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Art, Connaissance, Imaginaire

347 pages
Jean Duvignaud nous a quitté le 17 février 2007. L'ensemble de son oeuvre est placé sous le signe de l'Art approché sous les formes d'une sociologie de la Connaissance et d'une sociologie de l'Imaginaire originales et fécondes. Nous avons souhaité lui dédier ce numéro de la revue. A cet aspect central, s'ajoute un débat franco-américain autour de Howard S. Becker et de l'ouvrage Art from Start to Finish et de trois de ses critiques.
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SOCIOLOGIE
NOUVELLE

DE L'ART
11-12

SÉRIE - OPuS

Art, Connaissance,

Imaginaire

Hommage à Jean Duvignaud

COMITÉ PARRAINAGE

INTERNATIONAL SCIENTIFIQUE

DE

Howard

S. Becker, Université de Californie - Santa Barbara, Guy Bellavance, I.N .R.S. - Montréal, Canada

USA

Francine Couture, Université de Québec à Montréal, Canada André Ducret, Université de Genève, Suisse (Fondateur) Nicole Everaert-Desmedt, Facultés universitaires Saint-Louis, Belgique Jean-Pierre Esquenazi, Université Lyon III, France Jean-Louis Fabiani, EHESS, Paris, France Marcel Fournier, Université de Montréal, Québec, Canada Nathalie Heinich, CNRS-EHESS, Paris, France (Fondatrice) Antoine Hennion, Ecole des Mines de Paris, France Susanne Janssen, Université de Rotterdam, Pays-Bas Jean-Pierre Keller, Université de Lausanne, Suisse Jacques Leenhardt, EHESS, Paris, France Mary Leontsini, Université de Crète, Grèce Jean-Olivier Jean-Marc Leveratto, Université de Metz, France Majastre, Université Grenoble II - Pierre :NIendès France, Jan Marontate, Université d'Acadie, Canada Raymonde j\tfoulin, CNRS- EHESS, Paris, France France

Alain Pessin, Université Grenoble II - Pierre Mendès France, France t Daniel Vander Gucht, Université libre de Bruxelles, Belgique (Fondateulj Pierre Zima, Université de Klagenfurt, Autriche Vera Zolberg, Université de Newschool for Social Research, New-York, USA

Grenoble
UniversÎté Sciences Pierre-MEndès-Fr sociales ance Bi humaines

OPuS
Œuvres, Publics, Sociétés
GDR CNRS OPus

COMITÉ

DE

RÉDACTION
DE PUBLICATION Gaudez

DIRECTION

Florent

SECRÉTARIATDE RÉDACTION Ève Brenel Sylvia Girel Pierre Le Quéau
CONSEIL DE RÉDACTION Martine Azam, Université Toulouse II Ève Brenel, Université Paris III Emmanuel Ethis, Université d'Avignon
.

Laurent Fleury, Université Paris VII

Florent Gaudez, Université Grenoble II Sylvia Girel, Université de Picardie - Jules Verne Halley, Université du Texas, San Antonio, USA Pierre Le Quéau, Université Grenoble II Catherine Dutheil Pessin, Université Grenoble II Serge Proust, Université de Rouen Alain Quemin, Université de Marne La Vallée Fabienne Soldini, CNRS- LA!\IES Jean-Philippe Uzel, Université du Québec à Montréal, Canada Jeffrey

COMITÉ

DE

LECTURE

OPuS

11-12

PRÉSIDENT Ève Brenel, Université Florent Gaudez, Université

Paris III Grenoble

II

MEMBRES Marie Buseatto, Université Paris I Jacqueline Eidelman, CERLIS-CNRS Emmanuel Ethis, Université d'Avignon Laurent Fleury, Université Paris VII Françoise Liot, Université Bordeaux III Bruno Péquignot, Université Paris III Serge Proust, Université de Rouen

~ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion. harmattan@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05233-8 EAN : 9782296052338

Sommaire
Art, Connaissance,
Édi torial Florent Gaudez rêveur d'Antigone

Imaginaire
7

Hommage à Jean Duvignaud

Jean Duvignaud Serge Chaumier
Cheminemen t... jean Duvignaud Pour saluer Jean jacques Leenhardt

11

19

Duvignaud

35

Jean Duvignaud malade jean-Michel Bessette Valeur, croyance, jean-Olivier Majastre Art et connaissance Bruno Péquignot L'utopie comme comme expérience Florent Gaudez Le prix des choses jean Duvignaud illusion

de l'infini

43

47

61

méthode: la reéonstruction « narrative» de pensé

utopique

71

sans

prix

85

Varia
Pourquoi la catégorie en France précisément? Martine Chaudron «film d'auteur» s'impose-t-elle

103

Les modes de professionnalisation muséal. Profils et trajectoires Aurélte Peyrin

de l'accompagnement de médiateurs.

139

Les pratiques culturelles sont-elles par l'origine de classe sociale? Anne Julien et Simon Laflamme Retour sur l'image Bruno Péquignot La production sociale fonctions de l'œuvre Jacques Leenhardt des d'art.

vraiment

définies

171

195

différences de valeur: Retour sur quelques

aporIes

211

Acte de création ou violence avec préméditation? Portrait et parcours d'un artiste engagé: Marc Boucherot Sylvia Girel De la propagande National de Cuba Pauline Vessely révolutionnaire cubaine. Le Ballet au cœur des idéaux castristes

221

243

Débats

et controverses

Quand l'auteur rencontre ses "critiques" HouJard Becker, Marie Buscatto, Diana Crane, Mark D. Jacobs

283

Fiches de lecture
Delphine Naudier, Brigitte Rollet (co-dir.) Genre et légiti171itéculturelle: Quelle reconnaissance pour /esfe1Jl171es? Pauline Vessely Anne Sauvageot Sopbie Calle: l'art ca1Jlé/éon Marline Azam

315

321
325 341 343

Résumés

de Thèses

et HD R

Appels à contributions Agenda

ÉDITORIAL

qui reste pensée jusqu'au

«(Mais quelle pensée n'est inachevée bout et ne devient pas une idéologie? ) Jean Duvignaud1

J Rochelle,

EAN DUVIGNAUD nous a quitté le 17 février 2007 à La sa ville natale, et l'ensemble de son œuvre est placé sous le signe de l'Art approché sous les formes d'une sociologie de la Connaissance et d'une sociologie de l'Imaginaire originales et fécondes. C'est pourquoi nous avons souhaité lui dédier ce numéro double de la revue Sociologiede l'art - OPuS de l'année 2007. Nous avons pour cela reporté à 2008 les deux numéros coordonnés depuis les États-Unis par Jeffrey A. Halley (UTSA) et qui étaient programmés pour cette année.

Serge Chaumier nous a fait l'amitié de produire un texte original autour de la personnalité de Jean Duvignaud, et de même Jacques Leenhardt nous' a gratifié d'une contribution personnelle retraçant cet itinéraire dont il a été l'un des proches protagonistes. Nous y avons associé deux textes de Duvignaud lui-même2 et quatre textes produits par Jean-Michel Bessette, Jean-Olivier Majastre, Bruno Péquignot et Florent Gaudez dans le cadre d'un colloque organisé à l'Université de FrancheComté avec et Autour de Jean Duvignaud et de son œuvre en

1«Goldmann et la "vision du monde"», in Revue de l'Institut de Sociologie} Université libre de Bruxelles, na 3-4, 1973. p. 62. 2 Nous tenons à remercier la Maison des Cultures du Monde et Babel/Actes Sud pour leur aimable autorisation, ainsi que Aimée Pollard, Jean-Pierre Corbeau, et Matthieu Duvignaud pour leur collaboration et les éditions L'Harmattan.

7

Éditorial

1992 à Besançon3, et dans le cadre d'un colloque international et interdisciplinaire UtoPies et sciences sociale.s4rganisé aussi à o l'UFC en 1997.
'

À cet aspect central, s'ajoute un débat s'est déroulé en navettes entre le vieux atlantique autour de Howard S. Becker et Start to Finish5 et de trois de ses critiques: Buscatto et Mark Jacobs, l'organisateur de

franco-américain qui continent et l'outrede l'ouvrage Art from Diana Crane, Marie cet échange.

On trouvera par ailleurs six articles dans la rubrique Varia dont l'un en provenance du Québec et enfin deux notes de lecture et la présentation d'une série de thèses et HDR soutenues dans notre domaine. Florent GAUDEZ

3 Les actes de ce colloque: «Comment peut-on être Socio-Anthropologue? Autour de Jean Duvignaud» ont été publiés dans la revue Utinam, n° 6-7, L'Harmattan, 1993. 4 Les actes du colloque international et interdisciplinaire « Utopies et sciences sociales» (Besançon, 1997), ont été publiés aux éditions L'Harmattan en 1998 Oa communication de Jean Duvignaud s'y intitulait « L'utopie, composante du vécu social »). 5 Art from start to finish, dirigé par Howard S. Becker, Robert R. Faulkner, et Barbara Kirshenblatt-Gimblett (2006). 8

ART, CONNAISSANCE, IMAGINAIRE

Hommage àJean Duvignaud

Jean Duvignaud rêveur d'Antigone1
Serge CHAUMIER, Professeur à l'IUP Denis Diderot, Université de Bourgogne.
«Quelque chose en moi veut changer le monde pour aimer y vivre»

Jean Duvignaud.

É en 1921 À LA ROCHELLE, Jean Duvignaud s'y est éteint le 17 février à l'âge de 86 ans. Animé de passions et amateur de voyages, l'écriture et l'enseignement furent pour cet homme de culture la façon de partager le plaisir des arts, du théâtre, du roman, et de la réflexion scientifique. En Tunisie, à Tours puis à Paris VII, il a enseigné d'abord un état d'esprit, celui de l'ouverture aux autres, de la curiosité et de la générosité. Parce qu'il avait compris que la culture devait se partager, il fonda en pionnier dans les années 1980 une formation aux métiers de l'animation culturelle et sociale pour diplômer à l'université les premières générations de médiateurs. Président fondateur de la Maison des cultures du monde à Paris, il concevait la culture comme un lieu vivant de rencontre susceptible de faire se comprendre les hommes.

N

Il Y a dans les livres de Jean Duvignaud des figures emblématiques, qui reviennent comme des refrains dans l'écriture. Des personnages et des mots habitent sa pensée, ils la renouvellent
1Cette contribution 2007, p. 97. a été partiellement publiée dans Cassandre, n° 69, printemps

11

Serge CHAUMIER

et l'irriguent, nourrissant par leur présence la réflexion pour la conduire incessamment sur de nouveaux rivages. Ainsi, Antigone demeure une héroïne centrale dans son œuvre, par son insoumission aux lois, quand l'exigence de morale envers soi commande de désobéir. Jean Duvignaud a retrouvé chez Rima, cette petite f1l1edu désert lors de son séjour à Chebika dans le Sud tunisien, cette impertinence nécessaire. L'anomie, concept qu'il a revisité, est l'occasion de s'évader des contraintes sociales, de s'échapper de soi, pour produire d'autres possibles. C'est cette obsession qui dessine la cohérence du parcours de l'auteur. Alors que Pierre Bourdieu, son jeune collègue également assistant, au laboratoire de Georges Gurvitch et de Raymond Aron choisit de comprendre les mécanismes de reproduction du social - comment la société se reproduit toujours identique à elle-même - Duvignaud est au contraire hanté par le changement. Comment arrive-t-il que des déviations se produisent, des transformations surviennent, des mutations s'opèrent? Il va n'avoir de cesse de scruter, dans la lignée de ses aînés, Michel Leiris, Roger Bastide, Roger Caillois, Georges Bataille, ces endroits où le social se modifie. La fête, le rire, le jeu, la transe, le don, l'amour, les passions, le libertinage, les tabous, les fantasmes, les rêves, l'intime, Î'imaginaire, la subversion, le nomadisme, les non-lieux... seront pour cette raison des terrains privilégiés. De même, l'art, et surtout le théâtre, sont également des points de confrontation de l'individu au collectif, et à son propre devenir. Comme s'en amuse Edgar Morin, son ami de longtemps, «notre sociologie est aussi de l'antisociologie >Y-.C'est la hantise des déterminismes et de n'être que des marionnettes du social qui conduit Jean Duvignaud et ses proches à pister les voies de l'utopie. Ce qu'un Pierre Ansart, autre grande figure universitaire de cette génération,
2 Morin E., « Nous nous sommes fraternisés », Entretien avec Emmanuel Garrigues, dans Jean Duvignaud, La Scène, le monde, sans relâche,Internationale de l'Imaginaire, n° 12, Babel, Maison des cultures du monde, 2000, p. 41.

12

Jean

Duvignaud

rêveur

d'Antigone

cherche dans l'anarchisme l'explore dans les marges.

et la sociologie politique, Duvignaud

Il Y a dans le parcours d'une vie, celle d'un intellectuel de la seconde moitié du XXe siècle, à comprendre sur ce qui n'est plus. Dans les années soixante, le souci de ces penseurs impertinents n'est pas de faire carrière et il demeure encore possible de s'évader sur des territoires à explorer. Ils le feront tant géographiquement, qu'intellectuellement et artistiquement. Alors jeune professeur, Duvignaud quitte, comme d'autres complices (Edgar Morin, Michel Foucault, Pierre Fougeyrollas, Jean Daniel, Louis-Vincent Thomas...), la vieille Europe pour se ressourcer à d'autres respirations. Il choisira la Tunisie, pays pour lequel il gardera une affection particulière, comme il en aura plus tard pour le Brésil, qu'il découvrira passionnément. Il écrira même des guides sur la Tunisie, pour inciter à un tourisme intelligent, responsabilité visionnaire quand on sait ce que ce pays a subit depuis. La Tunisie demeurera comme un leitmotiv, et Duvignaud sera très fier que Bertucelli s'inspire de Chebika pour réaliser un film, ùs Remparts d'argile en 1970. Jean Duvignaud représente cette génération d'intellectuels, devenus si rares, dont l'énergie à embrasser le monde, la curiosité et la masse de travail n'empêchent aucunement la convivialité, le temps de la fête et des rencontres. Cette approche, ilIa partage dans les années d'après guerre avec des intellectuels à St Germain des près, mais aussi avec des artistes, des musiciens, des acteurs, des journalistes, des militants, des voyageurs. .. Jean Duvignaud déplorera avec un brin de nostalgie la disparition de ces lieux de sociabilité dans les années quatre-vingt, et il y lira la cause du cloisonnement de la vie artistique et intellectuelle et de son appauvrissement. Sans être nécessairement sur les mêmes lignes politiques que ses interlocuteurs - Jean Duvignaud quitte le parti communiste dès 1950 -, il n'empêche qu'un creuset est alors possible, et que les 13

Serge CHAUl\IIER

hommes se parlent: il serait long d'énumérer toutes les fréquentations et les amitiés de cette époque. Jean Duvignaud est revenu souvent sur cette période, et la seule lecture de son Pandémonium du présent, sorte d'autobiographie réflexive3, donne le vertige quand on constate combien il est alors normal de frayer avec ceux qui se forgeront un nom dans l'Histoire. Il ne viendra à la sociologie que par souci de mieux comprendre le monde, alors qu'un véritable humanisme l'anime et le porte à multiplier les curiosités et les investissements. Homme de lettre, il est d'abord écrivain, et si ces romans sont moins connus que ses écrits scientifiques, ils sont pourtant nombreux. Dès 1945, il publie son premier roman, et Roger Blin monte sa première pièce Marée Basse au théâtre des Noctambules en 1956. Homme de théâtre, qu'il fréquente dit-il quasiment tous les soirs dans les années 1950-1960, il est à la fois critique pour de multiples revues (Existences, Les Temps modernes, Les Lettres françaises, Action, La Nouvelle revuefrançaise, Théâtre populaire, Contemporains.. .), et il se fait analyste de la scène en réalisant sa thèse d'État en sociologie du théâtre, œuvre pionnière qu'il éditera sous le titre Les Ombres collectives. Sociologiedu théâtre en 1965. Il développera cette réflexion dans de nombreuses publications, S'ociologie du comédien (1965), Spectacleet société(1970), Le Théâtre et après (1971), L'Almanach de l'hypocrite, le théâtre en miettes (1990), mais aussi plus largement dans Fêtes et Civilisations, son livre sans doute le plus accessible pour entrer dans son œuvre prolifique. Büchner sera son auteur fétiche au théâtre, et W tD'zeckun repère, comme Musil le sera pour le roman. Jean Duvignaud est l'auteur de près d'une cinquantaine d'ouvrages, mêlant romans, récits, biographies et autobiographie, essais, livres d'art, ouvrages de sociologie pure. .. Aucune bibliographie exhaustive n'existe de ses écrits

3 On pourra Sud, 1995).

lire aussi ù

Ça perché (Stock,

1976), L'Oubli

ou la chute des cops, (Actes

14

Jean

Duvignaud

rêveur d'Antigone

(si on compte les articles, préfaces, critiques, traductions...) tant ceux ci sont diversifiés dans leurs intérêts et type de publication4. Jean Duvignaud fut également un homme de revues. Il contribua à développer Arguments de 1956 à 1960 avec Edgar Morin, Kostas Axelos, Roland Barthes, Lucien Goldmann... puis il lance dans les années 1970 Cause commune, avec Paul Virilio et Georges Perec, son jeune élève devenu ami. Puis ce sera L'Internationale de l'imaginaire avec un proche Cherif Khaznadar, directeur de la Maison des cultures du monde, ceci pour parcourir et valoriser la diversité des cultures dans les années 1980. Proche de Jean Malaurie, de George Balandier, de Jacques Berque, l'anthropologie l'accompagne et il n'hésita pas à s'engager dans des polémiques avec Claude Lévi-Strauss, avec parfois des mots très durs pour celui qu'il nommait « le vicaire des tropiques» ou encore « le Valery de l'anthropologie» (cf. Le Langage perdu, 1973). Il est vrai que toute pensée dogmatique et trop figée lui faisait horreur. Il fallait alors un sérieux courage pour s'attaquer à celui qui régnait sur la discipline. Mais il était encore question de justifier ou non la permanence des sociétés, et Duvignaud se trouvait du côté de ceux qui voulaient en révéler les dynamiques. Les séminaires de Jean Duvignaud, que j'ai eu la chance de suivre à l'époque à la Maison des cultures du monde, rassemblaient des étudiants venus des quatre coins de la planète. Ceux-ci travaillaient sur des sujets si divers que l'éclectisme des séances de travaille disputait à la passion de ces rencontres du gai savoir. Véritable cours des miracles académiques, c'était la volonté et la générosité de l'ouverture qui caractérisaient ce mé4 Nous avons tenté d'établir une première recension lors d'un colloque dont Jean Duvignaud était l'invité à Besançon en 1993. Voir Serge Chaumier, «La Sociologie de Jean Duvignaud comme ouverture », et « Bibliographie de Jean Duvignaud »,
Utinam, Revue de sociologie et d'anthropologie, Université de Besançon, Juillet 1993.

15

Serge CHAUMIER

lange, refusant toute assignation disciplinaire. « Aux étudiants, il ne s'agissait pas de vendre des concepts, mais de les aider à donner un sens aux formes diverses de la vie collective », confie Jean Duvignaud. Cette approche vaudra, à son auteur, mais surtout à ses étudiants bien des difficultés à se faire reconnaître par l'institution. Comme Léo Ferré, qui se moquait des disciples (<< a rien de plus cons que les disciples »), Duvignaud y n'a jamais fait école où engendré une génération de clones prétendant imiter le maître. Ils sont pourtant nombreux ceux qui lui doivent beaucoup, et dont le parcours ou les sujets de recherche souvent atypiques sont un reflet de cet esprit frondeur. Annie Guédez les estime incasables. Ils se nomment entre autres Jean-Pierre Corbeau, Henri-Pierre Jeudy, Annie Guédez, David Le Breton, André Marcel d'Ans, Emmanuel Garrigues, Anne Sauvageot, Patrick Baudry, Sophie Caratini, Irène Pennacchioni, Jean-Michel Bessette... et plus nombreux sontils à l'étranger, tant les séminaires de Duvignaud ressemblaient à des photos de l'UNESCO! Jean-Pierre Corbeau a dressé le portrait amusant et tellement vrai des rituels qui présidaient au début de séance et à la prise de parole de Duvignaud dans le cercles et David Le Breton a signé une relecture de son œuvre intelligente qui sonne comme une invitation à la (re)découvrir6. « Le prix des choses sans prix », formule que Jean Duvignaud affectionnait tant correspond à son esprit qui valorisait la part essentielle de la vie sociale et collective, celle qui ne se marchande, ni ne se commercialise pas, qui ne peut même se donner, mais seulement peut-être s'offrir en se révélant, car elle ne se décide pas. Ce qui échappe en grandes parties à l'individu et à la volonté des groupes, mais qui donne pourtant l'essentiel
5 Corbeau J.-P., «Le Favori de la transe, Les transes du favori... », in Jean na 12, Duvignaud, La Scène) le monde) sans relâche, Internationale de l'Imaginaire, Babel, Maison des cultures du monde, 2000, p. 153. 6 Le Breton D., Le Théâtre du monde. Lecture de Jean Duvignaud, Les Presses de l'V niversité Laval, Quebec, 2004.

16

Jean

Duvignaud

rêveur d'Antigone

de sa valeur à la vie commune. C'est la solidarité, la fraternité, l'amour, le bonheur, l'aspiration à de communes espérances, comment le nommer? Qu'importe! aurait dit Duvignaud qui a pourtant n'eut de cesse d'en décrire les expressions, ce qui compte c'est ce que l'on pressent comme étant le sens même de notre existence. Comme Merleau-Ponty, qu'il citait souvent, désigne la substance indicible de l'être qui lui donne sa profondeur, ce lieu où « le rien perce », Jean Duvignaud a cherché, dans son style, à donner figure humaine à une vision laïque du sacré en l'Homme. En cela, il partageait une conception classique qui semble à présent mise à mal. Sa pensée est plus que nécessaire à l'heure du risque de perte du bien commun et de la marchandisation de tous les domaines de la vie.

17

Cheminement..

.1

Jean DUVIGNAUD, Professeur

émérite, Université

Paris VII. t

J j'admire

E NE SUIS PAS NÉ avec une certaine idée de la sociologie et beaucoup ceux d'aujourd'hui qui en parlent comme d'une essence, quand la démarche qu'elle implique résulte d'une lente genèse à travers la vie d'une société où se mêlent passions, rêveries, utopies, constats, politique. La société fait le sociologue, dit-on, mais par quels détours? « Ce qu'il y a, dit Montaigne, c'est qu'il nous faut vivre avec les vivants. » Et tout cela se joue dans le «clair-obscur », la nébuleuse du présent où nous ne savons rien de l'avenir, fût-il immédiat, quand toute action, toute pensée, toute décision est un pari. On patauge au hasard, mêlant ce que nous croyons savoir à ces hypothèses que nous appelons connaissance. Et d'abord nous sommes immergés dans une époque, un moment dont nous ne prenons conscience qu'après coup, si nous vivons assez longtemps.

1 Ce texte est tiré de la revue Internationale de l'Imaginaire numéro 12, « Jean Duvignaud, la scène, le monde, sans relâche », p. 45 à 61, co-éditée en 2000 par la Maison des Cultures du Monde et Babel / Actes Sud que nous remercions pour
leur aimable autorisation.

19

Jean DUVIGNAUD

Une époque - epokhé - arrêt. « C'est le moment où l'on s'arrête pour regarder ce qui a été et ce qui peut être. » Bossuet le dit fort bien et chaque pensée, chaque savoir, chaque œuvre, chaque explication, chaque engagement sont, quand le temps passe, comme la peau de ces serpents qui muent, et qu'ils abandonnent derrière eux.
*

L'une de ces «époques» correspond à la jeunesse d'une génération - la mienne - qui s'éloigne du service actif: celle des années de guerre et d'après-guerre. Le travail de la mémoire, aujourd'hui, fabrique des notions «claires et distinctes» avec lesquelles on reconstruit le passé - résistance, collaboration... alors que la trame de la vie était faite d'attentes, de paris incertains, sages ou fous, de peurs, de ruses, d'utopies. Pour la piétaille que nous étions, c'est l'image de la société avec ses contraintes, ses règles, ses institutions qui, de 39 à 45, perdit sa sécurisante autorité. Certains parleraient d'affaiblissement du « surmOi ». D'une part, le nom des institutions subsistait - cette armature d'organismes et d'obligations implicites, non dites, intériorisées depuis l'enfance - malgré la catastrophe de la défaite de 40. De l'autre, au milieu d'une sanglante tragédie guerrière, se jouait une farce de revirements, de doubles jeux, d'hypocrisie, sur les tréteaux du pouvoir. De ces jeux de masque, les romanciers du
début du XIXe siècle

-

Stendhal,

Balzac...

- ont tiré « la comé-

die humaine », mais ces derniers avaient l'excuse de traverser les convulsions d'une époque où rien n'était fixé. Ici, tout se passait sans que changeât le socle de l'appareil d'État conçu par l'Empire et la République. Un socle qu'il fallait sans doute dynamiter pour inventer un autre univers. Cette conscience obscure encore d'une tâche à accomplir pour exister dans un univers dont on ne voyait pas nettement les 20

L'acheminement

contours explique que certains de cette génération se sont laissé happer par des doctrines ou des systèmes qui entendaient construire un univers où l'homme se réconciliait avec lui-même et avec l'esprit. « On ne peut faire le procès du monde qui est, sans cesser d'être », dit Diderot. Ce que Hegel appellera la négativité. Ce que l'on perçoit, là où l'on est, au ras de terre, ce n'est pas LA société, mais des fragments, des effilochures de cet être inconnu qui réglemente, contrôle, punit, impose, récompense, sélectionne et que matérialisent des attachements familiaux, vicinaux, des cérémonies, des théâtralisations de rôles, de fonctions, d'emblèmes institués. Des attaches invisibles, non dites - dépendances, solidarités subies, aussi évidentes que la chute des corps. Est-ce là ce qu'on nomme tradition? Mais la tradition est toujours vécue au présent qui l'invente pour sécuriser les contemporains. Durant les années d'occupation, le terrorisme d'État a fonctionné comme un « dieu vache », surveillant, contrôlant, classant les uns et les autres. Un ensemble diffus qui utilisait la société comme instrument et suscitait l'usage de la ruse, de violences, de ruptures ou, plus souvent, d'une somnolence générale: un monde piégé. Le mot de négativité est lié à la conscience de soi qui se cherche elle-même, il efface les multiples intrigues de cette époque, les ambiguïtés, les dégoûts qui conduisirent certains à chercher l'image d'une autre société, une « vraie », celle-là, par la pratique d'une politique animée par la vision du monde révolutionnaire.

Marx, Trotski, Proudhon

-

oui. Mais, en ce temps, qui s'est

déterminé au terme d'une lecture attentive du CaPital? On s'« engage» d'abord, on s'explique après avec soi-même et les autres. Et la société que l'on se donnait pour modèle idéal n'était pas l'amélioration ou la régénération du monde où nous 21

Jean DUVIGNAUD

avions cheminé tant bien que mal, où les désirs plus que les besoins libérées du passé, de la rentabilité que la jeunesse était la passion pour

mais une réalité différente fondent des communautés et des inégalités. Qui a dit l'impossible?

Nul ne regrette d'avoir opté pour la transformation radicale du monde qui est, mais comment imaginer - et admettre - que le mouvement organisé qui prétendait y conduire ne fut qu'une pseudo-société, un appareil d'État miniature, en France du moins, dont la finalité n'était pas l'infinie liberté, mais l'électoralisme ? Cela est une autre histoire...
*

« On trouve au travail un être souterrain, de ceux qui forent, qui sapent, qui minent... » Ainsi débute Aurore, le livre d'un écrivain plus cité que lu. Ce travail est celui d'une conscience encore inconsciente cherchant à déchiffrer l'énigme de l'existence dans l'Umwelt, le brouillard du vécu social. Certes, cette image d'une société réelle ou rêvée trouvera plus tard une plus féconde intuition, mais, pour le moment, on tente de la comprendre par la fiction. Fiction romanesque d'abord. Est-ce que l'appréhension imaginaire n'a pas, au XIXe siècle, révélé plus de figures de la socialité que la sociologie du positivisme? Stendhal, Balzac, Thackeray, Barbey d'Aurevilly, Flaubert, Zola, entre autres, n'ont-ils pas figuré une expérience de la vie collective à travers des personnages inventés - «inventés selon le vrai» et parcouru toutes les situations possibles de la vie, comme le suggérait Saint-Simon? Que sont les tristes constats de Comte devant cette phénoménologie vécue et littéraire des romanciers? Imaginer, n'est-ce pas sonder le fait d'être ensemble? Je ne suis pas le seul à tenter alors cette aventure.

22

L' ache1JJ ine1JJent

Le roman, oui, mais surtout le théâtre. Et justement parce que la société n'est pas le théâtre, lors même que les institutions en pillent les formes afin de justifier leur fonction aux yeux de 1'« homme quelconque ». Représentation juridique, religieuse, guerrière, politique qui aide au bon huilage de la machine sociale: s'imposer par la figuration visible, et dominer ainsi l'esprit public. La comparaison s'arrête là : au tribunal social, le juge et le coupable s'affrontent, et le coupable reste en prison, après le simulacre de procès; au théâtre, après le tombé de rideau, le coupable et le juge vont ensemble boire un verre au bistrot. La création dramatique défie le rituel de la socialité fonctionnelle et donne, pour un moment, comme le dit Freud, au public, le droit de jouir librement de passions ou de désirs interdits, quitte, à la tombée du rideau, à retrouver les contraintes du surmoi collectif et ses règles. La transgression spectaculaire des instances insinuées: la plupart des personnages de la création dramatique ne sont-ils pas des criminels, des hérétiques? Est-ce cela qu'à Théâtrepopulaire à l'époque du TNP et de Vilar nous avons appelé la «théâtralité»? Barthes, Paris, Dort, Dumur étaient en désaccord sur les connotations du terme: distraction ici, pédagogie morale -et politique là, ou bien expérimentation d'une passion possible, comme le suggérait Artaud? Que serait la philosophie sans la genèse de formes imaginaires? Une aventure? Il existe une aventure des idées. Des idées ou plutôt des pratiques de la création. Cela, on l'a tenté avec Blin, Adamov, Ionesco, Beckett et plus solitairement Genet: non pas développer les plis d'une certitude intellectuelle, comme nous le condamnions chez Sartre et Montherlant, mais abandonner à sa littérature, comme le disait Barthes, un être humain à la recherche de son propre sens.

23

Jean

DUVIGNAUD

L'être-là, cherchant sa parole et l'excuse d'être ce qu'il est. À cela

aussi je me suis risqué

-

et je n'aurais jamais écrit sur la création

dramatique si je n'en avais, grâce à Blin, connu les pratiques... Du théâtre, je m'en suis « servi» aussi, lorsque pour enseigner la philosophie à Abbeville, j'entraînais les élèves dans une aventure de mise en scène. Et de la pièce la plus différente et inconnue du répertoire classique - le Wryzeck de Büchner. Un exercice de découverte de soi par l'imaginaire: non pas la banale révélation d'une spontanéité douteuse, mais la construction d'un personnage et de ses émotions - distance de l'huis clos du moi et chargé d'une intention vers l'autre. Le « paradoxe» de Diderot avant le Veifremdungseffekt de Brecht. Et cela, bien sûr, sans identification panique à la figure inventée. Une cure critique: cette année-là, la philosophie parut plus ouverte et, s'il faut parler pédagogie, il n'y eut pas d'échec aux examens. . .
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Ce fut aussi le temps d'Arguments - non pas une revue au sens « institutionnel» du mot, mais un lieu d'échanges, d'ouvertures réciproques de consciences à peine dépouillées d'un dogmatisme fallacieux qui préparait une.révolution par l'asservissement des âmes. Une thérapeutique critique entre Morin, Axelos, Fougeyrollas, Fejt6, Audry, parfois Goldmann et plus rarement Barthes. Sur une voie parallèle cheminaient Castoriadis, Lefort et Socialismeou barbarie:nous étions complémentaires sans être rivaux. En Occident, de toutes les périodes de dogmatisme autoritaire, on s'est délivré par ces cercles où la densité intellectuelle et affective est plus forte que dans les organismes institués. Ces « milieux effervescents» sont des matrices d'hypothèses ou d'idées dans tous les domaines de la connaissance - science, mouvements sociaux, croyances, création artistique, philosophie : la concertation des consciences autonomes jette les semences de mutations ultérieures. 24

L'acheminement

Alors, n'existaient pas - du moins pour nous l -les instruments de conservation ou de diffusion de la parole, et qui donnent à certains l'illusion de s'adresser au monde entier ou de s'exprimer pour l'éternité. Nous étions là, simplement, chez Morin, chez Axelos ou dans le grenier où je logeais, rue de la Glacière, discutant, buvant, s'engueulant, écoutant les autres et peu soi-même. La seule fois où nous avons disposé d'un magnétophone, prêté par le CNRS, le hasard a voulu que l'on ait enregistré, au milieu de nos conciliabules, la première intervention d'un de mes élèves en philosophie - Georges Perec. Contrairement aux sectes, Arguments n'était pas fermé sur luimême. Les uns et les autres sont allés chercher ces auteurs morts ou vivants que dédaignait ou ignorait le «ghetto» de 1'« intelligentsia» d'alors oui et qu'on exhibait comme des fétiches, citant un nom, une phrase sans les connaître. Lukacs, Adorno, Marcuse, Korsch - prémarxistes, paramarxistes, libertaires, hérétiques. Nous les avons publiés et mêlés à nos contemporains Lefebvre, Lapassade, Friedmann, Touraine, Memmi, Bataille, Perroux, Gabel, Robbe-Grillet, Guérin... En 1962, Morin a mis fin à la revue: aurions-nous pu continuer que nous aurions couru derrière nous-mêmes, comme tant d'autres publications entêtées à survivre et qui vieillissent mal. C'est une force d'avoir été éphémères. Du moins, nous avons été heureux de nous engueuler ensemble.
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J'ai dit ailleurs comment il m'a été donné de passer de la classe de philosophie au CNRS, puis, par la grâce de Gurvitch, assistant à la Sorbonne. Un travail qui n'était pas alors de tout repos: il fallait relire les grands textes fondateurs et surtout tenter d'en donner une image attirante pour des étudiants sollicités par des exigences plus actuelles, comme la guerre en

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Jean DUVIGNAUD

Algérie. Il n'existait pas encore de sociologues de métier: Aron, Bourdieu, Gurvitch, eux aussi étaient philosophes. Là, il ne s'agit pas de transmettre un savoir, d'imposer une épistémologie, mais de chercher en commun le sens et la force inscrits en fùigrane dans les textes figés par l'académisme. Et Durkheim, bien sûr, accompagné de ses cheminements dans LAnnée sociologique.Une aventure singulière et qui commence par Le Suicide: un grand livre polysémique et mobilisateur de réflexions où l'existentiel affronte la positivité. Une contradiction ? Le travail de cette contradiction dévoile plus de fécondes hypothèses que de certitudes. Au-delà de ses polémiques avec Tarde ou Simmel, il se découvre. J'ai peut-être insisté avec trop de force sur ce qui émerge du Suicide: l'anomie. Et je m'en suis emparé pour lui donner un sens qu'il n'aurait guère admis. Anomie - l'expérience insolite encore muette et qu'aucun concept encore ne réduit. Guyau l'a intronisé et Nietzsche en fait usage. Dans Le Suicide, il apparaît pour ces manifestations individuelles qui sont incas ables par les dénombrements statistiques ou les déterminations positives. Une chance donnée au possible, au non encore vécu? Une déroute pour les lieux communs sécurisants qui déduisent l'exception d'un dysfonctionnement des règles. S'inquiète-t-il de ce qui découvre? Durkheim affaiblit la portée du mot, dans La Division sociale du travail, pour en faire une perversion, un accident, avec le chômage. Après cela, il n'en parle plus. Plus tard, j'ai su que l'historien Burckhardt avait suggéré un terme comparable pour comprendre les manifestations individuelles ou collectives, dénoncées comme aberrantes ou démentes, qui surgissent pendant la transition entre deux types de civilisations qui se succèdent dans l'histoire. L'une meurt, l'autre ne se constitue pas encore et l'individu, sans référence, sans modèle, s'impose par une exaspération des désirs jusque-là

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contrôlés - l'état d'« éréthisme» dont parle Durkheim. tes pour l'examen ou l'analyse de certains phénomènes

Des pissociaux.

Assistant que j'étais, je fus entraîné dans une bagarre où s'affrontèrent deux personnages - Lévi-Strauss et Gurvitch que j'avais connus, plus tôt, liés par une amitié du temps de l'exil américain. Peu importe le déclenchement d'une polémique à laquelle participèrent - pour ou contre - chercheurs, universitaires, écrivains. Non pas une querelle entre professeurs, de la définition du terme de « structure» ou celui de « forme sociale », mais une opposition dont l'enjeu est plus important, et le reste aujourd'hui encore: les sociétés, au cours de leur histoire, se reproduisent-elles, pour ainsi dire, à l'intérieur d'elles-mêmes selon des variations en nombre fini, ou bien, par la force d'une liberté incoercible, peuvent-elles se modifier et s'inventer? Un débat qui met en cause l'histoire, l'anthropologie, la politique et, bien sûr, la sociologie. Les deux camps se réclamaient de Mauss, qui ne s'est guère expliqué sur un problème qui ne se posait pas encore. Mauss qui, plus encore que Durkheim, a donné l'élan moteur à toute analyse de la vie collective, délivrée de concepts factuels et ramenée au vécu social - celui dé l'échange de multiples figures des jeux de dons et contre-dons, de réciprocités pacifiques ou violentes, cristallisées plus tard, d'une manière chaque fois originale, en configurations complexes. Qui a échappé à la fascination de Mauss - de Bataille à Caillois, de Perroux, de Leiris à des générations plus jeunes? Il est un puissant inspirateur, mais ne propose point de solution au débat sur la structure.
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J'en étais là quand serais pas rendu s'ouvrait alors à malheureusement

je partis pour l'université de Tunis. Je ne m'y si le pays n'avait pas été indépendant: il une expérience d'invention collective - qui se heurtait aux objurgations des modèles 27

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proposés par les pays qui s'affirmaient «développés». Les États-Unis, l'URSS, l'Europe, la Chine se donnaient à euxmêmes comme les images de l'avenir inévitable du monde industrieL L'industrialisation et la technocratie occidentale, seule voie imitable pour construire une société « moderne ». D'innombrables experts - que j'appelais à l'époque « les piedsrouges» - s'abattaient sur les pays récemment décolonisés avec leurs programmes, leurs partis pris, leurs idéologies dominées par un postulat manichéen: tradition et modernité. Berque, Bastide m'apprirent la mesure et la prudence, l'humilité pour se mettre à l'écoute de communautés vivantes à la recherche de leur propre création. Ce que l'on a découvert d'année en année ne s'accumule pas en savoir, mais prépare à une sorte de « mise entre parenthèses» de certitudes par une attention sans présupposés. Aux étudiants, il ne s'agissait pas de vendre des concepts, mais de les aider à donner un sens aux formes diverses de la vie collective tunisienne, eux qui étaient issus de la classe moyenne urbaine et côtière, et qui croyaient parfois qu'un coup de baguette magique de l'indépendance les projetterait dans l'univers « développé ». La chance nous a conduits, étudiants et chercheurs, dans un village du sud du pays, Chebika, oasis de montagne, carrefour de pasteurs nomades, lieu de production de dattes et d'agrumes. Une population vivante avertie par le transistor (il faudrait une étude sur le rôle du transistor au Maghreb) des changements possibles annoncés par le Néo-Destour, animé par une école. Une de ces écoles mises en place par un grand ministre de l'Éducation, Messadi, dans tous les lieux de la nation. Ces gens avaient un puissant désir de parler, de se raconter, à d'autres qu'à eux-mêmes ou à leurs voisins. Depuis le succès

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L'achefllinefllent

des enquêtes de 1'« École de Chicago », on sait le rôle du magnétophone. De mois en mois, nous les avons écoutés, enregistrés: ils souhaitaient qu'on les connaisse, ils attendaient les instruments du «progrès », non pour imiter la ville, mais pour transformer par eux-mêmes leur propre paysage naturel et social. Sans pour autant rejeter leurs rituels, qu'ils détournaient pour les exigences du présent. Une attente... N'y a-t-on pas appris à déchiffrer ces moments de prémutation, quand les hommes et les femmes s'apprêtent à user des outils du changement plus qu'à obéir aux idéologies qui les accompagnent ? Un microcosme vivant capable de se donner à luimême les formes sociales d'un développement organique. Un électron possible du changement - non pas unique, alors en Tunisie, mais aussi - je l'ai constaté au cours de missions - au Maroc, au Nordeste brésilien, au Mexique. Et qui, presque tous, ont été déçus, écrasés par les prescriptions autoritaires des experts libéraux ou socialistes, le tourisme et les industries de consommation. Pour le reste, à mon retour en France, des notes, des entretiens, des observations, il a fallu recomposer un ensemble lisible -

une «reconstruction

utopique»

:-

en espérant que l'écriture

puisse restituer ce « langage perdu» sans se figer dans le moule scolaire des concepts alors à la mode en Europe. Bien sûr, les gens de Chebika n'ont pas lu le livre ni vu le film, Les Remparts d'ar:gile, ue Bertuccelli en a fait. q
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À l'université de Tours, j'ai tenté de faire que la sociologie ne soit pas un exercice de chambre close: multiplier les rencontres avec des personnages d'autres horizons, et surtout mêler à l'enseignement des concertations et des tâches communes. Ainsi est venue l'idée de s'interroger sur l'image conventionnelle de la vie sociale présente. Derrière cette image n'émerge-t-il pas 29

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d'autres formes du vécu collectif - autant de figures de l'existence, de « paliers en profondeur », suggérait autrefois Gurvitch? Et que masquent les discours idéologiques plus ou moins officiels, les sondages d'une opinion toujours superficielle. Si l'on part d'une sélection des «sujets» à choisir, tel que le suggère l'INSE, il s'agit ensuite de proposer sa collaboration à la personne retenue et d'entreprendre un long entretien. Point de questionnaire arbitraire: une connaissance précise des thèmes à traiter pour une conversation. Une conversation longue: les réponses « spontanées» sont généralement des lieux communs, des stéréotypes, et c'est plus tard que la parole se dépouille des scories banales. Commence une seconde démarche. Ce qui a été énoncé dans la durée doit être transcrit dans l'espace de l'écriture. Un travail qui implique évidemment l'aide matérielle des spécialistes de la transcription. Ce passage du diachronique au synchronique (diton en termes savants) permet peut-être d'échapper à la dichotomie scolaire du subjectif et de l'objectif: les entretiens étalés devant l'analyste peuvent être alors découpés en thèmes comparables, opposés ou co~plémentaires - configuration étrangère aux présupposés de l'enquêteur et de l'enquêté, et qui correspond à l'une ou l'autre de ces structures cachées sous la croûte extérieure de l'opinion. «Il n'y a de science que du caché », dit Bachelard. Reste évidemment à reconstruire par l'écriture ces données, après concertation critique des enquêteurs. Il s'agit d'aboutir à un texte lisible, c'est-à-dire discutable et discuté. L'étude sociologique est, par définition, contestable - et d'abord par ceux-là mêmes qui ont participé aux entretiens dont les critiques ou les approbations font partie de l'enquête elle-même. Enquête enracinée dans une période définie du temps et qui

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L'acheminement

demanderait à être renouvelée. Ainsi avons-nous La Banque des rêves,Les Tabous des Français.
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procédé pour

«Nous ne savons pas comment nous viennent les idées », dit Leibniz. Rampante depuis les jours passés à Chebika, émergea cette intuition qu'une part plus ou moins importante de la vie collective échappe à la fonctionnalité, à l'utilité. Les flâneries, les bavardages autour de la source du village, les balades sans but dans l'oasis et d'interminables palabres ne démentaient-elles pas l'idée que tout acte, tout comportement, tout rite concourt à l'organisation et à la reproduction du tout social? A Chebika, oui, et un peu partout dans les régions où j'ai pu séjourner, m'attarder. En fait, fonctionnalisme (on pense à Malinowski) ou structuralisme traitent les faits sociaux comme les éléments de la machine commune et, parfois même, les interprétations de conduites inconscientes ou intentionnelles visent, elles aussi, à l'intégration dans un système clos. Et les manifestations qui donnent forme sensible et communicable aux grandes instances naturelles - la faim, la sexualité, le sacré, le travail, la mort, la culture - n'ont d'autres fins que la bonne marche de l'organisme collectif. Cette définition du social n'est-elle pas l'idéologie contestable du sociologue? Ne peut-on faire l'hypothèse que certains comportements, attitudes, conduites ne ressortissant pas à une utilité fonctionnelle seraient pour ainsi dire sans finalité: une intentionnalité qui s'ouvrirait sur le possible plus que sur un objet défini? La part de l'homme qui le distingue de l'espèce des fourmis ou des abeilles. Il s'agit souvent d'une interruption dans le cours de l'activité professionnelle, commerciale, ménagère, une béance détachée de l'ordre des choses. Ces moments au cours desquels on ne vise pas l'accomplissement d'aucune tâche définie par la 31

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place qu'on occupe dans la hiérarchie situation convertible dans une structure.

codée, ni non plus la

La reproduction sexuelle obéit aux exigences de la biologie, mais le plaisir partagé des amants échappe à la mécanique naturelle, trouve sa fin en elle-même, le jeu n'est pas une simple distraction mais une sorte d'insurrection du hasard contre les déterminismes économiques ou sociaux, le rêve d'une liberté où tout serait autrement. Le rire bafoue le sérieux, l'angoisse, le poids, les dogmes, les pouvoirs, la fête n'est pas une cérémonie célébrant quelque état ou quelque culte, mais une « extase» au sens d'extasis - collective, éphémère, anticipant sur l'expérience d'une vie possible, pressentie mais inconçue. La création imaginaire de formes picturales, musicales, poétiques, déchiffre une énigme jamais résolue. Toutes les organisations sociales sont tentées de récupérer ces conduites, qui échappent à sa cohérence. Les institutions religieuses font de la volupté le fantasme d'une faute, d'un péché originel incontournable. Le rire est codé, domestiqué en comique réglé. La rapacité financière des États tire profit des jeux et rentabilise le hasard. La fête, matrice d'émotions et d'anticipations, sur le moment subversives, s'enlise en tristes commémorations politiques. Et la création imaginaire est canalisée dans les idéologies du « goût », les doctrines de 1'«art », les musées ou la prostitution des marchés... Un combat s'engage sous de multiples aspects entre ces moments d'anticipation ou de réduction. C'est ce que j'ai tenté d'analyser pour la fête, le rire, les passions, le jeu et la création imaginaire. La Bataille d'Uccello montre des cavaliers du XVe siècle, des lances affrontées, des gens qui fuient dans les rochers: le peintre s'empare du matériel de son temps, comme les crucifixions montrent des saintes femmes en costumes de paysannes ou de cour: l'intention de l'artiste dépasse la simple

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représentation, elle ne copie pas, elle vise autre chose par l'entrecroisement des bêtes et des hommes; un rébus à déchiffrer. On peut réduire Hamlet aux réalités du temps élisabéthain: quelque chose échappe à la bonne vieille histoire faite d'anecdotes, de « reflet» de la vie sociale, voire d'interprétations philosophiques ou psychanalytiques - le texte résiste tant aux discours qu'aux mises en scène. Et qui voudrait ramener à la quotidienneté de Rimbaud les simples vers:
Elle est retrouvée.

Quoi? - L'éternité.
C'est la mer allée Avec le soleiL

La création s'empare de la matière sociale - langage, couleurs, décors, sons - pour tenter, comme le suggère Adorno, de répondre aux éternelles questions du Sphinx. Tout se passe comme si l'œuvre nous laissait entrevoir le fantôme d'un concept jamais conceptualisé. Kant est sans doute le premier à pressentir ce dépassement des catégories de l'entendement. Ce qu'il nomme une «finalité sans fin ». Et toute forme de création est, comme Stendhal le dit de telle femme, «une promesse de bonheur» ou d'une communauté des consciences et des désirs. Une « finalité sans fin » qui dépasse le domaine des arts ou de la poésie et concerne ces moments de l'existence collective, détachés de toute réduction fonctionnelle, si lourde que soit la pression institutionnelle, la surveillance du surmoi, les lois du marché ou le contrôle des idéologies. Ne peut-on y voir l'incessant combat d'une liberté qui cherche à se réaliser à travers les déterminismes? À cela, enseignant à Paris-VII, je me suis attaché à ces déchiffrements par des livres et par cette « animation culturelle 33

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et sociale », du moins en ses débuts; ou par le « Laboratoire de sociologie de la connaissance» où nous nous sommes retrouvés, non pour postuler des certitudes ni jouer avec des concepts, mais pour rendre aux mouvements sociaux «l'expression de leur propre sens ».
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Itinéraire? Ou cheminement à travers un monde en mutation? De sa prison, Gramsci parlait de ces «intellectuels organiques» qui pensent en fonction de la place qu'ils occupent dans une hiérarchie universitaire ou sociale, fût-ce pour s'en moquer. L'inquiétude anthropologique ou sociologique, elle, résulte de l'effort, réussi ou non, par lequel on tente d'élucider «les choses mêmes ». Un travail sans fin, heureusement...
20 novembre 1996

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