//img.uscri.be/pth/eb124031a04b5e773b18855755a0f079f641ee47
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Arts, culture, mémoire

De
95 pages
Quelle que soit la dimension du groupe considéré, la mémoire est une condition du lien social et elle traverse l'ensemble des questions traitées par les chercheurs sur les arts et la culture. Ces différentes communications abordent la question posée des relations entre les arts, la culture et la mémoire à partir d'institutions comme les musées ou le patrimoine, des pratiques artistiques et culturelles comme la chanson, le cinéma, la danse, ou encore des questions méthodologiques et théoriques.
Voir plus Voir moins

Couverture

Cover

4e de couverture

Cover

Collection Logiques Sociales

Collection Logiques Sociales
Série Sociologie des Arts
Dirigée par Bruno Péquignot

Comme phénomène social, les arts se caractérisent par des processus de production et de diffusion qui leurs sont propres. Dans la diversité des démarches théoriques et empiriques, cette série publie des recherches et des études qui présentent les mondes des arts dans la multiplicité des agents sociaux, des institutions et des objets qui les définissent. Elle reprend à son compte le programme proposé par Jean-Claude Passeron : être à la fois pleinement sociologie et pleinement des arts.

De nombreux titres déjà publiés dans la Collection Logiques Sociales auraient pu trouver leur place dans cette série parmi lesquels on peut rappeler :

Dernières parutions

DOUXAMI Christine,Le théâtre noir brésilien, un processus militant d’affirmation de l’identité afro-brésilienne, 2015

GAUDEZ Florent,Les frictions créatives art-polique. L’art, le politique et la création tome 3, 2015.

GAUDEZ Florent,La création artistique subversive. L’art, le politique et la création tome 2, 2015.

GAUDEZ Florent,La création politique dans les arts. L’art, le politique et la création tome 1, 2015.

KIRCHBERG Irina et ROBERT Alexandre,Faire l’art. Analyser les processus de création artistiques, 2014.

Pita CASTRO Juan Carlos,Devenir artiste : une enquête biographique, 2013.

BARACCA Pierre,Arman, quand les objets ont remplacé la peinture (1954-1962),2013.

GIREL Sylvia,La mort et le corps dans les arts aujourd’hui, 2013.

VILLAGORDO Eric,L’artiste en action. Vers une sociologie de la pratique artistique, 2012.

BRANDL Emmanuel, Cécile PREVOST-THOMAS, Hyacinthe RAVET (sous la dir.),25 ans de sociologie de la musique en France. Tome 1 : Réflexivité, écoutes, goûts, 2012.

BRANDL Emmanuel, Cécile PREVOST-THOMAS, Hyacinthe RAVET (sous la dir.),25 ans de sociologie de la musique en France. Tome 2 : Pratiques, œuvres, interdisciplinarité, 2012.

GUIGOU Muriel,La danse intégrée. Danser avec un handicap, 2010.

PAPIEAU Isabelle,L’art déco : une esthétique émancipatrice, 2009.

THÉVENIN Olivier,Sociologie d’une institution cinématographique, 2009.

Titre

 

 

Sous la direction de

Bruno Péquignot et Cécile Prévost-Thomas

 

 

 

 

 

 

 

 

Arts, culture, mémoire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

images1

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© L’Harmattan, 2017

5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr

EAN Epub: 978-2-336-79217-0

SOMMAIRE

Présentation
Arts, Culture, Mémoire.

À la fin de l’année 2014, nous avons proposé l’organisation d’une journée d’étude au sein de l’axe « Lien social et culturalisation » du CERLIS, sur les questions de la mémoire, des arts et de la culture.

L’appel à communication ci-dessous a été largement diffusé et a produit plusieurs propositions, parmi lesquelles six ont été retenues. Cette journée qui s’est tenue le 13 février 2015, dans la Salle Las Vergnas, du centre Censier de l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 – USPC a permis de nombreux échanges sur ces questions et a été l’occasion d’une « communication » improvisée de François Mairesse. Nous lui avons demandé de la rédiger et nous l’avons ainsi associée à cette publication.

Les différentes communications retenues abordent la question posée des relations entre les arts, la culture et la mémoire à partir d’institutions comme les musées (Mairesse) ou le patrimoine (Van Diest), des pratiques artistiques et culturelles comme la chanson (Prévost-Thomas), le cinéma (Tessier), la danse (Valentin) ou encore des questions méthodologiques et théoriques (Le Grandic, Péquignot). Bien sûr, l’ensemble de ces contributions ne peut prétendre avoir épuisé la question (est-ce d’ailleurs possible ?) mais cherche à ouvrir des réflexions et des pistes de recherche à partir des recherches de chacun-e, et par là invite à de nouveaux développements.

Appel à communication
Arts, culture, mémoire

Nous proposons de mener une réflexion collective autour de la catégorie de mémoire. Introduite en sciences sociales par les recherches de Maurice Halbwachs en 1925, elle a fait depuis l’objet de nombreux travaux d’historiens, d’historiens d’art, de muséologues et de sociologues.

Quelle que soit la dimension du groupe considérée (nous partageons une culture, une histoire et une mémoire), elle est une condition du lien social et elle traverse l’ensemble des questions traitées par les chercheurs sur les arts et la culture.

Peut-on penser le patrimoine par exemple, mais aussi le musée sans interroger leurs rapports à la mémoire ?

Peut-on analyser les pratiques culturelles, examiner les processus de création, de production, de médiation ou de réception des œuvres sans convoquer cette catégorie ?

Nous échangerons autour de ces questions à partir des recherches de chacun-e.

Bruno Péquignot
Cécile Prévost-Thomas

Du musée et de quelques autres machines mnémoniques

François Mairesse (Sorbonne Nouvelle, CERLIS, ICCA)

La plupart des visiteurs voient les musées comme des espaces d’exposition, qu’il s’agisse de lieux dédiés aux sciences ou aux beaux-arts. Une telle vision des choses est en réalité fort récente et contredit partiellement la raison pour laquelle ces institutions ont été créées : à la différence des centres d’expositions, les musées possèdent des collections qu’ils ont pour mission de transmettre aux générations futures. C’est à partir de cette logique qu’ils ont été conçus, non pas pour exposer des objets, mais pour préserver un patrimoine, c’est-à-dire des objets collectés, classés, mis en réserve, conservés et partiellement présentés. Cette logique est en tout point identique avec le schéma (simplifié) que nous pouvons nous faire du fonctionnement d’une mémoire humaine. Notre cerveau collecte, classe, stocke, conserve et restitue des informations lorsque nous en avons besoin (ou pas). Les musées, à ce titre, peuvent être considérés comme des extensions de la mémoire, des machines mnémoniques inventées par l’homme, autrement dit : comme des prothèses particulières destinées à la remémoration et à la restitution des faits1.

Une telle affirmation pourrait sembler un peu cavalière en regard de la complexité du monde muséal. On sait en effet que le musée est aussi un lieu destiné à l’éducation et à l’apprentissage, à la recherche, à l’accueil des touristes, à l’inclusion sociale ou à l’amélioration de la qualité de vie dans les villes. Je souhaiterais, dans les pages qui suivent, m’employer à présenter les raisons qui m’amènent à proposer cette interprétation restrictive du monde muséal, en m’attardant d’une part sur la période qui voit se reconstituer la notion de musée, à la Renaissance, d’autre part aux principales étapes qui accompagnent l’évolution de cette machine particulière jusqu’à nos jours. Ce que je souhaite donc souligner ici est le rôle premier et primordial joué par le musée comme « machine mnémonique », cette institution n’étant par ailleurs pas la seule à prétendre rassembler la mémoire de l’humanité. C’est dans cette perspective que l’on peut aussi s’interroger sur le fonctionnement des machines mnémoniques actuelles, à l’heure d’Internet et de la numérisation du monde.

Le musée avant le musée

On conçoit généralement le musée ou les bibliothèques comme des lieux (géographiquement situé : aller au musée) ou comme des espaces (que l’on visite ou dans lequel on se perd), mais ce n’est peut-être pas ce qui les caractérise le mieux. Avant d’être des lieux, le musée (moderne), la bibliothèque et les archives peuvent être considérés comme des outils ou plutôt des prothèses améliorées, sorte de prolongement de nos facultés intellectuelles, conçus afin de pallier le caractère trop limité de la mémoire humaine. De manière plus précise, leur fonction est triple : ces lieux, en stockant un très grand nombre de données, permettent de retrouver et de confirmer une information déjà connue, mais aussi d’en découvrir de nouvelles par l’étude, enfin de pouvoir attester – la preuve du document authentique – la validité d’une information dont la seule mémoire humaine apparaît comme un véhicule trop fragile pour attester de sa véracité. Bref, cette mémoire artificielle, dont le fonctionnement ne diffère pas sensiblement de celui de la mémoire humaine, offre des attraits supplémentaires – outre ses dimensions – au cerveau humain. En tant qu’institution perdurant à travers les générations, cette mémoire particulière offre en outre la possibilité d’un processus cumulatif que la mémoire humaine, faillible, mais surtout mortelle, ne peut offrir. Le projet de la bibliothèque d’Alexandrie, dans son désir de rassembler tous les savoirs du monde, vise à mettre à disposition des savants qui y travaillent une sorte de mémoire artificielle colossale composée sur plusieurs générations par un nombre de références et de citations qu’aucun savant, ou même aucune assemblée savante, ne pourrait rassembler seul. L’invention de la bibliothèque, qui commence par celle d’un support d’écriture (tablettes, papyrus, parchemin), induit cependant un certain nombre de problèmes. On sait la critique que Platon adresse à l’écriture dans Phèdre (274b-278e). Pour que le discours porte, il faut qu’il passe par la parole vivante de celui qui sait, aussi le livre et les bibliothèques comportent-ils les risques de l’oubli et de l’erreur. L’écriture peut être le lieu de la remémoration, mais la vérité passe par l’enseignement, dans le dialogue entre Phèdre et Socrate : « En effet, cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-mêmes, qu’ils feront acte de remémoration » (275a). La bibliothèque, selon Platon, peut raviver le souvenir, mais elle contribue au déclin de la mémoire.

La collecte des livres et l’art de la mémoire

L’opinion et le positionnement d’Aristote en regard des livres diffèrent sensiblement de celui de Platon, le philosophe du Lycée en ayant rassemblé un grand nombre au sein de son établissement, et c’est à partir du modèle aristotélicien que Démétrios de Phalère, disciple de Théophraste et d’Aristote, conçoit la création du musée d’Alexandrie pour le compte de Ptolémée2. Le musée, dans l’antiquité, est d’abord un lieu consacré aux muses qui protègent les premiers établissements philosophiques (comme le Lycée)3. Durant l’Antiquité, le terme de musée n’est donc pas utilisé pour évoquer le rassemblement de collections, mais plutôt un lieu de réunion de savants ou de leurs disciples autour d’un projet alliant connaissances, sagesse et religion (le Mouseion d’Alexandrie est dirigé par un prêtre). Le musée peut certes comporter une bibliothèque plus ou moins importante, comme à Alexandrie, cherchant à rassembler « tous les savoirs du monde »4, mais le centre de ses activités réside ailleurs, comme en témoignent les bâtiments mentionnés par les quelques rares témoignages sur cette institution : portiques, galerie, salle du banquet, autant d’espaces privilégiant la discussion et la transmission plutôt que l’étude des livres ou des objets, encore moins leur exposition. Si le musée antique n’est pas particulièrement associé à des collections matérielles, en revanche, la bibliothèque qui peut lui être accolée est d’emblée définie comme une collection de livres, et son développement à Alexandrie va très clairement contribuer à imposer cette ville comme une métropole culturelle à travers le monde antique, de même que le modèle d’une connaissance fondée sur le classement et l’exploitation de livres collectés en grand nombre5.

Pour autant, à cette mémoire artificiellement construite à partir de l’écriture, du livre et de la bibliothèque, il en est une autre qui demeure très largement exploitée à l’époque et se fonde sur le renforcement des seules capacités humaines de mémorisation, lesquelles ont longtemps constitué le principal mode de transmission à la disposition du philosophe. Ces exercices de développement de la mémoire, perfectionnés tout au long de l’histoire, ont donné naissance à un art qui, durant l’Antiquité grecque et surtout romaine, est progressivement codifié. Le principe de cet art de la mémoire est notamment exposé dans la Rhétorique à Herennius, manuel de rhétorique longtemps attribué à Cicéron6. L’art de la mémoire en constitue l’une des cinq parties, avec l’invention, la disposition, l’élocution et l’action. Les philosophes avaient depuis longtemps découvert la relation entre mémoire et émotion, un événement marquant – particulièrement heureux, triste, comique ou sordide – s’imprimant d’autant plus durablement s’il était associé à des émotions fortes. C’est par le biais de ce principe que l’orateur pouvait s’exercer à développer sa mémoire en recréant, par l’imagination, un palais à l’architecture remarquable, muni de pièces aisément identifiables et dont il pourrait se remémorer les détails avec précision. Pour la préparation de son discours, l’orateur imaginait des situations (objets, êtres humains) frappantes (comiques, sordides, etc.) en rapport avec le propos de chaque idée qu’il souhaitait développer dans son argumentation. Durant son discours, l’orateur se promenait donc, toujours par l’imagination, dans son palais et en visitait les différentes salles (les lieux de mémoire) pour retrouver le fil conducteur de son argumentation. Pour sophistiquée et complexe qu’elle paraisse de nos jours, cette technique fut utilisée tout au long de l’Antiquité et durant le Moyen-âge7, à une époque où les livres étaient rares et circulaient difficilement, mais aussi après l’invention de l’imprimerie, qui prive pourtant cette pratique d’une partie de son intérêt (l’accès aux livres se développant alors de manière exponentielle)8. La technique était très efficace si l’on en croit les auteurs, mais sa solidité reposait surtout sur les qualités de celui qui l’avait exercée et s’éteignait avec lui. C’est dans ce contexte qu’il importe de comprendre le tournant important opéré au milieu du XVIe siècle, avec Giulio Camillo puis Samuel Quiccheberg.

Le moment Camillo/Quiccheberg

Frances Yates, dont le travail sur la redécouverte de l’art de la mémoire est pionnier, accorde une place importante à l’œuvre de Camillo (1480-1544), humaniste italien qui conçut, durant les dernières années de sa vie, une machine mnémonique fondée sur la technique exposée plus haut9. L’ambition de Camillo, qui va notamment intéresser François 1er (le Roi de France lui octroie une bourse afin de poursuivre ses recherches), ne vise pas à perfectionner la technique antique, mais à l’externaliser, en créant une machine mnémonique permettant, en quelque sorte, d’avoir réponse à tout par le biais d’un corpus tiré des plus grands orateurs de l’Antiquité. Après avoir méthodiquement étudié tous les grands maîtres de l’art oratoire (Cicéron, Quintilien, etc.), Camillo en réorganise la pensée en la « stockant », symboliquement, dans une architecture qui cette fois ne sort plus de son imagination, mais est construite, en bois, sur le modèle d’un amphithéâtre muni d’emblèmes et de figures peintes. L’orateur, au centre de l’amphithéâtre, pouvait selon ses dires, en observant ce dernier, se souvenir des raisonnements célèbres des orateurs de l’Antiquité et dès lors apporter une réponse adéquate à toute question lui étant posée. L’ouvrage de Camillo résumant ses idées, l’Idea del theatro10, est publié quelques années après sa mort, en 1550.

Camillo, en quelque sorte, franchit une étape particulière du développement de l’art de la mémoire en s’aidant d’une prothèse artificielle pouvant lui apporter les réponses souhaitées. Certes, les bibliothèques existent et sont déjà relativement nombreuses à cette époque, mais si l’orateur ou l’érudit peuvent y recourir en cas de doute (une citation oubliée), le développement d’une « super mémoire » fondée à partir d’une construction spécifique constitue une étape particulièrement importante dans le développement des outils mnémoniques, puisque celle-ci cherche à combiner un « stock » d’informations considérable avec l’efficacité d’une réponse pratiquement instantanée offerte par la mémoire humaine. Encore s’agit-il ici d’un système fondé sur l’art de la mémoire et visant à préserver (ce qui demeure possible dans les livres), mais surtout à présenter et instantanément rappeler les idées, ce que la bibliothèque ne permet pas. Quinze années plus tard, le projet de Samuel Quiccheberg marque une étape encore plus décisive dans la constitution des machines mnémoniques, en matérialisant non seulement le lieu, mais aussi les idées.