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Art catholique et politique

De
205 pages
Cet ouvrage traite du rôle de la peinture dans le développement de l'expression politique des catholiques et, inversement, du rôle de l'expression politique des catholiques dans le développement de la peinture occidentale. Ces quatre essais indépendants sont enrichis par des textes d'historiens, de théologiens et de peintres français du XIXe siècle et du début du XXe siècle, ainsi que par l'analyse de plus de 700 peintures d'églises paroissiales parisiennes datant de 1820 à 1950.
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ART CATHOLIQUE ET POLITIQUE

Collection Logiques Sociales
Série Sociologie des Arts Dirigée par Bruno Péquigno{ Comme phénomène social, les arts se caractérisent par des processus de production et de diffusion qui leurs sont propres. Dans la diversité des démarches théoriques et empiriques, cette série publie des recherches et des études qui présentent les mondes des arts dans la multiplicité des agents sociaux, des institutions et des objets qui les définissent. Elle reprend à son compte le programme proposé par Jean-Claude Passeron : être à la fois pleinement sociologie et pleinement des arts. De nombreux titres déjà publiés dans la Collection Logiques Sociales auraient pu trouver leur place dans cette série parmi lesquels on peut rappeler: BRUN Jean-Paul, Nature, art contemporain et société: le Land Art comme analyseur du social, troisième volume, Réseaux sociotechniques, monde de l'art et Land Art, 2007. GIREL Sylvia et PROUST Serge (sous la dir.), Les usages de la sociologie de l'art: constructions théoriques, cas pratiques, 2007. FABIANI Jean-Louis, Après la culture légitÙne. Objets, publics, autorités, 2007. PEQUIGNOT Bruno, La question des œuvres en sociologie des arts et de la culture, 2007. REDON Gaëlle, Sociologie des organisations théâtrales, 2006. BRUN Jean-Paul, Nature, art contemporain et société: le Land Art comrne analyseur du social, deuxième volume, New York, déserts du Sudouest et cosmos, l'itinéraire des Land Artists, 2006. PAPIEAU Isabelle, Art et société dans l 'œuvre d'Alain-Fournier, 2006. GIREL Sylvia (sous la dir.), Sociologie des arts et de la culture, 2006. FAGOT Sylvain et UZEL Jean-Philippe (sous la dir.), Énonciation artistique et socialité, 2006. DEN lOT Joëlle & PESSIN Alain, Les peuples de l'art Tome 1,2006. DENIOT Joëlle & PESSIN Alain, Les peuples de l'art Tome 2, 2006. BRUN Jean-Paul, Nature, art contemporain et société: le Land Art comme analyseur du social, premier volume, Nature sauvage, Contre Culture et Land Art, 2005. ETHIS Emmanuel, Les spectateurs du temps, 2005. DUTHEIL-PESSIN, Catherine, PESSIN Alain et Ancel PASCALE: Rites et rythmes de l 'œuvre (2 vol), 2005. NICOLA-LE STRAT Pascal: L'expérience de l'intermittence. Dans les chalnps de l'art, du social et de la recherche, 2005. ETHIS Emmanuel: Pour une po(i)étique du questionnaire en sociologie de la culture. Le spectateur inlaginé, 2004. GREEN Anne-Marie (dir) : La.fête comme jouissance esthétique, 2004.

Juliette Rolland

ART CATHOLIQUE ET POLITIQUE

France

XIXe-XXe

siècles

L'Harmattan

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03927-8 EAN : 9782296039278

Quatre études indépendantes et complémentaires explorent les liens entre le catholicisme, la peinture et la politique au cours du XIXe siècle et jusqu'au milieu du XXe siècle en France. La première s'attache au parcours intellectuel d'une personnalité - Alexis François Rio dont les travaux soutinrent le premier mouvement artistique catholique français du XIXe siècle, le mouvement préraphaélite. La présentation de son œuvre majeure, De l'Art chrétien, permettra de comprendre l'histoire de l'art catholique telle qu'elle fut écrite par cet initiateur, puis adoptée par les théologiens catholiques. Construite contre la Renaissance florentine qualifiée de païenne, elle allait se distinguer de 1'histoire de l'art habituellement enseignée à l'École des Beaux-Arts, qui se présentait comme un progrès technique continu. Nous montrerons que ce sont les engagements politiques de Rio en faveur du catholicisme qui le conduisirent à remettre en question les classifications établies et, corrélativement, la notion de progrès en histoire de la peinture. En s'intéressant aux artistes plus qu'aux œuvres, à l'esprit plus qu'à la virtuosité technique, il allait poser les prémices théoriques d'une sociologie de l'art dès les années 1830. L'étude de ce personnage sensiblement marqué par l'esthétique allemande nous amènera ainsi à poser la question du rôle du militantisme catholique dans la constitution de la sociologie de l'art en France. La seconde étude s'intéresse aux constantes de l'esthétique catholique dans ses rapports avec la philosophie politique de l'Église. Il s'agira de mettre en regard: 1) un vaste corpus de textes relevant de 1'histoire, de la philosophie et de la théologie de l'art depuis les travaux de Rio jusqu'aux écrits publiés par la revue Art Sacré, dans la première moitié du XXe siècle et 2) la philosophie politique des catholiques intégraux telle 7

qu'elle a été analysée par l'histoire et la sociologie contemporaine. Jusqu'au milieu du XXe siècle, la doctrine politique des papes rejetait les valeurs portées par la Révolution française. Leur critique dénonçait l'anthropologie erronée aux sources du protestantisme. C'est au dogme christologique de Chalcédoine définissant

la double nature - humaine et divine - du Christ que
s'articulait cette critique. La conception théologique de l'homme qui en découlait aboutissait à dénier toute indépendance religieuse au domaine politique. L'analyse des théories catholiques de l'art montrera la même

structure de pensée, articulée à ce dogme christologique1.
Déroulant ses implications jusque dans le mode d'évaluation des œuvres ou dans les recommandations pratiques faites aux artistes, ce dernier dévoilera ainsi sa puissance dans les représentations catholiques de l'art comme de la politique. La troisième étude nous entraîne loin de la France, puisqu'elle rend compte de la dimension politique des recommandations de l'Église concernant l'art missionnaire dans la première moitié du XXe siècle. Un large détour sur l'état de la peinture religieuse en France à la fin du XIXe siècle sera cependant nécessaire pour l'appréhender. La

phénoménologie du sacré - forme subjective de ressenti

Nous parlons moins du dogme lui-même que de l'interprétation anthropologique à laquelle il a été soumis jusque dans la seconde moitié du XXe siècle. En effet, la théologie de l'incarnation a beaucoup évolué au tournant du siècle, soutenant les évolutions pastorales mais aussi la reconnaissance nouvelle d'une certaine « inspiration» chez des artistes non croyants ou d'une autre religion. Cette évolution est très perceptible chez les rédacteurs de la revue Art Sacré (voir l'article suivant sur l'art missionnaire). 8

du sacré - qui se met en place chez les critiques d'art
comme chez les peintres traduit l'individualisme religieux du siècle, avec la perte d'emprise des religions institutionnelles. Nous montrerons que cet individualisme religieux, corollaire d'une approche comparatiste du sacré, fut au fondement de la rencontre des cultures artistiques prônée par l'Église en terres de missions. Le thème de l'art sacré apparaîtra alors comme l'espace d'expression d'une certaine critique coloniale.

La quatrième étude nous ramène en France, à Paris. Elle s'intéresse aux œuvres et non plus aux écrits sur l'art, en proposant une analyse statistique chronologique et spatiale de l'iconographie paroissiale parisienne sur un siècle (1850-1950), envisagée du point de vue des thématiques traitées. Laissant de côté les œuvres qui relèvent directement de l'Écriture Sainte, il ne s'occupe que de celles qui relatent l'histoire de l'Église, éminemment politique pour la capitale française. Le traitement chronologique des thématiques fera apparaître une dépolitisation de l'iconographie parallèle aux derniers soubresauts du Second Empire, avec la disparition progressive des références à la dimension nationale et collective du catholicisme. Leur traitement géographique révèlera l'ancrage des thèmes monarchiques dans l'Ouest parisien, jusqu'au début du XXe siècle. Au-delà de la dimension descriptive de ces résultats, leur cohérence viendra soutenir la légitimité de l'application d'un traitement statistique et spatial à une population d'œuvres picturales.

MILITANTISME

CATHOLIQUE

ET SOCIOLOGIE DE L'ART: ALEXIS FRANÇOIS L'oubli
Alexis François Rio (1797 -1870) est de ces personnages qui marquent leur temps sans pour autant laisser cet « indéfinissable» qui fait passer de l'ombre à la lumière, de l'oubli à la postérité. L'histoire du militantisme catholique français au XIXe siècle a ainsi retenu son proche ami Montalembert, elle a retenu Lamennais ou Lacordaire, les œuvres littéraires de Chateaubriand mais point lui qui les connut tous et, par tous, fut soutenu. En 1939, sœur Marie Camille Bowe2 lui consacre bien une thèse établissant scrupuleusement sa biographie afin de rendre compte de «sa place dans le renouveau catholique en Europe ». Elle soutient qu'il eut une grande influence sur les historiens de l'art, notamment sur Ruskin3, mais ne donne aucune lecture analytique de son œuvre. Il faut attendre 1987 pour que soient mises en évidence par Bruno Foucart4 les particularités de l'histoire de l'art qu'il propose et son rôle de « passeur» d'idées. En effet, c'est l'admiration de Rio pour ce que l'on nommait
2

RIO

Marie Camille Bowe, François Rio. Sa place dans le renouveau catholique en Europe, Paris: Boivin, 1939. Ce dernier le cite longuement dans son deuxième volume de Modern Painters, pp. 120, 132, 143.
4 3

Bruno Foucart, Le renouveau de la peinture religieuse en France (1800-1860), Paris: Arthena, 1987. Il

déjà l'esthétique allemande qui fit de lui le fer de lance du mouvement préraphaélite français et, selon Camille Bowe, son initiateur en Angleterre5. Cependant, les travaux de Bruno Foucart sur le renouveau de l'art catholique en France se voulant exhaustifs, Rio ne fait que prendre une petite place parmi l'ensemble des critiques d'art, artistes et institutions traités. Surtout, par leur ampleur même, ces travaux justifient doublement l'oubli dont est victime notre personnage. D'une part, ils font apparaître le grand éclectisme des recherches en art religieux auxquelles prend part le mouvement préraphaélite, et suggèrent que ce dernier ne fut pas nécessairement le plus fécond. D'autre part, ils montrent que si Rio donna à nombre d'artistes des mots pour exprimer leur compréhension de l'art, il existait un grand pluralisme concernant l'interprétation stylistique de sa doctrine. Aussi son influence fut-elle comme un souffle, une irrigation sinueuse: difficile à saisir. Il faut reconnaître que son agilité de plume n'était pas telle qu'on pût lui pardonner ses idées tâtonnantes, parfois confuses, peut-être aussi trop modernes après avoir semblé, dans un premier ouvrage6, empruntées. Aux dires de son biographe et des commentateurs qui lui étaient contemporains, il fit également preuve d'un sens médiocre des stratégies du succès littéraire7. Il fallut tout le soutien de ses protecteurs pour que, plus de cinq ans après sa

5

Rio fréquentait le Mouvement d'Oxford, qui soutenait un renouveau de la tradition catholique dans l'église anglicane.
6

Alexis François Rio, Essai sur l'histoire de l'esprit humain dans l'Antiquité, Paris, A. Mesnier, 1829-1830 (deux volumes).
7

Marie Camille Bowe, [1939], p. 111, pp. 278-279. 12

première édition en 1836, son ouvrage majeur De la poésie chrétienne dans son esprit, dans sa matière et dans 8 ses formes. Formes de l'art, peinture ne réalise une performance éditoriale, malgré son titre. Moins encore que ses écrits, les actions institutionnelles de Rio n'ont été évaluées à leur juste valeur. Elles étaient novatrices mais manquèrent leur but. La création de la Confrérie de Saint Jean, premier groupe d'artistes catholiques militants en France, fut sans doute décidée dans son salon en l'année 1839, en compagnie de Lacordaire et Montalembert9 mais disparut rapidement, conspuée par le monde de l'art et absorbée par l'ordre dominicain. Par ailleurs, l'ambition qu'eut Rio d'officialiser un enseignement d'histoire de l'art en France en fondant une chaire d'esthétique au Louvre échoualO. Son seul succès institutionnel ne fut pas français. Marié à une galloise, il avait étudié dès le début des années 1830 la langue cymrique et ses affinités avec le breton. En tant que membre de la Société littéraire galloise d'Abergavenny (fondée en 1833), il favorisa la célébration de fêtes celtiques et le développement du goût pour la littérature du pays. Le succès du premier congrès de l'association, en 1838, fut tel qu'on en entendit parler jusqu'à Paris, relayé par plusieurs journaux de grande audience telle Journal des Débats11. Approuvé par Louis Philippe, qui y envoya

Alexis François Rio, De la poésie chrétienne dans son esprit, dans sa matière et dans ses formes. Formes de l'art, peinture, Paris: Debécourt, Librairie -Editeur Hachette, 1836.
9

8

Ibid., pp. 246-262.
Ibid. pp. 204-205.

10 11

Numéro daté du 21 octobre 1838. 13

une députation, ce congrès fut l'occasion de réunir de nombreux aristocrates bretons pour la promotion culturelle de la Bretagne. On sait l'importance que prit cette région pour les artistes dès les années 1830-184012et jusque dans la première moitié du XXe siècle. Là encore, Rio fut précurseur, mais c'est sur un réseau anglais qu'il s'appuya. Il fut donc perdant sur tous les points d'accroche de I'histoire. Peut-être lui aurait-on pardonné tous ces défauts s'il n'en avait présenté un autre, impardonnable aujourd'hui. En effet, cet homme était dispersé. Il produisit une œuvre plus amoureuse que conceptuelle, qui n'a trouvé sa place ni en philosophie ni en histoire, encore moins en littérature. Seul un article extrait de la Poésie chrétienne parut dans une revue spécialisée, Notes d'art et d'archéologie. Encore ne fut-ce que bien après sa mort, en 1892. Au XIXe siècle déjà, ce n'était plus qu'indulgence que l'on ressentait pour un homme «total », s'intéressant à l'art pour faire de l'histoire, à l'histoire pour faire de la politique, à la politique pour soutenir le régionalisme breton, à tout, enfin, pour défendre les intérêts du catholicisme. Seule une assise cléricale, universitaire ou politique solide, suppléant au soupçon de dilettantisme, l'aurait peut-être assuré d'une audience alors et d'un écho aujourd'hui. Il ne fut que professeur d'histoire au collège Louis Legrand puis diplomate de second rang, protégé et respecté pour ses faits de jeunesse dans sa Bretagne natale, lors de la « petite chouannerie» de 1815. De son vivant, il

Voir, par exemple, Denise Delouche, Les peintres de la Bretagne avant Gauguin, Université de Lille III : Service de reproduction des thèses, 1998, pp. 1-2. 14

12

eut les porte-voix institutionnels nécessaires, mais ceux-ci se turent à la mort des hommes.
Un regard contemporain La parution posthume, en 1872, de son Épilogue à

l'art chrétien 13, consacre toute la difficulté de porter sur ce personnage un regard contemporain, contraint par les spécialisations disciplinaires. Malgré ce qu'en laisse penser le titre, l'art n'y est pas abordé. Il s'agit d'une autobiographie mondaine, épitaphe amère sur le tombeau de l'Ancien Régime dans lequel Rio semble s'être étendu. La puissance d'un réseau fondé sur des origines bretonnes, un catholicisme fervent et les différentes options royalistes y est manifeste. Toutes les personnalités ayant joué un rôle dans sa vie professionnelle et intellectuelle sont présentées, une vie soumise aux aléas et à ce qu'il considère sans originalité comme une dégradation continue des mœurs politiques. De sorte que c'est davantage le sociologue politique que le sociologue de l'art qui pourrait être intéressé par l'ouvrage, celui-ci complétant une première autobiographie, issue de la même veine mais où circulait un sang encore jeune, La petite chouannerie. Histoire d'un collège breton pendant les cent jours14 (1842, réédité une première et dernière fois en 1881). Le choix du titre nous invite pourtant à envisager conjointement ses réflexions sur l'art et ses engagements

Alexis François Rio, Epilogue à l'Art chrétien, Fribourg en Brisgau, Herder, 1870. Alexis François Rio, La petite chouannerie. Histoire d'un collège breton pendant les cent jours, Paris: Librairie de la Société bibliographique, Olivier Fulgence, 1842. 15
14

13

,

politiques, car c'est évidement le combat politique mena Rio à débattre sur le terrain de l'histoire de l'art.

qUI

Dès le début de sa carrière, il travailla à réaliser dans le domaine de la culture ce que Montalembert, avec qui il eut une relation étroite et continue jusqu'à sa mort, réalisait dans le domaine politique: assurer une visibilité au catholicisme et le promouvoir. Ainsi, c'est la brûlante 15 «question grecque» qui détermina l' 0bjet de ses premiers travaux, publiés en deux volumes sous le titre d'Essai sur l 'Histoire de l'Esprit humain dans l'Antiquité (1828-1830). Épisode exemplaire de cette imbrication des genres, ce sont ces travaux qui lui valurent d'être recruté une première fois par le Ministère des Affaires étrangères, comme chargé de communication à l'ambassade de Russie sur cette « question grecque ». Plus encore que la motivation initiale des recherches de Rio en histoire de l'art, leur conception et leur réalisation elles-mêmes sont indissociables de ses engagements politiques. C'est à eux qu'il dut à l'administration française une sécurité financière constante, y trouvant toujours quelque bienveillance en dépit de l'alternance des régimes. C'est encore en grande partie d'eux que furent tributaires ses rencontres intellectuelles aussi bien en France qu'en Angleterre ou en Allemagne. Difficile, alors, de choisir, entre le point de vue du sociologue politique et celui du sociologue de l'art, lequel des deux serait le plus fructueux pour évoquer Rio. Du point de vue du premier, l'objectif pourrait être de

La Révolution grecque, qui devait aboutir à la création d'un Etat indépendant sous la protection des puissances alliées, était en prise avec les forces ottomanes. 16

15

,

comprendre pourquoi et comment, pour la première fois en France pour l'époque contemporaine, 1'histoire de la peinture (et non la peinture elle-même) s'est faite instrument au service d'une cause politique globale et, parallèlement, institutionnelle avec la création d'une « École» d'art chrétien distincte de l'Académie des Beaux-Arts. Du point de vue du second, la question serait plutôt d'ordre épistémologique. Il s'agirait de comprendre pourquoi et comment un combat politique a pu déterminer l'émergence, toujours dans le cadre français, de préoccupations scientifiques destinées à lui survivre. En effet, près de cinquante ans avant qu'Hippolyte Taine (1828-1893) n'articule explicitement les présupposés théoriques nécessaires à la constitution d'une sociologie de l'artI6, c'est ce combat politique qui allait pousser Rio à les mettre inlassablement en pratique. Si l'on ne trouve pas, dans ses écrits, l'effort de synthèse et de théorisation qui aurait fait de lui un précurseur de la sociologie de l'art à proprement parler, l'histoire de la peinture chrétienne qu'il développe dès l'ouvrage de 1836 en présente toutes les caractéristiques: volonté de rupture par rapport à des classifications purement descriptives, glissement de l'analyse de l' œuvre à celle de l'artiste, du «perçu» au « conçu », importance accordée aux conditions sociales de production, établissement d'un lien de principe entre production et consommationl7. Aussi, quoique nécessitant d'être actualisé et épuré de quelques présupposés moraux, De la poésie chrétienne dans son esprit, dans sa matière et

16

Hippolyte Taine, Philosophie

de l'art, Paris: Hachette,

1882.

Pour la naissance de la sociologie de l'art, voir Hubert Damisch, « Sociologie de l'art », dans Encyclopedia Universa/is (version 9). 17

17

dans ses formes n'aurait aucun mal à trouver aujourd'hui son public, s'inscrivant aisément dans l'ensemble des «histoires sociales» de l'art, sous le titre de La Peinture, les Catholiques et le Pouvoir en Italie, du Haut MoyenÂge à la Renaissance. L 'œuvre majeure Quel que soit le point de vue retenu, il est impossible de contourner De la Poésie chrétienne. En effet, à l'exception de quelques articles, de ses deux autobiographies et de deux autres livres, Quatre Martyrs (1856) et Shakespeare catholique (1867), Rio s'appliqua pendant trente ans à compléter et à améliorer, sous le titre nouveau De l'Art chrétien, l'ouvrage de 1836. Alors qu'il avait été traduit en Italie (1841) et en Angleterre (1854), Rio publia un deuxième volume en 1855, puis une nouvelle édition refondue en trois volumes en 1861. Un quatrième volume sortit en 1867. Or, ces quatre volumes, réédités une dernière fois en 1874, accentuent largement la dimension politique, institutionnelle et culturelle de son approche initiale: alors que «l'influence fatale» des Médicis n'était l'objet que de quelques pages dans l'édition de 1836, deux chapitres lui sont consacrés dans celle de 1861, tandis que deux nouveaux chapitres traitent de la Renaissance en lien avec la papauté, et deux de Savonarole et de ses disciples. Du point de vue du sociologue politique, cette œuvre serait à considérer comme l'instrument principal mis par Rio au service de la cause catholique. Du point de vue du sociologue de l'art, elle serait à considérer comme le produit le plus abouti de cette cause. Aussi, plutôt que de trancher entre ces deux points de vue et au risque de sombrer dans l'oubli au même titre que notre homme, l'analyse qui suit ne s'attachera qu'à la présentation de 18

cette œuvre dans sa genèse, son contenu et son influence, sans trancher quant à l'alternative disciplinaire.

Le soutien immédiat de Montalembert ne suffit
pas à garantir le succès de la version présentée ici, celle de 1836. En cinq mois, seuls douze exemplaires furent

18

vendus19. Il fallut attendre le début des années 1840 pour
qu'elle commence à être connue, tout d'abord en Italie. Montalembert, nommé membre du Comité Supérieur des Arts et Monuments Historiques par le Ministère de l'Instruction Publique continuait à la recommander. Plusieurs critiques commencèrent alors à suivre Rio dans son appréciation nouvelle des primitifs italiens20, tandis que Michelet s'appuya sur l'ouvrage pour ses séminaires au Collège de France en 184021.

1 - Genèse de l'œuvre et contexte artistique
Ce n'est pas uniquement par goût de l'anecdote que l'on évoquera, dans une première section, la jeunesse de Rio. Son œuvre y prend naturellement racine: c'est elle qui détermina son entrée sur la scène politique, tandis que c'est cette entrée politique qui lui ouvrit les portes de la Société des Bonnes Lettres, à laquelle il dut la plupart de ses protections et rencontres intellectuelles. Objets de la seconde section, ces dernières montreront bien

« De la peinture chrétienne en Italie à l'occasion du livre de M. Rio », Université catholique, août 1837, 20e livraison, t. VI, pp. 7273.
19

18

Voir Marie Camille Bowe, [1939], p. 107.

20

Par exemple, Etienne Cartier, Vie de Fra Angelico de Fiesole, Paris: Vve Poussielgue - Rusand, 1857 (préface de Lacordaire).
21

Voir Marie Camille Bowe, [1939], p. 187 19

l'imbrication des causes scientifiques et politiques dans la démarche de l'auteur. Surtout, elles désigneront la critique d'une histoire techniciste de l'art et, conjointement, d'une compréhension univoque de la notion de Progrès, comme point de jonction entre ces deux dimensions. C'est par cette critique que l'articulation s'est réalisée, dans les faits et dans la pensée, entre un engagement politique et une remise en cause des classifications traditionnelles en histoire de l'art. Une troisième section s'attachera alors à comparer le premier mouvement de contestation du

classicisme académique en France - les Barbus - au premier mouvement de contestation allemand - les
Nazaréens. Cette mise en perspective entre un mouvement français né hors de toute préoccupation religieuse et le mouvement allemand chrétien est essentielle pour qui veut saisir l'apport du militantisme catholique à la sociologie de l'art. En effet, cet engagement contribua nettement à ce déplacement d'objet de l'histoire, qui délaisse le progrès des techniques d'imitation de la nature et la question du style pour ne s'intéresser qu'aux artistes. Les évolutions plus impalpables de l'imaginaire et de l'inspiration étaient reliées à leur environnement culturel. Pour ce glissement allemand qu'il fit sien, Rio mérite bien une attention contemporaine. L'entrée en politique C'est une insolence d'adolescent qui valut à ce roturier breton une entrée flamboyante en politique, comme meneur de l'insurrection des collégiens de Vannes durant les Cent Jours22.Fils d'une mère très religieuse et

22

Voir Alexis François Rio, [1842]. 20

d'un officier de la marine marchande dont le père était mort sur le « Champ des Martyrs» après la capitulation de Quibron, Rio se forgea au contact de personnalités marquées par les persécutions révolutionnaires, et fut nourri d'un catéchisme délesté de ses obédiences impériales. Dans chacune de ses autobiographies, il rend ainsi hommage aux prêtres qui l'ont formé et relate minutieusement les hostilités et violences gouvernementales que subit le clergé jusqu'à la période qui le rendit célèbre, c'est-à-dire l'an 1814. Il était alors pensionnaire au collège de Vannes, celui même dont sortit

Jean Cottereau - dit Chat Huant.
Fermé en 1791, le collège avait rouvert ses portes en 1805, drainant toutes les paroisses du Morbihan. Il formait aussi des séminaristes et, selon Rio, une douzaine de chefs chouans souvent plus vieux que les maîtres, y vinrent reprendre leurs études pour devenir prêtres23. Ces premières années, décrites avec emphase, s'égaillèrent d'un «enseignement mutuel d'histoire contemporaine, chacun des cinq cents ou six cents enfants rapportant des histoires de son foyer domestique »24,en même temps que ses légendes. Le climat insurrectionnel était latent. Mais ce ne fut pas la guerre d'Espagne, dont les déserteurs furent une fois exécutés sur la place du collège, ni l'ensemble des mesures répressives telle que la suppression de toutes les missions ou la proscription de la théologie de Bailly qui mirent le feu aux poudres. Ce fut une simple décision du Préfet. Alors que la distinction épinglée sur la poitrine des premiers de la classe avait été une fleur de lys en relief sur

23
24

Ibid., pp. 5-6. Ibid., p. 8. 21

une médaille d'argent avant d'être une colombe, le Préfet avait demandé expressément qu'elle soit dorénavant un aigle. En cette année 1814, c'est Rio, outragé, qui eut l'honneur de refuser cet insigne au professeur principal, décidant l'insurrection des étudiants par son talent oratoire. Cherchant l'appui d'un homme d'expérience militaire, ils le trouvèrent en la personne du Chevalier de Margadel, un châtelain voisin. Celui-ci leur apprit que la révolte s'organisait déjà. Étant lui-même membre de son conseil supérieur, il les prit sous son commandement et leur donna des armes. Leur mission fut arrêtée avant toute violence par l'annonce de la défaite de Waterloo. Lors de la rentrée scolaire de 1815, Rio, âgé de 17 ans, reprenait ses études de philosophie avec un grade de sous-lieutenant et le titre de Chevalier de la Légion d'Honneur, attribué par Louis XVIII aux trois officiers qui avaient mené l'insurrection du collège.

Les rencontres intellectuelles Après avoir terminé ses études et dirigé pendant un an la classe supérieure d'Humanités à Vannes, Rio prit la décision de venir à Paris. Il comptait alors sur le soutien du futur Charles X, le comte d' Artois, pour obtenir une chaire d'histoire au collège Louis le Grand. Elle ne lui fut acquise qu'en 1822, après quatre années d'enseignement en Province, à Tours puis à Douais, et une agrégation d'histoire. En effet, ses exploits lui valurent tout d'abord l'échec: le Ministre de l'Intérieur, favori du roi, monsieur Decazes, se défiait alors des royalistes de Vendée et de 22