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Un soupçon de crime

De
318 pages
Films, émissions de radio ou de télévision, littérature populaire sont remplis de représentations, souvent sensationnelles, de crimes et de violence. Ces contributions examinent des représentations du crime et de la violence à travers une large palette de domaines culturels et interrogent les positions éthiques implicites, le danger que la violence soit traitée comme un simple spectacle, les conséquences de l'utilisation de la violence en tant qu'outil polémique afin d'influencer l'opinion publique.
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Un soupçon de crime
Les films, les émissions de radio ou de télévision et la littérature populaire sont remplis
de représentations, souvent sensationnelles, de crimes et de violence. On peut même
considérer que le roman policier, le roman de guerre et les films qui s’en inspirent
diffusent des représentations du crime et de la violence profondément enracinées dans
leur structure constitutive. Le journalisme, qu’il s’agisse de la presse, de la radio, de
la télévision ou du reportage documentaire, entretient des relations difficiles avec la
violence choquante qu’il décrit. Diverses formes de média se soucient de présenter à
la fois la psychologie dynamique du pouvoir coercitif et son impact. Dans les œuvres
destinées à un large public, on discerne une tendance à représenter des thématiques
telles que le crime organisé, l’extrémisme politique ou religieux, de façon à polariser
les enjeux éthiques, cacher la dynamique sociale sous-jacente, éviter l’analyse
rationnelle, pour engendrer crainte et dégoût.
Les articles réunis dans cet ouvrage examinent des représentations du crime et de la
violence à travers une large palette de domaines culturels. Les auteurs s’interrogent
sur les questions essentielles qui en découlent : les positions éthiques implicites, le
danger que la violence soit traitée comme un simple spectacle, les conséquences de
l’utilisation de la violence en tant qu’outil polémique afin d’influencer l’opinion
publique.
Suzanne Bray est professeur de civilisation et littérature britanniques à
l’Université catholique de Lille. Elle est spécialiste de l’histoire des idées religieuses
een Angleterre au XX siècle et a publié de nombreux travaux sur la relation entre la Un soupçon de crimethéologie et la littérature populaire.
Gérald Préher est enseignant-chercheur à l’Université catholique de Lille et
membre du C.R.I.L.A. de l’Université d’Angers. Il est l’auteur d’articles sur divers
e e Représentations et médiatisationsécrivains américains des XIX et XX siècles comme Walker Percy, Peter Taylor,
Shirley Ann Grau et Reynolds Price. de la violence
Sous la direction de
Suzanne Bray et Gérald Préher
Illustration de couverture : Surian Soosay
www.ssoosay.blogspot.com
ISBN : 978-2-343-04644-0
32 €
Sous la direction de
Un soupçon de crime
Suzanne Bray et Gérald Préher



















Un soupçon de crime

Représentations et médiatisations
de la violence
















AudioVisuel Et Communication
Collection dirigée par Bernard Leconte

« CHAMPS VISUELS » et le CIRCAV GERICO (université de Lille 3)
s’associent pour présenter la collection AudioVisuel Et Communication
(AVEC).
La nomination de cette collection a été retenue afin que ce lieu d’écriture
offre un espace de liberté le plus large possible à de jeunes chercheurs ou à
des chercheurs confirmés s’interrogeant sur le contenu du syntagme figé de
« communication audiovisuelle », concept ambigu s’il en est, car si
« l’audiovisuel » – et il faut entendre ici ce mot en son sens le plus étendu,
celui de Christian Metz, qui inclut en son champ des langages qui ne sont ni
audios (comme la peinture, la photographie, le photo roman ou la bande
dessinée), ni visuels (comme la radio) – est, on le sait, monodirectionnel
contrairement à ce que tente de nous faire croire ce que l’on peut nommer
« l’idéologie interactive », la communication implique obligatoirement un
aspect multipolaire...

Dernières parutions

Erika Thomas, Indiens du Brésil, (in) visibilités médiatiques, 2012.
Frédéric PUGNIERE-SAAVEDRA, Le phénomène Deschiens à la
télévision, 2011.
Jean-Max MEJEAN, Almodovar, les femmes et les chansons, 2011.
Jean UNGARO, Le corps de cinéma, le super-héros américain, 2010.
Erika THOMAS, Art-Action : Pol’art Urbain, Didier Barros l’étranger,
Des livres et des cendres, 2010. Le cinéma brésilien du cinema novo à la retomada
(1955-1999), 2009.
Erika THOMAS, Ken Loach : Cinéma et société, 2008.
Philippe GAUTHIER, Le montage alterné avant Griffith, 2008.
Jean-Jacques LEDOS, L’Âge d’or de la télévision, 1945-1975, 2007.
Jean-claude MARI, Quand le film se fait musique, 2007.
Yves ALCAÏS, L’Atelier selon Luc – Réflexions et scènes de vie d’un
peintre contemporain, 2006.
Michel CHANDELIER, Élection cinématographique. Le Président des
États-Unis vu par Hollywood, 2006.
Jean-Max MÉJEAN (dir.), Woody dans tous ses états, 2006. Comment parler de cinéma ?,2005.
Yannick LEBTAHI et Isabelle ROUSSEL-GILLET, Pour une méthode
d’investigation du cinéma de Laurent Cantet, 2005.
Jacques DEMORGON, Le sport dans le devenir des sociétés, 2005.
Yvonne MIGNOT-LEFEBVRE, Communication et autonomie, 2005.
Sous la direction de
Suzanne Bray et Gérald Préher






























Un soupçon de crime

Représentations et médiatisations
de la violence































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04644-0
EAN : 9782343046440
Sommaire

Introduction (Suzanne Bray et Gérald Préher)
9

Spectacularisation du crime : Une propédeutique du mal ? (Isabelle-Rachel
Casta)
15

Le polar contre la tyrannie : Les Origines du roman policier de Dorothy L.
Sayers comme texte de propagande en temps de guerre (Suzanne Bray)
33

En marge de l’ordre social : La déjudaïsation du crime à l’écran (Véronique
Elefteriou-Perrin)
45

Do the Right Thing : La violence comme moyen d’expression et de
reconnaissance ? (Caroline Caulier)
65

Fargo, 1996/2014 : « Regeneration through violence » (Julie Assouly)
81

La tragédie domestique élisabéthaine, théâtre de multiples formes de
violence (Jean-Claude Mailhol)
97

L’œuvre de Paul Nash (1889-1946) durant la Seconde Guerre mondiale : Art
dégénéré ou art régénéré ? (Erika Dupont)
125

Meurtre dans le camp assyrien : Judith et la décapitation d’Holopherne en
perspective (Catherine Vialle)
145

Sinigaglia, le chef-d’œuvre du crime politique de César Borgia vu par
Machiavel, témoin et relateur (Jérôme Roudier)
159



7
Les violences banales des contes traditionnels oraux : Du cannibalisme au
meurtre à l’inceste (Bochra Charnay)
173

Une archéologie de la violence américaine : L’exemple de Shirley Ann Grau
(Gérald Préher)
193

« Monsters preying on weaker monsters » ou le crime en question dans The
Real Cool Killers de Chester Himes (Ruth Fialho)
217

Les enjeux éthiques d’une philosophie de la violence criminelle : Lord of
Dark Places de Hal Bennett (Françoise Clary)
233

Des héroïnes violentes et du « normâle » chez Stieg Larsson et Virginie
Despentes (Heta Rundgren)
249

Considérations éthiques et politiques des récits de la déportation (Cathy
Leblanc)
271

La violence en milieu universitaire (Fabienne Portier-Le Cocq)
285

Les auteurs
305


8
Introduction

Suzanne Bray et Gérald Préher


La société humaine […] ne semble montrer d’abord que la violence des
hommes puissants et l’oppression des faibles : l’esprit se révolte contre la
dureté des uns ; on est porté à déplorer l’aveuglement des autres, et comme
rien n’est moins stable parmi les hommes que ces relations extérieures […],
les établissements humains paraissent, au premier coup d’œil, fondés sur des
1
monceaux de sable mouvant […].

Ces mots de Rousseau, prononcés il y a plus de deux siècles,
illustrent encore aujourd’hui les diverses structures de pouvoir qui se
mettent en place pour assujettir l’individu. Les forts l’emportent
encore sur les faibles mais ceux qui pourraient les défendre sont
toujours aveugles. L’homme serait-il déjà trop enlisé pour se dégager
des sables mouvants sociétaux qu’il a acceptés ? Est-il impossible de
regagner la terre ferme et de reprendre une réflexion qui dirait la
démesure, les débordements ? Les penseurs et les chroniqueurs sont là
pour engager le dialogue mais la violence s’insinue, répandant à
chaque instant le chaos.
Les contributions réunies dans ce volume font en partie suite à un
colloque intitulé « Crime, violence et culture » qui s’est tenu à
l’Institut Catholique de Lille les 15 et 16 juin 2012. Une sélection des
textes en anglais a paru fin 2013 sous le titre Fatal Fascinations :
Cultural Manifestations of Crime and Violence chez Cambridge
Scholars Press. Ici figurent quelques autres des textes, remaniés, ainsi
que plusieurs articles originaux. Parler de la violence c’est, d’une
certaine façon, parler du monde qui nous entoure, comme le suggère
la contribution de Fabienne Portier-Le Cocq. La presse, premier
témoin de notre temps, rapporte chaque jour meurtres, massacres,
scènes de violence, agressions, viols… On pourrait croire que c’est la
présence même de la violence qui confirme notre réalité – qui la

1
Jean-Jacques Rousseau, « Préface », Discours sur l’origine et les fondements de
l’inégalité parmi les hommes [1755], Paris, Livre de Poche, 1996, p. 73.


9
certifie, à la manière dont le cinéma « certifie » le droit à l’existence
2du cinéphile dans le roman éponyme de Walker Percy .
La violence fait également recette et s’articule autour d’un goût
pour le sensationnel à en croire les divers phénomènes mis en valeur
par Isabelle-Rachel Casta dans son article sur la « spectacularisation »
du crime. À travers cela, l’idée – le présage – qu’exprimait Paul Féval
dans la préface à sa Fabrique de crimes semble vérifiée : « Le crime
va reprendre la hausse et faire prime. Aussi va-t-on voir des plumes
3délicates […] s’imbiber un peu de sang » . Plusieurs plumes ont été
convoquées ici et, comme le suggérait Régis Durand dans un ouvrage
sur le discours de la violence, c’est encore « à partir d’une réflexion
sur la question de l’origine » que peut s’amorcer l’étude des « rapports
4du langage à la violence » . En effet, elle surgit pour recouvrir d’un
voile protecteur celui qui se croit en danger (Rundgren) et vient
illustrer des moments clés de l’histoire humaine dont elle permet de
tracer l’origine (Vialle, Elefteriou-Perrin, Roudier). La violence peut
parfois se révéler purificatrice (Préher) et permettre à l’ordre perdu
d’être rétabli. Sa présence dans les contes pour enfants (Charnay), au
théâtre (Mailhol), au cinéma (Assouly), à la radio (Bray) ou encore
dans la peinture (Dupont), n’a-t-elle pas pour objet de prévenir avant
5qu’il ne faille guérir, sous couvert de divertir ? Elle se révéle tout
autant salvatrice car l’homme demeure encore aujourd’hui un loup
pour l’homme. Le rôle du langage ici n’est pas innocent car il peut

2 « De nos jours, quand quelqu’un vit quelque part, dans un quartier donné, l’endroit
n’est pas certifié en ce qui le concerne. Vraisemblablement il y vivra tristement et le
néant qui est au-dedans de lui finira par s’étendre et par vider de sa substance le
quartier tout entier. Mais s’il voit un film qui montre son propre quartier, il lui sera
possible, au moins pour un temps, de vivre comme quelqu’un qui vit Quelque Part
plutôt que Nulle Part. » Walker Percy, Le Cinéphile [1961], traduction de Claude
Blanc, Paris, Rivages, 1988, p. 63-64.
3
Paul Féval, La Fabrique de crimes [1866], Paris, Éditions du Masque, 2012, p. 7.
4 Régis Durand, « Introduction », Le Discours de la violence dans la culture
américaine, Lille, Publications de l’Université de Lille III, 1979, p. 15.
5 Dans un article sur les moyens de dire le génocide au Rwanda aux enfants, Danièle
Henky parle d’un « souci d’informer le lecteur en le distrayant ». Voir son article
« Dire aux enfants la violence de la guerre et du génocide au Rwanda : Deux récits
entre légende et réalisme », Les Langages de la mémoire : Littérature, médias et
génocide au Rwanda, (dirs.) Pierre Halen et Jacques Walter, Metz, Université Paul
Verlaine-Metz/Centre « Écritures », 2007, p. 271-286. La citation est tirée de la page
272.


10
6être outil d’agression ou agent de guérison (Leblanc). Les rapports
entre les Blancs et les Noirs – notamment aux États-Unis – illustrent
l’évolution du lien qui unit maître et esclave et se transforme en
relation bourreau-bouc émissaire après la Guerre de sécession (Fialho,
Clary, Caulier). Qu’il s’agisse de romans, de films ou de séries
télévisées, la violence raciale est représentée comme oppressante mais
allant malgré tout de soi. La peur de l’autre que l’on suspecte être
7
dangereusement celle du même est bien là – aujourd’hui aux
ÉtatsUnis, les Hispaniques et d’autres minorités ethniques partagent le sort
des Noirs mais, bien avant cette configuration, c’étaient les
mouvements nativistes qui montraient du doigt un autre qui n’était
pourtant guère différent du même. Les analyses de René Girard
montrent bien cet état de fait : « ce n’est pas la différence mais bien sa
8perte qui cause la confusion violente » . On le voit illustré en France
également et la montée du Front national n’y est pas étrangère. Jean
Baudrillard avait, déjà en 2002, consacré un article à cet état de fait,
observant que « ce sont la gauche et la droite qui se sont liquidées
d’elles-mêmes ayant ruiné leur crédit représentatif et ne jouissant
même plus, pour se conforter dans leur statut démocratique, d’un
9ennemi imaginaire » . Le langage politique a créé l’anxiété générale,
l’a médiatisé et a ainsi favorisé l’ouverture d’une brèche au creux de
laquelle le Front national a trouvé sa place – la violence a créé une

6 Dominique Verbeken l’a notamment montré dans un article intitulé « Actes
inhumains : la manipulation des affects », publié dans la revue Mélanges de Science
Religieuse, vol. 69, n°1, en 2012. Il explique combien le langage peut être manipulé
pour favoriser l’entrée de la violence. Empruntant une belle image à Victor
Klemperer, il conclut que « dans certains cas, la langue est un véritable poison que
l’on avale par petites doses sans y prendre garde » (p. 45).
7 Voir les développements de René Girard sur le désir mimétique et le « cycle de la
violence » qu’il lui associe notamment dans Je vois Satan tomber comme l’éclair,
Paris, Grasset, 1999. On pense aussi à la phrase du psychanalyste Jacques André,
dans un entretien paru dans Libération, le 22 juin 2012 : « Même la violence envers
autrui est une violence qu’on se fait à soi-même ». <http://www.liberation.fr/
politiques/2012/06/22/il-y-a-dans-l-inconscient-un-humour-redoutable_828463>,
consulté le 30/06/2013.
8 René Girard, La Violence et le sacré [1972], Paris, Hachette, 1997, p. 81.
9 Jean Baudrillard, « Au royaume des aveugles : En l’excluant, le système de
représentation politique ne fait que renforcer Le Pen », Libération, n° 6529,
REBONDS, lundi 13 mai 2002, p. 5. Le texte est disponible en ligne à l’adresse
suivante :
<http://www.egs.edu/faculty/jean-baudrillard/articles/au-royaume-desaveugles/>, consulté le 18/06/2013.


11
autre forme de brutalité qui est devenue une source même
d’inhumanité.
La violence joue un rôle clé dans nombre de productions littéraires
et sa conceptualisation permet parfois de regrouper certains auteurs ou
de définir les traits significatifs associés à une région particulière.
L’écrivain américain Richard Ford justifie le recours à la violence
dans ses premiers romans par le fait que, dans son Sud natal, il se
sentait étouffé par les réactions de ses concitoyens face aux
Afro10Américains qui tentaient de s’intégrer à la société américaine . On
pourrait mentionner également les écrivains-femmes actuelles qui
mettent en scène la violence pour dénoncer le rôle subalterne qui leur
est attribué dans la vie de tous les jours, même si, comme le démontre
Catherine Vialle, la violence au féminin « pour la bonne cause » est
loin d’être une nouveauté de notre époque. C’est souvent une question
de droits qui amène la violence : un groupe minoritaire revendique la
légitimité de ses actes (on pense aux mouvements pour le mariage
homosexuel) mais ne reçoit pas toujours le soutien escompté. Le
recours à la violence est-il toujours illégitime lorsqu’il émane
d’individus isolés, comme le soutien Walter Benjamin dans son essai
11« Pour une critique de la violence » (1921) ? L’État détiendrait-il le
monopole de ce qu’il convient de nommer la violence légale ?
Certains des textes contenus dans le présent recueil soulèvent ces
questions, suggérant les défauts d’un système et l’importance
12grandissante d’une « violence dégénérée » . Tous montrent combien
« la tâche d’une critique de la violence […] doit décrire la relation de
13la violence au droit et à la justice » . Si les jours heureux laissent
toujours un arrière-goût amer lorsque l’on pense à ceux qui ont été
victimes d’attentats, de dégâts naturels, ou qui sont pris à partie dans
des conflits qu’ils ne comprennent pas, il faut malgré tout s’efforcer

10 Voir Bonnie Lyons, « Richard Ford, The Art of Fiction No. 147 », The Paris
Review, n°140, Fall 1996,
<http://www.theparisreview.org/interviews/1365/the-artof-fiction-no-147-richard-ford>, consulté le 10/09/2013.
11
Benjamin écrit : « le droit considère la violence entre les mains des personnes
individuelles comme un danger risquant de miner l’ordre juridique ». Walter
Benjamin, « Critique de la violence » [1921], trad. Maurice de Gandillac, Rainer,
Rochlitz et Pierre Rusch, Œuvres I, Paris Gallimard, 2000, p. 215.
12
Ibid., p. 224.
13 Ibid., p. 210.


12
de dire ce mal qui, tel un virus incurable, menace la civilisation et la
14culture .

14 Les questions abordées dans le présent volume ont donné lieu à un autre ouvrage
important dans son traitement pluridisciplinaire du sujet : « Mémoire, violence et
société », Mélanges de science religieuse, vol. 62, n°2, 2008.


13
Spectacularisation du crime :
Une propédeutique du mal ?

Isabelle-Rachel Casta


Personne n’a mieux parlé de l’emprise insidieuse du Mal que
Charles Baudelaire dans « L’irrémédiable », poème de Spleen et Idéal
où il décrit le lent et terrible enlisement des êtres et des destins en
proie à on ne sait quelle malédiction sans retour :

Un damné descendant sans lampe,
Au bord d’un gouffre dont l’odeur
Trahit l’humide profondeur,
1
D’éternels escaliers sans rampe.

Le dernier vers proclame ironiquement « - La conscience dans le
2Mal ! » , comme pour annoncer (à travers la traduction de Poe ?) le
surgissement d’une nouvelle et subversive séduction : le criminel
charismatique, ou le pervers manipulateur.
Il en va de même avec certains thèmes, textes, ou situations…
policiers. En effet chaque fois qu’un tueur en série particulièrement
sinistre donne corps à un personnage de fiction, on frôle le risque de
« fétichisation » d’une conduite, ou d’un homme, que tout désigne
comme spécifiquement monstrueux ; sommes-nous alors des voyeurs
complaisants ? Reconnaître Ed Gein et Ed Kemper sous les traits des
héros de Thomas Harris dans Le Silence des agneaux fait-il de nous
les complices passifs de leurs crimes ? Le Ted Bundy à peine
transposé d’Andrea H. Japp (Premier Sang, 2005) est-il une insulte à
ses victimes ? Toute l’œuvre d’Anne Rule (Un Tueur si proche,
Jusqu’à ton Dernier Souffle, La Rivière rouge sang… réalités
documentées) ne repose-t-elle que sur l’attrait morbide que ces
histoires perverses et sanglantes exercent sur nous ?
Ces questionnements, plus aigus encore dans le cas de la littérature
pour la jeunesse, nous renvoient à notre libre arbitre. Pourtant il ne fait

1 Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal [1861], édition de Claude Pichois, Paris,
Gallimard, « Folio classique », 1996, p. 112.
2 Ibid., p. 113.


15
aucun doute que les tueurs en série exercent longtemps après leur mort
une curieuse emprise sur les esprits faibles : leurs biens (chemises,
lettres, mèches de cheveux, machine à écrire…) sont mis aux enchères
et atteignent des sommes énormes. C’est ce que souligne le
criminaliste Andy Kahan, en évoquant ce qu’il appelle les
« murderabilia » : la machine à écrire de Ted Kaczynski
(Unabomber), quelques vêtements… sont partis, adjugés à 232 246
dollars (2011) ! Un site – serialkillersink.com – est dédié à ces
« transactions pas comme les autres », où de curieux « fans » guettent
et font l’acquisition, pour des sommes exorbitantes, de « vestiges » de
criminels ; les bénéfices sont en principe reversés aux familles des
victimes, suivant la loi « Son of Sam ». De là à penser que les plus
grands romans policiers ne seraient que de bien ambigus « tombeaux »
consacrés à leurs modèles criminels… Ed Gein, encore lui, n’a-t-il pas
servi de « trame » au plus extraordinaire film de Hitchcock,
Psychose ? Oui, Norman Bates, c’est lui… aussi.
Pour évaluer l’interaction du crime devenu spectacle social avec
notre propre réactivité éthique et esthétique, je proposerai, en quatre
strates, une sorte de « clinique » de ce que j’ai désigné comme une
propédeutique du mal. J’interrogerai d’abord le (télé)film noir comme
formidable amplificateur social, puis j’envisagerai la Mort – spectacle
en tant que totem ou en tant que fétiche – ce qui m’amènera à poser la
question d’un imaginaire mondialisé, avant d’envisager la conclusion
la plus fréquemment donnée au crime : la justice et/ou la vengeance –
un choix dirimant !

Le (télé)film noir : un formidable amplificateur social ?
Les récentes productions filmiques ou téléfilmiques donnent une
magistrale leçon de spectacularisation du crime : c’est presque devenu
le principal fonds de commerce du cinéma mondial, dans une
surenchère dont nous sommes les destinataires captifs et consentants.
Le film australien Les Crimes de Snowtown (Snowtown, Justin Kurzel,
2011) se fonde précisément sur l’ambiguïté du Mal, agissant sous le
masque de la justice expéditive, puis se muant en déchaînement de
violence pure et simple, au sein d’une petite ville tétanisée par la
crainte et le sentiment d’abandon ; inspiré d’un fait divers qui secoua
l’Australie en 1999, le long métrage attire ce commentaire, qui résume


16
assez parfaitement notre équivoque besoin mémoriel, entre exécration
et fascination :

Appartenir ou non à un genre cinématographique précis est une question qui
semble intéresser, en effet, bien moins son auteur que celle de décrire et de
comprendre l’affirmation d’une forme de puissance souveraine du mal au
cœur d’une communauté humaine [...]. Daniel Henshall incarne
remarquablement cette séduction du mal, rendue possible dans un monde
dont tout horizon, toute perspective, toute transcendance, semblent avoir
3irrémédiablement disparu.

Un autre film saisissant propose une lecture glaçante mais juste de
la fascination exercée par la brutalité, la sexualité bestiale, l’outrage
commis sur le corps de l’autre : il s’agit de The Killer Inside Me
(Michael Winterbottom), inspiré d’une œuvre de Jim Thompson. Au
bord du malaise, nous sommes bel et bien confrontés au Mal absolu,
sans explication ni remède, d’autant plus redoutable qu’il se présente
sous les traits de la Loi elle-même : un shérif au gracieux visage. La
série Dexter est plus roublarde : elle nous transforme, volens nolens,
en complices du tueur éponyme. Comme son code de l’honneur lui
interdit de massacrer des innocents, ses actes (sanglants) de justicier
expéditif finissent par trouver grâce à nos yeux. Est-ce si anodin que
cela ? La question peut se poser aussi devant l’exposition qui a drainé
les foules au musée d’Orsay, Crime et châtiment (16 mars – 25 juin
2010) ; malgré les efforts pédagogiques de Jean Clair, le commissaire
général, et de Robert Badinter, ancien garde des Sceaux, le succès
immense de cette manifestation a peut-être des relents quelque peu
méphitiques : « Le thème criminel, dans la trouble attirance qu’il
sollicite, a lui-même traversé diverses disciplines [...]. La peine de
mort [...] renvoie l’horreur à l’horreur, ajoute du sang au sang et
complète le théâtre du meurtre par le sensationnel d’une
4décollation » .
Toujours au chapitre de la complaisance hypnotique, l’affaire
Peterson aux mille rebondissements peut sembler emblématique de
cette équivoque fascination pour le Mal (mal que fait l’autre, mal

3 Jean-François Rauger, « Aux antipodes de la loi, un père diabolique », Le Monde,
28 décembre 2011,
<http://www.lemonde.fr/cinema/article/2011/12/27/auxantipodes-de-la-loi-un-pere-diabolique_1623102_3476.html>, consulté le 12/03/
2013.
4 Gilles Heuré, « La Mort à l’œuvre », Télérama, 17 mars 2010, p. 54.


17
qu’on fait à l’autre) qui nous concerne tous : Michael Peterson, jugé
coupable du meurtre de sa deuxième femme, Kathleen Hunt, a été
condamné en octobre 2003 à la prison à vie mais les nombreuses
étrangetés liées à l’obtention des preuves par l’expert Duane Deaver
l’ont finalement fait libérer le 16 décembre 2011. Un documentaire
français lui avait été consacré, The Staircase – Soupçons, sous la
direction de Jean-Xavier Delestrade, diffusé par Canal+ en 2004.
L’une des monteuses du documentaire, Sophie Brunet, est tombée
éperdument amoureuse du suspect et s’apprête à l’épouser – s’il est
rejugé et innocenté, comme elle le souhaite évidemment – tandis que
Delestrade est à nouveau sollicité pour filmer le deuxième procès, si
toutefois celui-ci a lieu (il a de toute façon déjà filmé la libération du
suspect, et ses quelques premiers pas d’homme libre). Étrange, si l’on
sait que la toute première compagne du suspect a déjà été retrouvée
morte dans des conditions assez troubles et qu’il a reconnu avoir eu
des liaisons homosexuelles pendant son mariage.
Et pourtant, saura-t-on jamais ce qui s’est passé, réellement, le 9
décembre 2001, et est-ce cet « angle mort » qui fascine une femme au
5point d’espérer devenir la troisième madame Peterson ? Jean-Xavier
Delestrade lui-même le confie : « Je pensais avec une certaine
6arrogance, qu’à la fin, je saurais. Or, je ne sais toujours rien » .
Comme le précise également Emmanuelle Skyvington, la réalité et la
fiction ne cessent de s’entrelacer autour de cette affaire à tiroirs :
« Antonio Campos, jeune réalisateur prometteur [...], et la Fox
Searchlight souhaitent tourner un long métrage sur l’intrusion d’une
équipe de télé débarquant dans une maison où a lieu un crime, inspiré
7de cette histoire » . Enième variante du syndrome de Stockholm ?
Une série documentaire franco-canadienne particulièrement
soignée, L’École du crime (Frédéric Lepage et Guillaume Bernard,
2011, 8 épisodes), suit d’ailleurs quelques étudiants en criminologie,
pour traquer en eux la « complaisance » supposée pour le crime
sadique ; les professeurs de l’Université de Montréal sont là pour
recadrer dérives et raptus d’angoisse, et le téléspectateur prend toute la

5 er Voir Isabelle Duriez, « Affaire Peterson, au-delà du polar », Elle, 1 juillet 2011, p.
66-70 ; et « L’énigme Peterson », Elle, 23 décembre 2011, p. 22-26.
6 Bruno Ischer, « Un vrai polar », Libération, 17 janvier 2012, p. 35.
7
Emmanuelle Skyvington, « Le procès était presque parfait », Télérama, 25 janvier
2012, p. 36.


18
mesure du caractère épuisant et blessant du métier de criminaliste. On
se souvient de la dépression terrible qui frappa la sud-africaine Micki
Pistorius, l’une des meilleures profileuses au monde, avouant qu’elle
se sentait comme prise dans un « vent noir » – celui de l’horreur et de
l’obscénité du Mal. Le roman de Malla Nunn, Justice dans un paysage
8de rêve , amplifie et explicite ce « mal » propre à l’apartheid, et se
permet quand même une ténue et fragile lueur d’espoir.

9 10Mort – spectacle : totem ou fétiche ?
À partir du moment où l’on prend comme acquis que quelqu’un
doit mourir pour lancer une histoire, l’exercice légitimé de la pulsion
de mort – ou son avatar ici bien euphémisé – semble aller de soi : le
polar est le cadre narratif par excellence où le cadavre joue son rôle de
morphème herméneutique, sans débordement excessif d’affect et sans
identification tragique particulière.
Mais des récurrences posent question ; l’amour fou porté aux
femmes par les tueurs psychopathes a, par exemple, de quoi faire
frémir : massacre à la tronçonneuse chez Bret Easton Ellis (American
Psycho), démembrement chez Régis Descott (Pavillon 38),
éviscération et défiguration pour James Ellroy (Le Dahlia Noir),
éventration pour Jack the Ripper, décapitation dans de nombreux faits
divers « hors-fiction »… Pourtant le troisième opus de la saga de
Thomas Harris, Hannibal (chronologiquement : Red Dragon, 1981 ;
The Silence of the Lambs, 1988 ; Hannibal, 1999 ; Hannibal Rising,
2006), va faire exister un cas de figure relativement inusité :
l’attachement, peu à peu partagé, d’un bourreau à sa victime, l’amour
– donc – qui va unir Hannibal Lecter à Clarice Starling, d’une façon si

8
Malla Nunn, Justice dans un paysage de rêve, Paris, éditions des Deux Terres,
2011.
9
Ce mot venu de l’algonquin (ototeman, « il est de mon clan »), désigne à l’origine
un animal porteur des valeurs des ancêtres, protecteur d’un individu ou d’un groupe.
Il rassemble donc une « famille » autour de lui, avec des interdits et des partages de
territoire.
10
Le fétiche (du portugais feitiço, fée, objet, maléfice), au contraire, est individuel :
objet (plus rarement animal) auquel on confère des propriétés surnaturelles,
amulettes, gri-gri… Tout peut servir de support à condition d’être « chargé » par le
féticheur ou la simple foi du porteur.


19
11scandaleusement inhabituelle que le film tiré du roman refuse cette
fin « sentimentale » et préfère montrer Clarice se refusant à Hannibal
et parvenant à le fuir. Dans le texte originel, il la sauve d’une mort
12atroce, puis l’enlève, la drogue, la corrompt et la garde finalement
avec lui pour toujours : « Dans un vaste lit, sous un drap de lin et un
13édredon, Clarice Starling est étendue, inconsciente » . Quatre ans
plus tard, ils forment un véritable couple : « Le sexe est une splendide
construction qu’ils embellissent chaque jour [...] Les drogues qui l’ont
soutenue dans les premiers jours ne font plus partie de leur vie depuis
14longtemps » .
Voir l’ancienne héroïne du Silence des agneaux faire l’amour avec
Hannibal le cannibale relève du transgressif, puisque le Mal est
récompensé et la vertu prostituée ; on peut bien sûr y lire, en
soustexte, une discrète ironie de l’auteur – sur le mode du « laissez-moi
tranquille ou je fais un malheur ! » – qui demande à tous
d’abandonner là le filon du super-criminel invincible, pour se tourner
vers d’autres rivages fictionnels. Les derniers mots du roman sont
révélateurs à cet égard : « Il ne nous reste qu’à apprendre, nous aussi,
15et à vivre » . Voilà pourquoi le quatrième et dernier opus, Les
16Origines du Mal , est un « préquel » et non une suite – avec son
couple improbable, Harris a bel et bien verrouillé sa success story !
Mais il n’en demeure pas moins que tous les ingrédients de la
domination amoureuse sont présents, dessinant une véritable typologie
du corps désirable pour un psychopathe – qui est avant tout un corps
maîtrisable. Réduite à l’impuissance (liens, drogues,

11 Il s’agit de Hannibal (Ridley Scott, 2001). Notons que Jodie Foster a refusé de
reprendre le rôle de Clarice Starling, laissant Julianne Moore relever un bien difficile
défi.
12
Il la force à se livrer au cannibalisme, en mangeant le cerveau d’un ex-collègue du
FBI, maintenu vivant pendant l’opération : c’est un des sommets « gore » du roman.
Voir Thomas Harris, Hannibal, trad. B. Cohen, Paris, Albin Michel, 2000, p.
477483.
13
Harris, op.cit., p. 443.
14 Ibid., p. 490-492.
15
Ibid., p. 492.
16 Ce n’est d’ailleurs plus Antony Hopkins qui incarne à l’écran Hannibal, mais le
jeune Gaspar Ulliel (Hannibal Rising. Hannibal Lecter : Les origines du mal, Peter
Webber, 2007). La tétralogie a été cinq fois portée à l’écran, puisque Dragon Rouge
(Brett Ratner, 2002) avait déjà connu une première adaptation sous le titre de
Manhunter (Le Sixième sens), réalisée par Michael Mann (1986).


20
17enfermement …), Clarice ne peut plus préserver son intimité, ni
physique ni psychique ; elle devient le prolongement narcissique
d’Hannibal, son objet sexuel, sa femme-fétiche. Le corps de l’autre ne
peut exister que s’il devient « soi » – surtout pour un cannibale ; or le
geste de soumission érotique de Clarice (elle lui donne le sein)
suggère un rapport mère-enfant qui peut s’inverser en relation
pèrefille, transcendant le simple corps à corps amoureux, déjà périlleux
avec le tueur en série qu’est Lecter. Peut-être est-ce là le secret de ce
retournement inédit, le mystère de ce conjugo suffocant, auquel la
réflexion de Gilbert Durand sur le régime nocturne de l’image semble
apporter un plausible terminus ad quem ? Il écrit en effet :

La libido serait donc toujours ambivalente, et ambivalente de bien des
manières [...] par une duplicité foncière de ces deux pôles mêmes. [...] Dans
le sadisme c’est la libido qui s’empare(rait) des instincts de mort et les
projette(rait) sur l’objet du désir, donnant ainsi une teinte macabre au plaisir
18
lui-même.

Dans un monde majoritairement purgé des grands conflits
mondiaux du siècle dernier, la guerre des sexes est souvent le seul
exutoire à la brutalité des hommes, devenue sans objet, et elle
remplace des affrontements plus codifiés et plus honorables. Est-ce
par hasard qu’Elizabeth Short, le Dahlia noir, a été tuée au lendemain
de la Seconde Guerre mondiale, dans une Amérique opulente et
dominatrice ? Victime expiatoire d’allégeances contraires, elle donne
à la modernité le sombre visage de son martyr, de son corps supplicié,
de sa beauté massacrée. Le roman que lui consacre James Ellroy, bien
des années plus tard (1987), la rehausse dans le statut iconique d’une
Cendrillon malchanceuse, une enfant déchue que chacun regrette de
n’avoir pu sauver, un fantasme masturbatoire pour tous les « hommes
qui n’aimaient pas les femmes », au sens où Stieg Larsson emploie
19cette expression dans Millénium , c’est-à-dire les violeurs et les
tueurs sadiques. Je ne cite que quelques mots du rapport d’autopsie,

17 « Ses bras […] sont attachés par des foulards, en soie également ». Harris, op. cit.,
p. 443. « Le docteur Lecter retira une seringue de la poche de sa veste […]. Il
plongea l’aiguille aussi fine qu’un cheveu dans le bras de Starling » (ibid. p. 475).
18
Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Bordas,
1969, p. 222.
19
Stieg Larsson, Millénium 1 : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes, trad.
Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, Paris, Actes Sud, 2006.


21
pour donner la mesure de la fureur destructrice qui s’exerça sur le
corps du Dahlia – et que ne peut expliquer qu’un affect parvenu aux
limites de la folie homicide :

Elle fut enfin battue à mort, son visage et son corps étant vicieusement
lacérés et profanés. [...] Son ou ses assassins lui ouvrirent la bouche
jusqu’aux oreilles en un sanglant sourire, lui lacérèrent les seins et très
20
proprement et chirurgicalement la coupèrent en deux.

Au-delà de l’énigme policière proprement dite, c’est l’impact du
différentiel entre le visage adorable de la jeune femme et son masque
mortuaire terrifiant qui fascine des générations d’amoureux transis ; la
teneur érotique et funèbre de la mise en scène peut d’ailleurs évoquer
les récents travaux de Philippe Ortel ou Stéphane Lojkine – songeons
aussi à Arnaud Rykner et Benoît Tane, concernant la pulsion scopique
qui préside au désir amoureux ; c’est d’ailleurs le choix esthétique de
Brian de Palma (2006), qui nous montre, comme un film dans le film,
les rushs d’un tournage pornographique dont Betty Short est la
protagoniste.
Même la littérature de jeunesse présente de bien étranges
personnages, anges du mal sans la moindre lueur de rédemption
possible : les romans de Guillaume Guéraud (Chassé-croisé, Je
Mourrai pas Gibier et autres Déroute sauvage, publiés dans la
collection « doAdo noir » des éditions du Rouergue) excipent sans
ciller de meurtres de masse, d’abus sexuels, de tueries en tout genre
qui évoquent davantage Bowling for Colombine que Heidi dans ses
montagnes – les adolescents adorent. Le grand succès que rencontre le
thriller intimiste Claustria, de Régis Jauffret, appartient bien à la
même veine ; revenant sur l’enfermement incompréhensible d’une
fille par son père pendant vingt-quatre années, le romancier s’efforce
de rendre compte, sans toutefois y parvenir, des « ténèbres » qui
environnent ces viols, ces naissances clandestines, cet inceste
permanent et invisible… Tout le monde savait, et personne, jamais,
n’a rien dit, ni fait, pour aider cette femme et ses pauvres enfants,
reclus dans une cave, asphyxiés, maltraités, violentés. L’énigme, la
vraie, est là.

20
Steve Hodel, L’Affaire du Dahlia noir, trad. Robert Pepin, Paris, Seuil, coll.
« Policiers », 2004, p. 251.


22
Ainsi ces figures tutélaires, Hannibal Lecter et Betty Short, nous
ont-elles conduits à peut-être mieux comprendre l’engouement actuel
pour un couple paradoxal entre tous : un mort-vivant, pâle et glacé,
épousant une jeune fille éclatante de santé et de fougue, et la
transformant in fine en vampire, comme lui. La mort étreint la vie,
l’éternité glace le temps, et le message reçu par les 70 millions de
lecteurs et lectrices de Twilight - La tétralogie de Stephenie Meyer :
Fascination, Tentation, Hésitation, Révélation - semble pour le moins
ambigu ; le corps amoureux s’offre à l’ange de la mort, comme un
secret démenti au poème de Dylan Thomas : « Though Lovers be lost
21love shall not / And death shall have not dominion » .
Obsession de la maîtrise, horreur du libre mouvement, de la perte
de contrôle, nos psychopathes littéraires fétichisent certes le corps de
l’aimée, mais dans un processus de glaciation qui tend à la
nécrophilie, euphémisée ou affirmée. Cette impossibilité à accéder à
l’autonomie de l’autre, dans le domaine de l’intimité amoureuse, est le
point majeur de leur folie, l’acmé de leur étrangeté au monde ; les
mots de Thierry Jandrok accompagnent, semble-t-il, au plus près ces
monstrueuses exceptions :

La force iconique de la domination d’un homme sur tous les autres, les
images de camps de la mort ou de charniers staliniens, les murs de crânes
dans les camps de Pol Pot sont des phares dans la nuit du désir. [...] Dans
cette filiation monstrueuse, tout appelle au déchaînement pulsionnel :
22
l’extérieur devient intérieur et l’intériorité se projette enfin dehors.

Un imaginaire mondialisé ?
La perte dans la passion pour l’autre et la peur de la perte de soi
esont des thématiques tellement familières depuis le XVII siècle que
l’on pourrait s’étonner de les voir resurgir avec une telle force, une
telle urgence dans la littérature criminelle contemporaine. Pourtant, le
concept d’aliénation, s’il a changé d’iconographie, reste bien au cœur
de notre problématique : aimer rend faible, aimer humilie en nous
dépossédant de notre libre-arbitre, de notre indépendance. Monades
insécables soudainement jetées dans le tourbillon brownien de la folie

21
« Même si les Amants s’égarent l’amour demeurera / Et jamais la mort ne
l’emportera ». Dylan Thomas, « 25 poèmes », Œuvres, trad. P. Remeaux, Paris,
Seuil, 1970, t.1, p. 413.
22 Thierry Jandrok, Tueurs en série, Pertuis, Rouge profond, 2009, p. 85.


23
amoureuse, nous cherchons des modèles, forcément contrastifs,
d’identification ou de répulsion, qui nous peignent avec suffisamment
de conviction différents exempla où jouissance et souffrance sont pour
ainsi dire expertisées. Or, ce qui est douloureux et paradoxal pour la
plupart d’entre nous – et que reflète parfaitement le romanesque
policier actuel – l’est mille fois davantage pour les personnalités
torturées des psychotiques et leurs transpositions littéraires, si
abondantes et complexes depuis quelques années. Les images hantées
de Seven (David Fincher, 1985), du Silence des agneaux (Jonathan
Demme, 1991) ou de Dexter (James Manos Jr, d’après Jeff Lindsay,
2006) ont colonisé l’imaginaire de toute une génération, montrant
principalement comment l’obsession de la maîtrise amène le délirant à
séquestrer, à anéantir le corps de l’être aimé dans un processus de
claustration et de dévoration. Pour cette raison, notre propos peut
évoquer d’une part le « sexocide » qui apparaît dans une vaste
proportion des œuvres envisagées, et d’autre part rappeler la
sophistication des macro-scénarios érotico-policiers en circulation
dans notre imaginaire mondialisé.
Les tueurs en série, criminels sexuels popularisés par
d’innombrables films, romans ou encore feuilletons sont dans les
realia des hommes, au sens d’« andros », à plus de 80 %. Bien
entendu il existe également des tueuses en série, la Hongroise
Erzsébeth Bàthory (650 victimes) en demeurant la figure la plus
poétiquement emblématique. Plus près de nous, Aileen Wuornos,
exécutée en Floride en 2002, à 46 ans, est la première femme
« classée » serial killer par le FBI ; elle se prostituait puis assassinait
ses clients (une dizaine), tout en vivant une histoire d’amour sans
espoir avec une autre jeune femme. Popularisée par le film Monster de
Patty Jenkins (2003), elle a désormais le visage bouleversant de
Charlize Theron.
Par voie de conséquence, les proies sont des femmes, la frustration
érotique demeurant le moteur essentiel de leur passage à l’acte ; sans
même aller chercher les Ted Bundy ou les Ed Kemper américains, nos
tueurs nationaux sont là sont pour l’illustrer : les victimes de Michel
Fourniret, Sid Ahmed Rezala, Guy George ou Emile Louis sont des
femmes, ou des jeunes filles, voire des enfants filles, dans une
écrasante majorité. N’oublions pas pour autant l’homo-criminalité,
et/ou la pédo-homo-criminalité, qui de Gilles de Rais (140 victimes,


24
tout de même !) à John W. Gacy ou Jeffrey Dahmer ont aussi un
impact non négligeable sur les représentations de la littérature
policière. Un des plus sauvages tueurs en série de James Ellroy, dans
Le Grand Nulle part, est un homosexuel.
Il est alors assez normal que les scénarios imaginaires, inspirés de
ces faits divers puissamment médiatisés, répercutent la dichotomie
observée entre prédateur mâle et gibier féminin ; le couple sadien ainsi
présenté renvoie à de profonds invariants de notre fantasmatique, sans
qu’on puisse aisément savoir si ces invariants ont contribué à nourrir
la déviance des violeurs en série, ou si les récits complaisamment
perpétués s’inspirent tout simplement des forfaits réellement commis.

Tu aurais dû rester chez toi
Ne pas venir t’offrir à moi
Je ne peux pas me retenir
C’est plus fort que moi
Ne bouge pas
Je suis plus fort que toi
Tu n’en réchapperas pas…

Ces paroles – les plus « soft », précisons-le – d’une chanson de
23Bertrand Betsch intitulée La Complainte du psycho-killer donnent le
ton : l’éros noir peut en effet prendre un visage épouvantable dans
quelques récits contemporains de prédation/détection. On se souvient
de Jeanne Moreau, fredonnant « Each man kills the thing he loves »
dans Querelle de Brest, l’un des derniers films de Fassbinder : cette
formule empruntée à Oscar Wilde semble servir de patron
programmatique à toute une part de l’imaginaire policier,
cinématographique et littéraire, où le corps amoureux et le corps aimé
entrent en conflit plus qu’en symbiose, pour chorégraphier une
sanglante Carte du Tendre qui résonne de l’avertissement du dément
croisé quelques lignes plus haut :



23
Bertrand Betsch, La Complainte du psycho-killer, 4,53 mn, LP « La Soupe à la
grimace », éd. Delabel, Lithium, 1997. À propos de ce texte-limite, l’auteur
luimême commente : « [...] une chanson d’amour absolu, jusque dans la souffrance, la
torture et le meurtre. Souffrance d’aimer sans pouvoir s’empêcher de se faire mal à
soi-même et de faire le sacrifice de l’autre ». La Tristesse durera toujours, Paris, La
machine à cailloux, 2007, p. 92.


25
Ne t’approche jamais de moi
Tiens-toi loin hors de ma vue [...]
Un pas de plus
24
Nous sommes perdus…

Quoi qu’il en soit, quelques archétypes reviennent, de roman en
roman, scander l’emparement du corps de l’autre, l’enlèvement de la
jeune vierge par le guerrier prédateur ; c’est ce type de personnage que
Denis Duclos, dans son ouvrage de référence, désigne sous le vocable
de « berserker », sorte de compromis entre le loup-garou et le
combattant mythique : « La culture américaine, dans son étrange
acharnement à faire fonctionner des séries de figures terrorisantes,
25nous répéterait un message qui resterait inconscient pour elle » .
L’exemple que j’ai choisi décline à peu près tous les sèmes présents
dans ce topos de scène originelle, d’effraction primitive :

Les yeux bleus de Phoebe étaient dilatés de frayeur, une main sale aux ongles
rongés la bâillonnait. La lame d’un couteau entamait la peau de son cou. [...]
Un grand type affreux [...] était là, il remplissait le trou et serrait Phoebe tout
contre lui. [...] Phoebe fut arrachée à son sac de couchage et tirée par la
déchirure de la toile de tente. Elle était là, et l’instant d’après… elle avait
26
disparu.

Le fait que ce rapt ait pour témoin la petite sœur impuissante et
terrifiée accentue l’effet « cauchemar horrifique », qui connotait déjà
la chanson de Bertrand Betch : le grand méchant loup ou l’ogre
abuseur des contes de notre enfance préparent les filles à rencontrer
une sexualité agressive et intrusive, qui les brisera si elles n’y
prennent garde… Le message pourrait sembler réactionnaire, si ne s’y
mêlait une prégnante actualité. Le « féminicide » pratiqué à Ciudad
Juarez a tellement bouleversé l’écrivain Maud Tabachnik, qu’elle a
consacré un roman éprouvant à cette boucherie organisée ; l’incipit
consiste en une litanie des atrocités commises sur les corps des
pauvres filles enlevées, récitée comme le martyrologe poignant d’un
office des ténèbres sexuelles : « Son entrejambe, où sur ses cuisses se
chevauchent et s’entrelacent les marques hurlant les viols, [...] Son

24
Ibid.
25 Denis Duclos, Le Complexe du loup-garou, Paris, Pocket, 1998, p. 29.
26
Patricia McDonald, Rapt de nuit, trad. Nicole Hibert, Paris, Albin Michel, 2008, p.
18-19.


26
buste, où courent les lignes hachées, stigmates des poignards enragés
27qui les ont frappés » .
La revendication particularisante de l’auteure – ouvertement
lesbienne, trait qu’elle prête à son héroïne récurrente Sandra Khan – la
rend peut-être plus vigilante encore envers les exactions commises
contre les femmes, qu’elle trouve exagérément magnifiées dans la
littérature noire ; c’est certainement en débat avec le sulfureux et
glaçant American Psycho, dont les sommets sadiques ont déclenché
l’ire des féministes américaines, toujours soucieuses de ne pas donner
de nouveaux modus operandi aux éventuels désaxés. Nous retrouvons
le même propos – la même inquiétude ? – dans le film d’Ami Canaan
Mann, Killing Fields (2011), où des corps de femmes, mutilés et
assassinés, sont retrouvés dans les bayous du Texas : le sexocide
serait-il devenu un exutoire à la mode ? Il est en tout cas
vigoureusement dénoncé par ces œuvres, « militantes » au bon sens du
terme.
Dans ces conditions, il est presque satisfaisant de découvrir dans
Trouble Every Day, le film-choc de Claire Denis (2000), une femme
(Coré) aussi dangereuse que son partenaire masculin (Shane), tous
deux ayant la particularité de dévorer – au sens plein, sanglant et
cannibale du terme – leurs amant(e)s d’une nuit. L’interprétation
superlativement barbare de Béatrice Dalle a littéralement fasciné le
public français, habitué à plus de litote dans les films d’horreur
criminelle. On peut bien sûr objecter qu’il ne s’agit là nullement
d’amour, juste de violence et de domination, et que la sexualité
n’intervient qu’en tant qu’humiliation supplémentaire dans un rituel
sadique unilatéral.

Justice et/ou vengeance : un choix dirimant !
Certains polars font peur, même horreur, parce qu’ils sont arrachés
au réel le plus sombre de notre expérience du monde, de notre
imaginaire mondialisé. Mo Hayder fait peur, Thomas Harris et
Theodore Sturgeon aussi, mais leurs monstres épouvantables habitent
bien la même Terre que nous.
Devant tant de noirceur, quelles sont les réponses culturellement
acceptables ? Pour le critique Jean-Claude Vareille, il n’y a pas

27 Maud Tabachnik, J’ai regardé le diable en face, Paris, Albin Michel, 2005, p. 11.


27
d’opposition entre les notions de justice et de vengeance – en contexte
littéraire, bien entendu – puisqu’elles se partagent simplement des
temporalités qui se succèdent : la vengeance appartient à une société
encore travaillée par la féodalité mentale des intérêts et des réactivités
e« privées », tandis que la justice marque l’irruption de la III
République (en France), de la laïcisation générale des comportements
et du vivre ensemble : c’est la thèse fondamentale de L’Homme
28masqué, le justicier, le détective . On délègue désormais aux acteurs
sociaux « payés pour cela » les faits d’enquête, d’arrestation et de
jugement, en décomposant au maximum le prisme des différentes
compétences. Celui qui enquête ne juge pas, ceux qui condamnent
n’enquêtent pas : cette « spécialisation » des fonctions vise bien sûr à
dépassionner les débats, à renforcer l’équité et l’humanité de la
justice.
eIl en va bien autrement au XIX siècle, jusqu’au Second Empire :
Edmond Dantès se venge, seul, d’individus odieux qui ont détourné à
leur profit les forces sociales de police et de justice, lesquelles n’ont
pas joué leur rôle protecteur et punisseur ; on ne peut pas dire en
revanche que Sherlock Holmes se « venge » (ou alors de Moriarty,
mais il le combat parce qu’il est le Bien, et Moriarty le Mal) ; il n’y a
pas de contentieux autre que l’affrontement de deux antagonismes
quasi mythiques. On pourrait presque tenir sur leur duel les mêmes
propos que ceux de Sébastien Hoët sur Batman : « Le Joker est la
solution au problème de Batman de préserver la liberté humaine, mais
29une solution extrême, par delà le problème qu’elle résout » .
La question se pose bien davantage pour Rouletabille : certes il ne
livre pas à la police son père Ballmeyer, mais c’est pour le pousser au
suicide et se débarrasser de son corps, afin de préserver la tranquillité
de sa mère, Mathilde Stangerson. Où est la « justice » ? La question
du dilemme vengeance/justice fut passionnément débattue par le
Cercle Gramsci associé à La Vache qui lit, lors d’une soirée-débat qui
réunissait Jean-Bernard Pouy et Jacques Migozzi, le 28 avril 2000 à

28
Jean-Claude Vareille, L’homme masqué, le justicier, le détective, Limoges,
PULIM, 1989.
29
Sébastien Hoët, « Batman, le saut de l’ange, entre unité tyrannique et multiplicité
délirante », Isabelle Roussel-Gillet et Jean-Marc Vercruysse (dirs.), Cahiers
Robinson, « Imaginaire des anges et des super-héros dans la bande dessinée », n° 26,
2010, p. 170.


28
Limoges. L’écrivain et l’universitaire voient dans le roman policier
moderne le reflet d’une dynamique sécuritaire, dans la mesure où les
détectives contribuent à l’arrestation de malfaiteurs qui ne leur ont,
stricto sensu, rien fait à eux ; c’est pourquoi le néo-polar serait une
sorte de paradoxe : on s’y venge d’une justice partiale, on y règle des
vieux comptes politiques ou sociétaux, on y dénonce la pourriture
30sous la dorure, la chiennerie sous le faste… .
Il y a d’ailleurs, même chez Agatha Christie, une très grande
différence entre rendre la justice et respecter la légalité. C’est au prix
d’un mensonge éhonté que l’assassin de L’Heure zéro est arrêté par
les policiers ; mais sans ce mensonge, une victime innocente et piégée
allait être pendue. De la même façon, elle laisse Hercule Poirot tuer le
dernier assassin de la série, et mourir ensuite (Curtain) : il n’y avait
pas légalement d’issue. Tout comme les « vengeurs/justiciers » de
l’Orient-Express, qui ne seront au fond pas inquiétés pour avoir
liquidé, à plusieurs, l’immonde Ratchett, l’assassin de l’enfant Daisy
31Amstrong . La vengeance, à la place de la justice (défaillante) ? C’est
la loi du talion, la loi vétérotestamentaire qui prend pour elle la parole
divine : « La vengeance est mienne, dit le Seigneur ». Un des films
français les plus populaires s’appelle justement – et ironiquement – Le
Grand Pardon (Alexandre Arcady, 1981). On y voit à la fin Raymond
Bettoun (Roger Hanin) abattre le meurtrier de ses amis, avec cette
phrase devenue quasi culte : « À Kippour tout le monde pardonne,
sauf moi ». Et il tire. Encore pourrait-on objecter qu’il s’agit d’un film
« de gangsters », pas d’un film « policier ».
Juliette Raabe résume, d’une formule frappante, les paradoxes des
récits de vengeance, qu’elle adosse d’ailleurs aux changements
considérables de la société, de plus en plus rebelle à la violence, à la
conflictualité brutale : « Car la vengeance ne peut se soutenir jusqu’au
bout, dans un monde où la loi du talion n’a plus cours et où la justice
et la police se chargent de régler les dettes envers la société et Dieu,
32les dettes envers soi-même » . Le Justicier est la face solaire du

30 Voir le site <http://www. cerclegramsci.org/archives/pouy.htm>, consulté le 16
mars 2013.
31 On reconnaît évidemment, à peine voilée, l’affaire du meurtre du bébé Lindbergh,
l’un des faits divers les plus sensationnels de l’entre-deux-guerres.
32 Juliette Raabe, « Le vengeur désenchanté, du western à la série noire », Yves
Reuter (dir.), Le Roman policier et ses personnages, Saint-Denis, Presses
universitaires de Vincennes, « L’imaginaire du texte », 1989, p. 96.


29
Vengeur, puisqu’en l’un s’incarne la collectivité, même défaillante,
tandis que dans l’autre la seule haine privée sert de moteur.
Malgré le caractère insatisfaisant, passéiste, scandaleux
(moralement) et inutile (pratiquement) de tant d’exactions
fictionnelles, nous voudrions cependant conclure cette réflexion par
l’expression d’une particulière gratitude envers la série américaine
Dexter (James Manos Jr, 2006-2013), déjà évoquée ici, et qui a fait de
la propédeutique du Mal son argument dramatique majeur : flic le jour
et serial killer la nuit, Dexter Morgan est un sociopathe attachant, dans
la mesure où il ne massacre que les prédateurs qui échappent à la loi ;
solitaire (on lui tue sa femme, évidemment !), il échappe à toutes les
suspicions et continue son petit bonhomme de chemin, flairant et
piégeant les crapules avec un sixième sens quasi-magique ;
l’interprétation de Michael C. Hall, frais débarqué de Six Feet Under
pour incarner cet inquiétant justicier, renforce le malaise : on tremble
pour lui, on est soulagé quand il roule une fois de plus ses collègues
dans la farine, on l’approuve presque d’être ce qu’il est. Un comble.
Le fantôme de son père le suit partout et lui rappelle sans cesse,
comme le vieil Hamlet au jeune Hamlet, le « code de Harry »,
autrement dit la loi de la vengeance : toujours s’assurer qu’on liquide
bien une ordure, et que sinon il échapperait à la loi. Par le monologue
intérieur, nous sommes sommés d’entrer dans une psyché
invraisemblable, où nous nous sentons rapidement en confiance ; et
même le côté gore des mises à mort – avec bâches de plastique
préventives et trophée soigneusement prélevé – ne parvient pas à
dégoûter complètement notre voyeurisme fasciné. Dexter, ou Le Mal
court ?
Il incarne en tout cas le dernier avatar, venu du fond des âges, de
la plus archaïque de nos pulsions – mais il se sait condamné par
l’Histoire, cette civilisation dont Juliette Raabe rappelle l’inéluctable
judiciarisation : « La vengeance ainsi, sinistre flambeau, circule de
main en main, dans une ronde infernale, dont on sent qu’elle ne peut
avoir de fin […] car les frontières sont balisées, il n’y a plus de
33solitudes, la société moderne a bouché tous ses interstices » .



33 Ibid., p. 104.


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