Correspondances inédites à des musiciens français

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Le premier conflit mondial a marqué une réelle rupture artistique, stigmatisant la fin du XIXe siècle qui s'attardait un peu, pour basculer dans la modernité éclectique du XXe siècle. Outre la musique au front, il y avait également une vie musicale à l'arrière. Sont ici rassemblées des lettres inédites qui dormaient dans des fonds privés ; missives envoyées par leurs proches aux compositeurs suivants : Maurice Emmanuel, André Caplet, les Castéra et Gustave Charpentier.
Publié le : samedi 1 septembre 2012
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EAN13 : 9782296503328
Nombre de pages : 306
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eMémoires du XX siècle

Déjà parus

Michel RIBON, Jours de colère, 2012.
François MARQUIS, Pour un pays d’orangers, Algérie 1959-2012, 2012
Jacques RONGIER, Ma campagne d’Algérie tomes 1 et 2, 2012.
Michèle FELDMAN, Le Carnet noir, 2012.
Jean-Pierre CÔMES, Algérie, souvenirs d’ombre et de lumière, 2012.
Claude SOUBESTE, Une saison au Tchad, 2012.
Paul OLLIER, Algérie mon amour, 2012.
Anita NANDRIS-CUDLA, 20 ans en Sibérie. Souvenirs d’une vie, 2011.
Gilbert BARBIER, Souvenirs d’Allemagne, journal d’un S.T.O, 2011.
Alexandre NICOLAS, Sous le casque de l’armée, 2011.
Dominique CAMUSSO, Cent jours au front en 1915. Un sapeur du Quercy dans
les tranchées de Champagne, 2011.
Michel FRATISSIER, Jean Moulin ou la Fabrique d’un héros, 2011.
Joseph PRUDHON, Journal d'un soldat, 1914-1918. Recueil des misères de la
Grande Guerre, 2010.
Arlette LIPSZYC-ATTALI, En quête de mon père, 2010.
Roland GAILLON, L’étoile et la croix, De l’enfant juif traqué à l’adulte chrétien
militant, 2010.
Jean GAVARD, Une jeunesse confisquée, 1940 – 1945, 2007.
Lloyd HULSE, Le bon endroit : mémoires de guerre d’un soldat américain
(1918-1919), 2007.
Nathalie PHILIPPE, Vie quotidienne en France occupée : journaux de Maurice
Delmotte (1914-1918), 2007.
Paul GUILLAUMAT, Correspondance de guerre du Général Guillaumat, 2006.
Emmanuel HANDRICH, La résistance… pourquoi ?, 2006.
Norbert BEL ANGE, Quand Vichy internait ses soldats juifs d’Algérie (Bedeau,
sud oranais, 1941-1943), 2005.
Annie et Jacques QUEYREL, Un poilu raconte…, 2005.

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© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99688-5
EAN : 9782296996885
Remerciements


Ce recueil n’aurait jamais vu le jour sans la générosité affable des
ayants-droits des courriers suivants. Je pense d’abord et avant tout à
Mme Anne Eichner Emmanuel qui répond toujours avec autant
d’empressement à mes nombreuses sollicitudes et qui se chargea
d’une partie de la relecture ; mais également à Monsieur Paul Eichner
qui considéra ce travail avec intérêt, à Monsieur et Madame Guy
Selva qui ont si gentiment mis à ma disposition des courriers inédits.
Je les remercie, en outre, de m’avoir mise en lien avec Monsieur
Vincent Berthier de Lioncourt qui accepta la publication de la lettre
d’Indy, tout comme Mme Anne de Beaupuy, détentrice des archives
Castéra, si prompte à les ouvrir pour la joie de la recherche
musicologique.
Il s’agit de récidives pour mes demandes à Monsieur Philippe
Caplet et Mme Chantal Grouard-Charpentier. Je leur suis très obligée
de la confiance, sans cesse renouvelée, qu’ils veulent bien m’accorder.
Or, le prêt de leurs biens n’aurait pu s’effectuer sans l’intermédiaire
des conservatrices suivantes : Mme Elisabeth Giuliani pour le
Département de la Musique de la Bibliothèque Nationale de France et
Mme Marie-Françoise Garion-Roche pour la Bibliothèque Historique
de la Ville de Paris ; qu’elles soient vivement remerciées.
D’attentifs relecteurs ont soutenu l’élaboration progressive du
corpus ; je pense à Marie-Gabrielle Soret, Stephan Etcharry et à
Michela Niccolai. Qu’ils soient tous trois assurés de toute ma
gratitude. Cette dernière est d’ailleurs celle sans qui le fonds
Charpentier n’eût pu être retenu. Un grand merci. Eux et d’autres
m’ont conseillée avec amitié et compétence, ne ménageant pas leur
peine dans la recherche du petit détail qui me serait utile : Christophe
Corbier, Anne-Marie Faucher, Charlotte Genovesi, Jean Gueirard,
Denis Huneau, et Claire Lotiron. Cet ouvrage leur doit beaucoup, ainsi
qu’aux étudiants (voir l’avertissement méthodologique).
Claude Rossat travailla avec grand dévouement à l’iconographie de
ce volume : merci à elle d’avoir si complaisamment ouvert ses
archives familiales et d’avoir ainsi participé à compléter ce volume.
Un remerciement tout particulier revient à David Mastin à qui je
suis infiniment reconnaissante d’avoir inlassablement répondu à mes
questions d’Histoire, toujours avec la même aimable disponibilité, et qui a, pendant de longs mois, spontanément partagé ses propres
recherches avec moi.
Enfin, mes compétences informatiques étant limitées, elles furent
relayées par l’équipe des éditions L’Harmattan : que Mme Virginie
Hureau et ses collaborateurs (particulièrement Perrine Fourgeaud)
soient remerciés, ainsi que Monsieur Jean-Claude Boursier qui
accepta avec bienveillance cet ouvrage dans sa collection.

Le long et minutieux travail entrepris ici – dont ce petit livre est le
modeste fruit – m’aura procuré, au-delà des soucis, un véritable
plaisir. Plaisir d’avoir ainsi retrouvé une époque et ceux qui l’ont
peuplée, qui l’ont marquée, ceux qui forgeaient, sans bien le savoir, un
avenir devenu notre présent.





À la mémoire de Robert,
Fernand, Louis, Luc et Léon
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Introduction


Plusieurs ouvrages destinés à éveiller notre intérêt pour la Grande
Guerre et la façon dont elle fut vécue par les musiciens, ont précédé
celui que nous présentons. À commencer par les diverses publications
que les activités de l’association Musiciens entre guerre et
paix (MEGEP) ont suscitées suite à quelques colloques et journées
1d’études . Elles nous ont permis une approche culturelle de la vie
musicale durant le premier conflit mondial et l’édition de la
correspondance de Lucien Durosoir et Maurice Maréchal est un
bouleversant témoignage de vie quotidienne au front. Il faut
absolument y ajouter les nombreux ouvrages édités chez L’Harmattan
edans la collection « Mémoires du XX siècle » qui sont autant de traces
sensibles (chroniques, mémoires, journaux, lettres) des deux premières
2décennies .
Pour notre part, nous nous contenterons de réunir ici, modestement,
un kaléidoscope d’épistoliers. La situation des musiciens interprètes
et/ou compositeurs durant la première guerre mondiale se présenta de
façon fort variée, eu égard à leur âge, leur santé, leurs fonctions, leur
engagement, leur lieu d’habitation, etc. À tous, le quotidien apparut
soudainement très différent, au front naturellement, mais à l’arrière
3aussi, parfois très éloigné de leurs compétences civiles . Certes, la
plupart s’y attendait – à la lumière de récents événements qui
laissaient penser comme inéluctable l’issue armée des dissensions –
1
Nous pensons notamment au collectif suivant : Stéphane Audoin-Rouzeau,
Esteban Buch, Myriam Chimènes, Georgie Durosoir (dir.), La Grande Guerre des
musiciens, Lyon, Symétrie, 2009, ainsi qu’à : Georgie Durosoir (éd.), Deux
mus dans la Grande Guerre : Maurice Maréchal, Lucien Durosoir, Paris,
Tallandier, 2005.
2 Citons, entre autres, les Carnets de guerre 1914-1919 d’Etienne Grappe, les
Lettres censurées des tranchées de Lionel Lemarchand, la Petite Chronique d’une
grande guerre de Raymond Stern, les Lettres de guerre d’un artilleur (1914-1916)
de Raoul Bouchet, etc. Voir une liste plus complète dans la bibliographie finale.
3 Nous ne refaisons nullement une publication de poilus, telle que l’entreprirent
Jean-Pierre Guéno et Yves Laplume (dir.), Paroles de poilus, Librio, Radio France,
1998, ou Laurent Loiseau et Géraud Bénech, Carnets de Verdun, Librio, E.J.L,
2006.

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mais nul ne pouvait prédire l’intensité de l’affrontement et la durée de
celui-ci. Si l’un de nos épistoliers (Émile Poillot) peut écrire le 28
juillet 1914 : « Que pensez-vous des événements ? Ce n’est guère
rassurant, je crois que nous ne sommes pas loin d’un conflit très
4grave » ; il n’imagine cependant point encore les différents postes
qu’il lui appartiendra d’occuper, lui qui était un réformé de l’armée…
C’est à travers lui que nous verrons l’un des aspects de la vie musicale
à l’arrière, vie très affectée par les départs au front, les soucis
financiers, etc. Il s’en suivit une relative désorganisation
institutionnelle qui, paradoxalement, permit également la création de
nouveaux organes de diffusion artistique, afin de répondre à de plus
récentes priorités.
Un colloque s’attarda récemment sur les interstices culturels liant
5art et guerre , avant qu’une journée ne soit entièrement consacrée à la
6création musicale en France durant la guerre 1914-1918 . C’est dans
le sillon de cette journée que nous inscrivons le présent projet
éditorial. Nous y contribuons en présentant ici un éventail varié de
témoignages épistolaires, abordant partiellement le domaine musical,
car provenant souvent de correspondants, certes mélomanes, mais
souvent non musiciens. Simplement, ils gravitaient autour de
personnalités musicales telles que Maurice Emmanuel ou André
Caplet. Ils leur faisaient partager leur quotidien, leurs craintes et leurs
certitudes. Ils les ont soutenus et encouragés durant cette période
trouble où les barrières culturelles, sociales et professionnelles se
trouvent – sinon abolies – du moins effacées ou déplacées. C’est ainsi
que le compositeur Maurice Emmanuel et sa femme se trouvent – dès
les premiers mois du conflit – engagés comme infirmiers de guerre ; et
4
Carte postale autographe signée (Eglise Notre Dame d’Auxonne) à Maurice
Emmanuel, au chalet des Alpes de Kandersteg (Berner Oberland), le 28 juillet 1914.
Archives familiales Emmanuel.
5 « De la guerre dans l’art, de l’art dans la guerre : artistes, œuvres et pratiques
e
artistiques face aux guerres du XX siècle », colloque des 29-30 janvier 2010,
organisé par Marine Branland, David Mastin et Céline Piot. Une autre journée
d’études suivit, le 9 avril 2010, « Les écrivains blessés », première d’un ensemble
intitulé « Grande Guerre et Création », coordonné par Annette Becker et Laurence
Campa.
6 Cinquième des Petites Biennales de Musique Française, tenue en Sorbonne, le 15
mai 2010, par Philippe Cathé, Florence Doé, Sylvie Douche et Stephan Etcharry,
avec le soutien du PLM (équipe de recherche Patrimoine et Langages Musicaux) de
Paris IV.
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ce n’est pas sans sourire que l’on s’imagine le compositeur (alors âgé
de 52 ans) dans son tablier de « masseur-clystériseur » auprès des
7sénégalais, selon le bon mot du Docteur Poisot : « J’ai vraiment
rigolé, à m’en faire mal aux côtes, à la lecture des aventures
"d’Amadou" », et il lui donne des conseils, schémas à l’appui ! Cet
engagement médical des Emmanuel est presque envié de l’éditeur
8Jacques Durand, alors à Noirmoutier : « Je vois que votre ménage
s’emploie à soulager les misères des blessés et cela doit vous être d’un
bon réconfort ». Or, Emmanuel n’est pas toujours à Paris, lui non plus.
La vie dans la capitale diffère de celle de sa proche couronne et de
la province. En effet, l’occupation ennemie et l’avancée des lignes
dessinent une France contrastée où la guerre est vécue différemment
selon l’endroit où l’on se trouve. Ainsi, par exemple, Marcel Morot,
habitant de Cinqueux dans l’Oise, s’inquiète de la proximité du
9front : « Depuis dix jours […], on est en alerte. Je ne salis pas mes
draps. Je couche à demi vêtu, en cas d’alarme pour l’évacuation, et
aussi à cause des mouvements de troupe ».

Mais qu’en est-il de la musique à Paris pendant ce temps ?
L’Opéra de Paris va suspendre momentanément ses activités pour les
reprendre en 1915 où Jacques Rouché (le directeur) décide de rouvrir,
en matinée, le jeudi et le dimanche. Après quatre mois d’interruption,
l’Opéra Comique reprend ses activités le 6 décembre 1914 pour une
matinée au bénéfice des victimes de la guerre. Au programme : des
œuvres françaises, des adaptations scéniques et des œuvres de
circonstances. Le répertoire italien est maintenu. Pierre-Barthélémy
Gheusi raconte l’émouvante Marseillaise entamée à l’arrivée des
10blessés de guerre dans les loges, lors de ce cette séance de décembre .
Environ deux cents cafés, cinémas et music-halls rouvrent leurs portes
erle 1 janvier 1915.
7 7 L.a.s. A1 envoyée de Beaune à Maurice Emmanuel, le 8 novembre 1914.
Archives familiales Emmanuel.
8 3 L.a.s. A8 de Jacques Durand à Maurice Emmanuel, le 16 octobre 1914. Idem.
Jacques Ibert s’engage également comme ambulancier (voir sa lettre A12 du 10 août
1915).
9 4
L.a.s. A3 de Marcel Morot à Maurice Emmanuel, le 31 mars 1918. Idem.
10 Voir Pierre-Barthélémy Gheusi, L’Opéra Comique pendant la guerre, Paris, La
Nouvelle revue, s.d.
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Les Concerts Colonne et Lamoureux fusionnent pour ne former
qu’un (avec l’aide de musiciens retraités et membres extérieurs pour
grossir les rangs) et ils se produisent régulièrement salle Gaveau,
Chevillard et Pierné conduisant leurs orchestres réunis,
alternativement. Parfois s’adjoignent Messager ou Rabaud et Büsser,
transfuges de la Société des Concerts du Conservatoire ou de l’Opéra.
Ainsi, le 28 mars 1915, ils offrent aux parisiens un concert en
hommage aux soldats compositeurs. Au programme : du Marcel
Labey, du Philippe Gaubert et du Florent Schmitt (mobilisés), du
11Albéric Magnard (fusillé) du Philippe Moreau (disparu) et du
Gabriel Pierné (blessé).
Quelques mois auparavant avaient débuté les séances des Matinées
Nationales à la Sorbonne créées par le pianiste Alfred Cortot. La
première a lieu le 29 novembre 1914 dans l’exaltation générale. Après
l’hymne français, on y entend les hymnes alliés, puis des textes
déclamés par les grands comédiens du moment (Mounet-Sully, Julia
Bartet ou Béatrix Dussane) ainsi que des pièces symphoniques.

Dans cette première Matinée, tout renvoie au contexte du conflit, le lieu du
spectacle comme son financement, le choix du programme autant que les
interprètes. Cette célébration scénique de la France combattante est alors le seul
spectacle admis par les autorités et par le public, au moment où l’on commence à
12prendre la mesure de l’intensité du conflit .

Au total, les parisiens purent assister à 26 événements publics durant
la saison 1914-1915, dont 22 à la Sorbonne et 3 au Trocadéro. Le
répertoire était celui des nations alliées avec une forte tendance
13patriotique . Quant aux Concerts Pasdeloup, ils renaîtront en 1918.
La Société Nationale de Musique et la Société Musicale
Indépendante interrompent leurs séances musicales jusqu’en 1917
11
Voir l’article de Patrice Marcilloux, « La mort héroïque d’Albéric Magnard : essai
d’approche culturelle », La Grande Guerre des musiciens, op. cit., p. 85-102.
12
François Anselmini, « Alfred Cortot et la création des Matinées nationales »,
oRevue de Musicologie, t. 97 n 1, 2011, p. 66.
13
Par exemple avec l’ouverture de Patrie de Bizet, la Symphonie funéraire de
Théodore Dubois ou l’Hymne aux morts de la patrie de Jacques Février sur un texte
de Charles Péguy tué aux combats. L’œuvre fut saluée d’une mémorable ovation à
sa création. C’est ainsi, également, qu’on pût entendre l’Œdipus Rex de Sophocle
dans la cour de la Sorbonne, avec Mounet-Sully, le 11 juillet 1915. Voir D. Kern
Holoman, The Société des Concerts du Conservatoire 1828-1967, Berkeley/Los
Angeles/London, University of California Press, 2004, p. 354.
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14(hormis un concert à la SMI en 1915) et vont tenter une fusion
15« imposée » qui échouera ... Enfin, Albert Dalimier, au Ministère des
16Beaux-Arts, crée deux organismes musicaux patriotiques relayés par
un organe de presse fondé en 1915 intitulé : La Musique pendant la
guerre, avec le soutien d’Edmond Clément, Marguerite Carré, Camille
Erlanger, Jean Huré, Charlotte Lormont-Schneider, Gustave
Samazeuilh, etc. Le but est affiché d'emblée sur la page de garde :
« Constituer une documentation historique du mouvement de l’Art
musical, des travaux, projets, des Compositeurs, Artistes, Directeurs
de scènes lyriques et Concerts symphoniques pendant la guerre ».
En effet, des concerts et festivals (quatre entre 1916 et 1917) sont
17 18programmés par Cortot , Messager, Pierné, Rabaud ou d’Indy , dont
nous retrouverons les noms dans le florilège épistolaire qui suit. Le
devoir de charité motivera l’organisation de multiples événements
musicaux et Jean Poueigh précise en 1936 que « c’est le côté altruiste
– et utilitaire aussi – de l’art, qui facilita la reprise de l’activité
19musicale ». D’où la naissance de l’Œuvre fraternelle des artistes, de
l’Aide affectueuse aux musiciens, de la Ligue fraternelle des enfants
de France, des Concerts populaires, du Théâtre aux Armées, de la
Société Nationale des hôpitaux militaires, etc., qui soutiendront
financièrement les artistes et leurs familles et surtout, qui seront autant
de marques de l’investissement patriotique dans l’effort de guerre. Au
début de mars 1917, les musiciens de la Société des Concerts du
Conservatoire sont convoqués pour un projet qui mes emmènera en
tournée en Suisse à la fin du mois. Le périple sera un peu délicat en
raison de la traversée des zones militaires et si les musiciens français
sont acclamés à Zurich, ils croisent Felix Weingartner et le Darmstadt
14
Voir Michel Duchesneau, L’avant-garde musicale et ses sociétés à Paris de 1871
à 1939, Sprimont, Mardaga, 1997, p. 92-105.
15
Voir Michel Duchesneau, « La musique française pendant la Guerre 1914-1918.
Autour de la tentative de fusion de la Société Nationale de Musique et de la Société
Musicale Indépendante », Revue de Musicologie, 85/1, 1996, p. 123-153.
16 Les Festivals de musique française et la Ligue nationale pour la défense de la
musique française.
17 Alfred Cortot devient, en 1916, le chef du service officiel de la propagande
musicale du Ministère des Beaux-Arts.
18 Voir les programmes, par exemple dans les numéros d’avril-mai 1916, 14
décembre et 28 décembre 1916 de La Musique pendant la guerre.
19 er Jean Poueigh, « La musique depuis la guerre », Le Courrier musical, 1 décembre
1916, p. 8.
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Orchestra en gare de Bern et font renoncer Nikisch à ses concerts de
20Genève et Lausanne . Cette tournée totalise en effet huit concerts
(deux à Genève, un à Zurich, Lausanne, Bern et Bâle), avec un
21programme de dix-sept œuvres . Le succès est tel que les concerts
finaux ont lieu à guichet fermé et que l’Orchestre peut dégager un
bénéfice. À l’issue de cette tournée triomphale, un Press book est
22réalisé, à visée propagandiste .
Des artistes s’engagent aussi individuellement, comme Francis
Planté qui organise des concerts de charité, d’abord dans le sud-ouest
de la France, puis à Paris.
Car, en province également, la vie musicale s’organise. Dans son
23Journal de guerre, le Docteur Poisot mentionne (le 28 avril 1915) un
« beau concert à Vierzon, hier soir, salle du Casino au profit des
blessés et dans le but de créer une petite annexe de convalescents pour
les blessés des régions envahies ». Par ailleurs, soucieux d’apporter
quelque réconfort à ses blessés, il raconte avoir organisé une « séance
de phonographe » à l’hôpital : « Nos blessés sont enthousiasmés et
applaudissent de tout cœur les airs d’opéra, les chants patriotiques et
24les monologues de Polin ». Dans le style écrit particulier qui le
caractérise, le normand Léon Pédron raconte à son ami, le
compositeur André Caplet, les concerts organisés au Havre, avec les
25moyens du bord :

L’Enfance du Christ [de Berlioz] sans orchestre et sans chœurs, accompagné
simplement par l’orgue et un piano, et avec des chanteurs comme Compère
audessous de tout et ce pauvre David avec un style, qui empêchait de reconnaître
L’Enfance du Christ chanté par Plamondon, des fausses attaques et aussi des
fausses notes tout cela nous dégoûtait…

20 Voir le Courrier de Genève du 8 avril 1917.
21
Au programme trois œuvres de Beethoven, de Berlioz et de Debussy, deux de
Rimsky-Korsakov, ainsi que du Fauré, Franck, Saint-Saëns, d’Indy, Lalo et Dukas.
22
Voir D. Kern Holoman, op. cit., p. 357 et p. 360.
23 Docteur Marcel Poisot (ancien interne des Hôpitaux de Paris), Mon Journal de
guerre 1914-1918, en deux volumes, publication familiale manuscrite, parsemée de
coupures de presse, 1975, p. 496. Il avait déjà signalé une « soirée musicale » s’étant
produite le 19 avril 1915 « chez Monsieur Roux, le sympathique Directeur de
l’École professionnelle de Vierzon » (p. 477).
24
Id., le 27 décembre 1914, p. 312.
25 1 Lettre tapuscrite signée B1 de Léon Pédron à André Caplet, en date du 19 janvier
1916 [BnF n.l.a 269 (588)].
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À travers les lettres de Robert de Souza à Maurice Emmanuel, nous
comprenons les difficultés rencontrées par le premier qui cherche à
26monter des séances musicales à l’appui de ses propres conférences .
Les éditeurs de musique imaginent également de nouvelles activités,
27même si Jacques Durand expose avec fierté ses éditions de guerre :
Saint-Saëns, Fauré, Debussy, Dukas, Ravel, Roger-Ducasse,
Samazeuilh, Schmitt, Aubert et Roussel, auxquelles il faudrait ajouter
les Chansons bourguignonnes (de Maurice Emmanuel) qu’il omet de
mentionner dans ses Souvenirs. Le départ au front des employés
perturbe l’activité éditoriale et, à la fin du mois d’août 1914, Durand
28s’exclame :

Ma maison de commerce est désorganisée ; du reste les affaires sont mortes, et je
reste ouvert, jusqu’à nouvel ordre, par patriotisme. Seulement, tous les travaux
de gravure et impressions sont suspendus, et que nous réserve l’année au point
de vue économique ? J’ai 25 employés partis à l’armée et j’ai eu de graves
préoccupations, voulant donner des secours aux épouses des mobilisés et
soutenir le personnel restant.

Quant aux compositeurs, ils honoreront les commandes officielles qui
leur sont alors adressées, répondant à des sollicitations les éloignant
parfois de leurs signatures musicales habituelles, mais par ailleurs, ils
sauront conserver une indépendance les amenant à écrire une musique
29 30sublimant les horreurs de la guerre . L’examen d’un tableau listant
(de façon non exhaustive cependant) les mélodies composées durant
les années 1914-1918 (pour ne prendre qu’un seul genre en exemple)
26 Voir les lettres A5.
27
Voir l’enquête auprès des éditeurs dans La Musique pendant la guerre, 10
décembre 1915, p. 37-38 et dans Jacques Durand, Quelques souvenirs d’un Editeur
e
de musique, 2 série (1910-1924), Paris, A. Durand & Fils éditeurs, 1925, p.
74-7779-85-86-101.
28 1
L.a.s. A8 envoyée d’Avon à Maurice Emmanuel, le 27 août 1918. Archives
familiales Maurice Emmanuel (AFME). Léon Pédron, négociant havrais, se plaint
également deux ans plus tard : « Je suis un peu embêté, par les affaires qui ne
marchent plus, et de plus mon personnel fiche le camp au Front on me prend encore
deux employés, je vais rester seul avec un vieux presque sourd et un gosse ». Lettre
4tapuscrite signée B1 envoyée à André Caplet, le 22 juillet 1916, [BnF, n.l.a. 269
(593)].
29 On peut opposer, par exemple, les sonates de Debussy et les chansons
patriotiques de Saint-Saëns.
30 L’on verrait ainsi apparaître – chez les compositeurs actifs durant ces cinq années
de conflit – des thématiques et des poètes plus prisés que d’autres.
??

nous conforte dans cette conclusion. De la description à la simple
allusion, en passant par le déni, l’ignorance plus ou moins feinte de ce
qui se passe sur le territoire, toutes les postures artistiques face au
31chaos mondial qui se produit alors, sont envisageables . Pourtant, nul
ne peut ignorer ce qui se joue en ces années, ce qui se trame en
matière de bouleversements sociaux, politiques et culturels. Le
e epassage du XIX au XX siècle, se fait dans l’effarement, devant la
brutalité du conflit, mais aussi dans l’exaltation idéologique et dans la
réponse donnée à cette barbarie, réponse faite de solidarités
individuelles et collectives, réponse formée d’engagements multiples
par des hommes qui veulent vivre l’Histoire :

Je sais qu’à d’aucuns il paraît distingué d’ignorer la guerre, de vivre et d’écrire
comme si elle n’était point, et de hausser les épaules quand des ingénus attendent
qu’après elle quelques petites choses aient changé […] Quels que soient
d’ailleurs nos raisonnements toujours vains, sur l’avenir, nous ne pouvons pas et
nous ne pourrons plus ne pas tenir compte […] d’un fait aussi énorme que la
guerre. Nous ne pouvons pas, comme des enfants ou comme des byzantins, rester
tranquilles et souriants au centre d’un univers bouleversé par la plus
épouvantable explosion de barbarie scientifique qui ne soit jamais vue, comme
32par l’élan le plus noble des nations vers la justice et vers la liberté .

Romain Rolland a parfaitement conscience de la gravité et des
conséquences de ces moments de guerre : « L’heure est capitale. C’est
la plus grande période de transition de toute l’histoire. Pour la
33première fois, l’humanité prend conscience d’elle-même ». Et Pierre
34Lalo ne s’interroge-t-il pas deux ans plus tôt : « Quelles seront chez
31 La distance avec les événements que prennent certains compositeurs ne les
empêchent pas de les avoir à l’esprit au moment de leurs compositions. Maurice
Emmanuel écrit Salamine dans le prolongement de la guerre à laquelle on ne peut
manquer de penser dans le combat où s’opposent Grecs et Perses.
32 Gaston Carraud, « La musique étrangère en France », Le Courrier musical, 15
décembre 1916, p. 215. Les termes utilisés ici sont ceux d’un discours commun et
l’on retrouve des notions similaires dans les exclamations du Docteur Poisot : « …
alliés qui luttent pour leur sol, pour leur parole, pour le Droit, pour la Liberté, pour
erla Civilisation et pour la Paix universelle » (Mon Journal de guerre, op. cit., 1
novembre 1914, p. 218).
33 Inde, Journal (1915-1943), Paris, Editions Albin Michel, 1960 (I/1951), en date
d’avril 1917, p. 14. Romain Rolland relate ici son échange avec Rabîndranâth
Tagore.
34
Pierre Lalo, « La musique », Le Temps, 23 février 1915.
??

nous, lorsque cette guerre aura pris fin, les tendances et les destinées
de l’Art musical ? »
Bien souvent, les musiciens entrevoient un après-guerre bien
différent et Marcel Daubresse, par exemple, prophétise l’avènement
35d’un art vocal plus présent :

L’élément vocal retrouvera certainement une faveur qu’il a perdue depuis
longtemps et c’est par lui que les artistes pourront peut-être prendre contact avec
un auditoire singulièrement changé […] L’art démocratique par excellence est le
vocal.

Le corpus épistolaire que nous proposons ci-après est peu disert sur
la musique vécue pendant le conflit, mais à plusieurs reprises, nous y
lisons la lassitude de certains musiciens qui se plaignent de la pauvreté
de leur vie musicale, et leur hâte à reprendre des activités
« normales ». Armand Machabey, professeur de musique mobilisé,
écrit : « La Musique ? Très peu. Un peu cependant dans les tranchées
36pendant les longues gardes d’attente ».
Les musiciens mobilisés dans les tranchées tentent de mettre sur
pieds quelques séances musicales avec les moyens du bord. Aussi
pouvons-nous lire un émouvant échange entre Léon Laggé et Maurice
37Emmanuel . Ayant commis les Trente Chansons bourguignonnes
éditées en 1917, le compositeur ne se doutait peut-être pas de l’écho
favorable qu’elles rencontreraient au front :

À chaque réunion de soldats on ouvre votre recueil, on puise dans le trésor que
vous avez sauvé définitivement.

En retour, le Poilu envoie au Maître un chant, les Coquelicots, sur un
texte provençal, « ce n’est qu’un chant de soldat », venu « dans la
tourmente » précise le jeune homme.
Nous pensons également à Émile Poillot relatant ses activités
militaires au front et se languissant de la musique : « Maintenant c’est
35
Marcel Daubresse, « La musique après la guerre », Le Courrier musical, 15
décembre 1917, p. 415.
36
Lettre publiée dans La musique pendant la guerre du 10 novembre 1915, p. 24.
On songe à Félix Raugel, renvoyé au front après la guérison de ses jambes :
2
« Hélas ! plus de musique pour moi ! » se plaint-il le 7 avril 1918. L.a.s. A9 envoyé
du secteur 44 à Maurice Emmanuel (AFME).
37
Échange publié en annexe 1.
??

la brousse. C’est vous dire que toutes velléités de "musiquer" me sont
interdites ». Dans la même lettre, un peu plus haut, il utilise, non sans
humour, la métaphore musicale pour décrire l’atmosphère ambiante :
« Ici ce sont des impressions à la Vincent d’Indy dernier style, à l’Érik
Satie, à la Stravinski en ce qui concerne les rapports des hommes avec
38les officiers, tout y est désordonné, agressif ». Toujours non
démobilisé en décembre 1918, il renâcle à exercer ses activités de
39musicien dans des conditions qui ne le satisfont guère :

Oui, cher Monsieur Emmanuel, j’en suis réduit actuellement à pratiquer cette
vulgaire musique de café-concert et à servir de tzigane auprès de ces « viveurs ».
Marches, danses, mélodies à la mode (anglaises et américaines surtout), le tout
relevé parfois par quelques fragments d’opéras (massénétiques de préférence),
tel est mon programme de guerre. C’est vous dire dans quelle atmosphère
musicale je me débats, j’espère ne pas en être asphyxié. Ah ! je suis loin de la
vénérable musique de Bach, de Beethoven et de Wagner !

Mais surtout, il s’inquiète et se préoccupe de sa vie d’après-guerre. Il
annonce devoir être démobilisé vers le 30 mars 1919, et les courriers à
Emmanuel de février 1919 sont éloquents. Ils nous apprennent, ce
faisant, quels étaient les postes vacants dans les tribunes d’églises,
suite au décès de leurs titulaires : René Vierne, Joseph Boulnois,
40Roger Boucher, Georges Krièger … Ce souci professionnel de
l’après-démobilisation est constant chez plusieurs auteurs de notre
corpus. Dans certaines lettres, nous verrons se dessiner en filigrane
(notamment avec Poillot et Caplet) l’action de Nadia Boulanger au
41Conservatoire de Paris , le Comité franco-américain et les projets de
création d’une École chez Alfred Cortot. En dépit d’un enseignement
musical chaotique en cette période, de jeunes apprentis musiciens
n’hésitent pas à demander conseil à leurs aînés. C’est ainsi que nous
évoquions les encouragements de Maurice Emmanuel à Léon Laggé
38 5 L.a.s. A4 à Maurice Emmanuel envoyée des Armées le 12 mars 1918 (AFME).
39 6
L.a.s. A4mmanuoyée de Dijon le 24 décembre 1918. Idem.
40 Ibid.
41
On trouvera le questionnaire envoyé par le Comité franco-américain du
Conservatoire dans sa lettre sus-citée du 24 décembre 1918. Voir aussi l’article
d’Alexandra Laederich, « Nadia Boulanger et le Comité franco-américain du
Conservatoire (1915-1919) », dans La Grande Guerre des musiciens, op. cit., p.
161-174.
??

et, a contrario, sa fustigation du travail d’une certaine Renée Eldèze,
42protégée de Robert de Souza .

Les aînés, restés à l’arrière, tentent donc d’aider les plus jeunes au
moment de leur démobilisation pour les intégrer dans la vie civile
musicale. C’est ainsi que l’on découvre un Maurice Emmanuel
43désirant la nomination d’Édouard Risler au Conservatoire de Paris :

Après cette terrible guerre nous allons être appelés à vivre davantage en
nousmêmes et pour nous-mêmes : du plus profond de mon cœur je souhaite
qu’Édouard Risler soit un de nos maîtres officiels.

D’aucuns voudraient croire que du cataclysme européen émerge un art
nouveau, comme Louis de Launay l’écrit à Emmanuel : « Un sol
labouré aussi profondément ne peut pas ne pas porter des moissons
nouvelles. J’attends avec impatience le jour où je pourrai goûter votre
44récolte ». À l’heure de la reconstruction, une tabula rasa s’impose.
C’est du moins l’avis de Joseph-Guy Ropartz, le tout nouveau
45directeur du conservatoire de Strasbourg :

La tâche ici est aussi lourde qu’intéressante. Il faut détruire et reconstruire sur de
nouvelles bases. Mais le terrain est bon et j’ai espoir que ce qu’on y sèmera y
germera. Mon premier soin est donc de chasser le Boche. Après cette opération
d’épuration, après que j’aurai renouvelé mon personnel, il faudra donner l’élan à
la nouvelle machine.

42
Pour Léon Laggé, voir l’annexe 1 et les lettres A5 pour Eldèze.
43 L.a.s. de Maurice Emmanuel à Édouard Risler du 28 janvier 1918 (AFME). Le
pianiste est répétiteur de Louis Diémer au Conservatoire de Paris dont il ne sera
titulaire qu’en 1923.
44
L.a.s. A13 à Maurice Emmanuel, le 18 septembre 1918, ayant appris le projet du
compositeur qui voulait écrire des mélodies sur son recueil poétique Crépuscules et
Nocturnes. Naîtront douze mélodies pour lesquelles Emmanuel avouait : « La
pensée de votre fils, mort à l’honneur, a réagi sur toutes mes images sonores »
(L.a.s. à Louis de Launay du 10 septembre 1918, AFME). Musiques op. 22 sera
publié en 1928.
45
L.a.s. A14 de J-G Ropartz à Maurice Emmanuel, envoyée de Strasbourg le 14
mai [1919]. Idem. Voir aussi l’article de David Mastin : « Écoles de musique
françaises dans la Grande Guerre », in La Grande Guerre des musiciens, op. cit.,
p. 191-214, ainsi que Benoît Menut et Mathieu Ferey, J-.G. Ropartz ou le Pays
inaccessible, Genève, Papillon, coll. « Mélophiles », 2005, p. 97.
??

Quoi qu’il en soit, s’il est permis d’espérer des lendemains qui
chantent, c’est en préservant inextinguiblement la musique durant tout
le conflit. Dans bien des cas, l’Art apparaît nettement comme une
issue rédemptrice face aux horreurs du moment ; et particulièrement la
musique jouée au front, même la plus futile, si l’on en croit le
46compositeur Louis Vuillemin :

Et puis, marches, fanfares, hymnes, refrains, chansons, seriez-vous dénués du
plus mince mérite, des flonflons, des rengaines, périmés, insipides, je crois qu’on
vous aimerait quand même par ici. Car tels que vous êtes, vous êtes avec nous.
Nos couplets, nos chants, nos âmes qui s’écoutent. Nos intermezzos. Notre
musique au front. On vous aimerait, dis-je, pour ce que vous donnez de
constance au vaillant, de courage au timide, d’oubli au douloureux et de rêve au
poète.

Beaucoup des compositeurs français se font donc un devoir de servir
la France par leur activité créatrice, surtout s’ils sont restés à l’arrière.
Maurice Emmanuel écrit : « Pour les hommes de notre temps l’art ne
peut plus être un peu d’élégance ni d’habileté : il doit signifier
47plus ». La musique doit retrouver une place centrale, véhiculant un
sentiment de vie indispensable dans l’horreur des combats. Paul
48Dukas envoie ces vœux à la famille Emmanuel :

[…] en ce grave jour de Noël où la voix de Bach n’a que faire
malheureusement ! Je vous envoie tous mes vœux confraternels pour lui et vous,
vous souhaitant à tous un avenir plus musical que le tragique présent.

49Pour l’éditeur Jacques Durand , la musique aura même les vertus de
l'opium !

La musique fait oublier les heures graves. Quel merveilleux paradis artificiel est
la divine musique !

46 « Au canon et à la chandelle », Courrier musical, juillet-août 1919, p. 247-249.
Quant à l’abbé Tissot, il est déjà heureux de faire chanter les Poilus à la messe (voir
5sa lettre à Emmanuel, A2 ).
47
L.a.s. à Louis de Launay du 10 septembre 1918 (AFME).
48 L.a.s. à Maurice Emmanuel du 25 décembre 1914. Idem.
49
Jacques Durand, Quelques souvenirs d’un Editeur de musique, op. cit., p. 80.
??

Et chez certains, pratiquer la musique, d’une manière ou d’une autre,
est déjà réaliser un devoir citoyen. Et c’est bien ainsi qu’il faut
50comprendre le propos suivant de Koechlin :

Ce qui permettra aux civils de « tenir », c’est ou bien de s’occuper le moins
indirectement possible à la Défense nationale, ou à mainte œuvre d’assistance,
ou bien aussi de reprendre contact avec la beauté de la culture et de l’art français.

D’autres insistent pour être mobilisés, même non conscrits. L’on
pense à Reynaldo Hahn qui se porte volontaire aux armées en 1914, à
51Vincent d’Indy ou à Maurice Ravel… Ce dernier, réformé – et
farouchement opposé à la fusion entre la SN et la SMI – fut
finalement, à sa demande instante, incorporé en 1915 au service des
convois automobiles du train, avant d’être envoyé du côté de Verdun
52 eren mars 1916 . Dès le 1 octobre 1914, il écrivait à
Roland53Manuel : « Je le sais bien, mon cher ami, que je travaille pour la
patrie en faisant de la musique ! »
L’effort de guerre était donc visible chez tous. Quant aux plus
jeunes, pas encore concernés par la mobilisation, il s’agissait d’assurer
la poursuite des études secondaires au mieux et, là encore, une
nouvelle organisation s’imposait. À plusieurs reprises, il est fait
mention dans les lettres qui suivent d’une éducation laissant à désirer.
Ainsi, Léon Pédron annonce-t-il le baccalauréat de son fils pour le 17
juillet 1916. En mars 1916, il déclare à Caplet : « Jean a l’intention
54d’attaquer l’harmonie quand il aura passé son Bachot ». Mais Poisot,
55dont le fils passe bientôt son bac, se désole : « Les gosses vont à
50
Charles Koechlin, courrier envoyé à La musique pendant la guerre, publié le 10
décembre 1915, p. 40. Voir aussi l’article d’Aude Caillet, « Rupture et renouveau :
l’effort de guerre de Charles Koechlin », in La Grande Guerre des musiciens, op.
cit., p. 119-134.
51
Voir la présentation de la lettre C2 de notre corpus.
52 Il tarde aussi au Dr. Poisot d’être envoyé à l’avant. Il écrit à Maurice Emmanuel :
13
« J’aurai plus tard un fameux regret si je ne fais pas campagne ! » (L.a.s. A1 de
Vierzon, le 28 décembre [1915]) et à Anne-Marie Emmanuel : « … je rêve toujours
14
d’aller voir ce qui se passe en avant » (L.a.s. A1 d’Auxonne, [9 ou 10 février
1916]. AFME).
53
Cité dans Marcel Marnat, Maurice Ravel, Paris, Fayard, 1986, p. 408.
54 2 Lettre tapuscrite signée B1 de Léon Pédron à André Caplet, envoyée du Havre,
le 9 mars 1916. BnF [N.l.a 269 (589).
55 14 L.a.s. A1 du Dr. Poisot à Maurice Emmanuel, envoyé d’Auxonne à Anne-Marie
Emmanuel, le [9-10 février 1916]. Archives familiales Emmanuel. Déjà, le 2 janvier
??

merveille. Mais pour Pierre, quel désastre dans son instruction ! Et
c’est l’an prochain le bachot ».
Pourtant, Marcel Poisot avait fait le nécessaire pour aider la
municipalité de Beaune à ouvrir un Lycée. En effet, les lieux
d’éducation avaient été réquisitionnés pour être transformés en
hôpitaux. La maison des Emmanuel est convoitée et le médecin se
56charge donc d’effectuer une requête auprès de son ami :

Monsieur Dubois, Principal du Collège, me charge de te demander à quelles
conditions tu consentirais à louer ta maison […] pour y installer quelques classes
erdu Collège pendant la durée de la guerre, à partir du 1 octobre. Le Collège étant
transformé en hôpital, Monsieur Dubois cherche en ville des locaux pour
continuer l’enseignement d’externat, avec les quelques professeurs restés ici.

Du coup, Emmanuel cèdera sa maison – le Docteur Poisot également
57– pour une classe . Les enfants et les adolescents seront les premiers
visés par une propagande militariste qui les rendra désireux de
s’engager. L’admiration qu’ils vouaient à leurs aînés était sans bornes.
La ruée des jeunes sous les drapeaux, leur inconscience et leur avidité
d’héroïsme était un modèle pour les benjamins.

Les premières batailles furent mythifiées et les jeunes tombés au front devinrent
les symboles des vertus viriles les plus enviables. Ainsi, le combat et la mort
58
sublimés purent être intégrés au culte du soldat tombé au champ d’honneur .

Dans notre corpus, plusieurs deuils affecteront la famille ou le proche
entourage de nos correspondants. Le Journal du Docteur Poisot est
plein de ces exclamations désespérées à l’annonce de nouveaux
décès ; et pourtant la mort héroïque, offerte en exemple, est de celle
qui donne de l’ardeur aux combattants. Apprenant la mort du Sénateur
59Raymond, Emmanuel répond :
[1915], il en faisait état à son ami : « Les enfants vont bien – mais le travail de cette
8année sera bien médiocre… » (L.a.s. A1 envoyée de Beaune, AFME).
56 3
L.a.s. A1 de Marcel Poisot à Maurice Emmanuel, envoyée de Vierzon le 25 août
[1914]. Idem.
57 er
Poisot précise : « Le Collège va reprendre ses classes le 1 octobre. Mémiche a
trouvé 12 locaux disséminés dans toute la ville, dont le tien. Il lui reste 16
professeurs sur 22 ; il pourra donc s’en tirer en reprenant lui-même les
5Mathématiques » (L.a.s. A1 à Emmanuel du 25 septembre [1914]). Idem.
58
George L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme (la brutalisation des
sociétés européennes), Pluriel Histoire, 1999 (I/1990), p. 82.
59
L.a.s. de Maurice Emmanuel à Louis de Launay, en octobre 1914 (AFME).
??

Mais quelle fin glorieuse ! Ne peut-on dire de lui qu’il aura été heureux,
puisqu’une telle fin couronne sa vie ? En ce moment où chacun est appelé à
s’offrir au pays, les deuils, si amers qu’ils soient, portent avec eux un réconfort.
Quels exemples nous sont donnés d’abnégation ! Quelles énergies nous
stimulent ! Monsieur Raymond est un des plus nobles de ces braves. Nous
sommes avec vous par le cœur.

De la même façon, le verso du faire-part de décès de Jean Saleilles
(dont il est souvent fait mention dans les courriers de Marcel Poisot)
60
débute par ces mots :

Peut-on appeler mourir le sacrifice des braves qui se vouent volontairement à
l’œuvre sacrée de la défense du territoire ? Les militaires ont coutume de dire
qu’ils ne peuvent pleurer quand un camarade tombe : ils le saluent et l’admirent.

Quoiqu’auréolée de gloire, la mort au combat ne manque pas
d’angoisser les mères de soldats. Nous ne possédons qu’une lettre de
61Louise Poisot, mère du Docteur (surnommée « La Mutter ») :

[…] on se bat sans cesse, notre jeunesse est décimée, et les ennemis ne reculent
pas ni chez nous, ni chez les Belges. Notre courage est beau, et doit être ainsi :
nous irons jusqu’à notre dernier homme et notre dernier écu, et puis après : où
sera la victoire ? Quelle sera-t-elle, sur la ruine et sur la mort ?

Pendant ce temps, Émile Poillot est incorporé au service des réformés
en instruction et relate la monotonie de la vie en caserne en ces
62termes :

Ah ! il y aurait bien à redire à cette vie déprimante et parfois idiote de la caserne
[…] Quand serons-nous prêts pour partir sur le front, je ne le sais pas. Dans tous
les cas, voilà déjà 3 mois de caserne et il y a toujours beaucoup d’hommes
incapables de rendre le moindre service. Et où ces hommes puiseront-ils le
courage nécessaire pour affronter un tel enfer ?

60
Faire-part de décès du Lieutenant Jean Saleilles, « mort pour la France le 28
eseptembre 1915 à l’assaut de la Ferme de Navarin, dans sa 25 année ». Voir les
lettres A6.
61 10 L.a.s. A1 de Louise Poisot à Maurice Emmanuel, envoyée de Beaune le 7 avril
[1915], AFME.
62 1 L.a.s. A4 d’Émile Poillot à Maurice Emmanuel, envoyée d’Auxonne le 14 mai
1915. Idem.
??

En effet, en 1915, les futurs Poilus savent bien ce qu’est la vie dans les
tranchées. À l’arrière, on les plaint, et Léon Pédron compatit de toute
63son âme :

[…] ton gourbi, qui doit être empesté de fumée et aussi de vermine, tous les
Poilus qui viennent en permission ne sont pas à prendre avec des pincettes ils ont
des Totos, et de tout, les rats doivent également pulluler et je me demande
comment vous faites pour dormir…

Mais il est aussi extrêmement fier lorsque son ami lui annonce qu’il a
erobtenu la Croix de guerre (voir sa lettre du 1 juillet 1916), peu avant
que Caplet ne soit atteint au nerf auditif par l’éclat d’un obus (voir
lettre de Pédron du 22 juillet 1916). Les familles s’enorgueillissent de
ces citations militaires ; pour exemple celle du fils de Gabriel
64Pierné :

Mon fils après quatre révisions a été maintenu dans un service auxiliaire. Il est
maintenant à Paris, secrétaire de son colonel, revenu du front avec une jambe et
un bras en moins… et le grade de Général !

Pour soutenir les Poilus, les femmes restées à l’arrière se proposent
comme « marraines de guerre ». Les échanges de courriers, l’envoi de
colis permettent aux soldats de se sentir aimés et soutenus. Au
moment du développement des œuvres de charité en faveur de l’effort
de guerre, le Conservatoire Populaire de Mimi Pinson s’engage de
1916 à 1919, notamment en fournissant des marraines de guerre et des
cocardes en signe de soutien moral. Nous avons choisi de proposer un
florilège inédit de lettres touchantes mandant ces cocardes ou ces
marraines, quand ce ne sont pas des petits poèmes de remerciements.
65Ces lettres (inédites et méconnues) proviennent toutes du front .

Or, la vie à l’arrière n’est pas exempte non plus de risques et de
difficultés diverses. Sans forcément se trouver en zone occupée,
plusieurs des épistoliers publiés ci-après signalent le passage, parfois
63 1
Lettre tapuscrite signée B1 de L. Pédron à André Caplet, écrite au Havre le 19
janvier 1916. BnF [n.l.a 269 (588)].
64
L.a.s. de Gabriel Pierné à Maurice Emmanuel, envoyé de Paris le 25 avril 1915
(AFME).
65
Voir Michela Niccolai, « Une infirmière d’opérette : Mimi Pinson et sa cocarde »,
in F. Doé et S. Etcharry (dir.), La création musicale en France pendant la première
guerre mondiale, à paraître fin 2013.
??

houleux, des régiments. À commencer par le Docteur Poisot qui
recense les blessés. Mais la description qu’il entreprend des tirailleurs
66sénégalais et tunisiens est minutieuse :

Des torses nus, sur lesquels on avait épinglé, à même dans la peau, leurs
décorations ou leurs galons ! – Leur enthousiasme d’aller se battre contre les
Boches n’avait d’égal que leur satisfaction de voir Paris.

Dans son Journal de guerre, Poisot précise : « Ce sont des Sikhs pour
la plupart, très bruns de peau, à la barbe noire et enroulée sur le
menton. Très grands, souples comme des félins, ils ont vraiment belle
67allure ». Peu auparavant, il avait relaté les difficultés engendrées par
les coutumes des « militaires indigènes » et il expliquait les circulaires
68ministérielles afférant à l’inhumation des musulmans .
Un autre correspondant d’Emmanuel, Marcel Morot raconte le
69passage des Écossais : « dans le village 800 hommes (un bataillon)
en kilt et jambes nues ». La venue de ces régiments les effraie, les
amuse et provoque en même temps leur admiration… Un an
auparavant, Tissot soulignait l’arrivée triomphale des américains à qui
70il prédisait :

C’est le lait et le miel du début, plus tard ils vont auprès de nous recevoir la
nourriture forte et rude que l’on donne au front. Ils viendront acquérir la gloire à
travers les durs sentiers qui conduisent auprès du Boche tenace et retors.

Mais il faut également composer avec les bombardements. L’on
entend très souvent parler des zeppelins. Avant les célèbres
bombardements de mars 1918 à Paris, Poisot signale au début de
1916 : « Des zeppelins ont copieusement arrosé Paris, faisant de
71nombreuses victimes ». La vie du nord de la France est en outre
rythmée par le spectacle des obus, véritable feu d’artifice si l’on en
72croit les descriptions humoristiques de Morot au printemps 1918 :
66 5
L.a.s. A1 à Emmanuel, envoyée de Beaune le 25 septembre [1914]. AFME.
67 Mon Journal de guerre 1914-1918, op. cit., p. 348, en date du 17 janvier 1915.
68
Id., p. 292-293, en date du 18 décembre 1914.
69 7 L.a.s. A3 du 11 août 1918. Archives familiales Emmanuel.
70 8
L.a.s. A2 du 7 juillet 1917 à Maurice Emmanuel, idem.
71 Mon Journal de guerre 1914-1918, op. cit., p. 803, en date du 31 janvier 1916.
72 5
L.a.s. A3 à Maurice Emmanuel, écrite de Cinqueux (Oise) le 27 mai 1918.
Archives familiales Emmanuel. Quant à Henri Tissot, il décrit à Maurice Emmanuel
7
un orchestre « formidable et terrible » (l.a.s. du 29 avril 1917, A2 , idem).
??

J’ai rouvert les volets, je t’écris en écoutant et en regardant, on voit l’éclatement
des obus, une étoile blanche instantanée, on entend siffler la gerbe ; deux gros
projecteurs balayent le ciel. Des torpilles ou de grosses bombes. En pleine
campagne. Il se vide pour pouvoir monter. Dommage qu’on ne doive pas
(baoum, 4 torpilles à deux secondes d’intervalle) circuler la nuit, on irait voir,
c’est pas loin (sic).

Il ne s’agit pas de penser que tout s’arrête en novembre 1918 et le
73même Morot se désole de la sorte en mars 1919 :

De plus on entend toujours le canon, et les vitres tremblent non moins qu’aux
plus horrifiques moments. Ce sont des destructions de munitions abandonnées
qui s’opèrent aux alentours.

La situation est autre, en Alsace, en septembre 1916. Jean
74Chantavoine semble s’ennuyer et écrit : « Plus l’ombre de
bombardements, la visite d’avions boches, quand il fait beau, et les
coups de canons dont nos batteries les saluent nous rappellent seuls la
guerre ». Les civils organisent donc leur quotidien, dans les
campagnes, autour de parcelles de jardin cultivé. Et dans notre corpus,
75le maître jardinier est incontestablement Marcel Morot :

Après les pommes de terre, arraché et rentré les carottes et autres légumes.
Travaux potagers l’hiver interrompus depuis 3 jours par le froid (5° C au-dessous
et le jour il ne dégèle pas), alors on prépare le bois de chauffage, on répare les
outils.

Du reste, l’hiver suivant ne fut guère plus clément, si l’on en croit
76Henri Tissot qui avoue en décembre 1915 :

Au retour, j’ai retrouvé le froid tellement vif qu’on ne pouvait trouver d’eau le
matin pour faire sa toilette. La glace avait remplacé le liquide et nos barbes
étaient blanches de givre.

Mais c’est le même Morot qui raconte les divers plans d’évacuation
77d’urgence imaginés en cas d’invasion ennemie :
73 8
L.a.s. A3 à Emmanuel, en date du 29 mars 1919. Idem.
74 2 L.a.s. A7 à Emmanuel, écrite à St Amarin le 13 septembre 1916. Idem.
75 1
L.a.s. A3 à Emmanuel écrite à Cinqueux, [octobre-novembre 1914]. Au
printemps 1918, il précise : « Je me contente de semer des épinards, des petits pois
5
et autres futilités » (27 mai 1918, A3 ). Idem.
76 4 L.a.s. A2 à Emmanuel, de Contrexéville le 8 décembre 1915.
77 6
L.a.s. A3 à Emmanuel, de Cinqueux le 27 juin 1918. AFME.
??

Le point culminant fut le 9 juin, lors de l’attaque boche sur la ligne
MontdidierNoyon. Les petits bagages que nous pouvions emporter sur nos bicyclettes
étaient bouclés en permanence, vivres compris, et trois itinéraires étudiés sur
choix du dernier moment, suivant le sens d’où viendrait la « pression ».

Un identique souci de protection des effets personnels, à valeur
marchande, ou surtout sentimentale, parcourt les lettres des divers
épistoliers. Ainsi, au début du conflit, Poisot demande avec inquiétude
78à son ami Emmanuel : « Pourquoi ne vas-tu pas à Paris afin de
mettre en lieu sûr tes paperasses ? » Quelques mois plus tard, c’est de
79sa mère dont il est question : « La Mutter continue ses lamentations
et voit toujours les Allemands à Beaune sous peu ; elle se prépare à
faire enterrer son argenterie dans ses caves, comme en 70 ».
Par ailleurs, répondant aux questions d’évacuation qu’Emmanuel
80lui posait, Morot répond :

Je veillerai à ce que femme et éventuellement fille (on parle d’une perm[ission]
pour elle cet été) soient parties à temps. D’autre part nous avons envoyé à Paris
les quelques objets précieux soit intrinsèquement soit plus généralement par le
prix intimiste que nous y attachons.

Or, le quotidien réserve parfois de bien mauvaises surprises en matière
de météorologie. Et c’est alors les dérèglements climatiques qu’il faut
affronter. Morot parlait des sols gelés de l’automne 1914 (cf. supra),
Poisot, lui, nous rappelle les dégâts causés par un « formidable
81cyclone » s’étant abattu sur Beaune les 14-15 juillet 1917 : « C’est
un désastre, à ajouter à tant d’autres – irréparable sur certains points
82de nos "boulevards" ».
Les catastrophes naturelles se mêlant au poids du quotidien, les
civils de l’arrière se laissèrent parfois aller au pessimisme, non sans
avoir cru – au début de la guerre – à une résolution rapide et
83victorieuse. C’est le cas de Marcel Poisot :

78 2 L.a.s. A1 de Marcel Poisot à Maurice Emmanuel, Beaune 18 août [1914]. Idem.
79 7
L.a.s. A1 de Poisot à Emmanuel, Beaune le 8 novembre 1914. Idem.
80 5 L.a.s. A3 de Marcel Morot à Maurice Emmanuel, Cinqueux, le 27 mai 1918.
Idem.
81 Voir Mon Journal de guerre 1914-1918, op. cit., p. 1243, en date du 15 juillet
1917.
82 16 L.a.s. A1 de Marcel Poisot à Maurice Emmanuel, du 21 juillet [1917]. AFME.
83 2
L.a.s. A1 de Poisot à Emmanuel, du 18 août 1914. Idem.
??

Heureusement pour tous, je suis bien persuadé que tu ne laisseras pas ta carcasse
dans la bagarre. Le choc se passera loin de vous. Le pays a trop d’hommes et en
renvoie de nombreux dans leurs foyers.

84Trois mois plus tard, la confiance est toujours de mise :

Je suis convaincu que le duel de géants qui, depuis 10 jours est engagé sur
l’Aisne, se terminera à notre avantage. On recommencera, s’il le faut, sur la
Sambre, puis sur le Rhin. Mais il faut qu’avant l’hiver ils soient au-delà du
fleuve.

85Léon Pédron affirme même en juillet 1916 : « je continue à croire
Mordicus que la Guerre sera terminée pour la fin de l’année »… De
l’autre côté de la frontière, au même moment, Ferrucio Busoni caresse
86également un espoir de paix :

À présent, il faut espérer avec confiance et travailler dans cet esprit en vue de la
paix, afin qu’elle ne nous surprenne pas avant que, dans le champ qui nous est
donné, nous n’ayons accompli quelque chose. Ce sera notre belle victoire que de
pouvoir, comme résultat, opposer notre création à la destruction des autres ! Ce
qui dure contre ce qui tombe en ruine.

87L’optimisme est même de rigueur dans le courrier de Blanche Selva
d’octobre 1914 : « D’une manière générale, dans les milieux qui
peuvent être bien informés on estime la situation militaire très bonne,
bien meilleure que les communiqués le laissent entendre ».
Pourtant, en 1915, année dite de « l’enlisement », la situation
88militaire inquiète Poisot qui s’effondre . En effet, la Bulgarie
84 5
L.a.s. A1 de Poisot à Emmanuel, du 25 septembre 1914. Idem.
85 3 er L.a.s. B1 de Pédron à Caplet, du 1 juillet 1916. BnF [n.l.a 269 (592)].
86
Lettre à Arnold Schoenberg du 24 novembre 1916, publiée in Philippe Albéra
(éd.), Schoenberg-Busoni, Schoenberg-Kandinsky, correspondances, textes, Genève,
éditions Contrechamp, 1995, p. 69. Emmanuel et Busoni (ami de Philipp au
Conservatoire) ont également échangé d’amicaux courriers.
87 1
L.a.s. C1 à Claire de Castéra, Paris, le 31 octobre 1914. Archives familiales René
de Castéra.
88 12
L.a.s. A1 de Poisot à Emmanuel, de Vierzon le 8 octobre 1915. Il vient
d’apprendre le décès de Jean Saleilles (cf. supra, AFME). L’abbé Tissot est tout
autant passivement désespéré quelques mois plus tard (janvier 1916) : « De plus en
plus le passé devient lointain et l’avenir n’apparaît plus comme devant exister. Le
Présent brutal seul reste. » Il conclut : « Les Boches nous ont rendus impassibles
avec toujours le sourire : Fils de Joconde. » (L.a.s. du 29 janvier 1916 à Maurice
5
Emmanuel, lettre A2 ).
??

s’engage aux côtés des Empires centraux le 5 octobre, Belgrade tombe
le 8 octobre et peu après la Grèce (par la voix de Constantin) proclame
la neutralité de son pays.

Où et quand arrêtera-t-on l’hécatombe effroyable. À quoi a-t-elle servi jusqu’ici.
Où sont les résultats. Et ne courons-nous pas, dans les Balkans, à un effroyable
désastre. Le coup de Constantin m’enfonce dans le plus noir pessimisme.

Toujours en 1915, Emmanuel s’extasie devant le courage et la force
89de ceux qui sont au front comme Félix Raugel :

Je vous félicite de votre belle humeur, de votre endurance, de votre optimisme.
C’est avec et par des caractères et des volontés tels que les vôtres que la France
triomphera. Bravo ! et merci ! pour cette dure vie que vous menez en nous
défendant si virilement. De grand cœur à vous !

Il est évident que le moral à l’arrière est fondamental. « Le vaincu fut,
la révolution allemande de novembre 1918 l’a démontré, celui dont la
90population civile a "craqué" la première ». Au printemps de cette
91année 1915, Poisot prédit une « paix bâtarde » :

Comme […] je suis convaincu qu’aucune nation ne voudra entreprendre une
nouvelle campagne d’hiver, ma conclusion actuelle est que nous courons vers la
Paix bâtarde, basée sur le statu quo ante bellum. Et ce sera du propre ! La ruine
de l’Europe pour vingt ans au moins et le recommencement de toutes ces
horreurs pour la génération suivante.

Quelle intuition ! Et pourtant le conflit s’éternise et l’on essaie de
continuer d’espérer : « La guerre se prolonge, la douleur règne, la vie
92s’affirme, la confiance demeure ». L'arrière songe cependant
toujours aux situations extrêmes et Poisot imagine de mettre les siens
à l'abri, si d'aventure Beaune devait être évacué. Il recommande même
89
L.a.s. du 9 février 1915. Idem.
90 Jean-Noël Grandhomme, La première guerre mondiale en France, Rennes,
Edilarge S.A, 2009, p. 83.
91 11 L.a.s. A1 de Poisot à Emmanuel, de Vierzon, [mai-juin 1915]. AFME. Deux ans
plus tard, l’abbé Tissot ne dit pas autre chose : « Embrassez mon ami Franck pour
moi en lui disant que nous bataillons ferme pour lui éviter d’être un jour Poilu d’une
9
autre guerre » (l.a.s. A2 à Emmanuel du 8 août 1917, idem).
92 er René Doire, « À nos lecteurs », édito du Courrier musical, 1 décembre 1916,
p. 1.
??

93les siens à la tutelle de Maurice Emmanuel . Dans l'Oise, Morot a
également échafaudé des plans d'exil dont il fait part à son ami
94Emmanuel : « Nous partirions pour les confins de Bourgogne et
Morvan, à Collonges la Madeleine entre Nolay et Épinac ».
Ce quotidien bouleversé amène les « intellectuels » à philosopher
95sur le genre humain. Le jeune Poillot le remarque :

Cette incompréhensible folie mondiale suggère à tous d’innombrables pensées et
malheureusement nous nous heurtons à un mystère impénétrable qui nous force à
subir sans comprendre ces années d’épreuves inconnues des hommes.

De l’autre côté de la frontière aussi, l’inexplicable est insaisissable.
Comment croire à un progrès de l’humanité ? Le compositeur Arnold
96Schönberg se lamente en ces termes :

Oui, les hommes sont mauvais. Mais pas si mauvais que l’on ne puisse se poser
comme arbitre entre eux. Ils sont terriblement mauvais – c’est la guerre qui, la
première, l’a révélé. En temps de paix, au moins, ce n’était pas si manifeste – on
pourrait presque croire qu’ils ne l’étaient pas encore. Certainement, un arbitre
aurait besoin d’un bâton qui atteigne les coupables.

D’ailleurs, l’art et les artistes ont perdu leurs repères et Schönberg
97souffre de l’éloignement de ses amis étrangers : « [la guerre] a
interrompu tant de relations intimes avec des personnes de premier
choix ; elle a mis sous séquestre la moitié de ma pensée ».

93 4
Voir la lettre A1 du 6 septembre [1914], AFME.
94 6 L.a.s. A3 de Morot à Emmanuel, de Cinqueux, le 27 juin 1918. Idem.
95 5
L.a.s A4 à Emmanuel, des Armées le 12 mars 1918. Idem. Quelques mois plus
tôt, l’abbé Tissot se laissait aller à la plus grande lassitude également : « Les
volontés les mieux trempées s’irritent à une telle longueur d’efforts. L’offensive des
Flandres sera comme un cauchemar dans ma vie si Dieu me permet d’en sortir »
10
(l.a.s. A2 à Emmanuel du 24 octobre 1917, idem).
96 À Busoni, de Vienne le 14 novembre 1916. Philippe Albéra (éd.), op. cit., p. 68.
Schönberg rédigera, en janvier 1917, un texte de propositions pour la paix
(« Friedenssicherung ») qu’il signera du pseudonyme A. Börnscheg.
97
Ibid.
??

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