La conquête de l'Ouest en chansons

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A partir de 1840 et tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle, des millions de pionniers américains se lancent à l'assaut des immenses territoires qui s'étendent à l'Ouest du Mississipi. Les chansons de l'époque offrent un éclairage original sur la vie quotidienne, la culture matérielle, l'affectivité et la vision du monde des acteurs et témoins de cette entreprise historique qui constitue le récit fondateur de la nation américaine.
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296458253
Nombre de pages : 458
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La conquête de l’Ouest en chansonsL’Ecarlate
17années d’édition
Littérature, érotisme,essais critiques
Déjà parus
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François Audouy: Brighton Rock(s)
François Baschet: Mémoires sonores
Georges Bataille: Dictionnaire critique
Jean-Louis Derenne: Comment veux-tu que je t’embrasse…
Louis Chrétiennot: Le chant des moteurs (du bruit en musique)
GuyDubois: La conquête de l’Ouest en chansons
Brigitte Fontaine: La limonade bleue
ErwannGauthier: L’art d’inexister
Pierre Jourde: La voix de Valère Novarina
Akos Kertesz: Le prix de l’honnêteté
Akos Kertesz: Makra
Greg Lamazères: Bluesman
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Alain Marc: Ecrire le cri (Sade, Bataille, Maïakovski…)
ClaireMercier: Figures du loup
ClaireMercier: Désir d’un épilogue
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Bernard Noël: L’espace du désir
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Maria Pierrakos: La femme du peintre, ou du bon usage du masochisme
Enver Puska: Pierres tombales
Jean-Patrice Roux: Énigmatique Bestiaire
Nathalie Yot: Erotik mental food
Jean Zay: Chroniques du grenierGuy Dubois
La conquête de l’Ouest en chansons
Étudesociohistorique des chants de soldats,
dehors-la-loi,de chercheurs d’or,demineurs,
de Mormons et de fermiers américains
edu siècle
(1840-1910)
L’Ecarlate/L’Harmattan
xixMiseen pagedu présent volume
et création dela couverture:
Sophie Laporte
L’Ecarlate –Jérôme Martin
Librairie Les Temps Modernes
57,rue N.D. de Recouvrance
45000Orléans
ecarlate.jeromemartin@yahoo.fr
© L’Harmattan,2011
iSBN: 978-2-296-13675-5
EAN: 9782296136755A Caroline,
ma petite fille qui voudrait
que je l’emmène dans l’OuestAmerican Progress,huile deJohn Gast, 1872.Introduction
La conquête de l’Ouest américain au dix-neuvième siècle est
un processus d’exploration, d’appropriation et de colonisation
d’un territoire gigantesque qu’il convient, avant de préciser le
projet et l’organisation générale de cet ouvrage,de situer dans
le temps et dans l’espace, tout en esquissant très brièvement les
grandes lignes du phénomène. Tout commence en 1803 par
l’acquisition de la Louisiane qui double presque le territoire des
Etats-Unis. La Conquête s’amorce par la célèbre expédition de
Lewis et Clark en 1804-1806. Mais le mouvement de colonisation
ne débute véritablement que dans les années 1840 où mineurs et
pionniers investissent le Texas, l’Utah, l’Oregon, la Californie et
les Rocheuses. Jusqu’auxannées 1860, à peine 400 000 migrants
partent s’installer dans l’Ouest. Après la guerre de Sécession, la
Conquêtes’intensifie,favoriséepardesloisterriennesgénéreuseset
l’ouverturedelapremièrelignedechemindefertranscontinentale
en 1869. Des millions de fermiers vont s’efforcer de mettre en
valeur les Grandes Plaines, et cela jusqu’à la première décennie du
vingtième siècle. C’est cette période qui va des années 1840, début
des premières migrations significatives, jusqu’aux années 1910,
tempsdesréminiscencessurlafindelaFrontière,quiaétéretenue
commecadretemporeldecetteétude.Cettephaseultimedelaprise
depossessionducontinent,entreprised’ampleurmassive,qualifiée
par certains historiens de la plus grande migration humaine des8 La Conquête de l’Ouest en chansons
temps modernes, s’inscrit dans l’espace de l’Ouest extrême, ou
Far West, qui s’étend, entre Canada et Mexique, du Mississippi au
Pacifique, à l’exclusion de l’Alaska et d’Hawaii, sur une superficie
égale à la moitié de l’Europe. Elle se caractérise par son intensité,
sa brièveté, à peine un peu plus d’un demi-siècle, et sa violence.
L’expansionverslesterresdites«sauvages»s’apparenteàuneguerre
totaledontlespionnierssontlessoldats.Lesbatailleslivréescontre
les hommes se doublent d’un combat contre une nature hostile.
Les Mexicains, dominés, sont dépossédés du Grand Sud-Ouest, les
indiens sontexterminésoureléguésdansdesréserves,lesétrangers
persécutés etlesdesperadoséliminés. L’environnementestsaccagé.
Sol et sous-sol sont soumis à une exploitation brutale. La flore
indigène est éradiquée et remplacée par des plantes céréalières ou
fourragères, les forêts dévastées. Le climat excessif, entre sécheresse
extrême et blizzards, est affronté dans ce qui prend parfois la
tournure d’une lutte à mort. En même temps un impérialisme
culturel arrogant affirme la puissancecivilisatrice de l’Occident.
Pourtant, en dépit de ce bilan tragique, cette entreprise
coloniale de domination, souvent barbare, va être transformée en
légendehéroïqueetgrandiose.C’estquelajeunenationavaitbesoin
de mythes fondateurs, de héros et d’épopées, comme la geste des
pionniers. il fallait réconcilier le Nord et le Sud, déchirés par une
luttefratricide,surunprojetfédérateurquivoitlafusionduYankee
et du Virginien dans un front de colonisation unique. il fallait
aussi convaincre les immigrants européens que dans la wilderness
d’au delà du Mississippi des défricheurs valeureux trouveraient le
paradis. L’Ouest est ainsi le lieu central de la construction d’une
identité nationale. Le développement d’un Ouest source de
renouveau, d’espoir et de progrès tient donc un rôle crucial dans
l’histoire des Etats-Unis, il constitue l’un des fondements majeurs
delacivilisationaméricaineetilamarquéenprofondeurlanation
jusqu’à aujourd’hui. S’il reste toujours une puissante source de
fascination et d’inspiration pour l’Amérique moderne où sont
périodiquement évoquées les «nouvelles frontières», c’est que les
faits historiques ont été transfigurés par l’imaginaire, la marche
en avant de vaillants pionniers et la transformation des espaces9Introduction
vierges définis par le mystère, l’inconnu, en terres cartographiées,
civilisées,américanisées,ontétémagnifiéesenépopéetriomphante,
en croisade de la race blanche, par toutes sortes de chantres de
l’expansion,politiciens,chroniqueurs,auteurspopulaires,peintres,
chanteurs entre autres. Mais c’est le cinéma hollywoodien qui, en
célébrantdepuisunsièclesurlesécransdumondeentierlalégende,
plus que l’histoire de la Conquête, va conférer universalité et
pérennité à ce qu’on a appelé l’iliade et l’Odyssée de la mythologie
moderne,conteépiquedequêtesetdeguerres,devoyagesdansdes
terreslointaines,d’exploitshéroïquesetdetriomphesimprobables.
On aurait tort de penser que les deux Ouest de la Conquête,
l’Ouesthistoriqueetl’Ouestmythique,peuventêtreséparésaisément.
En fait, il y a enchevêtrement de l’histoire et de l’imaginaire, une
combinaison complexe de réalité et de mythe que des sédiments
d’interprétations au cours des années ne permettent pas toujours
de démêler. Les discours sur la Conquête sont multiples. il y a
d’abord les récits des acteurs de l’évènement, les carnets de route
des explorateurs, les journaux intimes, les lettres et les mémoires
despionniers,lesarticlesdesjournalisteslocaux,lesallocutionsdes
représentants de l’Ouest, non seulement au Congrès, mais dans
les assemblées et campagnes politiques régionales. Aux voix de
ceux qui ont pris part à la Conquête, il faut ajouter les récits des
voyageurs, les brochures de propagande des promoteurs, les écrits
desécrivains,populairesoulettrés,lesdescriptionsdesillustrateurs
de revues, des peintres et des photographes, les contributions des
artsduspectacle,théâtre,cirqueetcinéma.Etpuis,ilyalesétudes
deshistoriens,populairesouérudits,etdesspécialistesdessciences
humaines,quinouslèguentaufildutempsdesdizainesdemilliers
d’ouvrages et d’articles dont les faisceaux convergents ne semblent
avoir laissé dans l’ombre aucun aspect de la Conquête et de son
amplification mythique.
A une époque où, depuis quelques décennies, le territoire de
l’historien s’est élargi de manière spectaculaire, il m’a semblé que,
pour enrichir ce foisonnement d’innombrables témoignages, il
pouvait y avoir quelque intérêt à recourir à une source primaire
pratiquementinexploitéejusqu’ici:leschansonsdel’époque.Mon10 La Conquête de l’Ouest en chansons
postulat a été qu’en délaissant une approche musicologique pour
se concentrer sur l’aspect documentaire des chansons, un examen
approfondi des paroles était de nature à livrer une information
précieuse à valeur sociohistorique et socioculturelle qui n’avait pas
encore retenue l’attention qu’elle méritait. Les travaux de cette
natureappliqués aumonde anglo-saxon sonten effet extrêmement
rares.Apeinepeut-onciterenFranceuneétudesociohistoriquedes
chansonsdebûcherons,decow-boysetdecheminotsaméricainsau
dix-neuvièmesiècleparMichelOriano,lepetitlivredeSimCopans
Chansons de revendication, reflets de l’histoire américaine, ma thèse de
doctorat Le cow-boy et son univers vus à travers les chansons de l’époque,
les ouvrages de Roy Palmer sur le folklore chanté britannique, The
AustralianLegenddeRussel Ward,lestravauxdeGeorgeKorsonsur
les chansons de mineurs de Pennsylvanie, et quelques mémoires
américains de maîtrise de faible intérêt. Pour ma part, après avoir
mesuré la rareté des ressources des bibliothèques françaises, de
patientes consultations, essentiellement à la British Library à
Londres et à la Library of Congress à Washington, couplées avec
l’acquisitiondenombreusesanthologiesetlerecoursàdecopieuses
photocopies, m’ont permis de constituer un corpus de quelque
2000 compositions. L’établissement des textes s’est révélé une
entreprise laborieuse, étant donnée l’abondance des variantes et la
multiplicité des titres différents sous lesquels peut apparaître une
même œuvre. Dans mon projet, je n’ai retenu que des chansons
issues de sources imprimées, folios et songsters anciens, articles de
journauxdel’époqueouderevuesplusrécentes,mémoiresetrécits
de contemporains de la Conquête, anthologies modernes, recueils
de folkloristes qui ont publié des compositions collectées sur le
terrain.C’estainsiquedesspécialistescommeHenryBelden,Vance
Randolph, Lester Hubbard, Thomas Cheney et particulièrement
Austin & Alta Fife et John & Alan Lomax, ont rassemblé au siècle
dernierd’innombrablescontributionsd’informantsenregistréesau
débutsurlespremiersmagnétophonesàfil.il étaithorsdequestion
depasseraucriblelesmanuscritsdisséminésdanslesbibliothèques
américainesetlessociétéshistoriqueslocales.Lesimplerecensement
de ces matériaux, pas toujours répertoriés, aurait entraîné de11Introduction
longues recherches qui n’étaient pas à la portée de l’enquêteur
individuel, et qui relevaient plutôt d’investigations systématiques
par une équipe de chercheurs disposant de temps et d’argent. Je
suis bien conscient des limitations qu’entraîne ce choix. En effet,
selon toute vraisemblance, n’ont accédé à la publication que les
textes conformes aux normes reconnues par l’idéologie officielle
et la bienséance, et il n’est pas douteux qu’une censure occulte ait
filtré certains propos dérangeants ou sujets tabous. Par ailleurs je
me suis restreint aux compositions en langue anglaise. L’utilisation
de textes en langues scandinaves, slaves, latines et autres, posait en
effetdesproblèmesdetraductionbiendifficilesàrésoudre.Deplus,
leurexclusionconcernaitseulementdeschansonsd’immigrantsoù
l’Ouest ne tient qu’uneplaceminime.
Leschansons retenuessontcellescomposéesparlespionniers,
les pièces écrites sur eux ou à leur intention, et enfin toute une
production que ces derniers aimaient à chanter. Mais quels
pionniers? Les migrants de toutes sortes en marche vers l’Ouest,
essentiellement les transporteurs, les soldats, les hors-la-loi, les
Mormons, les chercheurs d’or, les mineurs et les fermiers. Leur
répertoirecomprendunelargevariétédegenresquivadesballades
traditionnelles aux popular songs, ou rengaines commerciales, en
passant par les folksongs, les airs à boire, et les chants syndicaux.
Ontétéécartéesleschansonsdecow-boys,déjàétudiéesparMichel
Oriano et qui sont aussi le sujet de ma thèse, ainsi que les chants
de bûcherons, parce que ces derniers sont pratiquement tous
originaires de Nouvelle-Angleterre et de la région des Grands Lacs,
etqu’ilsn’ontpastraitàl’Ouest.Quantàdeschansonsspécifiques
de trappeurs, celles en français mises à part, et d’éventuelles voix
indiennes, si tant est qu’il y en ait eu, elles n’ont pas été recueillies
par les folkloristes.
J’ai voulu que ce déchiffrage s’appuie sur des citations les
plus circonstanciées possible. Leur traduction, qui m’a paru aussi
nécessaire qu’utile, n’a pas été sans difficultés: registres différents,
allant de l’argot aux expressions victoriennes, termes techniques
desmineursetdestransporteurs,westernismes,languedel’époque
et anglais substandard entre autres. Les références abréviées des12 La Conquête de l’Ouest en chansons
chansons citées se rapportent aux ouvrages répertoriés dans la
bibliographie en fin de volume. Cette dernière n’a pas été facile
à établir, tant la littérature, anglo-américaine dans son immense
majorité, consacrée à l’histoire de la conquête de l’Ouest, à ses
mythesetàlaproductionchansonnièreassociée,estmonumentale.
La consultation de bibliographies critiques sur ces sujets m’a
permisderecenserlesétudesquicomptaient.Leurpatientelecture
au cours de longues années, indispensable pour confronter le dit
deschansonsauxfaitshistoriques,m’aconduitàsélectionnerdans
un choix final un nombre raisonnable d’ouvrages essentiels. Une
discographie sommaireclôt le livre.I.La conquête de l’Ouest
entre réalité et mythe
L’Ouest, «le grand mot de notre histoire», pour le président
Wilson, «la partie la plus américaine de l’Amérique», pour Lord
Bryce, peut-être«lapartielaplusbelle»,pourOscarWilde,estpour
beaucoup d’historiens le facteur qui a joué un rôle majeur dans le
développement des Etats-Unis. il constituerait un élément central
dansl’expérienceetl’identitédelanationdontl’influenceseferait
toujours sentir. L’Ouest a longtemps représenté différentes choses
pourdesgensdifférents.il existeraitsurtroisplans.Pourlesuns,ce
serait une aire géographique aux contours vagues, pour les autres,
un processus, ou plus encore, pour certains, un concept, un état
d’esprit. Déjà le peintre Catlin notait la difficulté à localiser «cet
Ouest qui, tel un fantôme,fuit devant les voyageurs».
Si l’on s’en tient à l’angle de vision géographique, le Far West,
l’Ouest extrême états-unien qui nous occupe, s’étend en gros entre
lesvalléesduMissouri-Mississippiàl’est,etlacôtePacifiqueàl’ouest,
du Canada au Mexique, sur un immense territoire, englobant
dixsept Etats, de plus de cinq millions de kilomètres carrés, soit près
de dix fois la France. En son centre, les montagnes Rocheuses, qui
enserrent les hauts plateaux du Grand Bassin, sont flanquées par
lesGrandesPlainesàl’estetleversantdel’océanPacifiqueàl’ouest.14 La Conquête de l’Ouest en chansons
Le trait commun de ces espaces immenses, nus et presque sans
arbres, est l’aridité, l’Ouest se situant au-delà du
quatre-vingt-dixhuitième méridien, là où les précipitations annuelles descendent
à moins de cinq cents millimètres, à tel point que l’historien
W.P. Webb a identifié la région, radicalement différente du reste
du pays, à un désert. Le climat est violent, avec des extrêmes de
température et des vents brûlants qui alternent avec des blizzards.
Aire d’interpénétration des cultures, avec sa diversité ethnique et
la présence des indiens, l’Ouest se distingue par une densité de
population restée faible encore de nos jours.
Au-delà de la définition géographique, pour Turner et ses
disciples, historiens du vingtième siècle comme Ray A. Billington,
l’Ouest serait plutôt un processus historique, un mouvement, des
Ouest successifs ayant apparu au fur et à mesure de l’avance des
pionniersàtraverslecontinentnord-américain,endéfinissantainsi
une série de frontières. Frontière ne doit pas être pris dans le sens
européencommeunelimitefixe,unebarrièreséparantdesrégions
déterminées. En Amérique, le terme frontier désigne une zone
mouvante, variable selon les époques, «point de rencontre entre la
sauvagerie, wilderness,etlacivilisation»,oùladensitédepopulation
estinférieureàdeuxhabitantsaumilecarré,aireaccessible,ouverte
surdesterreslibresrichesenressourcesnaturellesinexploitées.Ace
compte, l’Amérique aurait toujours eu un Ouest, le premier ayant
étél’hinterlanddesPuritainsdudix-septièmesiècle,àquelquesmiles
du littoral atlantique. Quant à la dernière frontière de l’Ouest au
delà du Mississippi, elle serait le produit d’une conquête et d’un
mélangede peuples euro-américains, mexicains et asiatiques.
Mais l’Ouest est plus que ce qu’en disent la géographie et
l’histoire.il peutdevenirprimordialementacountryinthemind,une
contréedel’esprit,unereprésentationculturelleépico-romantique,
une création de l’imagination capable d’entretenir rêve et espoir,
une terre mythique, non cartographiée, symbolique et immortelle,
entreenfer et,le plus souvent, paradis.
Laprisedepossessionducontinentaétéunvéritable combat,
une invasion placée sous le signe d’une extrême violence. Une
guerre totale a été engagée dans cette double conquête de la terre15I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
et des hommes. Les Euro-Américains ont eu à lutter contre un
milieuphysiqueagressif,unclimat extrême,une faune etuneflore
hostiles,avantdepouvoirexploiterlesrichessesnaturellesdusolet
de sous-sol. De plus, les territoires au delà du Mississippi n’étaient
pas vides d’hommes et leur appropriation s’est soldée par des
affrontements sans merci contre les indiens et les Mexicains, sans
compter les conflits entre groupes sociaux et la«pacification » des
hors-la-loi.EliseMarienstrasnoteque«levocabulaireemployépour
décrireleprocessusdemarcheenavantestgénéralementmilitaire:
les étapes sont nommées des ‘fronts’ occupés par de ‘vastes armées
de pionniers’; les efforts employés à défricher, à construire des
routes ou des chemins de fer, comme naturellement les démêlés
aveclesindiens,sontdes‘batailles’».Outrelessoldats,unefoulede
groupes restreints collaborent, successivement ou simultanément,
à cette conquête. On peut citer les explorateurs, les pathfinders,
ou découvreurs de pistes, les trappeurs, les géologues, ingénieurs
et arpenteurs, les bûcherons, les missionnaires, les spéculateurs
fonciers,lesfondateursdevilles,lescitadins,marchandsetartisans.
Mais,aveclesmilitaires,lesprincipauxacteursdecequel’historien
Frédérick Merk appelle «la plus grande migration des temps
modernes », restent les transporteurs et constructeurs de chemins
de fer, les prospecteurs et les mineurs, et surtout les farmers, ces
colons agricoles qui parachèvent la prise de possession. Tous ces
participants sont d’origines diverses. Aux Anglo-Américains des
premiers temps s’agrègent, dans les dernières décennies du
dixneuvième siècle, de forts contingents d’immigrants européens,
Scandinaves, Allemands, Slaves et Latins. A cette large majorité
blanche il faut ajouter d’autres ethnies comme les Hispaniques, les
Chinois et un petit nombre de Noirs, l’ensemble constituant une
société pluraliste,polyglotte,oùles tensions restent fortes.
Quels sont donc les facteurs qui impulsent cette conquérante
migrationdemasse? ils sontmultiples.il yalescriseséconomiques
dans l’Est, l’appauvrissement des terroirs de Nouvelle-Angleterre,
la surpopulation relative du Middle West, mais surtout l’appel
des terres vierges, l’attrait pour les fermiers des sols noirs, fertiles
de la Prairie offerts à bas prix. Pour les immigrants européens,16 La Conquête de l’Ouest en chansons
c’était la chance de devenir propriétaire pour la première fois
de leur existence. Tous nourrissaient l’espoir de gain matériel,
d’améliorationdeleursort,ilsétaientenquêted’unemeilleurevie.
Au delà de ces motivations pragmatiques, les croyants répondaient
à l’injonction divine de dominer la nature et de la faire fructifier,
cependantquelespatriotesobéissaientauximpératifsdelamarche
en avant inévitable d’une jeune nation promise par la Providence
à un grand avenir, Dieu et la Destinée Manifeste parlant d’une
mêmevoix.Cesaspirationssontavivéesparl’activepropagandedes
bureaux d’immigration et des compagnies foncières et ferroviaires.
Cetteconquêteducontinentsefaitsurdesrythmesdifférents,
parétapessuccessives.Lemouvementdecolonisation, timidement
amorcé sur les rives de l’Atlantique, est lent à ses débuts. La
Frontière met un siècle et demi pour parvenir aux Appalaches, un
demi-siècle pour atteindre le Mississippi, et un autre demi-siècle
accélère et parachève la conquête d’un océan à l’autre. La prise
de possession territoriale n’est pas ordonnée, c’est un processus
irrégulier, parfois erratique, avec des avancées et des reculs, qui
emprunte des cheminements divers. Si le grand flux migratoire
se déplace suivant un axe est-ouest, les trappeurs franco-canadiens
venus du nord s’infiltrent dans les sierras vers le sud jusqu’à Santa
Fe; les Hispaniques en provenance du Mexique remontent vers
El Norte, et les mineurs californiens et les Chinois investissent
les Rocheuses en direction de l’est. L’expansion dépend de deux
facteurs: l’acquisition de nouveaux territoires et les avancées de
la technologie. En 1803 les Etats-Unis achètent la Louisiane à
Bonaparte pour quinze millions de dollars, doublant ainsi leur
superficie.En 1846l’Oregonetle Texassontannexés.En 1848,au
termed’uneguerredésastreuse,leMexiquedoitcéderleSud-Ouest
et la Californie. Mais les systèmes de transport et les techniques
agricoles rudimentaires retardent la colonisation. Jusqu’en
1860, à peine un million de migrants sont partis s’installer dans
l’Ouest, essentiellement au Texas et en Californie. Au centre du
continent, les Grandes Plaines, longtemps dénommées le Grand
Désert américain, domaine des indiens, ne sont qu’une zone de
transit, parsemée de rares îlots de peuplement. Après la guerre de17I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
Sécession, en 1865, de nombreux soldats démobilisés cherchent à
s’établir au delà du Mississippi. Un moment retardée par l’aridité,
la colonisation s’intensifie, favorisée par l’avènement du chemin
de fer, avec l’inauguration de la première ligne transcontinentale
en 1869, les progrès de l’agronomie et du machinisme agricole, et
l’intensepropagandedugouvernement,desautoritéslocales,etdes
compagniesferroviaires,quiattirentuneimmigrationmassive.C’est
ainsi qu’entre 1870 et 1890, date officielle de la fin de la Frontière
annoncéeparleSsuperintendantdurecensement,lapopulationdu
Montana est multipliée par sept, celle du Nebraska et de l’Arizona
par neuf, et celle du Washingtonpar quinze!
Après ce tour d’horizon, il convient d’évoquer rapidement,
dans leurs grandes lignes, les phases principales de la Conquête.
Un problème crucial conditionne les étapes successives de la
colonisation de l’ultime frontière au delà du Mississippi, à partir
des années 1840: les transports. Se rendre dans l’Ouest tient déjà
de la prouesse. Pour gagner la Californie, il faut effectuer un long
périple par le cap Horn ou transiter par l’isthme de Panama. Par
voie de terre, il faut parcourir les 2700 kilomètres qui séparent
Saint Louis du Pacifique. A l’intérieur de ce semi-continent, les
déplacements sont lents et difficiles, en terrain accidenté, sur des
pistes cahoteuses, en l’absence de routes et de voies navigables.
Les voyageurs pressés utilisent le cheval ou les diligences dont
l’inconfort est notoire. Les pionniers adoptent les chariots bâchés
tirés par des bœufs immortalisés dans les westerns. Les transports
de marchandises se font par convois de lourds véhicules, les
fameux Conestoga waggons traînés par des bœufs ou des mules. Ce
système peu efficace et coûteux sera supplanté par l’avènement du
chemin de fer. En 1869, la première liaison transcontinentale est
inaugurée,réalisationcolossalebientôtcomplétéeparunréseaude
lignes secondaires qui hachure la Prairie. Ce système de transport
à longue distance moderne et rapide va permettre d’expédier les
récoltesverslesmarchésdel’Est,etd’importerenretourlesproduits
manufacturés, en facilitant ainsi les échanges indispensables à la
mise en valeur d’un Ouest désenclavé, et en accélérant par ailleurs
l’acheminement des pionniers.18 La Conquête de l’Ouest en chansons
Les Mormons sont parmi les premiers colonisateurs du Far
West. Chassés de l’illinois par des persécutions religieuses, ils vont
s’installer à partir de 1847 sur les bords du Grand Lac Salé de
l’Utah. On ne pouvait imaginer de lieux plus inhospitaliers. Mais,
sousl’impulsiond’unleaderénergique,Brigham Young,lesSaints,
comme ils se nomment, animés d’une foi inébranlable, bientôt
grossis par de nombreux convertis européens, vont littéralement
faire fleurir le désert en favorisant l’irrigation, et en inaugurant
des formes de coopération économique et sociale proches du
collectivisme. De vocation presque exclusivement agricole,
l’expansion mormone, exemplaire certes, reste toutefois d’une
ampleur modeste, n’impliquant guère que 300000 colons à la fin
dusiècle.
La frontière minière est d’une tout autre importance. Elle est
initiée en 1848 par la découverte de l’or non loin de Sacramento.
LanouvelleserépandenCaliforniecommeunetraînéedepoudre.
Bientôt le pays, le monde entier, est au courant, et l’on assiste à
une véritableruée de prospecteurs qui accourent par mer et par
voie de terre pour chercher fortune sur les contreforts de la Sierra
Nevada. Le travail est éreintant, la quête très souvent infructueuse.
Avec l’épuisement des placers, les mineurs vont tenter leur chance
dans les Rocheuses où des gisements sont signalés au Nevada, au
Colorado, dans l’idaho et au Montana. D’artisanale, l’extraction
devient industrielle et tombe aux mains de grandes compagnies
disposant de moyens considérables, qui exploitent un prolétariat
cosmopolite sans défense. Près des mines, des villes naissent,
la région se peuple et, de quelques milliers, la population de la
Californie passe à1500000habitants àlafindusiècle.
Une autre phase essentielle de la Conquête, la frontière des
éleveurs, sort du champ de cette étude et ne sera pas envisagée car
elle fait l’objet de ma thèse de doctorat. Disons seulement que le
ranching,qui,danslesdeuxdécenniessuivantlaguerredeSécession,
étendledomainedelalibrepâturedesbovinsduTexasauWyoming
et au Montana, joue un rôle non négligeable dans la colonisation
de l’Ouest. S’insinuant entre les trappeurs, les prospecteurs et la
marée des cultivateurs, ranchers et cow-boys tracent des pistes,19I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
établissent des liaisons et des contacts entre le Sud et le Nord,
stimulent l’implantation de villes et la construction de chemins de
fer. Bien que ne constituant qu’un groupe de quelques dizaines de
milliers d’hommes, ils impulsent la mise en valeur de zones
semidésertiquesquiparaissentimpropresàlaculture,ouvrentlavoieau
peuplement enpropageant uneébauchede civilisation.
Un groupe a une importance capitale dans l’ouverture de
l’Ouest aux pionniers, c’est l’armée. Déjà en 1836, des miliciens
texans libèrent leur province pour offrir à l’Union un territoire
plus grand que la France. L’année suivante, soldats et volontaires
américains envahissent le Mexique, et, au terme d’une campagne
victorieuse, le traité de Guadalupe Hidalgo donne aux
EtatsUnis le Nouveau Mexique, l’Arizona, l’Utah, le Nevada, et la
Californie.Maisderedoutablesadversaires,lesindiensdesPlaines,
s’opposent à la pénétration blanche. improprement qualifiés de
«guerresindiennes»,lesaffrontementsconsistentenescarmouches
sporadiques, opposant de faibles effectifs, qui ne font, entre 1865
et 1890, qu’unmillierdevictimes militairesaméricaines. Auterme
d’une guérilla désespérée, décimés par les épidémies, affamés par
l’extermination des bisons, parqués dans des réserves, les indiens
neconstituent bientôt plus unobstacleàla colonisation.
Mais les ultimes colonisateurs de l’Ouest, les fermiers, lancés
àl’assautdesGrandesPlaines,seheurtentauproblèmedel’aridité.
Des inventions et des techniques nouvelles, comme les éoliennes,
le dry farming, la sélection des plantes, le machinisme agricole, vont
permettreàunemaréedepionniers,encouragéspardesloisagraires
généreuses, de mettre en valeur plus de terres quece qui avait été
fait au cours des trois derniers siècles. Ainsi, entre 1860 et 1900 la
population du Kansas sera multipliée par 14 et celle du Nebraska
par 37! Avec l’arrivée massive d’immigrants européens, l’Ouest au
delàduMississippicomptera 16millionsd’habitantsen 1910,dont
la moitiésont des exploitants agricoles.
Quelbilandresserdecetteconquêtedel’Ouestaméricain? Les
jugementsémisontvariéselonlesépoques.Depuislesannées1980,
les historiens révisionnistes de la New Western History, comme
Patricia Nelson Limerick, Richard White, ou Donald Worster, ont20 La Conquête de l’Ouest en chansons
portéunregardextrêmementcritiquesurcetteentreprisecoloniale
dontilssoulignentlesaspectssombres.Danslecadred’unprofond
renouvellement des perspectives, la véritable histoire de l’Ouest
leur apparaît une tragédie marquée par l’échec et la défaite. La
violence a présidé à cette croisade expansionniste arrogante
qui s’est déroulée sous le signe du nationalisme, du racisme, de
la xénophobie et de la brutalité militaire. Les conflits raciaux et
ethniques se sont soldés par l’extermination ou la déportation
des indiens, l’écrasement et la dépossession des Mexicains, les
persécutionscruellesdesAsiatiques.Lepouvoirmachisteaopprimé
les femmes, le capitalisme sauvage a exploité impitoyablement les
travailleurssansdéfense,etlesexcèsbarbaresduvigilantismen’ont
pas épargné les innocents. Outre tout le sang versé, sont mis en
avant les frustrations des prospecteurs solitaires, les épreuves des
pionniers, l’aliénation des gardiens de troupeaux, les souffrances
etledésespoirdespetits fermiers,menacésd’expulsion, quiluttent
pour leur survie, les rêves brisés, les faillites tragiques. Et puis il
y a le désastre écologique, le saccage de l’environnement, avec la
destructiondesforêts,l’appauvrissementdessols,lesurpâturage,les
minesabandonnéesaumilieudesterrilsdanslescollinesdévastées,
l’urbanisation sauvage, qui laisse derrière elle son sillage de villes
fantômes, sans compter le massacre d’un grand nombre d’espèces
animales, gibier et prédateurs confondus, les castors et les bisons
échappant depeu àl’extinction.
Mais, à l’opposé de cette interprétation pessimiste, l’histoire
de l’Ouest a été longtemps particulièrement révisée par le rêve,
pour devenir un conte épique en proie au mythe. Ce dernier type
de vision n’est pas une création proprement américaine, et son
origineestàrechercherdanslepluslointainpassédelacivilisation
occidentale. il y a toujours eu un Ouest pour fasciner les hommes,
etlacroyancedansl’existencederichessesetdeperfectiondansune
contrée mystérieuse au delà du couchant remonte à l’Antiquité.
Chez les Grecs, Homère célèbre les Champs Elyséens, Hésiode
les Hespérides, Platon l’Atlantide et les iles Fortunées, toutes
terres idylliques d’abondance et de bonheur. Rome, avec Horace
et Sénèque, renforce le concept d’une utopie qui s’épanouirait au21I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
cœur d’îles magiques perdues dans les brumes de l’Atlantique.
Cettenostalgied’unEdenauboutd’unocéanmythique,relayéeau
Moyen Âge par les mythologies celtiques et scandinaves, continue
à hanter les hommes de la Renaissance. Dans cet âge de grandes
découvertes qui bouleversent l’Ancien Monde, l’Amérique, qui
enflamme les imaginations, apparaît comme une Arcadie, un
Eldorado,leparadisterrestreretrouvéenquelquesorte,avecl’espoir
d’un nouvel âge d’or. En abordant aux rives du Nouveau Monde,
ChristopheColombétaitpersuadéd’avoirtouchéla TerrePromise.
Asasuite,lesconquistadorspartentenquêtedel’ordeslégendaires
SeptCités deCibola quis’avèrentn’être quedepauvresvillages de
huttes perdus dans les steppes du Sud-Ouest. Un siècle plus tard,
lesPuritainscroienttrouverlePaysdeDieuauMassachusetts.Mais
l’imagequ’ilss’enfontestambivalente,àlafois«hideusesauvagerie»
et Eden. Cette vision antagoniste perdure avec les explorations
du début du dix-neuvième siècle qui révèlent l’existence au cœur
d’un continent prometteur de ce que Stephen Long dénomme the
Great American Desert, un vaste espace vide et stérile, impropre à la
cultureetinhabitable.Danslesdécenniessuivantes,cecôtésombre
de l’Ouest va survivre dans l’image du Wild West, l’Ouest sauvage,
diffusée par la culture populaire, avec ses indiens sanguinaires et
ses desperados, terre de violence, d’aventure et de tous les dangers.
Concurremment, c’est le concept optimiste d’un Jardin du Monde
pleindepromessesmirifiques quiseragraduellement accrédité par
les politiciens, les promoteurs et publicistes enthousiastes saluant
«la future Suisse de l’Amérique ». Dès lors, à partir des années
1840, éloignement, mystère et propagande aidant, c’est la vision
utopiqued’unOuestenchanteur,paysdesmerveilles,idéalisé,paré
d’une aura mythique, qui va fasciner les pionniers et exercer un
véritable magnétisme. il reste à identifier les différents opérateurs
d’illusion, les agents de propagande, et à évaluer leur contribution
danslatransmutationdelaréalitéprosaïquedelaconquêteduFar
West en mythe.
La littérature a joué un rôle considérable dans la genèse du
mythedel’Ouest.Al’époquecoloniale,lespremiersécritssontdes
récits de découvertes, de guerres et de captivités chez les indiens,22 La Conquête de l’Ouest en chansons
l’objectif étant de justifier la prise de possession du pays, howling
wilderness,déserthurlantpourlesPuritains,parunereconstruction
imaginative des évènements. Ces pamphlets soulignent la barbarie
desindiens,etl’héroïsmedescolonsblancs,victimesouvictorieux.
Atraversceprismedéformantprendformelapremièremythologie
américaine. Au dix-huitième siècle, la perspective d’étendues
infiniesdeterresviergesenflammelesimaginationsquientrevoient
l’émergence d’un vaste empire continental évoqué dans une
floraisonderécitsdevoyages.LefolklorefaitdudécouvreurDaniel
Boone une des premières légendes de l’Ouest.
Au siècle suivant, le journal de l’expédition Lewis et Clark,
les rapports d’explorateurs comme Zebulon Pike ou John Charles
Fremont, sont accueillis avec enthousiasme, cependant que des
personnages comme David Crocket ou Kit Carson sont canonisés
en gloires nationales par toute une littérature populaire qui
magnifie les exploits de pionniers héroïques. Des hommes de
lettres distingués écrivent sur l’Ouest, qui devient sous leur plume
une terre d’aventures, un pays imaginaire où le lecteur est invité à
s’évader, à s’émerveiller. C’est le cas de Washington irving, avec
son romantique Voyage dans les prairies, ou Francis Parkman et sa
romanesque Piste de l’Oregon. Mais le chantre le plus célèbre de la
Conquête est James Fennimore Cooper dont la saga de
Bas-decuir connaît un succès mondial. L’indien y est idéalisé, l’homme
de la Frontière magnifié en noble conquérant, dans un univers
de passionnantes aventures. Désormais, l’Ouest stimule les
imaginations, le théâtre de la rencontre de la sauvagerie et de la
civilisation devient un champ d’inspiration inégalé qui fascine les
écrivains, presque tous gens de l’Est, sans expérience des choses
de l’Ouest où ils n’ont jamais vécu. Une chatoyante littérature ne
va cesser de célébrer les merveilles du Far West. Henry Thoreau
idéalise l’état sauvage dans lequel, selon ses propres termes,«se
trouve le salut du monde ». Walt Whitman, quant à lui, dans ses
poèmes, glorifie l’avancée de la civilisation au delà du Mississippi.
Mark Twain met l’accent, non sans humour, dans A la dure sur
le pittoresque de la Frontière. Bret Harte brosse un tableau
mélodramatiquedescampsdemineurscaliforniens.Maisilrevient23I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
à Owen Wister dans son roman à succès, Le Virginien d’embellir la
Frontière des éleveurs pour en faire«le terrain de jeux des jeunes
Américains ». Evoluant dans le décor mythique d’un Wyoming de
rêve, le cow-boy apparaît comme un archétype chevaleresque, «le
dernier personnage romantique qui survive sur le sol américain»,
pour son auteur. A sa suite, dans un registre plus populaire, Zane
Grey conçoit une littérature d’évasion sentimentale, raciste et
moralisatrice, où aventure violente et romance se combinent dans
un Ouest d’illusion. Plus près de nous, cette tradition est reprise
par Louis L’Amour, un des auteurs américains les plus prolifiques
de tous les temps. Dans une bonne centaine de romans, ses héros
sontconfrontésàunmondedeviolence,uneviolencedispensatrice
d’une justice qui sanctifierait la Conquête. A l’étranger, les
Grandes Plaines et le Sud-Ouest séduisent des auteurs français,
comme Gustave Aymard qui théâtralise le monde indien, Mayne
ReidenAngleterreavecsesrécitsmélodramatiquesquienchantent
la jeunesse, et Karl May en Allemagne. Ce dernier met en scène
un monde légendaire de héros plus grands que nature dans des
dizaines de récits d’aventures traduits dans toutes les langues, qui
connaissent unsuccès énorme enEurope.
La plupart de ces auteurs de westerns littéraires adoptent une
formule allégorique immuable. Les forces sociales, les entreprises
collectives, la colonisation urbaine sont ignorées au profit du
thèmepersistantdelalutteentreleBienetleMal,duconflitentre
civilisation et sauvagerie dans un environnement rural, couronné
par la glorification sans réserve des conquérants héroïques du
continent dont on exalte les accomplissements marqués au sceau
d’un individualisme triomphant. Si l’on ajoute à cette abondante
littérature de fiction les journaux, mémoires et récits des acteurs
de la Conquête, on note des variations dans la représentation des
diversesfrontières.C’estainsiquelesautobiographiesdetrappeurs,
comme les mémoires de pionniers qui traversent les Grandes
Plaines, exagèrent les épreuves endurées et les dangers rencontrés
danslesconfrontationsaveclesindiensetlanaturesauvage,cequi
rehausse le courage des Blancs, et cela dans la plus pure tradition
du mythe du Wild West. Quant aux hors-la-loi célèbres comme24 La Conquête de l’Ouest en chansons
Jesse James ou Billy the Kid, folklore et littérature populaire les
transfigurent souvent en Robins des bois, champions du peuple.
Autre célébration, le général Custer est immortalisé en parangon
sansreprochedansd’innombrablesbiographies,poèmes,chansons
ou œuvres d’art. Par contre, à l’opposé, dans la littérature de la
frontièreagricole,lemytheduJardinestremplacéparcelui,inspiré
de l’Ancien Testament, des souffrances dans le Désert. Dans les
romans de Willa Cather, Hamlin Garland ou Ole Rölwaag, la vie
desfermiers,faitedepromessesnontenues,estunéchec.Actionet
aventurecèdent le pas au factuel, et l’épopéeàla tragédie.
Un sort spécial doit être fait aux dime novels, romans à dix
cents, agents particulièrement actifs dans l’édification du mythe
de l’Ouest. Ces petites brochures bon marché, produites par des
nouvelles presses rotatives à vapeur qui permettent des tirages
rapides et imposants, touchent un vaste public issu des classes
populaires, élargi par les progrès de l’alphabétisation. Les auteurs
sontdesplumitifsdel’Est,malpayés,capablesd’écrireenquelques
jours des récits à sensation, véritables mélodrames de l’Ouest, qui
n’ontaucunrapportaveclaréalité,maisquiconnaissentunsuccès
prodigieux. ils inventent des personnages comme Deadwood Dick
ou Buck Taylor, roi des cow-boys, ou ils échafaudent des histoires
imaginaires à partir d’authentiques héros du Far West, comme
Daniel Boone, Kit Carson, Wild Bill Hickok ou Buffalo Bill. ils
fabriquent des stéréotypes hauts en couleurs: le shérif courageux,
l’indien meurtrier, le hors-la-loi chevaleresque, le noble cow-boy.
L’accent est mis sur le sensationnalisme; l’action, l’aventure, la
violence sont reines; le sang est versé à chaque page dans le décor
glorieux des grands espaces. La popularité phénoménale des dime
novels a une explication évidente. Cette littérature d’évasion agit
commeunopiumquitransportelescitadins,jeunestravailleursou
immigrants,loindelabanalitédeleurvie,ellefournitdesréponses
simples, rassurantes aux complexités de la société industrielle, elle
offre des rêves compensatoires de liberté à des êtres prisonniers
de leurs ateliers et de leurs bureaux. Par ailleurs, elle projette une
image triomphante du nationalisme blanc, d’un héroïsme capable
de surmonter tous les dangers afin d’établir les futures fondations25I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
d’une utopie pastorale dans l’Ouest. En idéalisant et glorifiant la
Frontière, les dime novels diffusent une représentation entièrement
fausse d’un Ouest de fantaisie qui restera durablement fixée dans
l’esprit dugrandpublic.
D’autres agents concourent à créer la légende de l’Ouest: les
journalistes. La plus petite communauté au-delà du Mississippi a
son journal. Cette prolifération est facilitée par des presses à main
transportablesetbonmarché.Danscesgazettes,l’accentestmissur
lesensationnelquiretiendral’attention.Ainsi,lesarticlesdécrivent
les aspects les plus dramatiques de la ruée vers l’or, et évoquent
des trouvailles mirifiques. Pour attirer les pionniers, les éditoriaux
vantentlesabondantesressourcesderégionspromisesàunbrillant
avenir. Outre ces feuilles locales, les pulp magazines, ou magazines
populaires bon marché, comme Western Story Magazine, ou Wild
West, et les comics, ou bandes dessinées, qui prennent la suite des
dime novels au vingtième siècle, déréalisent l’Ouest en affichant
une idéologie machiste, raciste et nationaliste et en privilégiant
sensationnalisme rocambolesque et glamour. Pareillement, les
grandes revues nationales à gros tirage, comme Scribner’s Monthly,
The Atlantic, The Nation, publient de nombreuses chroniques sur
l’Ouest qui tournent le dos au réalisme en accordant la primauté à
l’aventure et àla violence.
Autres acteurs d’illusions, les illustrateurs se plaisent à donner
un caractère idyllique à la colonisation pour les besoins de la
promotion de l’Ouest. Les deux principales revues illustrées de
l’époque, le Harper’s Weekly et le Frank Leslie’s Illustrated Newspaper,
dépêchent dans l’Ouest des reporters artistes itinérants, comme
les Français Paul Frenzeny et Jules Tavernier, qui vont enchanter
un vaste public amateur de différent, d’étrange et d’exotique. Par
ailleurs, la firme Currier et ives grave des millions d’estampes
bon marché, placardées dans les saloons et autres lieux publics,
qui dépeignent en vives couleurs, de manière imaginative, parfois
sentimentale,maissouventpatriotique,lesgloiresetlesterreursde
l’expansion vers l’Ouest.
Les artistes ont également joué un rôle important dans la
construction du mythe de l’Ouest. Notons que ces peintres du26 La Conquête de l’Ouest en chansons
dix-neuvième siècle, qui ont contribué à ce qu’on a appelé the
tale of the American tribe, la légende de la tribu américaine, sont
tous des Européens ou des Américains de l’Est, donc éloignés des
réalités de l’Ouest. Parfois protégés de riches mécènes, ces artistes
audacieux accompagnent le plus souvent les explorateurs et les
ingénieurseffectuantdesrelevéstopographiquespourlecomptedu
gouvernementfédéral.Avant1840,enl’absencedelaphotographie
quin’estpasencoreétédécouverte,lestableauxdeSeymour, Peale,
Bodmer, Miller et Catlin demeurent les premiers témoignages
visuels sur le Far West. Samuel Seymour et Titian Peale, qui font
partie de l’expédition de Stephen Long dans le Kansas et les
Rocheuses en 1820, peignent des tableaux romantiques d’indiens,
de chasses aux bisons et de paysages des Grandes Plaines. Jacob
Miller, sponsorisé par un noble écossais, Sir William Drumont
Stewart, se veut l’iconographe des trappeurs qu’il dépeint au cœur
d’un paradis pastoral idéalisé en nouvel Eden plein de promesses
pour les pionniers. En 1833-34, Karl Bodmer, dont le prince
prussien Maximilien de Wied s’est attaché les services, peint, en
remontant le Missouri en bateau, de délicates aquarelles d’indiens
et de leurs cérémonies qui sont considérées comme les plus belles
œuvres d’art qu’une culture aborigène ait jamais inspirées. Au
même moment, pendant six étés, de 1830 à 1836, George Catlin
arpentel’Ouest,peignantsansrelâcheetavecferveurdescentaines
de portraits, de paysages et de scènes de la vie quotidienne des
indiens: la chronique de 53 tribus. Hommage est ainsi rendu à
«des races en voie de disparition » par un artiste qui fut à son
époqueundesraresàestimerquelaculturedel’hommerougeétait
admirable, voire sublime, et digne d’être immortalisée. Voulant
témoigner de la grandeur du Noble Sauvage en touchant un vaste
public, il promène sa«galerie indienne », collection itinérante de
600 peintures et de plusieurs milliers d’objets usuels, qui connaît
untriomphe dans l’Est et en Europe.
Un peu plus tard dans le siècle, deux paysagistes inspirés,
Bierstadt et Moran, vont présenter à un public émerveillé des
visions idéalisées du Far West. Albert Bierstadt, surnommé «le
prince des montagnes», formé à l’école romantique allemande,27I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
est littéralement subjugué par la beauté grandiose des Rocheuses.
il les célèbre en accents wagnériens, sur des toiles colossales aux
éclairages théâtraux et aux effets dramatiques, qui lui valent une
énorme fortune et une renommée internationale. Son sens de
l’épiqueetdusublime,sonintérêtpour«lessplendeursprimordiales
de notre pays», flattent l’orgueil nationaliste ambiant. Thomas
Moran, coloriste de talent, peint les merveilles naturelles de la
région du Yosemite et du Yellowstone qui lui inspirent un respect
quasi religieux. Les reproductions de son tableau monumental du
GrandCanyondu Yellowstoneornentleslieuxpublicsetfascinent
les Américains épris d’exotisme et ravis de découvrir un jardin
édénique, quelque part dans l’ouest de leur pays.
Lepluscélèbredespeintresaméricainsdecettefindusiècleest
Frederic Remington. il s’éprend de l’Ouest, tout jeune, lors d’un
séjour pour raisons de santé. L’Ouest est pour lui un paradis de
liberté, mais aussi une terre de danger constant où des hommes
luttent bravement pour leur survie. il y voit un théâtre où se
joue un drame tragique,«a vast terrible drama », selon ses propres
mots, dans un environnement hostile. D’une prodigieuse énergie
créative, il laisse à sa mort 2750 tableaux, où il reconstitue un
monde de violence et d’action héroïque depuis son studio
newyorkais.Filsd’officier,amoureuxdeschevaux,ilcélèbrelesexploits
de la flamboyante cavalerie américaine, ou le courage de cow-boys
prisdansuneembuscadeindienne,descow-boysquinesontjamais
dépeintsautravaildanslesranchs.Danssonchef-d’œuvre,TheLast
Stand, Custer, frappé à mort, apparaît comme le chevalier sacrifié
de la conquête d’un Ouest imaginaire peuplé de valeureux
AngloSaxons,dontlaviriliténelecèdeenrienàlanoblesse.L’importance
de Remington est énorme. il a un grand rôle dans la fabrication
du mythe. il pérennise la grande épopée nationale de la Frontière
dans l’esprit des Américains de son temps. Un contemporain
de Remington, Charles Russell, est amoureux d’un Ouest qui
disparaît, celui des trappeurs, des prospecteurs et des cow-boys.
Epris de liberté, il choisit de passer sa vie au Montana. Doué d’un
immense talent artistique, il célèbre la grande saga mythique de la
dernièreFrontière,oùlesindiens,dontilestl’ami,luiapparaissent28 La Conquête de l’Ouest en chansons
comme les nobles héros d’un passé innocent.
On peut distinguer trois éléments mythiques fondamentaux
danslesinterprétationsquenousdonnentlesartistesdelaconquête
de l’Ouest: le Jardin, la masculinité et le progrès. Des peintures
récurrentes nous révèlent un Eden biblique où l’homme vit en
harmonie avec la nature. Miller nous dépeint dans des aquarelles
admirables la wilderness telle qu’elle existait en 1830, avant l’arrivée
des Blancs. Ses paysages idylliques de prairies, de montagnes, de
forêts et de lacs sont hantés, chez d’autres peintres, par de nobles
sauvages, comme cet indien solitaire portraituré dans une pose
classique dans une huile de Charles Deas. Des toiles de Bierstadt,
comme Wind River Country, ou de Paul Kane, comme Buffalo at
Sunset, suggèrent, comme antidote à un Est dégénéré et corrompu,
un univers d’innocence et de beauté, non encore défiguré, avec ses
promesses de rédemption et d’abondantes richesses accessibles à
une communauté régénérée, éprise de liberté et de démocratie.
Mais cette chance de renouveau purificateur se mérite et réclame
une race virile. D’où un second thème mythique,central, dans la
peinture westernienne, la masculinité. L’Ouest est perçu comme
le domaine de«la grande aventure mâle », un monde de violence
et de sauvagerie, incarnépar les trappeurs et les soldats, d’où les
femmes sont pratiquement exclues, ou n’apparaissent que comme
des participantes passives. C’est ainsi que Remington, dans sa
frénétique assertion machiste, n’a jamais représenté de figure
féminine. Un de ses bronzes, The Bronco Buster, qui montre un
cavalier domptant un mustang, illustre métaphoriquement la
conquête de la nature sauvage par des hommes à poigne. Enfin, le
troisièmeélément mythique qui prévaut dans l’art de l’Ouest est le
thème du progrès, religion de l’époque. Deux tableaux, Westward
the Course of Empire Takes Its Way,et American ProgressdeJohnGast,
sont exemplaires à ce sujet pour leur rhétorique expansionniste.
Cette dernière toile représente la marche en avant des pionniers,
de chariots bâchés et du chemin de fer, entraînés par une déesse
blonde,symboled’unecivilisationsupérieure,quichassedevantelle
les indiens et les bêtes sauvages. Toute une iconographie glorifie le
mouvement,lechangement,lamiseenvaleurd’uncontinent,sous29I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
l’égidedelaDestinéeManifeste,parunpeupledynamiquequibâtit
une nouvelle nation. Notons, vers la fin du siècle, le passage d’un
progrèsoptimisteàun regretnostalgique.Chez desartistescomme
Russell ou Remington dans la deuxième partie de sa carrière, on
détecteuncourantsous-jacentdetristessedevantladisparitiond’un
monderévolu,perduàjamais,quinesurvitquedanslesmémoires
oul’imagination des contemporains, et sur les toiles des artistes.
On remarque que, collectivement, dans une large mesure, les
artistes ont été incapables de donner des représentations précises
ou réalistes du passé, et cela parce que, de toute évidence, ils
ont voulu réviser l’histoire. Les images sont intemporelles plutôt
qu’historiques, et elles occultent les ombres de la Conquête, les
échecs économiques et humains, et les désastres écologiques. Ce
qui amène à s’interroger sur la fonction de cet art westernien. Une
première destination est de donner à un public le plaisir d’un
voyageparprocuration,etdetransmettrel’illusiond’unerencontre
authentiqueavecdespaysagesquelaplupartdesspectateursn’avaient
jamais vus. Par ailleurs, dans ce dix-neuvième siècle finissant, les
artistessesententinvestisdelamissiondefixersurlatoileunmonde
quiappartiendrabientôtàl’histoire,paradisperduquiavaitpresque
un sens sacré pour les Américains. Mais leurs intentions allaient
bien au delà. Conscients que les images avaient un impact bien
plus important que les discours, et qu’ils jouaient un rôle majeur
enpersuadantlesgensd’accepterlesidéologiescommedesfaits,les
peintresglorifiaientlaConquêteparce qu’ils voulaient fournirune
claireidentiténationaleàdesAméricainsetàdesimmigrantsvenus
de l’étranger. En inventant et réinventant l’Ouest, ils célébraient
une terre d’abondance, qui offrait la chance d’une meilleure vie et
la possibilité d’une rédemption morale et spirituelle. En idéalisant
le succès des pionniers, ils encourageaient la migration, tout en
justifiantlacolonisation.ils jouaientlerôledepropagandistesd’un
granddesseinnational.Etcettepropagandeétaitlargementdiffusée
par le truchement d’innombrables reproductions publiées dans les
rapports d’explorations gouvernementales, exposées dans des halls
etautresgaleries,ouillustrantdeslivresdevoyageoudesmagazines
populaires. Enfin, il y avait les panoramas, spectacles itinérants où30 La Conquête de l’Ouest en chansons
d’énormesrouleauxdekilomètresdetoileétaientdéployésdevantde
largespublicsavidesd’exotisme,avecaccompagnementdemusique
etcommentaireapproprié.Cesshows,quidévoilaientlesmerveilles
de l’Ouest, véhiculaient une rhétorique patriotique flamboyante
surlagrandeurdel’expansionnationale,lapuissanceduprogrèset
le triomphe inévitable dela civilisation sur la sauvagerie.
Face à des représentations qui prêtent aux Grandes Plaines
et aux Rocheuses un fantastique exagéré, au milieu des années
1850, la photographie, récemment inventée, apparaît désormais
comme le médium le plus capable de restituer avec véracité les
réalités de l’Ouest. En fait, cette dernière peut être autant illusion
que témoignage fiable. En effet, par le choix des sujets, le cadrage,
l’angle adopté, l’éclairage retenu, les retouches, les photos peuvent
représenter non seulement le réel mais l’idéal, en transmettant le
point de vue, la subjectivité de l’artiste. Elles vont ainsi jouer un
rôle non négligeable dans l’édification du mythe de l’Ouest. Les
photographesdemétierdel’époque,quiphotographientlepaysage
westernien sous presque toutes ses coutures, oeuvrant rarement
en free-lance, sont commandités par des compagnies de chemins
de fer, des sociétés minières, ou accompagnent le plus souvent les
grandes expéditions fédérales de reconnaissance et d’exploration
qui effectuent, entre 1867 et 1879, des relevés topographiques,
géologiques et géographiques à l’ouest du Mississippi. Ces hardis
pionniers, encombrés d’un matériel pesant et coûteux, doivent
veiller à la fragilité de produits chimiques, comme le collodion,
sensibles à la chaleur, guider en terrain montagneux, dans des
conditionspérilleuses,lesmulesbâtéeschargéesdegrandesplaques
de verre, et opérer de délicates manipulations de développement
dansdesfourgonstransformésenchambresnoires.Lesproductions
decesartistesentreprenantssontpubliéesdanslesrapportspublics
des surveys et dans des albums personnels, présentées dans des
expositions, reproduitesencartespostales etenphotogravuredans
la presse illustrée, projetées dans des séances de lanterne magique,
ou apparaissent en stéréographie, qui est la principale responsable
de la popularisation des scènes exotiques. Ainsi largement
diffusées, elles touchent un immense public, et remplissent31I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
diverses fonctions. Elles reflètent les intérêts économiques des
commanditaires institutionnels et privés. Elles contribuent à faire
accepter par l’opinion publique la grande entreprise nationale de
conquête. Elles présentent invariablement un Ouest du futur, une
terre de promesses, propice aux investissements, où les immigrants
connaîtrontunavenirprospère.Enmettantl’accentsurlepittoresque
séduisantdupaysage,ellessuggèrentunpaysfacilementcolonisable
sous l’égide du progrès, bientôt couvert de champs fertiles, et elles
évoquent des visions rassurantes de villes nouvelles qui pousseront
commedes champignonssurlesplainesduKansas etd’ailleurs.Le
désertlui-même,malgrésonétrangeté,offrederichespossibilitésde
peuplementetd’exploitationagricolegrâceàdesressourcesvégétales
insoupçonnées, comme l’assurent les textes qui accompagnent les
photographies de A. J. Russell et qui soulignent l’abondance de
l’eau. En dépit de l’absence radicale de représentation humaine,
toutes ces vues panoramiques incomparables, prises parfois du
sommetdesmontagnes,stimulentl’intérêtdupublicpourl’Ouest,
unpublicenthousiasméparsesincroyablesmerveillesnaturellesqui
lui paraissent l’emblème d’une Amérique éternelle, un patrimoine
indispensableàlanation.Etl’ontoucheiciàunesecondefonction
de cette production photographique considérable. Non contente
d’annoncer l’inévitable développement économique des territoires
au delà du Mississippi, d’illustrer leurs riches potentialités, et d’en
encourager l’exploitation, elle attire l’attention sur la nécessité
de préserver la beauté exceptionnelle de certains sites, et elle en
assure la promotion touristique. C’est ainsi que les clichés pris par
Carleton Watkins immortalisent les attraits de la spectaculaire
vallée du Yosemite, et que Timothy H. O’Sullivan fait admirer les
étonnantes structures du canyon de Chelly en Arizona, cependant
que les romantiques photographies de William Henry Jackson,
qui dépeignent l’Ouest comme un nouvel Eden, convainquent les
membresduCongrèsdefairedelarégiondeYellowstonelepremier
parcnationalen1872.Verslafindudix-neuvièmesiècleetledébut
duvingtième,lesphotographes,plusfascinésparlepassédel’Ouest
que par son avenir, s’attachent à fixer sur la pellicule les ruines
indiennes, comme celles de Mesa Verde. La photographie prend32 La Conquête de l’Ouest en chansons
alors une dimension élégiaque, elle devient le témoin d’un monde
quiadisparu,etcontribueàlanostalgieetaumythe.Cettetonalité
empreint l’œuvre de Edward S. Curtis, qui consacre trente ans de
sa vie à réaliser quarante mille clichés idéalisés de nobles indiens,
condamnés à l’acculturation, évoluant dans le cadre préindustriel
d’un Ouest arcadien qui n’est plus et qui n’a jamais été. C’est un
Ouest romancé, interprété au superlatif, que nous proposent les
grands photographes de l’époque en privilégiant les curiosités
exotiquesetlegrandioseauxdépensdelanorme,enseconcentrant
sur l’avancéephénoménale du progrès avec des images de la
fabuleuse construction du chemin de fer transcontinental et de ses
ouvrages d’art colossaux, ou des spectaculaires accomplissements
desfrontièresminièresetagricoles.C’estainsiqueSolomonButcher
célèbrelanoblessedelavieruraleenportraiturantlespionniersdu
Nebraska etleurs famillesposantdevant leurs fermes,enhabitsdu
dimanche, entourés de leurs possessions les plus précieuses, alors
que rien ne nous est montré de leur travail ingrat et de la précarité
de leur existence.
Une autre transfiguration de l’Ouest, et non la moindre,
était fourniepar les spectacles des grands cirques ambulants de
l’époque, les Wild West Shows. On en comptait une centaine qui
connaissaientunsuccèsconsidérable,maislepluscélèbreétaitsans
conteste le Buffalo Bill’s Wild West lancé à Omaha, Nebraska, en
1883 par William Frederick Cody, dit«Buffalo Bill » en raison
de ses exploits comme éclaireur et chasseur de bisons. Précédé par
des campagnes de presse agressives et une publicité tapageuse sous
forme d’affiches géantes aux couleurs criardes, se déplaçant en
trainspécialdeplusieursdizainesdewagonsd’unblancimmaculé,
rassemblantuntroupeaudebisons,plusdequatrecentschevauxet
autant d’acteurs, figurants, employés, y compris de vrais cow-boys
et d’authentiques indiens des Plaines, le Wild West Show présentait
trois heures durant, devant des dizaines de milliers de spectateurs,
dansunearènepoussiéreuse,unfabuleuxspectaclequiconnaissait
un succès prodigieux. Malgré ses talents de mise en scène, Cody
se défendait d’être un simple showman, il se voulait un éducateur,
et il insistait sur l’authenticité de ce qui était pour lui plus une33I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
leçond’histoirequ’undivertissement.Enfait,l’aventuredel’Ouest
était réduite à quelques évènements manichéens choisis pour leur
valeur symbolique. Le public ne se voyait proposer que le mythe
de l’Ouest Sauvage marqué au sceau de la violence et du conflit,
où les forces du Bien et du Mal s’affrontaient sans répit dans des
combats sanglants. Dans une inversion radicale de la réalité, les
nobles conquérants blancs étaient transformés en victimes qui
se défendaient héroïquement contre des sauvages peinturlurés,
féroces agresseurs lancés à l’attaque d’une diligence, cernant un
convoi de pionniers, assiégeant une famille d’innocents fermiers,
oumassacrantlegénéralCusteretsescavaliers,sacrifiésenvaillants
martyrs de la lutte contre la sauvagerie. Au cours de cette dernière
reconstitutiontrèspopulaire,lechefsiouxSittingBull,«meurtrier»
de Custer, engagé pour une saison, était souvent copieusement
siffléparla foule... Touscesexemplesdesauvagerieétaientpropres
à fournir une justification aux campagnes militaires menées contre
lesindiens,enmêmetempsqu’ilsconfortaientlesspectateursdans
les vertus du progrès. D’autres numéros axés sur la confrontation
et l’adresse, simulations de chasses, courses, exhibitions de tir et
acrobaties équestres, étaient autant d’affirmations de prouesses
viriles. Plus que les artistes et les auteurs d’histoires populaires à
sensation, Buffalo Bill est responsable de l’invention de l’Ouest
Sauvage. il crée le mythe d’une Frontière glorieuse et romantique.
il consacre les Grandes Plaines comme lieu fondamental de la
geste américaine, et il apparaît comme le noble chevalier, le héros
légendairedecetteépopée. Pendantlestroisdécenniesd’unsuccès
international, les représentations les plus fantaisistes du Wild West
ShowapportentàquelquecinquantemillionsdeNord-Américainset
d’Européens, têtes couronnées comprises, l’illusion de la réalité de
lamarchevictorieused’unenation.Mais,plusqu’uneproclamation
patriotique, le spectacle délivre un message universel: il affirme la
supériorité culturelle de la civilisation occidentale et le bien-fondé
de la domination blanche sur les peuplades primitives au nom du
progrès.
Danslesannées1920,lerodéo,quisupplantelecirque,apporte
sa contribution au mythe de l’Ouest. Compétitions sportives aux34 La Conquête de l’Ouest en
chansons
accentspatriotiques,oùdesathlètesprofessionnelsentenuedecowboysrecréentrituellementladomesticationdesforcesnaturelles,les
rodéos, en symbolisant et en dramatisant les affrontements entre
chevaux,bétailetl’homme,sontcensésperpétuerlesvaleursd’une
Frontière qui n’est plus. En cela, ils sont un des moteurs essentiels
delalégende,toutcommed’ailleurslespioneerdays,cescélébrations
nostalgiques d’un passé idéalisé, ainsi que l’architecture et la mode
western.
Toutes ces entreprises de mythisation et de fabulation
mises en œuvre au niveau de la littérature, des arts visuels et du
spectacle, commedes attractions touristiques, convergent au début
du vingtième siècle vers la toile blanche des écrans. Dans une
formidable amplification, débordant largement au delà des
EtatsUnis, le cinéma, ultime prisme déformant, va désormais apporter
une dimension sans pareille à la légende et conférer universalité
et pérennité au mythe de l’Ouest. Pour des générations, aux
quatre coins de la planète, la pellicule va populariser la version
hollywoodienne,déréaliséedelaConquête.Si,audébut,autempsdu
muet,lemédiumnaissantadesprétentionsdocumentaires,bientôt
l’authenticité cède à l’héroïsation et à la glorification imaginaire
du passé. C’est ainsi que John Ford ne cache pas ses intentions
de dépeindre«l’Ouest tel qu’il aurait dû être ». Les epics, films à
grand spectacle, et vedettes célèbres vont transfigurer les grandes
phases de la colonisation du continent, cependant que d’autres
œuvres vont présenter des biographies romancées de personnages
historiques ou de grandes figures du folklore. La plupart de ces
productions,ainsi quelessériestéléviséespourlajeunesse,comme
Bonanzaquiparticipentàladiffusiondesclichésetdesstéréotypes,
sontimprégnéesd’unnationalismeexalté,etd’unracismearrogant,
etellesprodiguentdevéritablescoursd’américanisme.Lesindiens,
par exemple, y apparaissent invariablement comme des barbares
sanguinaires,etlegénéralCustercommeunhéroïquedéfenseurde
lacivilisation.Danslesannéestrente,leswesternsmusicauxmettent
en scène un Ouest synthétique qui n’a plus aucun rapport avec la
réalité historique. il faudra attendre les années soixante pour que
s’opèreunretourauréalisme,àlaremiseenquestiondesmythes,et35I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
à une révision des orientations idéalisantes, avec, entre autres, des
westerns pro-indiens comme Little Big Man ou Soldier Blue.
Au lendemain de la fin de la Conquête, concurremment au
cinéma, la chanson va concourir à la propagation du mythe de
l’Ouest. De plus en plus largement diffusées par les concerts, les
disques, la radio et la télévision, nombre de compositions pop,
rock ou country vont s’emparer des thèmes westerniens qui vont
inspirer tout au long du vingtième siècle des traitements musicaux
auxcolorations diverses, traditionnelles ousingulières.
Dansledomainedelamusiquepopulaire,pendantlaPremière
Guerre mondiale, l’Ouest mythique est enrôlé comme symbole
du patriotisme américain. Plus tard, dans les années vingt, les
chansons qui évoquent les valeurs, plus imaginaires que réelles, de
la Frontière,offrentévasion etréconfortàdesAméricains choqués
parlesrapidestransformationssocialesetéconomiquesquiaffectent
leurpays.Lesannéestrenteet quarante voientletriomphe,dansla
pop music, de l’Ouest exotique de l’imagination, qui glorifie les
pionniers valeureux, les cow-boys intrépides, les nobles indiens
et les desperados hauts en couleur. Des crooners, comme Bing
Crosby, célèbrent le pays de rêve où l’on peut trouver bonheur et
liberté, cependant que des comédies musicales, comme Oklahoma
ou Annie, Get Your Gun,chantentlesattraitsmélodramatiquesd’un
Ouest d’opérette. Après la guerre, des chansons du type de The
Yellow Rose of Texas perpétuent ces représentations idylliques. Dans
les années soixante, le rock and roll, peu après son émergence,
s’approprie un Ouest romantique. Les Beach Boys, dans leurs
évocations idylliques de la Californie, évoquent un paradis de
soleil, de surf et de romance. Et de fait, à cette époque, le Golden
State attire des centaines de milliers d’Américains à la recherche
du bonheur, cependant que San Francisco devient La Mecque des
hippies. Toute une génération de rockers du California Sound et
du San Francisco Sound, Jefferson Airplane et Grateful Dead en tête,
exprime en musique, avec parfois des accents mystiques, l’espoir
de vivre leurs rêves d’accomplissement personnel et d’amour
universel sur la Côte Ouest. Dans les années soixante-dix, cette
visionutopiquedelaCaliforniecommeJardindel’Edenestremise36 La Conquête de l’Ouest en chansons
en question par des groupes comme The Eagles dans leur album
désenchanté Hotel California.Lapopmusicetlerockenquêted’un
nouvelEldoradoexplorentd’autresEtatsdel’Ouest,desRocheuses
en particulier, et John Denver chante les beautés naturelles de son
Colorado natal, source de régénération spirituelle, environnement
idéal pour une Amérique qui venait de découvrir l’écologie.
Délaissant l’Ouest géographique, d’autres artistes se focalisent sur
certains types populaires de la mythologie westernienne: les
cowboys et les hors-la-loi. C’est ainsi que James Taylor, dans Sweet Baby
James, utilise l’image romantique du cavalier solitaire, que Glenn
Campbellcélèbrele rodéo, et queBobDylan,danssonalbum John
Wesley Harding, évoque le bandit légendaire comme symbole de
l’individualismeetdelaliberté. L’onvoitque,sil’Ouestmythiquea
étéunthèmed’inspirationconstantpourlesmusicienspopulaires,
ilaengendrédesimages changeantes etconnudesvariations selon
lesépoques.Jusqu’àlafindesannéessoixante,c’estlaglorification
de la Côte Ouest comme terre promise qui prédomine. Mais, en
réaction à la guerre du Vietnam, aux assassinats de Kennedy et de
Martin Luther King, c’est une vision alternative qui va percevoir
l’Ouest comme un lieu de violence, d’espoirs anéantis et de rêves
brisés.DesinterprètesindienscommeBuffySainte-MarieouFloyd
Westerman révisent l’image de leur peuple, cependant que Bruce
Springsteen dans son album Nebraska exprime bien la désillusion
quiaffectetouteuneépoque.Enmêmetemps,certainsgroupesou
artistes individuels utilisent les icônes westerniennes pour explorer
les problèmes contemporains. C’est ainsi qu’America dénonce
l’aliénation moderne dans A Horse with No Name, que Michael
Murphey stigmatise le traitement actuel de la minorité indienne,
et que The Eagles flétrissent les mystifications du Rêve américain à
travers la métaphoredela Conquête.
En dépit de son ancrage dans le Sud, la country music a joué
un rôle vital dans la popularisation de l’Ouest mythique. Non
seulement beaucoup de groupes ont adopté des noms associés
à l’Ouest, mais les artistes, à toutes les époques, ont arboré des
accoutrements prétendument westerniens: immenses stetsons,
chemises bariolées, bandannas, vestes pailletées à franges et bottes37I.La conquête de l’Ouest entre réalité et mythe
de cow-boys. Et surtout l’Ouest a fortement influencé l’idéologie
de cette musique pertinemment dénommée country & western.
Mais la représentation de cet Ouest a été souvent diverse, sinon
contradictoire, parce qu’elle a reflété les problèmes de l’heure. La
premièrestardelascènecountry,danslesannéesvingt,estJimmie
Rodgers. Son mérite a été d’introduire en country music l’une
des principales caractéristiques de l’Ouest mythique, la wanderlust,
le goût du vagabondage, et de faire du cow-boy errant et du hobo
une constante du genre. Dans les années trente et quarante, une
autre grande vedette, Gene Autry, devient l’incarnation du
cowboy vertueux, parfait patriote, épris de justice, bientôt rejoint par
des rivaux, comme Roy Rogers et Tex Ritter, qui se produisent à la
radio et dans des westerns musicaux. Pour tous ces singing cow-boys,
êtrecow-boyn’estpasuneoccupation,maisuneattitude,identifiée
par une tenue flamboyante, et surtout un code de valeurs bien
américaines,marquéausceaudel’individualismeetdunationalisme.
Un groupe, The Sons of the Pioneers, connaît un immense succès en
popularisant des hits, comme Tumbling Tumbleweeds et Cool Water,
qui traduisent un amour quasi mystique pour les grands espaces
libres et les déserts du Sud-Ouest perçus comme un havre de paix
et de beauté, le refuge idéal pour ceux qui fuient la jungle urbaine
et les contraintes de la société moderne. Pendant les tumultueuses
années 1960 et 1970, le modèle du cow-boy champion de la justice
apparaît anachronique à une époque marquée par le cynisme, la
contestationétudiantesurlescampus,lesflambéesdeviolencedans
lesghettos,etbeaucoupdechanteurscountryvontserebellercontre
un stéréotype caricatural où l’apparence, l’illusion, l’emportent
sur la réalité. Un nouvel antihéros émerge, un desperado gros
buveur, sale, barbu, vêtu de jeans délavés et coiffé d’un inquiétant
chapeau de cow-boy noir. Waylon Jennings et Willie Nelson, avec
des chansons comme Mammas Don’t LetYour Babies Grow up to Be
Cowboys, ou un album comme Red Haired Stranger, seront ainsi les
promoteurs du mouvement Outlaw, qui réfute l’image romantique
du cow-boy. Une musique électrifiée, inspirée du rock, met en
scène des parias machistes, en guerre contre la société, qui fuient
pour trouver refuge dans l’alcool, la drogue, et surtout la solitude38 La Conquête de l’Ouest en chansons
d’un Ouest symbole d’évasion et d’espoir. Les années 1980-1990
voientunretouràuneimageplus cleanducow-boy,hérosmoderne
indépendant, adepte de pick ups et de rodéo, qui reflète la remise
à l’honneur de l’individualisme et des valeurs traditionnelles
américaines par la révolution néo- conservatrice.
Ainsi donc, épisode historique d’une ampleur inégalée,
la conquête de l’Ouest américain a connu une amplification
mythiqueexceptionnelleaucoursdesdécenniesd’uneexploitation
commerciale effrénée et lucrative. Tour à tour ou conjointement,
chroniqueurs, artistes, promoteurs, entrepreneurs de spectacles,
musiciensontcontribuéàl’édificationd’unemythologiefabuleuse
oùsesontopéréesunerévisionradicaledesfaits,unetransmutation
du réel pour des impératifs mercantiles ou idéologiques. Les
chansons contemporaines de la Conquête s’inscrivent dans cette
mouvance entre réalité et mythe, et nous verronsqu’elles se font
l’écho des divers aspects de l’évènement. Mais au préalable il reste
àprésenter le corpus de textes sur lequel s’appliquecetteenquête.II.Nature,diffusion et fonctions
des chansons de l’époque
La chanson, moyen d’expression privilégié du peuple, est l’art
le plus populaire qui soit, un art universel vieux comme le monde.
On ne compte pas de société qui en soit dépourvue, à tel point
que le premier livre publié en Amérique a été un recueil de chants
religieux. Passion constante, besoin vital, miroir de la réalité pour
Marx,paroledevéritépourNietzsche,la chanson restepourFreud
letexteàdéchiffrer.C’estcettedernièrepistequenousavonschoisi
d’emprunter pour explorer l’univers des acteurs de la conquête de
l’Ouest. Mais avant de s’y engager, des interrogations demeurent.
Qui a composé les chansons concernées, et quand? Que
sontelles? De quoi parlent-elles? Pourquoi les chantait-on? Autant de
questions auxquelles ce chapitreva tenter d’apporter des réponses.
Les compositions retenues, de langue anglaise, l’ont été parce
que c’étaient soit des œuvres composées par les pionniers, soit
des textes qui parlaient d’eux ou qui leur étaient destinés, soit
encore des pièces que ces derniers avaient adoptées et aimaient à
chanter.Onestenprésencedegenresdemusiquevocaletrèsvariés,
pour l’essentiel contemporains de la Conquête, parfois composés
antérieurement, qui offrent une diversité considérable de sujets et
de styles.40 La Conquête de l’Ouest en chansons
Si on essaye de remonter aux sources de ce vaste répertoire,
on découvre que les plus anciennes de ces chansons, les premières
chantées sur le sol américain, font partie du vieux fond
celtobritannique, de ce legs chansonnier transmis par les ancêtres
anglais, écossais, gallois, irlandais, que les immigrants, venus dans
leur grande majorité des iles Britanniques, importèrent dans le
NouveauMondeàl’époquecoloniale,colportèrentetpratiquèrent.
Cerichehéritagecomprenait despièces lyriques,desmélodies, des
complaintes, des marches, des airs de danse, des chants de travail,
des hymnes, et surtout des ballades. Folksongs qui racontent une
histoire, les ballades dites traditionnelles, qui remontent aux
dix-huitième et dix-septième siècles, certaines même à la fin du
Moyen Âge, sont l’œuvre de ménestrels ou de poètes mineurs.
impersonnellesdeton,ellesdramatisentunévènementmémorable
entermesconventionnels,surunemélodiesimple.Ellesmettenten
scène de sombres tragédies d’amours fatales et de crimes, souvent
dans une atmosphère surnaturelle ou de pathétique débridé, et
les héros en sont de nobles chevaliers et de belles dames, ou des
banditslégendairescommeRobindesbois.Ellessontadoptéespar
lepeupleettransmisesoralement,cequidonnelieuàdemultiples
variantes. Unéruditd’Harvard,FrancisJamesChild,lesrépertorie
de 1892 à 1898. il en dénombre 305, dont une centaine survivent
en Amérique dans les régions montagneuses ou reculées. Les plus
populaires sont celles qui traitent de thèmes universels, comme
l’amour romantique qui se conclut dans Barbara Allen par la mort
des deux amants.
Outre les ballades classiques, un autre courant de ballades,
les broadsides, fleurissent en Grande-Bretagne à une époque plus
récente.Composéespardesécrivailleursauservicedesimprimeurs,
elles sont vendues par les chanteurs des rues et les colporteurs en
feuilles détachées, bien souvent sans notation musicale, car elles
sont destinées à être chantées sur des airs connus. Elles sont
d’un style plus commun, et leurs sujets, tirés de l’actualité, plus
démocratiques. Marins, soldats, jeunes roturiers, amoureux, tous
gens du peuple, en sont les héros. Ce sont de véritables gazettes
chantées qui rendent compte d’évènements notables et des faits41II.Nature,diffusion et fonctions des chansons de l’époque
diversdujour,etcecôtéjournalistiqueneleurconfèrequ’unsuccès
éphémère. Mais elles colportent aussi des histoires sensationnelles,
souventimaginaires,etc’estcetteveineromantiqueetsentimentale
qui est adoptée en Amérique où plus de 200 broadsides d’origine
anglo-irlandaisequiparlentdepassionstragiques,d’héroïsmeetde
crimes connaissent une popularité durable, grâce en particulier à
uneintense circulationorale.
Mais broadsides, comme Child ballads insulaires, importées
de l’autre côté de l’Atlantique, vont subir un processus
d’américanisation. Confrontés à un environnement étrange et
à des expériences inhabituelles, les Européens transplantés vont
développer un style de vie différent et des intérêts nouveaux qui
ne pouvaient qu’affecter les formes d’expression chansonnière.
C’est ainsi que, dans les ballades, noms et cadre seront changés,
sexeetsurnaturel vont êtreéliminéssousl’influencedel’Eglise,les
héros locaux vont supplanter les personnages aristocratiques. Sur
une terre dominée par la violence, crimes et hors-la-loi vont être
des thèmes de prédilection, cependant que l’amour, heureux ou
contrarié, reçoit toujours un traitement privilégié. Ces nouvelles
compositions, ainsi adaptées, naturalisées vont connaître un grand
succès, car elles sont simples, expressives, concernent les gens
ordinaires,exprimentlessentimentsduplusgrandnombre,etsont
faciles à chanter sur des airs connus.
Enmêmetemps,vaémergerune veinede chansonsindigènes,
entièrement nouvelles, les native American ballads qui retracent des
évènements des guerres américaines, guerres indiennes dans Texas
Rangers, conflit avec le Mexique dans Mustang Gray, évoquent des
tragédies domestiques, comme Springfield Mountain ou des
crimes
passionnels,l’amourcontinuantàoccuperuneplacecentrale.Mais
l’expansionéconomiqueetterritorialedelasecondemoitiédudixneuvième siècle provoque surtout l’éclosion d’un riche répertoire
de chants de métiers ou occupational songs. La conquête et la
colonisationdel’Ouestvontdévelopperunelargegammed’activités
trèsdiversifiées,etchaquegroupesocio-professionnelvaengendrer
unesous-cultureautonome,etproduiredeschantsquidécrirontun
travail spécifique, traduiront les expériences, exprimeront les joies42 La Conquête de l’Ouest en chansons
et les peines d’hommes isolés dans l’espace, employés à des tâches
spécialisées,souventcirconscritesdansletemps.Lesdiversépisodes
de cette phase mouvementée de l’histoire américaine sont placés
sous le signe de la mobilité, et les artisans de cette transformation
d’un continent vierge en puissante nation agricole et industrielle
sont en bonne partie des travailleurs itinérants, jeunes célibataires
biensouvent,engagésdansderudesactivitésdepleinair,confrontés
à un univers hostile, exposés à la solitude et au danger à l’écart
des centres de civilisation. C’est dire que leurs chansons, reflets de
leurs vies, auront des traits communs. Nomades de l’avant-garde,
explorateurs, éclaireurs et trappeurs, n’ont pas produit de chants
particuliers. La contribution la plus puissante est celle des
cowboys, mais elle sort du champ de cette étude. Par contre, la grande
aventuredeschercheursd’oretdesmineursinspiredenombreuses
ballades dont Sweet Betsy from Pike et My Darling Clementine sont
les prototypes. Gens du voyage, bateliers, transporteurs, hommes
du rail célèbrent l’épopée des chemins d’eau et de terre qui
rendent possibles la pénétration et la mise en valeur de l’Ouest.
La masse despionniers et des fermiers qui se lancent par vagues
successives à l’assaut des Grandes Plaines chantent les espoirs et
les épreuves de la frontière agricole. Les voix des soldats disent les
souffrances et les dangers de la guerre du Mexique et des guerres
indiennes. Ecume de ces entreprises, ivrognes, joueurs, vagabonds
etprisonniers,exaltentleursexistencesoucrientleurmisère.Enfin,
desbiographieschantéesglorifientlagestedeshors-la-loidelégende
typeJesseJames,BillytheKidouSamBass.Aceconcert,ilfaudrait
ajouter les chansons dialectales des Noirs, les corridos mexicains et
les musiquesdes immigrants européens, Scandinaves, Allemands,
Slaves, italiens, Espagnols, Français et autres, qui se sont exprimés
enlangueétrangère, et qui n’ont pas été retenues.
Tousceschantsdel’Ouest,quinaissentengrosdanslaseconde
moitié du dix-neuvième siècle, ont des sources variées, souvent
obscures,queles folkloristesonteudumalàdétermineretàdater.
Beaucoupdecesœuvressontlesépanchementsd’humblespaysans,
ouvriers ou travailleurs itinérants, auteurs anonymes souvent, plus
doués et sensibles que leurs semblables, comme il en existe dans43II.Nature,diffusion et fonctions des chansons de l’époque
toutecommunauté,dontletalentenfaitenquelquesortedesbardes
locaux.il n’estpasrarequeleurscompositionssoientpubliéesdans
lesjournauxougazetteslocales,souventnonsignées,àuneépoque
où le copyright est inconnu. A côté de cette production artisanale,
des poètes connus, amoureux de l’Ouest, comme Badger Clark,
Larry Chittenden, Harry Knibs ou le Mormon William Clayton,
composent des pièces littéraires plus accomplies, publiées dans des
gazettes oudes recueils.
Outre cette saga musicale qui porte la marque du pays et
de l’époque, une autre veine de chansons commerciales, les
popular songs, est d’une tout autre nature. Les auteurs en sont des
rimailleurs professionnels de l’Est au service des grands éditeurs
musicaux qui commanditent des œuvres destinées à un public de
massedontonflattelesgoûtsdansleseulsoucideplaireetdefaire
de l’argent. Les thèmes dominants en sont l’amour, les relations
entre les sexes, mais aussi la guerre, la mort, les héros, la patrie,
les inventions nouvelles et les sports. Sentiments stéréotypés, ton
conventionnel, platitudes sirupeuses, caractérisent des rengaines
comme When You and I Were Young, Maggie ou The Yellow Rose of
Texas,produitsformatésd’unbusinesspluspréoccupédeprofitque
d’art. Un seul exemple montre à quel point ce commerce pouvait
être lucratif: la music sheet d’un grand succès comme After the Ball,
payé vingt-cinq dollars à son auteur, atteindra un tirage de cinq
millions d’exemplaires. Pour satisfaire une demande considérable,
de véritables ateliers de création vont s’installer à New York dans
la Vingt-huitième Rue entre Broadway et la Sixième Avenue,
groupant compositeurs, paroliers, illustrateurs, vite rejoints par les
grandes maisons d’édition musicale comme Harris, Witmark and
Sons ou Shapiro-Berstein. Ce qui va devenir le centre principal
de la musique et du théâtre populaire américain sous le nom de
Tin Pan Alley va inonder le pays d’une production industrielle de
compositions sentimentales trop souvent médiocres bénéficiant
d’uneintense promotion.
Quels sont les modes de diffusion de toutes ces chansons
de genres différents et d’origines diverses que nous venons de
répertorier, depuis les ballades traditionnelles jusqu’aux succès44 La Conquête de l’Ouest en chansons
commerciaux,enpassantparles broadsidesetles folksongs?ils sont
multiplesetilsempruntentlescanauxdelatransmissionoraleetde
l’écrit. A une époque où le foyer est le premier lieu de récréation,
surtoutdansleszonesrurales,éloignéesdesdivertissementsurbains,
où radio, disques et télévision sont inconnus, la musique vocale
reste la principale distraction dans la sphère privée. On chante en
famille a capella,parents,grands-parents,enfants réunis,lesoiràla
veillée, des chansons qui passent ainsi d’une génération à l’autre,
de bouche à oreille, en subissant un processus de rewriting que les
folkloristes américains ont appelé communal re-creation. Maintiens,
rejets, modifications, additions, oublis affectent des textes qui ne
sont pas cristallisés dans une version définitive, ce qui donne lieu
à un foisonnement de variantes, parfois sous des titres différents.
Pour pallier les défaillances de mémoire, assez souvent, on a
recoursdanslesfoyersàdescarnetsoùlepèredefamilleaconsigné
des chansons glanées ici ou là et qu’il a aimées. Ou encore, on
colle dans des scrapbooks des coupures de journaux qui publient
épisodiquementdeschansons.Lesévènementsmarquantsdelavie
sontcélébrésenmusique,chansonsgaiespourlesmariages,hymnes
mélancoliques au chevet des mourants ou pour leur enterrement,
les mères chantonnent des berceuses pour endormir les
toutpetits,s’accompagnentdemélodies quandellestissentou fontleur
ménage. Le cercle domestique s’étend aux voisins et amis, et les
rencontres conviviales, ou singing parties, sont autant d’occasions
dechanter.Destâchesquidemandentuneffortdegroupe,comme
l’érection de maisons ou de granges, des activités coopératives,
comme le décorticage du maïs (corn husking), se font en chantant.
Les réceptions, les mariages, les anniversaires, les dîners organisés
par les associations fraternelles, les clubs, les pique-niques sont des
lieuxd’échangeschansonniers.Lesmeetingspolitiques,lesréunions
électorales retentissent de chœurs vibrants. Les organisations
de défense des fermiers, les syndicats de mineurs, les sociétés de
musique, s’enorgueillissent d’imposantes chorales. On chante
aussibeaucouppour les fêtes,comme la Noël, le Nouvel An etle4
Juillet. Hôtels, auberges, pensions de famille, restaurants, saloons,
résonnent de couplets légers ou grivois. Les dancings et les pleasure45II.Nature,diffusion et fonctions des chansons de l’époque
gardens, lieux de rendez-vous du type des fameux Vauxhall Gardens
deLondres,retentissentd’airspopulairesreprisenchœur.Dansles
rues, les rimes des vendeurs se mêlent aux rengaines des chanteurs
ambulants, aux éclats des fanfares et aux ritournelles des orgues de
Barbarie. Les nuits d’été, les jeunes gens sont nombreux à donner
des sérénades sous les balcons de leurs belles. Les chansons sont
aussidu voyagepartoutsurlespistes,danslesdiligences,enbateau
et dans les trains. Les lieux d’apprentissage du chant, en dehors
du foyer, sont les églises, où d’innombrables chœurs amateurs
popularisent les hymnes religieux, et les écoles publiques où les
enfants sont très tôt initiés aux chants patriotiques, et acquièrent
une compétence minimale. Beaucoup de gens modestes disposent
d’instruments de musique peu coûteux comme l’harmonica, la
flûte,l’accordéonetsurtoutlecrincrin,lefiddle,quisertaussiàfaire
danser,etlescitadinsaisésinterprètentaupianoouàl’harmonium
d’émouvantescompositionsdesalon,lesparlorsongs.Danslesvilles,
lesboutiquesdebarbier entretiennentdesmusiciens,oudumoins
mettent des instruments de musique à la disposition des clients
quipeuvents’essayeràdesharmonisations,ets’exercerenpoussant
la chansonnette. Gazettes locales avec leurs colonnes musicales et
ventes par correspondance de partitions enrichissent le répertoire
dechacun.Lesrichesacquièrentdebeauxrecueilsdechantsillustrés
avec partitions; les plus humbles se contentent de songsters, petits
livretsbonmarchédetextessanslamusique.Pourquelquescentson
peut se procurer des music sheets, paroles et musique des chansons,
dans les drugstores, aux stands des foires et des cirques, ou encore
auprèsdesnombreuxcolporteurs.Lesmedicineshowsambulantsqui
s’aventurent au fin fond de l’Ouest, où des charlatans proposent
des élixirs et des remèdes miracles, ne se déplacent jamais sans un
chanteur chargé d’attirer les badauds. Des chanteurs itinérants
parcourentlepaysensoloouencompagnies,etrépandentlessuccès
du jour dans les campagnes. Les familles chantantes, les singing
families comme la Hutchinson Family, sont, dans leurs tournées
triomphales quidrainentdes foulesconsidérables,desagentsactifs
de dissémination des chansons.
Les lieux de circulation et de popularisation privilégiés des

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