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ART ET SOCIÉTÉ

De
214 pages
Depuis la première édition de ce livre en 1977, la sociologie de l'art a connu des développements importants et souvent divergents. La place de Roger Bastide y est originale et essentielle. Comme ses contemporains Francastel et Goldmann, mais par des voies différentes de l'anthropologie et de la psychanalyse, l'auteur redonne à la création son enracinement existentiel ; mais son étude déborde des vieux concepts de l'esthétique et du positivisme : il découvre l'immense champ de l'imaginaire social et du dynamisme social des formes.
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ART ET SOCIÉTÉ

Roger Bastide

ART ET SOCIÉTÉ
Préface de Jean Duvignaud

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5190-X

AVERTISSEMENT À CElTE NOUVELLE ÉDITION

Le livre de Roger Bastide Art et société est paru en français pour la première fois en 1977 aux éditions Payot (Paris). Épuisé depuis longtemps, une réédition s'imposait d'autant plus que la sociologie de l'art, dont il fut un des pionniers en France, a connu depuis vingt ans des développements riches et très variés. Les voies empruntées par les 'nombreux chercheurs dans ce
domaine de la sociologie sont toutes,

-

sinon développées

par

Roger Bastide dans cet ouvrage -, indiquées et repérées dans leur spécificité, mais aussi dans leur articulation nécessaire, Rien n'était plus étranger à son travail que les replis frileux et les fermetures intellectuelles sur des frontières disciplinaires étroites, qu'elles soient "sociologiques" ou "ethnologiques". Mobilisant la littérature comme la sociologie, l'ethnologie comme la psychanalyse ou encore la philosophie, Roger Bastide a contribué à construire une socio-anthropologie ouverte, ou comme le disait lui-même dynamique. Ce livre de Roger Bastide en est une illustration exemplaire, Nous tenons à remercier l'Association des Études Bastidiennes* et Mme Roger Bastide de nous avoir permis cette
réédition attendue par de nombreux

-

et notamment

jeunes

_

chercheurs, Bruno Péquignot, Professeur des Universités, Directeur de la Collection "Logiques Sociales",

* Signalons que cette ass~ciation vient de réunir dix textes de Roger Bastide et quelques textes de sociologues poursuivant ses travaux dans le n° 15/16 (décembre 1996) de sa revue Bastidiana" coordonné par Jean Duvignaud, (Bastidiana, Cahiers d'Études Bastidiennes. 14 rue des Bois 27800 St Paul d£ Fourques,)

PRÉFACE
de Jean DUVIGNAUD

L'originalité de Roger Bastide, dans ce livre, c'est de déborder l'esthétique, l'histoire ou la sociologie de l'art... Les essais qu'on va lire sont comme le récit d'une aventure: celle d'un écrivain, sorti du milieu universitaire et intellectuel parisien des années 30, qui découvre, par un séjour prolongé de près de vingt ans au Brésil et en Mrique~ la force généralement occultée de l'imaginaire. Les premiers chapitres du livre retracent le cheminement d'une pensée qui tente de mesurer l'enracinement des formes créées, à la lumière des doctrines classiques. Mais qu'attendre de ces analyses qui réduisaient l'imagination à une vie sociale préalablement privée de son dynamisme? Et parce qu~il affronte au Brésil des formes d'expression insoupçonnées, Bastide se dépouille des hypothèses démodées. Deux hommes, ses contemporains, effectuent en même temps que lui un cheminement comparable et vont donner à l'anthropologie de l'art une signification nouvelle: Pierre Francastel et Lucien Goldman. Les « systèmes figuratifs ~ chez le premier, la « vision du monde» chez le second sont deux instruments capables de rendre aux œuvres d'art une force existentielle qui nous délivre du souci « esthétique ~. Lui, Bastide, c'est à travers l'étude du symbolisme qu'il entreprend cette révision. Il plonge dans ce domaine infini que constitue l'immense variété des expressions possibles, qui sont elles-mêmes des figures de communication. Je me souviens d'une discussion au séminaire de « Sociologie de la connaissance », au cours de laquelle, après un exposé qui figure dans ce livre, Georges Gurvitch prolongeait affectueusement le propos de Bastide en rappelant que le symbole est plus qu'un signe, qu'il est un effort pour surmonter, dépasser, contourner un obstacle qui s'interpose entre les hommes et freine la libre communication des consciences. L'un et l'autre, chacun dans son domaine, récusaient le conceptualisme qui prend

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PRm:ACE

les mots pour des choses, et tentaient de retrouver le dynamisme social et le dynamisme de la création. On peut penser que les démarches sont identiques... Tout le livre de Bastide est le témoignage d'une immense inquiétude: l'anthropologie (et la philosophie) disposent-elles des

moyens pour comprendre ce qui échappe aux

(J

institutions .,

.

ont été dûment repertoriés? Peut-on déduire l'art de la culture?

aux .. structures ., aux concepts figés? L'homme est-il enfermé dans .la répétition de son hérédité ou des appareils sociaux qui l'ont modelé? est-il prisonnier des mythologies dont les systèmes

Voilà qui mérite une attention particulière. La connaissance approfondie des modes d'expression.. sauvages. arrache Bastide aux définitions traditionnelles et le conduit à formuler, implicitement, une définition plus vaste. En le lisant, on s'interroge: la culture n'est-elle pas un canton étriqué d'une expérience infiniment plus vaste, et probablement infinie, qu'on devrait appeler l'imaginaire social? Dans un essai publié peu de temps avant sa mort, par Philippe Garcin aux P. U.F., Bastide, se questionnant sur l'écrivain qui mobilisa sa jeunesse, et toute sa génération, écrit: . y a-t-il une autre manière de se défendre contre autrui que le secret? . mais il ajoute aussitôt que le secret en appelle à une communication différée, dont se nourrit la préoccupation créatrice (1). La démarche de Bastide - son.. secret. est celle d'un homme qui n'a trouvé ni dans l'anthropologie, ni dans la sociologie, ni même dans la littérature l'apaisement de son inquiétude. En ce sens, son œuvre n'est pas éloignée de celle de Michel Leiris... On devrait alors établir une relation entre ce que Bastide nous dit de l'art et de l'expérience novatrice qu'il propose et ce qu'Ernst Bloch nous dit de l'utopie. Pour l'un et pour l'autre, l'imaginaire est une anticipation sur l'expérience vécue et un pari sur une existence ouverte au possible. L'idée qu'il se fait de la création, parce qu'elle déborde l'esthétique ou la sociologie, rapproche cet imaginaire du dynamisme collectif qui permet aux hommes, à chaque génération, d'échapper à la parole des morts et d'anticiper sur des relations sociales qui ne sont pas encore. S'ouvre ici une porte par laquelle il faut s'engouffrer.. .

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Jean DUVIGNAUD. (I) Anatomù d'Andrl Gitk.

AVERTISSEMENT

.

Le présent ouvrage inaugure l'édition en version française des Œuvres brésiliennes de Roger Bastide. Cet ouvrage sous le titre Arte e Sociedade aura connu en effet deux éditions brésiliennes. La première en 1945, la seconde revue par l'auteur lui-même en 1971. Nous avons naturellement pris pour base le texte de la seconde édition. Cependant cette option présentait une double difficulté: celle des additions et celle des soustractions textuelles opérées par la seconde édition vis-à-vis de la première. Celle des additions. Étant donné l'écart entre les deux dates (1945 à 1971) et en conséquence la mutation culturelle intérimaire sur laquelle Roger Bastide s'explique lui-même dans sa Préface (cf. infra), s'il renonçait « à réécrire le livre» il tenait cependant « à le compléter en analysant des œuvres plus récentes ». Or si nous détenions la version française originale de la première édition (I). pour les compléments nous ne possédions tout d'abord que le texte portugais de la seconde édition et nous avons dû, pendant quelque temps, envisager la retraduction du portugais en français. Heureusement, à l'occasion récente d'une semaine Roger Bastide à

l'Université de Siio Paulo, nous avons eu la bonne fortune de récupérer la liasse originale de ces compléments tels qu'ils avaient été rédigés par l'auteur. C'est naturellement ce texte qui a été
(1) Heureusement retrouvée par Mme et Mlle Bastide dans les archives de J'auteur. Ce ne sera pas le cas, hélas, pour d'autres œuvres qui, faute de cette version originale désormais perdue et en tout cas irrécupérable, devront être retraduits du portugais en français. C'est le cas par exemple de cet admirable ouvrage, Images du monde mystique, que nous espérons bientôt présenter aux lecteurs français.

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AVERTISSEMENT

intercalé, permettant ainsi la restitution intégrale en version française de cette seconde édition. Celle des soustractions. Un certain nombre de fragments figurant dans la première édition ont été évincés de la seconde par l'auteur lui-même. Nous avons longuement hésité devant ce problème. S'en tenir au seul texte de la seconde édition, était de toute évidence se conformer aux intentions de l'auteur qui avait déjà en 1971 tranché en ce sens. Par contre c'était frustrér le lecteur, désireux de discerner un cheminement, et pour ce faire soucieux de comparer les deux éditions. Après avoir longuement hésité, nous nous sommes ralliés à la première solution: d'une part elle était techniquement plus facile et d'autre part elle correspondait au remaniement adopté par Roger Bastide luimême. Étant donné l'ampleur du texte, nous avons renoncé à le faire suivre des contributions et articles divers - membra disjecta qui concomittants ou subséquents dans l'œuvre brésilienne de Roger Bastide auraient été afférents à la thématique traitée dans le présent ouvrage. Ces compléments risquaient d'être trop volumineux (2). Mais ils pourront faire l'objet d'un autre regroupement visant similaire ment cette conception bastidienne d'une sociologie de l'Art qui se veut être une esthétique sociologique et se trouve être, nolens volens, une sociologie esthétique, celle en laquelle, ainsi que Roger Bastide le consigne dans un fragment inédit sur son ami Serge Millet: grâce à l'art et à la poésie... « nous sommes passés d'une sociologie qui «accepte. la réalité sociale en cherchant le déterminisme qui la justifie à une sociologie une contre-sociologie qui fait des institutions le fruit de la liberté créatrice des hommes (3).

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H.D.

(2) De même nous avons renoncé à établir des compléments aux compléments, comme aurait pu le postuler le quinquennat intervenu de 1971 à 1976. On pourra trouver en ce sens une pertinente contribution dans Enrico CAsTELNUOVO, . L'histoire sociale de l'art. Un bilan provisoire t, in Actes rh' la Recherche en Sciences Sociales, 6, déco 1976, pp. 63-75. (a) . Histoire d'un amour déçu Texte dactylographié in Archives Roger Bastirh. "

AVANT-PROPOS PIONNIER

A L'ÉDITION

FRANÇAISE

ROGER BASTIDE, D'UNE ESTHÉTIQUE SOCIOLOGIQUE
par M. I. QUEIROZ

Lorsque Roger Bastide arriva au Brésil en 1938, la ville de Sio Paulo, où il allait habiter, subissait les conséquences d'une agitation intellectuelle dont les débuts remontaient aux années 20; elle avait été le théâtre d'une véritable mutation, en particulier dans l'ordre esthétique. Parmi bien d'autres activités culturelles, la semaine d'Art Moderne de 1922, organisée par un groupe de jeunes écrivains, peintres, musiciens, sculpteurs, architectes, fut à l'époque une déclaration de guerre aux styles académiques; elle marquait dans le pays les débuts d'une vie culturelle nouvelle, liée au développement très rapide de la province la plus riche du Brésil: Sio Paulo. Roger Bastide arrive à Sio Paulo dans une période d'intense activité artistique; les jeunes contestataires de la Semaine d'Art Moderne, arrivés à l'âge mûr, étaient devenus les piliers de la vie intellectuelle locale. Ils reconnurent vite un des leurs dans ce professeur français nouveau venu, qui devint un des éléments actifs du groupe où brillaient le critique d'art Sergio Milliet, le poète et écrivain Mario de Andrade, l'écrivain Oswald de Andrade, l'excentrique Flavio de Carvalho, peintre et architecte, l'archéologue Paulo Duarte passionné de politique, et tant d'autres. Les premiers écrits de Roger Bastide, publiés dans des journaux et des revues, traitaient de thèmes qui étaient au centre des intérêts de ce groupe très influencé par la culture française: commentaires sur les écrits d'André Gide, nouvelles tendances de la peinture et de la sculpture en Europe, discussions sur la psychanalyse ou le folklore. Ayant déjà produit en France des travaux sur l'art et la littérature ainsi que de nombreux écrits sur la religion, Roger Bastide estima que l'analyse d'une réalité esthétique très éloignée

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ROGER BASTIDE,

de la sienne, et riche de sens différents, puisqutelle était à la confluence dtau moins trois héritages culturels le portugais, rindien, Itafricain - Paiderait à mieux connaître la société et la civilisation brésiliennes. Les œuvres des poètes afro-brésiliens, surtout, lui semblèrent particulièrement révélatrices de Pinterpénétration des civilisations; plus que les autres ces poètes étaient, en effet, à la croisée des chemins entre la culture européenne et la culture africaine. Au début il nota: « il nt y a pas, apparemment, de différence essentielle entre les écrits des brésiliens de couleur et ceux des brésiliens blancs» (1) - mais Roger Bastide s'aperçut peu à peu que sous l'apparente ressemblance subsistait une réelle hétérogénéité; comme il le dira finalement, dans les poèmes des brésiliens de couleur, la musique lointaine du tam-tam était éminemment perceptible, leurs vers avaient un sens voilé qu'on ne retrouvait pas dans ceux des brésiliens blancs. Il se rendit compte aussi qu'écrire était pour eux « ramener du plus profond de l'être tous les trésors cachés, toutes les fleurs nocturnes du subconcient »; c'était, par conséquent, « réveiller tous les démons et tous les dieux, libérer les ancêtres refoulés I)(2). Et il lui sembla que, dans l'analyse de l'œuvre de ces poètes, l'approche sociologique était non seulement possible, mais indispensable, car elle seule pourrait faire comprendre en profondeur leurs particularités. La sociologie considère que toute œuvre humaine, toute attitude, toute opinion, porte en elle la marque du groupe ou du milieu social dans lequel elle voit le jour, et suit les variations de celui-ci. Cette considération peut être faite suivant des perspectives diverses. Elle peut procéder d'après le producteur de l'œuvre et la place que celui-ci occupe dans la société; ou bien d'après les consommateurs et leur distribution dans une hiérarchie socioéconomique; ou encore dtaprès les institutions agissant sur cette œuvre, ou d'après les institutions à l'origine desquelles on le retrouve. De même pour l'œuvre d'art; une sociologie de l'art aurait étudié le conditionnement social des œuvrest ainsi que celui des producteurs et des consommateurs; elle aurait rendu compte des institutions ayant influencé les œuvres et des institutions qui naissent parce que l'art existe. Cette énumération délimite le domaine dtune sociologie de l'art mais aussi ses limites: la valeur de l'œuvre elle-même, ses rapports avec le Beau, échapperaient à son analyse. Préoccupé de toutes ces questio~s, Roger Bastide décida en

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(I) Bastide, 1973, p. 4. (2) Bastide, 1973, p. 8.

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diversifiées. Roger Bastide décrit donc les trois formes principales que peut prendre la lutte de l'artiste contre cette différence, et explique quelles en sont les conséquences par rapport à leurs poèmes. « L'obstacle n'est pas matériel, on ne peut ne pas en prendre conscience»; le poète l'esquive mais alors écrire des vers « devient un métier, une activité artisanale» (5). Ainsi Manuel Inacio da Silva Alvarenga, au XVIIIesiècle, « ayant bu le lait intellectuel des blancs It, compose des pastorales dans lesquelles les bergers d'Arcadie soupirent après les bergères, mais ne révèlent en rien sa condition de mulâtre; la forme de ses vers est parfaite mais ils manquent de chaleur (6). Le poète peut au contraire prendre pleinement conscience de l'obstacle, il le sent peser sur sa vie, il s'élève contre lui, contre les incongruités et les contresens qui en résultent; son œuvre devient la satire de cette société, de ses ambiguïtés, de ses injustices. Au XIXesiècle, la poésie de Luiz
(3) Bastide, 1945. (4) Lea élèves de R. Bastide, è l'époque, étaient fortement attirés par la littérature (Antonio Candido, Ruy Coelho); par l'esthétique (Gilda R. Mello e Souza); par les ans plastiques (Lourival Gomes Machado); par le cinéma (Paulo Emilio Salles Gomes). .L'intérêt profond qu'ils ponaient à ces problèmes fut un facteur imponant dans le choix des thèmes de cours par leur professeur. Voir leurs principaux ouvrages dans la bibliographie. (6) Bastide, 1973, p. 9. (8) Bastide, 1973, p. 15.

1939 de donner un cours centré sur elles, cours qu'il poursuivra en 1940 (3) et dont il tirera un livre en 1945. Il travaillait ainsi sur les thèmes intéressant son groupe d'amis, et répondait en même temps à l'intérêt principal de ses premiers élèves (4). Mais ce qui ne devait être qu'une vue d'ensemble sur les problèmes de la rencontre entre l'art et la société, finit par ouvrir des perspectives nouvelles sur l'esthétique. Le fait qu'une œuvre soit reconnue «belle It, le fait qu'elle provoque chez les hommes un sentiment d'émotion, échapperaitil réellement au conditionnement social? En d'autres termes, le « signe de beauté Itd'une œuvre ne subirait-il pas l'influence de la société? Le Beau n'a-t-il pas dans ses racines quelque chose qu'il doit au milieu social? La première recherche, publiée au Brésil, sur des poètes afro-brésiliens, montra à Roger Bastide que leur œuvre était le résultat d'une dialectique entre eux-mêmes, comme individus créateurs appartenant à une certaine ethnie, et la société, qui en ne reconnaissant pas leurs valeurs devenait un obstacle à leur montée sociale. Cet obstacle toutefois n'était pas insurmontable, le mélange de couleurs permettant des attitudes .

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ROGER BASTIDB,

Gama, ancien esclave devenu grand avocat, écrivain et poète, en fut l'exemple. L'obstacle peut fmalement se situer dans une zone intermédiaire entre le conscient et l'inconscient; « la lutte, comme celle de Jacob avec l'ange, se fait dans la nuit. Mais au réveil l'homme porte sur son corps la luminosité qu'y ont laissée les coups divins. Son œuvre se compose, maintenant, de toute une série de plans entrelacés. (...) Au-delà de chaque ligne écrite, il y a des sentiments réprimés qui laissent des traces, il y a des notes de mélodies secrètes, des prières oubliées dont il reste un léger murmure, le bredouillement indistinct d'ancêtres qui semblaient refoulés pour toujours, mais qui parlent encore de l'autre côté de la porte lourde, massive, verrouillée... » (7). C'est dans ce dernier cas que l'œuvre atteint vraiment la beauté, laquelle dépend donc « de ces hannonies et de cette aura voltigeant dans le sillon de la ligne principale, flottant autour de l'armature de l'œuvre. Les découvrir, les analyser, c'est porter le meilleur jugement de beauté, c'est contribuer en conséquence à une compréhension plus profonde» (8). Cruz e Souza, poète symboliste de la fin du XIXesiècle, révèle inconsciemment dans ses poèmes les ambivalences de la société brésilienne de son ~ époque, dans laquelle sa couleur noire devenait un obstacle à la

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pleine intégration dans les couches supérieures; il est noir par sa couleur mais blanc par son éducation, il porte la lutte au-dedans de lui, et, inscrite dans ses vers, elle fait de lui «le chanteur le plus admirable de son peuple» (9). Ainsi, pour Roger Bastide, la beauté d'une œuvre d'art « dépend en bonne partie des obstacles vaincus par le créateur»; non seulement des obstacles techniques, découlant de la maîtrise
qu'il acquiert sur ses instruments de travail, qu'ils soient le pinceau ou la rime, - mais surtout des (I obstacles intérieurs, qui empêchent l'inspiration de courir librement, la forcent à reprendre souffle, à se concentrer, à lutter pour retrouver une brèche, et la revêtent finalement de formes les plus somptueuses» (10). L'homme est ainsi un créateur de beauté, mais celle-ci ne peut être créée qu'en réponse à l'action du milieu social sur lui; on retrouve donc à la racine de l'œuvre d'art le milieu social et ses particularités, d'une part; d'autre part, le créateur et sa façon spécifique de répondre aux stimuli de la société où il vit. Plus tard, le plus brillant des élèves de Bastide dira à son tour que le milieu social est « un facteur de la construction artistique elle-

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.

(1) Bastide, 1973, p. 10. (8) Bastide, 1973, pp. 8-10. (') Bastide, 1973, p. 67. (10) Bastide, 1973, p. 9.

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même, facteur qui doit être étudié non plus au niveau de l'illustratif, mais au niveau de l'explicatif. Dans ce dernier cas, nous abandonnons les aspects périphériques de la sociologie, ou de l'histoire sociologiquement orientée, et nous arrivons à une interprétation esthétique ayant assimilé la dimension sociale en tant que facteur de l'art» (11). Voici que nous retrouvons ainsi, dans la définition d'une esthétique sociologique, cette dialectique tant de fois analysée par Bastide, et qui s'exprime (' dans l'échange incessant entre l'homme créateur et le poids des déterminismes socio-économiques» (12). On pourrait se demander toutefois si l'essentiel de ce qui fait la beauté ne serait pas une émotion esthétique commune à toute l'humanité, faculté appartenant à l'ensemble de l'espèce et lui étant spécifique; pour la comprendre en profondeur, il faudrait alors s'adresser à la psychologie, les aspects sociaux devenant accessoires. Mais déjà en 1931, lorsqu'il étudia les problèmes de la vie mystique sur lesquels le psychisme semble agir de façon

importante, Roger Bastide écrivait : ~ sans vouloir nier le rôle des
influences individuelles et des dispositions physiologiques, nous pensons que c'est celui du milieu intellectuel et social qui est

prépondérant ». Il avait déjà affirmé un peu avant:

~

Les

circonstances historiques, la structure de la société, ses transformations morphologiques ou ses bouleversements économiques, voilà où nous devons chercher les causes qui entraîneront l'épanouissement de telle espèce mystique plutôt que telle autre (13). » Pour lui, la même chose se passerait avec l'œuvre d'art: « Si l'œuvre d'un écrivain reflète bien sa conscience psychique, le psychisme, à son tour, est un reflet non seulement de quelques phénomènes physiques, mais aussi des conditions sociales du milieu et du moment. Et les facteurs sociaux sont beaucoup plus importants que les facteurs physiologiques (14). » Ainsi, c'est d'une « esthétique sociologique» bien plus que d'une « sociologie de l'art» que s'occupe Roger Bastide. Il montre que la recherche des canons de beauté, objet des préoccupations d'une esthétique liée à l'axiologie, cherchait un universel qui n'existe pas, puisque chaque société, à chaque époque, a les siens. D'ailleurs, l'axiologie elle-même se détache peu à peu de la

philosophie pour se rattacher à la sociologie, la société étant de plus en plus reconnue comme la grande génératrice des valeurs,
(11) (12) (13) (H) Antonio Bastide, Bastide, Bastide, Candido, 1965, p. 7. 1974, pp. 118-119. 1948, pp. 10-11. 1973, p. 11.

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« choses. collectives (15). Une esthétique sociologique est donc plus vaste qu'une sociologie de l'art; elle englobe les différents thèmes dont celle-ci s'occupe, et mène la recherche plus loin. Mais les sujets traités par la sociologie de l'art l'étude du créateur (le problème de la créativité ayant sans doute attiré tout d'abord l'attention des chercheurs); l'étude du public (les « lois. de la consommation changeant suivant les groupes et les couches sociales); les rapports entre types d'art et types d'institutions sociales doivent être éclairés pour qu'on puisse développer l'étude des «signes de beauté JI et de leur racine sociale. Les divers aspects s'ajoutent les uns aux autres, et doivent former sans doute à la longue un «corpus. de plus en plus important et complexe de notions. Mais si une sociologie de l'art peut utiliser, en l'adaptant, l'approche sociologique habituelle, l'esthétique sociologique, nouveau champ d'études, requiert une voie d'accès spécifique. Roger Bastide la définit lorsqu'il analyse l'œuvre des poètes afrobrésiliens: puisque le « signe de beauté. est enraciné dans une dialectique inconsciente opposant le créateur et sa société, son approche doit s'inspirer de la psychanalyse. Elle sera, néanmoins, « l'inverse de celle des disciples de Freud.; ceux-ci partent à la recherche d'un complexe connu, dont les racines sont inconnues et plongent dans le subconscient. Roger Bastide, au contraire, connaît les doubles racines des poètes afro-brésiliens, elles sont «des données réelles., facilement observées dans le milieu extérieur; il part donc de l'existence d'ancêtres d'une race déterminée pour chercher leur marque dans la création littéraire (16). Cette marque existe-t-elle? C'est l'inconnu qu'il veut dévoiler en analysant les poèmes; il reste ainsi dans une « zone de frontière, zone intermédiaire entre le clair et l'obscur, région d'échanges constants entre le conscient et l'inconscient.. S'il prend « le vocabulaire technique. de la psychanalyse, il «n'exploitera pas les mêmes domaines ., il ne marchera pas « sur les mêmes terrains .. Le psychanalyste « exploite les couches les plus profondes de l'inconscient, tout ce qui ne peut pas avoir accès au niveau de la pensée claire, tout ce que la censure a emprisonné pour toujours et dont la révélation ne peut venir que sous le masque des symboles .. Roger Bastide, lui, «ne sortira pas du terrain des faits ., son travail ressemblera « à celui de l'ethnologue qui révèle les rites d'une peuplade peu connue ., il se refuse à être

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(15) Bastide, 1945, p. 17. (III) Bastide, 1973, p. 8.

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un « géologue du psychisme, qui essaie de descendre aux abîmes d'un feu central qu'il sait néanmoins impossible à atteindre. (17). Le premier ouvrage que Roger Bastide publie au Brésil en 1943 fut son étude sur APoesia Afro-Brasileira, dans lequel il pose les jalons d'une esthétique sociologique, et en définit l'approche. Mais, en 1939 et 1940, il avait donné deux cours sur l'art et la société où s'élaboraient déjà les lignes générales d'une esthétique sociologique. Il semble qu'avant de publier Arte e sociedade, il ait voulu faire une étude de cas pour d'une part vérifier sa théorie et d'autre part éclairer certains aspects spécifiques comme celui de l'approche. L'étude des cas ayant confirmé son hypothèse de travail, il publie Art et Société en 1945. On peut se demander quelle serait l'utilité de publier aujourd'hui un ouvrage datant de 1945. Roger Bastide lui-même se posa la question lorsque, vers 1970, deux de ses anciens élèves de Sao Paulo lui proposèrent une deuxième édition brésilienne; 26 ans s'étaient écoulés depuis la première. Des ouvrages importants n'avaient-ils pas été édités entre-temps, qui exigeraient un remaniement complet de l'ouvrage? Après l'avoir relu et fait un sondage autour de lui, cet homme excessivement modeste reconnaissait cependant qu'il avait été un précurseur dans ce domaine défriché pendant les années 40... Il était impossible de réécrire le livre, à moins d'en faire un autre, il fallait donc simplement le compléter par l'analyse de quelques ouvrages récents. La deuxième édition brésilienne fut donc publiée en 1971.

En présentant au public français ce livre conçu et écrit à l'étranger, à partir d'une réalité exotique, d'une analyse d'œuvres allogènes, il est de nouveau nécessaire de s'interroger sur son opportunité. Cependant, en 1968, Pierre Francastel demandait que soit ébauchée une « problématique de l'imaginaire. (18). L'ouvrage de Roger Bastide répond à cette demande: il y décrit et discute toutes les perspectives possibles d'une « problématique de l'imaginaire ., conçue d'après une esthétique sociologique. Le livre répond donc à une nécessité.
Sào Paulo, 5-11-1975.
MARIA ISAURA PEREIRA DE QUEIROZ

Departamento de Ciencias Socias Université de Sao Paulo
(J 7) Bastide, 1973, p. 8. (18) Francastel, 1968, p. 17. A.,
n "or;,";

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ROGER BASTIDE,

OUVRAGES cITés

BASTIDB Roger, A Poesia Afro-Brasileira. S. Paulo, Livraria Martins ed., 1943 (*). BASTIDB Roger, Arte e Sociedade. la ediçao, S. Paulo, Livraria Martins ed., 1945; 2a ediçao, S. Paulo, Cia Editora Nacional, 1971. BASTIDBRoger, Les problèmes de la 'Oie mystique. Paris, A. Colin, 1re éd. 1931, 2e éd. 1948. BASTIDBRoger, Escudos Afro-Brasileiros, S. Paulo, Editora Perspectiva, 1973. BASTIDB Roger, . The present status of Mro-American Research in Latin America t. Daedalus. Journal of the American Academy of Arts and Sciences. Harvard University, Spring, 1974. CANDIDOAntonio, Literatura e Sociedade. S. Paulo, Cia Editora Nacional, 1965. FRANCASTEL ierre, . Esthétique et Ethnologie t, in Ethnologie générale. P Paris, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1968. Outre l'ouvrage d'Antonio CANDIDOdéjà cité, voici quelques ouvrages des premiers élèves de R. Bastide: MELLO E SOUZAGilda R., A moda no sec' XIX (Ensaio de sociologia estetica). S. Paulo, Revista do Museu Paulista, N. S., vol. V, 1952. SALLES GOMESPaulo Emilio, Jean Vigo. Paris, Seuil, 1957. CoELHO Ruy, Os Karaib Negros de Honduras. S. Paulo, Revista do Museu Paulista, N. S., vol. XV, 1964. GOMESMACHADOLourival, Barrogo Mineiro. S. Paulo, Editora Perspectiva, 1969.

(*) Ce petit livre de R. BASTIDE ensuite intégré dans le recueil Esrudos Afrofut Brasileiros, publié en 1973. Nous citons les extraits d'apùs cette édition.

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DE LA DEUXIÈME

ÉDITION

La première édition de ce livre a été écrite à une époque où une sociologie des arts et de la littérature n'avait pas encore atteint son statut scientifique. Ch. Lalo était certes un précurseur génial, mais isolé. L'esthétique n'avait pas encore rompu avec la philosophie, et il reste d'ailleurs encore, dans beaucoup d'œuvres anglo-saxonnes qui se prétendent sociologiques, des traces de cet ancien mariage. C'est pourquoi mon livre était pris entre une Introduction, qui passait insensiblement de l'axiologie à la sociologie de l'art par l'intermédiaire d'une sociologie des valeurs, et une conclusion qui remontait des faits sociaux aux normes esthétiques. Aujourd'hui, ces précautions me paraissent inutiles. Elles intéressaient le philosophe plus que le sociologue. Personne ne discute actuellement la légitimité d'une sociologie de l'art comprise dans les limites de la science, qui ne s'intéresse qu'aux faits, et aux théories qui les expliquent. C'est pourquoi nous avons supprimé les pages liminaires et terminales de la première édition. La première édition a été écrite également à une époque où régnait encore l'ancienne conception disons, pour simplifier durkheimienne de l'explication sociologique, qui remontait des effets aux causes efficientes qui les avaient provoqués. Ce déterminisme mécanique est aujourd'hui repoussé sauf peutêtre en histoire (causalité singulière) et il a laissé place à l'établissement, plus simplement, de corrélations fonctionnelles. La sociologie de l'art a été prise naturellement dans ce nouveau courant et elle s'engage dans des voies inédites, par rapport à celles que j'ai suivies dans la première édition. Comme je n'avais pas relu mon livre depuis sa parution, lorsque Antonio Candido et Gilda de Melo Sousa m'ont parlé de le rééditer, dans cette vieille

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