Les géo-graphismes de Peter Sís

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Cet ouvrage se propose de visiter l'œuvre de Peter Sís, auteur/illustrateur de livres pour enfant dont le travail reflète une passion pour les cartes et les voyages. Depuis plus de trente ans, l'auteur-illustrateur représente différents espaces du monde de manière figurative et symbolique. S'il n'est pas géographe, Peter Sís est un formidable « géographiste », utilisant différentes formes d'expression graphique à travers lesquelles cet habitant de la terre s'objective.
Publié le : jeudi 1 octobre 2015
Lecture(s) : 15
EAN13 : 9782336392431
Nombre de pages : 314
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Christophe MeunierLes géo-graphismes de Peter Sìs
Peter Sìs est un auteur/illustrateur de livres pour enfants primé
de nombreuses fois. En 2012, il a été récompensé pour l’ensemble
de son œuvre par le prestigieux Prix Hans Christian Andersen
décerné par l’International Board on Books for Young People (IBBY),
prix considéré par beaucoup comme le petit prix Nobel de la
littérature de jeunesse. D’origine tchèque, Peter Sìs est depuis 1990
citoyen américain et vit à New York. Son travail refète son histoire
d’Européen installé aux États-Unis, sa passion pour les cartes et les
voyages. Les géo-graphismes
Cet ouvrage se propose de visiter ou de re-visiter l’œuvre
déjà importante de Peter Sìs à la lumière de l’analyse spatiale et de Peter Sìsculturelle. Depuis plus de trente ans, l’ auteur -illustrateur représente
diférents espaces du monde de manière fgurative ou symbolique.
Les objectifs de cet ouvrage sont donc de remonter les itinéraires
siséens, d’identifer les lieux-repères appréciés de l’auteur, de Découvrir,
montrer que son œuvre transfère une idéologie spatiale véhiculée
par le rapport texte-image. Si Peter Sìs n’est pas géographe, il n’en explorer, rêver
est pas moins un formidable « géographiste », utilisant diférentes
des espacesformes d’expression graphique à travers lesquelles cet habitant de
la Terre s’objective.
Christophe Meunier est docteur en Géographie. Ses recherches Préface de François Place
portent principalement sur la représentation des espaces et de leur
pratique dans les albums pour enfants. Il a publié de nombreux
articles et anime un blog sur cette question à laquelle il a , également,
consacré sa thèse de doctorat.
Illustration de couverture : Peter Sìs, août 2015.
ISBN : 978-2-343-07292-0
32 €
HC_GF_MEUNIER_17_GEO-GRAPHISMES-SIS.indd 1 23/09/15 1:18:37
Christophe Meunier
Les géo-graphismes de Peter Sìs


Les géo-graphismes de Peter S ìs
Découvrir, explorer, rêver des espaces
Christophe Meunier









Les géo-graphismes de Peter S ìs
Découvrir, explorer, rêver des espaces
Préface de François Place
L'HARMATTAN




































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343- 0 7292-0
EAN : 9782343 072920


Préface

La quatrième porte



Dans une maison de Prague, un garçon dessine à la plume,
penché sur un petit bureau. Il s’applique, il tire légèrement la langue
et parfois, il lève la tête pour contempler la danse paresseuse des
flocons derrière la fenêtre. La neige étouffe les bruits de la ville, elle
assourdit même la ferraille et la cloche du tramway qui passe au loin,
à l’autre bout de la rue.
Ce garçon-là, ce garçon des années 1950, est un drôle de
garçon. Il vit derrière un mur si haut et si noir qu’on l’appelle le
rideau de fer. C’est un mur qui tranche l’espace, un mur capable
d’arrêter le temps. Le garçon, dans sa vie, dessinera beaucoup de
pierres, beaucoup de briques, beaucoup de murs et de murailles. Et il
ne le sait pas encore, mais il s’envolera un jour au-dessus des toits
blottis sous la neige, il franchira les frontières en dépliant ses bras
comme dans un tableau de Chagall.
Je m’avance en évitant de faire craquer le parquet. Je regarde
par-dessus son épaule et je retiens mon souffle.
Il ne m’a pas entendu. Pourtant, il devrait. C’est un garçon qui
sait écouter les fantômes. Pour leur donner la parole, il fait naître des
formes au creux du silence qu’ils habitent. Je crois que c’est la buée de
sa respiration dont il suit les contours, cela donne des petits nuages
griffés à l’encre blanche qui prennent vie en se déposant sur le papier.
Il faut que je m’assoie. Que je prenne le temps, maintenant, de
regarder. La plume gratte patiemment le papier, le dessin avance à
petits pas serrés en poussant devant lui des licornes et des
hippogriffes, des ours et des moines tibétains, des étoiles, des îles, des
châteaux hérissés de tourelles, et puis un homme en pâte à pain ou en
argile blanche qui traverse une place de marché en se dandinant.
Drôle de bonhomme, avec une pierre sertie au beau milieu du front.
C’est peut-être le Golem, il ne faut pas oublier que nous sommes à
Prague, la ville des mystères et des sortilèges.
7
En tout cas, cette créature, ce Golem, a senti ma présence et
me jette un regard courroucé. Je pousse un cri. De surprise, le garçon
lâche son porte-plume. Sous mes yeux, il se met à grandir à toute
vitesse. L’homme mûr qu’il est devenu grimpe sur la table, bouscule
une rangée de flacons d’encre et de peinture et contourne au pas de
course un pot hérissé de crayons, de pinceaux et de plumes. Je me
lance à sa poursuite en l’appelant : Peter ! Peter ! J’entends ses pas
sonner sur le pavé, un pavé qu’il a dessiné pierre à pierre, tout
comme les maisons, les rues, les arches, les ponts de cette ville où j’ai
tant de peine à le suivre.
Je débouche brusquement sur une place, et, tandis que, plié en
deux, je m’efforce de reprendre mon souffle, je l’aperçois qui saute à
pieds joints et disparaît dans la chaussée, sans un bruit. Cela fait
comme une pierre dans l’eau, les ondes se propagent jusqu’au bord
de la feuille de papier en effaçant les merveilleuses figures dont elle
était recouverte. Me voilà seul au milieu de cette étendue rendue à la
blancheur du vide.
- C’est la première porte, me dit une voix en tchèque (tiens, je
comprends le tchèque, c’est à la fois très normal et très bizarre). Tu la
vois ?
Je regarde à gauche, rien ; je regarde à droite : rien. D’où vient
cette voix ? De l’autre côté de la feuille ?
Allez, je t’aide un peu. Prends un crayon, et dessine-la.
Dessine une porte.
Quelle porte ?
N’importe laquelle.
J’attrape un crayon et je trace un grand rectangle :
- Voilà, c’est fait !
- Ah non, tu as oublié la poignée, dit la voix.
Quoi ?
La poignée. Tu as déjà vu une porte sans poignée ?
Je dessine la poignée, et la porte s’ouvre aussitôt. J’ai le temps
d’apercevoir, en la franchissant, cette inscription incisée au revers de
la porte :
« Le dessin ».
Cette pièce est bien sombre et bien étroite, il suffit de tendre le
bras pour atteindre le mur du fond. Je veux faire demi-tour, mais la
porte s’est refermée. Soudain, le sol tremble et je suis tiré vers le haut.
Je monte, je monte, j’ai sans doute dessiné sans le vouloir une porte
d’ascenseur. Quand la cabine se stabilise enfin, dans un chuintement
8
pneumatique, je m’aperçois que je suis arrivé au sommet d’un
gratteèmeciel ! De là-haut, je vois distinctement la 5 avenue, Madison
avenue, l’East River, l’océan Atlantique, et là-bas, toute petite,
l’Europe. Il vaut mieux ne pas trop se pencher. En bas, un camion de
pompiers passe, sirène hurlante. Le son qui s’en échappe émet des
couleurs et forme des angles aigus. Il y a aussi de drôles de
personnages, des cow-boys baroques en carton ondulé, des taxis
jaunes, des chiens touffus tenus en laisse par des dames à perruque
perchées sur des talons de trois étages. Cela ne fait aucun doute, je
suis arrivé à New-York, un New-York de papier, le New-York de
Saul Steinberg.
À la nuit tombée, des centaines de milliers de petits carrés
s’allument aux façades. L’un de ces carrés, qui brille davantage que
les autres, encadre une silhouette penchée sur une table à dessin. Je
connais cette silhouette. C’est lui, c’est Peter Sis. Je crois bien qu’il a
une petite fille et un petit garçon, maintenant. Peter les prend sur ses
genoux et tend la main vers une minuscule boîte rouge. J’aimerais
bien entendre l’histoire qu’il va leur raconter, mais je suis beaucoup
trop loin et d’ailleurs, entre sa fenêtre et la terrasse où je me tiens, la
rumeur de la circulation fait un vacarme infernal.
Les lumières de la ville s’évanouissent les unes après les
autres dans l’ombre gigantesque des gratte-ciel. Il ne reste bientôt
plus que sa fenêtre d’allumée. Il me semble que Peter me fait un
signe, oui, je suis sûr qu’il s’est tourné vers moi. Il a dessiné à l’encre
blanche un poisson à tête d’homme qui nage dans ma direction, aussi
vaste qu’un dirigeable et plus léger qu’un soupir. C’est beau. Son
ventre laisse deviner le damier des rues qu’il survole. Je grimpe sur
son dos.
Sur mon poisson volant, je fonce vers l’océan, la mer et le ciel
confondus dans un même bleu profond. Ah qu’il est bon de voler
dans ces images ! L’air est si pur que je peux tout voir, tout observer,
même l’invisible, les monstres marins, les vagues et les lignes de la
carte. J’aperçois trois caravelles qui font voile vers l’Amérique et plus
loin, perdu dans la broderie des côtes italiennes, un savant rivé à son
télescope qui s’efforce de percer le secret des étoiles. « C’est Galilée »,
me précise le poisson en tchèque, avant d’obliquer vers le nord-est.
Ainsi, nous remontons le temps ! Peu après, nous franchissons le
terrible mur de fer, survolant les villes froides, leur glacis de paroles
interdites et de rêves engloutis. Au bout de l’horizon s’étend une
longue ligne de crêtes blanches. Ce sont les montagnes du Tibet,
9
presque aussi hautes que la voûte étoilée. Nous mettons le cap sur
Lhassa, la capitale de ce lointain pays.
À notre arrivée, le ciel s’est tendu de rose pour saluer le soleil
du matin. Le poisson-volant me dépose gracieusement à l’entrée du
Potala, le palais du dalaï-lama. J’avance de salle en salle au milieu des
vapeurs d’encens. Les sols sont décorés de somptueux mandalas. Je
reconnais la délicatesse du trait de Peter Sis, le foisonnement des
figures, l’humour qui leur donne vie. La dernière salle est toute noire,
habitée par une minuscule statuette sous une étoile solitaire. Je
m’assois là, un peu perdu dans l’obscurité. J’entends sourdre un
murmure, un léger ruisseau de voix, rejoint par un autre, puis un
autre, puis un autre encore, et tous ces ruisseaux finissent par
produire un bruissement de paroles venues de tous les horizons,
certaines, très lointaines, du grand Nord, d’autres, plus anciennes, du
fin fond des contes les plus anciens de l’humanité, et parmi toutes ces
voix, il y a en a une - je crois bien que c’est celle de son père - qui
murmure :
« La deuxième porte : la mémoire ».
Les murs s’écartent. Ils sont percés de fenêtres dont on ouvre
les volets, la lumière du matin rase les briques et s’attarde sur les pots
de géranium. Je suis dans une cour d’immeuble. Il y a quelque chose
de paisible dans l’air, de reposé. C’est peut-être un dimanche matin,
un dimanche de café au lait et de croissants chauds. Une petite fille
qui courait sans me voir me heurte de plein fouet. Je la remets
d’aplomb, elle me fait un grand sourire, il lui manque une dent, juste
devant, une dent de lait, évidemment. Elle semble bien connaître le
quartier, je la suis dans la rue pendant qu’elle sautille de boutique en
boutique.
C’est Madlenka, la fille de Peter, me disent les commerçants.
Elle a perdu sa première dent.
Je ne demande qu’à les croire. Ils sont bien gentils, tous ces
marchands des quatre saisons et des quatre vents, mais ils ne
semblent pas se rendre compte qu’ils sont en papier. Ils sont dans un
album de Peter Sis, un petit bonheur à feuilleter au creux d’un lit,
d’un canapé, sous un arbre, dans un train, n’importe où avec un
enfant à ses côtés pour lui en raconter l’histoire.
Ah, vous avez bien de la chance si vous n’avez encore jamais
tenu, jamais vu, jamais lu un livre de Peter. Vous allez découvrir tous
ces mondes qui apparaissent entre les pages, toutes ces créatures
drolatiques ou fantomatiques qui hantent les dessins, à la fois si
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précises et si ténues, au bord de disparaître dans la fibre du papier,
tout ce temps qui remonte et qui affleure, ces forêts, ces vagues et ces
nuages. Car ils disent à chaque enfant, et donc à chaque enfant qui est
en nous, viens, prenons un peu le temps de rêver, jouons les
passemuraille, voguons sous les étoiles, allons visiter le vaste monde main
dans la main. Ouvrons les yeux, ouvrons les oreilles, ouvrons notre
cœur. C’est la troisième porte pour entrer dans les mondes de Peter
Sis : « la tendresse ».
Il y a cependant une quatrième porte, qui ne concerne pas
directement les enfants. Plus secrète, plus confidentielle, nous la
devons à l’auteur de ce livre, Christophe Meunier. Il a parcouru en
long et en large l’œuvre de Peter, il est allé le rencontrer à New-York,
il a marché sur ses pas à Prague. Il a interrogé chaque dessin, pesé
chaque mot, inventorié les sources. Les chemins qu’il nous propose
ne sont ni des promenades ni des rêveries, mais de véritables percées
dans le labyrinthe. On y découvre une cartographie, plus abstraite
mais passionnante, de la complexité de cette œuvre tout entière
construite en abîme. Car chaque album de Peter Sis est un
palimpseste où se mêle le grand souffle de l’histoire à la biographie la
plus intime, et son amour des cartes n’a rien de formel : ce qu’il
parvient à faire, dans l’espace d’une poignée de pages, c’est de
concentrer la multitude des lectures offertes par une histoire en
utilisant tous les moyens graphiques à sa disposition, cartouches,
registres de texte, manuscrit ou typographié, inserts, jeux de l’oie,
encadrements, superpositions, tampons, grattages, citations…
Vous êtes perdu ?
Allez ! Suivez le guide…



François Place
11
Remerciements



Cet ouvrage n’aurait pas pu voir le jour sans la participation
d’un certain nombre de personnes que je tiens à remercier
sincèrement.
En premier lieu, ma gratitude la plus profonde va à Peter Sìs
pour son infinie gentillesse et la bienveillance qu’il a bien voulu
accorder au regard de géographe que je posais sur son travail ; mais
également à son épouse, Terry Lajtha qui m’a aidé à ouvrir les
albums de famille.
Ensuite, je dois remercier Cécile Boulaire et Nelly
ChabrolGagne pour leurs conseils éclairés et leurs encouragements.
Merci à Sylvie Dardaillon, amie fidèle, qui a relu de manière
critique les premières épreuves de cet ouvrage.
Je ne peux oublier de remercier Luke Ingram et l’Agence
Wylie qui m’a gracieusement autorisé à reproduire certains travaux
de Peter Sìs.
Enfin, un immense merci à François Place qui a
généreusement accepté de préfacer ce livre.

13
Avertissement



La plupart des ouvrages de Peter Sís auxquels nous ferons
régulièrement référence ne sont que rarement paginés. Nous avons
donc pris pour convention de compter les pages des albums à partir
de la page de couverture.
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Introduction




- […] Notre illustrateur serait peut-être tenté de réconcilier
les mondes opposés, […] il aime les choses encloses,
parfaites... […]
- Peter Sís est, si j’ose dire, un drôle d’oiseau. Il voit le
monde d’en haut... […]
- Oui, mais avec de très bons yeux. […]
Michel Host, Peter Sís ou l’imagier du temps, Grasset, 1996,
p.14

En France, c’est à Michel Host, romancier et chroniqueur
littéraire, que l’on doit la première monographie sur Peter Sís.
L’ouvrage est publié à l’occasion d’une exposition consacrée à
l’auteur dans le cadre du Salon du Livre de jeunesse en
Seine-SaintDenis, qui s’est tenu entre le 27 novembre et le 2 décembre 1996.
Michel Host met en mot les premières impressions, les premières
émotions, qu’il ressent en ouvrant les pages des albums de l’artiste.
Très longtemps rétif aux images, il en croque d’abord quelques unes
au hasard des pages puis se laisse lentement prendre au jeu des
animaux médiateurs, « des empreintes de la nuit, celles du mystère et
de l’aventure, et aussi des traces du temps ». Le « Lecteur-voyageur »
se transforme en un « voyageur-en-images ».
« Voyageur-en-images », voilà bien une expression qui a tout
pour séduire le géographe que je suis et j’aimerais, dans cette
introduction, préciser que les pages qui vont suivre n’ont absolument
pas comme objectif de proposer une approche qui s’opposerait à
l’approche esthétique d’un romancier. Il n’est point question de cela.
Il s’agirait bien davantage d’une continuité, d’une ouverture possible.
Il s’agirait alors de poursuivre un voyage en images. Retourner à
Prague, survoler la Moldau, le pont Charles, Mala Strana, goûter à
l’écume de l’Atlantique, puis du Pacifique, se poser un temps à Los
Angeles, tournoyer au-dessus de New-York et atterrir comme un
oiseau fatigué qui reprendrait son second souffle avant le nouveau
printemps.
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Voyager en images, c’est exactement ce qu’invite à faire Peter
Sis dans son travail, mais c’est également ce qui constitue la vie de
l’auteur américain d’origine tchèque. Rendre compte de
l’enfermement derrière le Rideau de Fer, de l’exil, de la perte de
repères sociogéographiques, de l’appropriation de nouveaux
territoires, voilà le cœur de l’œuvre de Peter Sis. La création d’albums
pour enfants, de récits en images et en textes, fut pour lui l’occasion
d’ériger des ponts entre deux rives, d’unir le « d’où je viens » au « où
je suis », de donner un sens au « où je vais ». Dans son discours
prononcé à Londres le 25 août 2012 au Science Museum, lors de la
remise de son Prix Hans Christian Andersen, Sis rendait hommage à
ses mentors, Jiri Trnka, Quentin Blake et Maurice Sendak, mais
également à son illustre compatriote, Jan Amos Comenius (ou
Komensky) qui, en 1658 rédigea ce qui est considéré par certains
historiens comme le premier album pour enfants de l’histoire. L’Orbis
Sensualium Pictus (Le Monde sensible en images) est une sorte
d’encyclopédie illustrée ou de grand imagier de cent cinquante
chapitres à destination des enfants. Dans l’invitation du début
d’ouvrage, Comenius par la voix du maître qui s’adresse à l’élève,
présente ce qu’il a voulu faire et ce qui attend le jeune lecteur. Il y
sera question d’apprendre à connaître le monde pour apprendre aux
enfants à vivre ensemble en paix. Pour Michel Manson, il ne s’agit
pas véritablement du premier livre illustré, « mais il apparaît comme
le fruit d’une véritable réflexion sur les rapports de l’enfant au livre et
1sur les fonctions de celui-ci dans son éducation ».
« L’un des premiers ponts pour Enfants fut construit par un
2éducateur et philosophe tchèque, Jan Amos Comenius », dit Sis
devant le Centre International de Livres pour la Jeunesse (IBBY). Des
ponts. Les albums pour enfants seraient donc des ponts tendus entre
le monde des adultes et celui des enfants, entre le passé et le futur,
entre l’ici et l’ailleurs. Ces ponts restent à jamais hantés par les
« architectes » précédents, augustes prédécesseurs, mentors de
toujours :
J’ai grandi près du Pont Charles à Prague – un pont avec de
vieilles statues où un grand nombre de gens, à travers le
temps, ont marché... et où je croyais, petit garçon, que je

1 Manson Michel, « Comenius » dans Nières-Chevrel Isabelle et Perrot Jean (dir.),
Dictionnaire du Livre de Jeuinesse, Paris, édition du Cercle de la Librairie, 2013, p.213.
2 “One of the first bridges for children was built by the Czech educator and
philosopher Jan Amos Comenius.”
18
pourrais les rencontrer tous lors d’une nuit de pleine lune...
3Mozart, Galilée, Darwin... Saint Exupéry...
Ces ponts dont parle ici Sís sont des inventions, des intentions
et des constructions humaines. Œuvres architecturales, ils aménagent
l’espace, défient le temps, lient les hommes avec leur milieu. Pour
toutes ces raisons, les « livres-ponts » de Peter Sis intéressent la
géographie. Objets culturels, ils sont porteurs et producteurs de sens.
Ils sont révélateurs des rapports que l’auteur entretient avec l’espace
et qu’il transmet par un récit où texte et images sont interdépendants.
À l’instar de leur auteur, les personnages de Sis subissent tous des
phases de « déterritorialisation » et des phases de
« reterritorialisation », des phases d’enfermement et d’évasion. Les
personnages de Sis sont mobiles. Ils traversent une multitude
d’espaces et se construisent dans ce qu’on pourrait nommer une
transpatialité. Ils s’approprient un temps de nouveaux territoires
qu’ils investissent jusqu’à ce que le monde entier devienne LEUR
territoire. C’est ainsi une lecture spatiale, une géocritique, que je
souhaite accorder à toute l’œuvre de Sis. C’est le regard d’une
géographie culturelle profondément nourrie au lait de
l’herméneutique et de la linguistique que je veux porter sur une
écriture iconotextuelle profondément inscrite dans l’espace réduit
d’un album.
À l’instar de l’exercice auquel s’était livré le géographe
Jean4François Staszak en 2003 en s’interrogeant sur l’espace géographique
dans lequel vivait le peintre Paul Gauguin, ce livre se propose de
montrer que les « ponts » dont parlait Comenius sont, chez Peter Sis,
géographiques. Il ne s’agit ni d’entrer dans une critique d’art, ni dans
une critique purement littéraire, mais bien plutôt de pénétrer dans les
espaces vécus, perçus, imaginés et représentés par Sis. Il s’agit
d’abord d’en mesurer les différentes échelles, celles de l’univers, du
monde, des continents, des pays, des villes, des quartiers, du
personnel, de l’intime et de la double-page. Il s’agit ensuite de suivre
les itinéraires siséens, d’identifier des lieux-repères, de saisir la
configuration sociospatiale dans laquelle se meuvent les personnages
de l’auteur. Il s’agit enfin de montrer que l’œuvre de Sis transfère une
certaine idéologie spatiale, construite au fur et à mesure de

3 Sís Peter, discours prononcé à Londres à la remise de son prix
Hans-ChristianAndersen le 25 août 2012.
4 Staszak Jean-François, Géographies de Gauguin, Paris, Bréal, 2003.
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l’existence-même de l’artiste et véhiculée par le rapport texte-image
5ou par ce que j’appelle les « géographisme(s) » de Peter Sís. Cette
expression renvoie aux différentes formes d’expression graphique à
travers lesquelles l’homme, habitant de la Terre, s’objective.
Jean6Christophe Bailly parle d’ailleurs à leur sujet de « spatialités
objectives ».
Entrer dans les espaces siséens nécessite, me semble-t-il, cinq
clés. La première partie de cet ouvrage a pour objectif de faire entrer
de plain-pied le lecteur dans les géographismes, c’est-à-dire dans les
représentations géographiques et d’aborder le sens qu’elles prennent
dans la narration siséenne. La deuxième partie interroge les
perceptions spatiales et revient ainsi sur la vie de Peter Sís, ses
« déterritorialisations », ses « territorialisations », les « filtres »
affectifs, culturels et historiques qui ont eu, et ont encore, une
influence sur ses représentations spatiales. La troisième partie montre
que chaque album de Sís est un véritable « récit d’espace » le plus
souvent lié à l’expérience personnelle de l’auteur. Le principe de ces
récits spatiaux personnels a cependant été transposé aux récits
biographiques de personnages historiques chers à Sis. La quatrième
partie de ce livre est ainsi consacrée à l’étude de ces biotopies. Dans la
cinquième et ultime partie, le travail de Sís est analysé non pas
seulement comme un objet culturel mais comme un véritable produit
culturel géographique visant à enrichir le « capital spatial » du jeune
lecteur, depuis son plus jeune âge jusqu’à un âge plus avancé.


5 L’expression est utilisée dans les années 70 par Gilles Deleuze et Félix Guattari :
« Une danse sur la Terre, un dessin sur une paroi, une marque sur le corps sont un
système graphique, un géographisme, une géographie » dans Deleuze Gilles et
Guattarri Félix, L’Anti-Œdipe, Paris, éditions de Minuit, 1972, p. 222.
6 Bailly Jean-Christophe, Le Champ mimétique, Paris, Seuil, 2005, p. 242.
20
Partie I - Images
d’espaces
Les Terres Intérieures ne livrent leurs secrets qu’à la
condition de respecter leur approche. C’est à l’abri de cet
écran circulaire qu’elles recomposent leurs paysages,
produisent de nouveaux fruits, nourrissent de nouveaux
êtres.
François Place, « L’île d’Orbae », p.97.
Ce qui peut frapper d’emblée en feuilletant les albums de
Peter Sís et ce qui a su piquer au vif ma curiosité de géographe, c’est
sans conteste le recours quasi systématique à la carte, aux vues
zénithales ou obliques portées sur les paysages. Le regard que Sís
porte sur le monde est un regard de cartographe, celui d’un rêveur
aux yeux grand ouverts, qui dessine le monde, l’arrange, l’organise à
sa convenance.
Sís aime jouer avec les différentes échelles, proposer des
représentations différentes des espaces parcourus et habités par ses
personnages. À chaque représentation semble correspondre une
fonction dans le récit. Planter le décor, organiser les espaces, mesurer
un parcours sont tour à tour ou simultanément convoqués dans les
cartes ou les vues obliques, offrant ainsi aux lecteurs une
configuration générale des espaces où se déroule l’action. À
l’intérieur de ces espaces, l’identification de lieux est importante pour
Sís. Ils sont chargés de sens, d’histoire et de valeurs. Ils permettent
aux personnages diégétiques de se repérer dans le parcours que
l’auteur leur fait suivre, de structurer un espace généré par le récit.
Au début des années soixante, les travaux du psychologue
7russe Fedor Shemyakin portant sur les cartes mentales ont établi que
les jeunes enfants parvenaient à se structurer dans l’espace au moyen
de trois éléments : des repères, un itinéraire et la configuration
générale de l’espace parcouru. Il semblerait alors que les
cartographismes présents dans l’œuvre de Peter Sís répondent à ces
trois conditions et qu’ils soient ainsi des vecteurs de structuration
spatiale. C’est du moins l’analyse que je propose de faire de l’album
Madlenka. Cet album apparaît comme un raccourci de tous les
cartographismes que l’on peut rencontrer dans les divers albums de
Peter Sís. Mais à y regarder de plus près, par les multiples
représentations spatiales présentes dans Madlenka, l’auteur invite le
lecteur à pratiquer l’espace d’une manière qui lui est propre, à

7 Shemyakyn Feodor N., « Orientation in Space » dans G.S.K. Anan’yev, A.R. Luria et
al. (dir.), Psychological Science in the USSR (vol.1, p.186-255), Moscou, Scientific
Council of the Institute of Psychology, Academy of Pedagogical Sciences, 1959.
23
proposer différentes façons de gérer les distances telles qu’elles sont
posées entre le personnage principal et la microsociété qui l’entoure,
les lieux qui constituent les repères de son espace vécu. De
cartographiste, Sís devient géographiste.
Dans les territoires dessinés par Sís, plusieurs pratiques
spatiales se dégagent. De Prague à New-York, la ville inspire
l’illustrateur et l’auteur. Par son cosmopolitisme, sa diversité, sa
densité, elle suggère une pratique spatiale basée sur ce que
j’appellerais, avec Michel Lussault, l’hyperspatialité et la coprésence.
Tous les personnages choisis par Sís sont pérégrins. Ils voyagent,
traversent des espaces différents, émigrent et immigrent. Leur
manière d’habiter les espaces est celle d’un « habiter léger ».
24




Chapitre 1
Cartographismes
En 2003 (du 5 avril au 14 septembre), l’Art Institute de
Chicago organisait une exposition sur le thème Exploring the world :
Picture Books by Peter Sís. Il s’agissait alors, dans cette
minirétrospective, de montrer l’importance de la représentation des
espaces dans le travail de l’artiste. Lorsqu’en 2010, Léonard S. Marcus
demande à Sis d’où lui vient ce besoin de dessiner des cartes et des
labyrinthes, l’auteur répond qu’il aime cette manière d’inscrire un
livre dans le livre :
J’aime quand quelqu’un regarde un de mes livres et
découvre quelque chose qu’il ou qu’elle n’avait pas vu
avant, ou même quelque chose à laquelle je n’avais pas
8pensé. C’est comme un livre dans un livre .
À mon tour, je lui ai demandé ce qui avait pu influencer ce
goût prononcé pour la cartographie. Il m’a alors affirmé avoir été
confronté très jeune au monde des cartes et avoir pris beaucoup de
plaisir à découvrir les univers graphiques de ce mode de
représentation d’espaces réels, imaginés ou spirituels. Ce sont ses
tantes qui lui ont fait découvrir très jeune, et de manière très secrète,
la Carte du Voyage de la Vie que l’on trouve dans le Pilgrim’s Progress
from This World to That Which Is to Come de John Bunyan (1678),
monument de la littérature chrétienne anglaise, traduit dans plus de
deux cents langues dont le tchèque. Cette Carte retrace le voyage de
9Christian , un homme ordinaire, qui quitte sa ville, baptisée « Cité de
la Destruction », en laissant derrière lui femme et enfants, pour
rejoindre la « Cité Céleste ». Christian espère ainsi se débarrasser

8
Marcus Leonard S., « Peter Sís » In Show Me a Story ! Why Picture Books Matter :
Conversations with 21 of the World’s Most Celebrated Illustrators, New York,
Candlewick, 2012, p. 226.
9 L’ouvrage de John Bunyan joue sur le mot christian qui veut dire à la fois Christian
mais également chrétien. Le Pilgrim’s Progress est un ouvrage prosélyte.
25
d’un lourd fardeau qui manque de le précipiter dans le Tophet
(l’Enfer). Son chemin est bien évidemment semé d’embûches et les
rencontres qu’il fait ne lui apportent pas toujours l’aide escomptée.
C’est à partir des Montagnes Délectables qu’il commencera à
apercevoir le bout de sa route tout en traversant la ville de la Vanité
Juste. Après un long parcours spirituel, Christian finit par atteindre la
sérénité dans la Cité Céleste, perchée au sommet du Mont Zion.
Peter Sís évoque un autre ouvrage, écrit en 1775, qui propose
également une carte des routes vers le Bonheur et la Misère : Walking
10Amusements For Cheerful Christians de George Wright . La carte de cet
ouvrage semble avoir beaucoup inspiré la carte de l’Europe coupée
par le rideau de fer figurant sur une double-planche du Mur (SIS,
2007, p.44-45). Cette même carte rappelle également le très riche
travail du dessinateur Saul Steinberg dans le New Yorker à la fin des
11années 1960 et notamment View of the World From 9th Avenue . C’est
par son père que le jeune Peter a pris connaissance du travail de Saul
Steinberg : il ramenait secrètement le magazine de ses nombreux
voyages en Europe jusqu’à Prague.
Quand j’avais 10 ou 12 ans, mon père a apporté à la maison
des livres de Saul Steinberg. J’ai grandi avec eux. J’admirais
le fait que Steinberg semblait s’amuser tellement en tant
qu’artiste. C’était le sentiment que j’avais en regardant ses
dessins. Et ce fut à travers l’œuvre de Steinberg que je sentis
aussi que j’avais quelques liens avec New-York, cependant
12je ne m’imaginais pas y vivre.
Pour finir, Peter Sís grandit également avec la série de livres
pour enfants, Swallows and Amazons, d’Arthur Ransome. Les douze
volumes racontent les aventures des enfants Walker et Blackett
naviguant à bord de deux navires respectivement nommés le Swallow
et l’Amazon. Les récits évoquent les jeux d’exploration et de
découvertes auxquels se livrent les deux groupes d’enfants pendant
leurs vacances estivales dans la région des Lacs, au nord de
l’Angleterre. Une carte constituait la jaquette du premier volume
paru en 1930. Ces lectures de jeunesse ont manifestement participé à

10 Wright Georges, “The Journey of Life or an Accurate Map of the Roads, Counties,
Towns in the Ways to Happiness and Misery” in Walking Amusements for Chearful
Christians, J. Buckland & W. Otridge, 1775.
11 Couverture du New Yorker du 29 mars 1976.
12 Marcus Leonard S., op. cit., 2012, p. 223.
26
la construction du « capital culturel » de l’auteur, au sens où l’entend
13Bourdieu .
Établissant une interdépendance avec le texte qui la borde ou
qu’elle contient, la carte est, chez Peter Sís, artialisée. Elle constitue un
instrument et un indicateur de spatialité. Représentation graphique
14hautement « sémiotisée », elle prend des formes hybrides proposant
à la fois une organisation générale d’espaces très souvent vastes, ce
que j’appellerais chorographismes ; mais aussi l’expression en un lieu
15d’une « condensation sociale et territoriale » particulière, ce que
j’appellerais topo-graphismes. Ce sont ces deux sortes de graphismes
que je voudrais maintenant développer.
I. Chorographismes : la représentation des espaces
J’ai toujours aimé les cartes… les vraies cartes, les cartes
maquillées, après tout qui sait ce qui est réel… Je crois
16qu’elles m’aident à expliquer d’où je viens…
Le plan et la carte permettent à Peter Sís de rendre compte du
monde. En réunissant toutes les représentations cartographiques que
contient son œuvre, j’ai pu distinguer trois emplois : d’une part,
situer l’action du récit ; d’autre part, organiser les espaces ou encore
mesurer le parcours du personnage.
1) Planter le décor, situer l’action
En guise d’exemple introductif, je prendrai la carte de l'Italie,
aux pages 6-7 de Galileo, Galilei, le Messager des étoiles. Elle reprend le
texte situé en page 6 : « L'Italie était alors une mosaïque de petits
États régis chacun par ses propres lois mais unis par leur religion

13 Bourdieu Pierre, « Les trois états du capital culturel » dans Actes de la recherche en
sciences sociales, vol. 30, n°30, 1979, p.3-6.
14 C’est Claude Raffestin qui parle de « sémiotisation de l’espace » dans un article
intitulé « Ecogénèse territoriale et territorialité » dans Auriac François et Brunet
Roger, Espaces, jeux et enjeux, Paris : Fayard, 1986, p. 175-185.
15 Debarbieux Bernard, « Le lieu, le territoire et trois figures de rhétorique », L'espace
géographique, 1995, n° 2, p. 97-112.
16 Entretien du 25 juillet 2010.
27
commune : le catholicisme ». Cette carte palimpseste représente les
différents États discriminés par une couleur qui leur est propre. La
légende, d'ailleurs, composée de disques colorés disposés tout autour
de la carte, ne semble pas hiérarchisée. Cette forme iconotextuelle, où
images et textes se trouvent mêlés, ne manque pas de rappeler les
cartes des atlas politiques. La carte devient un élément de
visualisation générale de l'espace où se déroule l'action, tout en
impliquant une intention de domination de cet espace. En effet, la
discrimination chromatique met en évidence que l'espace a été borné,
approprié. Cette appropriation est renforcée, dans la carte de Peter
Sís, par l'ajout de petits personnages en arme sur chacun des États.
De la même manière, le plan de Gênes, situé à la page 9 de
Christophe Colomb, participe de ce même projet d’installation du décor
de l'action, repris ici par les rideaux qui s'ouvrent sur la scène dans
laquelle l'espace (GENOA) et le temps (1450) sont clairement
identifiés. Comme pour la carte de l'Italie que nous venons de voir,
une référence est ici faite très clairement aux « portraits » de ville
réalisés par Matteo Cadorin vers 1600 ou ceux de Wenzel Hollar un
siècle plus tard. C'est d'ailleurs cette référence qui inscrit l'action dans
l'Histoire. Dans ce même Christophe Colomb, la carte du monde
avant 1492 (SIS, 1991, p.18-19) pourrait également donner l’illusion de
simplement inscrire le récit dans une temporalité. En effet, d'une
17facture qui reprend les aspects de l’Atlas catalan de 1375 attribué à
Abraham Cresques, cette carte permet à la fois d’évoquer la vie de
Colomb avant son grand départ vers l'Occident, comme le suggèrent
d'ailleurs les contours de la carte, mais surtout d’exprimer l’univers
des mentalités européocentrées de l’époque toujours influencées par
une vision biblique du monde, prenant peu à peu conscience que
d’autres peuples et de nouveaux territoires existent.
L’Atlas catalan est sans doute la plus ancienne carte occidentale
ereprésentant le monde connu par les Européens au XIV siècle. Elle
s’est nourrie, pour sa partie orientale, des manuscrits relatant les
voyages de Marco Polo un siècle plus tôt. L’Atlas constitue ainsi,
18selon les termes de Jean-Yves Sarazin , « une synthèse de
connaissances réelles ou légendaires, héritées de voyageurs ou prises

17 Cresques Abraham, Atlas Catalan, 1375, BNF, Manuscrits, espagnol 30.
18 Sarazin Jean-Yves, Nouveaux mondes, Paris : BNF, 2012, p.15.
28
dans la Bible ». C’est exactement l’aspect que Peter Sís souhaite
donner à sa carte en y incluant des personnages, des animaux
légendaires, des cités étranges. Dans les alvéoles du nuage qui
entoure l’imago mundi, les vents soufflent et écartent les nuages de
l'ignorance, créant une mince ouverture vers l’Ouest.
L’emploi de la carte pour simplement situer l'action est
cependant très minoritaire dans l'œuvre de Peter Sís. Le travail de
l’artiste américain réside davantage dans une sémiotisation plus forte
de cet outil géographique.

2) Organiser l’espace
C'est aussi dans un souci d'organiser l'espace pour le rendre
compréhensible et lisible que Peter Sís utilise la carte. Celle qui se
situe en page de garde de Christophe Colomb en est un bon exemple.
Elle montre l'œkoumène occidental, ensemble des terres connues et
habitées, avant 1492. C'est une représentation qui semble prendre son
inspiration dans les cartes de l'organisation du monde que l'on peut
trouver chez Isidore de Séville par exemple, et que l'on nomme T
dans O. Le monde est tripartite, circulaire, entouré par les océans et
centré sur la mer Méditerranée. Peter Sís y accentue le sentiment de
retranchement derrière des murailles érigées par la peur de l'inconnu,
de l’extraordinaire comme le suggèrent les quatre personnages (un
cyclope, un monopode et deux animaux anthropomorphes) qui
semblent assiéger la forteresse-Occident.

Dans L’Arbre de vie, l’auteur présente sur une double-page le
trajet emprunté par le Beagle, dans son expédition autour du monde.
Pendant cinq années, de 1831 à 1836, Charles Darwin fut le
naturaliste qui accompagna l’expédition du capitaine Fritz-Roy dans
sa mission cartographique au sud du continent américain. Peter Sís
veut nous montrer combien cette découverte du monde lointain est
un moment important dans la vie du naturaliste. Le planisphère est
encadré par les dessins attribués à Darwin et représentant les
différentes espèces rencontrées. Les quatre angles nous plongent dans
des instants de vie à bord (la vie avec l’équipage, les aléas de la
29
course en haute mer, les instants de recherche en cabine, le repos au
milieu des fossiles collectés). Le bord de la carte comporte une
broderie de textes qui donnent sens à l’ensemble de la double-page et
au voyage de Darwin. À la phrase reproduite complètement à
gauche : « Les livres dont je dispose ne me renseignent guère, et ce
que j’y trouve, je ne peux pas l’appliquer à ce que je vois... Je suis
obligé de tirer mes propres conclusions, qui sont totalement
ridicules », semble répondre, en conclusion du voyage : « La carte du
monde n’est pas blanche ; elle se remplit des figures les plus variées
et les plus animées ».
L'avant-dernière planche du Mur (SIS, 2007, p.44-45) donne
également une représentation du monde pendant la Guerre Froide à
la fois matérielle et immatérielle : de part et d'autre d'un mur
couronné de barbelés, s'étendent deux mondes aux substrats naturels
identiques mais où la charge idéelle est différente. Du côté du monde
obscur, ce n'est que « stupidité, suspicion, injustice, terreur et
mensonges ». De l'autre, où l'on distingue New-York et la statue de
la Liberté, un monde clair fait régner « connaissance, intégrité, justice,
bonheur et vérité ». Cette représentation très subjective du monde est
à penser comme une réaction à la représentation du monde qui fut
donnée à l’auteur durant toute son enfance par la propagande
communiste. Elle affiche clairement ce que le jeune dissident espère
trouver à l’Ouest, de l’autre côté du Mur.

Dans Le Messager des étoiles, la carte de l’Europe en 1608, que
l’on trouve aux pages 14 et 15, est très proche des cartes
humoristiques et caricaturales de Reinhold Schlingmann datant de
1870 par exemple. Chaque pays y est représenté par un personnage
emblématique dans une position qui évoque la situation du pays
dans cette Europe sous tensions. Chez Peter Sís, l’Europe est une
mosaïque de régions aux animaux ou aux personnages évocateurs. La
Russie prend les traits d’une meute de loups affamés qui se jette vers
l’est de l’Europe. L’Empire ottoman prend les traits d’un aigle
enturbanné survolant des bataillons qui s’avancent sur le sud-est.
L’Italie est dominée par un pape aux multiples tiares, l’Espagne veille
sur un coffre rempli d’or, lui venant du commerce avec l’Amérique ;
l’Angleterre est un dragon soumis à la lance de saint Georges et la
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