Mémoires sonores

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Franois Baschet nous raconte ses mémoires. Inventeur, avec son frère Bernard, en 1952, des fameuses Sculptures Sonores. 50 ans de recherches plastiques et musicales ! Sculptures Sonores : nom curieux et pluriel. Instruments de musique entièrement acoustiques sculptés dans des matériaux originaux (mtal, cristal, verre, carton rigide). Le travail des frères Baschet, qui ont exposé dans les plus grands muses du monde entier, constitue aujourd'hui la base incontournable d'une véritable pédagogie de l'éveil musical...
Publié le : dimanche 1 juillet 2007
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EAN13 : 9782296174139
Nombre de pages : 314
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MÉMOIRES

SONORES

MÉMOIRES

SONORES
MARTIN

est le neuvième volume de la collection l'Ecarlate
dirigée par Jérôme

Dijà parus

dans

la même collection;

Akos KERTÉSZ: MAKRA Maria PIERRAKOS : LA FEMME DU PEINTRE Jean-Louis DERENNE: COMMENT VEUX-TU QUE JE T'EMBRASSE...

Pierre JOURDE : LA VOIX DE VALÈRE NOV ARINA Akos KERTÉSZ: LE PRIX DE L 'HONN1i7ETÉ Claire MERCIER: FlGURES DU WUP Pierre MIKAÏLOFF : SOME CLIŒÉS, UNE ENQU1i7E SUR LA DISPARITION DU ROCK'N'ROLL Enver PUSKA : PIERRES TOMBALES

Les éditions l'Ecarlate Georges Brigitte

ont également

publié:

BATAIILE : DICTIONNAIRE CRITIQUE FONTAINE: LA UMONADE BLEUE

Alain MARC : ÉCRIRE LE CRI / SADE, BATAILLE, MAlAKOVSKI... Bernard NOËL: L'ESPACE DU DÉSIR DU GRENIER

Jean ZAY : ŒRONIQUES

Mise en page:

Julien DENIEUIL

Remerciements

thermonucléaires

à RAPHAËLE LOMBARD

Pour

tout renseignement, L'Ecarlate

écrire à :

Librairie

Les Temps Modernes

57, rue N.D. de Recouvrance 45 000 Orléans

~ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-03383-2

François BASCHET

MÉMOIRES

SONORES

L'Ecarlate/L'Harmattan

Remerciements
Aux USA, Ludwig Glaeser (M.O.MA.), Dick Waddell, Jacques Kaplan, Louise Deutchman. En Allemagne: Gunter Ebert, le Dr. L.eppien. En France: Terese Braunstein, l'architecte Alain Villeminot, Sylvie de la Salle, Michèle Barbier, Anne Gallois, Philippe Meunier, Jérôme Martin. Au Musée desArts Décoratifs: François Mathry, Yvonne Brunhammer. Venant du Mexique: Alberto Vidal, Tonio Gout de Montellano,

A. S oto-Soria,M. Goeritz.

A

cause de ma puberté tardive,j'ai du attendre 71 ans pour trouver la femme de ma vie : Andrée Bonet.

Elle est mon jardin secret. Le bonheur ne se décrit pas. Ce livre lui est dédié.

Paris, le 28/05/07.

PRÉFACE

par Yehudi MENUHIN

Puisque la musique est faite de vibrations audibles, je voudrais me référer un instant à nos oreilles. Ce sont vraiment des instruments exigeants et combien infatigables. Elles ne se reposent jamais. Je trouve symbolique que nous ayons des paupières sur les yeux, mais pas sur les oreilles. Il n'y a pas moyen de les fermer et de se déconnecter des bruits tout autour de nous. Nos oreilles parviennent à nous arracher à notre plus profond sommeil et seulement les morts, dont je pense qu'ils sont certainement les plus solitaires des êtres, peuvent concevoir un monde complètement silencieux. Nos oreilles peuvent détecter des sons entre trente vibrations par seconde au minimum jusqu'à quinze mille. Mais ces fréquences sont seulement une partie d'un continuum de vibrations beaucoup plus considérable qui existe dans l'univers. Certaines d'entre elles peuvent être perçues comme des coups isolés - par exemple, les battements du cœur dont le rythme est en moyenne de soixante-douze à la minute. D'autres, au contraire, sont seulement visibles comme les vagues de l'océan, les cycles des jours et des nuits, les phases de la lune, l'alternance des saIsons. D'autres vibrations sont au-delà de notre perception consciente, quoique le cycle de onze ans des taches solaires nous affecte toutefois, causant des tremblements de terre, brisant les icebergs et même influençant, la qualité des bons vins français.

Il Y a dans l'univers des rythmes plus rapides qui se propagent dans la matière et à travers nous-mêmes comme s'il n'y avait aucun obstacle. D'autres se propagent si infiniment plus lentement qu'il leur faut des années pour nous dépasser. Le son se trouve au cœur du cycle des vibrations. Je crois sincèrement que la musique nous aide à rester en contact avec l'ensemble des vibrations du monde et, de cette manière, nous recentre dans notre être propre. Lorsque les sons graves sont émis par les grandes orgues d'une église, on perçoit les vibrations dans tout notre corps. Quant aux sons du violon, qui sonnent sept octaves plus haut, ils nous pénètrent aussi sûrement. Beaucoup d'animaux ont des oreilles orientables pour percevoir les sons, de la même manière le radiotélescope géant de Jodrell Bank peut se diriger vers les faibles vibrations provenant de l'espace lointain. Ceci m'amène à une autre théorie qui m'est personnelle: la conscience de l'espace-temps est seulement une affaire de degré. Ce n'est pas une perception qui vient soudain à l'homme au moment de sa naissance. On pourrait plutôt la comparer à différents degrés de température ou à la différence entre un solide, un liquide ou un gaz. Je crois aussi que la conscience est apparentée aux degrés de sensitivité qui peut être perçue dans une rose ou même dans une pierre. Bien avant l'arrivée de la vie sur terre, les éléments qui constituent notre monde, étaient sensibles à toutes sortes de vibrations: depuis les réactions chimiques jusqu'aux forces électromagnétiques, l'attraction de la gravité, les cycles du jour

et de la nuit. Quelque

part

dans nous-mêmes, je pense qu'il

reste une sensitivité organique correspondant à ces mêmes vibrations. Depuis le moment où notre conscience animale la plus primitive est apparue, elle était aussi affectée par ces forces. La perception, en grande partie inconsciente, que "je suis", est plus qu'un instinct animal, et plus que l'intelligence humaine. À travers elle, je sens que nous sommes

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irrévocablement plante.

liés à l'univers, tout autant qu'un roc ou qu'une

Je ne peux pas imaginer d'autre manière pour expliquer les expériences si largement documentées comme la télépathie ou la prémonition. L'incroyable sensibilité de l'oreille humaine contribue à l'interaction complexe entre l'audition et nos émotions. Nous séparons l'intelligible de la confusion, ce qu'on désire de ce qu'on refuse, ne perdant pas le fil d'une conversation dans une soirée avec beaucoup de monde ou dans un train bruyant. Notre mémoire nous permet de faire correspondre le son avec le sens. La mémoire est basée sur la répétition et la reconnaissance pour créer le langage. Mais il y a une différence critique entre la musique et la parole. Par là je ne me réfère pas à la différence évidente que la première possède une "mélodie" et la seconde un "sens". Après de nombreux concerts, on m'a souvent demandé ce que la musique que j'avais jouée "veut dire". La différence principale se trouve dans le fait que les mots se réfèrent d'abord et surtout au monde réel en dehors de nous aux choses et aux actions pour lesquelles elles s'adaptent comme symboles utiles et acceptables. Par ailleurs, la musique a une relation spéciale avec notre être intérieur. Nos sentiments deviennent des entités en eux-mêmes, en dehors d'un sens littéral et la musique leur donne forme et les modifie. La musique, comme le langage a mis au point ses structures propres, ses grammaires et ses vocabulaires. Elle a dû s'adapter à la manière dont les humains pensent et agissent. Dans la constellation des possibilités, il y a les inventions remarquables des Frères Baschet, dont la grande collection de sculptures sonores a créé un large vocabulaire de sons nouveaux et de timbres spéciaux. Le musicien, dans chacun de nous, jouera un rôle en décidant si ces nouveaux sons feront partie des traditions musicales et sculpturales du futur.

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CHAPITRE I

légèrement au-dessus de la moyenne nationale. Je ne me
souviens pas avoir vu mes parents se disputer. C'est le plus beau cadeau qu'ils ont pu nous faire. Nous habitions au 10, rue de l'Abbaye, au dernier étage, dans l'ombre portée du clocher de Saint-Germain-des-Prés, le plus vieux clocher de Paris. Il date de l'an 1000. Ce détail n'apporte rien au récit, sauf à prouver que l'auteur a, sinon une certaine culture, du moins une bonne mémoire pour les choses inutiles. Dans la rue passait un chevrier avec son flageolet et cinq ou six chèvres. Elles ne redoutaient pas le trafic du boulevard Saint-Germain où circulait un tramway dont j'aurais aimé être le conducteur. Moins pour la puissance du moteur que pour la sonnette à pédale, grande comme deux saladiers retournés. Assis sur le trottoir, le chevrier trayait son troupeau et vendait ses fromages. Maman nous confiait une pièce noire en bronze de cinq sous. Le berger rendait trois sous avec l'accent de la Lozère. Sur le Boulevard Saint-Germain roulaient des charrettes tirées par des percherons géants auxquels je n'osais pas parler. J'ai appris plus tard qu'il faut toujours, toujours, parler aux chevaux. Mais quand je l'ai su, il n'y avait plus de chevaux dans les rues. J'ai compris alors que j'étais né trop tard. En 1920.

J'ai eu beaucoup de chance. Nous étions cinq enfants. Deux filles et trois garçons. Les filles étaient intelligentes et bien roulées. Quant aux trois garçons, il me semble qu'ils se situaient .

A côté de chez nous vivaient des artistes américains, très connus, habillés en Romains avec toges et sandales, la famille Duncan. Je me demandais pourquoi on ne m'habillait pas moi aussi en Romain. C'est la cravate qui me paraissait, et me paraît encore, tout à fait superflue.
Ma petite sœur disait: « D'ailleurs les femmes n'en portent pas. Preuve qu'elles sont moins bêtes. » Elle avait raison. La gracieuse Isadora Duncan que nous avions connue sautillante Place Furstemberg, mourut à cause de l'écharpe qu'elle portait au cou. Cette écharpe s'enroula autour de la roue de son auto et l'étrangla. Oui! Pourquoi la cravate? Je ne l'ai vue servir qu'une seule fois dans ma vie. C'était en 1952, dans un bar à Panama. Un consommateur, parfaitement ivre, avait dénoué la sienne en la laissant autour du cou. Avec la main droite, il saisissait à la fois son verre et une extrémité de sa cravate. Puis, avec la main gauche, il tirait sur l'autre bout, son cou servant de poulie. Quel que fût son hoquet, le verre était mécaniquement obligé d'arriver à sa bouche. Chaque pavé, chaque pierre de notre quartier SaintGermain - Saint-Sulpice a macéré dans un jus religieux depuis la conversion des Gaules au christianisme. L'Abbaye couvrait un grand bout de la Rive Gauche. Les jardins sont d'anciens cimetières. Les pierres des maisons proviennent souvent d'anciens oratoires. L'endroit où nous sommes nés était le réfectoire des moines. La Révolution voulut laïciser le secteur. On le confia aux militaires. On transforma le réfectoire en fabrique de salpêtre et de poudre à canon. Vers 1800, un artificier distrait jeta son mégot là où il n'aurait pas dû s'en débarrasser. Boum!l! Firent la fabrique, le réfectoire, la poudre et l'artificier avec. Plus de réfectoire... 14

Sur les ruines on construisit alors notre maison. La religion qui imbibait la rue revint comme l'humidité par les caves médiévales à double étage où la famille Baschet se cachait en 1917 quand les Allemands bombardaient Paris avec leur super-canon, la grosse Bertha. Notre cour, au 10 de notre rue, abrita l'imprimerie BouasseLebel. Cette imprimerie connut une gloire mondiale en imprimant, pendant un siècle, les images pieuses et les portraits de la Sainte Vierge qu'on trouvait dans toutes les bonnes sacristies des cinq continents. Puis la galerie marchande du Musée du Louvre s'y installa. Au lieu de la Sainte Vierge, on y débita des Venus de Milo pliantes en plastique, modèle export, pour touristes japonais. La déesse de l'Amour remplaçait l'Immaculée Conception. Certains y virent un progrès. Ce progrès est dû à Claude Soalhat, directeur, à l'époque, de cette Galerie du Louvre. De toute façon, il s'agissait toujours de religion. Le souvenir est à l'existence ce que le noyau est à l'abricot. C'est tout ce qui reste sur la table après le festin de la vie. Aussi, devant l'assiettée vidée de ma vie passée, je fais les comptes des années envolées. On y trouve des gros noyaux. Il yen a aussi de petits... Les gros noyaux d'abord: La guerre de 14 et les études. Étant né en 1920, le traité de paix de Versailles venait d'être signé. Je me souviens qu'on parlait tout le temps de la guerre de 1914. Les parents, les oncles, les cousins, les voisins, l'épicier et l'épicière. Je pensais que toute la nation avait vécu dans les tranchées depuis toujours. Les gens, les chevaux, les pigeons voyageurs, tout le monde était en uniforme bleu horizon. Il y avait un voisin, choqué par les bombes, qui poussait des hurlements. Ma petite sœur et moi, nous nous échappions en courant. 15

Notre mère, pour la prière du soir, nous faisait réciter: « Mon Dieu, ayez pitié des soldats morts à la guerre et prenezles dans votre Saint Paradis. » Paradis? Parapluie? Aimant déjà les synthèses, j'avais fait l'amalgame et je voyais un million et demi de petits soldats groupés sous un immense parapluie bleu-blanc-rouge porté par un Bon Dieu d'un kilomètre de haut, c'est-à-dire grand comme Papa. Donc, sous ce saint parapluie, il y avait aussi de la place pour les chevaux des artilleurs, pour les chiens qui avertissaient les poilus que des Prussiens rampaient sous leurs barbelés. Des courageux pigeons voyageurs voletaient sur l'ensemble. Chacun, le sourire aux lèvres, portait une médaille et des bandes molletières. Attention, objectait la petite sœur de cinq ans, ça donne des varices. Tous, nous connaissions les problèmes des poilus dans les tranchées. Plus tard, j'ai lu des livres de théologie. Ma configuration du paradis-parapluie ne me paraît pas plus bête que les représentations de Saints Pères de l'Eglise comme saint Augustin, Diomède de Tyr ou saint Cyrien l'Aérophage. Lorsque je me prenais les doigts dans la porte et que je hurlais ma souffrance, les commères me grondaient: « Gamin, si tu pleures tu ne feras jamais un bon soldat pour chasser tous ces Prussiens! » C'était le bon temps où les machos comme moi avaient droit à la tendresse populaire qui comptait sur ses étalons car, comme disait Péguy:
(( Demain sur leurs tombeaux, les blés seront plus beaux. ))

La cuisinière chantait: « Monsieur l'officier, ne coupez pas mes petites menottes », complainte des gamins auxquels les Prussiens étaient censés couper les mains. D'ailleurs, à l'époque, tout le monde chantait 16

en travaillant. Les peintres étaient les plus bruyants avec leurs voix qui résonnaient dans les pièces vides. On les entendait par les fenêtres ouvertes. C'était parfois très beau.

Le deuxième noyau est logé au cœur de mon enfance. Il a pratiquement effacé toutes les autres impressions. Il s'agit de l'école. J'avais le sens de l'application et celui du travail bien achevé qui servent de carburant aux enfants timides. Ceux-ci, en effet, perçoivent prématurément que, pour eux, la perfection ne sera pas un but, mais la routine d'une simple méthode de travail. L'âne, né avec le bât sur le dos, n'imagine pas qu'il puisse vivre sans fardeau. L'orthographe, les participes passés furent, cependant, une souffrance. Je pensais, sans le dire trop fort, par timidité, que Robespierre ou Danton, en même temps qu'ils supprimaient les Rois, auraient dû supprimer les doubles lettres. « Courier» au lieu de « courrier », « échele » au lieu de « échelle ». À la maîtresse, je ne parlais pas de ma volonté de supprimer les lettres doubles. J'en parlais à mes petits camarades. À côté de moi, assis au même pupitre, un petit copain, maigre et sournois, sous la blouse de finette couleur d'anthracite: - Alors, Baschet, tu supprimes les doubles lettres? - Voui. - Et qu'est-ce que tu en fais? - Sais pas. - C'est rien que des consonnes. - Voui. - Mais des consonnes, sans voyelles, ça sert à rien. - Voui.

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- Donc avec toutes ces consonnes qui servent plus à rien, faudra inventer des voyelles? Elles serviront à rien, ces voyelles non plus. - Voui. - Donc, tu les mettras où, ces consonnes et ces voyelles qui servent à rien? - Sais pas... - T'es con, Baschet. J'avais appris plus tard que Napoléon, à Sainte-Hélène, regrettait de ne pas avoir pu simplifier l'orthographe française. Lui, pas plus que moi, n'avait réussi. Commencer sa vie à huit ans avec les mêmes défaites que l'Empereur après l'Épopée, était, dans mon esprit, le portail de gloire qui ouvre, dans un fracas d'Apocalypse, les destins qui bouleversent les ordonnances de Dieu. Les acrobates de la pensée française, qui constituent l'élite de notre pays, considèrent que les absurdités de notre orthographe font partie des joyaux nationaux, comme les vitraux de la Sainte-Chapelle. Ils font bien attention de ne pas évoquer cette lettre de Voiture (ou de Balzac) qui disait ceci: « Si je rencontre un gentilhomme, je vois tout de suite, à son maintien, si je traite avec un homme de bonne naissance. Mais si je reçois une lettre? Quelle est la qualité de celui qui me la mande? C'est en rendant l'orthographe plus subtile que je saurais à qui j'ai à faire. » Pour démocratiser la culture, tous les pays ont simplifié leur orthographe, sauf la France et la Grande-Bretagne. Quel dommage que la constipation des universités et de l'Académie pouponne avec orgueil cette incitation à la lutte des classes!

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L'exemple des Espagnols est édifiant. Whisky s'écrit « guisqui », avec un G aspiré, inspiré par le WH anglais. L'Espagnol en souffre-t-il ? Il en souffre d'autant moins que sa langue remplace le français dans les universités du reste du monde. Les étudiants trouvent le français beaucoup trop compliqué à l'époque du clavier électronique.

Égrenons maintenant les petits noyaux de l'existence. Les samedis soirs, toute la famille se réunissait autour d'un haut-parleur de style art-déco, en forme d'ogive comme les T.S.F. de l'époque, placé sur la table du salon. Le théâtrophone reliait des abonnés au téléphone à un micro installé directement sur les scènes des théâtres parisiens. On pouvait, sans sortir de chez soi, entendre les voix célèbres: Albert Lambert, Sacha Guitry. L'inconvénient était que la ligne restait bloquée pendant la durée de la pièce. Mais ce système nous paraissait être un grand progrès. Les médecins avaient des remèdes aujourd'hui oubliés. Pour les rhumes, on faisait bouillir, dans la chambre, des feuilles de coca, en vente libre dans les pharmacies. Pour les bronchites rebelles, on faisait des fumigations d'ozone, considérée comme un super-oxygène. La smala Baschet se déplaçait dans une pesante automobile aux hanches larges de poule couveuse... Le constructeur avait choisi la marque « Unie ». Par modestie ou par résignation, sans doute. C'était avouer qu'il ne comptait en vendre beaucoup. Nous, les enfants, nous aurions pu être fiers de notre Papa qui avait découvert une des ultimes automobiles d'une race en voie d'extinction.

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Notre Père aimait beaucoup ses enfants. Illes protégeait du risque. De tous les risques. Pour cela il avait sacrifié la puissance du moteur à l'efficacité des freins. Avec l'allure bonasse des transports scolaires, l'auto atteignait le 60 dans les descentes. En revanche elle freinait sur 20 centimètres. À Paris, Louis XIV et son siècle étaient encore présents à chaque carrefour. L'architecte Ledoux avait construit à chaque porte de la ville, qu'on appelait « les barrières» ou les « fortifs », d'élégants pavillons d'octroi néo-romains en pierre sculptée pour y loger l'octroi. C'était une douane intérieure. On payait un droit sur les denrées périssables: l'essence, les poulets, les œufs. Ainsi, à chaque sortie de Paris, sur le trottoir, deux fonctionnaires fonctionnaient jour et nuit devant ces édifices. Le premier demandait à notre Père: - Combien de litres d'essence avez-vous dans votre réservoir ? Notre père répondait par un chiffre. Le fonctionnaire lui donnait un ticket vert correspondant à cette quantité. Le second fonctionnaire, munie d'une jauge graduée, ne disait rien. Il nous regardait comme Ponce Pilate regardait Jésus Christ dans le tableau de l'église Saint-Germain-des-Prés au fond à gauche près de la statue du petit saint Tarcisius auquel je voulais ressembler. Perdu parmi mes frères et sœurs, je le toisais avec défi et impertinence. Il ne disait rien. J'aimais à croire que je l'intimidais. Qui baisserait les yeux le premier? Ce n'était jamais moi. À huit ans, je savais déjà que je pouvais défier l'Autorité, la République française, la ville de Paris. Cela me donnait de l'aisance pour vieillir tous les jours un peu plus et attendre aujourd'hui.
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Au retour, le fonctionnaire à la jauge entrait en action. Notre Père lui rendait le ticket vert et déclarait ce qu'il avait dans le réservoir. Si ce chiffre dépassait le premier, il payait un impôt. Parfois le second fonctionnaire introduisait sa jauge dans l'orifice du réservoir. Pour contrôler. Il était bien puni. Notre père ne mentait jamais. Jamais. Le fonctionnaire reprenait sa jauge. Il avait l'air triste et dépité. Moi, j'étais bien content. Voui. Papa pouvait regarder Dieu les yeux dans les yeux. Cette jauge qu'on introduisait brutalement, dans les tripes du moteur, me paraissait un péché. À huit ans, j'avais déjà, comme les Stoïciens, une vision cosmique de la « Sympathie Universelle ». Tout ce qui remue a une âme. Quelle différence entre un poulet et un moteur? Introduit-on une jauge dans le bec d'une volaille pour savoir combien d' œufs elle nous prépare? Oui! Tout être mobile a une âme (sauf ma petite sœur lorsqu'elle me piquait ma corde à sauter). Mais son âme redescendait vivement dans son corps avec une paire de claques et la restitution de la corde. C'est ainsi que j'ai appris, très jeune, que les intérieurs des moteurs ne craignent pas les chatouilles. Cette certitude me donne plus d'assurance aujourd'hui lorsque je démonte mon aspirateur. Notre mère était anglophile. Il y a encore, en Gascogne, dans la mémoire collective, une petite nostalgie de l'occupation anglaise des Plantagenêts, Mauriac a peint le snobisme pseudo-londonien des Bordelais. Beaucoup de noms de lieux sont britanniques.

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Non, notre mère ne regrettait pas la victoire de Jeanne d'Arc. Peut-être avait-elle tort. Au XVInème siècle, un jésuite français écrivait à peu près ceci: « Si cette bécasse de Jeanne la Pucelle avait eu l'intelligence de perdre la guerre, le monde parlerait français. Les rois d'Angleterre, devenus rois de France, et connaissant le climat de Londres, auraient fait immédiatement leurs valises. Ils se seraient installés dans le Valde-Loire. À la deuxième génération, ils parleraient français et seraient assimilés. Comme le fut Guillaume le Conquérant. Le français serait la langue officielle. La Grande-Bretagne serait une lointaine colonie qui payerait des impôts pour fInancer à Chenonceaux les fastes de la cour. » Comme je l'ai dit, notre mère était anglophile. Elle voulait faire de nous des Gentlemen.Je ne sais pas si elle connaissait la défInition: « Qu'est-ce qu'un gentleman?» Réponse: « C'est un monsieur qui sort de sa baignoire pour faire pipi. » Elle avait sur ce sujet une vision plus globale. Elle avait prévenu ses cinq enfants: « Vous mangerez davantage de pommes de terre et de nouilles, mais vous parlerez bien Anglais. » On nous fIt venir une miss anglaise à mille lieues des fantasmes érotiques des trois frères: vieille, triste et sèche. Elle s'appelait Miss Watson et j'avais six ans. Était-ce sa faute si elle était née sous le signe zodiacal du parapluie fermé? Maigre, imperméable, araigniforme, par la vacherie d'un bon Dieu britannique et misogyne (les deux adjectifs se donnant souvent la main). Elle apportait ce que notre mère désirait: le « contrôle de soi ». Ma mère pensait que c'était un trait de caractère qui n'était pas assez exploité chez elle, en Gascogne. L'Anglais boutonne sa braguette, non pas jusqu'à la ceinture, comme le Latin, mais jusqu'au-dessus de la casquette. C'est ça,

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le flegme, le se(f control, la ITÙnéralité sociale. Il occulte ses émotions comme on a la pudeur de ses odeurs intimes. On sait que le grand secret de la marine britannique était, non la détestation des Français, mais le citron vert. Les Anglais avaient remarqué dès l'époque des Croisades que le citron vert, le «lime », protégeait du scorbut. Sur le pont de tous leurs bateaux, il y avait une barrique pleine de citrons verts. Pour cela, le mot international, pour un Anglais, est (( limry )). Pour les Français, c'est ((frogg)})), defrog, grenouille. Le matin, au réveil, Miss Watson nous donnait, à défaut de citron vert, une demi-orange. Les oranges, à cette époque, venaient d'Espagne. Jusqu'à la mort de Franco, les deux mamelles des exportations espagnoles étaient les oranges et les ecclésiastiques. Oui, les ecclésiastiques. L'infection de l'Opus Dei, venue de Madrid et qui s'étend sur le monde, est donc une longue tradition qui prend sa source avec les Rois Très Catholiques. Bref, les oranges espagnoles étaient à cette époque à moitié sauvages et, sauf la couleur, on les aurait confondues avec des citrons. Sur chaque demi-orange on étendait une épaisse couche de sucre. Un matin, Miss Watson s'était trompée. Au lieu de la couche de sucre, elle avait étendu une épaisseur de sel. En vrais « British », ma petite seeur et moi-même, nous avons mangé l'orange salée sans protester, sans qu'aucun muscle de notre visage ne bouge et même en disant ((thankyou )). Le lendemain, Miss Watson fut prise d'un doute. «Est-ce que je ne me suis pas trompée hier? N'ai-je pas mis du sel au lieu de sucre?» Yes, Miss Watson. «Pourquoi n'avez-vous rien dit?»« Nous avions cru que c'était une punition ». Aujourd'hui, je sais gré au destin d'avoir connu cette discipline. Dans le dualisme corps-âme, le corps est un emballage, un moyen de transport pour l'âme, comme un vélo, ou plutôt une brouette. Si le corps dOITÙneavec ses exigences 23

de petits soins-soins, ses caprices de sentimentalisme et ses chichis de velléités, l'âme n'a pas la force de rester accrochée au but qu'elle s'est fIxé. L'ennemi de la liberté est la somme des exigences physiques. Vingt ans plus tard, en 1944 et 1945, je servais dans l'Armée française. Mon unité avait été détachée chez les Anglais, avec le

21e Groupe d'Armées du Maréchal Montgomery. Je retrouvais
dans le folklore de mes collègues britanniques
analogues: (( chin up, stiff upper lip, never complain,

des phrases
never explain
)),

devise de Gladstone « le menton haut, la lèvre supérieure raide, jamais se plaindre, jamais expliquer ». C'est cette détermination qui a permis à nos voisins d'OutreManche de gagner cette guerre. Miss Watson avait raison.

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CHAPITRE II

Qu'est-ce que le bonheur ? En 1944 ou 1945, je draguai une midinette près de l'Opéra. À l'époque, c'était facile, avec mon uniforme de l'Armée britannique, qui conjuguait la victoire, la libération et l'exotisme. Je souhaitais la canaliser vers mon lit. Soudain, elle se ravise. Gênée, elle murmure: «Ah, c'est embêtant. C'est pas possible aujourd'hui, c'est ma mauvaise semaine...» Puis son regard s'illumine. Triomphante, elle déclare: «Même les Américaines ont ça ! » Le thermomètre du bonheur, c'est la comparaison. Si les Américains possèdent autant que nous, on se sent heureux. S'ils possèdent davantage, on se sent malheureux. Et s'ils sont moins aisés que nous, nous voilà carrément très heureux. Le bonheur, ou l'intelligence, est une spéculation sur le niveau général. Plus il y a de pauvres, plus on est riche. Plus il y a d'imbéciles, plus on est intelligent. Mais il ne faut pas abuser de ce thermomètre et multiplier la misère pour se réjouir. En ce qui concerne l'intelligence, cette mesure aide à vivre. Si on a affaire à un imbécile, au lieu de se mettre en colère, il faut demander à Dieu de les multiplier. Plus il y a de crétins, plus on monte dans l'échelle intellectuelle et, plus on monte dans l'échelle, plus on peut se lever tard le matin. On peut pousser l'opération plus loin. Nos parents s'y employèrent: si le bonheur est relatif, il vaut mieux regarder vers le bas que vers le haut. Il faut s'astreindre à ne pas envier les plus chanceux, mais à compatir avec les plus malheureux.

Cette attitude, d'abord intellectuelle, devient volontaire. En s'y astreignant, le bonheur devient un muscle, un muscle rouge, comme une fesse ou un biceps, dépendant de la volonté, et qu'on contracte suivant les nécessités. Oui, nous eûmes des parents remarquables. À l'École des Hautes Études Commerciales H.E.C., j'avais des condisciples très riches et très puissants. Mon père me déconseillait leur compagnie. La vue du luxe crée l'envie et l'envie est un parasite qui taraude et détruit le bonheur. À cinq ans, on me demandait: «Que veux-tu faire plus tard?» Je pense que mes parents auraient souhaité une réponse qui les élevât dans l'échelle sociale, comme «président de la République ou prix Nobel de mathématiques.» Mais je souhaitais rester près du Tiers État. Je répondais: «chauffeur de locomotive à vapeur, conducteur de tramway pour la sonnette ou pompier pour le chapeau en métal et le pin-pon pin-pon des voitures à échelle ». Plus tard, je me découvris un petit talent de dessinateur et je voulus suivre cette vOle. Mon père, qui pensait que ma véritable vocation serait de toujours vouloir épater les filles et d'explorer la topographie planquée sous leurs jupons, me dit : « Il te faut un diplôme de n'importe quoi pour assurer, en cas d'échec, la vie matérielle. » Mon frère aîné avait choisi d'être ingénieur en papeterie. Le second, Bernard, fit Centrale. Je choisis H.E.C. C'est une voie qui permet toutes les bifurcations ultérieures. C'est, dans mon souvenir, la continuation d'un tunnel d'examens, de leçons apprises dans ce clair-obscur de la vie qu'on appelle la résignation sucrée. Opposée à la résignation amère, beaucoup plus commune.

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À H.E.C. j'entrais dans un bon rang. Huitième, je crois. La première année, les cours se donnaient boulevard Malesherbes, à Paris; la deuxième année, à Caen, où l'école s'était réfugiée. On craignait des bombardements sur Paris. À partir de mai 1940, les exigences des examens s'ajoutèrent à celles du service social. Des milliers de réfugiés envahissaient la ville et les étudiants aidaient à les recevoir, à les héberger, et à les diriger vers d'autres villes, plus au sud.

Le 1er juin, je reçus ma feuille de route pour l'armée. Nous y
étions préparés. La Préparation Militaire Supérieure était obligatoire à H.E.C. Nous passions tous les après-midi du mardi à la caserne de la Porte Clignancourt. On nous apprenait combien il est compliqué de tirer un seul coup de canon. On ne peut pas seulement se fier à sa fantaisie, à sa créativité, à son intuition, à sa chance. Non, il faut tenir compte de la qualité de la munition, des distances, des altitudes, de la direction du vent, et cretera. Il n'y avait ni machine à calculer, ni calculette. Seulement une table de logarithmes. Je me demandais si mes efforts n'étaient pas vains. Entre le moment où on m'aurait signalé l'ennemi (que le capitaine appelait « le client ») et l'instant où j'aurais terminé ma pesante mathématique, mon « client» aurait eu dix fois le temps de réclamer son vestiaire et de rentrer sans hâte chez ses parents de l'autre côté du Rhin. En recevant mon carton, jaune d'un côté, bleu de l'autre, le sentiment qui dominait était la curiosité. Il n'y a qu'une guerre par génération. Pas deux. Il convient de ne pas manquer cette occasion. Je devais rejoindre le dépôt d'artillerie 318, quartier Nansouty, à Bordeaux, muni d'une ceinture de flanelle, d'un couteau, d'une fourchette, d'une cuillère et de souliers de marche qui me seraient remboursés par l'État.

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Parmi les grandes inventions, la ceinture de flanelle était, avant la guerre, révérée comme celle de la vapeur ou de l'électricité. Elle évitait les lumbagos, les tours de reins, la dysenterie, les rhumatismes. Certains ajoutaient la scrofule et les éparvins. l'armée, j'ai appris le cérémonial de l'effort physique. Lorsqu'il s'agit de soulever un poids considérable, il faut: décrocher son pantalon, défaire, avec une grande concentration, les derniers tours de sa ceinture de flanelle, puis la resserrer à s'en couper le souffle. Ensuite, on met un clou dans la bouche, (le fer est un fortifiant qui galvanise le corps), on crache dans ses mains, on dit: « Attention les gars! », on s'assure que tout le monde regarde et on se concentre. Un petit gringalet bouge son double quintal en un tour de main. Oui, monsieur. J'ai vu faire ça cent fois. Ayant toute ma vie voyagé, j'ai cherché, par patriotisme, dans tous les pays visités, à développer la francophilie par voie vaginale. J'ai pu constater, dans les bordels japonais, que les filles-de-petite-vertu portent, elles aussi, des ceintures de flanelle, comme toute la nation, d'ailleurs. C'est sans doute là le paramètre méconnu qui donne au Japon, à la hauteur du nombril, son avance sur les autres nations. En ce mois de juin 1940, au quartier Nansouty, à Bordeaux, sous un grand hangar, on avait entassé 640 lits sur deux étages, destinés à 640 « bleus ». Je me fis remarquer pour deux raisons. D'abord à H.E.C., la Préparation Militaire Supérieure était obligatoire. J'avais droit au titre d'Élève officier de réserve. En plus, pour des raisons génétiques que personne n'a comprises dans ma famille, je n'ai

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jamais trouvé personne qui pût crier plus fort que moi. Bizarre exclusivité. Lorsque les officiers organisaient des exercices de manœuvres à pied pour les 640 soldats, c'était le deuxième canonnier Baschet que le capitaine faisait venir. «Gaaaar... d'à vous... repos... Gaaaar... d'à vous! » Les ménagères, dans les immeubles voisins, fermaient les fenêtres et criaient que les enfants voulaient dormir. Vers 1955, le docteur Tomatis, oto-rhino renommé, m'avait expliqué le mécanisme de la voix. «Les résonateurs de la tête, comme les sinus ou la cavité nasa-buccale, servent d'amplificateurs, comme la caisse d'un violon. Ce sont eux qui renforcent la voix. » La conclusion est que, plus on a la tête creuse, plus on peut crier fort. C'est le principe du tambour. Savoir qu'on a la tête vide n'est pas un titre de gloire. Aussi, j'ai tout de suite aiguillé le docteur Tomatis sur un sujet moins personnel. Pour commander ces 640 bonshommes, il n'y avait qu'un capitaine, un lieutenant, un adjudant et deux sous-officiers. Plus quelques étudiants qui avaient des notions de préparation militaire. J'instruisais une vingtaine de cultivateurs (on ne disait pas encore agriculteurs) avec des fusils Gras de la guerre de 1870. Je faisais aussi l'instruction avec de vieux canons du système Bange, modèle 1877. On les appelait aussi «canons à tir lent ». Cette lenteur avouée ne nous gênait pas vraiment. Nous n'étions pas pressés dans notre équipe. Comme personne ne savait plus comment ces gros machins fonctionnaient, j'organisais une sorte de ballet. Un pointeur faisait semblant de pointer, un tireur simulait le mouvement, les chargeurs ne chargeaient rien du tout. Puis je criais Feu! de toutes mes forces. Les garçons se bouchaient les oreilles et ouvraient la 29

bouche toute grande pour préserver le tympan de l'onde de choc. (C'est un truc important à connaître à notre époque quand vous trouverez une bombe dans votre poubelle). Je demandais à mes élèves que tous les gestes, les mains vides, soient simulés avec la plus grande rigueur, la plus grande application. Ce fut l'échec! On voulait bien me faire plaisir, mais c'était la concentration qui manquait. Tous ces garçons ne cessaient de répéter «Merde, la guerre est finie. Qu'est-ce qu'on attend pour rentrer chez nous et faire la moisson? » À côté de mon cirque, s'écoulait une f1le de voitures civiles réquisitionnées et pleines d'officiers galonnés. Ils faisaient remplir leurs réservoirs pour aller encore plus au sud et fuir les Allemands. Encore plus loin. Où étaient leurs troupes? Ce n'était pas un beau moment de l'Histoire de France. Un colonel, un peu plus consciencieux, retrouva un canon de 75 dans un hangar. Il eut l'idée de faire un baroud d'honneur. Il voulait tirer au moins un obus contre l'ennemi. Il demanda des volontaires. Mais nous ne fûmes que trois et il en fallait bien davantage. Avant de nous séparer, navrés, le cantinier posa quatre verres, bien en lignes. D'un seul coup, il remplit les verres sans lever le goulot. Ras bords. Le surplus servait à laver la table. C'était la coutume à l'époque. Le vin étant un produit de la ferme, comme le lait, on ne le prenait pas au sérieux cotntne à présent. On but. On ne dit rien car il n'y avait rien à dire. On se sépara dans la tristesse.

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Cette époque est terminée. Heureusement. ne pas insister et de faire semblant d'oublier.

Le mieux est de

La nuit, en prévision de possibles bombardements sur Bordeaux, nous sortions du quartier Nansouty, en colonnes, pour dormir à la belle étoile dans les bois environnants. On était en juin, cela faisait une distraction. Bordeaux fut déclarée ville ouverte. L'armistice fut signé le 24 juin. On nous dit de mettre toutes nos affaires dans notre sac de couchage en toile et nous partîmes à pied, notre sac sur l'épaule, vers la gare de Benauge, je crois. On nous fit monter, par groupe de 40, dans des wagons de marchandises sur lesquels on lisait « 40 hommes, 8 chevaux en long. »Nous nous dirigeâmes vers la Zone Libre. Ces wagons n'avaient pas une mauvaise réputation. Pour faciliter les congés payés inventés en 1936, le directeur des Chemins de Fer, Raoul Dautry, avait eu l'idée suivante: Il était possible de louer un wagon de marchandise à la journée. On pouvait s'y installer avec la famille, des sacs de couchage et un réchaud à essence. On se faisait accrocher aux trains de marchandises de son choix circulant la nuit. C'était le camping ferroviaire. Il permettait aux touristes de visiter la France à bas prix en dormant chaque nuit dans leur wagon. Notre tourisme était plus rustique: Le mot d'argot, à l'époque, était « le dur» pour « le train ». Je pense que nous sommes restés une dizaine de jours dans ce « dur ». Le capitaine était un brave homme, commerçant en vins et ancien de 14-18. Il était parfaitement défaitiste. Il disait: « Tout vaut mieux que de recommencer Verdun ». Il m'aimait bien. Il aimait bien ma grande gueule que personne n'écoutait le long du convoi. Il me confia: « Où allons-nous? Je n'en sais rien. Vers l'est, quand la voie est libre ». Elle n'était pas souvent libre.

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