La peste

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Publié le : jeudi 19 mai 2011
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De l’origine de la peste bovine A. Bertreux 1872 Format djvu
Ce n’est pas sans appréhension que j’aborde un sujet aussi épineux que l’est celui de l’origine de la peste bovine. Que pourrais-je dire d’original sur une question pour la solution de laquelle, en France et ailleurs, tant d’intelligence a été dépensée ? Rien assurément. Je n’ai d’autre intention dans les pages qui vont suivre que celle de chercher à exposer l’état actuel de la question. Si je n’y réussis pas, qu’on ne s’en prenne qu’à moi seul, mais que des censeurs trop sévères veuillent bien tenir compte de mon inexpérience, de la virginité de ma plume et du petit nombre de matériaux dont j’ai pu disposer. Ceci soit dit sans fausse modestie.
J’offre cette humble compilation aux professeurs dont les savantes leçons et les conseils incessants vont me permettre d’entrer dans la grande famille que des appellations différentes d’une même maladie. Les deux dernières sont presque exclusivement usitées.
Dans l’étude du typhus contagieux des bêtes à cornes, la question de son origine a été certainement l’une des plus controversées. Elle a donné lieu, surtout dans la première moitié de ce siècle, à des discussions nombreuses, vives, entre les hommes les plus autorisés que possède la science vétérinaire. Et peut-être aujourd’hui sommes-nous encore loin de la solution véritable.
Actuellement, l’opinion la plus accréditée en France et en Allemagne est celle qui tend à considérer le typhus comme originaire des steppes de la Russie, ou au moins des contrées orientales, et comme ne pouvant se développer spontanément que sur les seules races de ces pays. Cette doctrine n’est pas neuve et n’est pas à l’abri de toute objection. M. Gerlach en a formulé de très sérieuses contre elle ; je m’y rallie cependant jusqu’à plus ample informé. Avant d’aller plus loin, je vais sommairement rapporter les indications historiques sur lesquelles elle s’appuie en considérant seulement les épizooties les plus récentes. On ne peut arguer, en effet, des observations recueillies avant le dernier siècle, parce qu’elles ne présentent pas, un caractère suffisant de certitude.
L’épidémie terrible qui parcourut toute l’Europe de 1710 à 1717, et dont Ramazzini et Lancisi ont été les historiens principaux, ravagea, en les envahissant progressivement la Pologne, la Hongrie, la Moldavie, la Croatie, la haute Italie, la France et l’Angleterre. On croit, par les relations de Lancisi et de Ramazzini, sa marche le laisse bien à supposer du reste, que l’épizootie eut pour centre initial l’Europe orientale. Kanold a cru pouvoir affirmer qu’elle était née en Tartarie.
En 1740, la peste bovine décima les parcs d’approvisionnement de l’armée française faisant le siége de Prague, et s’étendit à la Bavière, au Tyrol, à l’Italie, au midi de la France et à l’Angleterre, où elle s’éteignit en 1745. La peste avait été apportée en Bohême par des bœufs de la Hongrie.
Des importations commerciales firent éclater la maladie en Hollande en 1770 ; de là elle s’étendit à la Belgique, au nord de la France et au midi par Bayonne.
Sous la République et le premier empire, à la faveur des grandes guerres dont l’Europe fut le théâtre, le typhus régna presque constamment dans les troupeaux d’approvisionnement des armées, et suivit les marches de celles-ci. C’est ainsi qu’en 1793 les troupes autrichiennes l’importèrent dans la Lombardie et le Piémont, d’où il se répandit dans toute l’Italie. En 1795 et 1796, le typhus exerça des ravages dans les parcs qui suivaient l’armée de Sambre-et-Meuse. Ces ravages s’étendirent à tout le nord de la France. Le fléau avait été communiqué par l’armée autrichienne qui, en se retirant de la Lombardie, avait exécuté des mouvements vers le Rhin et avait infecté la Bavière, le Wurtemberg, le grand-duché de Bade, la Hesse.
De 1795 à 1815, le typhus a suivi constamment les armées russes, mêlées à la plupart des conflits, et a sévi en Autriche, Bohême, Prusse, Saxe, Pologne, Silésie, Hongrie, France.
En 1814-15, ce fléau vint s’ajouter à toutes les calamités que dût supporter notre
pays. Il se propagea avec une grande intensité dans les départements occupés par nos envahisseurs. Pour en arrêter les ravages, il ne fallut pas moins de trois années.
En 1827, la guerre entre la Russie et la Turquie devint la cause d’une nouvelle irruption du typhus dans l’Autriche, l’Illyrie, la Saxe et la Prusse.
La guerre de Pologne (1830) détermina l’apparition d’une épizootie qui de ce pays s’étendit aux provinces prussiennes.
En 1848, l’armée russe qui vint au secours de l’empire autrichien, pour écraser l’insurrection hongroise, apporta encore à sa suite le typhus contagieux.
Je vais aborder maintenant l’historique de l’origine des grandes épizooties qui ont affligé si profondément l’Europe occidentale dans ces dernières années.
En 1865, lecattle-plague(nom anglais du typhus) fit son apparition en Angleterre ; il débuta sur les marchés de Londres dans le courant du mois de juin. Il régna dans ce pays pendant plus d’une année, et détermina la mort ou l’abattage de 500,000 bêtes bovines. D’Angleterre, l’épidémie s’étendit à la Belgique et à la Hollande, où elle fit de nombreuses victimes ; elle se montra dans le département du Nord où, fort heureusement, elle fut étouffée très-promptement. En 1865, la peste bovine a bien manifestement débuté dans l’Occident par l’Angleterre. Mais, y était-elle née spontanément, était-elle le résultat d’une importation ? Dans ce dernier cas, d’où avait-elle été importée, et par quelle voie ? Ces questions furent longuement agitées à cette époque, surtout dans le pays frappé par la maladie ; je ne m’y arrêterai pas maintenant. Je vais seulement exposer sommairement ce que l’on a appris sur la naissance du typhus en Angleterre.
Les premiers cas de peste furent constatés le 12 juin sur les marchés de Londres. Les animaux atteints étaient indigènes. La maladie, méconnue dans sa nature, fut ensuite constatée chez les nourrisseurs qui avaient acheté des vaches sur le même marché et les avaient introduites dans leurs étables. Ces nourrisseurs, aussitôt qu’ils s’aperçurent de la gravité du mal, s’empressèrent de conduire leurs animaux sur les marchés. Ces animaux, vendus à des personnes non instruites de l’existence de la maladie, déterminèrent une propagation d’une rapidité effrayante. « Tout concourut, dit M. Henry Bouley, avec une sorte de fatalité, à ce que la peste bovine prit en Angleterre les plus grandes proportions. D’abord, la nature en fut méconnue par les vétérinaires appelés les premiers à observer les animaux malades, et puis, lorsque MM. les professeurs Simonds et Gamgee eurent établi chacun de son côté que la maladie qui commençait à faire tant de victimes dans les étables de Londres n’était autre que larinderpest, la terrible peste des steppes, ce fut comme un parti pris de fermer les yeux à l’évidence et de nier la nature exotique de cette affection. On mit de l’amour-propre à ne pas avoir commis l’imprudence de laisser pénétrer cette épizootie en Angleterre, et l’on soutint avec une vraie passion qu’elle s’était développée spontanément dans les étables de Londres, sous l’influence des mauvaises conditions hygiéniques et de la chaleur exceptionnelle de la saison. »
Lorsque ces bons Anglais ne purent nier qu’ils avaient à lutter contre le typhus contagieux, et qu’ils furent las de discourir sur un point qu’ils ne pouvaient éclaircir, des mesures sanitaires furent prises et une enquête fut ordonnée à l’effet de savoir quelle avait été la voie d’introduction du fléau. Cette enquête, dont le résultat fut communiqué au gouvernement britannique par le professeur Gamgee, démontra que la contagion était la cause unique de l’épizootie qui sévissait, et que cette contagion résultait de l’importation du nord de la Russie d’un troupeau de bêtes bovines et ovines. Ce troupeau avait été rassemblé à Revel, port du golfe de Finlande. Le professeur Gamgee crut savoir, d’abord, que ces animaux ne provenaient pas de contrées où régnait le typhus ; on dut, néanmoins, vendre trois bêtes malades à un boucher de Revel. Pendant la traversée, une quatrième mourut. Plus tard, on apprit que sur les 331 bœufs qui composaient le troupeau, 13 avaient été achetés dans la province de Saint-Pétersbourg où la peste sévissait depuis 1864. Cette mortalité inquiétante détermina le propriétaire de la cargaison à désigner pour port de débarquement Hull petite ville du comté d’York, au lieu du port de Londres, primitivement choisi, dans le but d’éviter la visite sanitaire. Une partie du troupeau fut vendue à Derby et à Leeds, et l’autre, la plus considérable, fut expédiée à Londres pour être vendue sur le marché métropolitain, comme je l’ai dit déjà. C’est de cette ville où la maladie fit sa première apparition, le 12 juin 1865, qu’elle s’étendit à 54 comtés anglais et 31 écossais.
En Hollande et en Belgique, le typhus fit son apparition dans la même année. La présence dans ces deux pays de la terrible peste des steppes fut le résultat d’im ortation d’animaux malades venant d’An leterre. Il n’ a donc là u’une
extension de la maladie, et rien qui soit de nature à éclairer mon sujet ne peut en être déduit. En 1870, une épidémie terrible vint à la suite, des armées allemandes s’abattre sur notre malheureux pays et ajouter une autre preuve à celles qui plaident en faveur de l’extranéitédu typhus. Cette épidémie se développa avec une excessive rapidité. Elle fut très-favorisée par la marche en avant des armées envahissantes ;pendant plusieurs mois, elle resta, du reste, subordonnée à cette marche.
Les premiers cas de typhus observés en France le furent au commencement de septembre 1870, sur des bœufs composant un parc d’approvisionnement pour l’armée prussienne, et situé près de Nancy, entre Vandœuvre et la Neuveville. Ces bœufs étaient en France depuis une quinzaine de jours ; ils provenaient de la Silésie et de la Hongrie, et ils avaient été conduits en chemin de fer jusqu’à Wissembourg. L’administration prussienne, obéissant à son avidité instinctive, r contribua beaucoup à l’extension du fléau, en vendant des animaux malades (D Lhéritier). Fait digne de remarque, la Suisse, qui dès le commencement de septembre sut fermer ses frontières à toute importation de bétail, fut épargnée. Ce n’est que lorsqu’elle donna l’hospitalité aux malheureux soldats de Bourbaki, que quelques cas, promptement étouffés, furent signalés du côté de Verrières.
Bref, le typhus qui, en 1870-71, ravagea la moitié de la France, fut encore apporté par des animaux provenant des contrées orientales de l’Europe. Nous verrons plus loin comment on peut concilier le fait de la provenance hongroise et silésienne des bœufs qui furent les premiers frappés, avec le fait de l’origine de la maladie dans les steppes russes.
De l’ensemble de ces faits, il résulte que toutes les fois que le typhus contagieux s’est montré dans les contrées occidentales de l’Europe, il y a été importé, et qu’il ne s’y est ensuite développé que par contagion.
Dans le siècle dernier, Lancisi, Ramazzini, Camper, Layard, Vicq-d’Azyr, Buniva, Leroy, admettaient, en là considérant comme très-exacte, l’origine exotique du typhus. Tous avaient observé sa marche constante de l’est vers l’ouest, et en avaient été frappés. Mais l’absence de rapports entre savants de pays éloignés, et l’absence de voies rapides de communication, firent que les médecins que je viens de citer considérèrent la peste bovine comme provenant de la Hongrie et de la Dalmatie ; aussi, lui donnèrent-ils le nom de peste hongroise, peste de Dalmatie.
Sous le premier empire, les guerres nombreuses et l’invasion qui les suivit donnèrent à quelques-uns de nos vétérinaires et de nos médecins l’occasion de s’assurerde visu, et en prenant des informations minutieuses près des médecins et des officiers étrangers, que la Hongrie n’est pas plus que les autres États du centre de l’Europe un foyer permanent de typhus.
Alors se modifia l’opinion que l’on s’était faite dans le monde vétérinaire sur le sujet qui m’occupe. Ce changement eut lieu surtout sous l’autorité des témoignages de Rodet et d’Huzard père. On admit alors la théorie ducosmopolitismedu typhus ou de sonindigénat, comme la désigne encore M. Bouley. L’élite de la science vétérinaire en France et en Italie soutint l’idée nouvelle avec une vraie passion : je citerai d’Arboval, Vatel, Huzard fils, Gellé, Lafore, Delafond, Lessona. Ces vétérinaires cherchèrent même à appuyer leur théorie sur des faits, à l’occasion desquels je n’entrerai dans aucun détail, à cause de leur manque complet de valeur scientifique. Les auteurs de ces observations se sont d’abord abstenus de donner des indications suffisantes pour qu’on puisse les contrôler ; et comment admettre qu’une maladie aussi éminemment contagieuse ait pu affecter quelques animaux sans s’étendre aux animaux de la même étable ou aux animaux des étables voisines, d’autant plus que dans aucun cas des mesures sanitaires n’ont été appliquées ? C’est tout à fait contraire à ce que l’on sait sur cette maladie. Pour les partisans du cosmopolitisme du typhus, cette affection pouvait se développer spontanément sur toutes les races de bêtes à cornes, et dans tous les pays, sous l’influence de mauvaises conditions hygiéniques (aération insuffisante, marches forcées, émigrations, privations, etc.). Cette opinion eut cours en Angleterre jusqu’à ces dernières années et lui porta un grand préjudice ; en 1865 on y resta plusieurs mois inactif, à discuter sur la cause probable du typhus. « On ne saurait trop s’élever contre cette doctrine dangereuse. L’Angleterre, pour y avoir été trop longtemps croyante, a laissé périr plus de 300,000 de ses bestiaux ; ce n’est que du jour où elle a rompu avec ce système erroné, qu’elle a pu enfin organiser chez elle les moyens de police sanitaire auxquels elle doit d’avoir sauvé son stock en bétail. » (H. Bouley.) Renault fit araître en 1856 le résultat de ses travaux sur cette uestion de l’ori ine
du typhus, et en détruisant un à un tous les arguments des défenseurs de l’indigénat, il rendit un grand service non-seulement à la science, mais encore à son pays. Le savant inspecteur des écoles vétérinaires fit une étude très-minutieuse des travaux allemands et russes, et fit une enquête non moins minutieuse près des consuls et savants étrangers, et c’est à la suite de ces recherches qu’il chercha à démontrer le premier en France que la race bovine des steppes de la Russie a été la source de toutes les épizooties typhiques qui ont ravagé l’Europe occidentale. Cette idée est encore généralement acceptée, quoique sous l’influence de certains travaux étrangers elle tende à se modifier en s’élargissant. Avant de m’arrêter aux arguments que développa Renault, je vais indiquer ce que sont les steppes, quels sont les caractères particuliers de cette race qui les habite et que j’ai citée si souvent.
Les steppes sont ces vastes plaines qui s’étendent des monts Karpathes aux monts Ourals dans la Russie méridionale, et qui forment les bassins du Dniéper, du Don, du Volga, de l’Oural. Ces steppes s’étendent au-delà des Karpathes jusqu’en Hongrie, et au-delà des Ourals en Asie jusqu’à une limite inconnue.
La race dite des steppes, dont l’habitat n’est pas mieux déterminé que ne l’est la limite de ceux-ci, constitue un type parfaitement caractérisé ; elle possède des formes qu’aucune race ne partage avec elle. L’ensemble de l’animal est disgracieux, sans harmonie ; le corps est gros, trapu, à reins courts, légèrement voûtés, les membres sont longs, la queue est grosse, fixée à une croupe courte et oblique, l’encolure est grêle, courte, la tête est large et parte des cornes d’une longueur considérable, à direction divergente ; la robe est dite souris-clair ou ardoisée, le mufle est de couleur noirâtre, une ligne de crins forts s’étend de la nuque à la base de la queue ; sous le ventre et le fanon une ligne semblable existe. Voilà quelle est la race considérée comme étant la seule sur laquelle le typhus peut naître spontanément.
Sur quoi s’est fondé Renault, pour en revenir aux idées propagées en France par ce vétérinaire, pour admettre : 1° que les races occidentales ne peuvent contracter le typhus qu’à la suite d’une contagion ; 2° que la race des steppes jouit seule du triste apanage d’engendrer ce fléau ? Sur les considérations qui suivent et dont l’évidence ne peut être niée, et sur l’autorité et l’expérience d’un grand nombre de savants allemands et russes.
Renault a fait remarquer, comme Vicq d’Azyr, Buniva, etc., que la marche constante des épizooties s’effectuait de l’est vers l’ouest ; qu’aucune d’elles ne s’était montrée dans les régions occidentales sans que l’on ait pu démontrer qu’elle était le résultat d’une contagion ; qu’aucun des prétendus cas de typhus observés par Gellé, Lafore, Mousis ne conservait la valeur que voulaient lui attribuer ces vétérinaires lorsqu’il était soumis à une analyse sévère ; que des animaux ont dû fréquemment exécuter des marches forcées, être agglomérés dans des espaces relativement petits, subir des privations répétées sans que pour cela le fléau se soit montré ; que pendant la guerre d’Espagne, les troupeaux de l’armée anglo-portugaise ont été soumis a toutes les causes considérées comme déterminantes du typhus et aucun cas n’en a été observé.
D’un autre côté, Renault s’est beaucoup appuyé sur les dires de savants allemands et russes. Jessen et beaucoup de vétérinaires russes déclarent que ni avant ni après 1853 le développement spontané du typhus contagieux, hors du pays des steppes, n’a jamais été prouvé. Il est avéré, ajoute Jessen, que dans le nord et l’ouest de l’Europe Le typhus est toujours introduit par les animaux des steppes et ne se développe jamais spontanément chez les bêtes d’autres contrées.
Spinola avance, de son côté, que de nombreuses recherches ont appris que la patrie du typhus doit se trouver dans le sud-est de l’Europe et dans les steppes limitrophes, mais surtout dans ces régions de la Russie qu’arrosent en partie le Dniester, le Dniéper, le Don, le Volga. Pour Viborg et Lorinzer, le typhus n’est pas enzootique dans les steppes, mais il peut se développer spontanément chez les bêtes de ces contrées après de longues marches et loin de leur pays d’origine.
Ainsi, sans augmenter le nombre des citations, voilà les bases sur lesquelles Renault s’est appuyé pour édifier sa théorie, et pour assurer que la race des steppes a été la source des grandes épizooties qui ont désolé l’Europe et même e l’Égypte, depuis le commencement du xviii siècle, épizooties qui sont nées parfois dans le pays qu’habite la race, parfois sur les animaux transportés hors de leur patrie.
Les causes qui font se développer le typhus sont les mêmes dans les deux cas, et ce sont presque toutes celles admises autrefois comme déterminant la même maladie sur toutes les races indistinctement c’est-à-dire les lon ues et énibles
marches, l’émigration, les rassemblements, l’insuffisance de nourriture, etc. Pour ce qui se rapporte particulièrement aux circonstances qui font éclater le typhus en Russie, je vais citer Renault d’après M. Lafosse :
« Toutes ces causes (celles que je viens de mentionner) se retrouvent, en effet, sur ceux des animaux de la race des steppes qui, chaque année, en pleine paix, au nombre de plusieurs centaines de mille, sont achetés dans la Russie méridionale, et transportés dans le nord-ouest, en Pologne, en Autriche et jusqu’en Bohême.
« Les excellentes monographies de Lorinzer, de Spinola, attestent que, pendant une grande partie de l’année, plus de 100,000 de ces animaux sillonnent les routes souvent presque impraticables qui relient la Crimée et la Bessarabie à ]a Podolie, à la Volhynie, et à d’autres provinces du nord-est et du centre, attelés à des chariots qui transportent dans ces contrées ]e sel que fournissent en si grande abondance les salines de la Bessarabie inférieure et de Pérécop, et qui au retour apportent à Odessa le blé récolté dans ces fertiles provinces.
« Or, ces savants vétérinaires sont convaincus que la manifestation du typhus qui a lieu si souvent dans le temps de paix, soit en Russie, soit aux frontières russes de la Pologne et de l’Allemagne, sur les bœufs des steppes qui y sont amenés pour la boucherie, ou sur ceux affectés aux transports, a généralement pour causes déterminantes principales les intempéries les fatigues et les privations auxquelles sont exposés les animaux dépaysés, sur les longues routes qu’ils parcourent. »
Voilà donc, quelles seraient les causes qui provoqueraient le développement du typhus sur les animaux des steppes, soit dans leur patrie, soit hors de leur patrie. Ces causes admises, on comprend comment Renault a pu expliquer facilement le développement des grandes épizooties de typhus qui ont régné depuis 150 ans, s’appuyant sur les propriétés éminemment contagieuses du virus typhique, sa dissémination favorisée considérablement par les conflits nombreux qui ont éclaté e entre les nations européennes depuis le commencement du xviii siècle, par l’établissement des voies ferrées et de la navigation à vapeur, par l’exploitation sur une grande échelle des bœufs que nourrissent les steppes. Il n’est pas nécessaire, du reste, que ce soit des animaux des steppes que l’on transporte au loin pour y déterminer la naissance et la propagation du typhus. Des animaux quelconques qui se sont trouvés simplement en rapport avec des malades peuvent le faire développer au loin. C’est ce qui s’est passé pour l’Angleterre en 1865, et en France dans les départements de l’Ouest, après la reprise d’Orléans par les Prussiens.
Les grandes épidémies de 1865 et 1870 ont donné raison aux idées de Renault, ou au moins tout porte à le croire. J’ai dit déjà, en effet, que le troupeau de Revel avait été frappé par le typhus, à la suite de l’achat de 13 animaux dans la province de Saint-Pétersbourg, où régnait le typhus. Ce n’est donc que par contagion que le typhus s’est déclaré en Angleterre. Mais n’aurait-il pu se développer primitivement dans le nord de la Russie, provenance du troupeau expédié en Angleterre ? Non ; les écrits des vétérinaires russes en font foi ; là encore il a été le résultat d’une contagion singulièrement favorisée du reste par le voisinage des steppes, et par le grand mouvement commercial qui porte hors de ces plaines, pour les rapprocher des centres de consommation et d’exportation, les bœufs qu’elles nourrissent. « C’est, dit Gerlach, une croyance populaire dans le nord de la Russie que la peste bovine ne s’y développe jamais spontanément, mais qu’elle y est toujours importée des provinces méridionales. » On est donc fondé à considérer les steppes comme le point primitif où s’est développée l’épizootie de 1865, et d’où elle s’est étendue.
En 1870, le typhus ne s’est encore développé, je l’ai dit, qu’à la suite d’une importation. Les premiers bœufs reconnus malades venaient de la Hongrie et de la Silésie, là où, évidemment, le typhus n’est jamais originel.
Unterberger, pour ne citer qu’un nom, affirme ce fait catégoriquement : « Dans la Hongrie, dit-il, accusée d’être le foyer du mal, le typhus ne se développe jamais spontanément. » Les mêmes motifs qui font que la peste bovine sévit souvent dans le nord de la Russie, font que le fléau visite souvent la Hongrie et les provinces voisines, où du reste, on engraisse beaucoup d’animaux de la race des steppes.
Depuis la publication des travaux de Renault, on a peu fait en France sur la question de l’origine du typhus et on continue généralement à admettre les idées de ce savant. Aussi, en 1870-71, dans les nombreux articles publiés sur le typhus, s’est-on à peine demandé si la maladie pouvait émaner d’une race autre que celle des steppes.
Dans une note de la rédaction duRecueil d’Alfort, provoquée par la publication d’un travail de M. Lafosse, les o inions ex rimées ar le rofesseur de Toulouse, à
savoir : que le typhus spontané ne se déclare pas dans toutes les contrées, et sur toutes les races indistinctement, que cette maladie n’atteint que les bêtes bovines des steppes de la Russie méridionale, que les bœufs abandonnant les steppes conservent pendant un temps indéterminé, peut être jusqu’au terme de leur existence, leur funeste prédisposition à développer le typhus, ont été évoquées en doute. Voici comment était conçue cette note : « L’histoire de la peste bovine prouve que la prétendue prédisposition attribuée à la race dite des steppes, n’est qu’une vue purement spéculative. On sait aujourd’hui que la peste est inhérente aux localités de l’extrême Orient, d’où elle a été propagée dans le pays des steppes par la contagion, au temps des migrations de populations humaines entraînant avec elles le bétail de ces régions, et non point à ce bétail lui-même, comme M. Lafosse semble le penser avec Renault. »
C’est peut-être la première fois en France que la théorie pure et simple de Renault, et la théorie qui a quelques partisans à l’étranger et qui est soutenue surtout par Gerlach, Unterberger, celle-ci ayant pour conclusion que le typhus est aussi une maladie contagieuse pour la Russie, se sont trouvées en face. M. Lafosse a répondu avec avantage à la note duRecueilpar ce qui suit : « J’attends avec une certaine impatience la publication de ces documents par lesquels il sera prouvé que de l’extrême Orient, sa patrie originelle, le typhus a été amené dans les steppes de la Russie d’Europe au temps des migrations des populations humaines, et comment ces migrations qui, si je ne me trompe, ont parcouru presque toutes les parties du monde anciennement connu, ne l’ont pas implanté partout où elles sont passées, aussi bien que dans l’Orient de l’Europe. » Du reste, ajoute M. Lafosse, il n’en est pas moins évident que c’est des gouvernements de la Russie méridionale que le typhus menace de s’étendre sur l’Occident de l’Europe.
Il est donc préférable d’admettre encore aujourd’hui, avec Roll, Renner, Spinola, Lorinzer, Viborg, que le typhus a pour patrie les steppes de la Russie, tout en réservant la question de savoir si les contrées de l’extrême Orient ne partagent pas avec eux ce triste apanage, question qui ne pourra recevoir une solution que lorsque de savantes explorations nous aurons mieux fait connaître le pays d’outre-Russie. Cette opinion n’a pas toujours paru aussi inadmissible à M. Bouley que pourrait le faire croire la note dont j’ai parlé ci-dessus, et dont il est l’auteur ou qui a été rédigée sous son inspiration. En 1865, voici comment s’exprimait l’inspecteur actuel des Écoles vétérinaires, devant l’Académie de médecine : « Le typhus est une maladie des steppes. Il ne trouve que dans les steppes les conditions de sa génération spontanée ;c’est là, qu’est son germe, et là exclusivement. » En 1869, quoique moins affirmatif, notre inspecteur n’en écrivait pas moins : « À l’égard de la provenance du typhus, un accord complet existe entre tous les hommes compétents sur un premier point, à savoir que la peste bovine émane des steppes de l’Europe orientale, et sans doute aussi de ceux de l’Asie qui leur sont contigus. »
Il y a loin de tout cela à dire que « la peste est inhérente aux localités de l’extrême Orient » et que l’opinion contraire « est une vue purement spéculative. » Malgré toute l’autorité qui s’attache au nom de M. Bouley, je crois pouvoir dire qu’un changement aussi radical aurait eu besoin d’être motivé. Il faut bien le dire aussi, l’opinion dont la rédaction du Recueil a pris la défense ne s’appuie que sur des données extrêmement vagues et sur de simples affirmations. Unterberger, tout en reconnaissant que c’est de la Russie que sort le typhus quand il va visiter l’Europe occidentale, déclare que cette contrée n’est pas la patrie primitive du typhus. Quand elle est envahie, la maladie vient de l’Est, prétend-il, c’est-à-dire de la Kalmoukie, où on désigne la Tartarie comme lieu d’origine du fléau. C’est dire qu’Unterberger nie le fait de la prédisposition de la race des steppes à contracter le typhus, nie la spontanéité de la maladie sur cette race, en s’appuyant sur l’impossibilité de délimiter la contrée où la maladie se développe primitivement. Cette impossibilité, je la reconnaîtrai avec lui, puisque nous ne connaissons pas exactement les limites jusqu’où s’étendent les steppes et la race qui y vit.
Gerlach a opposé des raisons beaucoup plus sérieuses à l’opinion admise généralement sur le sujet qui m’occupe. Il a été amené à nier la prédisposition de la race des steppes, d’abord en se basant comme Unterberger sur la difficulté d’assigner une limite à la patrie du typhus. Ainsi, fait-il remarquer, il n’existe pas, dans l’immense étendue des steppes, de provinces que l’on puisse désigner comme donnant primitivement naissance au typhus, et cependant, toutes les provinces du sud de la Russie se sont mutuellement attribué ce triste privilége. On accusa successivement la Podolie, la province de Charkow, la terre des Cosaques du Don, la province d’Orenbourg, les steppes des Kirghiz, etc., d’être les pays maudits d’où la peste bovine irradierait sur les autres contrées ; de plus, les Caucasiens la font venir de la Perse, peut-être les Persans la font-ils venir de Chine. En cet état de choses, il paraît impossible à Gerlach de résoudre la question d’endémicité du t hus, et de ouvoir distin uer la conta ion ui suffit à ro a er la
maladie des influences locales à l’action desquelles on attribue l’apparition spontanée du typhus sur les bêtes des steppes. Pour Gerlach, la prédisposition est encore contredite par ce fait que le typhus contagieux est presque toujours très-bénin sur les bœufs. des steppes, la violence d’une maladie étant toujours en raison directe de la prédisposition.
Aux premières objections de Gerlach on peut répondre que si toutes les provinces du sud de la Russie se renvoient mutuellement la faculté d’engendrer le typhus, c’est parce que toutes la possèdent. Pourquoi tout le monde admet-il sans contestation qu’en Hongrie, où les épizooties sont si fréquentes, elles sont toutes le résultat de la contagion ? On ne peut nier la difficulté de distinguer l’action des influences locales de l’action de la contagion ; mais, comment concevoir que le typhus ait pu se développer sur des animaux qui avaient quitté les steppes depuis un temps plus long que celui de la période d’incubation (Lorinzer), si la maladie n’était douée de la faculté de naître spontanément ? Pour l’explication de ce fait, encore observé depuis Lorinzer, il ne suffit pas, je crois, d’admettre, avec Gerlach, que l’incubation a pu se prolonger suffisamment pour donner lieu à une simple contagion, là où on a cru voir une manifestation spontanée du typhus. On sait aujourd’hui que le laps de temps qui sépare le moment de l’infection de celui de l’apparition des premiers symptômes est peu susceptible de grandes variations. « Les recherches continuées avec une persévérance soutenue pendant plus de dix ans, en Russie, par des personnes très-compétentes, ont prouvé que la durée de la période d’incubation de la peste bovine était en moyenne de cinq à six jours : exceptionnellement, cette période peut être plus longue ou plus courte (Röll). » Pour la peste bovine, comme pour les autres maladies contagieuses du reste, les incubations dont la durée a dépassé de beaucoup la durée ordinaire, sont rares et leur exactitude fort contestable dans la plupart des circonstances.
Et encore, comment comprendre, sans en admettre la spontanéité, la présence du typhus dans les steppes à des intervalles d’une ou plusieurs années ? En admettant même la possibilité de la transmission de l’affection au moyen des cuirs et des peaux, après un temps aussi long, on ne peut pas évidemment invoquer cette cause dans tous les cas. Et puis, est-ce qu’il ne répugne pas à l’esprit de considérer comme possible l’existence à perpétuité d’une seule et même épizootie dans les steppes (ou dans toute autre contrée si l’on veut regarder le typhus de la Russie comme le résultat d’une contagion) ?
Gerlach s’est encore appuyé sur un autre point, à savoir ; que la prédisposition originelle de la race des steppes à contracter le typhus est contredite par le fait de la bénignité de la maladie sur ces mêmes animaux. La question est embarrassante. Mais Gerlach s’est-il demandé pourquoi le typhus, qu’il regarde dans tous les cas comme le résultat d’une transmission par contagion, sévit avec une bien plus grande force sur les autres races que sur celle des steppes ? Si la peste bovine naît de la même façon sur tous les animaux, s’il n’existe aucune liaison entre cette maladie et la race des steppes, comment se fait-il que, de l’aveu même de Gerlach, sur celle-ci elle consiste en quelques accès fébriles qui passent souvent inaperçus, tandis que sur toutes les autres races (d’après ce que nous savons aujourd’hui de plus positif), elle se manifeste par l’apparition de symptômes formidables suivis de mort presque inévitablement.
Il existe donc bien quelque chose de spécial dans la manière d’être du typhus, vis-à-vis de la race que nous regardons comme y étant prédisposée. Ce quelque chose est aujourd’hui inconnu, et le restera probablement longtemps, quelque opinion que l’on admette sur l’origine du typhus. D’un autre côté, savons-nous en quoi consiste l’action des virus, quelle est leur nature, quelles sont les causes individuelles et extra-individuelles qui prédisposent au développement de leurs effets, à leur genèse, pour que l’on puisse regarder comme un fait anti-pathologique la relation inverse qui existerait entre aptitude de la race des steppes à contracter le typhus, et la bénignité de la maladie chez ces animaux ? Jusqu’à ce que la lumière se fasse sur ces points de l’histoire des virus, on devra s’abstenir de formuler des déductions aussi nettes que celles de Gerlach.
Il me reste encore à aborder un dernier point, bien obscur en raison même de ce que je viens de dire, et sur lequel je m’étendrai par conséquent très-peu.
Les causes qui déterminent les prédispositions de la race des steppes à engendrer la peste bovine trouvent-elles leur source dans la race elle-même ou dans les conditions extérieures locales ? On a admis les deux opinions.
Wehenkel, résumant les connaissances acquises sur le typhus, s’est cru autorisé à dire : « C’est uniquement dans les steppes que nous rencontrons cet ensemble de circonstances capables de modifier suffisamment la race bovine qui y existe pour
provoquer chez elle la prédisposition à cette maladie particulière qui, chez nous, revêt suffisamment le caractère d’une affection contagieuse. »
Pour Haupt, il n’y a pas de causes excitantes du typhus particulières aux steppes, ces causes peuvent exister, mais elles ne deviennent vraiment efficaces qu’à la condition d’agir sur la race bovine de cette contrée.
Lorinzer prétend de son côté que rien ne prouve que le typhus se développe par des causes inhérentes aux steppes ; que dans ces contrées rien de particulier n’existe dans la constitution atmosphérique, géologique et climatérique, dans la succession des saisons. D’après cet auteur, il faudrait donc chercher dans la race elle-même la source de la prédisposition.
En raison de ce que la race des steppes peut être affectée du typhus spontané hors du lieu de sa naissance, il faut admettre que l’opinion de Haupt et de Lorinzer se rapproche beaucoup plus de la vérité que celle de Wehenkel. On regarde généralement la prédisposition d’une espèce ou d’une race à contracter une maladie particulière, comme ne pouvant provenir que d’une cause résidant dans l’organisme. En pareil cas, on ne peut accorder qu’un effet secondaire et simplement favorable à l’action des milieux extérieurs, même en admettant, avec ses conséquences les plus outrées, leur action modificatrice sur l’organisme. Et cependant est-ce que les races ne sont pas le résultat d’une action longue et constante des milieux où elles se développent ? Il y a là un point difficile à éclaircir. Ici s’arrête ma tâche. La conclusion de ce travail est d’une si facile déduction, que je m’abstiendrai de la faire ressortir.
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