mémoires d'un nouveau-né

De
Publié par

Ce texte s’appuie sur le tableau de De La Tour pour développer une réflexion autobiographique et poétique sur l’art. A la suite de nombreuses visites de l’œuvre exposée au musée de Rennes, l’artiste présente ses mémoires. Son écriture s’étale sur plusieurs années, parce qu’il se considère en constant renouvellement, en prise avec toutes sortes de réalités qui s’interposent. Autant de fictions, autant d’actes de naissance. Les entrées sont multiples mais cimentées par une forte volonté de vivre. Le monde rural, la ville, les rêves et la sexualité fondent sous les mots d’une écriture fascinée par l’aventure du regard. Le premier regard a-t-il de la mémoire ?
Publié le : vendredi 9 janvier 2004
Lecture(s) : 253
EAN13 : 9782748139648
Nombre de pages : 158
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Mémoires d'un nouveau-né
Xavier Ribot
Mémoires d'un nouveau-né
Le Manuscrit www.manuscrit.com
Le Manuscrit.com 20, rue des Petits-Champs 75002 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.com
ISBN : 2-7481-3965-8 (fichier numérique) ISBN : 2-7481-3964-X (livre imprimé)
J’ai parfois envie de mourir comme le petit enfant a envie d’ouvrir son cadeau avant l’heure.Christian Bobin.Autoportrait au radiateur
AVANT PROPOS De Oisseau le Petit, dans la Sarthe du nord, au musée des Beaux-Arts de Rennes, au bout du fil de mes yeux, des mots se sont pressés. Tout n'est pas réel, tout n'est pas fiction mais l'art est tout. Je voulais écrire, j'ai fait de la peinture. Quand j'ai voulu peindre, j'ai fait de l'écriture.
Xavier Ribot
Une dame brune, tout en cheveux, s'est penchée sur mon image. Dans ses yeux ronds, j'ai senti du bruit comme de l'admiration qui prend trop de place. Il fallait se reculer pour que le monde se glisse entre elle et moi afin d'y insuffler sa respiration. Je me suis douté qu'en arrivant au tableau si vite, tout se confondrait : elle cherche ce qui est connu en moi, elle démasque la beauté de ma mère, convoque la Sainte Trinité. Rien à répondre, dormir encore. Elle se penche mais n'accueille pas les sensations de la peinture, son mari ajuste ses lunettes afin de concentrer son attention. Tout doucement je ne perçois plus que les bruits de pas dans la salle ; je suis tenté d'ouvrir les yeux pour savoir où sont passés les deux visiteurs. Rien, ils nous observent. Leurs haleines dépoussièrent le vernis qui nous protège du temps. Les gardiens n'aiment pas que les visiteurs, surtout les enfants ou les groupes indisciplinés, s'approchent trop près; pourtant rien n'est pire que l'isolement. Georges de la Tour nous a brossé pendant des semaines entières, avec une chandelle allumée en permanence, sans laquelle le public ne verrait rien : La chaleur de cette lumière ne brûle pas les imprudents qui vivent aujourd'hui en paix.  La dame en cheveux sombres grimace un peu moins que son monsieur, son visage se modèle progressivement comme un masque africain, un art primitif fait de maquillage coloré et de peau tendue. La tension des peaux enferme les expressions dans une éternité qui me plaît : pas d'âme, pas de son, pas de volonté imposée. Le regard du visiteur phagocyte ou vampirise tout ce qu'il croise. Un croiseur spatial
 9
Mémoires d'un nouveau-né
attirant à lui tout ce qui peut se comprendre, par bouts de sens, bout par bout. Je perçois dans un effet planant une grosse part de désir, une faim qui s'apaise dans le sourire de ma mère. Un sourire naissant. Le couple qui nous visite rassure mon sommeil : il fait écran aux agités tout en montant la voie des œuvres. Il attire à moi le monde vivant, je ne le perçois pas en entier à cause du cadre de mon tableau mais par intermittence. Chaînon par chaînon : ce couple-là, puis un autre, puis un groupe, et puis quelques personnes seules. Seules et seules à la fois. Les visages, les voix, les vêtements s'ensuivent pour me distraire; le manège voyeur occupe mes journées avec gentillesse. Mis à part les yeux grands ouverts, les postures ne se ressemblent pas. Je vois des mains qui grattent quelque partie du visage, je vois des bouches qui se pincent dans tous les sens, souples, muqueuses parfois pigmentées d'amour. Je vois des regards qui me repeignent, des index prêts à essuyer la surface du tableau, des paumes caressantes, oubliées à mi-chemin. Le vide qui me sépare du public est parcouru d'ondes magnétiques concentrant les énergies ; cet afflux oxygène la combustion de la bougie et maintient la bonne humeur, la bonne ambiance perçue comme une vitrine de Noël, une vitrine remplie d'objets splendides. Notre image reconnaît la valeur des attentions qui lui sont portées, nous renvoyons l'idée de contemplation et de mystère aux yeux qui nous palpent.  Madame cheveux sombres a plongé ses mains dans une boîte à bijoux car des bagues sont collées aux doigts qui me décrivent. Je les devine par les parfums sucrés, ondoyant d’une peinture à l’autre ;
10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.