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Asphyxiante Santé

De
253 pages
C'est au nom de la santé, de la sécurité, de la norme que toute une part de notre liberté s'élide aujourd'hui sous le coup de théories comportementalistes et d'une psychologie qui prétend éradiquer tout forme de déviance. L'Art brut, les créations issues de la psychopathologie nous invitent à reconsidérer la nature de la santé et de la pathologie.
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Asphyxiante Santé
Réévaluations esthétiques de la maladie

PHILIPPE GODIN

Asphyxiante Santé
Réévaluations esthétiques de la maladie

L'HARMATTAN

@ L'HARMATIAN, 2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005
Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@Wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07714-0 ~:9782296077140

À Aline

Introduction
« Il Y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que n'en rêve ta philosophie. » Shakespeare, Hamlet

Les notions vagues de productivité, de performance dans le travail, le partage de ce qui est sain et morbide, de ce qui est jugé positif ou négatif, licite et illicite, sociable et insociable et bien entendu l'opposition du normal et du pathologique, continuent de travailler la subjectivité de ce début de siècle. Nous proposons de repérer quels rôles les artistes peuvent jouer dans la « perception» de ces questions. Car, ce qui asphyxie notre capacité de vivre et de créer aujourd'hui, ce n'est peut-être pas la culture, (<< culture» comprise, comme le pensait Jean Dubuffet, en terme d'académisme et de système formel ÏIlhibant trop souvent les velléités créatrices de tout artiste) mais un modèle normatif tournant autour de ces questions de santé et de maladie!. Tout cela reste à repérer et à conceptualiser tant ces notions restent indéterminées. C'est ce que commencèrent en leur temps des penseurs comme Foucault ou Canguilhem. Il semble important de dépasser un certain modèle culturel, simplificateur dans ce domaine des valeurs tournant autour des thèmes de la santé et de la maladie. Il conviendra, dans un premier temps, de dénoncer certains préjugés encore tenaces sur la santé et la maladie, (puisque celle-ci
I Celui que Gombrowicz, par exemple, repérait déjà dans ses conseils aux jeunes écrivains polonais: «Soyez également délicats, narcissiques, hypersensibles, égocentriques et égoïstes. Et puis - attrapez aussi quelques maladies chroniques.

En outre

-

soyez fantaisistes, irresponsables, ne craignez pas la bêtise et la

bouffonnerie. Sachez que la crasse, la maladie, le péché, l'anarchie sont vos aliments. Et si mon conseil vous paraît par trop paradoxal ou peut-être malsain, consultez n'importe quelle biographie d'artiste. L'art n'est pas l'œuvre de charmeurs polis sous tous les rapports, c'est l'affaire d 'hommes dramatiques. ii Réponse à l'enquête du mensuel Zycie Akademickie sur la jeunesse polonaise en exil (Londres), 1954, W2/3 (47/48).

9

est encore pensée trop souvent comme son contraire, dans la lignée des oppositions naïves, de la souffrance et du plaisir\ de la joie et du malheur, etc.), dont Nietzsche fut l'un des premiers à suspecter l'origine morale. Préjugés qui sont tout autant le fait d'une perception doxique et souvent réactionnaire, que d'une certaine approche scientifique et médicale de la santé. Par exemple, en ce qui concerne notre rapport à la maladie, si l'attention aux handicaps se généralise3, l'accueil de la vulnérabilité à certaines maladies suscite plus souvent des messes médiatiques sur fond d'un humanisme de pacotille plutôt qu'une véritable réflexion sur tout ce qui relève de la souffrance, du déficit ou de la pathologie en général. Dans une époque où l'hédonisme est de bon ton (en esthétique, en morale, etc.), la souffrance devient le principal critère pour évaluer certaines maladies. Si le traitement de la souffrance est une revendication légitime, elle ne doit pas se faire au détriment d'une autre approche vitaliste de la maladie, celle ouverte par des penseurs comme Nietzsche, Deleuze ou Canguilhem. Il y a déjà vingt ans, René Scherer et Guy Hocquenghem constataient, dans L'âme atomique: «L'injonction à la bonne santé sent l'agonie. Cette gravité du raisonnable, ce poids du réalisme qui aplatit tout relief, sont devenus les traits dominateurs de la modernité »4. Bien plus, ce que le philosophe Martin Heidegger formulait dans sa célèbre analyse du on et le dévalement dans le souci d'être dans la moyenne. Ce désir de se fondre dans
2

Déjà un fragmentd'Héraclite (22 BIll,

D.K) souligne cette pénétrationde la

maladie et de la santé: « C'est la maladie qui fait la santé bonne, comme la faim la satiété, lafatigue le repos. » Et Platon ouvre le Phédon par une mise à distance ironique de cette apparente contradiction. Socrate condamné à mort, en se frottant sa jambe enchaînée, constate que le plaisir sensible est indissociable de la douleur: « [...] dans majambe, à cause de la chaîne, il y avait le douloureux et, à présent, c'est l'agréable qui semble venir à suite. » Cette indissolubilité du plaisir et de la souffiance est comparée à un être bicéphale: «le dieu, voulant faire cesser cette guerre entre eux et ne pouvant y parvenir, attacha leur deux têtes pour enfaire un seul morceau. » Seuls les plaisirs de l' « intellect» échapperaient à ce mélange impur. Platon, Phédon, (60 c) Ed. GF Flammarion, 1991, p.205. 3 Sous l'impulsion notamment des travaux et des initiatives de Julia Kristeva sur l'accueil du handicap. Kristeva, Julia, Lettre au président de la République sur les citoyens en situation de handicap, Ed. Fayard, 2003. 4 Guy Hocquenghem, René Schérer, L'âme atomique, Ed. Albin Michel, 1986, p. 14. 10

l'anonymat de la masse, transparaît plus que jamais aujourd'hui dans le désir de paraître sain, compétitif, normal. « Cet être-dans-la-moyenne, à l'intérieur duquel est tout tracé d'avance jusqu'où il est possible et permis de se risquer, surveille toute exception tendant à se faire jour. Toute primauté est sourdement ravalée. Tout ce qui est original est terni du jour au lendemain comme archi-connu. Tout ce qui a été enlevé de haute lutte passe dans n'importe quelle main. Tout secret perd sa force. Le souci d'être-dans-la-moyenne révèle une autre tendance essentielle au Dasein que nous appelons le nivellement de toutes les possibilités d'être. [.oo] Chacun est l'autre, aucun n'est luimême. Le on avec lequel la question de savoir qui est le Dasein quotidien trouve sa réponse, c'est le personne à qui tout Dasein, à peine s'est-il mêlé aux autres s'est chaque fois déjà livré. »5 Plus que jamais, le modèle de la santé est devenu aliénant et annule en chacun toute émergence d'étrangeté. Chacun traque en soi-même la moindre trace de phobie, de fantaisie ou de déviance. Le travail et la vie sociale deviennent des lieux où l'on doit être adapté en laissant au seul cabinet du psychanalyste l'espace dans lequel nos « folies intimes» peuvent s'exprimer. Pour sa part, Evelyne Grossman6 souligne l'apparent consensus de nos sociétés démocratiques autour de la construction des identités, de la consolidation des images de soi. La figure y est en effet gratifiée de tous les éloges: sous couvert de renforcer un narcissisme individuel qualifié pour l'occasion de bon narcissisme, elle est supposée préserver cette fameuse estime de soi (self

5 Martin Heidegger, Etre et temps, & 27, Ed. Gallimard, p. 169-170. Même si le philosophe n'évoque pas explicitement le souci de la santé, ce que nous tentons de décrire peut très bien participer de cette «dictature» du on qui s'empare du « Oasein» (c'est-à dire, en simplifiant, de « l'existence» humaine) dont il parle quelques lignes auparavant: Il C'est ainsi, sans attirer l'attention, que le on étend imperceptiblement la dictature qui porte sa marque. Nous nous réjouissons et

nous nous amusons comme on se réjouit;

nous

lisons, voyons et jugeons en

matière de littérature et d'art comme on voit et juge; mais nous nous retirons aussi de la grande masse comme on s'en retire; nous trouvons révoltant ce que l'on trouve révoltant. Le on qui n'est rien de déterminé et que tous sont, encore que pas à titre de somme, prescrit le genre d'être à la quotidienneté. ii 6 Evelyne Grossman, La défiguration, Artaud, Beckett, Michaux, Ed. de Minuit, 2004.

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esteem, comme disent les manuels de psychologie sociale à l'usage des entreprises) indispensable à qui veut affronter l'âpreté de la compétition dans des sociétés vouées au culte de la performance individuelle (Qu/est-ce qu/une vie réussie? demandait récemment un ministre philosophe\ Mais l'auteur souligne la contrepartie aliénante de cette tendance identitaire, qui pétrifie les sujets dans des formes closes et rigides. Dans ce monde dominé de plus en plus par le souci de la maîtrise, du sécuritaire et de la santé, il est de plus en plus difficile d'exprimer une position libre, critique mais aussi humoristique et « spirituelle », qui ne coïncide pas avec le désir d'adaptation à cette société soucieuse des seuls impératifs de l'efficacité technique. Tout cela est bien connu et fut thématisé de Nietzsche à Marcuse. Toutefois la question semble s'être aggravée depuis des événements comme ceux du Il septembre, par exemple. C'est entre autre le rôle des artistes et de ceux qui croient encore aux vertus du pouvoir de l'écriture et de l'expression artistique, de préserver ces modes de subjectivité, que Marcuse nommait naguère le grand refus. Il semble pourtant, que la sauvegarde de ces subjectivités artistiques et politiques, ne puisse faire l'économie d'une confrontation avec ces valeurs s'articulant autour des thèmes de la santé et de la maladie. Il est dommage en effet que les seules figures du négatif ou d'opposition à notre société, aient pris pour formes les plus apparentes: les actions terroristes, les subjectivités du drogué ou du délinquant, les inappétences de la dépression, les déviances sexuelles, ou plus mondainement le cynisme postmodeme d'un écrivain comme Houellebecq. Julia Kristeva remarque aussi que le retrait des idéologies, l'impossibilité de s'investir dans un engagement politique militant, par exemple, contribue fortement à une tendance au repli du sujet sur des formes de subjectivité "dépressive". Il y a peut être d'autres manières de s'opposer à ce monde dominé par le positivisme et de l'ouvrir à d'autres modes de subjectivation, que le repli sur ces formes archaïques d'expression.
7

Luc Ferry, Qu'est-ce qu'une vie réussie?

Ed. Grasset, 2002.

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Où trouver aujourd'hui, dans cette société crispée sur le devoir d'être sain, positif, compétitif, médiatique, un peu de cet espace de liberté, d'irresponsabilité, de jeu (d'espace transitionnel dont parlait Winnicott 7) Comment préserver encore, dans cette époque consensuelle et si peu critique, cet « écart» ou cette mise entre parenthèses de tous les existants ; cette épochè (suspension) stoïcienne dont Sartre attribuait encore à Descartes la gloire d'avoir fait de la liberté cette puissance de douter et de toujours pouvoir refuser ce qui se présente à notre esprit 7 Existe-t-il encore dans ce temps de l'extimité 8 affichée et promue, que ce soit dans les reality shows et dans ce devoir incessant de communiquer, (où la solitude même, se fait plus luxueuse et devient techniquement impossible) une possibilité de cultiver cette part d'intimité profane, cette «chambre de l'esprit» dans laquelle Montaigne allait puiser cette liberté d'esprit, qui traverse ses Essais et dont il faisait la condition de l'indépendance 7 Ne serait-ce pas toujours cette recherche d'une «tanière de l'esprit », d'une «chambre de l'âme », que nous retrouvons sous des formes plus «schizo », dans les œuvres de Beckett, de Kafka ou du poète Henri Michaux: le Dépeupleur, le Terrier, la Vie dans les plis... 7 Créer des poches de résistance qui ne se confondent pas avec le repli du dépressif, ce fut l'une des fonctions que Deleuze ou Marcuse croyaient trouver dans certaines créations artistiques. On comprend mieux pourquoi c'est paradoxalement dans les productions brouillonnes de certains « aliénés », que l'on perçoit un peu de cet esprit libre et créatif dont Dubuffet se faisait le défenseur. Ce que l'on retrouve en effet chez ces auteurs d'art brut,
8 Dans son essai, L'intimité surexposée (Ramsay 2002), le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron, propose ce néologisme pour caractériser cette tendance du sujet à extérioriser son intimité, avec l'avènement notamment de la télé-réalité, des sites personnels avec webcams et, plus récemment, des blogs autant de tribunes où J'individu se met en scène et dévoile, voire exhibe certains aspects de sa vie intime. «Je propose d'appeler « extimité » le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique. Cette tendance est longtemps passée inaperçue bien qu'elle soit essentielle à l'être humain. Elle consiste dans le désir de communiquer à propos de son monde intérieur.»

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c'est cette mise à l'écart de la communauté humaine par l'internement, la prison, l'asile de vieux, la maladie.9 Nous proposons de repérer quelques manifestations dans les arts de cet esprit de résistance, qui tente de s'opposer à ce « lissage» des subjectivités, sous l'effet du nouvel état thérapeutique qui s'annonce et bientôt sous les formes nouvelles de contrôle, que sont le comportementalisme et l'éradication génétique des futurs « pervers» ! L'art brut et des tendances notoires de l'art moderne n'ont cessé de questionner le partage de ce qui est jugé «sain» et « pathologique ». Nous tenterons de montrer la complexité de cet entrelacs entre santé et maladie qui traverse certaines œuvres notoires de la modernité. De ce point de vue, l'art psychopathologique et l'art brut rejoignent alors certaines formes de l'art contemporain qui ne cessent d'interroger ces normes de la santé ou de la performance. Aux injonctions de santé, de vitesse, de communication, d'efficacité, de profit, de beauté qui assaillent quotidiennement l'individu, les clowns tristes et avachis de Ugo Rondinone, comme le randonneur écœuré et vomissant de Tony Matelli semblent répondre ironiquement par la position dépressive. La dépression devient aujourd'hui, dans la représentation artistique, une maladie de la résistance à ce modèle normatif dominant les
Déjà Socrate use de ce temps libre paradoxalement offert par son emprisonnement pour faire l'éloge d'une vie libérée des soucis du corps et de la vie sociale. Platon oppose le temps libre, skholé, à l'affairement de l'existence soumise aux exigences du corps et de ses désirs de richesse et d'honneur. Platon, Phédon, (66 d) Ed. GF Flammarion, 1991, p. 217. En revanche Platon ne pense jamais la maladie comme une possibilité de libérer du temps pour la pensée. La maladie alourdit l'âme et est perçue comme un obstacle à l'exercice de la pensée, provenant du corps. Ce manque de temps pour la philosophie (askholta), (comme trait caractéristique de la quotidienneté) sera repris par Heidegger comme thème de l' « historialité impropre» du Dasein : « Le Dasein quotidien est dispersé dans la variété de tout ce qui "se passe" à longueur dejournée ». Etre et temps, p. 454. Mais contrairement à Montaigne ou Dubuffet, par exemple, qui pensent le « temps libre» comme l'occasion où le sujet peut se déprendre de soi, se « disperser» et donner libre cours à ses fantaisies, Heidegger entend plutôt la possibilité d'un temps de la pensée comme un effort du sujet pour revenir à lui-même et "se reprendre", en s'arrachant « à la dispersion et au décousu» de l'affairement quotidien.
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interprétations de la santé, comme le furent l'hystérie ou la paranoïa pour les surréalistes en réponse à une santé rigide et aliénante. Dès le XIXe siècle, l'art rencontre la figure de la « maladie» et de la perversité, pas seulement parce que Baudelaire publie quelques poèmes sur les lesbiennes dans les Fleurs du mal, mais dans la mesure où l'artiste devient celui qui retourne les formes de visibilité par lesquelles une société peut se voir. La perversité sublime de l'artlO, c'est de pervertir d'une part, la bonne conscience de la bourgeoisie, en refusant l'apparence d'ordre qu'elle prétend apporter sous un vernis de scientisme et de laïcité satisfaite; mais c'est aussi de révéler ce «fond obscur» qui sommeille sous la surface policée de la vie sociale. Bergson expliquera dans le Rire, cette capacité de l'art à démasquer « sous la vie tranquille, bourgeoise, que la société et la raison nous ont composée, (le dramaturge), va remuer en nous quelque chose qui heureusement n'éclate pas, mais dont il nous fait sentir la tension intérieurell. » Face à une société de plus en plus normalisatrice, des artistes comme Baudelaire, Vigny, Courbet, Stendhal ou Flaubert font ressortir cette part maudite et individuelle capable de résister à ce phénomène de massification démocratique, en créant des personnages injugeables, pervers et parfois sublimes. Julien Sorel,
Emma Bovary

- en

s'affrontant

à la« tyrannie

de l'opinion...

aussi

bête dans les petites villes de France qu'aux Etats-Unis d'Amérique12 », mais surtout aux formes de discours de vérité (scientiste, médical, psychiatrique..) qui envahissent le champ social au XIX e - sont à la fois des victimes et des révélateurs de cette société qui précisément empêche l'éclosion de ces individualités exemplaires que sont les artistes. Et aujourd'hui, sans revivre la triste époque d'une Allemagne nazie, dénonçant l'avant-garde artistique dans la célèbre exposition de l'art dégénéré, on assiste à une suspicion fréquente de l'art moderne et contemporain, à partir de critères plus proches d'un
10 Sur cette question de la perversité sublime de l'art, voir le récent essai d'Elisabeth Roudinesco, La part obscure de nous-mêmes, une histoire des pervers, Ed. Albin Michel, 2007. Il Bergson, Le Rire, Ed. Puf, p. 122 -123. 12Stendhal, Le Rouge et le noir, chapitre I.

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vocabulaire clinique que d'une évaluation esthétique des œuvres. Or, nous nous proposons de renverser cette perspective, en montrant non seulement qu'un grand nombre de créations de la modernité qui ne répondent, certes pas, aux critères de la vraisemblance et du plaisir esthétique classique, opèrent toutefois un réel pouvoir curatif et permettent de réévaluer esthétiquement un grand nombre de maladies perçues trop souvent en termes de déficit et de handicap: comme la psychose, la personnalité « borderline» ou la dépression. On pourra alors parler d'un caractère processuel13 de ce type d'art et de certaines maladies propices à la création. Deleuze opposait l'anomal à l'anormal pour distinguer notamment certaines maladies véritablement invalidantes pour le processus créatif, des «petites maladies» qui fissurent l'organisation « sociale» du corps et accompagnent une vie intense et créatrice.14
La notion de «processualité » se rattache à un courant vitaliste qui se retrouve sous des formes diverses aussi bien, chez Nietzsche, Canguilhem ou Deleuze. Contre une certaine idée majoritaire de la santé, figée et fermée à toutes formes d'intensités « artistes », Nietzsche oppose l'image de « la grande santé» : « Cette sorte de santé que non seulement on possède, mais que l'on acquiert et que l'on doit encore acquérir sans cesse, parce qu'on l'abandonne à nouveau, qu'on ne cesse pas de l'abandonner à nouveau, qu'il faut l'abandonner... « (Le gai savoir, & 382). Canguilhem, dans son essai, Le normal et le pathologique, désigne par « normativité », cette capacité de mettre en question les normes habituelles, de leur faire subir des crises. La santé est donc la capacité de changer d'ordre normatif. (cf. chapitre IV notamment). Enfin, Deleuze reprendra cette conception en l'appliquant aux domaines de l'art et des pratiques sociales, avec le concept de devenir. La vie intense, la grande santé, est pensée en termes devenirs. Et les devenirs eux-mêmes sont le contenu propre du désir. Désirer c'est passer par des devenirs: devenirs-enfant, devenir animaux, devenir-femme, devenir-intense, devenir-moléculaire, devenir-imperceptible...A chaque fois, contre un certain platonisme, il s'agit de contourner les pièges de la Santé majoritaire qui conçoit la « santé» en terme de conformité à un modèle ou à un ordre préexistant. «Devenir, ce n'est jamais imiter, ni faire comme, ni se conformer à un modèle, fût-il de justice ou de vérité. » (Dialogue, avec Claire Parnet, Ed. Flammarion, 1977, p.8). L'art moderne, pour sa part, a contribué à développer cette dimension processuelle de la création: les formules de Dick Higgins sur l' «art as process», celle de work in progress avec John Cage et le caractère « inachevé» et éphémère des œuvres de la performance ou certaines créations d'art brut sont autant de manifestations de cette tendance. 14 «Marcel Proust m'avait appris que "la magnifique et lamentable famille des nerveux est le sel de la terre ". J'ai, sans le savoir, fait partie de cette famille... », 16
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Alors que la transgression des règles conduit souvent à la déviance, à l'anormalité, au handicap, et place le sujet dans une exclusion rigide qui laisse rarement place à la santé et à l'art; l'anomalité au contraire peut très bien s'insérer au sein du régime dominant de la santé, en déplaçant ses normes, en « déterritorialisant » ses limites et ses seuils. «A-normal, adjectif latin substantif, qualifie ce qui n'a pas de règle ou ce qui contredit la règle, tandis que « an-omalie », substantif grec qui a perdu son adjectif, désigne l'inégal, le rugueux, l'aspérité, le pointe de déterritorialisation (..) l'anomal est une position ou un ensemble de positions par rapport à une multipliciti5. » Nous ne voulons donc pas, par réaction à un certain modèle majoritaire de la santé, fétichiser la maladie ou la folie, mais procéder à une réévaluation esthétique de certaines pathologies, et montrer qu'elles sont parfois des complexes de potentialités anthropologiques qui ne sont pas le simple négatif de la santé. La maladie, comme l'a montré Georges Canguilhem, ne doit pas perdre son étrangeté et devenir la figure un peu grossie du normal ou de l'habituel (comme la mentalité enfantine n'est pas qu'une ébauche informe de la mentalité adulte, mais une mentalité autre). De même qu'une bonne éducation ne doit pas supprimer ou « corriger» l'enfance en l'homme, une bonne médecine ne devrait pas toujours chercher à éradiquer les symptômes pathologiques.

pouvait écrire Yves Saint Laurent dans sa lettre d'adieu. Celui dont Pierre Berger disait qu'il était né « avec une dépression nerveuse» et qu'il n'avait pas « le talent de la vie» fit pourtant de la haute couture un art. (Cf., Libération du 8 janvier 2002 et du mardi 3 juin 2008.) 15Gilles Deleuze, Mille Plateaux, p.298. Deleuze reprend et déplace la distinction faite par Canguilhem entre les concepts d'anormalité et d'anomalité, (dans le chapitre 2 de la deuxième partie de son étude, Le normal et le pathologique, Ed. Puf, p.76), en soumettant les concepts eux-mêmes à un véritable devenir « philosophique» !

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Ainsi, le psychiatre Léo Navratil16 refusait de soumettre La Maison des artistes de l'hôpital psychiatrique de Gugging, à la logique des autres institutions psychiatriques où « règne le principe de normalisation, associé à des notions de guérison, de resocialisation et de réinsertion/réadaptation. Dans «La Maison des artistes », affirme-t-il, « les efforts créatifs des patients-artistes se développent précisément grâce à leur écart de la norme, se nourrissent de ces troubles psychologiques même que la psychiatrie tente d'ordinaire d'éliminer. A la Maison des artistes, l'hôpital ne prépare pas les patients à réintégrer le rôle qui avait été précédemment le leur dans la société, mais leur offre au contraire une nouvelle identité sociale.» Contrairement à une conception souvent simpliste et normative de l'art-thérapie, l'art ne guérit pas de la maladie mentale, mais au contraire l'art se « nourrit» souvent des troubles psychotiques.
« Comment vivre sans inconnu devant soi? » René CharI?

Si nous pouvons mesurer le degré de démocratie d'une société à la tolérance qu'elle accorde vis à vis de ses penseurs et artistes, et aux formes de pensées insolites qu'ils inventent, la perception « esthétique» de la maladie et de la folie dans l'art, devient alors symptomatique paradoxalement de l'état de santé de cette société. Et, on ne peut pas dire que notre début de siècle soit rassurant, tant les attaques contre la modernité, l'avant-garde, et les appels au retour à l'ordre et à la tradition, semblent symptomatiques d'un certain état d'esprit réactionnaire. Ainsi, la haine affichée et arrogante contre ce que fut l'esprit de mai 68, est un thème constant

16 Leo Navratil, médecin psychiatre, écrit en 1965 « Schizophrénie et art» (Ed.Put). 11fonde -dans la mouvance de l'anti-psychiatrie- en 1981 la "Maison des artistes" dans le complexe psychiatrique de Klostemeuburg où il travaille. Gugging (près de Vienne en Autriche) est un lieu à part, où les patients sont considérés comme de futurs potentiels artistes et non comme des déracinés à réinsérer dans la société. De fait, quelques-uns des "pensionnaires" de Gugging font désormais partis des grandes collections d'art brut: c'est le cas de Max, d'August Walla ou de Johann Hauser. 17René Char, Fureur et mystère, Ed. Pléiade, p.247. 18

de nombreux essayistes et écrivains de ce début de siècle (Philippe Muray, Benoît Duteurtre, Jean-Claude Guillebaud, Dominique Noguez, Michel Houellebecq, Marc-Edouard Nabe, Luc Ferry, pour ne citer que les plus connus!). Le recours constant au vieux thème spenglerien de la décadence, (<< C'était mieux avant! ») marié à celui, ouvertement réactionnaire de la fin de l'Histoire, et plus généralement une haine de la modernité en soi (esthétique, technique), jusque dans ses aspects les plus anodins, semblent unir ces penseurs qui ne savent qu'écrire "contre".18 Comme Benoît Duteurtre qui fait du combat contre l'art contemporain son cheval de bataille, ne s'autorisant pas seulement à dénoncer l'hégémonie boulézienne sur la musique contemporaine, mais poussant sa logique de liquidation jusqu'à déclarer, dans la foulée, préférer la Traversée de Paris du sinistre Claude Autan-Lara à tout le cinéma issu de la Nouvelle Vague, et se livrer à une ahurissante réhabilitation de l'opérette. Ce qui unit cette réaction, c'est l'idée que l'abandon de certains repères normatifs (en art ou en politique), qui tournent autour de la figure du père, de la tradition, de la conformité à certains modèles, se paye d'une nécessaire émergence de monstruosités, de folies, de violences, dont on ne pourra pas se défaire sans un retour à l'ordre ancien. La fin d'un ordre familial normatif mis à mal par le libertinage de l'après soixante-huit et la perte des normes dans le domaine esthétique et moral, seraient à l'origine de toutes nos « déviances ». Mais c'est oublier trop vite, que précisément le
risque à payer pour de telles politiques ou esthétiques

- qui

tentent

de s'ouvrir à l'étranger sans lequel, il ne saurait apparaître de

18 Pour tous ces « penseurs », tout le mal viendrait de mai 68. Guy Scarpetta dans un article d'Art Press, de l'été 99 rappelait déjà l'histoire de ce triste mouvement de réaction: « Le roman de Houellebecq, de fait, est loin d'être isolé, et il est fort probable que son succès procède en grande partie de sa capacité à condenser un ressentiment autrement plus étendu. Il y avait eu auparavant, le pamphlet d'Alain Renault et Luc Ferry, dirigé la pensée 68- prélude à leur promotion au titre de penseurs médiatiques attitrés du conformisme ambiant. Il y a eu aussi, voici plus d'un an, le livre de Jean-Claude Guillebaud, La Tvrannie du vlaisir, instruisant le procès de cette "négation de tout interdit" qui caractérisait, selon lui, mai 68 - et dont la pensée de Wilhelm Reich lui paraissait l'expression théorique achevée ».

19

nouveautés en art ou ailleurs - c'est d' accefter aussi l'inconnu, la violence et une certaine forme d'aventure !1 Ainsi, comme le rappelait Pierre Boulez, parmi les quelques arguments invoqués pour renier les prétentions de dépasser les cadres de la musique tonale, il y a notamment le manque de respect vis-à-vis d'un ordre naturel des choses, en oubliant que cet ordre est historiquement et géographiquement daté. Boulez se sert d'une critique empirique (semblable à celle dont se servait un philosophe comme John Locke, qui au XVIIIe siècle dénonçait les prétentions du rationalisme à découvrir des principes universels, innés, dans le domaine de l'acquisition des connaissances scientifiques, esthétiques ou morale). En effet, comme le fait remarquer Boulez, il s'agit là d'un argument d'autorité, car « si cet ordre naturel, dont on ne cesse de nous menacer, existait réellement, il se retrouverait dans toutes les civilisations; or ce n'est pas exactement le phénomène que l'on est en mesure de constater! »20 On retrouverait le même genre d'argument, pour justifier dans le domaine de l'écriture, la domination du caractère romain sur l'écriture gothique. Cette fois-ci, l'ordre naturel invoqué, c'est la proportion du corps et celle du visage, elle-même à l'image de l'architecture de l'univers, que les lettres romaines s'efforcent d'imiter. Dans son traité de 1529, l'humaniste Geoffroy Tory défend ainsi l'écriture romaine, sans voir comme le remarque Michel Thévoz, le caractère « idéologique» de ce fondement: « Ce n'est pas la lettre qui ressemble au corps, c'est le corps qui doit ressembler à la lettre et qu'il faut discipliner de manière qu'il se tienne droit comme un i, précisément.»21 C'est bien la peur d'accueillir
19 Sur la fameuse rupture avec « l'héritage}) de Mai 68, proposée par Sarkozy, lors de son grand meeting électoral du printemps 2007, voir l'essai d'Alain Badiou: « De quoi Sarkozy est-il le nom? ii, Ed. Lignes, 2007, p.48 et suivtes. 20 Pierre Boulez, Points de repère, Christian Bourgeois éditeur, Ed. du Seuil, Collection, Musique I Passé I Présent, 1981, p 29. Le système tonal n'a donc rien de naturel! Il n'est pour Boulez qu'une adaptation des lois acoustiques formulées à l'époque de d'Alembert. « La théorie de la tonalité est naturelle autant qu'artificielle: elle montre l'état de l'imagination scientifique au XVIII e siècle. })
21 Michel Thévoz, Détournement d'écriture, Ed. De Minuit, 1989, p.18. L'humanisme est le concept idéologique d'un « bon dressement » des corps et des esprits sur le modèle des caractères romains.

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l' « étranger », l'inconnu, qui bloque ce genre de recherches, tant au niveau de la création esthétique, que dans le domaine juridique ou politique. Et pas plus qu'on ne saurait fonder le droit, sur des normes prétendument naturelles, on ne peut invoquer l'existence d'une ordonnance naturelle dans le domaine esthétique sans exclure, non seulement l'art non occidental, mais les créations antérieures à la période de la Renaissance! De plus, comme le constatait encore Pierre Boulez: « Toute argumentation est nécessairement stérile face aux fétichistes de la tradition, de la nature, du cœur, de la modération, du contact, de la perspective, de l'ordre, de la modération, de l'histoire, de la sensibilité, de l'originalité dans la modération, du « toujours à gauche, mais pas plus loin. »22 De même, en nous inspirant de l'épistémologie de Georges Canguilhem nous montrerons qu'on ne peut pas penser la santé comme le fonctionnement normal et naturel d'un organisme et le pathologique comme son dysfonctionnement. Au contraire, il apparaîtra (comme en art), que les écarts à la norme, sont la manifestation même de la vie, son inventivité et sa capacité à s'adapter aux perturbations du milieu. Canguilhem montre que la santé doit être comprise comme la capacité d'un organisme à prendre des risques, à s'exposer aux mutations du milieu et qu'elle ne saurait se confondre avec le repli frileux de la créature qui se soumet au principe de précaution. L'immobilisme est pour la vie biologique ou artistique, la marque du plus radicalement pathologique.

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Pierre Boulez, Points de repère. Christian Bourgeois éditeur, Ed. du Seuil, Collection, Musique / Passé / Présent, 1981. 21

Chapitre 1 L'art et le rapport aux maladies comme critère d'évaluation de la culture

« Toutes les opinions ne sont pas respectables, ni tolérables. Les opinions intolérantes, qui fondent le rejet d'autrui, son exclusion, sa discrimination, sa ségrégation, son anéantissement, ne sont pas acceptables. Le principe de tolérance illimitée à l'égard des personnes met chacun devant les drames du traitement intolérant de ce qu'elles personnifient d'intolérable >P.

La prise en compte ou le déni de la maladie et de la souffrance peut être un critère d'évaluation même de notre culture. Comme le dit le psychiatre Lucien Bonnafé, la relation entre société et folie a une valeur indicatrice forte de l'échelle des valeurs de cette société.24 Nietzsche distinguait deux grands types d'art: l'art montant qui naît de la surabondance de vie et de l'excès de souffrance, et l'art déclinant engendré par la faiblesse et la déficience, par le manque. La distinction capitale serait par conséquent: l'art qui aime la vie, malgré son horreur et sa souffrance, et qui fait de son abondance et de sa dépense joyeuse la matière même de l'œuvre, et l'art qui hait la vie et son excès, qui l'évite dans ses formes ternes et affaiblissantes. Nous pouvons mesurer la valeur d'une civilisation et sa morale dans l'attitude qu'elle a eu vis à vis de la souffrance et de la
23Lucien Bonnafé, repris dans la revue Chimères N° 14, p165. 24 « ...à l'encontre de tous les préjugés scientistes, quand les aliénistes parlent des aliénés et les décrivent, leur parole en dit plus sur eux-mêmes que sur ce ou celui dont ils parlent" Revue Chimères N°14 Hiver 1991-1992, pp 158. Déjà Spinoza faisait remarquer à l'étudiant qui l'interrogeait sur la croyance aux fantômes, que "le désir qu'éprouvent les hommes à raconter les choses non comme elles sont, mais comme ils voudraient qu'elles fussent)) est une des caractéristique première de l'opinion. (Lettre 56 à Hugo Boxe1). 23

maladie. Nietzsche opposait la réaction interprétative dionysiaque à la réaction interprétative décadente, nihiliste, chrétienne. Dans ses dernières œuvres, Par-delà bien et mal et La généalogie de la morale, la douleur est le point de touche, le critère pour analyser les civilisations selon leurs réactions morales historiques. Toute morale, toute conception du monde qui voudrait refuser la douleur, la maladie, l'éliminer, est décadence et faiblesse. La négation de la douleur et de la maladie est négation de la vie elle-même. La douleur est une part essentielle de l'existence. Contre cette haine mortelle de la modernité vis-à-vis de la douleur s'élève l'opposition dionysiaque. L'attitude qu'ont eus les différents pouvoirs vis-à-vis de cette relation de l'art à la folie et la souffrance, peut donc devenir un critère d'évaluation des cultures. Pour résumer nous pouvons dire, qu'il y a des périodes d'heureuses rencontres entre la folie et l'art: celles de l'Antiquité grecque (la "divine folie,,)25; de la Renaissance26 ou du romantisme et celles des avant-gardes artistiques des premières années du XXe siècle, comme l'influence décisive du surréalisme et sa rencontre avec la psychanalyse en France. Enfin plus proches de nous, les travaux des psychiatres comme Lucien Bonnafé, François Tosquelles ou Jean Gury en France, pour humaniser la psychiatrie, accompagnent les réflexions de scientifiques et philosophes aussi divers que Georges Canguilhem, Gaston Bachelard, Michel Foucault ou Gilles Deleuze. Tous ont participé à cette mutation du regard sur ce qu'on nomme la folie, et plus généralement sur la maladie. Epoques de tolérance réciproque entre la folie et la société, où l'homme accepte cette part maudite de lui-même en reconnaissant des droits à la folie, en acceptant la maladie et la souffrance comme des ingrédients nécessaires d'une vie intense et artiste. Bien plus, il semble nécessaire de mettre en complicité « folie» et « humanité », en sachant comme le dit Gilles Deleuze, « qu'on n'a jamais pensé que par elle et sur ses bords, et que tout ce qui fut bon et grand dans l'humanité entre et sort par elle, chez des gens
25Décrite notamment dans le Phèdre de Platon; La « divine folie» est associée à l'initiation poétique et à la philosophie. 26 Celle que l'on retrouve par exemple dans l'humanisme d'Erasme et son Eloge de lalolie.

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prompts à se détruire eux-mêmes, et que plutôt la mort que la santé , qu on nous propose. »27 A l'inverse, il y a des époques qui ne tolèrent pas la souffrance, la maladie et encore moins la maladie mentale. Des sociétés dans lesquelles on dresse une image aseptisée de l'art, d'un art "soporifique" qui anesthésie et calme; d'un art ludique qui repose l'homme de ses souffrances. Tout ce que Nietzsche reprochait par exemple à Schopenhauer dans sa conception esthétique. Dans de telles époques, il est bien évident que l'art doit être sain, positif, et les pouvoirs, que ce soient ceux fictifs de la République de Platon ou du Meilleur des mondes, ou ceux bien réels de la Kommandatur ou de la dictature, tous ces pouvoirs auront donc pour but d'une manière ou d'une autre, d'éradiquer dans l'art tout ce qui est jugé malsain, dégénéré, morbide, psychopathologique, mélancolique. En France, Alexis Carrel représenta cette pensée de l'eugénisme, et son désir d'éradication de la tare et du handicap. Dans de telles périodes, l'artiste se doit d'être l'homme « sain» et il ne saurait comporter le moindre signe de folie. n y a donc des périodes dans lesquelles les pouvoirs tentent de séparer, de disjoindre dans un geste paranoïaque l'art et la folie, d'expurger l'art de toutes folies. La forme la plus extrême de cette tendance étant l'attitude des États totalitaires, qui culmine dans la célèbre exposition de l'art dégénéré et dans les politiques de l'art soviétique et maoïste. Or, ce qui était condamné dans l'art moderne, c'était le formalisme ou plutôt le jeu sur les formes, ce travail de déplacement et de «trahison» des identités qui effraie les pouvoirs, ce que Jacques Rancière nomme le travail de désorganisation, de défiguration propre à la peinture moderne et qui continue jusqu'aux œuvres récentes de Francis Bacon. Les discours officiels dénonçaient les déformations volontaires auxquelles se livraient des artistes comme Picasso, Chagall, de Chirico ou Matisse. Cette distorsion des formes était le signe même de la dégénérescence. Les nazis rapprochaient cela des différentes espèces d'infériorités physiques. Cette obsession du handicap physique, de la tare, de la malformation, tous frappés par
27 Gilles Deleuze, Logique du sens, Ed. De Minuit, 1969, p. 188.

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