//img.uscri.be/pth/1fa33af1667f271ed3563f091c702f596cf73823
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Vitalité du syndicalisme d'action

De
272 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 0
EAN13 : 9782296323049
Signaler un abus

VIT ALITE DU SYNDICALISME D'ACTION

La CFDT Basse-Normandie

Gérard BOUDESSEUL

VITALITE
DU SYNDICALISME D'ACTION

La CFDT Basse-Normandie

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

Collection Logiques sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions: Ramé L. et S., Laformation professionnelle par apprentissage. Etat des lieux et enjeux sociaux, 1995. Baldner I-M., Gillard L. (eds), Simmel et les normes sociales, 1995 Guille-Escuret G., L'anthropologie à quoi bon 1, 1996. Guerlain P., Miroirs transatlantiques, la France et les Etats-Unis entre passions et indifférences, 1996. Patrick Pharo, L'Injustice et le Mal, 1996. Martin C. et Le Gall D., Familles etpolitiques sociales. Dix questions sur le lienfamilial contemporain, 1996. Neyrand G., M'Sili M., Les couples mixtes et le divorce, 1996. Dominique Desjeux (Dir), Anthropologie de l'électricité, 1996. Yves Boisvert, Le monde postmoderne, 1996. Marcel Balle de Bal (ed), Voyage au coeur des sciences humaines De la reliance, 1996 (Tome 1 et 2). A Corzani, M. Lazzarato, A. Negri, Le bassin de travail immatériel (BTI) dans la métropole parisienne, 1996. 1. Feldman, J-C FilIoux, B-P Lécuyer, M. Selz, M.Vicente, Epistémologie et Sciences de l'homme, 1996. P. Alonzo, Le travail employé, 1996. Monique Borrel, Conflits du travail, changement social et poliique en France depuis 1950, 1996. Christophe CAMUS, Lecture sociologique de l'architecture décrite, 1996. Isabelle TERENCE, Le monde de la grande restauration en France: la réussite est-elle dans l'assiette 1 1996.

@L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4478-4

INTRODUCTION

Un jugement devenu courant promet au syndicalisme français une fin prochaine, ou, à tout le moins, son institutionnalisation. Nous nous sommes demandés pourquoi cette mort annoncée tardait autant et pourquoi le syndicalisme faisait parfois mieux que survivre, en l'état. Soucieux de vérifications empiriques, nous avons, dans un premier temps, recherché l'originalité d'une relation sociale qui aurait pu s'appeler "relation syndicale" : relation unissant des individus entre eux, mais aussi au travers d'une organisation syndicale concrète, dans une aire géographiquement délimitée. La CFDT bas-normande présente cet intérêt d'être majoritaire à la plupart des élections sociales depuis la fin des années 1960, en particulier dans le Calvados, et d'être la seule Union Régionale de la CFDT à s'opposer aussi ouvertement à cette conception du syndicalisme institutionnalisé qu'elle dénonce dans sa Confédération. Cette opposition lui vaut d'être considérée tour à tour comme "archéo"I, prometteuse d'un syndicalisme ''jossilisé''2, ou comme un repère de gauchistes3. Curieusement, elle a aussi été rendue responsable d'une

I. Rubrique "Archéo" : "CFDT: les Bas-Normands entrent dans la mêlée", Libération, 3-1-84. "Les "archéo-dinosaures" normands ruent dans les brancards", Libération, 9-3-85 2. Maire Edmond, Réponse aux interventions sur le rapport d'Orientation, Congrès Confédéral de Bordeaux, 1985. 3. On trouve aussi cette conviction dans les rangs des chercheurs. Ainsi est-il mentionné qu'au Congrès confédéral de 1979, "les trotskystes de la Ligue. très influents en Basse-Normandie, s'opposent aussi à la nouvelle ligne de la confédération". Groux Guy, Mouriaux René, La CFDT, Paris, Economica, 1989, p.92. 5

"autogestion du taylorisme", mettant en doute la nature de classe de son combat4. Quelques formes saillantes du discours telles que la primauté revendiquée de l'action sur le discours, mais aussi le refus de la délégation de pouvoir, exprimé maintes fois dans les documents, ainsi que la référence explicite à l'anarchosyndicalisme dans certains des entre6ens, incitent à rechercher les similitudes avec le syndicalisme d'action directe (S.A.D.) à la fin du siècle dernier en France. Rien à voir avec le terrorisme qui a emprunté ce label dans les années 1970-80. L'Action Directe se réfère à une conception d'ensemble du syndicalisme tel qu'il s'est pratiqué sous la IIIème République. La tentation est devenue grande au fil du rapprochement, d'en déduire une forme actualisée du S.A.D. moyennant quelques changements de contexte économique et institutionnel. Une démarche typiquement française consiste, selon Pizzorno, à rechercher de manière irrépressible une validité générale à une démonstration particulière5. Cette forme actualisée du S.A.D. aurait valu démonstration qu'au moins une organisation syndicale concrète, entretient avec son milieu un lien irréductible à tout autre, qu'il s'agisse des liens qui animent un parti politique, une association informelle, ou une agence pourvoyeuse de services individualisés. En un mot, le syndicalisme survivrait parce qu'il est original. A la réflexion, cette originalité s'avère empreinte d'exotisme et la notion de relation syndicale, un peu plaquée. Une remarque de René Mouriaux sur le caractère polymorphe du S.A.D. aux débuts de la CGT, voire contradictoire selon la situation politique, a relativisé à nos yeux cette originalité6. Ce n'était plus qu'un objet de collection parmi d'autres dans la vitrine du mouvement ouvrier.

4. "Serait-ce trop s'avancer de penser qu'au fond ces jeunes, (de ]a CFDT NOLA) issus d'un enseignement professionnel où ils ont appris le respect des principes de l'O.S. T., ont contribué à la fois. tout pénétrés de sa rationalité qu'ils étaient, à en exprimer la "folie" et à en favoriser l'application à la masse des travailleurs de la Saviem ?" TelTail Jean-Pierre, Destins ouvriers. lafin d'une classe?, PUF, ]990. p. 179: "Autogestion... du taylorisme" 5. Pizzomo Alessandro, "Rationalité et relativisme. Traditions européenne et anglosaxonne", Séminaire International de Sociologie, LE.P., Paris, 29-1-88. 6. Mouriaux René, La CGT, Le Paris, Le Seuil, 1975. 6

Toutefois, un article de Julliard cherchant dans les événements printaniers de 1968 quelques effluves du S.A.D. suggère une orientation différente: les acteurs sociaux ne sont pas seuls à emprunter cette forme datée de l'action collective, leurs analystes aussi7. Nous souvenant alors que dans les entretiens réalisés auprès de militants de la CFDT et dans certains de leurs écrits, la référence à l'anarcho-syndicalisme est parfois revendiquée, l'idée parût s'imposer que le S.A.D. fait l'objet d'usages sociaux. Ces usages imprégneraient les acteurs, leur commentateurs, les journalistes et les sociologues... qui sont parfois les mêmes: Emile Pouget, cofondateur de l'anarcho syndicalisme n'est-il pas journaliste? Maxime Leroy, qui prend fait et cause pour ces militants, ne fait-il pas oeuvre de sociologue? Les analystes contemporains du syndicalisme ne sont-ils pas eux mêmes souvent adhérents, militants, présents ou passés, de l'une des "grandes centrales"? Nous-mêmes avons quelques activités au SGEN. La démonstration resterait à faire. Vaste entreprise herméneutique qui consisterait à mener la démonstration pour ces auteurs, du début à la fin de notre siècle. Cette hypothèse, plus modestement limitée au cas de la CFDT bas normande, a longtemps retenu notre attention. Mais on ne fait pas ce qu'on veut du syndicalisme. On ne dirige pas une organisation syndicale comme on conduit une automobile, qui, elle, fait l'objet d'usages sociaux8. Les syndicats ont un passé étroitement lié aux rapports sociaux dont seul, le refrain bien connu des militants chante qu'on peut en faire "table rase". Nous nous sommes trouvés confrontés à deux croyances symétriques: l'une, essentialiste, selon laquelle le syndicalisme est composé de modèles intangibles, de traditions, qui traversent les siècles sans en subir les marques, l'autre, relativiste, selon laquelle, les militants en font un peu ce qu'ils veulent, au gré des discours, des orientations et des votes de Congrès. La première traîne son passé comme un boulet. Des modèles "nationaux" lui sont affublés, avec des clivages
7. Julliard Jacques, "Syndicalisme révolutionnaire et révolution étudiante", Esprit, juin 1968. 8. Boltanski Luc, "Les usages sociaux de l'automobile, concurrence pour l'espace et accidents", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, M.S.H., 2, mars 1975.

7

discutables: le réformiste anglais, le massif et efficace allemand, l'idéologique français condamné à la minorité sociale. Le second porte son avenir comme une croix. Le "débat d'orientation" suscite toutes les passions parce qu'il est supposé pouvoir TOUT changer: du type de syndicalisme pratiqué aux rapports sociaux entiers. Or, une analyse spécifiquement politique des orientations convient mal pour des acteurs qui, justement, préfèrent "l'action au discours", parlent peu, et écrivent moins encore. Plus nous avancions dans la recherche, plus il est apparu qu'il n'y avait pas de modèle stable. Seuls certains traits en se transfigurant gardent une certaine permanence. Pour le reste, les militants amendent leurs comportements, leurs choix, parfois de plein gré, parfois sans même s'en rendre compte. C'est ce va-et-vient que nous avons voulu retracer, entre les références les plus stables des comportements et les inflexions que leur impriment les militants. Après avoir précisé notre posture méthodologique pour décider du sens à donner aux discours entendus, aux comportements observés, nous présentons dans une première partie les données contextuelles qui situent la CFDT basnormande en son terroir, et surtout, nous le verrons dans la cité. Une mise en perspective historique éclaire la chronologie des faits marquants développée à la suite. Trois grandes césures s'imposent d'elles-mêmes: 1953, pour le renversement de l'ancienne équipe CFTC, à la suite de la grande grève de la SMN (Société Métallurgique de Normandie) de 1952, 1968, pour les rapports que la CFDT a su nouer, à son avantage, avec le milieu étudiant et enseignant, 1972, année de fondation de l'Union Régionale, à la veille de la crise économique. Cette chronologie permet de saisir les grandes phases de la construction de l'organisation et comment se sont tissés des liens durables avec la société locale. Elle fournit l'occasion de rechercher les "permanences" dans les pratiques et les discours, de restituer "le temps long", pour paraphraser Braudel, à l'échelle plus modeste des décennies. Mais l'analyse de conflits permet d'expliquer les mécanismes par lesquels une culture syndicale spécifique de l'Action Directe se serait construite. Cette culture commune de l'Action Directe aurait été réactivée au cours de nombreux conflits 8

d'entreprise. Les moyens documentaires disponibles ne nous ont pas permis de livrer une analyse suffisamment circonstanciée de tous les conflits, en particulier du point de vue des employeurs dont nous n'avons pu qu'esquisser la rationalité. Nous nous sommes donc, pour l'essentiel, limités à une analyse du déroulement de la mobilisation à laquelle ont donné lieu ces conflits, sans pour autant nous enfermer dans le cadre d'une théorie de la mobilisation des ressources. L'accent est mis sur les relations complexes d'interaction dans lesquelles les militants de la CFDT se trouvent impliqués, tantôt à leur gré, tantôt un peu moins, face à la volonté "d'en découdre" des uns, ou de gérer un conflit pour d'autres. Le délicat problème de la sélection des conflits a été résolu en retenant des établissements significatifs tant du tissu économique régional, que des évocations dont ils font l'objet dans les procès-verbaux de la Commission Exécutive de l'Union Régionale. Une liste type a été établie, faisant ressortir la fréquence des conflits dans les grandes entreprises industrielles, mais aussi dans les PME et les établissements de la Fonction Publique. Nous en retiendrons un de chaque, en répétant l'analyse à quelques années de distance, au moment du déclenchement de la crise économique et dans les années 1980. Cette première partie conjugue l'inertie et ses ruptures. Elle traque les facteurs de changements dans un contexte donné de croissance régulière, mais aussi la recherche de stabilité, de "préservation des acquis" en milieu instable. Nous verrons comment une organisation ouverte sur son milieu est amenée, non seulement à réactiver mais aussi à préserver son identité. A l'appui de cette mise en perspective, sont livrées quelques données quantitatives, résultats d'élections et d'adhésions, fréquemment perçus comme proportionnels aux égards que l'on doit à une organisation syndicale, ainsi que de l'avenir qui lui est promis. Nous nous attarderons un instant sur le travail de construction de ce type de données en prenant le "timbre mensuel" comme unité de calcul de l'adhésion. Cette méthode, que nous pensons nouvelle, donne un éclairage particulier quant à l'hypothèse aujourd'hui galvaudée de substitution de l'électeur à l'adhérent. La deuxième partie poursuit ce travail de déconstruction et de reconstruction en interrogeant des militants sur leur propre 9

trajectoire et la rationalité qu'ils retiennent de leurs choix passés. Des six entretiens longs que nous avons réalisés, nous n'en retiendrons que trois, les plus riches et les plus centrés sur l'expérience syndicale de la CFDT dans une grande entreprise industrielle, la Saviem devenue RVI (Renault Véhicules Industriels). L'hostilité à la délégation et aux institutions prend corps, dans ces récits de vie. L'interaction entre les multiples rationalités est serrée au plus près. Un aboutissement inattendu apparaît: la poursuite de leur logique conduit ces militants socialisés dans le sérail syndical à créer de toutes pièces une organisation politico-syndicale, conçue comme une véritable machine de guerre contre la "maison-mère" CFDT, source de déceptions parce qu'insuffisamment radicale. Deux logiques s'affrontent: l'une ne veut rien céder des habitudes acquises pendant les conflits victorieux des années de croissance, et s'en prend à l'autre qui ajuste ses objectifs et ses méthodes face au contexte de croissance ralentie, de centralisation, voire de multinationalisation des entreprises et de leurs choix. Les risques liés à la reconstruction a posteriori des expériences conduisent à reprendre, en troisième partie, toutes les sources écrites existant de manière continue dans l'organisation syndicale jusqu'en 1993, date de cette étape de la recherche. Les seuls documents répondant à cette exigence de continuité sont les procès-verbaux et rapports de Congrès (tous les deux ans), du Conseil Régional (trimestriel), et de la Commission Exécutive (bimensuelle)9. Ces derniers offrent l'intérêt d'être moins empreints de discours idéologiques, et plus fréquents que ceux de Conseils régionaux (quinze jours au lieu de deux mois). Lorsqu'ils expédient les affaires courantes au jour le jour, la reconstruction que les acteurs opèrent de leur comportement est plus faible et moins close sur elle même, leur logique est plus facile à percer.
9. Nous avons commencé par constituer le fond d'archives avec un salarié de l'Union Régionale chargé des études économiques et de la formation. Une commission s'est réunie quelques fois pour élargir la prise en charge de ce lourd travail qui a pris deux années entières. Les documents épars étant rassemblés et classés, les seuls qui fournissaient une vision régionale de l'organisation avec une continuité chronologique suffisante pour raisonner sur le long terme, sont les procès-verbaux des instances de décision, ceux du Conseil régional (P.V.C.R.) et ceux de la Commission Exécutive (P.V.C.E.). JO

Sur les dix-sept années que nous avons pu reconstituer depuis 1976, le dépouillement exhaustif de quelques 500 documents permet d'esquisser une typologie, afin de cerner, en premier lieu, la distance entre les faits et la lecture des faits au travers du prisme syndical et son adaptabilité aux mutations du milieu, en second lieu, la part dans cette lecture, de traits susceptibles de relever de l'Action Directe, et en troisième lieu, l'existence de faits avérés, résultats des discours tenus et des choix opérés, en particulier sur le plan organisationnel, mais aussi dans l'Histoire des rapports sociaux en Basse-Normandie. Ceux-ci sont des "actes de langage et actes qui produisent l'Histoire", à l'instar de la Charte d'Amiens, déjà évoquée. L'espoir est de contribuer à saisir une forme de syndicalisme, qui a repris une étonnante actualité en cette fin d'année 1995, et qui, parce qu'elle a un demi-siècle derrière elle, dans le cas étudié, a peu de chances de disparaître du jour au lendemain. Le devrait-elle seulement 10?

10. Un hasard espiègle a fixé la soutenance de la thèse, ici partiellement reproduite, le mois précédent le mouvement social de décembre 1995, alors que sa préparation a demandé une dizaine d'années. Le lecteur interessé trouvera peut-être ici de quoi éclairer quelques uns des comportements ayant traversé ce conflit. Par ailleurs, pour un analyse détaillée de huit conflits significatifs ayant affecté la région, de 1952 à 1989, et des trois récits de vie recueillis, se reporter à : Boudesseul Gérard, Action Directe et force du syndicalisme. Le cas de la CFDT Basse-Normandie (1952-1993), Doctorat de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, 1995.
Il

CHAPITRE l

AUX SOURCES DU SYNDICALISME D'ACTION DIRECTE

1. UN MODELE INSTABLE

A. Premiers usages Maxime Leroy donne en 1913 un état de ce qu'il appelle "La Coutume Ouvrière". Dans le chapitre consacré à l'Action directe, il précise: " Si on veut savoir dans tel cas s'il y a eu action directe, ce n'est pas on le voit, l'objet ou l'intérêt de la manifestation qu'il faut chercher, ni la forme ou le caractère du résultat, ni même enfin la procédure, mais celui ou ceux qui ont agi C'est ainsi qu'une loi votée par les Chambres pourrait être considérée par les théoriciens ouvriers comme rentrant dans l'action directe, quoiqu'ils fassent de l'action parlementaire, le type de l'action indirecte lorsqu'elle sera le gain d'une pression ouvrière syndicale sur les pouvoirs publics"1. Cette invitation à identifier "celui ou ceux qui ont agi" n'est pas fortuite, elle correspond à une approche dont il donne la clé dans les premières lignes de son introduction, à propos du droit prolétarien: "Au droit, on donne communément pour source et pour éléments les lois et décrets, lajurisprudence et la coutume judiciaire. Nous proposons de compléter cette liste par
1. Leroy Maxime. La coutume ouvrière. Syndicats. Bourses du travail, Fédérations projèssionnelles et Coopératives, Paris, Giard et brière, 1913, p 588. Leroy, militant selon Dressen, était en fait un ancien garde-champêtre devenu professeur à l'Ecole Libre des Sciences Politiques. Je remercie René Mouriaux de cette précision. 13

certaines pratiques sociales (nous soulignons. NOLA), notamment les statuts des organisations ouvrières, l'ensemble des règles écrites ou verbales qui réglementent la vie, la sociabilité
prolétarienne"

.

Cette part laissée à l'observation des pratiques est plus que jamais d'actualité. On la retrouve presque mot pour mot chez Jean-Daniel Reynaud lorsque l'auteur énonce comme principe méthodologique qu'il "appartient à celui qui veut démontrer une action de classe ou une lutte de classe d'indiquer explicitement qui lutte, où, et avec quelles armes'f2. Ouvrir grands les yeux, identifier qui agit, quels choix pratiques sont adoptés, quels liens de sociabilité sont entretenus, voilà de quoi éviter l'écueil du déterminisme. Autant d'arguments en revanche pour fonder les hypothèses dans l'expérience, quitte à les ajuster par la suite. Notre choix se trouve donc renforcé par le fait que la définition même de l'Action Directe se prête à une approche "fondée empiriquement" (grounded) 3. En revanche, le Syndicalisme d'Action Directe peut~il être pris comme modèle idéal typique? L'expression d'Action Directe a fait l'objet d'un usage intensif dans le mouvement ouvrier. Elle a connu son heure de gloire au tout début de ce siècle, pour disparaître avec la Première Guerre Mondiale et refaire surface en quelques grandes occasions jusqu'à aujourd'hui. Un bref parcours historique est utile pour s'assurer de sa stabilité ; désigne-t~elle une réalité mouvante, ou un label qui aurait traversé le siècle, intact dans sa superbe? Les premiers usages du syntagme d'Action Directe ont été retrouvés par Julliard4. L'auteur préfère, du reste, l'expression
2. Reynaud Jean-Daniel, Les Règles du Jeu, Paris, A. Colin, 1989, p. 161. 3. Au sens que Glaser et Strauss donnent à ce terme. "We believe that the discovery of theory from data (systematically obtained and analyzed in social research) can be furthered. We believe that the discovery of theory from data (which we call grounded theory) is a major task confronting sociology today, for, (...), such a theory fits empirical situations, and its understandable to sociologists and layman alike. Most important, it works, provides us with relevant predictions, explanations, interpretations and applications". Glaser Barney, Strauss Anselm, The discovery of grounded theory, Londres, Weidenfeld-Nicholson, 1967, p. 1. 4. Julliard Jacques, Fernand Pelloutier, Paris, Le Seuil, 1971, p. 215. 14

de Syndicalisme d'Action Directe à celle de Syndicalisme Révolutionnaire. Il est vrai que celle-ci est empreinte de téléologie. Dans Syndicalisme Révolutionnaire il y a Révolution, alors que dans Action Directe les buts ne sont pas précisés. Tout est affaire de situation, aussi honorables ou honorés soient les buts. "La révolution n'est pas affaire de convictions mais de situations". L'auteur retient une note non signée de "L'ouvrier des deux mondes" de Février 1897, attribuée à Pelloutier, et avant lui un article de James Guillaume dans le bulletin de la fédération jurassienne de novembre 1874 et un autre de Schwitguebel de février 1874 parlant d'ouvriers "réglant directement l'affaire avec la bourgeoisie". Il reprend, de plus, une citation de Pelloutier, au comité fédéral des Bourses du Travail le 16 Juillet 1897, lorsqu'il prend la défense des syndicalistes "timorés" de Dunkerque, ceux qui acceptent des subventions municipales au lieu d'agir sur le terrain politique, suspectés de prosaïsme sinon de renoncer à leurs idéaux: "Un jour ou l'autre ils auront à se révolter contre le patronat et l'on peut dire que tout syndiqué quelles que soient ses opinions présentes, sera nécessairement un révolutionnaire unjour. Il ne faut donc point blâmer ceux de Dunkerque et en s'abstenant de politique, ils gagneront de constituer des syndicats unis etforts". L'Action Directe fait donc d'abord référence à un comportement et une méthode. Plus que de discours, la classe ouvrière a besoin d'entrer en action en ne comptant que sur ses propres forces. Pouget déclare: "Elle (l'Action Directe) signifie que la classe ouvrière en réaction constante contre le milieu actuel n'attend rien des hommes, des puissances ou des forces extérieures à elle mais qu'elle crée ses propres conditions de lutte et puise en soi ses moyens d'action. Elle signifie que contre la société actuelle qui ne connaît que le citoyen se dresse désormais le producteur"5.
5. Cet extrait a beaucoup de succès auprès des chercheurs. Pouget Emile. L'Action directe. 1920. in Dubief Henri, Le Syndicalisme Révolutionnaire, Colin, 1969, p. 181. Julliard Jacques, op. cit., p. 214. Dressen Marnix, Les étudiants à l'usine. Mobilisation et démobilisation de la gauche extraparlementaire dans les années 1960-1970. Le cas des établis maoïstes. Doctorat de 3ème cycle. LE.P. Paris, 1992, p. 412. 15

Les tenants et aboutissants de cet "autonomisme" reposent sur l'illégitimité des institutions et des appareils. Dans le même texte, Pouget fustige le démocratisme. "C'est grâce aux principes d'autorité, pivot du monde moderne dont le démocratisme est l'expression dernière, que l'être humain enchaîné par mille liens, tant moraux que matériels, est châtré de toute possibilité de volonté et d'initiative (...) c'est l'action syndicale sans compromissions capitalistes, sans les acoquinades avec les patrons qui rêvent de la paix sociale. C'est l'action syndicale sans accointances gouvernementales, sans intrusion dans le débat de personnes interposées (nous soulignons NDLA)'I(). On trouve à la fois la remise en cause radicale du capitalisme et du principe de délégation fondant la participation aux institutions républicaines. Enfin, dans l'almanach du Père Pénard, Pouget est plus explicite sur ces "personnes interposées". D'une part il dénonce l'incursion des membres des partis politiques dans l'organisation syndicale pour servir leurs propres intérêts: "Et dame les ambitieux c'est kif kif les punaises c'est le diable pour s'en dépêtrer. Si la première fois que ces merles-là ont jacassé d'élections et autres ragougnasses politicardes, un bon bougre s'était trouvé à point pour leur répliquer: la syndicale n'est pas une couveuse électorale mais bien un groupement pour résister aux crapuleries patronales, et préparer le terrain à la sociale, la politique n'en faut pas"7. Dans ces termes savoureux destinés au plus grand nombre, il assimile le gouvernement, le système parlementaire et les exploiteurs, et condamne par avance toute action menée par le personnel politique dans le système législatif: "Le gouvernement est forcément l'ami des exploiteurs, ils sont indispensables l'un à l'autre, c'est se monter le jobe que d'attendre des autorités quelque chose qui nous soit favorable. Les socialos-politicards sont d'un avis contraire: ils prétendent forcer la gouvernance àfaire des réformes, ils se trompent... ou bien mieux, ils nous trompent. Y'a de quoi voir à quoi ils aboutissent, tous les jours ils abandonnent un morceau de leur ancien programme". Mais l'action n'est pas seulement
6. Pouget Emile. Id. 7. DubiefHenri, op. cit., p. 70 16

autonome, elle est aussi personnelle, c'est-à-dire qu'elle ne vaut que par l'engagement de chacun. Pouget évoque sous sa forme la plus ramassée "l'action autonome et personnelle de la classe ouvrière", comme synthétisant l'Action Directe. Il précise plus loin, qu'il s'agit "d'une manifestation spontanée ou réfléchie mais sans intervention extérieure de la conscience et de la volonté ouvrière el ce, indépendamment de son intensité". Julliard de son côté mentionne cette dimension personnelle, sans s'y attarder, au travers d'une citation de PelIoutier encourageant le syndicat des employés du Département de la Seine à refuser tout achat après huit heures du soir, pour contraindre les patrons à raccourcir la journée du travail8. L'Action Directe consiste donc en de multiples défiances à l'égard du système capitaliste, du gouvernement et des partis politiques, mais aussi, à l'égard de l'armée, de la police, la justice, l'école, l'église, dont la fonction commune est le maintien du statu quo social 9 . L'Action Directe consiste aussi en un appel à l'action autonome personnelle et directe des ouvriers. A cela, s'ajoute l'internationalisme face à la guerre et au colonialisme. Julliard note toutefois que quatre articles du "Journal du Peuple" du 1421-27 Mars et du 3 Avril 1899 consacrés à la "pétaudière coloniale" sont plus connotés par leur antimilitarisme que par la solidarité avec les peuples colonisés. Les multiples facettes que font apparaître ces évocations historiques n'entament pas, toutefois, la fiabilité d'un modèle du S.A.D. Il en va autrement des transpositions auxquelles il donne lieu.
B. Galerie de portraits et glissements de sens

Dressen a présenté, récemment, un inventaire des caractères typiques du Syndicalisme d'Action Directe, en vue d'une confrontation actualisée au mouvement des "Etablis maoïstes" dans les années 1970. Il cite successivement l'Action Directe,
8. "Le camarade Pelloutier appuie cette tactique car c'est seulement par action personnelle que les travailleurs pourront obtenir les améliorations qu'ils désirent. Il faut donc encourager tout ce qui tend à l'effort direct, tout ce qui est de nature à faire naître "esprit d'initiative et l'énergie, faire comprendre au prolétariat qu'il doit compter exclusivement sur lui-même". 9. Julliard Jacques. Fernand. Pelloutier, op. cft., p. 196

17

l'antiparlementarisme, l'antiétatisme, l'hostilité aux accords, le "grève-généralisme", l'internationalisme, ainsi que le pansyndicalismel0. Réexaminons ces caractères à la lumière des usages qui en ont été livrés. L'Action Directe: La référence à l'Action Directe prend une allure canonique. La citation de Pouget que nous venons d'examiner est maintes fois mentionnée, un peu comme si elle tenait lieu de pièce à conviction. Julliard ne la cite pas expressément mais s'y réfère dans un article publié en juin 1968 à propos du mouvement étudiant. Pour lui, "la tendance à l'autogestion" doit être rattacbée "au seul objectif authentiquement révolutionnaire" .11 Plus loin, lui paraît resurgir la dimension personnelle de l'engagement. La "culture de soi-même", significative de l'espoir de "libération individuelle", vient en rappel d'une citation de Pelloutier, employant la même expression de "culture de soi-même"12. Une véritable galerie de portrait s'offre à nous dans le musée de l'Action Directe: auteurs et lecteurs de l'Almanach du Père Peinard, qui se défient des "accointances gouvernementales" quitte à manier le Chassepot, l'étudiant barricadé à la Sorbonne, étendu, pour la revendication autogestionnaire, à l'ouvrier en grève en mai 1968, et, dans les années 1970, l'intellectuel établi, qui, dans sa geste, rejoint le destin des prolétaires pour le partager. Qu'ont-ils en commun? Un engagement personnel dans un cadre le plus souvent collectif, qui implique un refus de la délégation. Mais jusqu'à quel point ce refus? Ne sont-ils pas amenés, tôt ou tard à composer avec des intermédiaires, au premier rang desquels, les institutions? Ceci nous amène au second caractère auquel nous rattachons l'antiparlementarisme et l'antiétatisme.
10. Dressen Mamix, op. cU. p. 410. Il. Julliard Jacques, "Syndicalisme révolutionnaire et révolution étudiante", Esprit, juin 1968, p. 1040. Il est vrai que cet article, écrit "à chaud", ne devrait peut-être pas être considéré autrement que comme un article de circonstance. L'insistance de la référence au S.A.D. nous incite pourtant à nous y attarder. 12. Pelloutier Fernand, Lettre aux anarchistes, Préface au Congrès Général du Parti Socialiste, 1900 in Julliard Jacques, op. cil., p. 1045.

18

Le rejet des institutions: Pelloutier s'en prend à toutes les institutions de la République, dont l'Ecole et la Justice ne sont pas des moindres, qui, sous couvert d'égalitarisme justifient l'ordre social. Les étudiants de 1968, s'en prennent avant tout, selon Julliard, au parlementarisme, en refusant de faire appel aux organisations politiques traditionnelles et en dénonçant le "cirque électoral" 13. L'auteur distingue toutefois deux précédents historiques à cet antiparlementarisme: l'un, populaire, remontant à la Commune, et un autre, plus récent, qui daterait de l'opposition au parlement issu de la Constitution de 1958, en ce qu'il aurait été "incapable de faire face aux grands problèmes de société". De proche en proche, l'antiparlementarisme pourrait se réduire à une modeste contestation des choix parlementaires. Dressen s'en démarque toutefois, en citant des publications de groupes maoïstes se déclarant "apolitiques" ou rapportant les propos d'Alain Geismar, devant la 17ème Chambre correctionnel1e en octobre 1970, qui tourne le jeu électoral en dérision 14.Il précise toutefois que la mise en cause des institutions et de l'Etat par les maoïstes, rencontre des limites. La Justice et l'Inspection du Travail sont "accusés sans nuances d'être des jouets du patronat, d'avoir pour fonction de masquer la brutalité des rapports de classes. Puis, ils finissent par y recourir en tant que compléments à la lutte des classe et à la construction du rapport de force". L'antiétatisme est lui aussi dissocié en deux versions, mais par Dressen, cette fois: une version idéologique, cel1e des anarchistes, et une version plus immédiate, cel1e du rejet viscéral de l'Etat ou de ses représentants au jour le jour. Dressen rattache les établis à cette version "courte" animée par l'antiautoritarisme et les vertus prêtées aux "Comités de base". Ceux-ci sont censés préfigurer l'unité cardinale de reconstruction de la société future. L'auteur ne manque pas de prendre ses distances avec ce que d'autres désignèrent péjorativement "basisme", en rappelant justement que "l'affirmation selon laquelle de chauds partisans de la dictature
13. Julliard Jacques, loe. cil., p. 1040, et Dressen Mamix, op. cil., p. 418. 14. Dressen Mamix, op. cil., pp. 418-419 19

du prolétariat et des admirateurs peut prêter à sourire".

de Staline, sont antiétatiques,

L'importance accordée à la grève donne aussi lieu à de multiples interprétations. Pour Julliard, le rapport généralement retenu comme historique, de PelIoutier et Briand sur la Grève Généralel5, tient de la "construction juridico-subversive de clerc de notaire en goguette", et ne trouve un véritable contenu que trois ans plus tard, lorsque la grève pacifiste des "bras croisés", se transfigure en instrument de lutte actif qui se confond avec la Révolution elle-même. Le premier rapport est pourtant adopté à l'unanimité du Congrès ouvrier régional de Tours du 4 septembre 1892, composé en grand nombre de possibilistes censément réticents à une voie aussi radicalel6. Briand rencontre le même succès, un mois plus tard au Congrès Syndical de Marseille. Mais pour l'auteur, la grève générale a surtout à cette époque une portée polémique à l'égard des socialistes 17. Sa dimension concrète et active ne rencontre pourtant pas un grand succès dans la décennie suivante. Selon Rebeyrioux, elle n'a guère de portée pratique, plusieurs grèves d'importance se soldent par un échec. En revanche, elle aurait eu une portée hautement symbolique. L'auteur propose en cette occasion le néologisme "d'idéologie grève-généraliste" couramment repris depuisl8. Julliard revient à cette dimension symbolique en 1968, mais seulement pour mettre en regard la "créativité des masses" avec une citation de Griffuelhes, qui développe les vertus "stimulantes et éducatives" de la grève19. Dressen conclut en ne retenant que la dimension mythique de la grève générale et non le fait lui-même. Les établis se nourrissent en fait d'autres mythes, tels que ceux de l'insurrection ou des "nouveaux partisans", qui rempliraient la même fonction. L'auteur introduit ici les éléments de sociologie religieuse qui lui paraissent pertinents.
15. Pelloutier Fernand, Briand Aristid«, De la Révolution par la Grève Générale, 1892, cité in Julliard Jacques, op. ci/., p. 77 16. Julliard minore leur influence dans le Congrès. 17. Ce point est repris plusieurs fois: Julliard Jacques, op. cil., p. 80, Julliard Jacques, L'Au/onomie Ouvrière, p.33, Dressen Mamix, op. cil. p.424. 18. Rebeyrioux Madeleine, La République Radicale?, Le Seuil, 1975, p. 167. 19. Julliard Jacques, lococit., p. 1042 20

Le "pansyndicalisme" : Mouriaux emprunte cette notion à Dubief2o. Elle trouve selon lui une consécration dans la Charte d'Amiens21. La définition qu'i] en donne est cel1e d'une "conception du syndicalisme se suffisant à lui-même, assumant la totalité des intérêts de la classe ouvrière et porteur de son avenir"22. Cet espoir de constituer la "base de la réorganisation sociale" peut toutefois, elle aussi, donner lieu à diverses interprétations: I) Il peut s'agir d'attribuer au syndicalisme la capacité à défendre les multiples intérêts de la classe ouvrière, jusque dans la vie sociale extérieure à l'entreprise. La définition de Mouriaux semble se rattacher à cet embrassement des lieux de sociabilité de l'ouvrier 2) Mais il peut s'agir aussi de ne reconnaître cette capacité qu'à une organisation, la première, historiquement, la CGT. Cette représentation, en se transportant jusqu'à nos jours, "n'embrasse" plus, mais exclut les organisations concurrentes que l'Histoire a vu naître23. 3) L'exclusion porte en premier lieu toutefois, sur les partis politiques, que la Charte d'Amiens range avec les "sectes" dont il ne faut pas se "préoccuper"24. Le texte prend valeur mythique en l'espace de quelques années, dès que la réalité s'en éloigne. Mouriaux suit la datation de Dubief pour situer cette dimension nouvelle à partir de 1910,
20. DubiefHenri, Le Syndicalisme Révolutionnaire, Colin, 1969, p. 37 21. Le syndicalisme "préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera dans l'avenir le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale." in Mouriaux René, Syndicalisme et Politique, Les Editions Ouvrières, 1985, p. 35. 22. Mouriaux René, La CGT, Paris, Le Seuil, 1975, p. 42 23. "La CGT à dominante pansyndicaliste, 1895-1914", Id., p.34. L'auteur n'évoque pas la perdurance de cette représentation jusqu'à aujourd'hui. 24. "En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale" Charte d'Amiens in Reynaud Jean-Daniel, Les syndicats en France, Textes et documents, Paris, Le Seuil, 1975, T.2, pp. 26-27. 21

où l'on commence à désigner par "Charte d'Amiens" ce qui n'était jusqu'alors qu'une "motion", un "ordre du jour". L'adoption du texte est confirmée à l'unanimité lors du Congrès du Havre de 1912, mais cette fois, les faits n'y sont plus: la CGT se rallie à un meeting de la SFIO le 17 novembre 1912, à l'instigation de Jouhaux, qui improvise également une allocution restée célèbre, le 4 août 1914, sur la tombe de Jaurès. La CGT se rallie à l'Union Sacrée et abandonne par la même occasion l'internationalisme. Selon Dressen, celui-ci aurait conservé une certaine actualité chez les établis, se fondant, sur ce point, plus sur une analyse du discours maoïste, que sur des comportements empiriquement observés25. La suspicion à l'égard des partis politiques traditionnels, et la crainte de "récupération" chez les étudiants de 1968 révélerait selon Julliard la filiation "Action Directe". Bien qu'il la rattache à l'antiparlementarisme, elle trouverait sa place ici. Revenons aux établis. Dressen note que "les différentes composantes du courant lénino-maoi'ste sont sans exception hostiles aux organisations politiques, à une exception près, la leur" (sic 1)26. Pourtant, les "maoïstes purs" partageraient, quant au fond l'orientation pansyndicaliste, même si les mots n'y sont pas27. 4) La nécessité proclamée de regrouper toutes les forces syndicales, politiques, associatives, au service ponctuel d'un intérêt commun, pourrait se rattacher au pansyndicalisme, de même que les vertus prêtées à "l'Unité d'Action" qui n'est jamais que la reconnaissance des méfaits de la division organisationnelle du mouvement ouvrier. On retrouve ici toute une veine du discours syndical, lorsqu'il n'est pas obscurci par des considérations tactiques.

25. Ce point, mentionné comme caractéristique du S.A.D., n'a guère donné lieu qu'à des analyses de discours et non de pratiques, chez les auteurs. 26. Dressen Mamix, op. cit., p. 429. 27. "S'ils sont hostiles à la médiation, et, on l'a vu, favorables au pouvoir s'exerçant d'en bas, ils sont plus proches des S.R. que de toute autre doctrine. Qu'ils ne se réclament pas explicitement du pansyndica/isme n'a que relativement peu d'importance sous cet angle. A nos yeux, dans ce domaine, la différence majeure entre les militants des deux époques réside dans l'intitulé du groupement essentiel. Mais syndicat ou Comité de lutte, qu'importe." Dressen Mamix, op. cit., p. 430.

22

5) La possibilité ouverte dès aujourd'hui d'une participation généralisée à la gestion des affaires collectives. La Révolution se faisant attendre, c'est le passage à l'acte de la première dimension évoquée. Il s'inscrit dans la perspective de l'engagement personnel et immédiat déjà associé par Julliard à la "culture de soi-même". Ce passage à l'acte qui ne veut pas attendre un hypothétique "grand soir", pourtant entretenu par une mythologie de la prise du Palais d'Hiver dans la Gauche extraparlementaire, se retrouve également dans l'aspiration à mettre en chantier les fameuses "bases de la réorganisation sociale", et explique vraisemblablement le succès de la revendication d' "autogestion". Albert Detraz, alors Secrétaire National Confédéral de la CFDT, applique cette formule aux grévistes dès le 16 mai 1968, dans un communiqué de presse28. Elle occupe l'un des trois chapitres de la Résolution d'Orientation du 35ème Congrès confédéral de mai 1970, et fait l'objet de nombreuses publications29. L'appartenance de cette logique à la tradition socialiste-révolutionnaire a toutefois été fortement contestée, l'idéal autogestionnaire se révélant, dans son principe ou par dénaturation, suspect de "cogestion", pour ne pas dire de trahison !30
C. Le Père Peinard, le soixante-huitard et l'établi

A un siècle de distance, les candidats au label, devenu mythique, du Syndicalisme de l'Action Directe, sont nombreux. Est-on bien sûr de la stabilité des caractères typiques retenus? L'un des auteurs de l'Almanach du Père Peinard, son lecteur, le
28. Cité in Le Monde, 14-12-94. 29. En particulier: Detraz Albert, Krumnov Alfred, Maire Edmond, La CFDT et l'autogestion, Paris, Edition du Cerf, 1973. 30. Par exemple: "De la visée subversive initiale, ne reste qu'une volonté de contestation" et l'idéal autogestionnaire s'est mué en une sorte de cogestion qui n'ose pas dire son nom" Lochak Danièle, "Les syndicats dans l'Etat ou les ambiguités d'un combat", in L'actualité de la Charte d'Amiens, op. cit. La même critique est adressée à la CFDT bas-normande sous la forme d'un jugement sans appel que nous avons déjà mentionné en avant-propos: "Autogestion...du taylorisme l", Terrail Jean-Pierre, Destins ouvriers, cultures d'entreprises et pratiques syndicales, vol. 2, L'acier et les camions, vies d'usines, Centre de recherches et d'études sur la société française, 1986, p.344. Reprise partielle dans: Terrail Jean-Pierre, Destins ouvriers, la fin d'une classe?, Paris, PUF, 1990. p. 179. 23

soixante-huitard et l'établi maoïste ont-ils des pratiques, se réfèrent-ils à des valeurs archétypales qui reposeraient sur un fond commun de l'Action Directe, sous-ensemble de l'action collective? C'est en tout cas ce que laisse penser les hypothèses formulées en terme de "récurrence" ou de "résurgence" de l'Action Directe ou de l'un de ses caractères31. Au fil du siècle, la galerie de portraits s'allonge, et chacun s'en trouve relativisé. Nous ne croyons pas avoir trouvé de modèle stable du S.A.D.. Ses caractères sont trop "surdéterminés" par la société dans laquelle il agit, et sur laquelle il veut agir. A l'appui de ce postulat de la stabilité, trois traits traversent pourtant le siècle sans trop d'encombres: le refus de la délégation qui est sous-jacent à l'engagement militant, la défiance à l'égard des institutions, sans préjuger de leur caractère étatique, parlementaire ou simplement républicain, et enfin, la préservation identitaire à l'égard du politique, qui le précède, et finit par avoir le dernier mot. La difficulté de la comparaison entre les grandes figures qui nous sont dessinées, tient aussi au fait que le postulat de stabilité du modèle du S.A.D. conduit les auteurs cités à modifier le sens attribué aux caractères qu'ils estiment fondamentaux. Le plus souvent, l'éventail des sens possibles est réduit à l'un d'entre eux. Il en irait ainsi de l'antiparlementarisme confiné à une contestation des choix parlementaires, de l'antiétatisme ramené à l'antiautoritarisme et à une "hostilité aux accords", il en irait encore ainsi du "grève-généralisme" ramené à divers mythes dont celui de la grève tout court, ou de l'insurrection, il en irait de même enfin du "pan syndicalisme" réduit à une sorte de "pan-comité-de-basisme". Plus ponctuellement le contenu de la Charte d'Amiens a été ramené à celui du rapport du syndicalisme à la politique.
3]. Le plus éminent ouvrage présenté en ces termes pour les années 1970 : Crouch Colin, Pizzorno Alessandro, The resurgence of class conflicts in western europe since J968. London, Mac Millan, 2 vol.,1978. Touraine qualifie cet ouvrage de "tout entier animé par l'idée de la montée du syndicalisme ouvrier vers une sorte de pansyndicalisme" in L'Actualité de la Charte d'Amiens, op. cit., p. 228. Bien que l'acteur syndical soit au centre des contributions, il nous semble que la représentation privilègiée soit plutôt celle de "système de relations industrieJJes" appliqué à six pays d'Europe, dans le contexte, il est vrai conflictuel, des années 1970. On trouve également la notion de résurgence dans L'actualité de la Charte d'Amiens, op. cit., p. 24. 24

II. ACTION DIRECTE ET ACTION INDIRECTE

Une autre manière de définir l'Action Directe consiste à chercher à quoi elle peut être opposée dans l'action quotidienne du militant. Littéralement, rien ne s'oppose plus à l'Action Directe qu'une "Action Indirecte". Encore faut-il distinguer dans cette "Action Indirecte" les notions d'institution et d'organisation. A. Action Indirecte et institutionnalisation Les variables les plus aisément identifiables afin d'approcher ce qui relèverait de l'Action Indirecte sont celles qui traitent de la participation aux institutions de gestion des affaires publiques (Comité Economique et Social Régional), parapubliques (Sécurité Sociale, Caisse d'Allocations Familiales), ou d'entreprise (Comité d'entreprise). Le choix de ces variables ne se justifie pas seulement par leur visibilité dans l'ordre du jour d'une réunion, elles peuvent être considérées comme l'indicateur d'un phénomène beaucoup plus vaste, l'institutionnalisation du syndicalisme fréquemment évoquée comme contribuant largement à la crise du syndicalisme. L'institutionnalisation est citée en bonne place, par Rosanvallon. Le syndicalisme est une forme historique, datée, de l'organisation de la vie sociale. Son destin est, sur un fond d'utilitarisme dans les rapports sociaux, de se banaliser pour céder toute la place à une fonction "d'agence sociale" ou l'adhérent disparaît derrière l'électeur et le client32. RosanvalIon cite à l'appui de cette filiation ancienne, une liste de services gérés par les syndicats et les unions syndicales en 1910, bureaux de placement, bibliothèques, caisses de secours, caisses de chômage, secours de route etc.. La liste de ces services et le temps qui leur est consacré par les militants autoriseront un jugement fondé sur cette hypothèse. Mais il est un autre détournement des objectifs syndicaux: la gestion de l'organisation.

32. Rosanvallon. Pierre, La Question Syndicale, Paris, Hachette. 1988. 25

B. Gestion de l'organisation

et bureaucratie

Une analogie peut s'avérer utile sur ce point. Un économiste autrichien du siècle dernier, Bohm-Bawerk, utilise la notion "détour" à propos de l'investissement: il relate l'anecdote d'un paysan qui, pour s'alimenter en eau, se déplace chaque jour jusqu'à la source située à plusieurs kilomètres de sa ferme. Un matin, au lieu d'aller directement à la source, il forge une cognée, abat quelques arbres et construit une canalisation. Par ce détour, il s'est privé d'eau, prenant le temps et l'énergie d'installer l'adduction d'eau à domicile33. L'analogie vaut lorsque une preuve tangible de l'objectif supposé est atteint, l'équivalent de l'arrivée d'eau en quelque sorte: ainsi en irait-il du temps passé par les élus au Conseil d'Administration de la Sécurité Sociale afin d'améliorer la protection des salariés. En revanche, il arrive que cette preuve, même tardive, ne soit jamais administrée. Cela conduit à ouvrir un registre entier dans lequel s'engouffre toute une partie de l'emploi du temps du militant: les débats et actions d'ordre purement organisationnel. L'élaboration, la négociation, ou la contestation de règles propres à l'organisation syndicale n'apportent pas de modifications visibles, ou qui lui seraient directement imputables, sur les salariés, qu'ils soient syndiqués ou non. La multiplication de ces règles, en revanche pourrait être assimilée à un phénomène de bureaucratisation. Pourtant, si la bureaucratie détourne de l'Action Directe, elle n'est pas en soi un facteur de crise du syndicalisme. Weber en fait au contraire un instrument de rationalité et d'efficacité34. Ce serait donc seulement ces aspects dysfonctionnels qui seraient facteurs de crise. On aurait finalement trois pôles à identifier: un pôle "Action Directe", un pôle "Action Indirecte", et un pôle "Gestion de l'Organisation",
33. "Il est clair qu'ici. le détour qui va de la dépense de travail à l'acquisition de l'eau est encore bien plus considérable. mais en revanche il a conduit à un meilleur résultat". Bohm-Bawerk E., Théorie positive du capital, 1884. 34. Weber Max, Economie et Société, Plon, 1971, p. 226. Il précise après avoir développé les points caractéristiques: "Cette organisation est également applicable et aussi démontrable historiquement en s'approchant plus ou moins du type pur, awe entreprises économiques de profit. awe entreprises charitables ou à n'importe quelle autre entreprise poursuivant des buts privés idéawe ou matériels." 26

ces deux derniers s'opposant au premier, sauf dans le cas de production d'identité par l'organisation.
III. PERMANENCE ET AMENDEMENTS DU

S.A.D.

A. Le syndicat n'est pas une automobile La mise en perspective précédente incite à aborder l'Action Directe, comme faisant l'objet d'usages sociaux. Ceux-ci traverseraient, conformément à l'approche de Schutz, les constructions typiques des acteurs comme celles des chercheurs, qui sont de surcroît parfois les mêmes. Nombre d'auteurs connus pour leurs contributions sur le mouvement syndical ont eux-mêmes partagé ce combat à un moment de leur trajectoire. Cette clé des usages sociaux est séduisante. Elle suppose toutefois pour tous, un objet irréductible, utilisable au gré de chacun, de même que Boltanski parle d'usages sociaux de l'automobile. L'objet automobile n'est réductible à aucun autre, il est à la disposition du consommateur; Mais chacun l'utilise dans l'espace commun, selon sa position sociale. Or nous venons de mettre l'accent sur l'instabilité de la plupart des caractères observés. L'idée d'une permanence de quelques traits paraît plus pertinente, à condition de la moduler par les inflexions que leur font subir les acteurs. L'analogie avec la permanence tenue par le militant syndical dans un local nous paraît rendre compte de l'existence d'un fonds commun, au moins potentiel, auquel les organisations et leurs militants se chargent de donner une pérennité. Le terme d'inflexion est quant à lui un peu faible. Celui d'amendements a pour lui de rendre compte du travail effectué par les acteurs sur ce fonds commun. Il ne s'agit qu'à peine d'une analogie: les militants, dans les congrès font valoir leurs points de vue en proposant des amendements à la résolution soumise au vote. Il s'agit parfois de modifications brèves dans leur formulation mais d'importance quant à l'enjeu désigné, donnant lieu à débat et décision. Pour importantes qu'eUes soient, ces modifications ne sont pas censées remettre en cause la logique d'ensemble de la résolution (sinon, on parle de contre-rapport ou de résolution alternative).

27