Danse et santé

De

Que représente la santé et comment se vit-elle aujourd’hui dans la pratique de la danse, un art qui invite à une dévotion «corps et âme»? Des auteurs de divers pays invitent le lecteur à découvrir divers points de vue sur les rapports au corps et à la santé en danse professionnelle contemporaine. Déboulonnant au passage certains clichés, levant le voile sur des tabous, révélant de saisissantes réalités, ce livre offre des façons plurielles de regarder la danse et de lire sa santé. Il s’adresse donc aux danseurs, créateurs, répétiteurs, étudiants, enseignants, chercheurs, spectateurs, thérapeutes et journalistes en danse mais aussi, plus généralement, à tous les acteurs appartenant aux différents milieux des arts de la scène qui se trouvent confrontés aux défis que pose la rencontre entre l’art, le corps et la santé.

Publié le : lundi 23 janvier 2012
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EAN13 : 9782760519732
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Introduction
Sylvie FORTIN
Toute histoire part de soi, se nourrit de l’autre et évolue dans le temps vers des destinations insoupçonnées. Ainsi convientil de glisser un mot sur mon expérience personnelle en tant qu’instigatrice de cet ouvrage. On pourrait en situer l’origine à l’année 1987 quand, dansant dans la pièce chorégraphique 1 Joe, je me suis sévèrement blessée au dos lors d’une tournée. Je dois ma guérison à un programme personnel qui comprenait, outre des interventions de la médecine traditionnelle, un travail de perception en éducation soma 2 tique ainsi qu’un travail de renforcement musculaire en gymnase. À cela s’ajoutait une pratique de la danse que je poursuivais tant bien que mal dans le cadre de mes études doctorales aux ÉtatsUnis. À mon retour, professeure au Département de danse de l’Université du Québec à Montréal et, à ce titre, témoin des nombreuses blessures des étudiants et sensible à celles, endé miques, du milieu professionnel, j’ai convaincu mes collègues d’intégrer ces deux aspects – éducation somatique et renforcement musculaire – à la formation en danse.
 1.Joeest une pièce culte du répertoire de la danse contemporaine québécoise. Créée en 1983 par JeanPierre Perreault, elle a été présentée dans de nombreux pays jusqu’en 2003.  2. LeDictionnaire de la danse Larousse 2008présente l’éducation somatique comme un champ disciplinaire émergeant d’un ensemble de méthodes qui ont pour objet l’apprentissage de la conscience du corps en mouvement dans l’espace.
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En 1996, j’ai organisé une conférence internationale sur la formation 3 en danse en lien avec la promotion de la santé par l’éducation somatique . Par la suite, avec des collègues du Regroupement québécois de la danse, nous parvenions à organiser deux forums réunissant à la fois des artistes, des péda 4 gogues et des intervenants de la santé . Soulignons ici l’engagement constant du docteur Roger Maillet Hobden, spécialisé en médecine de la danse, qui, depuis ce temps, réussit à inscrire la santé au programme de rassemblements nationaux et internationaux, notamment les festivals Danse Canada (Ottawa, 2006) et le Festival TransAmérique (Montréal, 2007, 2008). Une telle persé vérance est motivée par les besoins criants du milieu de la danse : identification des causes des blessures, développement des modes de prévention et de réha bilitation de cellesci, amélioration des diagnostics et des traitements, trans formation des pratiques de formation, évaluation des modes d’encadrement de la profession, implantation de conditions de travail sécuritaire, etc.
Pour ma part, étant impliquée depuis longtemps dans des pratiques de formation sous l’angle de la conscience du corps comme levier de la perfor mance, je suis soucieuse de comprendre les difficultés de transfert d’appren tissage des étudiants, lesquels se lancent dans une profession où l’adhésion vocationnelle soustend le consentement aux atteintes à l’intégrité physique. Aussi m’estil apparu important de m’investir en amont des pratiques péda gogiques ou thérapeutiques, là où se construisent, se déconstruisent et se reconstruisent les croyances individuelles et les systèmes d’idées. En effet, je crois fermement que, chez le danseur, toute condition de santé est le lieu d’une rencontre entre sa perception du corps et sa perception de l’art, une cohabitation qui conditionne son agir au quotidien.
Cet ouvrage réunit donc une série d’études menées à partir de mes interrogations autour du « corps dansant en santé ». Mais d’abord, qu’estce que la santé ? Que représentetelle et comment se vitelle dans la pratique et dans l’imaginaire de la danse aujourd’hui ? De ces vastes questions initiales, d’autres, plus particulières, ont bientôt surgi et donné lieu à un enchaînement d’interrogations qui m’a amenée à inviter des auteurs d’ici, mais aussi de France, du Brésil, des ÉtatsUnis et de la NouvelleZélande, à participer à ce projet de livre. Celuici s’imposait comme un maillon s’ajoutant aux actions déjà énumérées soutenant la santé des danseurs au Québec. C’est ainsi que cet ouvrage est devenu une véritable mosaïque, invitant le lecteur à suivre un itinéraire diversifié et souvent étonnant, à travers des méthodes d’investigation fort variées : approches qualitative, quantitative, esthétique, historique, littéraire et même poétique. Ce livre s’adresse donc aux danseurs, créateurs, répétiteurs,
 3.: pespectives kinésiologiques et somatiquesLa formation du danseur .  4.Forum Santé et danse, 1997 et 1998.
Introduction
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enseignants, chercheurs, spectateurs, thérapeutes et journalistes en danse mais aussi, plus généralement, à tous les acteurs appartenant aux différents milieux des arts de la scène qui se trouvent confrontés aux défis que pose la rencontre entre l’art, le corps et la santé.
Le présent ouvrage comprend six parties et quinze chapitres. La première partie, intitulée « La recherche à l’écoute de l’artiste », invite le lecteur à découvrir les points de vue tantôt des interprètes professionnels, tantôt des chorégraphes et répétiteurs, sur leurs rapports à la santé. Dans le premier chapitre, Sylvie Trudelle, Geneviève Rail et moimême montrons à quel point les danseurs contemporains doivent composer quotidiennement avec des exigences multiples et concilier les demandes d’un corps en santé à celles d’un corps poétique, sans l’existence d’un filet de protection adéquat en termes de conditions de travail. De cette étude ont émergé des probléma tiques reliées à l’activité de travail des danseurs professionnels. Cela m’a incitée, avec Sylvie Trudelle et Karen Messing, à me tourner vers les choré graphes et les répétiteurs. Nous avons recueilli les propos de ces artistes qui partagent des réalités avec d’autres types d’activités salariées mais s’en dis tinguent en raison, notamment, de la prégnance de l’idéologie artistique, laquelle colore la totalité des processus décisionnels et interpelle la question éthique.
La deuxième partie, « Directement du studio », amène un déplacement de lieu et de propos. Ici, le lecteur se retrouve dans le studio où, par le biais d’une recherche ethnographique, Pamela Newell et moimême, nous nous penchons sur quatre processus de création en danse contemporaine. Nous scrutons les pratiques de composition afin de montrer comment cellesci révèlent des enjeux sociopolitiques reliés aux questions de pouvoir et de corps. Cette partie se poursuit avec une rechercheaction prenant place, cette foisci, dans le milieu préprofessionnel. En m’appuyant sur la théorie foucaldienne, j’y décris, avec Adriane Vieira et Martyne Tremblay, les pensées, actions et négociations d’étudiants qui, pendant huit semaines, ont navigué entre le discours dominant de la danse contemporaine et celui, plus marginal, de l’éducation somatique. Les auteurs néozélandais Warwick Long et Ralph Buck terminent cette partie en présentant un dialogue entrecroisé des écrits et paroles de professionnels et préprofessionnels de la danse, réunis dans le cadre d’une étude de terrain sur le thème de l’appropriation de l’autorité somatique.
Cela nous conduit à des préoccupations pédagogiques. La troisième partie, « Perspectives de formation »,commence avec un texte de Nicole HarbonnierTopinquinousfaitréaliseràquelpointlesproposdeNoverre,e maître de ballet français duxviiisiècle, sont toujours d’actualité en ce qui concerne les préoccupations sanitaires relatives à la compétence du professeur
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de danse. Dans le chapitre qui suit, Jill Green propose une réflexion tirée de ses travaux de recherche dans les milieux d’enseignement de la danse aux ÉtatsUnis. En retraçant les dispositifs qui constituent une véritable politique des corps, elle dénonce la promotion de certains usages « apparemment sains » au détriment d’autres options. Dans un autre registre, Blanka Rip, Robert J. Vallerand et moimême présentons ensuite les résultats d’une étude quantitative portant sur deux manifestations de la passion pour la danse qui ont des conséquencesdifférentessurlasanté.
Les auteurs de la quatrième partie présentent une perspective sur la danse engendrée par une affiliation professionnelle directement reliée au monde de la santé, d’où le titre « Regards sur le milieu ». Élise Ledoux, François Ouellet, Esther Cloutier, Chloé Thuilier, Isabelle Gagnon et Julie Ross, cher cheurs à l’Institut de recherche RobertSauvé en santé et sécurité au travail, abordent la question des déterminants organisationnels et structurels de la santé. Perspective similaire chez Roger M. Hobden, qui suggère quelques pratiques de prévention à instaurer dans les compagnies et écoles de danse afin de permettre à de nouvelles idées de venir enrichir la base solide qu’est la tradition des pratiques en danse.
La cinquième partie s’intitule à juste raison « Parole créative et intimiste». Intéressées par la question du rapport au corps chez les jeunes danseurs, nous avons tenté de révéler certaines facettes de cette réalité à travers des textes susceptibles de provoquer chez le lecteur une compréhension où le sensible et l’intelligible s’entremêleraient. Ainsi, Catherine Cyr, Martyne Tremblay, Sylvie Trudelle et moimême, nous nous penchons sur ce phéno mène à travers trois objets littéraires conçus à partir d’une série d’entretiens. Ces textes où se confondent fiction et réalité font ensuite place aux témoi gnages de Christine Hanrahan et Nathalie Buisson, aux prises avec le cancer. Dans une entrevue que j’ai conduite, elles révèlent les liens qu’elles établissent entre leur expérience de la danse et celle de la maladie. Finalement, Aurore Després assiste à une expérience pour le moins troublante : la possibilité offerte à des personnes mourantes de recevoir la danse peutêtre pour une dernière fois. Dans une chambre d’hôpital, une rencontre entre deux corps : celui de la danseuse, offert en partage, et celui de la malade, frêle, immobile, vidé d’ellemême.
« Corps en scène » conclut l’ouvrage en examinant des représentations scéniques de la maladie ou de la souffrance des corps. Tamar Tembeck se penche sur quelques exemples appartenant au genre de l’autopathographie du corps, c’estàdire les processus parallèles de la maladie et de la création chorégraphique qui s’influencent mutuellement. Enfin, Aurore Després revient pour remettre en question, par le biais d’une analyse chorégraphique, la fré quente soumission des danseurs à un modèle idéal de la danse, lequel contient
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intrinsèquement une mortification corporelle. Aucun texte n’aurait pu, mieux que celuici, clore cet ouvrage qui s’est ouvert sur les pensées intimes des artistes et qui culmine dans l’œuvre donnée à voir au public. La boucle est bouclée ! Mais avertissons le lecteur : chaque chapitre a sa propre finalité, ce qui lui permettra d’en faire la lecture dans l’ordre qu’il choisit. En revanche, un fil invisible traverse l’ouvrage et une lecture plus linéaire, du début à la fin, permettra de mieux saisir la multiplicité des perspectives qui cohabitent en ces pages. Malmenant au passage certaines idées reçues, levant le voile sur des tabous, révélant de saisissantes réalités, ce livre offre des façons pluriellesderegarderladanseetdeliresasanté.
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