Asmara

De
Publié par

En 1935, un programme d'envergure est lancé par Mussolini pour faire de la capitale de l'Érythrée, alors jeune colonie italienne, une petite Rome sous le soleil d'Afrique. A son apogée en 1940, Asmara est une ville moderne habitée par plus de 55000 italiens. Après la Seconde Guerre mondiale, l'Érythrée est annexée par l'Éthiopie et les italiens s'exilent. A travers plusieurs balades dans les quartiers de la capitale, ce livre fait découvrir les trésors architecturaux et l'ambiance surannée de Dolce Vita qui survivent cachés au coeur de la corne de l'Afrique. (De nombreuses photos en couleur).
Publié le : mercredi 1 avril 2015
Lecture(s) : 26
EAN13 : 9782336374581
Nombre de pages : 166
Prix de location à la page : 0,0210€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Asmara
La Petite Rome africaineAntoinette Jeanson-Martin
Paul-Antoine Martin
Asmara
La Petite Rome africaine
Balades dans la capitale de l’érythrée© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
difusion.harmattan@wanadoo .fr
ISBN : 978-2-343-05684-5
EAN : 9782343056845Sommaire
Introducton
Repères 8
Un peu d’Histoire... 9
Asmara : des origines à nos jours 21
Balades dans la pette Rome
Naissance de l’Asmara italienne 25
Au fl de Harnet Avenue 43
L’Asmara où se mêlent les cultures 61
En se promenant vers la fontaine Mai Jah Jah 77

La zone industrielle 91
La cité-jardin 109
Autour du palais présidentel 123
Dans les faubourgs d’Asmara 139
Asmara en gros plan 153
56Nichée au cœur des hauts plateaux de la corne de l’Afrique, la Les Asmarinos ont conservé un style de vie qui évoque l’Italie de Fellini :
ville d’ Asmara, capitale de l’Érythrée, ofre au visiteur un ensemble de vieux messieurs élégants en conversaton autour d’un macchiato, la
d’archi tecture moderniste qui soutent sans rougir la comparaison avec le jeunesse se rendant à la passeggiata du soir sur l’avenue principale pour
célèbre quarter Art Déco de Miami Beach en Floride. se retrouver autour d’une pizza. De la guerre de libératon, les Asmarinos
ont aussi gardé une méfance vis-à-vis des étrangers mais passée cete
eAu début du XX siècle, Asmara est encore la modeste capitale d’une froideur apparente, ils partagent volonters avec le voyageur leurs
souvecolonie endormie. Tout change en 1935 quand Mussolini décide de nirs et la ferté de leur patrimoine unique.
tr ansformer la ville pour en faire la vitrine coloniale du régime fasciste.
Un programme démesuré de constructon et de colonisaton est lancé Aujourd’hui, Asmara soufre durement des difcultés économiques et
pour créer de toutes pièces une pette Rome sous le soleil d’Afrique. À de l’isolement de l’Érythrée mais son âme perdure. A travers quelques
son apogée en 1940, Asmara est une ville moderne, habitée par plus de balades dans les quarters de cete Pette Rome, vous découvrirez les
55 000 Italiens. tr ésors architecturaux et les ambiances hors du temps qui survivent
cachés dans ce coin reculé de la corne de l’Afrique.
La splendeur sera néanmoins de courte durée. À la suite de la défaite
italienne lors de la deuxième guerre mondiale, l’Érythrée est annexée
par l’Éthiopie et les colons italiens s’exilent. Cependant, les Érythréens
se lassent de la dominaton autoritaire des Éthiopiens et se soulèvent en
1961 pour gagner leur indépendance. La guerre de libératon se déroulera
dans l’indiférence du reste du monde pendant 30 ans jusqu’à l’indépen -
dance de l’Érythrée en 1991. Par chance, Asmara a été épargnée par les
combats, ce qui laisse son patrimoine architectural quasiment intact.
Aujourd’hui encore, les larges avenues, les bars et les villas cossues
ouvrent au voyageur une fenêtre sur une ambiance surannée, mélange
de Dolce Vita et d’Afrique de l’est, quelque part entre les années 1930 et
1950. Asmara n’est pas seulement une ville-musée fgée dans le temps,
c’est aussi une ville animée où habitent plus de 700 000 Asmarinos issus
de toutes les ethnies du pays, qui ont su s’approprier cete ville unique
après le départ des colons italiens.
7Repères
Superfcie : 117 600 km²
Populaton : 6,3 millions en 2014 réparts en 9 groupes ethniques : les principaux étant le Tigrinya (55% de la populaton) et le Tigré (30% de la populaton)
Villes principales : Asmara 712 000 habitants et Keren 145 000 habitants
Religion : 58% de chrétens orthodoxes, 37% de musulmans et 5% de catholiques
Langues ofcielles : tgrinya, arabe et anglais. L’italien est encore largement pratqué par la populaton âgée
8pierres précieuses. Cete richesse insolente atre l’atenton Un peu d’Histoire...
d’un puissant voisin alors en pleine expansion : le royaume
d’Axoum. L’Érythrée est un État jeune, dont les frontères ont été
efxées à la fn du XIX siècle par les puissances coloniales.
L’âge d’or du royaume AxoumiteAvant cete date, ce territoire est, pendant des siècles, le
terrain d’afrontement du monde musulman et du
christaLes débuts du royaume d’Axoum sont nimbés de mystères nisme orthodoxe éthiopien. Sa positon stratégique le long
emais sa fondaton remonterait au V siècle avant J-C. Le de la route des Indes et du canal de Suez fnira par atrer
royaume se développe autour de la ville éponyme d’Axoum, l’atenton des grandes puissances qui se livreront à une
comsituée dans les hauts plateaux de la région du Tigray, au nord pétton féroce pour prendre pied dans la région.
de l’Éthiopie actuelle.
Un territoire très tôt convoité : le pays de Pount
erAu I siècle après J-C, le royaume d’Axoum s’empare de la
ville d’Adoulis et de sa positon d’intermédiaire incontour-La première menton de l’Érythrée dans l’Histoire nous
nable sur la route des Indes antque. Axoum devient alors un provient de l’Égypte Antque. Le pays fait alors parte du
partenaire privilégié de l’Empire Romain.pays de Pount, région d’où les Égyptens traient de grandes
e eL’apogée de ce royaume se situe aux III siècle et IV siècle richesses.
après J-C durant lesquels son autorité s’étend sur une région
couvrant le nord de l’Éthiopie, l’Érythrée et une parte de la Au prix de mille dangers, les expéditons maritmes envoyées
côte yéménite.par les pharaons rapportent les produits de luxe prisés par
l’aristocrate : or, encens, ivoire ou peaux de léopards. Pour les
La richesse d’Axoum se matérialise par des villes monumen-Égyptens, accomplir la traversée jusqu’à cete contrée loin -
Bas-relief représentant les richesses du pays tales. Le site de la ville d’Axoum en Éthiopie, témoigne encore taine est un tel exploit qu’il est immortalisé sur les bas-reliefs de Pount ramenées par l’expéditon de la reine
aujourd’hui de la grandeur de cete civilisaton. Elle laissera edes tombes des pharaons. Ces expéditons prennent fn avec Ha tchepsout au XV siècle avant JC
e aussi une trace en Érythrée avec les sites de Qohaito et de la chute du nouvel empire au XI siècle avant J-C.
Keskese, principales ville-étapes entre Adoulis et Axoum.
eAu III siècle avant J-C, des marchands grecs fondent le port
En 325, le roi Ezana se convertt au christanisme ortho-d’Adoulis sur la côte érythréenne pour exploiter les richesses
doxe grâce à l’acton du missionnaire syrien Frumentus. des hauts plateaux de l’intérieur. La ville est idéalement
Cete conversion entraîne la constructon d’un vaste réseau placée le long de la route commerciale qui relie le monde
d’é glises et de monastères en Éthiopie et en Érythrée sous le romain antque à l’Inde.
parrainage des rois d’Axoum. Ce tssu dense de lieux cultes Adoulis s’enrichit et devient une escale prisée par les
perdure encore largement dans la région. Le monastère de marchands qui se risquent au long et périlleux trajet pour
eDebré Libanos fondé au VI siècle dans le centre de l’Éry thrée obtenir les produits d’Inde tels que la soie, les épices ou les
est le lieu de culte le plus ancien du pays.
9e eTrois siècles plus tard, en 632, l’arrivée de l’islam va avoir Entre le XI et le XVI siècle, la lute contnue entre califats et
des conséquences fatales pour Axoum. D’abord chassé de royaumes chrétens de l’intérieur. De l’un de ces r oyaumes
ela péninsule arabique, Axoum va recevoir un coup mortel émerge au XII siècle l’empire Éthiopien qui unife la r ésistance
quand ses alliés byzantns sont chassés d’Égypte en 641 par chrétenne sous la directon de la dynaste Zagoué.
l’armée musulmane.
Après plusieurs siècles de statu quo, l’Éthiopie est envahie en
Coupé des routes commerciales qui ont fait sa richesse, le 1531 par les armées du sultanat d’Adal partes de Djibout. Le
royaume d’Axoum connaît un déclin économique très rapide. salut éthiopien viendra d’alliés aussi précieux qu’inatendus
Afaibli, il est également ataqué par des califats indépen- après des siècles d’isolement.
dants venus du Soudan et des îles Dahlak. Aucun document
n’a survécu pour nous éclairer sur l’agonie d’Axoum, qui La fn de l’isolement et l’arrivée des Portugais
r estera aussi mystérieuse que sa naissance. Il est probable
que cet État se disloque en plusieurs royaumes indépen- En 1488, le navigateur Bartholomée Dias double le cap de
edants au X siècle. Bonne Espérance et ouvre la route de l’Océan Indien aux
Portugais. Ces derniers s’emparent de la suprémate navale
Malgré une dispariton brutale, l’héritage de la civilisaton au détriment des Otomans et imposent leur monopole sur
d’Axoum imprègne profondément la région. Outre la r eligion le très lucratf commerce des épices.
chrétenne orthodoxe majoritaire à 58% en Érythrée, la
langue d’Axoum, le ge’ez, donnera naissance au tgrinya qui En 1508, les Portugais établissent le premier contact avec
est la langue maternelle de plus de la moité des Érythréens. l’Éthiopie. Les liens diplomatques établis consttuent le
pr emier contact de l’Éthiopie avec un royaume chréten
Les lutes religieuses marquent durablement l’identté depuis le temps d’Axoum.
de la région Afn de libérer l’Éthiopie de l’emprise du sultanat d’Adal, les
Portugais envoient un corps expéditonnaire qui parviendra
Obélisque dans les ruines La chute d’Axoum permet aux califats de prendre pied sur à chasser les troupes d’Adal en 1543.d’Axoum
la côte et l’ouest de l’Érythrée et d’islamiser les populatons
présentes. En parallèle, des tribus arabes venues du Soudan L’échec de la réplique otomane
et de la péninsule arabique s’installent dans la région. Dans
les hauts plateaux du centre de l’Érythrée et d’Éthiopie, les L’Empire Otoman est déterminé à reprendre le contrôle de
petts royaumes qui ont survécu restent fdèles à la religion la route des épices. Vaincus sur mer, ils vont ataquer les
chrétenne. Portugais par la terre en s’emparant des bases portugaises
en mer Rouge et dans le Golfe Persique.
Située à la frontère entre ces deux mondes, l’Érythrée En 1557, les troupes d’Özdemir Pasha parviennent jusqu’à la
hérite de cete époque son caractère mult-confessionnel et ville de Massaoua et s’emparent de toute la côte éry thréenne.
mult-ethnique.
10Epuisées et trop éloignées de leur base arrière, les troupes Méhémet Ali meurt en 1849 mais ses successeurs
contotomanes ne parviendront plus à avancer. nueront son œuvre d’expansion vers le sud. Son pett-fls,
Ismaël le Magnifque, intronisé en 1863, décide de conquérir
Le commerce des épices reste donc dans les mains des l’Éthiopie pour contrôler les sources du Nil.
Portugais. Dès lors, il ne subsiste à Massaoua qu’une pette Pour ce faire, il rachète Massaoua et la côte érythréenne
garnison otomane qui se borne à efectuer des raids saison- aux Otomans, heureux de se débarrasser d’une possession
niers dans les hauts plateaux chrétens pour ramener des lointaine et coûteuse. Ismaël se lance ensuite à l’assaut d’une
esclaves et du bétail. Éthiopie prise en étau entre Massaoua et le Soudan.
eÀ partr du XVII siècle, l’essor du commerce transatlantque En 1871, les Égyptens parviennent à conquérir l’est de
porté par la traite négrière marginalise la route des épices l’Érythrée actuelle avec la ville de Keren. Le coup d’arrêt
historique. La côte érythréenne voit sa prospérité millénaire à l’expansion égyptenne est porté en 1876 à Gura où les
décliner et les villes marchandes d’autrefois s’assoupissent. troupes éthiopiennes de l’empereur Yohannes IV écrasent
les Égyptens, fgeant la frontère entre les deux pays.
L’irrupton de l’impérialisme égypten
L’Érythrée sous dominaton égyptenne sort de sa torpeur
eAu XIX siècle, le déclin de l’Empire Otoman aiguise l’appétt grâce aux travaux d’infrastructures et la mise en place d’une
d’hommes ambiteux qui cherchent à se tailler leur propre administraton dédiée à la collecte de l’impôt. L’objectf des
domaine. Né dans l’Albanie otomane en 1769, Méhémet Ali autorités coloniales égyptennes est de faire partciper le
est de la trempe de ces hommes-là. te r ritoire érythréen au fnancement de la ruineuse politque
de conquête de l’Égypte.
La ville de Massoua comporte encore de nombreux Envoyé en 1801 en Égypte pour y rétablir la souveraineté En efet, les fnances d’Ismaël sont au plus bas. Le coût des
bâtments de l’époque otomane
otomane après le retrait de l’armée napoléonienne, guerres successives combiné aux dépenses astronomiques
Méhémet Ali profte de la situaton pour se faire reconnaître engagées pour la constructon du canal de Suez grèvent
comme gouverneur d’Égypte par le Sultan otoman. sérieusement les fnances du royaume. Avec un pays en
défTravailleur infatgable et visionnaire, Méhémet Ali veut cit chronique, Ismaël aura de plus en plus de mal à maintenir
faire de l’Égypte un État moderne et puissant, au service son autorité sur des territoires fraîchement conquis.
de son ambiton personnelle. Il lance un grand programme
de développement des infrastructures et met sur pied une Le canal de Suez redistribue les cartes
armée nombreuse et bien équipée.
Le 17 novembre 1869, le canal de Suez est ofciellement
Cete armée permet à l’Égypte de se lancer à la conquête du inauguré par Ismaël le Magnifque et l’impératrice française
Soudan en 1820 puis de gagner son indépendance vis-à-vis Eugénie. L’œuvre de Ferdinand de Lesseps est une révoluton
des Otomans. En 1839, Méhémet Ali obtent le droit d’ins- pour le commerce internatonal mais redonne également un
taller sa propre dynaste sur le trône égypten.
11intérêt stratégique à une région oubliée des grandes puis- Cet efondrement crée un appel d’air qui ne laisse pas
insenesances depuis le XVII siècle. sible les puissances européennes, alors en plein « grand jeu
» pour se tailler un empire colonial en Afrique et en Asie.
La mer Rouge retrouve une positon stratégique le long
d’une route des Indes moderne qui ne convoie plus d’épices Afn de bloquer l’expansion des Français qui occupent déjà
mais relie le Royaume-Uni au joyau de son Empire : le Rajh Djibout depuis 1883, les Anglais, privés de la carte égy -
des Indes, passé sous tutelle anglaise en 1858. La protecton ptenne, vont favoriser une jeune naton ambiteuse mais
de l’artère jugulaire de l’Empire devient l’obsession des pauvrement dotée jusqu’à présent.
Britanniques qui se rendront maîtres du canal de Suez en
1875 en rachetant les parts d’Ismaël, réduit à vendre ses Une Italie ambiteuse et déterminée
bijoux de famille pour boucler son budget. Déjà présents à
Aden depuis 1839, les Anglais sont maîtres des détroits de L’Italie est alors une naton jeune dont l’unité remonte à
la mer Rouge. À ce ttre, ils exercent un droit de regard sur 1870. Comme en Allemagne, les forces vives italiennes
les puis sances qui voudraient s’établir dans la région. Pour ont été mobilisées pour mener à bien le grand dessein de
éviter une incursion des rivaux français, ils soutennent à l’unifcaton et le pays aborde le début des années 1880 en
grands frais les Égyptens présents en Érythrée depuis 1865. positon de f aiblesse dans le « grand jeu » colonial.
Cependant, l’Égypte est à bout de soufe et c’est du Soudan Frustrée par la France de ses prétentons sur la Tunisie,
que viendra le coup de grâce. Mécontents du joug brutal l’Italie cherche à tout prix à obtenir sa « place au soleil ». La
de l’administraton égyptenne, les peuples soudanais se cause impérialiste est défendue avec passion par un avocat
révol tent en 1881 sous la férule de Muhammad Ahmad et homme politque au caractère volcanique, Francesco
Al- Mahdi qui se proclame Mahdi de l’islam. L’insurrecton Crispi. Président du conseil de 1887 à 1891 puis de 1893
réussit à chasser les forces égyptennes du Soudan et à créer à 1896, Crispi fut le Jules Ferry italien, partsan inlassable
un État théocratque indépendant qui coupe les possessions de l’expansion coloniale comme sésame pour accéder au Francesco Crispi (1819 - 1901),
le père de l’impérialisme italien égy p tennes en Érythrée de la mère patrie. statut de grande puissance. L’opportunité érythréenne est
une occasion en or pour l’Italie qui décide de consacrer des
L’état Mahdiste survivra à la mort de son fondateur en moyens considérables à la conquête.
1885 et restera un facteur de déstabilisaton de toute la
région pendant une décennie. Dans l’intervalle, la situaton La première étape a lieu dans le sud de l’Érythrée avec le
fnancièr e de l’Égypte est devenue intenable ; afn d’éviter la rachat en 1882 de la baie d’Assab par le gouvernement it alien
faillite, elle en est réduite à devenir protectorat britannique à la compagnie génoise Rubatno. Les Italiens s’emparent
en 1882. Pour apurer son passif, l’Égypte est contrainte de ensuite du port de Massaoua en 1885 grâce au souten logis -
renoncer à ses conquêtes : l’Érythrée tenue par les Égyptens tque des Britanniques.
est donc évacuée en 1884.
12Après la conquête de la côte, les Italiens se lancent en 1887 Naissance de la colonie et coup d’arrêt
à l’assaut des hauts plateaux de l’intérieur mais se heur- à l’expansion italienne
tent à l’empereur éthiopien Yohannes IV. Après plusieurs
succès, le corps expéditonnaire italien est bloqué à Dogali Les premières années de la colonie sont marquées par la
par le général Ras Aloula. Frustrés de ce qui devait être une pacifcaton de la région. L’armée italienne doit intervenir
victoire facile sur des « sauvages », les Italiens préparent contre les Mahdistes qui menacent l’ouest de l’Érythrée et
leur revanche en portant leur corps expéditonnaire à 20 000 réprimer les rébellions qui éclatent dès la proclamaton de la
hommes et intriguent pour afaiblir Yohannes IV. dominaton italienne.

Le souverain éthiopien est alors dans une situaton délicate, Dès le départ, Crispi veut faire de l’Érythrée une colonie de
son empire étant menacé de toutes parts. Outre les Italiens, peuplement pour détourner les candidats à l’émigraton
il est confronté aux razzias des Mahdistes et aux ambitons à destnaton des États-Unis ou de la France vers une terre
de Menelik, un noble éthiopien qui convoite ouvertement considérée comme italienne. Les autorités confsquent la
le trône impérial. Pour prendre le pouvoir, ce dernier décide majeure parte des terres arables aux populatons locales
de se tourner vers les Italiens. Ceux-ci s’empressent de le pour les réserver aux colons.
reconnaître comme empereur légitme, espérant en faire
leur marionnete pour afaiblir l’Éthiopie. Cete politque de spoliaton déclenche une rébellion
immédiate dans le centre de l’Érythrée. Sous le
commandeLa mort au combat de Yohannes IV en mars 1889 contre les ment de Bahta Hagos, un ancien auxiliaire (ascari) de l’armée
Mahdistes permet à Menelik d’accéder au trône sous le nom italienne, 1 600 paysans et soldats se dressent pour chasser
de Menelik II. En reconnaissance de leur souten, les Italiens les Italiens de la colonie et s’emparent de la ville de Segeneit
se voient accorder la souveraineté sur l’Érythrée par le traité le 15 décembre 1894. Leur succès est de courte durée car
de Wouchalé signé le 2 mai 1889. Cependant, l’interprétaton l’armée italienne intervient rapidement et écrase les rebelles.
de ce traité est sujete à controverse. La traducton italienne Bahta Hagos est tué au combat et sa dépouille est jetée dans Menelik II, empereur d’Éthiopie
fait de l’Éthiopie un protectorat italien alors que la version une fosse commune. Cete rébellion sans espoir le fait néan- de 1889 à 1913
éthiopienne est bien plus vague, Menelik II n’entendant moins rentrer au panthéon du natonalisme érythréen.
pas devenir le jouet des Italiens. Ce désaccord fondamental
porte en germe la reprise des hostlités. Ce soulèvement est d’autant plus préoccupant pour les
Italiens que la guerre reprend avec l’Éthiopie. En 1893, une fois
En dépit de ces malentendus, l’Italie tent enfn sa première son pouvoir assuré, Menelik II s’empresse de dénoncer
l’enerconquête coloniale et le 1 janvier 1890, le roi Umberto combrant traité de Wouchalé. Ce geste consttue un casus
erI proclame l’Érythrée colonie italienne. L’Érythrée est la belli pour les Italiens qui se décident à en fnir avec ce
soucolonia primogenat a, la première colonie, et à ce ttre, verain peu docile. Les hostlités démarrent en 1895 mais les
elle occupera une place spéciale dans l’imaginaire colonial Italiens sous-estment gravement leur adversaire. Souverain
italien. éclairé, Menelik II a lancé un programme de modernisaton
13de son pays et a consttué une armée puissante. Il est ainsi où il est possible, elles s’appuient sur les potentats locaux
capable d’aligner 80 000 hommes équipés de fusils et d’artl- pour maintenir l’ordre et lever les impôts.
lerie alors que le corps expéditonnaire italien sous les ordres L’administraton prend soin de respecter les coutumes et
du général Oreste Barateri ne compte que 18 000 hommes. les croyances des diférents groupes ethniques, qu’ils soient
chrétens orthodoxes ou musulmans. L’objectf des Italiens
Au vu de ce déséquilibre, l’avance italienne est prudente est de créer les conditons pour voir émerger une classe
et Barateri cherche à user la vaste armée éthiopienne. Le marchande prospère et pouvoir recruter sans difculté des
gouvernement Crispi, mécontent de ces maigres résultats, ascaris pour la conquête et la pacifcaton des autres c olonies
décide de forcer la main au général Barateri et d’engager italiennes de Libye et de Somalie.
l’armée dans une bataille décisive autour de la ville d’Adoua.
Cete bataille mal préparée tourne au désastre pour les Ita- Les autorités encouragent la créaton d’un système de
planerliens qui subissent une défaite écrasante le 1 mars 1896. tatons, principalement dans les plaines côtères.
ParallèleLa bataille d’Adoua est la première défaite d’une puissance ment, la colonie se dote d’un réseau router et ferroviaire de
européenne face à une armée africaine. Cete humiliaton qualité pour faciliter les échanges. C’est également à cete
marque au fer rouge l’orgueil de la jeune naton italienne. époque qu’Asmara devient la capitale lorsque le gouverneur
Des émeutes éclatent alors dans les grandes villes de la Martni choisit de quiter la fournaise de Massaoua pour le
péninsule pour réclamer la tête des coupables. Après avoir climat plus clément des hauts plateaux.
sacrifé en vain le général Barateri, c’est fnalement un Crispi
discrédité qui doit démissionner le 10 mars 1896. À la fn de cete période, la colonie est pacifée et la prospérité
s’installe mais le rêve d’une grande colonie de peuplement a
Menelik, conscient de la fragilité de son pays resté largement vécu. Seuls 4 700 Italiens, principalement des fonctonnaires,
féodal, préfère conclure une paix défnitve avec les Italiens. sont présents dans la colonie en 1931. Cependant, le désir
Le traité d’Addis-Abeba signé le 23 octobre 1896 consacre ardent du régime mussolinien de laver l’afront d’Adoua va
Le général Oreste Barateri
l’indépendance de l’Éthiopie mais reconnaît la souveraineté bouleverser le destn de l’Érythrée.
italienne sur l’Érythrée. C’est la fn du premier acte entre
Éthiopiens et Italiens. Le nouvel Empire Romain
Consolidaton de l’emprise italienne en Érythrée Si l’avènement du fascisme en 1922 n’a eu que peu d’impact
en Érythrée, la situaton change radicalement à partr de
La disgrâce de Crispi met fn à la politque de spoliaton qui 1932. Mussolini décide de faire de la corne de l’Afrique le
avait cours depuis 1890. Sous l’impulsion du gouverneur centre de l’expansion italienne.
Martni (1897 – 1907), commence une phase de consolidaton La raison est double : Mussolini souhaite venger dans le sang
qui durera jusqu’en 1932. la défaite d’Adoua et créer un ensemble territorial d’un seul
Les autorités italiennes adoptent une approche plus souple tenant : l’Afrique Orientale Italienne (AOI), réunissant
l’Éthiet plus respectueuse des structures sociales en place. Partout opie et les colonies italiennes de Somalie et d’Érythrée. Dans
14la vision mussolinienne, l’AOI sera le nouvel empire Romain, long de cete campagne, les Ascaris érythréens seront en
où le génie italien triomphant pourra exprimer la supériorité première ligne et subiront des pertes importantes.
du modèle fasciste.
Le 2 mai 1936, l’empereur Hailé Sélassié prend la route de
erPour faire aboutr son projet, Mussolini ne regarde pas à la l’exil tandis que les Italiens occupent Addis-Abeba. Le 1 juin
dépense. Entre 1932 et 1940, l’Italie va consentr à un efort 1936, Mussolini peut enfn annoncer la créaton de l’Afrique
considérable en hommes et en matériel. L’Érythrée devient Orientale Italienne. La défaite d’Adoua a été efacée dans le
la base arrière de l’agression fasciste, une campagne militaire sang, au prix de milliards de lires et d’une guerre cruelle.
Autorail type Litorina à la gare d’Asmara
qui promet d’être massive et sans pité. L’afux de colons et dans les années 1930
d’investssements entraîne un développement économique Au sein de l’AOI, l’Érythrée est choisie pour devenir une
accéléré avec la constructon d’infrastructures supplémen- puissance industrielle. Les investssements massifs de la
taires : réseau téléphonique, routes asphaltées... Des villes métropole contnuent après 1936 pour créer un tssu
induscomme Asmara ou Dekemhare sont repensées selon des triel dense, en s’appuyant sur l’arrivée contnuelle de colons
schémas directeurs d’urbanisaton qui utlisent les concepts italiens. Leur nombre passe de 4 700 en 1935 à 65 000 en
les plus modernes de planifcaton. C’est à cete époque que 1939.
les architectes italiens transforment Asmara en pette Rome
africaine, vitrine du modernisme italien. À cete date, l’Érythrée est l’un des pays les plus modernes du
contnent : le taux d’urbanisaton est de 20% et 2 000 usines
Dans le nouvel empire Romain, les Érythréens n’ont qu’un produisent des biens allant des pâtes aux paires de
chausrôle subalterne à jouer et doivent se contenter d’être soldats sures, en passant par les cigaretes. Cependant, l’entrée de
ou ouvriers. À partr de 1932, un apartheid strict est mis l’Italie dans la seconde guerre mondiale va ruiner ce rêve de
en place pour séparer physiquement les Italiens des « sau - grandeur.
vages » : créaton de quarters indigènes, ségrégaton dans
les transports en commun ou les restaurants. Parallèlement, La fn du rêve impérial
les Érythréens se voient refuser l’enseignement au-delà du
c ycle élémentaire pour éviter la formaton d’élites capables En juin 1940, l’entrée de l’Italie dans la deuxième guerre
de développer une revendicaton natonaliste. mondiale entraîne le début des hostlités avec les
Britanniques en Afrique Orientale. Les troupes italiennes sous
En octobre 1935, Mussolini déclare la guerre à l’Éthiopie de le commandement du vice-roi Amédée de Savoie-Aoste
l’empereur Hailé Sélassié. 600 000 hommes équipés d’ avions proft ent de l’impréparaton britannique pour s’emparer
et de tanks vont afronter l’armée éthiopienne restée au de pettes ville-frontères au Soudan et au Kenya. Mais ces
temps de Menelik II. Malgré une résistance acharnée, les succès sont sans lendemain. Coupés de la métropole et sans
Éthiopiens succombent face aux Italiens qui n’hésiteront espoir de ravitaillement, les Italiens sont contraints de
paspas à bombarder les civils et à employer des gaz de combat, ser rapidement à la défensive. La défaite des Italiens à Keren Ces autorails sont toujours en fonctonnement
plus de 80 ans aprèspourtant prohibés par la conventon de Genève. Tout au le 6 mars 1941 fait sauter le verrou qui protégeait l’Érythrée
15

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Histoire de l'Inde

de presses-universitaires-de-france

L'Empire britannique

de presses-universitaires-de-france