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ans les Pyrénées gasconnes, la polyphonie s’impose à tous, des messes D dominicales jusqu’aux fêtes patronales. Elle est, pourtant, longtemps restée dans l’angle mort de la recherche ethnomusicologique comme de l’action culturelle. Au terme de quinze ans de recherche, cet ouvrage invite à découvrir une pratique sociale qui, loin de représenter un « loisir revivaliste », dessine un terrain à la fois très classique et post-moderne. De café en auberge, de fête en festival, au plus près des chanteurs, cette recherche s’attache à la compréhension des ressorts musicaux et humains de la polyphonie, ainsi qu’au sens des performances en perpétuelle reconstruction qui disent, tour à tour, l’humeur des communautés pyrénéennes ou l’aspiration individuelle et collective à une forme d’absolu. L’auteur explore, au-delà, l’histoire de cette pratique résiliente : celle des processus de transmission des cinquante dernières années sur fond de mutation de la société traditionnelle. L’histoire en marche qui déroule ici, en léger différé, e un passage générationnel. Une histoire pluriséculaire croisant, auxix siècle, la construction de l’imagerie pyrénéenne romantique et la mise en place de mécanismes précoces de patrimonialisation. Entre musicologie et ethnomusicologie, anthropologie et histoire, Jean-Jacques Castéret revisite dans cet ouvrage les notions d’oral et d’écrit, de profane et de religieux, de populaire et de savant, découvrant la partie pyrénéenne d’un vaste archipel européen où faux-bourdon d’église, tombé aux oubliettes de l’histoire, et polyphonie profane se conjuguent depuis plus de cinq siècles.
Jean-Jacques Castéretest ethnomusicologue, Docteur en arts (Université Bordeaux 3 – Lacito du C.N.R.S.). Chef du pôle Culture & Société de l’InÒc– Aquitaine, il développe des programmes publics de valorisation des archives sonores (www.sondaqui.com) et de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Chargé de cours en ethnomusicologie à l’Université de Bordeaux 3-Michel de Montaigne (2006-2011), il est chercheur associé au laboratoire ITEM de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, membre du Research Centre for European Multipart music (Universität für Musik und darstellende Kunst Wien), du groupe de travail sur les polyphonies de l’International Council for Traditional Music, de la Société française d’ethnomusicologie, et administrateur du CIRIEF.
Collection « Anthropologie et musiques » dirigée par Luc Charles-Dominique, Yves Defrance et Monique Desroches
37,50iSBN: 978-2-336-00821-9
J -J C EAN ACQUES ASTÉRET
La polyphonie dans les Pyrénées gasconnes
Tradition, évolution, résilience
La polyphonie dans les Pyrénées gasconnes
Anthropologie et musiques
La polyphonie dans les Pyrénées gasconnes
Tradition, évolution, résilience
Collection «ANTHROPOLOGIE ET MUSIQUES» dirigée par Luc Charles-Dominique, Yves Defrance et Monique Desroches
CHARLES-DOMINIQUE Luc, DEFRANCE Yves (dirs.),L’Ethnomusico-logie de la France. De l’« ancienne civilisation paysanne » à la globa-lisation, Actes du Colloque de Nice (15-18 novembre 2006), 2008. • GUILCHER Jean-Michel,Danse traditionnelle et anciens milieux ruraux français. Tradition, histoire, société, 2010. • CASTERET Jean-Jacques,La polyphonie dans les Pyrénées gasconnes : tradition, évolution, résilience, 2012. • CHARLES-DOMINIQUE Luc, DEFRANCE Yves, PISTONE Danièle (dirs.),Fascinantes étrangetés. La découverte de l’altérité musicale en e Europe auXIXsiècle, Actes du colloque de la Côte-Saint-André (Isère), 24-27 août 2011 (à paraître 2013).
La collection «Anthropologie et musiques», dans la lignée des travaux du CIRIEF (Centre International de Recherches Interdisciplinaires en Ethnomusicologie de la France) et du LEO (Laboratoire d’Ethnomusicologie et d’Organologie de l’Université de Montréal) publie des études ethnomusicologiques axées sur les pratiques instru-mentales et vocales, quels que soient leurs domaines géoculturel et historique, dès lors que leurs fondements théoriques et méthodologiques s’appuient sur les diverses formes d’anthropologie (sociale, religieuse, politique). La collection se veut un regard interdisciplinaire sur les enjeux contemporains que sont la patrimonialisation, la mise en spectacle (et en tourisme), l’acculturation, la terri-torialisation et les revendications identitaires qui y sont liées. Dans cette optique, elle privilégie les recherches dont les thèmes portent sur l’étude des formes et des repré-sentations symboliques et sur l’analyse des procédés performanciels.
Luc Charles-Dominique est Professeur d’Ethnomusicologie à l’Université de Nice-Sophia-Antipolis (LIRCES EA 3159) ; Yves Defrance est ethnomusicologue HDR à l’Université de Rennes 2 ; Monique Desroches est Professeure d’Ethnomusicologie à l’Université de Montréal et directrice du Laboratoire d’Ethnomusicologie et d’Orga-nologie (LEO).
Le lecteur trouvera de larges extraits audio et vidéo correspondant aux transcriptions et analyses présentes dans cet ouvrage sur le site internet : www.sondaqui.com pages : polyphonie, chant monodique, Festival de Siros, Fêtes de Laruns
Couverture :Fêtes d’Orthez 2008.Cantèraau Bar-Restaurant Chez Moulia. © Patricia Heiniger-Castéret.
Jean-Jacques CASTÉRET
La polyphonie dans les Pyrénées gasconnes
Tradition, évolution, résilience
Collection «ANTHROPOLOGIE ET MUSIQUES»
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-00821-9 EAN : 9782336008219
À mon père, Aus de casa, Tà Rogèr-Arnaut.
INTRODUCTION
« Le bal de la Noël se tient dans l’arrière-salle d’un café. Au centre de la piste, brillamment éclairée, une dizaine de couples dansent sur des airs à la mode. […] Debout, au bord de la piste, formant une masse sombre, un groupe d’hommes plus âgés, qui regardent, sans parler : tous autour de la trentaine, ils portent un béret et le costume sombre, de coupe démodée. Comme happés par la tentation d’entrer dans la danse, ils avancent, resserrant l’espace laissé aux danseurs. Ils sont là, tous les célibataires. Les hommes de leur âge qui sont déjà mariés ne vont plus au bal. […] Ils resteront là, jusqu’à minuit, parlant à peine, dans la lumière et le bruit du bal, le regard sur les filles inaccessibles. Puis ils iront dans la salle de l’auberge et boiront face à face. Ils chanteront à tue-tête de vieux airs béarnais, prolongeant à perte de voix des accords dissonants, cependant qu’à côté, l’orchestre joue twists et cha-cha-cha. Et, par deux ou par trois, ils s’éloigneront lente-ment, à la fin de la nuit, vers leurs fermes isolées. » Pierre Bourdieu, « Célibat et condition paysanne »,Études rurales,1962.
1996. Samedi soir, 22 heures, auBlack Bear,Boulevard des Pyrénées à Pau. Assis devant une pinte de bière, deux jeunes hommes chantent, tête-à-tête, dans la chaleur du mois d’août. Les serveurs ont baissé la sono qu’ils remontent entre les chants. Tout autour, les autres consommateurs applaudissent, mais, plus citadins, ils ne chantent pas. Une vingtaine d’hommes descendent de la salle du restaurant pour s’ins-taller au comptoir, devant une bouteille de whisky. La trentaine, en tenue de sortie, ils enterrent la vie de garçon de l’un d’entre eux. C’est l’équipe de rugby de Gan, gros bourg à neuf kilomètres de Pau.
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La polyphonie dans les Pyrénées gasconnes
Les deux chanteurs ont poursuivi leurs chants, espacés, goûtés, entre les gorgées de bière. L’un des rugbymen les interpelle devant le reste des consom-mateurs : « Ils sont tristes vos chants béarnais ! » Le ton est plutôt badin, sympathique et implique une réponse : — T’es d’où toi ? — De Gan… — Si à Gan ils sont mieux, il faudrait le montrer ! Qu’est-ce que tu connais ? — Rien… — Où vas-tu de ce pas Nicolas…, Derrière chez moi…,Aqueras montan-has… ? Un titre est arrêté parmi ces grands classiques : le B.A.-BA du répertoire pyrénéen. Les chanteurs lancent, les autres s’agrégeant à eux. Deux ou trois chansons suivent alors, sans plus de mise au point. Les rugbymen sont, malgré tout, obligés d’interrompre ce début decantèracomme l’on nomme, en Béarn, les longues soirées de chant dans les cafés. Champions du derby local, ils sont attendus à Gan où la fête patronale bat son plein. Un bus réservé pour l’occa-sion est garé dehors. « Vous nous suivez ? » Hésitation. « Même pas capa-bles… Allez, on chantera… » Minuit à Gan. J’ai suivi les deux chanteurs et le bus de rugbymen. Certains ont encore en main le verre de whisky duBlack Bear. Le bar où nous nous rendons déborde sur la place. Les rugbymen se regroupent, notre chaperon nous fait signe de ne pas les lâcher. 1 Ils forment « la chenille » et s’engouffrent au plus profond du bar sous les acclamations des supporters qui s’écartent. Nous, dans le sillage. L’arrière-cour est aménagée d’un comptoir en planches, comme dans les buvettes des bals de village, gobelets en plastique. Dans la touffeur humide, la sonorisation diffuse les musiques des fêtes de Bayonne et de Pampelune, les chansons françaises de variété de Joe Dassin, Michel Sardou, etc. L’ambiance est déjà chaude. Sous les regards des filles, ils commandent en « seigneurs » une tournée à laquelle nous sommes conviés. Une guitare apparaît. Ils ont, manifestement, un tube :J’irai siffler sur la colline.Tiens, deux parties vocales distinctes, sur le refrain !L’Oiseau blanc: deux parties continues ! Cette dernière chanson vient d’amorcer un cycle. Joe Dassin disparaît dans les contre-jours de l’Été indien. La guitare est maintenant posée, le répertoire de tradition orale apparaît…
1 Mode de déambulation en file indienne, chacun agrippant les épaules de celui qui le précède.
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Dans l’angle mort de l’ethnomusicologie
INTRODUCTION
À trente-quatre ans d’intervalle, ces deux témoignages posent l’expression vocale comme une évidence, dans toute la force de sa banalité, toute la force 2 de l’habitus. La dimension polyphonique pour laquelle aucun Pyrénéen ne manifeste, en apparence, le moindre intérêt, s’impose brutalement. L’éblouis-sement de l’observateur incrédule devant le fait plurivocal est, malgré tout, rapidement troublé par une identité musicale par trop familière pour des audi-teurs français, comme par l’apparente simplicité des formes musicales dans le 3 contexte ethnomusicologique national où, selon Lothaire Mabru , l’intérêt esthétique pour l’objet musical semble être le fil conducteur ! Ce trouble se nourrit de la confrontation à une pratique vivante et pourtant suspecte du fait même d’exister, aujourd’hui, en France, en dehors de tout lien avec les institutions musicales ou patrimoniales, en marge des préoccupations, il est vrai plus instrumentales et chorégraphiques, des grands acteurs, artistes et associations, du mouvement de relance des musiques et danses dites tradi-tionnelles. Une forme d’expression que l’émouvant témoignage de Bourdieu renvoie d’ailleurs, dès les années 1960, à un monde révolu. Puis, le trouble devient vertige devant l’ébullition du terrain, l’incohérence du dire et du faire, le décalage entre commentaires autorisés et conduites vocales fortement intégrées qui m’attirent comme malgré moi ; une valse effré-née entre le légitime et l’illégitime, le dedans, le dehors. Un insondable chaos qui désempare l’analyste, une synchronie déroutant l’historien de la musique, renvoyant sans cesse d’un fait à un autre l’ethnologue que je ne suis pas encore… Au début de cette recherche, en l’absence de toute étude ethnomusicolo-gique ou anthropologique, la vocalité pyrénéenne, c’est-à-dire les perfor-4 mances envisagées aussi bien en tant que pratiques sociales que formes esthétiques, apparaissait comme une friche. e e Les travaux des folkloristes sur ce qu’ils nomment, auxXIXetXXsiècles, « le chant pyrénéen », n’étaient que d’un maigre secours. Guidés par des consi-dérations esthétiques et/ou par une approche philologique, ils ne retenaient des chants que les dimensions mélodique et textuelle. Leur technique de collecte et de transcription musicale les conduisait, qui plus est, à ne donner qu’un reflet
2 Au sens littéral de « plusieurs parties distinctes » ou « plurivocalité ». 3 Lothaire Mabru, « Bref historique de l’ethnomusicologie en France », in www.ethnomusicologie.free.fr, Société Française d’Ethnomusicologie. Suite à la création d’un nouveau site de la S.F.E., cette adresse n’est plus active aujourd’hui. 4 Le terme « performance » est compris, dans ce travail, comme l’énoncé et/ou comme l’acte d’énonciation. Il en va de même pour « chant ».
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