur apparition dans le champ de l'aménagement urbain,! plus particulièrement dans ce que l'on appelle globalement aujourd'hui la « poli-

tique de la ville»

l,

En effet, la complexificationdes échangesurbains, et les

avatars qui en résultent, multiplient les facettes où une intervention des sciences sociales est utile et souhaitée. Le défi à relever dans ce champ est appelé en France: « la crise des banlieues» (en entendant par là les grands ensembles périphériques de logelnents sociaux), et dans les pays anglosaxons: « la crise des inner cities». Ceci montre à l'évidence que l'enjeu n'est pas la place dans la structure urbaine mais la place dans la société de
1. L'expression de « politique de la ville» a quelque chose de paradoxal: ce n'est ni une politique mW1icipale,ni W1epolitique urbaine au sens habituel. Il ne s'agit plus tant de produire la ville que de la gérer, et de réguler le cortège de problèmes sociaux dont elle tend à devenir l'épicentre. La pieuse légende socialiste fait débuter la politique de la ville en 1992 avec les opérations de développement social des quartiers, DSQ. Pourtant les principaux ingrédients étaient en place dès 1977, avec le programme habitat et vie sociale, HVS (Bidou, 1995).

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Espaces et sociétés

populations démunies et stigmatisées: Va-t-on réussir à enrayer les processus que l'on appelle couramment «d'exclusion» et qu'il est plus précis d'appeler avec Robert Castel (1995) de« désaffiliation» ? Comment peut-on structurer un débat public entre autorités locales., experts et habitants marginalisés ? Quelles sont les compétences requises pour cela.. et quels sont les professionnels qui prétendent les détenir? Majoritairement composé d'universitaires., le comité de rédaction d'Espaces et Sociétés a été stimulé à se pencher sur le champ des «professions de la ville» par la légitime interpellation des étudiants: «Le diplôme auquel vous nous préparez nous donnera-t-il un emploi?» Chercheurs sur la ville et sur l'espace.. fortement sollicités par les autorités locales et/ou nationales., nous aurions tendance à répondre: « La ville est un "marché porteur" pour les diplômés en sciences sociales. » Il serait tout d'abord indécent de se réjouir que la crise économique et urbaine ait au moins un effet positif.. celui d'assurer de l'emploi à nos étudiants. Dans un autre registre.. nous n'ignorons pas les verrous corporatifs; d'où notre inquiétude: «Nous connaissons tous des diplômés en sciences sociales qui travaillent dans le champ urbain..mais qu'en est-il plus globalement? Prenons-nous nos désirs pour des réalités? Il serait grave d'engager nos étudiants dans une impasse sur la base de nos seules impressions ? » C'est pour essayer d'y voir plus clair..en élargissant et en confrontant les perspectives., qu'Espaces et Sociétés a publié (dans le numéro 78-1994) l'appel d'articles qui est à l'origine du présent dossier 2. Aucun des textes ici rassemblés ne répond directement à la question des débouchés pour les étudiants en sociologie et en sciences sociales. Ils proposent plutôt un état des lieux: on constate dans certains endroits un début de pénétration dans le milieu professionnel par des diplômés en sciences sociales (Noël; Péraldi). On observe ailleurs une appropriation des sciences sociales au sein des professions existantes (Meuret et alii; Verpraet) et ces deux mouvements peuvent converger (Péraldi). Chacun des auteurs analyse à sa manière les transfonnations des pratiques professionnelles. Pourtant.. leur rapprochement confinne les deux intuitions initiales: que l'on considère des villes, Bruxelles (Noël)., Lyon (Hammouche) ou Marseille (Péraldi) ou, plus globalement, la situation française (Béhar et Estèbe ; Delcroix ; Verpraet ou Vieillard-Baron).. des militants et/ou des diplômés en sciences sociales (souvent des militants qui ont repris des études en formation continue) réussissent à se professionnaliser mais ils ne sont ni très nombreux.. ni placés aux postes-clés. Le message à faire passer aux diplômés en sciences sociales peut s'énoncer ainsi: «Vous pourrez exercer un emploi dans le champ urbain,
2. Coïncidence significative, l'Association internationale des sociologues de langue française a organisé au même moment un colloque à Liège sur : « La sociologie et ses métiers », avec ooe session consacrée aux pratiques des sociologues dans la ville et ses banlieues (Legrand M. et alii. 1995).

Villes, sciences sociales, professions

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mais la concurrence est sévère et votre diplôme ne suffira pas. Il vous faudra acquérir des compétences qui ne s'enseignent ni à l'université" ni dans les écoles d'ingénieurs ou de travailleurs sociaux. Vous devrez les acquérir sur le terrain" par la pratique. »

L'émergence de « nouveaux » métiers de la ville
Une première caractéristique, grossière, de ces intervenants est d'avoir un statut mal défini et d'occuper une place marginale. Ils prétendent connaître la société locale et on leur attribue une expertise sociale. On peut les désigner comme des médiateurs, ou des « passeurs» (Marié, 1989). Tôt ou tard, ils se sont frottés aux sciences sociales. L'expression de « nouveaux métiers de la ville» a fait tache d'huile" mais est-elle pertinente? Il convient d'adopter une position de recul critique par rapport à l'affinnation de nouveauté. Toute nouvelle profession est d'abord la recomposition d'un ou de plusieurs profils professionnels préexistants" incorporant de nouvelles exigences et/ou de nouvelles compétences" selon le modèle proposé par Jean-Yves Trépos (1992). Définir une compétence professionnelle revient à déterminer qui peut légitimement l'exercer et qui est exclu de cet exercice. Nous sommes en présence d'un processus de décomposition" puis de redéfinition, des compétences professionnelles. Ce processus fait lui même partie d'une dynamique plus large de recomposition des compétences des institutions condamnées à renégocier leurs rapports pour répondre à une urgence. En France, le développement social des quartiers est né en 1982-1983, en même temps que la décentralisation, et il a été panni les premiers chantiers où se sont redéfinies, dans la confusion, les attributions des différents départements ministériels et collectivités territoriales impliqués dans ces opérations. Une première entrée consiste à analyser comment les services déconcentrés de l'Etat et ceux des collectivités territoriales se sont réorganisés et quelles en ont été les répercussions en termes d'affectation des personnels. Ces affectations ne passent pas forcément par des recrutements. Dans le développement urbain comme dans d'autres domaines, l'Etat central et les collectivités ont le choix entre: _ Confier de nouvelles attributions à des fonctionnaires déjà en place, c'est ce que l'Etat a fait en nommant des « sous-préfets à la ville ». Daniel Béhar et Philippe Estèbe montrent qu'il y a nécessairement conflit entre la compétence fonctionnelle du sous-préfet à la ville et la compétence territoriale du sous-préfet d'arrondissement. _ Intégrer de nouveaux experts à la fonction publique (nationale ou territoriale), c'est la voie prise par certaines municipalités pour stabiliser les « chefs de projet» (Azan" Mouton, I995). La difficulté est alors de situer le chef de projet par rapport au secrétaire général. Tous les deux sont à l'articulation du technique et du politique, tous les deux ont une mission d'anima-

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Espaces et sociétés

tion globale et de coordination; les interférences sont inévitables. Tout semble opposer chefs de projet et sous-préfets à la ville.. alors qu'il y a un étonnant parallélisme entre leurs destinées: ils ont une fonction « missionnaire » et une position précaire (Béhar et Estèbe).
-

Dans une logique de sous-traitance.. n peut aussi diversifierles prestao

taires de services et s'adresser par exemple à des équipes universitaires ou à des associations qui peuvent recruter des intervenants qui ne rentrent pas dans les cadres rigides de la fonction publiqùe (Noël; Péraldi). - Il faut souligner toutes les ambiguïtés du statut associatif. A Bruxelles.. les associations de locataires recrutent travailleurs sociaux et diplômés en sciences sociales. Françoise Noël souligne les risques de substitution des associations aux pouvoirs publics.. avec la fragilisation qu'elle comporte. Tous les auteurs du dossier s'accordent à reconnaître que les compétences essentielles sont la capacité d'écoute.. de communication et de médiation. Michel Péraldi l'exprime à sa façon: « Le monde professionnel du développement social urbain se spécifie en se composant sur les registres de l'animation socio-culturelle.. du militantisme et des sciences sociales..tirant des parentés et des cousinages vers les mondes du travail social et de l'éducation. » Ce qui fait l'apparente nouveauté du métier..c'est qu'il requiert moins une expertise technique que sociale.. même si l'expertise combine toujours le technique et le social (Marié.. 1995). Du coup.. la question classique est posée: s'agitil d'un « vrai métier».. ou d'une « vocation» ? Les intéressés donnent des réponses ambiguës. Les chefs de projet interrogés par Michel Péraldi sont souvent issus de familles de militants ouvriers et leurs discours valorisent l'engagement. Toujours à propos des chefs de projet.. Daniel Béhar et Philippe Estèbe parlent de « militantisme d'action publique». On voudrait être à la fois militant et professionnel. Il en va de même pour les médiatrices de quartier analysées par Catherine Delcroix. Elles se définissent d'abord conlffie des militantes au service du voisinage. Mais elles voudraient que leur activité soit reconnue ce qui..quelque part..implique un statut professionnel.

La banalisation de ces nouveaux métiers
Militantisme et professionalisme fornlent un couple de tensions contradictoires et l'on aspire à devenir professionnel sans rien perdre de son âme de militant. L'accent se déplace avec le temps et le « cycle du militant professionnel» se décompose en deux phases: « Un temps d'engagement pour occuper un vide ou un interstice dans les champs d'action institutionnels.. suivi d'un temps de construction de cette position comme filière technique» (Péraldi). En se stabilisant.. ces nouveaux nlétiers risquent de se diluer.. de s'émousser et de perdre la capacité d'interpellation politique qui a permis de ménager un espace pour les habitants des quartiers dans ce que Michel

Villes, sciences sociales, professions

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Péraldi appelle d'une ambiguïté calculée « le gouvernement de leur cité ». La banalisation des professions découle de la banalisation des procédures. Le développement social urbain était présenté, au début, comme une intervention exceptionnelle et ponctuelle (cinq ans maximuln) pour remettre de l'ordre dans le quartier et faire émerger les élites locales qui prendront ensuite le relais. Il s'agit là d'une fiction, de nombreux quartiers ont connu successivement une opération habitat et vie sociale, puis un développement social de quartier et un contrat de ville aujourd'hui; ils sont donc sous perfusion depuis vingt ans. Les conditions de l'exercice professionnel changent nécessairement quand on passe d'une bonne dizaine d'opérations à plusieurs centaines. Il y a là un deuxième couple de tensions contradictoires~ entre expérimentation et généralisation (ou institutionnalisation)~ que Daniel Béhar et Philippe Estèbe décrivent ainsi: « Le chef de projet et le sous-préfet à la ville travaillent l'un et l'autre à leur disparition. Pourtant, loin de disparaître, les postes de ce type se multiplient et s'institutionnalisent. » La politique de la ville repose Îlnplicitement sur les problématiques anglo-saxonnes d'égalisation des chances et d'action positive en faveur des minorités (Blanc, Le Bars, 1993). Mais ce n'est jamais reconnu publiquement pour ne pas être accusé d'enfreindre le principe républicain de l'égal accès de tous aux services publics. L'expérimentation sert d'alibi à l'intervention sélective dans les quartiers dits « sensibles». Les moyens supplémentaires qui sont attribués permettent d'inventer de nouvelles formes de gestion territoriale. Si l'expérimentation s'avère positive, ces nouvelles fonnes pourront être généralisées, ce qui permet de prétendre qu'il n'y a pas d'entorse au principe de l'égalité de traitement de tous les citoyens. C'est un pieux mensonge: si l'expérimentation a réussi grâce à des lnoyens abondants, on ne voit pas comment la reproduire avec des moyens réduits~ surtout lorsque la réussite dépend d'une adaptation fine aux spécificités locales (Blanc~ 1983). La première génération de chefs de projet disposait d'une assez grande marge de manœuvre et ses succès relatifs sont liés à cette ambiguïté créative. Daniel Béhar et Philippe Estèbe font le constat amer que ce n'est plus le cas: «Les postes de chef de projet deviennent désonnais le stage de longue durée pour des urbanistes débutants. »

Les professions de l'aménagement:
.

continuités et ruptures

En 1973'1 Haroun Jamous analysait comment les équipes pluri-discipli-

naires d'aménagelnent sont parties à la conquête de ce qui était jusqu'alors la chasse gardée des architectes-urbanistes. L'une des parades de ces derniers a été de constituer eux aussi des équipes pluri-disciplinaires, placées sous leur autorité. Ce bref cadrage historique donne le minimum de profondeur de chanlP nécessaire pour comprendre les stratégies des professionnels de

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Espaces et sociétés

l'aménagement face au nouveau domaine que représente désormais la politique de la ville. L'enquête réalisée par Gilles Verpraet auprès des professionnels de l'aménagement (en gros, les architectes libéraux, les ingénieurs de l'Etat, les chargés d'opération et les chargés d'étude, publics et privés) montre qu'il y a des mutations internes et que les architectes-urbanistes ont perdu leur position dominante. Les clivages et les rapports de force n'ont pas disparu pour autant'! les architectes se réclament d'une « expertise spatiale », alors que les autres opérateurs se réclament davantage d'une expertise que Gilles Vetpraet appelle « de programmation». Pourtant, ils se reconnaissent mutuellement comme fondés à parler légitimement de l'espace et de ses transformations, constituant ainsi ce que Jean-Yves Toussaint appelle le « collectif d'énonciation de l'espace». Il faut montrer patte blanche pour entrer dans ce collectif qui est élitiste et sélectif, ce qui ne l'empêche pas de s'adapter sur la longue durée et d'être très performant. L'auteur en tire la conclusion audacieuse que la «technostructure urbano-industrielle» qui se met en place a des vertus émancipatrices, ce qui, à n'en pas douter, fera réagir plus d'un lecteur... La première réaction des professionnels de l'aménagement a été très négative face à l'intrusion sur leur territoire des chefs de projet et autres acteurs de la politique de la ville, ce qui n'a rien de surprenant. Avec le temps, ils ont fait la part du feu. L'expertise spatiale a sans doute perdu sa croyance naïve dans les vertus « civilisatrices» de l'aménagement urbain, mais elle s'enferme dans sa tour d'ivoire et elle ne se sent pas concurrencée, ni même concernée, par des intervenants qui relèvent davantage du travail social que de l'architecture (Noël; Péraldi). L'expertise de programmation est plus attentive à la dimension sociale, ce qui la place dans une situation de partenariat conflictuel avec les nouveaux intervenants qu'elle voudrait contrôler, soit en les tenant à distance, soit en les intégrant. Françoise Noël donne une illustration de la première stratégie, lorsque les salariés des associations bruxelloises de locataires jouent le rôle de tiers entre propriétaires publics et privés et locataires insolvables. L'article d'Abdelhafid Hammouche contient une illustration de la deuxième stratégie, lorsque des organismes HLM de la région lyonnaise recrutent des gestionnaires sur des critères de connaissance fine de la population. Le risque évident pour ces nouveaux intervenants est alors de n'être jamais au cœur des montages et de se trouver cantonnés dans les marges de l'aménagement, pour gérer les problèmes de marginalité sociale. -Les évolutions des professions, comme celles des institutions, sont lentes. Il serait abusif d'en conclure à la « société bloquée». Dans le contexte extraordinairement complexe de la Belgique, où les conflits de compétences sont permanents entre les Communautés (fondées sur des critères linguistiques) et les Régions (découpées selon des critères territoriaux)'! les institutions publiques arrivent à travailler ensemble et elles apprennent à coopérer avec

Villes, sciences sociales, professions

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des partenaires associatifs qui recrutent de nouveaux profils professionnels (Noël). Ailleurs, on observe un début d'appropriation des sciences sociales par les intervenants traditionnels. Bernard Meuret, Emile Tanawa et Paul Vermande en témoignent dans la formation des ingénieurs de Génie civil urbain à Yaoundé, mais on trouverait sans peine d'autres exemples, dans les pays industrialisés conune dans le Tiers-Monde. Ces ingénieurs sont amenés à un métissage entre leur culture scientifique et technique et la culture locale. A leur tour, ils contraignent la communauté locale à une transaction (Blanc, 1992) entre tradition et modernité.

Médiation et travail social
Jacques Ion a montré que le travail social est mis « à l'épreuve du territoire » (1990)'1 en particulier dans les quartiers que l'on appelle par euphémisme « sensibles ». Le systètne des professions s'en trouve transformé et Hervé Vieillard-Baron montre ici qu'il subit à la fois lm processus contradictoire de déqualification et de surqualification. De nombreux travailleurs sociaux sont aujourd'hui bardés de diplômes de troisième cycle en sciences sociales (DEA, DESS et même doctorat). Mais ceci n'est rien, quantitativement, à côté des bataillons d'emplois précaires et mal payés, dits « de proximité », proposés aux jeunes voulant faire de l'animation ou de la prévention spécialisée dans les quartiers. C'est une fraction de ces emplois qu' Abdelhafid Hammouche analyse. Il constate tout d'abord que ces emplois attirent majoritairement des jeunes d'origine étrangère (et qu'on tend à les leur réserver). Il met en garde contre le risque de frustrations lorsque ces jeunes découvrent qu'ils n'ont en fait accès qu'à des emplois dévalorisés. Il constate aussi que les organismes de logement social recrutent, à différents niveaux de qualification et à dose homéopathique sans doute, des professionnels issus du terrain et exerçant une fonction de médiation. Lorsqu'elle tend à s'institutionnaliser, cette fonction de médiation entre les autorités locales et les habitants du quartier est tenue le plus souvent par des femmes bénévoles, ou avec un statut professionnel des plus précaires. Pour analyser la population des médiatrices, Catherine Delcroix fait la distinction entre la fonction médiation et la fonction relais. La « femme-relais» joue un rôle de tiers neutre et impartial (par exemple, la traductrice qui aide à remplir les formulaires adnlinistratifs) alors que la médiatrice joue un rôle plus actif de critique et de proposition, bel exemple de la figure du « passeur ». Leurs revendications de professionnalisation risquent d'être plus facilement entendues si elles se limitent à la fonction-r~1ûis que si elles jouent un rôle plus dérangeant. Dans des quartiers où la cohabitation pluriethnique est importante, les autorités locales considèrent souvent chacune des médiatrices comme la représentante de « sa» communauté ethnique, alors qu'elles-mêmes se voient comme les médiatrices d'une communauté

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Espaces et sociétés

locale multi-culturelle. Elles ne se considèrent pas comme des travailleurs sociaux et c'est pourtant la seule perspective de professionnalisation réaliste qui leur est offerte. Sans s'être concertés, Catherine Delcroix, Abdelhafid Hammouche et Hervé Vieillard-Baron partagent les mênles inquiétudes sur « l'ethnicisation » du travail social et, plus généralement, sur la valorisation excessive de la « proxinlité » qui peut déboucher sur l' enfermement. Il est naïf de croire que seul un Maghrébin peut comprendre et aider un autre Maghrébin, cela peut parfois être contre-productif. La connaissance fine d'une communauté locale est une ressource dans un processus de « notabilisation», elle peut entrer en conflit avec une logique de professionnalisation qui suppose une reconnaissance des compétences indépendante du territoire. Dans une vision « simmélienne», la proximité et la distance forment un couple indépassable de tensions contradictoires (Rémy, 1995). C'est par une série de transactions que travailleurs sociaux et professionnels de la ville peuvent établir la « bonne distance », avec les habitants du quartier comme avec les autorités locales. Expertise et démocratie

Expertise et démocratie sont antinomiques. Au cœur même de l'expertise, il y a la coupure entre celui qui est habilité à parler car il est compétent et le citoyen ordinaire, ou le profane, qui est exclus du débat car~par définition, il est incompétent. Il y a donc un certain paradoxe à parler de la « compétence démocratique» des professionnels de la ville, compétence entendue comme la capacité à structurer le débat public au niveau local. Il ne s'agit de rien de moins que de l'invention de la démocratie locale, c'est-à-dire d'un « compromis pratique» (Ledrut, 1976) entre trois principes de légitimité concurrents: la représentation, la participation et l'expertise (Blanc, 1994 et 1995). Les expérimentations réalisées par Jean-Yves Trépos mettent de simples citoyens en situation d' expeltise et elles aboutissent au résultat inattendu qu'il y a peu de différences entre les propositions des « experts» et celles des « profanes» ! Cette mise à l'épreuve fragilise évidemment la prétention des professionnels de l'aménagement à une expertise spécifique. Elle confirme les doutes de Raymond Ledrut (1976 et 1980) sur la possibilité de fonder une science de la ville (ou «urbanologie»). L'urbanisme est un « art» (au sens d'une pratique), doté d'une faible légitimité scientifique et par conséquent accessible à l'ensemble des citoyens. Si l'on reprend l'opposition entre l'aménagement et le ménagement (Marié~ 1989), la production de formes nouvelles et le respect de l'existant, l'anlénagement urbain et la protection de l'environnement appartiennent au mênle champ et constituent un nouveau couple de tensions opposées. Les exigences de participation des habitants et de démocratie locale sont les

Villes, sciences sociales, professions

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mêmes dans la totalité de ce champ. C'est pourquoi les expériences britanniques de négociation démocratique avec la com.munauté locale des moyens de préserver l'environnement sont si intéressantes ici. Tom Storrie montre que les professionnels de l'environnement, qui jouissaient d'une longue tradition d'indépendance'l passent d'une situation d'autonomie professionnelle à une situation où les interdépendances sont fortes et exigent des négociations permanentes'l ce qui est transposable à l'aménagement urbain et en particulier à la politique de la ville. Si les professionnels de l'environnement et/ou de l'aménagement sont tenus d'acquérir une compétence démocratique'l Tom Storrie ne peut concevoir cette acquisition que sous la forlne d'un « apprentissage artisanal de la citoyenneté démocratique».

L'épreuve du territoire
Pour conclure cette présentation, il faut souligner que'l tnalgré d'évidentes différences d'objet'l de méthode et/ou de problématique théorique entre les auteurs de ce dossier., des convergences apparaissent. Tous s'accordent à considérer que., entre le champ traditionnel de l'aménagement et celui du travail sociat un nouveau champ professionnel spécifique se constitue autour de la politique de la ville et du développement social urbain., même si les perspectives sont loin d'être stabilisées. La contradiction à résoudre est d'affirmer à la fois sa spécificité professionnelle et son aptitude à travailler en partenariat inter-institutionnel et inter-disciplinaire. Tous les auteurs de ce dossier connaissent le désarroi de chefs de projet et de travailleurs sociaux'l tel qu'il est présenté dans La Misère du n10nde (1993). Pour autant'l ils n'adhèrent pas aux conclusions de Pierre Bourdieu en termes de démission de l'Etat et de quartiers livrés à eux-mêmes. La vision d'ensemble qui se dégage de ce dossier est plutôt celle du trop-plein dans les quartiers: un foisonnement d'initiatives locales qui ont du tnal à s'articuler et à se combiner dans un programme cohérent et qui s'ignorent'l lorsqu'elles ne se contrecarrent pas sur le terrain. Jacques Ion offre une perspective théorique plus convaincante: la politique de la ville soumet le travail social à l'épreuve du territoire, mais tous les acteurs, élus., experts et simples habitants., sont soumis à cette épreuve., ainsi que la « gestion territorialisée » elle-même.
Nancy'l Novembre 1995.

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Références bibliographiques

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LA BANALISATION DES « NOUVEAUX , METIERS » DE LA VILLE

La cité militante
La production de l'espace public dans les grands ensembles

Michel Péraldi
ClREJ/CNRS, Université Toulouse Le Mirail

« Quand on retape toutes ces grandes cités périphériques je ne peux pas m empêcher de me poser la question: est-ce que vraiment Ines en.fants, les en.fants de Ines en.fants, accepterons d 'habiter là-dedans? » (chef de projet DSU., Marseille).

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Voici quelques années déjà.,dans cette même revue.,Jacques Ion nous invitait à considérer les grands ensembles HLM comme «un terrain, peut-être privilégié., d'émergence de l' hégémonie culturelle des couches moyennes salariées» (J. Ion., 1987). Cette proposition s'inscrivait en ligne directe d'un courant d'analyse qui., depuis le travail fondateur de J.-C. Chamboredon et M. Lemaire (1970)., avait décrit avec beaucoup de lucidité et souvent à contre-courant de la pensée dominante sur les grands ensenlhl~~, le face à face entre les classes populaires à qui., en principe., cet habitat était destiné., et ces « classes moyennes salariées », qui avaient surgi là.,comme par effraction ou bien par conviction. Car bon nombre de ces enseignants, travailleurs sociaux, employés du secteur public, étaient venus là à la rencontre d'une

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classe ouvrière qu'il leur était difficile de rencontrer ailleurs. Sur ce terrain relativement vierge d'organisation et d'encadrement~ ces couches sociales fortes~dit encore Jacques Ion~de leur compétence dans les métiers de la communication et du travail sociat auront tôt fait de s'approprier les équipements et plus généralement les scènes de l'espace public des cités. «Les nouveaux équipements de quartier deviennent donc progressivement des lieux d'expression de nouvelles valeurs ou de formes culturelles inédites dans lesquelles s'expriment tout autant le soutien aux formes artistiques renouvelées que l'appui aux luttes dites « secondaires» (écologie" féminisme~ environnement~ transports~ avortement~ etc.) » (J. Ion" 1987). Le travail de M. Pinçon sur le Sillon de Bretagne~ ou celui de J.-P. Payet sur le quartier de La Duchère à Lyon.. montrent bien cette dynamique de conquête et de marquage. Elle est parfois simplement sous-tendue par une très forte imbrication des milieux militants installés dans les cités et les dispositifs logeurs ou gestionnaires des équipements (M. Pinçon~ 1982). Parfois elle impulse de véritables conflits et guerres de position autour des équipements collectifs et du tissu associatif (J.-P. Payet" 1987). Les termes d'hégémonie culturelle" de classe sociale, le socle théorique par lequel prenait sens cette dynamique nous paraissent sans doute aujourd'hui un peu désuets. A quoi bon d'ailleurs prendre la peine de revenir sur ces analyses puisque les « guerres» et les entreprises qu'elles décrivent se sont interrompues d'elles-mêmes, faute de combattants en quelque sorte: les classes moyennes salariées et leurs « alliés objectifs »~ élites ouvrières et employés, ont bien vite quitté ces grands ensembles pour accéder à la propriété. Elles laissent alors le champ libre pour que se développent, sur la base d'un renouvellement radical des populations" de nouveaux champs de force: « à. l'affrontement silencieux entre couches moyennes et couches ouvrières souvent décrit dans la période précédente, succèdent les conflits de plus en plus ouverts à l'intérieur des couches populaires~ entre petits blancs et immigrés ou enfants d'imnligrés » (J. Ion" 1987). Et les sociologues seraient alors invités à regarder ailleurs pour faire état de la misère ambiante~ écouter les « récits du malheur» (J.-F. Laé~N. Murard~ 1994), faire le constat objectif de la déréliction du lien social" civique~ alerter sur la nlontée des intégrismes et le développement d'insaisissables mouvements sans enjeu ni socle idéologique~ seulement réactifs à l'étouffement des énergies sous la galère (F. Dubet, 1987). Nous aurions en somme assisté à la fin d'un monde, et nous serions en train de voir sur les lieux de la catastrophe, l'impossible avènement d'un monde neuf. Car ce qui étonne~plus encore que le catastrophisme des descriptions qui sont faites aujourd'hui des cités HLM~ hier encore relativement pacifiées~ ou du moins traversées de conflits positifs, inscrits dans une perspective et une volonté de transformation~ c'est que le monde entier semble effondré. En perdant son « sujet historique »~ce nœud de tension positive générée par le face à face d'une classe moyenne à la

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recherche de scènes pour se construire une identité publique et de classes ouvrières en voie d'émancipation et de conquête de leur dignité., la cité HLM aurait perdu non seulement ses habitants originaires mais son âme: la possibilité même d'exister non pas seulement comme lieu, habitat, mais con1ille scène, espace public. Les acteurs en partant auraient démonté les décors et rangé les tréteaux, laissant un champ de ruines et quelque chose d'un retour à la nature, sauvage., violent, physique. La rue est tenue par le sombre trafic des dealers., livrée aux bandes de jeunes sans avenir qui « tiennent les murs» et retournent, contre eux-mêmes le plus souvent, la violence que leur fait subir une société où ils n'ont pas de place. L'ombre qui passe est à la merci des tireurs fous. La cité même, ce « haut lieu» de l'utopie urbanistique, ce laboratoire de l'homme de demain, où les sociabilités s'accomplissaient précisément à l'aulne des valeurs « moyennes », semble comme absorbée dans des espaces sans consistance. Celui de la banlieue, seulement défini par la somme des écarts à la ville, la somme des manques qui l'habitent, ou bien dans l'utopie d'un « quartier », fonne spatiale d'un communautarisme villageois que les politiques de développement social viendraient tenter de réinventer. Les réflexions qui suivent partent d'un point de vue symétriquement opposé, en privilégiant l' hypothèse que l'effervescence institutionnelle, po litique et dramaturgique dont les cités HLM sont le théâtre aujourd'hui., perpétue en grande partie cette « scène primitive» : lorsque l'espace public de la cité se fonde d'abord dans une tension entre action militante et dispositif institutionnel et deuxièm.ement sur le travail d'acteurs issus des «couches moyennes ». Ce renversement de perspective s'appuie sur deux constats que je développerai ici. Le premier est assez simple. Lorsqu'on se donne la peine d'examiner d'où viennent et qui sont ceux qui participent aujourd'hui de cette effervescence., l'hypothèse de la continuité s'impose d'elle-même. Le second est plus conlplexe puisqu'il nécessite un cadrage méthodologique sur ce que nous admettons comme politique dès lors qu'il est question d'action publique.

De père en fils, des militants aux chefs de projets
« Je suis arrivé à Sarcelles à deux mois., en ville nouvelle, en 1957. J'ai vu grandir Sarcelles en même temps que moi si je peux dire. Mes parents sont profs, donc très alnicale laïque, très milieu associatif, à Sarcelles. Donc j'ai baigné là-dedans, quoi » (chef de projet DSU). « Ma mère oui, effectivement, elle est très militante. Elle était dans les GAM, elle a été responsable nationale dans les associations de parents d'élèves. Elle a été aussi dans des partis politiques » (chef de projet DSU). « Je suis un enfant des quartiers nord., d'une famille militante, militants ouvriers mais pas du PC, des catholiques ouvriers, qui participaient au "Mouvement Populaire des Familles" » (chef de projet DSU).

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sionnels du DSU » à Marseille 1, nous cherchionsbien les filaments généalogiques qui inscrivaient les chefs de projets dans l'effervescence expérimentale qui agite les cités HLM depuis maintenant près de vingt ans. Comme en témoignent les extraits d'interviews rapportés ici., la filiation est cependant plus directe que nous ne l'avions imaginé. Car une part significative des chefs de projets ou des agents de développement qui composent ici les équipes opérationnelles., comme bon nombre des travailleurs sociaux., agents des administrations qui sont leurs partenaires ou leurs correspondants., sont très directement fils et filles de ces militants des premières heures de la vie des cités. Militants communistes ou «catholiques de gauche»., issus des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes., Jeunesses Etudiantes Chrétiennes, militants des « associations du cadre de vie », anciens des mouvements Squatters ou Castors., du Mouvement Populaire des Familles, de l'Education Populaire. Et cette filiation prend d'autant plus d'importance que tous ceux qui en procèdent., parmi les chefs de projets., revendiquent cette «fibre militante» transmise par les gènes comme une part constitutive de leur compétence. Parmi la soixantaine de personnes que nous avons rencontrées dans ce milieu., aucune n'habite en cité HLM. Mais par contre, bon nonlbre d'entre elles y ont vécu., soit comme on vient de le voir, en tant que fils et filles des militants de la première heure, soit que, poursuivant leurs études juste après mai 68, ils aient rejoint des groupes gauchistes ou le parti communiste et qu'à ce titre., ils se soient installés dans les cités pour y développer des actions politiques. Ce sont ceux-là qui manifestent une certaine nostalgie des sociabilités générées par la présence militante: « J'ai toujours vécu dans des cités très dures., c'était très bien., c'était superbe. Il y avait des classes moyennes dans les cités., il y avait des intellos., il y avait des profs, des ouvriers qualifiés., il y avait des manœuvres. C'était mélangé donc ce n'était pas du tout pareil. Il y avait des échanges., et puis le P.C... Il faut dire ce qui est: le P.C. avait des réseaux dans ces cités., des associations, il organisait des lotos populaires, des kermesses, des fêtes., une véritable vie de quartier. Ca faisait une ambiance extraordinaire., avec des conflits... Une vie politique au sens citoyen... On a de la chance d'avoir vécu ça » (Educateur). Enfin, parmi les chefs de projets, dix sur onze ont participé, selon des modalités différentes, parfois dès les années 1981, à la mise en place du premier DSQ sur Marseille. Certains étaient alors dans les équipements de quartier type Centre Social ou Maison de Quartier., d'autres dans les organismes HL'M.,d'autres enfin ont fait une part de leur formation professionnelle dans les bureaux d'étude ou les groupes de recherche fortement impliqués dans le

Lorsque nous avons engagé ce travail d'enquête sur les « mondes profes-

1. Etude menée en 1994 pour le compte de la Caisse des Dépôts et Consignation, en collaboration avec Odile Saint Raymond (CNRS/CIREJ).

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premier DSQ (CERFISE, ALFA, PACT ARIM). Comme nous le disait l'une des personnes chargées du recrutement des chefs de projets au sein de la Municipalité, « les réseaux ont marché à fond ». Les compétences que mobilisent ces « mondes» du DSU relèvent pour l'essentiel de deux univers professionnels, celui du travail social, plutôt du côté de l'animation socio-culturelle que du côté des métiers de l'éducation ou du « social» (éducateurs~ etc)~ et ceux de l'urbanisme ou de l'architecture~ mais plutôt du côté des bureaux d'études~ officines de recherche ~sur les volets de l'expertise sociale plutôt que dans les appareils et sur les compétences de la technicité proprement architecturale ou urbanistique. L'une des filières de formation la plus présente~ dans des mondes par ailleurs marqués par des cursus universitaires cahotiques~ est Science Politique. Le monde professionnel du DSU se spécifie donc en composant sur les registres de l' animation socio-culturelle~ du militantisme et des sciences sociales~ tirant des parentés et des cousinages vers les mondes du travail social, stricto sensu, et ceux de l'éducation, plutôt que vers les mondes de l'urbanisme et de l' architecture~ vers le para-institutionnel plutôt que vers l'administration. Permanence d'un milieu qui est aussi perpétuation active~ si l'on en juge notamment à la n1esure des dispositifs associatifs impliqués dans le DSU et financés à ce titre. L'analyse des bénéficiaires des subventions attribuées à Marseille peut être à ce titre assez éclairante. Il s'agit seulement ici des subventions au titre strict du DSU, et non de l'ensemble des volumes financiers que mobilisent les politiques de la ville, au titre de la réhabilitation par exemple qui est sans doute le plus gros poste budgétaire. Entre 1992 et 1994~ sur trois années d'exercice~ Ville, Etat et Fond d'Action Sociale pour les travailleurs immigrés ont ainsi distribué dans le monde associatif local quelques 200 MF par an selon une procédure d'appel d'offres. En moyenne, sur les trois années étudiées~ 26 % de ces subventions sont allés aux Centres sociaux~ Maisons de Quartier, Maisons des Jeunes et de la Culture implantés sur les sites DSU pour des activités d'animation socioculturelle. 15,2 % sont allés à des associations culturelles ou artistiques extérieures aux quartiers pour des productions ou des ateliers de création. On trouve sous ce registre une vaste gamme de «producteurs culturels», des peintres aux vidéastes~ photographes, artistes de rue. Certains d'ailleurs sont d'anciens enseignants, travailleurs sociaux ou animateurs reconvertis dans la création culturelle. 9 % de ces subventions enfin~ c'est le troisième poste par ordre d' importance, ont été attribués à des associations d'action éducative en milieu scolaire~coopératives permettant aux enseignants des écoles et collèges de gérer des budgets extérieurs au financement de l'Education Nationale. Ajoutons pOUffaire contraste que 3 % de ces subventions sont allées aux clubs sportifs des quartiers, 3 % également aux associations de jeunes qui se sont pourtant fortement développées dans les dernières années du DSU, enfin 0,1 % à des associations de quartier gérant des équipements alternatifs, type crèche

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parentale par exemple. Soit pour l'essentiel., 50 % du budget DSU minimum qui va à des associations gérées par des travailleurs sociaux~ des artistes~ des enseignants. Il reste sans doute une part notable de financements qui vont à des associations apparemment nouvelles~ souvent portées par des jeunes issus des cités~ aujourd'hui fortement investis sur le champ de l'entreprise alternative. Où l'on retrouve des ateliers de couture et de stylisme~ des agences de voyage, des restaurants alternatifs, des entreprises de récupération. Dans les années 85, ces associations ont été impulsées par des éducateurs, des animateurs socio-culturels qui ont parfois quitté leur emploi pour s'engager dans ces expériences. Même chose pour les Régies de Quartier, sous-tendues par les expérimentateurs de la première heure ou par les organismes HLM. Leur personnel aussi se recrute bien souvent sur une double compétence, gestionnaire et sociale~ acquise sur les terrains et les chantiers de la réhabilitation ou dans les dispositifs d'action sociale. D'une façon générale, l'effervescence associative qui caractérise les quartiers qui font l'objet d'une inscription en DSU, révèle souvent des articulations complexes et des réticulations très denses entre les mondes institutionnels et les habitants qui s'y impliquent. Pour en rester au plan de la reproduction de positions sociales~ il faut signaler que les jeunes impliqués dans cette effervescence sont généralement d'un niveau scolaire nettement plus élevé que la moyenne des quartiers~ même lorsqu'ils en sont issus. Ce sont pour la plupart des étudiants avancés, poursuivant leurs études ou les ayant interrompues. La plupart sont issus ou bien des sciences humaines ou bien des cycles courts de gestion, économie~ administration des entreprises, comptabilité. Il serait certes abusif de ranger ces jeunes dans les « classes moyennes sala-

riées » d'autant que la plupart justement ne sont pas salariés ou sur des
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modes précaires fortement dépendants de subsides institutionnels. Il est en revanche à peu près sûr que leur destin social ressemble désormais beaucoup plus à celui de leurs éducateurs qu'à celui de leurs pères ouvriers. Il faudrait sans doute des enquêtes plus serrées pour montrer ce que les systèmes de valeurs~ les styles culturels et les univers de goût mis en avant par ces jeunes doivent et empruntent aussi à leurs éducateurs. Ne peut-on penser également qu'il y a, dans les formes de contestation ou de subversion, la rhétorique politique employée, quelque chose qui appartient beaucoup plus aux anciens de Mai 68 qu'à la résignation et au désengagement des pères, ou aux formes institutionnalisées de contestation politique via les syndicats ou les partis? Il serait enfin utile .de montrer que l'esthétique générale de la réhabilitation architecturale, les styles auxquels elle emprunte~ les formes utopiques auxquelles elle se réfère, celle du «village» entre autres, appartiennent plus qu'on ne le croit à un univers de goût qui est celui des « nouvelles petites bourgeoisies» . Signalons un dernier élément pour une appréciation du poids de ce milieu dans la vie des cités, sur un cas représentatif. Soit la cité de Frais- Vallon~

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regroupant 1 328 familles. Successivement objet de procédures HVS puis DSQ, enfin inscrit dans le contrat de ville au titre du DSU, Frais Vallon est sans doute le prototype de ces quartiers, désignés comme tels à la lueur de leur défaveur. Une enquête récente, menée par un cabinet de consultants sur l'évaluation du dispositif d'action sociale (RCP, 1994) a recensé 319 personnes participant, au titre de salariés, de cette action sociale et réparties entre différentes structures, associatives, para-institutionnelles ou directement indexées sur un appareil administratif, dépendant de l'Etat, du Département ou de la Ville. Sur ces 319 personnes, 209 ont un emploi fIXe, au titre de permanent des équipements, III ont par contre un statut précaire, CES, CDD, et pour l'essentiel gèrent l'ensemble des activités d'animation proposées aux habitants. Cette mesure n'inclut pas les enseignants et personnels des établissements scolaires du quartier, ni les personnels des services publics présents sur le quartier. Il ne serait par ailleurs pas si absurde qu'il y paraît de les inclure dans ce recensement dans la mesure où l'une des actions phares des politiques de la ville a consisté, précisément sur ce quartier, à responsabiliser ces employés des services publics à leur rôle social. Ce recensement ne prend pas en compte le personnel de l'organisme HLM gestionnaire qui justement, à l'occasion de la réhabilitation, a transféré son siège central dans cette cité et donc la totalité de ses quelques 200 employés. Ce type de transfert n'est d'ailleurs pas exceptionnel à Marseille. D'autres grands ensembles ont ainsi accueilli à l'occasion de réhabilitation, qui une école de travailleurs sociaux, qui une école de police.

L'héritage
Certes, si l'on considère que des « personnels rémunérés remplacent des militants bénévoles» (A. Micoud, 1987), la mise en place des politiques de la Ville a tout d'un processus d'institutionnalisation. Mais il faut entendre d'une part que ce processus est très largement amorcé dès les années 70 dans les équipements de quartier, le tissu associatif local, des groupes de recherche, officines para-institutionnelles, ou de véritables administrations de mission à l'échelle locale. Et il faut aussi entendre que cette institutionnalisation ne constitue pas forcément la mise en place d'une architecture organisationnelle fondée sur des statuts hiérarchiques et des compétences techniques, des règles de procédures ou des mandats représentatifs. Le dispositif local DSU est en fait un « noyau» d'équipes opérationnelles, d'autant plus mal intégrées aux structures municipales qui les hébergent, que les chefs de projets peuvent jouer d'une triple tutelle, celle des élus, celle des directions municipales et celle des préfets à la ville (voir à ce propos et pour plus de détail, M. Péraldi, 1995). Ce noyau peut mobiliser des « réseaux» de partenaires, soit dans des instances régulières, type CCPD par exemple, soit sous un mode plus informel du recours expert. La mobilisation de ces réseaux

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s'opère par libre engagement des individus plutôt que sur contrainte institutionnelle. Comme le décrivent justement J. Donzelot et P. Estèbe'l le chef de projet « ne se trouve pas au centre d'une structure étoilée mais en circulation sur un réseau'l celui des multiples compétences concernées par le développement urbain qu'il peut relier en traçant entre elles des liens toujours particuliers'l mais non en les obligeant à converger vers un foyer unique ». (J. Donzelot'l P. Estèbe'l 1994). Ajoutons que cette mobilisation gagne certes d'un bord sur les appareils institutionnels'l mais de l'autre aussi sur un tissu associatif interne aux cités'l plus ou moins directement dynamisé par le dispositif DSU lui-même en jouant de la même façon sur l'activation de liens personnels et interactifs entre les acteurs du DSU et des « habitants» notabilisés. La mise en œuvre des politiques de la Ville peut donc bien être considérée comme un processus d'institutionnalisation~ qui'l du « centre» politique'l l'Etat et le ministère de la Ville~ par des relais successifs, fait circuler des objectifs et une éthique politique jusqu'aux « périphéries »~en un espace de relations entre des dispositifs institués, du Ministère aux associations. Mais on peut tout aussi bien considérer que ce processus procède par capillarité, « d'en bas »~en tissant de proche en proche et selon des lignes de force relationnelles plus qu'institutionnelles. Il donne ainsi à ce qui constituait un chaos d'individus'l bandes'l groupuscules et officines~ militants ou semi-professionnels, localenlent dispersés~ les dimensions d'un milieu nationalement ramifié~ plutôt que l'aspect d'un appareil ou d'une organisation. Il se forme donc un « réseau de réseaux »~qui mobilise d'un côté les architectures'l appareils et corps constitués sur des compétences techniques, les mondes de l'aménagement par exemple comme celui des fonctions régaliennes de l'Etat (éducation, justice, police'l santé) sans les intégrer ni «physiquement» ni par des corps de règles ou de procédures nouvelles. D'un autre côté'l ce « milieu» mobilise des représentants et le monde de la politique'l mais là encore sans s'appuyer sur cette mobilisation pour que les « membres» du réseau y trouvent occasion ou modalité à entrer dans la compétition électorale. Quelques militants désabusés, quelques travailleurs sociaux usés à la tâche ne suffisent pas à signaler un renouvellement ou une dispersion radicale des acteurs qui organisent la scène. Ce sont en gros les mêmes, socialement'l parfois d'ailleurs aussi en chair et en OS'l ui sont présents ici'l même q s'ils n'habitent plus les cités. Ils y ont'l certes~ gagné en stabilité professionnelle, nloins qu'on ne croit d'ailleurs si l'on considère l'intégralité du dispositif DSU'I associations comprises'l mais il y ont surtout gagné en extension, un espace public de représentation désormais ouvert très largement'l vers les médias'l locaux et nationaux'l les mondes de la représentation politique, celui des administrations. Ce ne sont pas les militants qui disparaissent, c'est l'espace scénique où il mettent en jeu leur identité qui se dilue et s'étale à la faveur de la montée en puissance et en dramaturgie des enjeux qu'ils portent.

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Et ce qui est remarquable ici, c'est que, au fur et à mesure que les héros quittent la scène, pour accéder à d'autres, ils sont immédiatement remplacés aux mêmes conditions par des militants qui leur ressemblent.

Le politique comme compétence
En quoi ces militants-professionnels qui se succèdent dans l' effervescence institutionnelle des cités se ressemblent-ils? Assurément parce que leurs destins personnels et leurs trajectoires sociales, les représentations qui les sous-tendent sont les mêmes. Ces ouvriers qualifiés, catholiques ou communistes des années 60, qui, via le militantisme, bifurquent vers des carrières et des métiers du travail social ou de la communication; ces étudiants gauchistes qui au contraire, via une interruption de leur cursus pour cause d'engagement ou d'établissement dans les usines, trouvent dans le militantisme social un moyen de reprendre une carrière ou un cursus qui est un « moindre mal» par rapport au destin auquel ils auraient pu prétendre s'ils avaient fait une carrière universitaire «normée»; ces jeunes fils de migrants, ayant poursuivi des scolarités longues sur des filières peu créatrices d'emplois, coincés entre un impossible retour aux métiers des pères, et un impossible accès aux carrières auxquelles leur capital scolaire leur donnent le droit de prétendre. Ils s'engagent alors, le plus souvent à titre bénévole, dans les associations de quartier pour y trouver tout à la fois un poste d'attente honorable (le développement des actions de soutien scolaire par exemple) et une éventuelle filière de professionalisation. Mais plus généralement tous ceux qui, légitimés à attendre de leur fonction ou de leur position professionnelle un statut à la mesure de leur capital culturel, se trouvent confrontés à des tâches de routine sans possibilité promotionnelle. Ceux-là donc qui trouvent dans l'engagement, le surtravail volontaire qu'ils effectuent, quelque chose d'une « plus-value» culturelle. Tous donc ont au moins ce point commun que l'engagement militant constitue un moment de renégociation de leurs « chances» ou de leur destin, aux conditions de légitimité et d'honorabilité qu'ils estiment justes. Bref, une possibilité non tant de faire ce qu'ils veulent que de tenir leur rang. On sait cela, même si les travaux de recherche sur le militantisme et ses ressorts sociaux sont rares (P. Bourdieu, 1987). En ce sens, même si les espaces-temps et les modalités de rapport aux lieux sont différents, ces militants ont bien des points communs avec les « artistes-gentrificateurs », dont l'installation dans les quartiers dévastés de New York ou d'ailleurs est autant une condition économique d'exercer leur art qu'un moyen d'accéder aux marchés légitimes (S. Bordreuil, 1994). Or qu'est-ce qui facilite ainsi l'installation et la « réhabilitation» culturelle des militants dans les cités? C'est sur la « scène primitive» de la cité que se nouent les conditions de définition et de formatage de l'espace public qui s'ouvre aux aventures militantes. Conlme on le sait clairement, une cité

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Espaces et sociétés

HLM n'est pas seulement un cadre spatial, c'est aussi un cadre normatif projeté.. une manière de faire le bonheur du peuple (J.-P. Flamant.. 1989). Les architectes et les ingénieurs produisent là non pas seulement des « boîtes à habiter» mais des espaces calibrés aux normes de ce qu'ils imaginent être l'homme de demain. La cité est en ce sens une hétérotopie, une manière de mouler le présent aux normes de ce que l'on veut que devienne l'avenir. Mais il faut aussitôt préciser que cette intention normative, fondée sur le rôle exorbitant alors dévolu à la technicité et à l'architecture.. ne déploie aucun appareil de contrôle ou d'encadrement. Calibrage et chronométrage forment ici.. comme dans tout équipement collectif.. les cadres d'un travail social. A ceci près qu'il est entièrement porté par l'architecture. La cité n'est sans doute rien d'autre à son origine.. qu'un appareil disciplinaire et correcteur.. mais un appareil aveugle et sourd.. sans dispositif territorialisé de surveillance. Le laboratoire est vide de surveillants. Les organismes HLM construisent.. assurent.. souvent au minimum, l'entretien technique, le suivi des procédures de peuplement. Pour le reste.. les services publics ne font rien de plus que leur travail. Ce que les militants découvrent dans la cité tient donc d'une utopie réalisée, d'un laboratoire, mais vide d'expérimentateurs ou de laborantins. Et c'est dans ce vide qu'ils s'engouffrent, jouant à la fois le jeu de la normalisation et celui de l'émancipation de ces classes ouvrières à la rencontre desquelles ils viennent. Après coup, tout le travail des militants sur le terrain des cités peut se comprendre comme une manière de concrétiser des espaces politiques de médiation entre une intention normalisatrice et un projet émancipateur. Et toute I'histoire de l'effervescence militante dans les cités.. des années 60 aux années 80, pourrait se lire comme une sorte de parcours; ou plus exactement un cycle qui, du militantisme au professionnalisme, d'actions qui exigent des lieux d'exercice et pérennisent des fonctions.. en lieux qu'au contraire le militantisme investit d'une fonction, gagne de place en place tous les services publics impliqués dans le « gouvernement de la cité ». Même si..au plan du discours et de la scène publique, il s'agit bien de donner voix et corps au peuple silencieux, de l'introduire en partenaire ou tiers dans des dispositifs où la décision fonctionne soit à l'application de règles anonymes et générales, soit au particularisme clientéliste. Entrer dans une cité HLM par exemple c'est ou bien correspondre à des grilles objectivantes qui font du locataire un ayant-droit, ou bien bénéficier de relations qui permettent de «passer le droit ». Donner de la voix aux « petits », introduire la différence, la singularité du cas dans l'égalisation par les systèmes de droit, ou au contraire le respect du droit collectif contre les arrangements particuliers, constituent donc des manières d'introduire un régime politique de la négociation et de la « dispute en justice» dans des dispositifs qui l'ignorent. Et parce que cette éthique s'oppose d'une part à l'aveuglement administratif.. d'autre part aux arrangements privés entre

La cité militante

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notables, elle ne demande d'autre engagement qu'un passage à l'acte en public, elle n'exige rien d'autre que de payer de sa personne, publiquement: aller voir, «mouiller sa chemise », prendre la pelle ou le balai, aller au contact, à la rencontre, etc. Ce qui, ramené aux dimensions d'une compétence" n'exige aucun savoir-faire techniquement construit, mais davantage des « compétences culturelles» ; s'autoriser de soi-même, prendre la parole et la distribuer, etc. L'engagelnent militant au travail politique dans les cités, parce qu'il est calibré d'un côté par les grandes fonctions de l'Etat régalien, inscrites en quelque sorte dans les murs, silencieusement (éduquer, soigner, pacifier, etc.), parce qu'il tient dans un espace d'opposition à la règle administrative et au clientélisme politique, ni droit aveugle, ni passe-droit, ne nécessite ni engagement idéologique fort, dogmatique, ni maîtrise spécifique de savoirfaire techniques. Il n'en est pas pour autant, un savoir-faire de « citoyen» ordinaire, rompu aux règles de la démocratie et uniformément partagé. Il n'est que la compétence culturelle de ceux qui ont la capacité de mobiliser les ressources du langage pour justifier de leur action et développer des arguments rhétoriques. De l'animation socio-culturelle aux Régies de Quartier, de la « Maîtrise d'Œuvre Sociale» aux médiateurs culturels, se développe ainsi, sur le terrain des grands ensembles" ce qui correspond bien à un « cycle» du militant professionnel : d'abord un engagement personnalisé dans l'action occupant un vide ou un interstice dans les champs d'action institutionnels, donnant légitimité politique aux acteurs, militants, à occuper un espace technique; ensuite un temps de construction de cette position comme filière technique à part entière développant son espace propre de commentaire, moins dans le but de décliner des fonctions et des rôles, d'organiser un processus et des opérations techniques, que de labeliser un statut ou un « titre» : chef de projet, agent de développement, animateur, etc. Sans faire de mauvais et de faux procès aux sociologues qui travaillent sur ces nlorceaux de ville, force est de constater que l'on oscille aujourd'hui entre deux registres de descriptions: l'un qui insiste sur les adhérences communautaires, les solidarités «organiques », que tisse un monde quasiment villageois fondé sur l'entre soi ethnique. L'autre, pas forcément contradictoire, qui montre au contraire comment les liens sociaux élémentaires peuvent. se dissoudre sous l'uniforme écrasement de la misère, de la relégation, l'indistinction de la laideur fonctionnelle, de l'exclusion sociale enfin. Entre les deux, forcément solitaires et démunis de moyens institutionnels, quelques aventureux chefs de projets DSU, travailleurs sociaux ou néo-militants, tenteraient une impossible positivation réciproque de ces deux versions du monde HLM. Ils tenteraient de les sauver de la misère par la remobilisation positive des forces communautaires, tout en projetant de les tirer de l'enclavement et des dérives extrémistes par le retournement du stigmate. Car il