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Caméra rebelle

De
202 pages
Réalisateur atypique et passionné, Benoît Ramampy est né à Ambalavao en 1947, il a traversé les grands événements de son pays, Madagascar. Agitateur pudique mais déterminé, il n'a eu de cesse de vouloir faire des films, offrant au cinéma malgache ses premières récompenses internationales. L'histoire de cette cinématographie méconnue se déroule sous couvert des relations ambigües entretenues entre la France et Madagascar.
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Karine BlanchonKarine BlanchonKarine BlanchonKarine BlanchonKarine BlanchonKarine Blanchon
Karine BlanchonKarine Blanchon
Véritable personnage de cinéma dont les frasques ont marqué au moins autant que ses films, Benoît CAMÉRA REBELLECAMÉRA REBELLECAMÉRA REBELLECAMÉRA REBELLERamampy était un réalisateur atypique et passionné. CAMÉRA REBELLECAMÉRA REBELLENé à Ambalavao en 1947, il a traversé les grands CAMÉRA REBELLECAMÉRA REBELLEévénements de son pays, MadagascarNé à , parfois en, parfois en
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Benoît RamampyBenoît Ramampycouvert Madagascar . . Benoît RamampyBenoît Ramampy . . . .
Dr. Karine Blanchon travaille sur la
sémiologie des images médiatiques.
Elle étudie notamment la production
cinématographique malgache. Elle
est déjà l’auteure de l’ouvrage « Les
cinémas de Madagascar (1937-2007) »,
paru aux éditions l’Harmattan, et de
nombreux articles sur ce sujet.
Photo de couverture : Pierrot Men Men
Mise en page : Ugo de Lavalle : Men MenPhoto de Photo de Mise couverture : : : Pierrot Men Men
Mise en page : :
Préface du Pr. Françoise Raison-JourdePréface du Pr. Françoise Raison-JourdePréface du Pr. Françoise Raison-JourdePréface du Pr. Françoise Raison-Jourde
Préface du Pr. Françoise Raison-JourdePréface du Pr. Françoise Raison-Jourde
Préface du Pr. Françoise Raison-JourdePréface du Pr. Françoise Raison-Jourde
ISBN : 978-2-343-05304 -2
20 €
Images plurielles
Karine Blanchon
Caméra rebelle
Images pluriellesImages pluriellesImages pluriellesIImages pluriellesmages plurielles
Images pluriellesImages pluriellesImages pluriellesCAMÉRA REBELLECollection Images plurielles
dirigée par Olivier Barlet (cinéma) et Sylvie Chalaye (théâtre)
Face à la menace de standardisation occidentale, la
collection Images plurielles se donne pour but de
favoriser la recherche, la confrontation et l’échange sur
les scènes et écrans oeuvrant de par le monde, dans les
marges géographiques aussi bien que dans la marginalité
par rapport aux normes dominantes, à une pluralité de
l’image. Elle est ouverte aux champs de l’écriture, de
l’esthétique, de la thématique et de l’économie pour le
cinéma, l’audiovisuel et le théâtre. Elle privilégie, hors de
toute chapelle de pensée, la lisibilité du texte, la liberté des
idées et la valeur documentaire.
Dans la même collection :
Bernadette PLOT, Un manifeste pour le cinéma : les normes culturelles
en question dans la première Revue du cinéma, 288 p. (Prix
Simone Genevois 1994).
Littérature et cinéma en Afrique francophone : Ousmane Sembène et
Assia Djebar, sous la direction de Sada NIANG, 1996.
Koff KWAHULÉ, Pour une critique du théâtre ivoirien contemporain,
288 p., 1997.
Olivier BARLET, Les Cinémas d’Afrique noire : le regard en question,
352 p, 1997. (Prix Art et Essai du CNC 1997).
Antoine COPPOLA, Le Cinéma sud-coréen : du confucianisme à
l’avant-garde - Splendeurs et misères du réalisme dans le nouvel
ordre spectaculaire, 224 p., 1997.
Yves THORAVAL, Les Cinémas de l’Inde, 544 p., 1998.
Sylvie CHALAYE, Du Noir au nègre : l’image du Noir au théâtre
(1550-1960), 454 p., 1998.
Jean-Tobie OKALA, Les Télévisions africaines sous tutelle, 224 p., 1999.
Roy ARMES, Omar Gatlato, de Merzak Allouache : un regard nouveau
sur l’Algérie, 128 p., 2000.
Paulo Antonio PARANAGUÁ, Le Cinéma en Amérique Latine : le
miroir éclaté – historiographie et comparatisme, 288 p., 2000.
© L’Harmattan 2014
ISBN :Karine BLANCHON
CAMÉRA REBELLE
Un portrait du réalisateur
Benoît Ramampy
Préface du Pr. Françoise Raison-JourdePréface
Ayant mené une première étude de caractère général
sur le cinéma à Madagascar, publiée en 2009, Karine
Blanchon s’attache maintenant à sortir de l’ombre
une fgure particulièrement attachante, celle de Benoit
Ramampy, disparu en 1996 à l’âge précoce de 49 ans.
Je salue sa ténacité car la mémoire des artistes est peu
entretenue à Madagascar et les copies de flms sont bien
mal sauvegardées. Restituer une œuvre est de ce fait un déf
face à une certaine indifférence. Restituer sa genèse au sein
d’une famille, d’une génération de cinéastes dont plusieurs
sont également disparus relève d’une longue obstination et
d’un talent véritable de chercheuse.
Certes durant l’hiver des Hautes-Terres, en août 1999, la
sœur de Charles et de Benoit a procédé à un grandiose
Famadihana pour le transfert de leurs restes mortels dans
un splendide et ostentatoire tombeau, avec feu d’artifce
sur le bourg betsileo d’Ambalavao, exposition de photos
et projection publique du flm de Benoit : Dahalo, Dahalo.
Mais on reconnait là le paradoxe bien malgache qui
5consiste pour les vivants à glorifer de manière grandiose
leurs morts avec l’excuse de la piété familiale, en augurant
des retombées positives pour leur propre image : à cette
date, les élections municipales approchent et leur sœur,
active en politique, est une ainée protectrice mais aussi une
maitresse-femme, telle l’andriambavitoalahy, « la noble
dame qui assume le rôle d’un homme » dans les contes.
Inversement le fl du destin de Ramampy fut trop tôt coupé,
on le pensera sans doute en lisant ce livre.
Mais en s’attachant à la genèse de sa personnalité, à son
mode de vie sur fond d’un réseau d’amitiés, en campant
les déceptions dus au manque de crédits pour ce qui était
le premier cinéma d’auteur de l’Île, Karine Blanchon nous
restitue en fait un « air du temps » rarement perçu. Au fl de
cet itinéraire, nous passons d’une coopération très (trop ?)
généreuse qui permet un temps de mener une vie de bohème,
au temps des vaches maigres, qui suit assez rapidement la
chute du président Ph. Tsiranana, en 1972.
La genèse d’une personnalité

Karine Blanchon note chez B. Ramampy une bascule
fréquente entre deux personnages comme s’il s’était
construit en double. Elle éclaire bien ce fait en revenant
sur l’ascension remarquable du père, grâce au métier des
armes dans la période de la première guerre mondiale, qui
lui permet de sortir de Madagascar. On pense à un autre
Betsileo qui s’est engagé lui aussi, pour partir : Ralaimongo.
6Si ce dernier demande au long de sa vie de militant l’accès
de tous les Malgaches à la citoyenneté française, Ramampy
père refusera de la demander pour lui seul, comme sa
carrière militaire le lui aurait permis. Les deux attitudes ne
sont pas opposées : ni l’un ni l’autre ne veulent « lâcher »
leurs compatriotes. La répression du soulèvement de 1947,
à laquelle il n’est pas amené à participer, bloque l’ascension
politique des élites merina mais accélère celle des Betsileo
jugés a priori loyalistes. Parti pour Paris en 1948, élu
sénateur de l’Union Française en 1952, le père entraine les
enfants, au grand dam de la mère illettrée, qui s’adapte très
mal. Cela ne signife chez elle aucune incapacité puisque,
devenue veuve, elle fait vivre la famille : petit commerce,
achat de terres, construction de maisons à louer. Restée très
malgache, elle fera sa cuisine à Ambalavao, non pas dans
une pièce fermée à cet usage, mais sur le palier à ciel ouvert
entre deux volées d’escalier de sa maison à varangues.
Dedans/ dehors, cette expérience vécue à Paris par Benoit
dans une classe où il est le seul élève « de couleur », est
redoublée du fait de la divergence entre ses parents dans
le lien intériorisé ou non à la France. Le basculement est
souvent déroutant pour son entourage entre son allure de
cinéaste cultivé (voiture, moto, costumes sur mesure) et
son aspect volontiers rustre, intimidant le tananarivien dont
il toise la taille en général modeste du haut de son mètre
quatre-vingt-deux, coiffé à l’afro, en pantalons larges.
Fruit de ces contradictions, il mène dans la capitale une vie
de bohème, au sens des artistes et rapins du XIXe siècle :
7changements d’adresse fréquents à une époque où la ville
n’est pas surpeuplée et le logement bon marché, amours
brèves ou impossibles, réunions musicales impromptues,
recours à l’alcool qui est à la fois rempart contre la médiocrité
du quotidien, carburant de la création, passeur vers une vie
en double et consolateur de fréquents échecs. Ces traits
identifent plusieurs générations de créateurs locaux, dont
certains l’ont précédé. Rabearivelo et ses paradis artifciels,
marqué jusqu’au suicide par l’échec de son projet de voyage
en France, Dox, poète et traducteur de théâtre anglais et
français sorte de Verlaine malgache, Dama Ntsoha, brillant
jésuite sorti de son ordre, écrivant, publiant sur l’héritage
boudhiste qu’il croit déchiffrable dans le passé malgache,
tout en sombrant dans la misère.
Mais, et nous suivons ici le fl de « la vie en double », chacun
de ces traits prétendument exotiques prouverait aussi bien
l’enracinement dans l’héritage betsileo. La musique ? Les
Betsileo sont de fabuleux joueurs de kabosy, cette guitare
traditionnelle, construite par des artisans locaux ou les
jeunes paysans, souvent pourvue de freins de vélo en guise
de cordes, que Jean-Emilien porte à un niveau d’audience
mondial, entre 1983 et 1989, années où Benoit, qui a fait
du piano à Paris, fait, lui, du jazz avec les copains à ses
heures perdues, d’où le surnom de Monk, par référence à
Thelonious Monk, célèbre jazzman noir qui vécut de 1917 à
1982 et se trouvait dans les années 70 au fait de la célébrité.
La musique, mais aussi l’alcool. Les missionnaires et
les services de santé n’ont cessé de vitupérer les grands
8rituels betsileo et l’enterrement au premier chef, pour les
fots d’alcool qui y coulent et la licence des mœurs qui
s’y étalerait. La levée de tous les interdits signife en fait
l’affrmation collective de la fécondité de la vie triomphant
de la mort. Une amie chercheuse se trouve invitée par la
famille Ramampy à la suivre non loin d’Ambalavao, pour y
assister à la prise de possession d’une propriété qui nécessite
l’accomplissement d’un rite. Sur cette terre se trouve un
vaste tombeau en forme de caveau comme il est d’usage
et la famille des vendeurs qui ont là leurs ancêtres, s’est
déplacée pour participer au rite qui exige son agrément. La
nouvelle venue assiste, médusée sans rien y comprendre, au
sacrifce d’un bœuf dont la queue coupée est installée à la
place de la tête et vice versa. Elle n’en note pas moins que le
frère de Benoit, plus âgé que lui, Charles, s’est avancé pour
recevoir la queue et que c’est à sa sœur, de fait l’aînée, mais
une femme, qu’elle est remise par les anciens propriétaires.
Tout le monde boit énormément, conformément à la
coutume, beaucoup à s’en rendre malades. On boit du toaka
gasy, alcool artisanal fait sur la falaise forestière de l’Est,
parfois frelaté, on boit de plus en plus de vodka et de whisky
sous la seconde République.
La genèse d’une œuvre
Dans ces conditions peut-on analyser l’œuvre
cinématographique comme une forme de rébellion et si oui,
rébellion contre quoi ?
9A priori rien ne prépare le groupe de jeunes cinéastes
formés dans l’optique du cinéma éducatif à évoluer
ainsi. Que projetait-on à l’époque dans les campagnes
qui soit lié à la vie paysanne ? Jean-Pierre Raison assista
à la projection de Riz amer, avec Anna Magnani, dans le
Moyen-Ouest, zone de vie fruste et de migrants. Les gens
ne se sentaient pas du tout concernés. Ils s’esclaffaient. Ou
bien ils repéraient sur l’image des détails sans lien avec
l’avancée du scenario. La nécessité d’un apprentissage du
rapport à l’image échappe au ministère de la Coopération
qui s’est enthousiasmé pour un type de pédagogie utilisant
des flms tournés in situ. Les anciens y évoquent la fgure de
Serge Moati qui aurait contribué à la lancer en Haute-Volta,
faisant par la même occasion ses débuts au cinéma. La
Coopération alimente donc pour un temps généreusement
des budgets forcément gourmands puisqu’il s’agit de flms.
A petites touches, Karine Blanchon campe les apprentis,
(leurs projets et disputes internes, grâce au recueil de
souvenirs croisés) et leurs formateurs qui sont à peine plus
âgés qu’eux. Jusqu’en 1971 s’enchainent les tournages.
Mais on comprend que l’équipe va vers une impasse, faute
de moyens pour organiser des projections et « sentir » les
réactions du public populaire, plutôt paysan auquel les flms
sont destinés. Peut-être auraient-ils d’ailleurs été déçus En
1971, une fois les formateurs rentrés en France, c’est le vide.
Les ministères qui ne se sentent pas concernés ne donnent
pas suite à une idée qui était clairement (et uniquement ?)
française. D’où la bascule dans ce domaine également,
10d’un cinéaste que la pente de sa personnalité préparait à
faire œuvre de rebelle. Avec L’Accident en 1971, il travaille
sur les rapports sociaux en ville et le fait à destination
de spectateurs citadins. Il sait que ce cinéma de critique
sociale, dans la veine néoréaliste du cinéma italien
d’aprèsguerre a toute chance de « marcher » auprès des étudiants,
collégiens et des coopérants ou VSN français, jeunes aussi
et acquis à cette critique d’autant que mai 1968 est passé par
là. Après une phase longue de galère qui lui a fait oublier
le succès international de son précédent flm, le voilà sur
un autre thème susceptible de réconcilier le « dedans » et
le « dehors ». Le tournage de Dahalo Dahalo le ramène au
pays de ses ancêtres, mettant en scène la crise d’un monde
rural ruiné par les vols de bœufs qu’opèrent des bandes
de jeunes chômeurs déscolarisés. Le flm montre fort bien
l’encouragement discret et parfois les ordres donnés en
ce sens par des supérieurs corrompus présents dans les
forces de l’ordre. On dira même, dans le journal Lakroa,
que ce trafc est dirigé depuis la tête de la province. Karine
Blanchon montre comment, dans sa quête de fonds pour
tourner de nouveau, Ramampy refuse les accommodements
adoucissant le scénario dans sa mise en cause des puissants.
De son troisième long-métrage, formaté pour la télé, elle
n’a pu retrouver que la moitié. On y retrouve un thème cher
à toutes les troupes de théâtre ou d’opérette depuis
l’entredeux guerres : l’impossibilité d’un mariage d’amour,
l’imposition du « mariage arrangé ». Quoique familière, la
plainte n’en met pas moins en question l’ordre familial.
11En 1993, le vent tourne, son frère Charles accède
brièvement à un poste politique important. Mais déjà autour
de Benoit, la production des images a changé de modalités
techniques. Les vastes cinémas citadins ferment tandis
que se répandent à travers les quartiers de petites salles de
vidéo. On en compterait 2000 en 1983 à Tuléar. Montées
par des commerçants chinois ou indiens, elles offrent des
séances privées avec billet à 200 fmg la place. Qu’offrir
pour ce prix très modeste, sinon du rire (Les gendarmes
de Saint-Tropez), du Kung-Fu, très apprécié à Madagascar
où se développent sous la deuxième République des écoles
d’arts martiaux, ou du porno ? Les Chinois de Hong-Kong
inondent le marché. Benoit Ramampy pouvait-il encore
y trouver sa place ? Il disparait en 1996. Merci à Karine
Blanchon de nous alarmer quant à la conservation menacée
de son œuvre.
Françoise Raison-Jourde.
CESSMA, Université de Paris VII- Denis Diderot
12Préambule : L’histoire d’une
biographie
Ecrire une biographie est comme faire un puzzle.
C’est un jeu de patience long et minutieux qui demande
de la place, de l’organisation et un peu de chance aussi.
Avant de voir se profler l ’image, il m’a fallu réunir une à
une les pièces. Certaines manqueront, restées sur le côté,
peut-être faute d’idées précises où les placer, ou égarées
au fond d’une boîte d’archives. Rester fdèle au modèle est
un exercice délicat. Il faut lentement décoller le masque
du personnage public et ne pas trahir l’homme. Je ne
crois pas que ce travail aurait été possible sans le soutien
inconditionnel de la famille de feu Benoît Ramampy et de la
mienne. De même, aucune ligne n’aurait été écrite ici sans
une motivation ultra-résistante à l’épreuve des critiques,
des doutes et des jalousies plus ou moins violentes dont
je fus l’objet. En tant qu’occidentale, blanche, femme et
chercheure, ma légitimité fut maintes fois mise en question.
A plusieurs reprises, les éléments se sont dérobés, des
13cartons disparurent, une cassette fut effacée, des câbles
manquèrent et des clefs furent perdues. Les Malgaches ne
croient pas au hasard, j’ai appris aussi à m’en méfer.
Ecrire une biographie est une course de fond. C’est
un marathon que l’on court à plusieurs mais dont la ligne
se franchit seule. Inlassablement, j’ai fouillé les mémoires
oubliées, cachées, confuses, négociées, sélectives, souvent
instables. J’ai trié les souvenirs des mythes, restauré ces
traces orales qui avaient subi l’outrage du temps et des
bouleversements culturels. Je n’ai pas connu Benoît Ramampy
mais je l’ai croisé souvent. Pionnier du cinéma malgache, il a
toujours nié faire des flms de genre ou en référence à tel ou tel
réalisateur. Pourtant, consciemment ou pas, les flms vus dans
le ciné-club de quartier qu’il fréquentait enfant, et les œuvres
d’Orson Welles dont il s’abreuvait pendant sa formation à
l’ORTF, l’ont assurément orienté vers un cinéma d’auteur.
Nourri de flms hollywoodiens de la fn des années cinquante,
mettant en scène des personnages torturés psychologiquement,
Benoît Ramampy était un cinéaste descriptif, s’inscrivant
sans le revendiquer dans la lignée des néo-réalistes, tournant,
comme eux, principalement en extérieur, avec des acteurs
non professionnels. Parce que l’on ne vit pas du cinéma à
Madagascar, hier pas plus qu’aujourd’hui, Benoît a cumulé
les expériences professionnelles qui lui ont permis de garder
un pied dans la réalité. Parce qu’on ne vit pas d’écrire sur
les cinémas malgaches, j’ai mis cinq ans à franchir la ligne
d’arrivée.
14 Ecrire une biographie est regarder derrière soi. C’est
rembobiner l’histoire, remonter le temps. Restait à trouver
le bon rythme. J’ai évolué du silence des salles d’archives
jusque dans les allées du square Henri Paté à Paris où
Benoît Ramampy a vécu une partie de son enfance. J’ai
séjourné dans sa maison natale d’Ambalavao à Madagascar
pour m’imprégner des sonorités et des couleurs de son
adolescence. Je suis retournée sur les lieux de tournage
de son premier court métrage à Antananarivo et j’ai suivi
des pistes de brousse menant aux rizières qui jalonnent son
flm Dahalo, Dahalo (Il était une fois…le Moyen-Ouest).
Je me suis enfn recueillie en face de la colline de la femme
couchée qui surplombe son tombeau pour qu’il m’accorde
sa bénédiction. Alors, je ne prétendrai pas que tout ce que
suit sera véridique, mais juste proche de ce qui a été, l’usure
du temps en plus.
Ecrire une biographie est un acte militant. C’est
choisir un angle, prendre position. J’ai choisi de regarder
à coté, de montrer ce que le flm ne dit pas, les anecdotes,
les rencontres, avant, pendant et après le tournage.
Benoit Ramampy était un homme entier qui refusait le
moindre compromis, dans son métier comme dans sa vie
privée. Caméra-stylo à la main, il dénonça les injustices,
la corruption, la faiblesse des puissants. A l’image des
réalisateurs sénégalais Djibril Diop Mambety et Sembène
Ousmane, Benoît Ramampy voulait piétiner les soubresauts
de la colonie. Alors qu’il débordait d’humour dans la vie, il
15n’était plus question de plaisanteries dans ses flms. Sa vie
est un roman, je l’ai racontée de cette façon.
Ecrire une biographie est une effraction. C’est
pénétrer dans une intimité. J’ai emprunté un terrain miné,
respectant les silences gênés, les confessions livrées sous
le sceau du secret. Pudique dans la vie, Benoît Ramampy
parlait peu de lui, de ses projets, de ses sentiments. Il fuyait
les objectifs et accordait peu d’interviews. Betsileo de la
campagne, avare de mots, il préférait donner la parole aux
images plus qu’à ses personnages. Ni Dieu, ni patron, mais
à l’écoute des traditions et des coutumes malgaches, avec
la liberté comme point de mire, il puisait l’inspiration dans
l’actualité, les faits divers et les visages. En vingt-six ans de
carrière, il n’a laissé que trois flms de fction et une dizaine
de documentaires mais combien d’œuvres inachevées,
de scénarii en projet? Ce sont des œuvres intemporelles.
Sans être de la même génération que Benoît Ramampy, je
les trouve être de vibrants échos de la société malgache
actuelle.
Ecrire une biographie est allumer une bougie. C’est
transmettre un patrimoine. En dépit des contraintes, de la
censure, des longues périodes d’inactivité, Benoît Ramampy
ne renonça jamais à sa passion pour le cinéma, quand tant
de ses confrères avaient baissé les bras. Mais la mort agit
comme un anesthésique puissant sur les vivants : elle gomme
les défauts, efface les animosités, raye aussi les mémoires.
16Dix ans à peine après sa disparition, la grande majorité des
jeunes réalisateurs malgaches n’avait jamais vu ses flms,
n’en connaissait souvent même pas leurs existences. Quant
aux plus âgés, ils se rappelaient, mélancoliques, ce cinéaste
et son aplomb mais n’avaient plus revu ses œuvres depuis
bien longtemps. Les écrans malgaches ne se sont rallumés
que très récemment. Il était temps de souffer sur les braises.
Mon unique vœu avec cette biographie est que nous soyons
désormais chaque jour un peu plus nombreux à nourrir ce
feu.
171. L’enfant de l’insurrection
Sur les collines nivelées de rizières, une brume épaisse
a enveloppé progressivement l’horizon. La nuit opaque est
tombée sur les toits de chaume et de tôles. Il est vingt-trois
heures trente en ce vingt-quatre mars 1947, Ambalavao, petite
bourgade rurale enclavée au cœur du massif montagneux de
l’Andringitra, accueille un nouvel habitant. Dans le district
d’Andrefamanda, Victoire Julienne Raketadranja, aidée du
docteur Bernard Rakoto Andriamiandra, vient en effet de
mettre au monde son dixième enfant qu’elle et son mari,
Pierre Ramampy, prénomment Benoît Maurice. L’heure
n’est pourtant pas aux réjouissances car, depuis plusieurs
semaines, des rumeurs de révolte se propagent dans le
pays. La recrudescence des vols de zébus et l’augmentation
des agressions mettent la population de Madagascar sous
pression. De plus en plus excédés des corvées que leur impose
le gouvernement colonial français, les Malgaches veulent
reprendre le contrôle de leur terre. Leur colère, germée sur
les cendres des espoirs déçus de la fn de la seconde guerre
mondiale, s’intensife à hauteur des humiliations ressenties.
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