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Blanche neige et les sept nains

De
292 pages
Au début des années 1930, Walt Disney est un producteur connu et reconnu. Arrivé à Hollywood une décennie plus tôt avec un film inachevé et quelques minces économies, il s'est imposé comme l'un des pionniers du cinéma d'animation. Ses cartoons, sonores et colorisés sont novateurs. Le nom de Disney est synonyme de qualité et ses héros, tels que Mickey Mouse, ont conquis le public dans le monde entier. En 1934 Walt Disney prend le pari risqué de réaliser le premier long-métrage d'animation sonore et en couleur, Blanche Neige et les sept nains.
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BLANCHE NEIGE ET LES SEPT NAINS
La création du chef-d’œuvre de Walt Disney
Au début des années 1930, Walt Disney est un producteur connu
et reconnu. Arrivé à Hollywood une décennie plus tôt avec un film
inachevé et quelques minces économies, il s’est imposé comme l’un des
pionniers du cinéma d’animation. Ses cartoons, sonores et colorisés,
sont novateurs. Le nom Disney est synonyme de qualité et ses héros,
au premier rang desquels Mickey Mouse, ont conquis le public dans
le monde entier. Ses studios sont en plein âge d’or. Pourtant, en 1934,
Walt Disney décide de relever un nouveau défi. Inspiré par un vieux
souvenir d’enfance, il prend le pari risqué de réaliser le premier
longmétrage d’animation sonore et en couleur, Blanche Neige et les sept
nains.
De la découverte de l’histoire des frères Grimm par le jeune Walt
au début de l’année 1917 à la grande première du film au Carthay
Circle Theatre le 21 décembre 1937 en présence du Tout-Hollywood,
découvrez l’histoire de la réalisation de ce que beaucoup appelaient
alors dans les années 1930 la « folie de Disney » et qui reste aujourd’hui
encore l’un des plus grands films de toute l’histoire du cinéma... BLANCHE NEIGE ET LES SEPT NAINS
Karl DERISSON est professeur agrégé d’Histoire- La création du chef-d’œuvre de Walt DisneyGéographie dans la région d’Orléans. Fasciné par
l’animation en général et l’œuvre de Disney en particulier,
il nourrit sa passion grâce à ses lectures et ses rencontres.
Collectionneur de livres d’art, de maquettes d’animation
et de celluloïds originaux, il est également rédacteur en chef du site
Chronique Disney.
Karl DERISSON
Illustration de couverture : Karl DERISSON.
ISBN : 978-2-343-04346-3
30
BLANCHE NEIGE ET LES SEPT NAINS
Karl DERISSON
La création du chef-d’œuvre de Walt DisneyBLANCHE NEIGE ET LES SEPT NAINS
La création du chef-d’œuvre de Walt Disney Champs visuels
Collection dirigée par Pierre-Jean Benghozi,
Raphaëlle Moine, Bruno Péquignot et Guillaume Soulez

Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des
images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs,
auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.).
Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et
méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages
esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans
craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.


Dernières parutions

Florent BARRERE, Une espèce animale à l’épreuve de l’image. Essai
sur le calmar géant. Seconde édition revue et augmentée, 2014.
Pierre Kast Ecrits 1945-1983. Suivi de Amende honorable par Noël
Burch, 2014.
Anne GILLAIN, François Truffaut. Le secret perdu, 2014.
Daniel WEYL, Robert Bresson : procès de Jeanne d’Arc. De la plume
médiévale au cinématographe, 2014.
Giusy PISANO (dir.), L’archive-forme : Créations, Mémoire,
Histoire, 2014.
Isabelle PRAT-STEFFEN, Le cinéma d’Isabel Coixet : figures du vide
et du silence, 2013.
Aurélie BLOT et Alexis PICHARD (coord.), Les séries américaines.
La société réinventée, 2013.
Jim LAPIN, La régulation de la télévision hertzienne dans les
départements d’outre-mer, 2013.
Eric COSTEIX, Alain Resnais. La mémoire de l’éternité, 2013.
Florent BARRÈRE, Une espèce animale à l’épreuve des médias.
Essai sur le cœlacanthe, 2013.
Aurélie BLOT, 50 ans de sitcoms américaines décryptées. De I love
Lucy à Desperate Housewives, 2013.
Sébastien FEVRY, La comédie cinématographique à l’épreuve de
l’histoire, 2012.
Philippe LEMIEUX, L’image numérique au cinéma. Historique,
esthétique et techniques d’une révolution technologique, 2012.
Pierre DEVIDTS, Andreï Tarkovski. Spatialité et habitation, 2012.
Angélica Maria Mateus MORA, Cinéma et audiovisuel
latinoaméricains. L’Indien : images et conflits, 2012. Karl DERISSON
BLANCHE NEIGE ET LES SEPT NAINS
La création du chef-d’œuvre de Walt Disney



































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343- 04346-3
EAN : 9782343043463
Cet ouvrage est dédié à tous les artistes
Disney d’hier et d’aujourd’hui qui,
par leur talent, continuent de me faire rêver.
A mes parents Maryse et Didier,
A ma sœur Elodie
A ma nièce Eléa
et à mon petit Garou,
ma famille qui m’a apporté tant de soutien.
A mes collègues et amis. - Sommaire -
Remerciements ……………………………………………………… p. 11
Avant-propos : Quand on parle de Disney à quelqu’un,
aujourd’hui… ………………………………………… p. 13
Introduction : Il était une fois… …………………………………….. p. 15
Chapitre 1 : Aux origines du premier long-métrage d’animation… ... p. 19
Chapitre 2 : L’alliance de l’art et de la technologie ………………… p. 35
Chapitre 3 : Une princesse « à la Janet Gaynor » …………………... p. 53
p. 67 Chapitre 4 : Les « sept petits bonshommes » …………….…………..
Chapitre 5 : Un « mélange de Lady Macbeth et du Grand Méchant
loup » …………………………………………………... p. 91
Chapitre 6 : Un prince « du genre de Douglas Fairbanks » ………... p. 103
Chapitre 7 : Le chasseur et le miroir magique, serviteurs de
la reine ………………………………………………….. p. 111
Chapitre 8 : Les animaux de la forêt, compagnons de
Blanche Neige …………………………………………. p. 119
Chapitre 9 : Le style de Blanche Neige et les sept nains ……………. p. 125
Chapitre 10 : La musique de Blanche Neige et les sept nains ………. p. 133
Chapitre 11 : La « folie » de Disney ………………………………… p. 151
Chapitre 12 : La sortie de Blanche Neige et les sept nains …………. p. 159
Chapitre 13 : Les ressorties de Blanche Neige et les sept nains ……. p. 177
Chapitre 14 : Blanche Neige et les sept nains à travers le monde …... p. 185
Chapitre 15 : Disneyland accueille Blanche Neige et les sept nains ... p. 195
Conclusion : C’était il y a un siècle, ou presque… …………………. p. 205
Générique ………………………………………………… p. 207
Biographies ………………………………………………. p. 209
Bibliographie ……………………………………………... p. 265
Index ……………………………………………………… p. 271 – Remerciements –
Mes remerciements vont tout d’abord aux artistes de Disney qui
depuis presque un siècle font rêver des millions de personnes. Je pense
notamment aux pionniers, Walt, bien entendu, Ub Iwerks, Vladimir Tytla,
Arthur Babbitt, Burt Gillett, David Hand, Grim Natwick, Fred Moore,
Norman Ferguson, Clyde Geronimi, Joe Grant, Wilfred Jackson, Hamilton
Luske et tous les autres… Je pense aussi aux Nine Old Men, Les Clark,
Wolfgang Reitherman, Eric Larson, Ward Kimball, Milt Kahl, Frank
Thomas, Ollie Johnston, John Lounsbery et Marc Davis. Je pense à la
nouvelle génération, Glen Keane et Andreas Deja que j’ai eu l’immense
plaisir de rencontrer, à John Lasseter que j’ai interviewé, Ron Clements et
John Musker, Mark Henn, Eric Goldberg, Gary Trousdale et Kirk Wise,
Tony Fucile, Will Finn, Nick Ranieri, Nancy Beiman, Ken Stuart Duncan et
tant d’autres. Une pensée pour Kathy Zielinski qui a supervisé l’animation
de mon personnage préféré, le juge Claude Frollo dans Le Bossu de
NotreDame…
Mes remerciements s’adressent également aux historiens de Disney
qui font vivre la mémoire de l’entreprise avec passion. Merci à J.B.
Kaufman, John Canemaker, John Culhane, Christian Renaut, Didier Ghez,
Christopher Finch, Leonard Maltin, Dave Smith ou encore feu Bob Thomas.
Mille mercis à Jérémie Noyer et Thierry Steff qui ont accepté de
relire mon texte et qui ont porté dessus un jugement bienveillant et
constructeur. Merci à Florence et Mathieu pour leurs conseils.
Je tiens à remercier mes amis de Chronique Disney, en particulier
Franck et Laurent. C’est un réel plaisir que de contribuer au succès de votre
site. Petite dédicace à mon pote Bix !
Je remercie aussi mes amis et collègues du Collège Jean Moulin qui
me supportent chaque jour. Grosses bises en particulier à JP, Catou, Isabelle
H., Catherine, Emilien, Christine, Isabelle M., Simone, Marie-Catherine,
Valérie, Bruno, Roselyne et tous les autres que j’oublie forcément. Et un clin
d’œil amical à Marc Petit qui me soutient dans tous mes projets.
Enfin, un énorme merci à ma famille, mes parents Maryse et Didier,
Elodie ma sœur, Romain et Eléa, mes grands-parents Georgette et Marcel. Et
un gros câlin à mon petit Garou ! Salut amical à mon ami de toujours, Rudy.
Et merci à tous ceux qui auront été immanquablement et
malheureusement oubliés ici.
11- Avant-propos -
Quand on parle de Disney à quelqu’un, aujourd’hui…
Quand on parle de Disney à quelqu’un, aujourd’hui, qu’importe le
lieu, qu’importe le moment, qu’importe son âge, ce nom évoque forcément
quelque chose.
Quand on parle de Disney à quelqu’un, aujourd’hui, des images
reviennent immanquablement à l’esprit. Et ils sont nombreux, les souvenirs
1
qu’éveillent la seule évocation du nom de Walt* . Mickey et son chapeau
d’apprenti sorcier qui mène les balais à la baguette. Donald piquant une
colère en brandissant son poing. Le nez de Pinocchio qui s’allonge au fil de
ses mensonges. La mort terrifiante, bien que seulement suggérée mais jamais
montrée, de la maman de Bambi un jour d’hiver glacial. Dumbo prenant son
envol grâce à ses oreilles trop grandes. La robe de Cendrillon qui apparaît
dans une pluie de scintillements féériques. Alice qui court inlassablement
après le Lapin blanc. Peter Pan survolant la nuit étoilée de Londres avec les
enfants Darling. Deux chiens qui dégustent amoureusement une assiette de
spaghettis. Le courageux Prince Philippe armé de son épée face à la
redoutable Maléfique changée en dragon. La berline de Cruella d’Enfer
parcourant la campagne anglaise à la recherche des dalmatiens dans un
boucan de tous les diables. Le jeune Arthur qui extirpe miraculeusement
l’épée de l’enclume. Le débonnaire Baloo qui jure qu’il en faut peu pour être
heureux. Des chats de gouttières chantant du jazz sur les toits de Paris. Deux
petites souris courageuses qui partent à la rescousse de Penny. Winnie
l’ourson à la recherche de son miel. Basil, fier détective, escaladant les
rouages de Big Ben pour mettre à mal les sombres desseins du Professeur
Ratigan…
Les plus jeunes, quant à eux, penseront peut-être davantage à la
Belle et la Bête valsant à la nuit tombée, aux blagues délirantes du génie
d’Aladdin, à la majestueuse présentation de Simba au sommet du Rocher des
lions, aux pirouettes de Tarzan à travers l’épaisse jungle africaine, aux
frasques de Stitch au son de la musique d’Elvis, à la princesse Tiana changée
en grenouille, à Raiponce et ses cheveux interminables aux pouvoirs
extraordinaires, à Ralph-la-Casse qui explore le monde sucré et acidulé de
Sugar Rush, ainsi qu’à Elsa laissant enfin parler sa magie au son de la
chanson Libérée, délivrée…
Et l’évocation même de Disney rappelle immanquablement à chacun
cette reine cruelle et implacable qui rumine sa jalousie jour après jour devant

1 Les noms suivis d’une étoile renvoient aux notices biographiques présentes en fin
d’ouvrage.
13son miroir et dont la mythique pomme empoisonnée semble être une arme
redoutable capable d’anéantir les espoirs des jeunes filles trop jolies qui
rêvent du prince charmant…
14- Introduction -
Il était une fois…
Il était une fois, dans une contrée lointaine, une jeune princesse
prénommée Blanche Neige. D’une beauté sans pareille, son teint est blanc
comme la neige, ses cheveux sont noirs comme l’ébène et ses lèvres sont
rouges comme une pomme bien mûre. Elle vit dans un immense château
dressé sur un piton rocheux. Sa vie aurait pu être belle et heureuse. Mais la
reine, sa belle-mère acariâtre et jalouse, fait en sorte de briser ses rêves.
Réduite à la domesticité, Blanche Neige ne perd cependant pas espoir et rêve
secrètement de ce doux prince charmant qui la délivrera bientôt de son
sort…
Cette histoire bien connue, écrite il y a plus de deux siècles par les
frères Grimm*, fait partie de l’inconscient collectif. Tout le monde en
connaît les grandes lignes et chacun est capable d’en raconter un extrait. Les
uns évoquent la belle princesse faisant le ménage dans la chaumière des
nains en chantant, ainsi que cette pomme rouge empoisonnée qui la conduit à
sa perte. Les autres citent le gigantesque et splendide miroir magique que la
reine interroge inlassablement. Certains, quant à eux, parlent de la sorcière
manipulant ses potions en compagnie de son corbeau dans un sordide
laboratoire situé dans les entrailles de son château. Et les sept nains qui
rentrent à la maison à la file indienne en chantant Heigh-ho font aussi
souvent partie des souvenirs. Sans oublier, au passage, Simplet qui avale un
savon par mégarde. Mais ce que beaucoup ignorent, c’est que cette histoire,
si ancrée dans leur mémoire, est en fait davantage celle des studios Disney
que celle des frères Grimm. Et peu nombreux, au final, sont ceux qui savent
quels ingrédients sortent réellement du conte original et quelles parties
proviennent finalement du classique de Walt Disney.
Walt Disney. Ce nom est aujourd’hui connu de tous. C’est le nom
d’un empire du divertissement qui dépasse les frontières et rayonne dans le
monde entier. Du cinéma à la télévision, en passant par les parcs à thèmes,
les boutiques, les comédies musicales, la bande dessinée, la musique, les
navires de croisière, sans oublier l’acquisition récente des univers Marvel et
Star Wars, l’univers Disney est si vaste. Et chacun reconnaît qu’il est un
gage de qualité. Il est le symbole de ce qu’Hollywood peut faire de mieux. Il
est le symbole de cette Amérique qui sait offrir au monde des personnages,
des films, des histoires, des chansons, des univers entiers, tous ancrés pour
toujours dans l’inconscient collectif.
15 L’univers Disney est aujourd’hui gigantesque. Mais à l’origine, il ne
faut pas oublier que Walt Disney est synonyme de dessins animés. Beaucoup
des plus grands chefs-d’œuvre du cinéma d’animation proviennent en effet
de l’imagination des artistes de Disney. Il faut admettre qu’en son temps,
Walt lui-même n’est pas un grand artiste en soi. Mais il est un remarquable
chef d’entreprise, un remarquable leader, un homme capable de trouver et de
réunir des talents du monde entier, tous des artisans à l’origine de films
devenus légendaires.
Walt Disney en personne a toujours affirmé que tout a commencé
par une souris. Ce n’est pas tout à fait exact car la base de son empire repose
autant, il est vrai, sur une petite fille dans un monde animé que sur un lapin
chanceux. Leur point commun à tous. Ils sortent de la mine de dessinateurs
talentueux, réunis au sein d’un studio qui révolutionne progressivement le
cinéma d’animation.
L’animation Disney est à l’origine même de l’empire Disney.
L’animation est l’âme de la compagnie. Elle en est l’essence même. Elle en
est le cœur. Et ce cœur a plusieurs fois failli cesser de battre. Walt est
toujours monté au créneau pour préserver l’animation, alors même que la
télévision entre dans les foyers et que le style Disney est qualifié par certains
comme de plus en plus désuet. Après sa mort, son frère Roy Oliver*, et après
lui son neveu Roy Edward*, ont eux-aussi tâché, vaille que vaille, de
maintenir le cœur de l’entreprise bien vivant. Et les artistes eux-mêmes,
surtout après la mort de Walt, ont gardé l’héritage comme un joyau précieux,
comme un trésor qu’il faut sauver et entretenir. Et même si certains films,
avec le recul, semblent de qualité moyenne, ils possèdent au moins
l’avantage de garder la branche animation en pleine activité.
Mais le temps passe et les mœurs changent. L’animation
traditionnelle est désormais montrée par certains comme un art d’un autre
temps, comme un art dépassé. A l’heure de l’informatique, la souris
d’ordinateur prend peu à peu le pas sur le crayon. Et l’animation assistée par
ordinateur remplace l’animation traditionnelle. Les grands studios
d’animation, au premier rang desquels Dreamworks SKG, ont abandonné il
y a des années l’art traditionnel au profit des films dits en 3D, jugés plus
rentables au vue des foules qui se déplacent pour les voir. Mais les fans
d’animation se consolent en se disant que Disney ne peut pas renier ses
origines et que des films récents comme La Princesse et la grenouille et
Winnie l’ourson sont de très belles réussites artistiques. Mais c’est là que le
bât blesse. Une réussite artistique ne garantit pas le succès en salle. Et des
qualités intrinsèques indéniables ne remplissent pas le tiroir caisse d’une
entreprise dont le but est, il ne faut pas l’oublier, de capitaliser.
Aussi, lorsque Bob Iger, à la tête de la Walt Disney Company depuis
2005, annonce, ce 11 avril 2013, la fermeture de la branche animation
traditionnelle des studios, le public reste perplexe. La maison Disney
16abandonne ce qui l’a fait naître pour recentrer ses activités. Soit. Le récent
succès de La Reine des neiges semble donner raison à cette stratégie. Mais
les plus passionnés sont, quant à eux, choqués et tristes. C’est le cœur battant
de l’entreprise même qui, légitimement ou non, chacun se fera un avis, cesse
de battre. Tout le monde est d’accord pour reconnaître que ce cœur est vieux
et qu’il bat fort mal. Mais il bat. Chacun admet aussi que l’entreprise regorge
de talents gâchés qui, faute d’une reconversion efficace dans l’animation sur
ordinateur, se tournent vers d’autres sociétés ou pire, se retrouvent sur le
carreau. Le gardien de l’animation traditionnelle vient de vendre son âme au
nom du profit.
A l’heure où l’animation Disney bascule, il est temps de faire un peu
d’histoire. Il est temps de revenir où tout a commencé. Il est temps de
revenir en 1923, à la création des studios Disney. Il est temps de revenir en
1928, à la naissance de Mickey Mouse et des cartoons sonores. Il est temps
de revenir en 1932, à l’introduction du Technicolor dans les dessins animés.
Il est temps de revenir en 1937, lorsque le premier long-métrage d’animation
sonore et en couleur est proposé au public. Il est temps de revenir sur la
construction de la maison Disney, dont Blanche Neige et les sept nains est
l’une des pierres angulaires.

Cet ouvrage répond à une envie, la volonté de remonter aux sources
des studios Disney et à l’origine de l’un des plus grands films de toute
l’histoire. Il est le résultat des nombreuses lectures d’un historien du cinéma
autodidacte qui prend plaisir, depuis maintenant quelques lustres, à lire, voir
et écouter les témoignages, tous aussi passionnants les uns que les autres, des
artisans de la maison Disney. Cet ouvrage se veut une synthèse de cette
littérature florissante et captivante centrée sur l’univers Disney en général et
le cinéma d’animation en particulier. Et à l’heure où les studios connaissent
une étape importante de leur histoire, il souhaite faire revivre un passé
révolu, pour ne pas oublier que si tout a commencé par une souris, une belle
princesse n’est pas pour rien dans la création de l’empire Disney…
17- Chapitre 1 –
Aux origines du premier long-métrage d’animation…
Janvier 1917. Le monde est en guerre depuis maintenant plus de
trois ans. Le président des Etats-Unis Woodrow Wilson défend encore son
projet de paix sans vainqueur. Mais la guerre sous-marine outrageuse menée
par l’Allemagne le pousse bientôt à rompre toutes relations avec l’Empire du
Kaiser Guillaume II. Le pays est précipité dans la Première Guerre mondiale.
Alors que le monde connaît l’un des épisodes les plus tragiques de son
histoire, des milliers d’enfants, d’adolescents et d’adultes de Kansas City
vivent, quant à eux, l’expérience la plus féérique de toute leur vie. Loin des
frasques de la guerre, au cœur même des Etats-Unis, dans l’enceinte du
majestueux City’s Convention Hall, ils sont des dizaines, des centaines, des
milliers, tous rassemblés là pour vivre une journée unique et totalement
gratuite. Ce moment exceptionnel est organisé par Frank L. Newman, le
directeur du Royal Theatre, et sponsorisé par le journal local, le Kansas City
Star. Ce 27 janvier 1917, tous les jeunes vendeurs de journaux à la criée,
accompagnés de plusieurs milliers d’habitants du coin, trépignent sur leur
siège. Le brouhaha est assourdissant et chacun attend fébrilement de
découvrir… un film. C’est une première pour la majorité d’entre eux. La
lumière s’estompe. La salle s’obscurcit. Les projecteurs se mettent
bruyamment en marche. Le film commence. En lettres gothiques, le titre
apparaît… Snow White.
Le long-métrage est réalisé par James Searle Dawley. Le metteur en
scène s’est souvent tourné vers des adaptations d’œuvres de la littérature et
sa filmographie compte déjà des titres comme The Prince and the Pauper
(Le Prince et le pauvre, 1909), Hansel et Gretel (1909), Frankenstein
(1910), Michel Strogoff (1910), A Christmas Carol (Un Chant de Noël,
1910), The Three Musketeers (Les Trois Mousquetaires, 1911) ou Treasure
Island (L’Ile au trésor, 1912). Distribué par la Paramount, Blanche Neige est
produit par Daniel Frohman et Adolf Zukor pour le compte de la Famous
Film Players Company. Mademoiselle Marguerite Clark interprète le
personnage principal et partage l’écran avec Creighton Hale dans le rôle du
prince Florimond et Dorothy G. Cumming dans celui de la Reine
Brangomar. Lionel Braham joue quant à lui le chasseur Berthold et Alice
Washburn la Sorcière Hex.
En partie tourné à New York dès novembre 1916 ainsi que dans la
région de Savannah, le film de Dawley est l’adaptation cinématographique
de la pièce de Winthrop Ames, écrite sous le pseudonyme de Jessie Braham
White en 1912 et mise en musique par Edmond Rickett. Créée cent ans après
19la première publication du conte des frères Jacob et Wilhelm Grimm*, la
petite comédie pour enfants est jouée, semaines après semaines, sur les
planches du Little Theatre de Broadway, avec en tête d’affiche l’actrice
Marguerite Clark qui tient déjà le rôle de la princesse. Tourné en quelques
jours, comme l’ensemble des films de l’époque, Blanche Neige sort dans les
salles américaines le 21 décembre 1916. Pour coïncider avec les fêtes de
Noël, un prologue est ajouté au script original. Le film débute ainsi avec
l’arrivée du Père-Noël qui place sur une table des poupées représentant
chacun des personnages de l’histoire. Grâce à un fondu enchaîné, les jouets
sont remplacés par les vrais acteurs en costumes qui font la révérence à la
princesse.
Pendant un peu plus d’une heure, le public de Kansas City découvre
donc l’histoire de Blanche Neige. Présent dans la salle, au milieu des autres
vendeurs de journaux, le jeune Walt Disney, alors âgé de 15 ans, n’en croit
pas ses yeux. Il vit là l’une de ses toutes premières expériences
cinématographiques. Avec un enthousiasme débordant, il découvre les
aventures de la princesse et des nains sur grand écran. Ou plutôt sur deux
grands écrans. En effet, pour que les dizaines de milliers de spectateurs
puissent voir le film dans de bonnes conditions, les organisateurs ont mis en
place quatre écrans géants placés au milieu de la salle. De son fauteuil, Walt
2se souvient qu’il peut en apercevoir deux . Ce jour-là, l’image de la belle
Marguerite Clark doit à jamais s’ancrer dans l’esprit du jeune homme qui,
arrivé au sommet de sa gloire, rendra hommage à l’actrice lors d’un dîner
3organisé dans ses studios .
Cette fascination de Walt pour les contes de fées n’est en soi pas
nouvelle. Sa grand-mère ainsi que sa maman, Flora*, lui ont fait découvrir
très jeune toutes ces histoires. Issue d’une famille de gens lettrés, Flora Call
Disney est devenue institutrice. Amatrice de bons livres, elle initie donc
naturellement ses enfants à la lecture dès le plus jeune âge, en particulier
Walt qui lit chaque matin avant d’aller à l’école. Et le soir après le souper,
Walt Disney se souvient de sa grand-mère prenant sur l’étagère ses vieux
recueils de contes usés rassemblant les histoires des frères Grimm et d’Hans
Christian Andersen. Tous les enfants se groupent alors autour d’elle pour
4l’écouter. Le petit garçon adore ça. C’est le meilleur moment de la journée .
C’est un loisir extraordinaire avec lequel il s’évade, d’autant plus que les
conditions de vie de sa famille sont parfois compliquées. Le patriarche,
Elias*, est un père aimant, c’est indéniable. Mais c’est également un homme

2 Cité dans KAUFMAN J.B., The Fairest One of All, The making-of Walt Disney’s Snow
White and the Seven Dwarfs, Londres, Aurum Press Ltd, 2012, p. 22.
3 MERRITT Karen, The Little Girl / Little Mother Transformation : The American Evolution
of Snow White, in Storytelling in Animation : The Art of the Animated Images, Vol. 2, édité
par John Canemaker, Los Angeles, American Film Institute, 1988.
4 D’après une interview de Walt Disney publiée dans Brief Magazine en 1953.
20inflexible, un protestant très dévot, ancré dans le XIXe siècle, avec des
valeurs morales profondes mais exigeantes. Aussi, il est intraitable avec ses
fils. Pourtant, Walt garde généralement un bon souvenir de son enfance,
notamment de ses années à la campagne. En avril 1906, les Disney quittent
Chicago. Le train emporte la famille loin de l’instabilité de la ville vers la
petite ville de Marceline. Là, Walt se souvient avoir vu pour la première fois
un cirque parader. Cela l’influencera au moment de la production de Dumbo,
son quatrième long-métrage d’animation (1941). C’est là qu’il se découvre
une passion pour les trains, se rappelant son oncle Mike Martin qui conduit
alors la liaison entre Marceline et Fort Madison dans l’Iowa. C’est à
Marceline aussi que le garçon de cinq ans va pour la première fois à l’école,
un grand bâtiment de briques rouges qu’il a toujours gardé en mémoire. Il y
suit les cours de Miss Brown, sa première institutrice. Walt se rappelle
également y avoir vu son premier film. Et l’un des voisins de la ferme
Disney, Doc Sherwood, encourage Walt à poursuivre sa passion du dessin.
La campagne regorge d’animaux qui fascinent l’enfant. Des cochons, des
vaches, des poulets, toute une ménagerie bien présente dans l’œuvre future
5du cinéaste .
Mais en 1909, le doux rêve champêtre prend fin. Elias est souffrant
et la famille doit regagner la ville. La maisonnée s’installe à Kansas City. Le
patriarche achète une licence de vendeur de journaux et emploie ses fils, Roy
et Walt. Les deux garçons travaillent dur, dans des conditions parfois très
rudes, sans être payés. Dès lors, chacun d’eux cherche un moyen de
s’évader. Roy quitte ainsi le domicile familial dès 1912. Et Walt, qui ne peut
pas partir, s’évade dans les livres. Aussi difficile soit-elle, sa condition de
distributeur de journaux lui donne cependant une satisfaction profonde. C’est
grâce à cette situation qu’il découvre Marguerite Clark dans le rôle de
Blanche Neige, en 1917. C’est grâce à ce travail pénible qu’à la fin de ce
mois de janvier, il en prend plein la vue. C’est grâce à son labeur que la
princesse s’insinue dans son esprit pour toujours.
Les années ont passé depuis cette belle journée du 27 janvier 1917.
Et l’adolescent de 15 ans qui découvre Blanche Neige ce jour-là est devenu
un jeune producteur et réalisateur. Walt Disney a tout juste dix-huit ans
lorsqu’en janvier 1920, il vit sa première expérience dans le monde de
l’animation. Aux côtés d’un jeune animateur de son âge nommé Ub Iwerks,
il fonde la société Iwerks-Disney Commercial Artists. Iwerks est comme
Walt originaire de Kansas City. Les deux hommes se sont rencontrés en
1919, à l’époque où ils travaillent tous les deux comme illustrateurs de
publicités pour le Pesmen-Rubin Commercial Art Studio. Devenus associés,
ils sont désormais à la tête d’une entreprise prometteuse et chacun espère se

5 Ces souvenirs sont rapportés par Walt lui-même dans une lettre intitulée « The Marceline I
Knew » et publiée dans le Marceline News le 2 septembre 1938.
21forger rapidement une belle notoriété. Mais la réalité les rattrape bientôt. La
compagnie rencontre des difficultés qui la conduisent inexorablement vers la
faillite. L’Iwerks-Disney Commercial Artists a fait long feu. Mais Walt sait
rebondir. Aux côtés d’Iwerks, il est alors engagé à la Kansas City Film Ad
Company. Il n’est plus patron mais simple employé. Cette expérience n’est
pas une fin en soi, mais elle lui permet de voir comment une telle entreprise
se gère. Il y apprend en outre les rudiments de l’animation pour des
publicités locales.
En 1921, Walt Disney décide de proposer son travail à Frank L.
Newman, le propriétaire d’une chaîne de cinémas implantée à Kansas City.
Chaque semaine, Newman diffuse dans ses salles des publicités et des petites
séquences d’animation illustrant les dernières nouvelles du coin. Le 20 mars
1921, il projette un travail de Walt qui semble satisfaire le public. Et bien
que ce dernier travaille toujours pour la Kansas City Film Ad Company, un
accord est passé. Disney et Newman s’associent. Mais le jeune artiste
souhaite aller plus loin que les simples séquences qu’il dessine pour les
cinémas. Il envisage de créer de vrais cartoons racontant une vraie histoire.
Sur son lieu de travail, il emprunte l’ouvrage d’E. G. Lutz Animated
Cartoons : How They Are Made, Their Origin and Development publié en
1920 et apprend les rudiments de l’animation. Et avec ses premiers associés,
en particulier Rudolf Ising qui est le premier à répondre à une petite annonce
de Walt, il se lance dans l’adaptation animée du Petit Chaperon rouge. Le
petit film est produit en six mois, l’équipe de Disney travaillant alors dans le
garage de la maison familiale. Une fois ce premier travail fini, elle s’affaire à
un nouveau projet inspiré des Quatre Musiciens de Brême. Au printemps
1922, Walt quitte son emploi à la Kansas City Film Ad Company et installe
sa petite société dans de nouveaux locaux, au 1127 East 31st Street. Le 23
mai de cette année, l’Etat du Missouri publie le certificat attestant de la
création de la Laugh-O-Gram Films Inc. Walt est de nouveau le patron de sa
propre entreprise. Il est à l’époque entouré de jeunes artistes comme Rudolf
Ising, Hugh Harman et Friz Freleng qui feront tous une belle carrière à
Hollywood durant les décennies suivantes. Evidemment, l’ami Ub Iwerks est
de la partie dès le mois de novembre. La petite compagnie poursuit ses
adaptations de contes en dessins animés avec Jack and the Beanstalk (Jack
et le haricot magique), Jack the Giant Killer, Goldie Locks and the Three
Bears (Boucle d’or et les trois ours), Puss in Boots (Le Chat botté) et
Cinderella (Cendrillon). Six petits films au total, qui sortent durant l’année
1922 et sur lesquels l’ombre des livres que Walt découvre avec sa maman
Flora pendant son enfance flotte évidemment. Disney produit aussi des petits
films publicitaires, comme Tommy Tucker’s Tooth (1922), commandé par le
docteur Thomas McCrum, le dentiste local. Le film met en scène le jeune
Tommy Tucker, qui prend soin de ses dents, et Jimmie Jones qui ne le fait
pas. Grâce au film, le dentiste souhaite alors inculquer aux enfants les gestes
à accomplir pour avoir une bonne hygiène bucco-dentaire. Walt met
22également en chantier un court-métrage en prises de vues réelles intitulé
Martha (1923). Aujourd’hui perdu, le film illustre la chanson Martha : just a
plain old fashioned name de Joe L. Sanders.
Malgré ses activités florissantes, la société de Disney manque
cruellement d’argent. En effet, le distributeur Pictorial Club n’honore pas
son contrat et ne paye pas ce qu’il doit. L’argent sort mais ne rentre pas.
Tommy Tucker’s Tooth et Martha sont d’ailleurs produits pour renflouer les
caisses. Mais le jeune studio Laugh-O-Gram périclite à son tour. C’est la
faillite et Disney stoppe ses activités en juillet 1923, soit à peine un an et
demi après la création de sa petite compagnie dont la banqueroute est
officialisée en octobre. Il n’a plus qu’une bobine en poche, celle d’un
courtmétrage mêlant prises de vues réelles et séquences animées intitulé Alice’s
Wonderland, et dont la production a commencé le printemps précédant la
débâcle. Le film s’inspire notamment de la série Out of the Inkwell des
studios Fleischer dont certains films montrent des personnages animés qui
sortent du dessin pour évoluer dans un monde réel. Disney souhaite
cependant faire quelque-chose de nouveau. Il inverse donc le procédé et
cette fois, c’est un personnage réel qui pénètre dans un monde animé. Le
sujet de son film est assez simple. Il raconte l’histoire d’une petite fille qui
visite un studio d’animation et se prend à rêver qu’elle rencontre les
personnages animés. Le rôle principal est tenu par la petite Virginia Davis,
âgée de seulement quatre ans. La jeune actrice danse et joue la comédie
depuis son plus jeune âge et elle est repérée par Walt dans un théâtre local.
Un contrat est signé avec ses parents le 13 avril 1923. Alors même que la
réalisation est en cours, Walt Disney commence à démarcher de nouveaux
distributeurs. Margaret J. Winkler, qui finance déjà les cartoons de Félix le
Chat de Pat Sullivan et la série Out of the Inkwell des Fleischer, répond à
Disney pour manifester son intérêt.
Mais à l’été 1923, Walt est sur la paille. Son studio vient de fermer
alors même qu’Alice’s Wonderland n’est pas terminé. Dès le mois d’août, il
décide de partir avec son film incomplet afin de rejoindre Hollywood.
Depuis plus d’une décennie, l’industrie du cinéma y est en plein essor. Et le
jeune homme, loin d’être découragé par ses expériences passées, a bon
espoir d’y faire carrière. Là, il retrouve son frère Roy, alors hospitalisé pour
une tuberculose, ainsi que son oncle Robert qui vit à Los Angeles. Se
présentant dans différents studios avec son film sous le bras, Walt ne trouve
que des portes closes. Il n’est qu’un petit artiste de province et nombre de
producteurs le considèrent alors, il faut bien l’admettre, comme un « plouc »
tout droit venu du Kansas profond. Il continue cependant à entretenir une
correspondance avec Margaret Winkler. Un contrat est signé avec elle le 16
octobre 1923. Il prévoit la livraison de vingt films, les six premiers
rapportant chacun la somme de 1 500 dollars. Le premier d’entre eux doit
être terminé pour le 15 décembre de l’année, soit deux mois plus tard.
23Mais Walt n’a plus de studio et ses économies sont minces. Avec
Roy, il commence alors par louer pour dix dollars par mois un petit local
situé sur Kingswell Avenue, à quelques mètres de la maison de l’oncle
Robert. Dans la précipitation la plus totale, les Disney Brothers Studios sont
6nés ! Reste à terminer le film. Alice’s Wonderland appartient toujours à la
Laugh-O-Gram Films, alors en pleine liquidation. Afin de disposer
légalement de la pellicule pour finir le tournage, les deux frères réinjectent
de l’argent dans l’entreprise, utilisant les 200 dollars d’économies de Roy,
auxquels s’ajoutent 500 dollars prêtés par l’oncle Robert et 2 500 dollars
obtenus grâce à l’hypothèque de la maison familiale… Walt achète une
vieille caméra et écrit aux parents de Virginia Davis, restée à Kansas City.
En effet, Margaret Winkler accepte d’acheter le film à la condition que la
jeune actrice retrouve son rôle. Walt propose aux Davis un an de contrat
avec ses studios ainsi qu’un cachet de 100 dollars qui montera jusqu’à 200
dollars d’ici à la fin de l’année. Il insiste par ailleurs dans ses lettres sur
l’opportunité qui leur est offerte de faire entrer leur enfant dans le monde si
fermé de l’industrie cinématographique. Les parents de la fillette acceptent
ces conditions, en particulier parce que Virginia est atteinte de pneumonie et
que leur médecin leur conseille un climat plus sec.
Walt Disney livre son premier cartoon à Margaret Winkler au début
de l’année 1924. D’une durée de 11 minutes, Alice’s Day at Sea sort en salle
erle 1 mars et marque la naissance de la série des Alice Comedies. Celle-ci est
composée au final de 56 cartoons produits jusqu’en 1927. La tête d’affiche
est tenue par Virginia Davis qui, faute d’accord financier avec ses parents,
est successivement remplacée par Dawn O’Day, Margie Gay et enfin Lois
Hardwick.
Fort de son petit succès, Walt Disney met le 6 juillet 1925 une
option sur un terrain situé au sud d’Hollywood, au 2719 Hyperion Avenue.
C’est là qu’il fait enfin construire un vrai studio capable d’accueillir son
équipe de collaborateurs qui grandit de semaines en semaines. Bientôt
rebaptisée Walt Disney Studio, l’entreprise fleurit doucement. Celui qui était
considéré comme un « plouc » de province s’est fait une place à Hollywood.
Et en accord avec Charles Mintz, marié depuis peu à Margaret Winkler,
Disney décide d’abandonner les Alice Comedies au profit d’un nouveau
personnage. Alice in the Big League (1927) clôt ainsi la série. Elle est
remplacée par celle d’Oswald the Lucky Rabbit (Oswald le lapin chanceux).
Cette nouvelle production doit comporter 26 cartoons entièrement
animés sans prises de vues réelles. Elle est distribuée par les studios
Universal Pictures, qui ajoutent ainsi à leur catalogue leur tout premier
personnage animé. Disney continue de recruter et livre le premier court-

6 La date de naissance des Studios Disney encore retenue aujourd’hui correspond au 16
octobre 1923, c’est-à-dire au jour de la signature du contrat entre Walt et Margaret Winkler.
24ermétrage, Trolley Troubles, le 1 mai 1927. Le film est diffusé à New York et
à Los Angeles dès juillet, respectivement en première partie de Flesh and the
Devil de Clarence Brown (La Chair et le Diable, 1926) et Singed de John
Griffith Wray (1927). Le reste du pays accueille le court-métrage sur ses
écrans à partir du 5 septembre. Le succès est au rendez-vous et Oswald
devient vite un personnage populaire. Walt Disney se sent donc en position
de force lorsqu’en février 1928, il se rend à New York pour renégocier un
contrat en sa faveur avec Mintz.
Mais c’est la douche froide. Disney est rapidement renvoyé dans ses
retranchements par le producteur. Charles Mintz lui annonce en effet que
malgré l’argent gagné par la série, il compte bien diminuer ses dépenses. Il
attend en conséquence une baisse notable des coûts de production. Il ajoute
par ailleurs que le personnage d’Oswald appartient par contrat à Universal et
que l’entreprise de Disney n’est nullement indispensable pour faire vivre la
marque. Walt n’est plus en position de négocier. Et quant bien même il tente
de discuter, le coup de massue tombe bien vite. Mintz vient de débaucher
certains des animateurs des studios Disney, à l’exception notable d’Ub
Iwerks et de Les Clark*, engagé en 1927. Walt Disney est écœuré. Pensant
venir dans la Grosse Pomme pour améliorer sa situation et se voir accorder
quelques privilèges, il réalise que Charles Mintz l’a berné. Après trois
semaines de négociations, il refuse de baisser ses coûts, claque la porte et
quitte New York. Il vient de perdre son personnage ainsi que la majeure
partie de ses employés. Retour à la case départ. Il n’a plus rien… Encore…
La légende raconte alors que Walt Disney, installé dans le train qui
le ramène de New York à Los Angeles, trouve l’idée d’un nouveau
personnage pour remplacer Oswald. L’histoire veut que, dans sa déprime,
Walt se soit souvenu de cette souris qu’il était parvenu à domestiquer dans
son petit studio de Kansas City. Dans le chahut du wagon, il sort un bout de
papier et commence à griffonner les premiers traits d’un nouveau petit héros.
Il conserve en de nombreux points l’apparence du lapin. Le corps du rongeur
est principalement constitué de cercles de tailles variables. Mais il procède à
quelques changements. Les oreilles sont raccourcies. Et un simple coup de
crayon sert à figurer une nouvelle queue plus longue. Mortimer Mouse vient
de naître.
Cette anecdote est souvent racontée par Walt Disney dans différents
entretiens. Elle fait partie de l’histoire même de son entreprise. Mais il
semble qu’elle reste et demeure un petit mythe. En réalité, ce nouveau
personnage, qui reprend en effet les traits d’une souris, est visiblement né
sous la mine d’Ub Iwerks. Walt Disney lui a, quant à lui, insufflé son
caractère. Effectivement nommé à l’origine Mortimer Mouse, son nom est
rapidement modifié. Lillian Disney*, la femme de Walt, trouve en effet que
ce patronyme n’est pas bien choisi. Elle propose à la place celui de Mickey
Mouse. L’Histoire est en marche.
25 La souris fait ses débuts dès 1928 dans les courts-métrages Plane
Crazy et The Gallopin’ Gaucho qui sortent respectivement dans leur version
muette les 15 mai et 28 août. Ces deux essais ne sont pas vraiment
concluants. Malgré une animation honnête et un divertissement indéniable,
les deux cartoons n’apportent rien de très innovant. Mickey n’est au final
qu’un personnage de plus dans une galaxie comptant déjà des dizaines de
héros animés de sa trempe, Félix le chat en tête. Pour Walt Disney, il faut
doter les films de la souris d’une réelle valeur ajoutée, sortir de l’ordinaire et
créer quelque chose de vraiment inédit. Il faut se démarquer des autres et
faire ce qu’aucun studio d’animation n’a encore jamais réalisé. Il faut
inventer quelque chose d’unique…
Quelques mois auparavant, la Warner a elle-même révolutionné le
ème7 Art en le faisant entrer dans l’ère du parlant. The Jazz Singer d’Alan
Crosland (Le Chanteur de jazz) sort dans les salles le 6 octobre 1927 et pour
la première fois, un film est associé à une bande sonore enregistrée et non
plus jouée en direct. Pour la première fois, les dialogues ne sont plus écrits
sur des cartons mais synchronisés avec les lèvres des acteurs. Le procédé du
Vitaphone est somme toute encore rudimentaire. Un simple disque tourne
sur un phonographe en même temps que l’image apparaît sur l’écran. Le
procédé ne semble pas très compliqué. Mais pour la première fois, le public
a l’illusion que les chansons sortent réellement de la bouche d’Al Jolson,
l’acteur principal du film. The Jazz Singer (Le Chanteur de jazz, 1927) vient
de changer à jamais l’histoire du cinéma. Chacune des projections se termine
sous un tonnerre d’applaudissements. La Warner vient de révolutionner le
ème7 Art. Et Walt Disney, dans sa recherche de nouveauté, a trouvé son
credo. Désormais, ses films ne seront plus muets mais sonores !
Walt Disney lance la production du troisième cartoon de Mickey,
Steamboat Willie (Willie, le bateau à vapeur, 1928), avec l’ambition de créer
le premier court-métrage d’animation sonore de toute l’histoire. Il s’agit
d’une parodie du film Steamboat Bill, Jr. (Cadet d’eau douce, 1928) avec
Buster Keaton. Après s’être vu expliquer le principe du métronome par le
dessinateur Wilfred Jackson*, les animateurs commencent à travailler. La
production se termine en septembre 1928. Avec l’aide du distributeur de
Félix le Chat, Pat Powers, Disney s’attache les services du compositeur Carl
Edouarde pour orchestrer la partition, aujourd’hui attribuée à Jackson. L’air
siffloté par Mickey est une reprise de Steamboat Bill, une musique composée
par Arthur Collins en 1911. Celle-ci est complétée par quelques effets
sonores et autres cris d’animaux. Walt donne de sa personne en prêtant sa
voix à Mickey et à Minnie.
Le premier enregistrement est au départ un désastre et il semble
compromettre le projet de Walt. Edouarde n’a en effet pas respecté le rythme
de l’image. Une deuxième tentative est alors menée, cette fois avec succès.
Le film est dans la boîte avec sa bande sonore. Il est projeté pour la première
26fois le 18 novembre 1928 au Colony Theater de Broadway, à New York, en
avant-programme du film Gang War de Bert Glennon (1928) . Walt Disney
vient d’accomplir sa première révolution dans le domaine de l’animation. Le
cartoon remporte dès ses premiers jours d’exploitation l’approbation du
public et de la profession. Le pari est gagné. Steamboat Willie (Willie, le
bateau à vapeur, 1928) reçoit bientôt l’étiquette de premier court-métrage
d’animation sonore de toute l’histoire. Il éclipse au passage le fort méconnu
Dinner Time de Paul Terry qui comporte aussi une bande sonore intégrée à
la pellicule. Il est sorti en salles le 14 octobre 1928, soit environ un mois
avant Steamboat Willie (Willie, le bateau à vapeur, 1928). Mais Mickey
marque bien plus les esprits.
Le 18 novembre 1928 devient la date de naissance officielle de
Mickey Mouse. Ses deux cartoons précédents, Plane Crazy et The Gallopin’
Gaucho, sont eux-aussi synchronisés avec une bande sonore. Ils ressortent
en salles par la suite et n’entrent finalement dans la collection officielle de la
souris qu’aux deuxième et troisième places. Des dizaines d’autres petits
films en noir et blanc sont par la suite produits et Mickey acquiert avec le
temps ses différentes caractéristiques physiques, en particulier ses fameux
gants blancs utilisés pour habiller des mains noires invisibles lorsqu’elles
sont gardées le long du corps.
Le 23 février 1935 marque une nouvelle étape dans la carrière de la
souris. Mickey fait ce jour-là sa première apparition en couleur dans le
courtmétrage The Band Concert de Wilfred Jackson (La Fanfare, 1935). Il y tient
le rôle d’un chef d’orchestre dirigeant l’ouverture de Guillaume Tell, le
célèbre opéra de Rossini. Affublé d’un uniforme rouge bien trop grand pour
lui, Mickey partage l’affiche avec toute la ménagerie Disney. Dingo est à la
clarinette, la vache Clarabelle à la flute, le cheval Horace aux percussions et
Peter le cochon à la trompette. Donald Duck est aussi de la partie et tente de
perturber l’orchestre en jouant Steamboat Bill pour le plus grand malheur de
la souris, dont le spectacle est parasité par le petit air qu’elle sifflait pourtant
sept ans plus tôt.
La série de cartoons de Mickey Mouse ne cesse de s’enrichir de
petits bijoux au fil des années. Et elle remporte un succès toujours
grandissant. La souris accède bientôt au rang de mythe international et est
récompensée par de nombreux Oscars. Sa renommée est telle que dans les
années 1930, l’histoire raconte que des chefs d’Etat aussi illustres que le
Président des Etats-Unis Franklin Roosevelt et que le roi George V
d’Angleterre demandent systématiquement qu’un cartoon de Mickey soit
diffusé avant chaque film, sous peine de boycotter la séance !
Walt Disney triomphe avec Mickey Mouse. Il cherche cependant à
se diversifier et développe en parallèle une nouvelle série, les Silly
Symphonies ou Symphonies Folâtres en français. Cette collection de
courts27métrages est axée sur le mariage subtil de l’animation et de la musique.
L’idée germe dans l’esprit du compositeur Carl Stalling au cours de
discussions avec Walt et Roy. Dans les années 1920, Stalling est déjà un
chef d’orchestre accompli. Il se lie d’amitié avec les frères Disney à Kansas
City. Il est à l’époque employé par le Isis Movie Theatre, l’un des cinémas
de la ville, et accompagne avec son orgue les films muets projetés. Avant
l’avènement du parlant, il est en effet d’usage qu’un musicien installé dans la
salle de cinéma improvise quelques notes en même temps que le film est
diffusé. Le public profite ainsi d’un habillage sonore.
Quelques années après leur rencontre, Walt Disney et Carl Stalling
décident de travailler ensemble. Stalling compose ainsi la musique de Plane
Crazy, de The Gallopin’ Gaucho et de nombreux autres cartoons avec
Mickey. A cette époque, il propose à son ami de créer une toute nouvelle
collection de films, essentiellement basée sur la musique. Dans son esprit, il
ne s’agit plus d’illustrer un cartoon avec de la musique, mais plutôt de mettre
de la musique en images par l’intermédiaire du dessin animé.
Le premier film de cette série, The Skeleton Dance (La Danse
macabre), sort sur les écrans du Carthay Circle Theatre de Los Angeles en
juin 1929, en avant-programme de Four Devils de Friedrich Wilhelm
Murnau (Les Quatre Diables, 1928). Distribué par la Columbia, l’histoire est
celle de squelettes qui, au beau milieu de la nuit, prennent vie et dansent sur
des rythmes de Black Bottom et de Charleston, deux styles de musique très
en vogue.
Trois ans plus tard, le 30 juillet 1932, c’est au tour d’un film intitulé
Flowers and Trees (Des Arbres et des fleurs) de marquer l’histoire du
cinéma. Réalisé par Burt Gillett, le court-métrage de presque huit minutes est
en effet le tout premier cartoon proposé en couleur. Il utilise pour cela le
procédé Technicolor. Un film en couleur n’est en somme pas très nouveau à
l’époque. Beaucoup de réalisateurs ont déjà tenté l’expérience, avec plus ou
moins de succès d’ailleurs. Des procédés de coloriage au pinceau sur
pellicule sont ainsi mis au point dès 1895 et sont notamment testés sur les
films de William Dickson et Georges Méliès. Mais la technique nécessite
une exécution image par image qui se révèle plus que laborieuse. Des
pionniers tels que Léon Gaumont, les frères Roux ou Rodolphe Berton
cherchent à simplifier le travail avec la mise au point de matériel capable de
capter en temps réel la couleur grâce à des filtres.
Apparue en 1915, la société américaine Technicolor invente son
propre appareil, le Technicolor bichrome. Il s’agit d’une caméra équipée
d’un prisme divisant la lumière. Un rayon passe par un filtre rouge, un autre
par un filtre bleu-vert. Le premier imprime une image bleue et verte, et le
second une image rouge. Il suffit alors de superposer les deux et de les
projeter à travers leur filtre respectif pour donner l’illusion de la couleur sur
l’écran. Cette technologie est bien plus simple que le coloriage au pinceau,
mais elle reste cependant très coûteuse. De plus, les films qui l’utilisent,
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