Architecture soudanaise

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Analyse générale de ce précieux patrimoine de la civilisation africaine, avec documents photographiques commentés.

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EAN13 : 9782296163065
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ARCHITECTURE

SOUDANAISE

Photos et plans: Maquette: Traduction

Sergio Domian Christiane Verbeeck

Pier Giorgio Cerrini française:

Sergio

DOMIAN

ARCHITECTURE

SOUDANAISE

Vitalité d'une tradition urbaine et monumentale Mali D Côte-d'Ivoire D Burkina Faso D Ghana

Éditions
5-7,

L'Harmattan

rue de L'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan, ISBN:

1989

2-7384-0234-8

Préface

Ma dette est grande envers Sergio Damian qui m'a fait décou-

vrir les trésors de

«

l'architecture soudanaise ». Les montages

audio-visuels qu'il a réalisés, dont un sur neuf écrans, ont été pour moi une véritable révélation. Je suis particulièrement heureux de présenter ce remarquable ouvrage et partage le vœu de Sergio Damian, à l'effet que cette publication contribuera à sensibiliser les populations et leurs dirigeants ainsi que l'opinion internationale sur la richesse du patrimoine architectural africain et la nécessité de le préserver pour les générations futures. Le Soudan est cette vaste région d'Afrique où florissaient dans les temps anciens de vastes Éta.ts politiques tels le Ghana, le Mali, Songhai, aussi bien que les Etats Hausa, l'Empire de Sokoto et Bornu. La zone sahélo-soudanaise a constitué le plus ancien foyer de peuplement en Afrique de l'Ouest. Si le Sahel, victime des sécheresses périodiques meurtrières, est évocateur du désert, les grands empires de l'Afrique sa hélosoudanaise ont eu leur foyer originel ou leur centre de gravité articulé sur les berceaux agricoles qui se sont développés dans la bande sahélo-soudanaise - à proximité des grandes masses fluviales ou lacustres - qui s'étend sur plus de 4000 km et qui contient l'Afrique de l'Ouest islamique. La présence des greniers à mil qui portent témoignage d'une vieille civilisation paysanne dément la thèse selon laquelle la vallée du Niger n'aurait pas joué de rôle important de pénétration ou de fixation. Jacques Maguet a fait observer que l'Afrique noire a connu, avant la période industrielle, une civilisation urbaine, artisanale, et commerciale, qui est analogue, en ses fondements, à la civilisation des villes de négoce du Moyen Age européen. Le territoire de l'actuel Mali recouvre partiellement celui de l'ancien Mali. A son apogée au XIVesiècle il s'étend du Sahara à la forêt et de l'océan Atlantique à Gao, capitale de l'empire des Songhai qui fut dès le début du Xiesiècle une importante cité commerciale et intellectuelle. Mali, la capitale, où résidait le souverain de l'empire du Mali, Tombouctou et Djenné étaient non seulement des centres réputés de commerce mais aussi de vie intellectuelle. La civilisation des cités s'étendait à l'Est. Sa couverture géographique: Ouagadougou, Kano, Zaria, Ndjimi, El Fasher. Un réseau de commerce à longue distance fondait la prospérité de ces vil/es qu'il unissait entre elles et par les pistes caravanières au Maghreb. L'Empire du Ghana ne doit pas être confondu avec les territoires du Ghana actuel sur lesquels il n'a jamais étendu sa domination. Le gouvernement de l'État qui a succédé en 1957 à la colonie britannique de Gold Coast

en lui donnant le nom de Ghana a voulu consacrer non point une filiationhistorique mais marquer la continuité de la souveraineté politique africaine. La société essentiellement païenne du Soudan Occidental s'ouvrit à un degré considérable à l'influence de /'Islam. Les rois du Mali apprécièrent l'Islam pour les avantages commerciaux et diplomatiques qu'ils en tirèrent et firent de célèbres pèlerinages à la Mecque via l'Égypte. Au XIVesiècle les marchands Mandé, les Dioula commercaient aussi loin à l'Est que les Cités-États des Hausa entre le lac Tchad et le Niger et avaient commencé à développer une nouvelle route commerciale vers le sud-est de Djenné. Ils étaient des musulmans et leurs activités aboutirent à une expansion. considérable de l'Islam au sein des classes commerciales de l'Afrique de l'Ouest, et dans une certaine mesure, parmi ses rois. Les expériences impériales successives ont laissé à travers tout le Soudan des traces profondes: le sentiment d'une communauté de destin et de culture, un sens de l'espace sahélo-soudanais, une. longue pratique de l'organisation étatique. L'Architecture intègre dans sa fonction le programme génétique social, culturel et économique de la société, disait Georgi Stolav, Président de l'Union Internationale des Architectes au XVe Congrès de l'U.I.A. au Caire en janvier 1985. Les images que nous offre Sergio Damian posent le problème de la préservation et de l'enrichissement du riche héritage architecturaI dont dispose l'Afrique. La mise en concordance des concepts architecturaux avec les matériaux locaux de construction doit faire appel à l'ensemble des sciences et des techniques qui contribuent à l'organisation de l'espace bâti tenant compte des rapports sociaux fondamentaux. Puisse la révélation des joyaux architecturaux que nous offre Sergio Damian aider à prendre conscience de la richesse de l'histoire africaine, ouvrir de nouvelles pistes de recherches et d'études, contribuer à une architecture africaine rénovée qui retrouve ses liens avec le passé, favorisant la réhabilitation et l'amélioration des techniques traditionnelles, mais ouverte au présent et à l'avenir tant sur le plan de l'esthétique que sur celui de la fonctionnalité, en particulit]r celle du petit habitat rural.
Raymqnd CHASLE Ambassadeur de l'lie Maurice auprès des Communautés Européennes Secrétaire Général Fondation pour la Coopération Culturelle A.C.P./C.E.E.

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Avant-propos

« l'architecture soudanaise» ? Ce terme a été créé par les anthropologues vers le début du siècle pour désigner un phénomène propre à une région d'Afrique occidentale qui portait anciennement le nom de « Soudan », et qui s'étend sur un territoire correspondant à celui de plusieurs États africains contemporains: la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso ainsi que le nord de la Côted'Ivoire et du Ghana. L'architecture de l'ancien Soudan a de tout temps intrigué et intéressé les voyageurs et explorateurs par son allure monumentale et urbaine, qui formait un contraste frappant avec les formes répétitives et monotones de l'habitat villageois. Cette architecture est issue d'un territoire caractérisé par une matrice culturelle commune. Son histoire est intimement liée à celle des grands empires africains du Mali et des Songhay, et à celle des courants commerciaux entre l'Afrique noire et l'Egypte, la Libye, et les autres pays du Maghreb, qui ont véhiculé les influences méditerranéennes. Il subsiste encore des exemples de cette architecture: les mosquées et les anciennes villes commerciales, dont la principale est Djenné, qui s'est conservée presque intacte jusqu'à nos jours. Cependant, l'architecture soudanaise est bien plus qu'un simple vestige du passé, car ses traditions sont demeurées vivaces et sont profondément enracinées dans la vie des populations, malgré les bouleversements que notre époque a fait subir à la civilisation africaine. C'est une architecture qui a su se renouveler sans cesse en assimilant tous les apports extérieurs et qui a gardé une étonnante vitalité au long des siècles. Si ce renouvellement des formes, et l'intense activité de construction qui l'accompagne, perpétuent l'architecture

Qu'est-ce donc que

soudanaise et permettent de l'étudier sur le terrain, ils aC'célèrent aussi parfois la destruction et le remplacement des monuments les plus anciens ou leur infligent des restaurations contestables qui les défigurent à jamais. Il serait donc grand temps de sensibiliser les populations intéressées, l'opinion publique et les responsables politiques, et d'attirer leur attention sur ce précieux patrimoine culturel africain afin d'en assurer la conservation. J'espère que le présent ouvrage sera un modeste premier pas sur cette voie. L'architecture soudanaise a déjà fait l'objet de plusieurs études, qui sont citées dans la bibliographie, mais il s'agit le plus souvent, soit d'un simple chapitre dans un ouvrage à caractère plus général, soit de brèves monographies difficilement accessibles.

Les documents photographiques présentés ici sont la moisson de longues années de recherche sur le terrain. Ils

montrent bien mieux qu'une description toute la richesse
et la diversité du répertoire des formes. En même temps que la recherche iconographique, l'étude

des sources a permis pour la première fois de faire une
synthèse des connaissances et de formuler un certain nombre de réflexions et d'hypothèses concernant la genèse et le développement de l'architecture soudanaise. Les points d'interrogation restent néanmoins nombreux; il faut espérer qu'ils éveilleront la curiosité et l'intérêt des jeunes chercheurs et, surtout, des Africains, pour ce chapitre de l'histoire africaine. Afin de faciliter la lecture, l'ouvrage a été divisé en deux parties: la première contient une analyse générale de

l'architecture soudanaise dans ses diverses formes; la seconde se compose d'une série de documents photogra-

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phiques commentés. Une telle présentation implique sans doute quelques répétitions, mais elle permet au lecteur pressé d'aborder tout de suite la seconde partie, sans devoir lire d'abord la première. Cet ouvrage n'aurait jamais vu le jour sans l'amitié, la sympathie et le dévouement désintéressé de tous ceux qui m'ont aidé à surmonter les difficultés d'une telle entreprise. Les amis africains qui m'ont fait découvrir et aimer cet aspect de leur culture méritent ma plus profonde gratitude. Je tiens aussi à remercier très chaleureusement le personnel de la Bibliothèque centrale de la Commission des Communautés européennes, et en particulier Mlle Chaize. Sans son concours, je n'aurais jamais pu consulter autant d'ouvrages, dont quelques-uns très rares, dispersés dans toutes les bibliothèques d'Europe. Il peut être utile de préciser le sens de quelques termes moins courants, et c'est pourquoi nous avons établi un mini-glossaire à l'intention du lecteur. Banco est le nom du matériau de construction typique de l'architecture soudanaise. C'est une pâte obtenue en mélangeant de l'eau à l'argile prélevée au fond des mares
à proximité du chantier
ainsi

les mosquées, est figurée par une niche murale appelée mihrab. On appelle pisé un mode de construction dans lequel on utilise de la terre battue. Pour édifier le mur, on se sert d'une sorte de caisse mobile en bois de hauteur et de largeur variables suivant l'épaisseur que l'on veut donner au mur, dans laquelle on étale la terre mélangée d'eau en couches successives que l'on foule énergiquement. Le Delta intérieur du Niger est le bassin de crue du fleuve entre Ségou et Tombouctou.

qu'à certains autres élements,

telle la paille de mil. Cette pâte durcit dans des formes rectangulaires en séchant au soleil. Autrefois, les briques
de banco étaient travaillées à la
main

et avaient une forme

ovale arrondie; on en voit encore dans les ouvrages anciens. Le terme arabe qibla indique la direction de La Mecque
vers laquelle les fidèles se toument pour prier et qui, dans

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INTRODUCTION

Géographie

Climat
La région soudanaise peut être découpée en trois grandes zones climatiques: au nord, la zone saharienne, avec des pluies rares et irrégulières et de grands écarts de température, tant journaliers que saisonniers; au centre, le Sahel avec une longue saison sèche et une saison des pluies de trois ou quatre mois, qui va de fin mai à fin septembre et compte en moyenne 80 jours de précipitations par an ; au sud, enfin, la savane boisée avec une saison des pluies plus longue, d'environ six mois, parfois coupée d'une petite saison sèche. D'une manière générale, les plus fortes chaleurs s'urviennent vers la fin de ta saison sèche, c'est-à-dire en avril ou juin, selon les régions. Aux zones climatiques correspondent autant de zones de végétation: le désert et les épineux au nord, la savane arbustive au centre, et la savane boisée au sud. La seule élévation de quelque importance est le plateau de Bandiagara, qui suit sur environ 250 km un axe nordest à une altitude moyenne de 500 mètres et se termine au nord par les sommets de l'Hombori (1 f55 ml. Ce territoire est arrosé par les fleuves Sénégal et Niger. Le Niger prend source dans le Fouta Djalon en Guinée; il parcourt environ 1 700 km au Mali, qu'il traverse dans sa longueur. Entre Ségou et Tombouctou, le Niger coule sur environ 500 km dans une vaste plaine, appelée le Delta intérieur, que les crues transforment en une grande mer intérieure parsemée d'îlots verdoyants, les togguérés. Le régime hydraulique du fleuve est caractérisé par des crues et décrues saisonnières dont les dates varient selon l'éloignement des sources.

Populations
Depuis la plus haute antiquité, la région est peuplée de populations nomades, semi-nomades et sédentaires, de langues et de cultures très diverses, qui vivent le plus souvent en symbiose: Touaregs, Fulbé, Bambara, Maninka, Soninké, Songhay, Bobo. Les Touaregs sont des nomades d'origine berbère, qui vivent depuis des temps immémoriaux dans le désert du Sahara, et qui ont joué un rôle important dans l'histoire de Tombouctou et d'Agadès. Les Fulbé ou Peul sont présents dans tout le Sahel, du T chad au Sénégal; la plupart sont des pasteurs seminomades, qui pratiquent la transhumance et se déplacent avec leurs troupeaux sur des parcours fixes au rythme des saisons. Il y a une forte concentration de Fulbé dans le Delta intérieur du Niger entre la ville de Macina et la ville de Dori. Les Bambara ou Bamana, qui forment le groupe le plus nombreux, sont des cultivateurs sédentaires. Leur langue sert de langue véhiculaire aux autres populations de la région, et plus particulièrement la langue des marchands, le dyula, dérivé du bambara. Ils occupent la partie occidentale du Mali, mais ils se sont aussi mélangés aux populations locales dans beaucoup d'autres régions. Les Maninka ou Malinké sont un groupe de cultivateurs dont l'histoire est intimement liée à celle de l'empire du Mali; ils ont beaucoup d'affinités avec les Bambara et occupent une région au nord-ouest de la ville de Bamako. Les Soninké ou Sarakollé, qui furent les protagonistes du royaume de Ghana, se dispersèrent lors de sa dislocation

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Populations de J'ancien Soudan: et Songhay

Touaregs, Fulbé

occidentale, jusqu'aux confins de la forêt. Ils ont une réputation d'habiles marchands. Les Marka ne sont pas une ethnie à proprement parler: le nom de Marka a plutôt un sens culturel et religieux; il désignait autrefois les populations assujetties à l'autorité politique du Mali. On devenait Marka en se convertissant à l'islam, et "islamisation des divers groupes ethniques correspond à certaines périodes de l'histoire. Le premier groupe islamisé est celui des Nono; ensuite vint le tour des Soninké et, plus tard, celui des Bambara. Les Songhay occupent une région entre le Lac Debo et la ville de Gao. Ce peuple tient une place particulière dans l'histoire de la région, car il fonda jadis l'un des plus grands empires africains. Les Bobo forment un groupe nombreux, principalement concentré dans la partie occidentale du Burkina Faso. Ces cultivateurs, restés fidèles aux croyances traditionnelles, ont probablement toujours vécu dans cette région. Enfin, il faut citer quelques autres groupes importants, à savoir les Dogon, les Sénufo et, surtout, les Bozo, auxquels nous reviendrons encore dans un autre chapitre.

dans toute l'Afrique

Depuis la plus haute antiquité, d'innombrables pistes traversent le Sahara et sillonnent toute l'Afrique occidentale jusqu'à la forêt tropicale. Les principales pistes transsahariennes étaient au nombre de trois: la piste occidentale, qui partait de Tlemcen, passait par Sijilmasa et Teghaza pour aboutir à Walata, Ghana et Niani, ou à Tombouctou et Djenné; la piste centrale, qui reliait Ghadamès à Gao, et enfin la piste orientale, qui allait de Ghadamès à Agadès et Kano. Elles étaient prolongées par d'autres pistes qui les reliaient au sud du Soudan et menaient à Bobo Dioulasso, Kong et Salaga, ou encore de Kano à Zaria et Bénin. Ces grandes artères commerciales, transsahariennes et régionales, ont donné naissance à une certaine organisation des transports, qui était gérée par les marchands euxmêmes et, à certaines époques, par le pouvoir politique. Le long de ces pistes, constamment entretenues, de

dans cette région.

grands entrepôts furent installés dans les centres urbains,
où les entreprises commerciales avaient aussi leurs correspondants, des points de ravitaillement furent établis et des puits furent creusés, et soigneusement entretenus, dans les parties désertiques. Le transport était assuré par des caravanes, qui étaient souvent accompagnées par des familles entières. Sur les pistes sahariennes, les charges étaient transportées à dos de chameau, et dans les régions soudanaises, on utilisait les ânes ou les porteurs. Parmi les populations locales, certains groupes jouèrent un rôle important dans l'organisation du commerce, et en particulier, les Dyula ou Wangara, qui appartenaient au groupe Maninka. Pour devenir Dyula, il fallait parler le bambara ou le malinké et être musulman et commercant. Aux étapes des pistes caravanières reliant les régions méri-

Economie L'agriculture est la principale activité économique de la région. On y cultive surtout les différentes variétés du mil, ainsi que le sorgho, le riz, l'arachide et le coton. L'élevage et la pêche, pratiquée sur tout le cours du Niger, sont également très développés. Le commerce, tant avec le monde méditerranéen qu'au niveau régional, a toujours joué un rôle de premier plan

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dionales de l'actuel Ghana à la Côte-d'Ivoire se constituèrent des petits établissements dyula, qui eurent un grand rayonnement culturel et qui contribuèrent à la propagation de l'islam et du savoir, surtout par l'enseignement religieux des écoles coraniques locales. Les principaux centres commerciaux installés le long du Niger étaient Dia, Djenné, Tombouctou et Gao, et les centres les plus importants des pistes méridionales étaient
Bobo

Dioulasso, Kong, Bondoukou et Salaga.

Le début du xv. siècle marque un développement spectaculaire des transports fluviaux sur le Niger, assurés par les grandes pirogues menées à la perche, qui sont encore en usage de nos jours. Ce fut l'empire du Mali qui entreprit d'organiser la navigation sur le Niger par la création de la caste des bateliers Somono, et cette œuvre fut poursuivie sous les Songhay. Le commerce régional était organisé autour de marchés hebdomadaires qui se tenaient dans les centres avantageusement placés, qui drainaient des vastes régions, parfois sur un rayon de plus de cent kilomètres. Les grandes villes, en revanche, avaient un marché quotidien. Les principaux produits du commerce saharien étaient l'or, le sel, le cuivre, les tissus, les peaux et les esclaves. Sur les marchés locaux, on échangeait le mil, le sorgho, le riz, le beurre de karité, les épices, les arachides, les poissons séchés du Niger, le miel, les noix de cola, le cuir, les cotonnades et les laines de fabrication locale, les barres de sel, le fer et le cuivre. Comme tant de civilisations de l'Antiquité, la civilisation africaine connaissait l'esclavage. Le rôle des esclaves fut particulièrement important sous les grands empires, parce qu'ils étaient chargés d'une grande partie des travaux manuels effectués pour le

compte du souverain, des nobles et des marchands: les esclaves servaient de maçons et de cultivateurs, de manutentionnaires pour les marchands et aussi de serviteurs. La garde personnelle des souverains se composait souvent d'esclaves. On estime qu'entre 30 et 50 % de la population vivaient en esclavage. La traite des esclaves ne représentait qu'une partie infime du commerce transsaharien. Elle ne prit des proportions désastreuses qu'à l'époque de la chasse systématique aux esclaves organisée par les Européens, qui déstabilisa complètement la région.

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Histoire

Confluence

du

Niger

et

du

Bani

(Mali)

Le Sahara n'a jamais été un obstacle entre le monde méditerranéen et l'Afrique occidentale. Jusqu'à la fin du Moyen Age, il formait l'unique voie de passage vers les régions du Soudan, et l'Afrique du Nord connaissait l'existence du Soudan, avec lequel elle entretenait des relations commerciales suivies. En revanche, le monde africain au sud du Sahara resta totalement inconnu des Européens jusqu'à la deuxième moitié du xv- siècle. Ce n'est qu'ensuite qu'ils disposèrent de techniques de navigation suffisamment avancées pour atteindre enfin l'Afrique occidentale par la mer et qu'ils purent se lancer à partir des côtes à la découverte du continent. Aucune source écrite ne nous renseigne sur la période antérieure aux contacts avec le monde arabe: l'unique témoignage de cette époque est celui des vestiges archéologiques. Ceux-ci prouvent du reste qu'il existait déjà des structures politiques locales très avancées, ainsi que des relations commerciales entre les diverses régions du Soudan. Les premiers textes des géographes arabes qui mentionnent le Soudan, ou plus exactement le Bi/ad ai-Sudan ou terre des peuples noirs, remontent aux débuts du IX- siècle. Les tout premiers écrits sont essentiellement des catalogues de villes ou de royaumes, et il faudra attendre les textes d'al-Bakri pour trouver une véritable description des coutumes soudanaises. Le Soudan intéressait surtout pour les gisements aurifères du royaume de Ghana, qui enflammaient les imaginations au point de faire dire à Ibn al-Fakih : « Dans le pays de Ghana l'or pousse comme des plantes dans le sable, comme poussent les carottes. On le cueille au lever du soleil... »

Le Ghana

(700 ?-1250)

Le Ghana - nom qui désignait aussi bien le pays que la capitale ou le souverain - devait sa renommée aux mines d'or du Bambouk voisin, et le métal précieux faisait l'objet d'un intense trafic commercial avec les pays d'Afrique du Nord. Dans le monde méditerranéen, le roi du Ghana passait pour être l'homme le plus riche de la terre et les chroniques des géographes et historiens arabes de l'époque décrivent la cour royale de Ghana comme un lieu de fastes et de richesses inimaginables. Sur les origines de Ghana, on ne sait presque rien. Ce qui est certain, c'est que le royaume existait bien avant d'être découvert par les marchands arabes. L'emplacement exact de la capitale resta longtemps une énigme jusqu'à ce que Bonnel de Mézières découvrît en 1914 les ruines de Kumbi Saleh, actuellement en territoire mauritanien. On ne connaît pas exactement l'étendue du royaume, mais elle devait être considérable. En réalité, une partie seulement du territoire était directement sous le contrôle du roi et de ses représentants, tandis que les régions limitrophes étaient liées au roi par tout un réseau d'alliances politiques et jouaient le rôle de vassaux. Ghana contrôlait en outre les grandes villes caravanières de la piste occidentale du Sahara: Awdaghost et Walata. La principale activité économique de la région était culture: ce territoire aujourd'hui à demi désertique, alors extrêmement fertile, et les récoltes étaient abondantes pour nourrir même les populations des Ghana exportait l'or, le sel, l'ivoire, les peaux et les l'agriétait assez villes. escla-

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ves vers le monde méditerranéen auquel il achetait des tissus et certaines autres marchandises. Le royaume de Ghana constitue la première étape historique de l'expansion des peuples du Mandé, qui occupaient un territoire situé au nord-ouest de l'actuelle ville de Bamako et se composaient principalement des groupes Maninka, Soso et Soninké. C'est à ces derniers que revient le rôle le plus important. L'islamisation de Ghana commença dans la capitale, et précisément dans le quartier des marchands. C'est plus tard seulement que le souverain reconnaîtra la nouvelle religion et érigera une mosquée dans son quartier pour les marchands de passage. L'islam eut droit de cité à la cour royale, mais il ne supplanta pas la religion traditionnelle et ne toucha pas non plus la grande masse de la population. Le déclin de Ghana commence aux alentours de l'an 1000 par suite de l'expansion des Almoravides qui, partis du Maroc où ils avaient fondé Marrakech, se lancèrent à la conquête religieuse du Soudan les armes à la main. La date importante de cette période est la prise de Kumbi en 1076, mais en réalité, la dégradation de la situation et l'insécurité des transports avaient déjà repoussé vers le sud les populations du royaume, et surtout, les Soninké. C'est probablement à la suite de ces mouvements migratoires que furent fondées plusieurs villes marchandes du Delta intérieur du Niger, telles Dia et Djenné, qui entraîneront le déplacement des échanges commerciaux vers l'est et contribueront à l'ascension de Gao sous l'empire Songhay. Les informations sur la période qui fait suite à la chute de Kumbi, sont essentiellement celles de la tradition orale. A cette époque, il n'existait pas d'organisation politique

centrale dans la région, et les Soso, une branche des peuples Mandé qui s'opposa à l'expansion de l'islam, jouèrent un rôle particulièrement important.

le

Mali

(1235

à env.

1450)

L'ascension du Mali est marquée par la victoire de Sundjata Keita sur le roi des Soso en 1235. Sundjata est une figure légendaire, mais la réalité historique des faits qui lui sont attribués a été prouvée. Alors qu'il s'était refugié à Nema pour échapper aux persécutions des Soso, ce fils infirme du roi du petit royaume du Mali, appartenant au clan des Keita, fut appelé à libérer le territoire, et les différents clans maninka formèrent une alliance. Après un premier échec, Sundjata sut découvrir par la magie le point faible de son ennemi, et la bataille de Kirina lui apporta la victoire. Sundjata fut alors élu mansa (roi) du Mali, et cet événement scella l'alliance de tous les clans Mandé, en même temps qu'elle ouvrit les portes à l'islam. La naissance de l'empire du Mali marque la deuxième étape de l'expansion des peuples du Mandé, qui se réalisa pacifiquement vers le sud et l'est, tandis que vers l'ouest, elle prit la forme d'expéditions militaires. Le Mandé comptait de nombreux sous-groupes, dont chacun avait fondé de petits royaumes contemporains de Ghana, ou peut-être même plus anciens, dans les régions des gisements aurifères. L'alliance des clans permit une grande expansion du royaume et l'annexion des territoires voisins ainsi que la mise en place d'une organisation étatique plus élaborée. Sous l'empire, les coutumes furent codifiées, et

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Les montagnes

du massif

de Hombori

(Mali)

la société fut divisée en hommes libres ou nobles, en clans de marabouts et en artisans, notamment les Dyeli, dépositaires des traditions orales populaires et souvent conseillers des souverains, les artisans du cuir, les ouvriers, etc. L'empire comprenait plusieurs provinces qui dépendaient directement de l'empereur, ainsi que les royaumes de Ghana et de Néma. A son apogée, l'empire s'étendait de la côte atlantique à Gao. Il établit sa capitale à Niani, au sud du territoire Mandé, dans une vaste plaine entourée de petites collines, facile à défendre et parfaitement placée par rapport aux courants commerciaux, tout en étant à l'abri des razzias des peuples nomades àu Nord. Sa prospérité lui venait du commerce de l'or, des peaux et du cuivre ainsi que de l'agriculture et du commerce local. Les moyens d'échange étaient, à part l'or et le sel, les cauris, des petites coquilles blanches du Pacifique. Sous l'empire du Mali la région connut une période de stabilité et sécurité qui favorisa l'expansion du commerce dans tout le territoire et, du même coup, la diffusion de l'islam, dont les principaux propagateurs furent les marchands dyula et soninké. De nouveaux puits furent creusés dans le Sahara, et de nouvelles pistes furent ouvertes vers la Libye et l'Egypte. Ainsi furent jetés les fondements d'une civilisation urbaine. A l'apogée de sa puissance, le Mali ne comptait effectivement pas moins de 400 villes importantes, et le Delta intérieur du Niger avait une population très dense. C'est à cette même époque que le trafic fluvial sur le Niger fut organisé et que Djenné s'imposa comme métropole commerciale. Le souverain du Mali le plus célèbre à l'étranger a été incontestablement Mansa Musa, qui entreprit en 1325 un

pèlerinage à La Mecque en compagnie d'une suite imposante. Sa caravane transportait deux tonnes d'or, et ce voyage fit très grande impression dans le monde de l'époque. Au retour, le roi ramena de Ghadamès un poète et architecte né à Grenade, As-Sahili, qui lui construisit une salle d'audience à Niani ainsi qu'une série d'autres édifices. En musulman fervent, Mansa Musa fit construire des mosquées dans les lieux où il se rendait en voyage pour pouvoir prier, et il marqua le style des mosquées soudanaises de son empreinte. Tombouctou doit également à Mansa Musa d'être devenue un centre culturel important dont la renommée s'étendit à tout le monde musulman. Les Songhay (1464-1592)

Le déclin du Mali s'amorça au xv- siècle en même temps que montait la puissance du peuple songhay à l'est, tandis qu'au nord, les attaques des Touaregs menaçaient les pistes sahariennes occidentales. Gao, connue également sous les noms de Kawkaw, Gaga, ou Gogo, et considérée depuis toujours comme l'une des plus grandes cités africaines, devint la capitale du nouvel empire. Gao avait pris de l'importance au fur et à mesure que se développait le Mali dont elle faisait partie, mais au xv- siècle, la dynastie locale des Sonni parvint à libérer la région songhay des peuples du Mandé, si bien que deux structures étatiques cœxistèrent pendant un certain temps, avec à l'ouest l'empire du Mali et, à l'est, l'empire Songhay naissant. La présence de ce nouvel empire fera plus tard dévier vers l'est le commerce transsaharien, qui privilégiera la piste de Gao, tout en assurant la prospérité des villes situées aux frontières du désert.

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Ber, figure exceptionnelle, se lança dans une série de conquêtes territoriales victorieuses qui lui permirent de s'emparer de Djenné, de Macina et, surtout, de Tombouctou (1468) et de repousser les Touaregs vers le nord. A sa mort, Sonni Ali se trouvait déjà à la tête d'un grand empire, mais les chroniques musulmanes ne lui donnent pas la place qu'il mériterait, à cause du peu de cas qu'il faisait de la nouvelle religion. Un autre empereur important fut Askia Mohammed, d'origine soninké et musulman fervent. Il consolida les conquêtes de Sonni Ali en s'avançant à l'est jusqu'aux cités hausa de l'actuel Nigeria et jusqu'à Agadès, et en poussant au nord jusqu'aux mines de Teghaza. Il confia une partie de l'empire à son frère, qui résidait à Tindirma sur le Niger, et il mit en place une organisation étatique moderne avec des structures nationales et locales, des ministres, des gouverneurs, des administrateurs des douanes, des inspecteurs des poids et mesures, des chefs' de quartier, des chefs des corporations etc., ainsi qu'une armée régulière de plus de 100 000 fantassins et cavaliers. L'empire était subdivisé en régions, mais les villes marchandes jouissaient d'une certaine autonomie. Les revenus de l'empereur lui venaient d'un système de taxes sur le commerce et d'un prélèvement sur la production agricole. Il possédait en outre ses propres terres, qu'il faisait cultiver par des esclaves. Les conditions matérielles étaient bonnes, et la stabilité politique fut bénéfique pour la vie économique et intellectuelle. Nous sommes mieux informés sur l'empire Songhay grâce aux tarikh, les chroniques locales rédigées en arabe. Les dernières années de l'empire furent troublées par des luttes de succession, mais rien ne laissait prévoir l'effon-

Sonni Ali

drement d'une puissance qui avait su imposer une organisation étatique dans un territoire aussi immense, et garantir la sécurité du commerce. Depuis longtemps déjà, les sultans du Maroc convoitaient les richesses du Soudan, et sous divers prétextes, ils avaient tenté d'envoyer des expéditions dans cette région. AI-Mansur réunit une armée d'environ 4000 mercenaires équipés d'armes à feu et de mortiers, qui quittèrent Marrakech pour le Soudan le 16 octobre 1590 avec une caravane de chevaux et de chameaux. L'armée fut décimée par les privations pendant la traversée du désert, mais 1 500 hommes environ parvinrent sans livrer combat jusqu'aux portes de Gao. L'armée songhay, réunie en toute hâte, comptait 12 000 cavaliers et environ 30 000 fantassins, mais les armes à feu donnèrent aux Marocains une supériorité écrasante, et les Songhay furent mis en fuite avec leur empereur. Les régions conquises, et surtout les grandes cités, opposèrent une certaine résistance à l'occupation marocaine, mais celle-ci fut rapidement écrasée. Les Marocains installèrent leur capitale à Tombouctou, qui fut peut-être choisie en raison de son climat et de la proximité des pistes occidentales, mais un contingent assez nombreux s'installa aussi à Djenné; les campagnes ne furent pratiquement pas touchées. Avec le temps, les envahisseurs perdirent le contact avec leur patrie et se mêlèrent aux populations locales. Ainsi fut formée la nouvelle classe dirigeante des Armas. L'influence culturelle de la présence marocaine dans des villes telles que Tombouctou et Djenné est difficile à mesurer, mais elle fut certainement importante dans le domaine de l'architecture.

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Gravure

ancienne représentant un roi africain

Siècles

d'instabilité

politique

Pour le Soudan, l'invasion marocaine fut un désastre: toutes les richesses accumulées au fil des siècles furent détruites et les nouveaux maîtres ne surent pas créer des structures suffisamment fortes pour assurer le contrôle politique du territoire, qui fut ainsi condamné à l'instabilité et à l'insécurité. Le malheur voulut qu'au cours des siècles suivants, la région fût victime de toute une série de calamités naturelles: inondations et sécheresses se succédèrent entre 1639 et 1643, provoquant famines et épidémies. La famine la plus tragique de toutes fut celle de 1738 à 1756, qui extermina les populations de la boucle du Niger. C'est aussi vers cette époque que commença la chasse aux esclaves. La région ne s'est plus jamais rétablie de ces catastrophes, et il est difficile de se représenter la prospérité du Delta intérieur du Niger à l'époque des grands empires. L'épisode qui sépare l'invasion marocaine et la conquête toucouleur est caractérisé par des structures politiques assez éphémères. Dans la région de Ségou, les Bambara s'allièrent aux Bozo, les premiers habitants de la région, et ils fondèrent un royaume vers le début du XVIIesiècle, dont le monarque le plus puissant fut Biton Kulibali en 1712. Plusieurs clans fulbé étaient installés depuis longtemps dans la région de Macina, dans le Delta intérieur, et c'est de l'un d'eux qu'est issu Ahmadou, qui se mit à enseigner le Coran après avoir reçu lui-même une formation religieuse, et lança une campagne de moralisation des mœurs. Ayant rassemblé un nombre considérable de disciples fulbé, Ahmadou s'empara du Delta intérieur à l'issue

d'une campagne militaire qui le conduisit jusqu'aux portes de Tombouctou. Il choisit un nouvel emplacement pour sa capitale, qu'il appela Hamdallaye, et il y fit édifier une mosquée. Pendant son règne, Ahmadou introduisit de nombreuses réformes et donna à l'Etat des structures modernes et efficaces. L'hégémonie fulbé, qui se prolongea de 1818 à 1862, est connue sous l'appellation de Dina. Elle prit fin avec l'arrivée des Toucouleurs d'El Hadj Omar, un marabout du Fouta sénégalais, qui, au retour d'un long séjour à.l'étranger, marcha sur le Soudan. Il occupa Ségou en 1861 et parvint à pénétrer dans le Delta en s'alliant aux populations hostiles à la Dina. Les saccages et les massacres dont il se rendit coupable, surtout envers les populations non islamiques, eurent de graves conséquen-

ces pour la région.

.

Cette guerre de conquête fut la dernière tentative d'unification de la région soudanaise avant l'arrivée des forces coloniales françaises. Dans le même temps, mais plus au sud, Samori avait, lui aussi. pris les armes dans l'espoir de créer ùn nouveau royaume africain afin d'enrayer la pénétration française.

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Caractéristiques

et évolution

de l'architecture

soudanaise

Genèse

et structure

de la ville

La naissance de la ville, comme d'ailleurs celle des villages, est expliquée par le mythe de fondation et les circonstances favorables qui l'ont entourée, symbolisées par un ensemble de présages et d'auspices favorables. La fondation s'accompagne souvent d'un sacrifice propitiatoire destiné à sceller un pacte avec les génies gardiens du lieu et elle est l'acte d'un aïeul commun ou d'un groupe de fondateurs. Kumbi est la seule ville dont les fondateurs soient restés inconnus, peut-être parce que les événements remontent trop loin dans le temps et qu'au moment de son déclin, ses habitants l'ont abandonnée en emportant leur secret. De plus, Kumbi doit sans doute sa fondation à la décision politique d'un roi plutôt qu'au choix d'un endroit approprié par la population. A ses débuts, la ville africaine est un village, et elle en conserve toujours de nombreux traits, tant et si bien que les langues africaines ne possèdent pas de termes différents pour les désigner, et que ce que nous appelons « une ville» n'est pas autre chose qu'un grand village. Cependant, s'il en va de même pour la ville soudanaise, celle-ci comporte aussi une série d'éléments qui sont communs aux villes du monde entier et qui font précisément qu'une ville est une « ville », quels que soient son étendue et son emplacement. La ville soudanaise est le siège du pouvoir politique, et le souverain, ou son représentant, y résident avec leur suite et parfois aussi avec leur armée. Toutefois, avec la propagation de l'islam, la ville devient en même temps le siège du pouvoir religieux, qui rayonne de la cité vers la campagne. L'islam fera d'abord la conquête des habitants

des villes et, en particulier, des couches sociales les plus élevées. Les deux pouvoirs, politique et religieux, restent séparés dans la structure urbaine, installés dans des quartiers différents, et leurs symboles sont le palais royal et la mosquée. Ces deux pôles du pouvoir sont à leur tour séparés du reste des habitants, répartis sur différents quartiers. La mosquée forme le cœur de la vie culturelle et sociale, avec l'enseignement religieux et la transmission du savoir. Dans la mosquée se tiennent les réunions des citadins à l'occasion d'événements importants. C'est ainsi qu'à Tombouctou, la mosquée Sankoré deviendra, avec son université, l'un des grands centres de l'érudition islamique. On a souvent prétendu que le développement des villes soudanaises s'expliquait par leur rôle vital dans le commerce transsaharien. Ce facteur a sans doute eu une grande importance, mais il ne faut pas sous-estimer l'apport du commerce inter-régional entre les populations du Sahel et les populations des savanes. Nous ne possédons malheureusement pas assez d'éléments pour en évaluer l'ampleur, mais il est significatif que, bien avant d'être découvertes par le monde arabe, plusieurs villes soudanaises aient connu une grande prospérité. Il existait en effet un commerce très actif, notamment de la cola et du cuivre, avec les régions correspondant au territoire actuel de la Côte d'Ivoire ainsi qu'avec des régions possédant des gisements aurifères. Les villes soudanaises détenaient le monopole du commerce avec l'étranger, et elles jouaient donc un rôle international, qui était reflété par l'hétérogénéité de leur population et la présence d'un nombre considérable d'étrangers. Dans les villages, en revanche, le commerce se limitait aux

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La grande

mosquée

de Djenné

(Mali)

produits locaux. Dans les villes, les marchands avaient leur propre quartier, dont les édifices se distinguaient par une certaine recherche des effets architecturaux, par leurs dimensions et par les décorations des façades. Le découpage de la ville en quartiers reflétait le découpage ethnique de la population et la spécialisation des activités économiques, Chaque quartier était réservé à une profession et à un ou plusieurs groupes ethniques. La subsistance de la population urbaine était assurée par l'exploitation agricole de la région environnante. Quant à Tombouctou, qui ne disposait pas de terres arables, elle devait sa prospérité et son développement à la proximité de sa ville sœur, Djenné, située au centre des plaines fertiles du Delta intérieur et aisément accessible par le fleuve. Dans le Tarikh es-Sudan, el Saadi note justement: « C'est à cause de cette ville bénite que les caravanes affluent

à Tombouctou de tous les points de l'horizon... »
Tous ces éléments ont certainement concouru a différencier la ville soudanaise du village, mais sans l'existence d'une abondante main-d'œuvre, ils n'auraient sans doute pas suffi à donner naissance à des villes aussi peuplées et à assurer la subsistance des classes n'exerçant pas directement une activité productive. C'est uniquement le travail des esclaves qui a permis la formation du surplus économique nécessaire à la survie de la population urbaine et qui a pallié aussi l'absence de tout progrès technique dans l'agriculture. Nous savons que les souverains, tout comme les courtisans, les nobles et les marchands, disposaient de nombreux esclaves qui étaient chargés des travaux manuels et des activités commerciales. A Gao, l'empereur Songhay, non seulement prélevait un impôt sur la production

mais il avait aussi ses propres terres qu'il faisait cultiver par des esclaves. Les esclaves formaient souvent la garde royale, comme les mamelouks turcs de Mansa Musa, ou ils étaient chargés de travaux domestiques dans les maisons des personnages importants. Les facteurs géographiques ont joué un rôle important, mais non décisif, dans la formation des villes soudanaises. Le principal a sûrement été la proximité de sources d'eau permanentes, et ce n'est pas un hasard si presque toutes les villes soudanaises, comme Gao, Tombouctou, Djenné et Niani, se trouvent sur le Niger. Un au'tre facteur a été le climat, mais il n'a pas eu une grande influence, même si les Marocains préférèrent installer leur capitale à Tombouctou plutôt qu'à Gao pour des raisons climatiques. Il est sûr que le climat s'est modifié au cours des siècles, au fur et à mesure que le désert avançait vers le sud. C'est ainsi qu'à l'époque de sa prospérité, Kumbi, l'antique Ghana, se trouvait au cœur d'une région très fertile, avec une végétation luxuriante, mais qui s'est maintenant transformée en désert. Au Moyen Age, le Soudan était une région extrêmement riche et tous les voyageurs de l'époque mentionnent l'abondance des produits alimentaires. Un autre facteur de prospérité a été la situation géographique des villes, qui faisaient office de centres de transbordement pour les caravanes sahariennes du fait qu'elles se trouvaient à la limite méridionale des pistes et disposaient de bonnes liais.ons avec les savanes du sud. Ce fut probablement tout un faisceau de facteurs favorables qui contribuèrent à la naissance et au développement des villes soudanaises. La colonisation européenne bouleversa cet ordre en donnant plus d'importance aux villes

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