Une écoute du romantisme

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Le siècle romantique : un courant culturel exceptionnel qui a embrassé la littérature, la poésie, la musique et qui a irrigué toute l'Europe. Lionel Storélu, raconte ce XIXe siècle à partir de vingt ans de carrière politique et vingt ans de carrière musicale de chef d'orchestre de l'Orchestre Romantique Européen. Un livre pour comprendre et apprécier le romantisme.
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
Lecture(s) : 67
EAN13 : 9782296810426
Nombre de pages : 320
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UNE ÉCOUTE DU ROMANTISME


























































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55104-6
EAN : 9782296551046
Lionel STOLÉRU








UNE ÉCOUTE DU ROMANTISME
























Sans musique la vie serait une erreur.
F. Nietzsche
INTRODUCTION
On peut lire la littérature romantique avec Jean Valjean, Edmond Dantès,
Werther, Chatterton. On peut vibrer avec la poésie romantique du Bateau ivre, du
Lac, du Dormeur du Val. On peut déclamer le théâtre ravec Hernani,
Lorenzaccio, l’Aiglon. On peut admirer la peinture romantique avec le Radeau de
la Méduse, la Barque de Dante ou les Pestiférés de Jafa.
Mais comment écouter le romantisme ? Comment en écouter la musique ?
Il n’y a pas de réponse unique à cette question, sauf à reprendre celle de Beethoven :
« Venue du coeur, qu’elle aille au cœur ». Mais cette réponse unique est elle-même
multiple, tant sont nombreux les chemins du cœur.
À la musique, Bach avait apporté la rigueur, Mozart avait apporté l’état de grâce.
Beethoven lui apporte l’émotion, la passion, la sensibilité, et ouvre ainsi la voie
à tout un courant qui va durer un siècle et irriguer toute l’Europe : Schubert,
Brahms en Allemagne, Berlioz en France, Verdi en Italie, Tchaikovski en Russie,
Liszt en Hongrie, Chopin en Pologne, Dvorak en Tchécoslovaquie, Sibelius en
Finlande…Comment oublier, alors que nous construisons aujourd’hui cette
Europe, que, avant l’Europe politique, il y eut l’Europe romantique et que, avant
Robert Schuman, il y eut Robert Schumann ?
Ce livre a pour dessein d’apporter une réponse personnelle, subjective à cette question.
Il ne défnit pas l’écoute du romantisme, il décrit une écoute du romantisme, celle de
ma sensibilité musicale telle qu’elle s’est exercée durant vingt années de direction de
l’Orchestre Romantique Européen.
Chacun de nos concerts s’est organisé autour d’un thème du romantisme, associant
un poème et les œuvres musicales déclinant ce thème, afn de créer une cohérence
globale de la soirée. Ces centaines d’œuvres romantiques que nous avons interprétées,
ne jouant pour ainsi dire jamais la même œuvre, nous ont fait prendre conscience de
l’infnie richesse du répertoire de la musique romantique, tant dans ses oeuvres les
plus connues que dans ses œuvres injustement méconnues. Encore ce livre se borne-
t-il au répertoire d’orchestre, « ignorant » les merveilles de l’opéra, des lieder, de la
musique de chambre, et des œuvres romantiques pour piano ou instrument solo.
J’ai tenu, chaque fois, à en écrire la présentation, dans le programme de la soirée, sous
une forme plus sensible que musicologique, en essayant de découvrir la manière dont
le compositeur avait voulu construire et faire comprendre le thème de son œuvre.
Ce livre s’eforce donc de décliner les thèmes majeurs du romantisme, chapitre par
chapitre, et, pour chacun d’entre eux, de présenter les « principales » (selon moi)
œuvres qui illustrent chacun de ces thèmes. Présentation musicale intuitive plus
que technique, subjective plus qu’absolue, mais - et c’est là l’essentiel- toujours
passionnée.
Qui ne vit pas la passion romantique perd une partie du sens de la vie.
Lionel Stoléru
7Tème I

L’Amour Romantique Une écoute du romantisme
Aimer, c’est plus que vivre.
Victor Hugo
On a beau vivre dans une société matérialiste, individualiste, sceptique, voire cynique,
malgré tout cela, une jeune flle qui verra un jeune homme venir vers elle en lui
tendant une rose ressentira toujours un frisson romantique. Il y a là, heureusement,
quelque chose d’éternel dans ce sentiment qui transcende tout.

Centré sur l’expression des sentiments, le romantisme a tout naturellement trouvé
dans l’amour l’un de ses thèmes majeurs, pour ne pas dire son thème préféré.
C’est évidemment le cas pour l’opéra romantique, avec ses grands duos d’amour,
de Carmen à la Traviata, pour le ballet romantique où le prince vole vers sa bien-
aimée, là où des êtres humains en chair et en os déclarent leur amour. Mais comment
déclarer sa famme en musique symphonique ?

Commençons peut-être par la musique des vers, par ces deux sommets de la poésie
de l’amour que sont le Lac, de Lamartine, et Les Stances à George Sand, de Musset.
Passons ensuite aux vers mis en musique, avec le Ruy Blas de V. Hugo orchestré par
F. Mendelssohn.
De cette musique poétique, on peut passer à la musique concertante avec cette
impression que les compositeurs romantiques semblent avoir choisi le piano comme
instrument le plus expressif de l’amour, si l’on en juge - et nous nous bornerons là-
à quatre des pIus grands concertos pour piano : les deux concertos de Chopin, le
concerto n°2 de Liszt et le concerto de Schumann.

Le passage de la musique concertante à la musique symphonique est plus délicat. Il
est tout à fait révélateur de constater qu’il n’y a rigoureusement aucun compositeur
romantique qui ait mis le mot « amour » dans le titre d’une de ses œuvres :
symphonies ou poèmes symphoniques, alors qu’ils ont choisi bien d’autres thèmes
romantiques dans leurs titres.

Néanmoins, une symphonie s’impose « malgré » son titre : la Symphonie
Fantastique de Berlioz, hymne à son amour, l’actrice Harriett Smithson. Nous
y ajoutons l’Intermezzo de Manon Lescaut de Puccini, la ravissante promenade
amoureuse de Massenet « Sous les tilleuls » et, bien évidemment, Roméo et Juliette
de Tchaïkovski écrit délibérément pour orchestre et non pour opéra.
11Une écoute du romantisme
ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869)
Le Lac
Parmi les plus connus des poèmes des Méditations fgure cette évocation
de l’amour porté par Lamartine à Julie Charles, femme du célèbre physicien.
C’est sur le lac du Bourget qu’il l’avait tout d’abord rencontrée en venant
à son secours, alors que sa barque était en péril, s’il faut l’en croire. Brèves
journées, dix à peine, où leurs âmes se rapprochèrent, mais c’est surtout à
Paris, où Lamartine avait résidé du 8 Janvier au 6 Mai 1817, qu’il l’avait
vue longuement, soit chez elle, soit sur la terrasse des Tuileries, soit en
quelques promenades au bois de Meudon, dans le parc de Saint-Cloud.
Quand Lamartine avait quitté Paris le 6 Mai, elle lui avait juré de le retrouver à
Aix-les-Bains au mois d’Août. Lamartine fut fdèle au rendez-vous le 21 Août,
mais il n’y trouva pas Julie Charles que son mal implacable avait retenue à Paris.

Le 29 Août, il traversa le lac pour revoir l’abbaye de Hautecombe, et, rêvant seul
dans les rochers déserts, il écrivit quelques uns des vers de l’ode qui devait devenir
immortelle :
Un soir t’en souvient-il ? nous voguions en silence
Sur le sein de tes fots par la lune argentés...
Au seul bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes fots harmonieux...
Mais il s’arrêta, ratura le second vers, corrigea le troisième,
On n’entendait dans l’air, sur l’onde et dans les cieux
Que le bruit des rameurs, etc...
Plus tard il corrigea encore le second vers pour lui donner sa forme défnitive :
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux.
12Une écoute du romantisme
ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869)
Le Lac - Poème
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?
O lac ! l’année à peine a fni sa carrière,
Et près des fots chéris qu’elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
où tu la vis s’asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs fancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.
Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence,
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes fots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos :
Le fot fut attentif, et la voix qui m’est chère
Laissa tomber ces mots :
« Ô temps ! suspends ton vol ; et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
« Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent,
Oubliez les heureux.
« Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m’échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore
Va dissiper la nuit.
13Une écoute du romantisme
« Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! »
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
Où l’amour à longs fots nous verse le bonheur,
S’envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours du malheur ?
Eh quoi ! n’en pourrons-nous fxer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus ?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les eface,
Ne nous les rendra plus !
Eternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?
Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !
Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.
Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !
14Une écoute du romantisme
GEORGE SAND, ALFRED DE MUSSET ET FRÉDÉRIC CHOPIN
L’amour romantique au centre du siècle romantique, c’est George Sand, romanciére
engagée, qui, après avoir séduit Jules Sandeau et Mérimée, se vit passionnément
aimée en 1833 par Alfred de Musset, de 6 ans son cadet. Ils partent en amoureux à
Venise où Musset tombe malade et où G. Sand le trompe avec son médecin, jusqu’à
ce que, de passions en disputes, la rupture se fasse deux ans plus tard. Terrassé par
la douleur, Musset écrit ses « Stances à George Sand », lui, « pauvre cœur insensé
qui sait si mal aimer et sait si bien soufrir ». Après sa mort, G. Sand publie « Elle et
Lui » sur leur histoire et le frère d’Alfred de Musset, choqué par cette présentation
de leur amour, publie « Lui et Elle»...
STANCES À GEORGE SAND
Alfred de Musset
Te voila revenu, dans mes nuits étoilées,
Bel ange aux yeux d’azur, aux paupières voilées,
Amour, mon bien suprême, et que j’avais perdu !
J’ai cru, pendant trois ans, te vaincre et te maudire,
Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
Au chevet de mon lit, te voilà revenu.
Eh bien, deux mots de toi m’ont fait le roi du monde,
Mets la main sur mon cœur, sa blessure est profonde ;
Élargis-là, bel ange, et qu’il en soit brisé !
Jamais amant aimé, mourant sur sa maîtresse,
N’a sur des yeux plus noirs bu la céleste ivresse,
Nul sur un plus beau front ne t’a jamais baisé !
Il faudra bien t’y faire à cette solitude,
Pauvre cœur insensé, tout prêt à se rouvrir,
Qui sait si mal aimer et sait si bien soufrrir.
ll faudra bien t’y faire ; et sois sûr que l’étude,
La veille et le travail ne pourront te guérir.
Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,
Toi, pauvre enfant gâté, qui n’a pas l’habitude
D’attendre vainement et sans rien voir venir.
Et pourtant, ô mon cœur, quand tu l’auras perdue,
Si tu vas quelque part attendre sa venue,
Sur la plage déserte en vain tu l’attendras.
Car c’est toi qu’elle fuit de contrée en contrée,
15Une écoute du romantisme
Cherchant sur cette terre une tombe ignorée,
Dans quelque triste lieu qu’on ne te dira pas.
Toi qui me l’a appris, tu ne t’en souviens plus
De tout ce que mon cœur renfermait de tendresse,
Quand, dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,
Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus !
La mémoire en est morte, un jour te l’a ravie
Et cet amour si doux, qui faisait sur la vie
Glisser dans un baiser nos deux cœurs confondus,
Toi qui me l’as appris, tu ne t’en souviens plus.
Porte ta vie ailleurs, ô toi qui fus ma vie ;
Verse ailleurs ce trésor que j’avais pour tout bien.
Va chercher d’autres lieux, toi qui fus ma patrie,
Va feurir, ô soleil, ô ma belle chérie,
Fais riche un autre amour et souviens-toi du mien.
Laisse mon souvenir te suivre loin de France ;
Qu’il parte sur ton cœur, pauvre bouquet fané,
Lorsque tu l’as cueilli, j’ai connu l’Espérance,
Je croyais au bonheur, et toute ma soufrance
Est de l’avoir perdu sans te l’avoir donné.
16Une écoute du romantisme
Amour de George Sand
et mort de Chopin
En 1836, G. Sand s’éprend de Frédéric Chopin, part le soigner à Majorque, et
reste avec lui presque jusqu’à sa mort. A la mort de Chopin, F. Liszt écrivit en
français un petit livre « La vie de Chopin » où il raconte leur amour, dans l’extrait
ci-après. « Madame Sand entendit souvent parler à cette époque, par un musicien
ami de Chopin, et l’un de ceux qui l’avaient accueilli avec le plus de joie à son
arrivée à Paris, de cet artiste si exceptionnel. Elle entendit vanter plus que son
talent : son génie poétique ; elle connut ses productions et en admira l’amoureuse
suavité. Chopin semblait redouter cette femme au-dessus des autres femmes qui,
comme une prêtresse de Delphes, disait tant de choses que les autres ne savaient
pas dire. Il évita, il retarda sa rencontre ; Mme Sand ignora, et par une simplicité
charmante vint au-devant de lui, et sa vue dissipa bientôt les préventions contre
les femmes-auteurs, qu’il avait jusque-là obstinément nourries.
Dans l’automne de 1837, Chopin éprouva des atteintes inquiétantes d’un mal qui
ne lui laissa que comme une moitié de forces vitales. Des symptômes alarmants
l’obligèrent à se rendre dans le Midi pour éviter les rigueurs de l’hiver. Mme Sand
se décida à l’accompagner. On choisit pour s’y rendre l’île Majorque, où l’air de
la mer, joint à un climat toujours tiède, est particulièrement salubre aux malades
attaqués de la poitrine.
Le souvenir des jours passés à l’île de Majorque resta dans le cœur de Chopin
comme celui d’un ravissement, d’une extase que le sort n’accorde qu’une fois à ses
plus favorisés. Depuis 1840 la santé de Chopin, à travers des alternatives diverses,
déclina constamment. Les semaines qu’il passait tous les étés à la campagne de
Nohant formèrent, durant quelques années, ses meilleurs moments. De semaine
en semaine, bientôt de jour en jour, l’ombre de la mort apparaissait plus intense.
La maladie touchait à son dernier terme ; les soufrances devenaient de plus en
plus vives ; les crises se multipliaient, et à chaque fois ressemblaient davantage à la
dernière agonie. Une convulsive somnolence dura jusqu’au 17 octobre 1849. Vers
deux heures l’agonie commença, la sueur froide coulait abondamment de son front ;
après un court assoupissement, il demanda d’une voix à peine audible : « qui est
près de moi ? ». Il pencha sa tête pour baiser la main de M. Gutman qui le soutenait,
et rendit l’âme dans ce dernier témoignage d’amitié et de reconnaissance : il expira
comme il avait vécu, en aimant !
L’admiration pieuse de Chopin pour le génie de Mozart, lui ft demander que son
Requiem fût exécuté à ses funérailles ; ce vœu a été accompli. Ses obsèques euret n
lieu à l’église de la Madeleine, le 30 octobre 1849.
17Une écoute du romantisme
Nous avons considéré que les convenances de l’amitié et du collègue exigeaient
de nous un témoignage plus particulier de nos vifs regrets et de notre admiration
convaincue. Il nous a semblé que ce serait nous manquer à nous-même, en ne
briguant pas l’honneur d’inscrire notre nom, et de faire parler notre afiction sur
sa pierre sépulcrale, comme il est permis à ceux qui n’espèrent jamais remplacer
dans leur cœur le vide qu’y laisse une irréparable perte ! »
18Une écoute du romantisme
VICTOR HUGO ET FELIX MENDELSSOHN
Ruy Blas, ver de terre amoureux d’une étoile
Non, ce n’est pas, comme l’ont dit certains, un mélodrame, cette passion imaginée
par Victor Hugo d’un laquais amoureux d’une reine. Elle s’exprime dans les vers
admirables de Victor Hugo, et dans une musique, non moins belle, de Félix
Mendelssohn.
LES VERS, TOUT D’ABORD
«Madame, sous vos pieds, dans l’ombre,un homme est là
«Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
«Qui soufre, ver de terre amoureux d’une étoile ;
«Qui pour vous, donnera son âme, s’il le faut ;
«Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. »
LA REINE
Pourquoi donc étiez-vous, comme eût été Dieu même,
Si terrible et si grand ?
RUY BLAS
Parce que je vous aime !
Parce que je sens bien, moi qu’ils haïssent tous,
Que ce qu’ils font crouler s’écroulera sur vous !
Parce que rien n’efraie une ardeur si profonde,
Et que pour vous sauver je sauverais le monde !
Je suis un malheureux qui vous aime d’amour.
Hélas ! Je pense à vous comme l’aveugle au jour.
Madame, écoutez-moi. J’ai des rêves sans nombre.
Je vous aime de loin, d’en bas, du fond de l’ombre ;
Je n’oserais toucher le bout de votre doigt,
Et vous m’éblouissez comme un ange qu’on voit !
-Vraiment j’ai bien soufert ?Si vous saviez, madame !
Je vous parle à present. Six mois, cachant ma famme,
J’ai fui. Je vous fuyais et je soufrais beaucoup.
Je ne m’occupe pas de ces hommes du tout,
Je vous aime. - ô mon Dieu, j’ose le dire en face
À votre majesté. Que faut-il que je fasse ?
Si vous me disiez : meurs ! Je mourrais. J’ai l’efroi
Dans le cœur. Pardonnez !
19Une écoute du romantisme
LA MUSIQUE, ENSUITE...
Pour la création de Ruy Blas au théàtre de Leipzig en 1839, le directeur du théâtre
demanda à Felix Mendelssohn de lui écrire une introduction musicale. Celui-ci,
qui était, comme son prénom l’indique, d’un naturel heureux, ne jugeait pas
indispensable de vivre dans le tragique pour être romantique, et trouvait le sujet
trop sombre à son goût.
Il se ft donc prier longuement avant d’y consentir... trois jours avant la
représentation. Et d’écrire à un ami : « le vendredi, l’ouverture était chez le copiste.
Répétée le lundi..., elle a été jouée le soir même avec la pièce infâme (sic), et m’a
plus diverti qu’aucune autre de mes œuvres ».
Malgré ce manque d’enthousiasme (c’est le moins que l’on puisse dire),
Mendelssohn écrivit là, une fort belle partition où les bois et cuivres annoncent
à quatre reprises la solennité funèbre de l’œuvre. Entre ces appels, deux thèmes
interviennent de manière contrastée : le premier traduit l’agitation romantique
du héros tandis que le second est une méditation plus calme et plus sombre.
LA MORALE
Quand le ver de terre tombe amoureux d’une étoile, il devient luisant.
Voire étincelant.
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Une écoute du romantisme
GIACOMO PUCCINI (1858-1924)
Manon Lescaut - Intermezzo
L’amour, un thème majeur de l’œuvre de Puccini. L’amour de la Tosca pour
Mario Cavaradossi, l’amour de Mimi pour le Rodolphe de la Bohème, l’amour
de Pinkerton pour Madame Butterfy et l’amour de Manon Lescaut pour le
Chevalier des Grieux.
Amours tous malheureux, mais dont le desespoir a inspiré des mélodies
immortelles, la plupart du temps pour le chant, mais parfois aussi pour l’orchestre.
Tel est le cas de cet intermède sentimental que Puccini écrit pour l’orchestre entre
le deuxième et le troisième acte de Manon Lescaut, qui reprend des thèmes du
duo d’amour de l’acte II.
Une introduction nostalgique aux violoncelles et altos nous conduit à l’une de ces
belles phrases d’amour qui s’écoulent avec calme et douceur, au cor anglais et à
l’alto accompagnés par la harpe.
sostenendo
>œ. j œ . œ# œ j œœ œ2 œ œ œ# . œ œ œœ œ œ œœ œ& 4 œ œœ. œœœ œœ œ œœ œ œœ œtutta forza
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Les violons lui donnent un caractère plus tourmenté, et le rythme devient plus
saccadé, plus syncopé jusqu’à une véhémence inquiétante.

Le calme revient, entrecoupé de boufées d’angoisse : que sera l’avenir ?
Evoluant en permanence entre le mode majeur et le mode mineur, cet intermezzo
epréfgure à maints égards le célèbre adagietto de la 5 Symphonie de Mahler, par
son impressionnisme angoissé.
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~~~Une écoute du romantisme
JULES MASSENET (1842-1912)
Sous les Tilleuls - Scenes alsaciennes
Jules Massenet, que l’on ne connaît plus guère aujourd’hui qu’à travers deux de
ses opéras, Manon et Werther, fut sans doute le musicien français le plus connu
de la seconde moitié du siècle romantique. Prix de Rome à 21 ans, il fut le plus
jeune pensionnaire de l’Académie des Beaux-Arts, professeur au Conservatoire,
et, outre ses opéras, écrivit de nombreuses œuvres pour piano, pour chant et pour
orchestre. Parmi ses 7 suites pour orchestre, on lui doit des « Scènes Alsaciennes »
dont est tirée la mélodie « Sous les Tilleuls ».
Dans les Scènes Alsaciennes de Massenet, certes, on boit de la bière au cabaret,
on regerde passer les troupes à la manœuvre, mais il y a aussi un temps pour une
promenade sentimentale sous les tilleuls.

Cette promenade est un ravissant et tendre dialogue entre le violoncelle et la
clarinette. On va dire - voix grave oblige - que le violoncelle est le garçon et que la
clarinette est la flle. D’ailleurs, si l’on peut dire, cela se confrme par le fait que
c’est le violoncelle qui engage le dialogue.
L’INSTANT TENDRE
L'INSTANT TENDRE
Vlle. solo bien chanté et expressif œb œj œ œB 4 œ œb œ œ œ œ .œ œœ .Vlle. 4 œ J JJ
p pf
Et, ma foi, la clarinette ne se fait pas prier pour répondre.
L'INSTANT TENDRE
Cl. solo œbien chanté et expressif œœ œ œœ œœ œ œ œ. œ œ œ4 œœ J J Œ ÓJVlle. & 4 JJ
pfp
Ce qui est intéressant dans l’histoire, c’est que, une fois le premier dialogue ter -
miné, c’est la clarinette qui prend l’initiative...
LA MORALE
Pour l’amour, aussi, il n’y a que le premier pas qui coûte !
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©Une écoute du romantisme
PIOTR ILITCH TCHAÏKOVSKI (1840-1893)
Roméo & Juliette - Ouverture Fantaisie
Si vous posez la question “quelle est, pour vous, la plus grande histoire d’amour ?”,
il y a fort à parier que la réponse sera “Roméo et Juliette”. Ils n’ont pourtant
jamais existé que dans l’imagination du conteur italien Masuccio, avant que
Shakespeare s’empare de cette histoire. Depuis lors, de l’opéra de Berlioz au
West Side Story de Bernstein, en passant par le ballet de Prokofev et l’ouverture
de Tchaïkovski, ces deux personnages n’ont cessé de tenir le devant de la scène
(et des écrans). Sait-on qu’on compte à peu près 40 opéras “Roméo et Juliette”,
le dernier en date étant celui de Pascal Dusapin en 1988 ?
Alors, quand, au sein du “Groupe des Cinq” des compositeurs russes,
Balakirev propose à Tchaïkovski de traiter ce thème, celui-ci accepte le déf. Déf
de taille pour un homme aussi malheureux en amour que Tchaïkovski. Timide
et d’autant moins sûr de lui qu’il ne sait pas trop s’il est homosexuel ou non,
le compositeur se tient à l’écart des femmes. Mais l’une d’elles vient à lui, une
de ses étudiantes qui le courtise assidûment au point qu’il accepte de l’épouser.
Catastrophe. Tchaïkovski n’arrive pas à décider de rompre ce mariage, songe à se
suicider, mais fnira par se séparer de sa femme. C’était en 1877 et, sept ans avant,
Tchaïkovski avait donc composé “Roméo et Juliette”en imaginant ce que serait
cet amour parfait qu’il ne connaitrait jamais. Il n’envisage pas d’en faire un opéra,
et se contente d’écrire une “ouverture”d’une durée de 20 minutes. Curieusement,
l’introduction se fait sous forme d’un choral religieux orthodoxe, celui de Frère
Laurent, en dialogue de l’harmonie et des cordes, dans un climat de gravité, mais
qui laisse entrevoir des lendemains plus agités. Les voici venir sous forme d’un
allegro où se fait entendre le cliquetis des épées entre les Montaigu et les Capulet.
L’INSTANT PATHÉTIQUE
De ce vacarme émerge soudain la romance d’amour pathétique, d’un lyrisme
superbe mais angoissé comme si les deux amants en pressentaient la fn tragique.
˙ œ# ˙ ˙ œœœ ˙ ˙œ œ n œœ œ œœ # ˙ n œ# 4#
Violon 1 & 4
f
n œ œ7 b ˙ ˙ ˙ œ ˙˙ . .œ œ# œ œ œ œœ # œ œ#&
˙ .œ œ# ˙ . œ ˙ . œ œ13 œ # œ œ# œ œ œ œœ # œ # œ# #&
Tchaïkovski entremêle alors avec génie, mesures entre mesures, le cliquetis des
épées et la protestation d’amour. Entre la haine et l’amour, qui peut hélas douter
du résultat ? De plus en plus brutale, la force impose sa loi qui s’achève dans un
roulement de timbales. La mort est passée par là. En quelques mesures lugubres,
qui préfgurent le fnal de la Symphonie Pathétique, elle clame sa victoire, qu’un
cr esc.dernier choral religieux ne parviendra pas à conjurer, comme l’exprime l’ultime
roulement de timbales.
LA MORALE
cr esc.La raison du plus fort est toujours la pire.
23Une écoute du romantisme
FRÉDÉRIC CHOPIN (1810-1849)
Les deux concertos pour piano
Frédéric Chopin, tous les pianistes le savent(et s’en réjouissent), a consacré
pratiquement toute son œuvre au piano solo. Parmi les exceptions fgurent ses
deux concertos pour piano et orchestre, dont le n°2 fut d’ailleurs composé avant
le n°1 mais publié après. Ces deux concertos des années 1830 furent composés
dans la fèvre amoureuse de Frédéric Chopin pour une comtesse polonaise qui, du
reste, n’était pas indiférente à son amour.
Tel est clairement le cas, d’après la correspondance de Chopin, pour l’adagio du
second concerto et telle semble aussi résonner à notre oreille la Romance (second
mouvement)du premier concerto.
LE PREMIER CONCERTO, EN MI MINEUR
Le premier mouvement est étonnant à plus d’un titre. D’une part, la fougue
du début (mais qui a dit que Chopin était mièvre ?)contraste avec la douceur
mélancolique “cantabile” du second thème. Pourtant, c’est le premier thème qui
est en mi mineur et le second en mi majeur. On est loin de la facture classique
d’un premier thème à la tonique et d’un second à la dominante.

L’INSTANT SENTIMENTAL
Un sentiment d’inefable douceur en ce second thème
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Piano
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Entre ces phrases pleines de sensibilité, le pianiste peut donner libre cours
à sa virtuosité dans des guirlandes de notes, dont aucune n’est gratuite, qui
doivent permettre une parfaite symbiose du soliste et de l’orchestre. Et dans le
développement, c’est en do majeur que reviendra, avec un efet saisissant, le thème
mélancolique qui dans cette harmonie, prend un caractère diférent, plus teinté
d’espoir que de nostalgie. Le second mouvement nous est décrit par Frédéric
Chopin lui-même dans une lettre du 18 mai 1830 avant l’exécution publique
de son œuvre : “Calme et mélancolique, ce mouvement donne l’impression de
quelqu’un qui regarde doucement vers un site qui fait venir à l’esprit mille souvenirs
heureux. C’est une sorte de rêverie par un beau soir de printemps, au clair de lune”.
24
∑~
~
~
~
Une écoute du romantisme
Ces lignes non seulement nous dictent l’interprétation de l’œuvre, mais nous
montrent que, dans l’esprit de Chopin, il n’y a aucune contradiction entre la
mélancolie et le bonheur(mais qui a dit que Chopin était triste ?).

L’INSTANT MAGIQUE
L’instant où l’on commence à rêver L'INSTANT MAGIQUE
L'instant où l'on commence à rêver
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* *° ° *° °
Le troisième mouvement, sans états d’âme, donne libre cours à une franche
gaité, bien exprimée par le choix du mode majeur, que terminent des suites
d’arpèges avant qu’un second thème plus sensible vienne nous rappeler à l’esprit
du concerto. Une coda brillante, passionnée, enfammée, nous entraîne sur des
gammes de mi majeur qui se résolvent sur un dernier unisson de mi majeur,
montrant que le bonheur s’est dégagé de la mélancolie.
LE SECOND CONCERTO EN FA MINEUR
Dès l’entrée passionnée du premier mouvement, ce concerto confe à l’orchestre
une longue exposition des thèmes dont le pianiste s’emparera ensuite : thème
puissant aux cordes, thème d’une infnie douceur aux bois. Le piano apparaît ;
l’orchestre disparait presque pour laisser le soliste dérouler avec virtuosité ses
guirlandes, ses arpèges sur 4 ou 5 octaves, avant d’énoncer le thème lyrique dans
une ornementation comme seul Chopin était capable d’en composer. Annoncé
par un trille fortissimo du pianiste, l’orchestre revient pour un tutti fougueux
qui se termine en douceur au basson pour faire place au pianiste avec qui le
©basson puis les bois feront un petit bout de chemin.
25Une écoute du romantisme
Voici ce qu’en dit Franz Liszt :
« Nous citerons l’Adagio du second Concerto, pour lequel il avait une
prédilection marquée, et qu’il se plaisait à redire fréquemment.
Les dessins accessoires appartiennent à la plus belle manière de l’auteur, et la
phrase principale en est d’une largeur admirable. Elle alterne avec un récitatif
qui pose le ton mineur et qui en est comme l’antistrophe.
Tout ce morceau est d’une idéale perfection ; son sentiment, tour à tour
radieux et plein d’apitoiement. Il fait songer à un magnifque paysage inondé
de lumière, à quelque fortunée vallée de Tempé qu’on aurait fxée pour être le
lieu d’un récit lamentable, d’une scène attristante. »
LE COUP DE CŒUR
LE COUP DE COEUR
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Ce que commente Franz Liszt en termes de chagrin d’amour :
« On dirait un irréparable malheur accueillant le cœur humain en face d’une
incomparable splendeur de la nature ; contraste soutenu par une fusion de
tons, une dégradation de teintes atténuées qui empêche que rien de heurté ou
de brusque ne vienne faire dissonance à l’impression émouvante qu’il produit,
et qui en même temps mélancolise la joie et rassérène la douleur. »
L’allegro du troisième mouvement a moins d’états d’âme. D’emblée, le piano
imprime un rythme à 3 temps entrainant et, si on ose employer ce mot chez
Chopin, joyeux. L’orchestre répond et le dialogue se poursuit. Tandis que
le pianiste se lance dans un déluge de triolets rapides, les bois égrènent une
douce mélodie.
Le soliste reprend l’initiative avec une mazurka bien rythmée longuement
développée, en un nouveau galop de triolets qui se termine en une délicate
descente chromatique. Le retour du premier thème s’effectue tant au
piano qu’en tutti d’orchestre, mais la conclusion reviendra à la mazurka,
solennellement annoncée par un appel de cors. La virtuosité du pianiste peut
alors s’exercer à cœur joie vers une fn brillante.
26
©Une écoute du romantisme
LE MESSAGE
Joué pour la première fois par Frédéric Chopin en concert le 11 octobre 1830
à Varsovie, le concerto n°1 rencontra d’emblée un grand succès. A son ami
Wojciechowski, Frédéric Chopin écrit le lendemain : «Tout alla bien. Je jouais aussi
à l’aise que si j’étais seul. Ce fut la première fois où j’eus une telle facilité d’exécution
avec un orchestre.» Par contre, H Berlioz n’était pas tendre pour le concerto, qu’il
ft jouer à Chopin à Paris en 1834 : «Chez Chopin, tout l’intérêt est concentré
sur le piano. L’orchestre, dans ses concertos pour piano est simple accompagnement,
froid et presque superfu.»Certes, les concertos de Chopin n’ont pas la structure
orchestrale de Beethoven. Mais Berlioz ne comprend pas ce que Franz Liszt a lui,
parfaitement ressenti lorsqu’il écrit dans sa biographie de Chopin : “L’art n’est
pas là pour respecter les formes, juste parce que ce sont les formes. Lorsqu’elles ne sont
exigées ni par la nature du génie de l’artiste, ni par la nature de l’objet qu’il choisi
de créer, alors, il s’en afranchit ”. Il est d’ailleurs tellement exceptionnel qu’un
compositeur du talent de Franz Liszt écrive une biographie d’un compositeur du
talent de Frédéric Chopin que nous ne pouvons résister à en citer un autre passage:
“Les créations de Chopin sont destinées à porter dans des pays et des années éloignés,
ces joies, ces consolations, ces bienfaisantes émotions que les œuvres de l’art réveillent
dans les âmes soufrantes, altérées, défaillantes ou persévérantes et croyantes, auxquelles
elles sont dédiées, établissant ainsi un lien continu entre les natures élevées sur quelque
côte de la terre, dans quelque période des temps qu’elles aient vécu, mal devinées de
leurs contemporains quand elles ont gardé le silence, et souvent mal comprises quand
elles ont parlé !”
LA MORALE
On voit que Berlioz n’a pas composé de concertos...
27Une écoute du romantisme
FRANZ LISZT (1811-1886)
Concerto pour Piano n°2 en La majeur
Ma vie entière, écrit Franz Liszt, n’est qu’une longue odyssée de l’amour.
Longue, tout d’abord. ll n’est pas exagéré de dire que Franz Liszt aura marqué
etout le XIX siècle de 1811 à 1886, comme J. Haydn avait marqué tout
ele XVIII siècle. Par leur longévité et leur infuence, ils ont organisé la vie musicale
autour d’eux. Pétri de bonté, de charité, de générosité, Franz Liszt aura aidé à faire
reconnaître le génie de Berlioz et surtout de Wagner qui n’aurait peut-être jamais
vu le jour sans son appui.
Odyssée ensuite : le voyage odysséen de Liszt, c’est l’Europe. De Hongrie en
Allemagne, France, Italie, Angleterre... Franz Liszt sillonne le continent dans
ce qu’il appellera ses Années de Pèlerinage.
Il écrit : “Ayant parcouru en ces derniers temps bien des sites divers, bien des lieux
consacrés par l’histoire et la poésie ;ayant senti que les aspects variés de la nature
et des scènes qui s’y rattachent ne passaient pas devant mes yeux comme de vaines
images, mais qu’elles remuaient dans mon âme des émotions profondes, j’ai
essayé de rendre en musique quelques-unes de mes perceptions les plus fortes”.
Là est le maître-mot du romantisme : l’émotion qui fait ainsi, dans la voie ouverte
par Beethoven, sa pleine entrée dans la musique.
L’amour enfn. Enlevant à Paris une femme mariée - Marie d’Agoult - pour
l’emmener à Genève dans le plus grand des scandales, proche et complice de
George Sand, adulé par les femmes en général et par la princesse Carolyne de
Sayn-Wittgenstein après des amours tumultueuses avec Lola Montès, Franz Liszt
parle en musique de l’amour comme il le vit. Avec passion.
Franz Liszt, on le sait, composa davantage pour piano que pour orchestre, et
transcrivit pour cet instrument bon nombre d’œuvres orchestrales comme les
symphonies de Beethoven. N’écrit-il pas en 1838 : “mon piano, c’est pour moi ce
qu’est au marin sa frégate, c’est moi, c’est ma parole, c’est ma vie !”. D’où l’intérêt
particulier de ses deux concertos pour piano et orchestre. Alors que Franz Liszt
composait vite et d’un seul jet, l’écriture et les réécritures des deux concertos se
sont échelonnées sur près de vingt ans. Le second concerto, commencé en 1839,
ne fut joué pour la première fois qu’en 1857 sous la direction de Berlioz, puis en
1859 sous la direction de Liszt. Le fait qu’il ait demandé à Berlioz de créer ses deux
concertos est aussi signifcatif. Liszt, impressionné par la Symphonie Fantastique
de Berlioz en 1830, en retient le principe fondateur : “l’idée fxe”, c’est-à-dire un
motif qui structure toute la composition. Chacun des deux concertos de Liszt
a une “idée fxe”, c’est-à-dire un thème qui se retrouve tout au long de l’œuvre.
Il n’y a dès lors rien d’étonnant à voir se dérouler ce concerto d’une seule traite.
D’abord, Franz Liszt tenait à la liberté de son inspiration, sans la brider dans des
structures préétablies. Ensuite, le principe de l’idée fxe conduit à poursuivre cette
idée sans s’arrêter. Des épisodes distincts : oui ; des mouvements séparés : non.
28Une écoute du romantisme
SIX ÉPISODES SE SUCCEDENT AINSI...
1. Une introduction lente, adagio sostenuto, installe cette atmosphère d’attente
que Liszt afectionnait particulièrement. Le piano est à peine présent pour égrener
ses arpèges, laissant les bois et les cors initier des mélodies songeuses. Après une
descente d’accords au piano, soliste et orchestre prennent un rythme cadencé qui
introduit le second épisode.

2. Un allegro passionné, agité, haché, nous fait entrer dans le vif du sujet : piano
et orchestre s’y répondent avec fougue.

3. Trois arpèges plus calmes introduisent la douce rêverie de l’allegro moderato.
On quitte la musique symphonique pour entrer en musique de chambre. Le
pianiste et le violoncelliste solo jouent ensemble.
LE COUP DE CŒUR
LE COUP DE COEUROn pense aux “Rêves d’Amour” pour piano dans cette tendre phrase :
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C’est ensuite le hautbois solo qui dialogue avec le piano. L’orchestre se tait et
écoute, le pianiste clôt la discussion en une cadence virtuose.
4. L’orchestre fait son retour dans l’allegro déciso, retrouvant les thèmes fougueux
du second épisode, développés avec force et brio.
5. L’épisode marziale un poco meno allegro ralentit un peu la fougue, mais
on gagne en puissance ce qu’on perd en virtuosité. Liszt adorait les rythmes
“marziale” et les notait fréquemment sur ses œuvres, là où la colère impose un
rythme violent et “marcato”.
LE COUP DE SANGLE COUP DE SANG
Martiale, un poco meno Allegro
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29
©

©Une écoute du romantisme
Ensuite, comme dans les Préludes, Franz Liszt casse le rythme pour réintroduire
une rêverie plus douce que termine une montée chromatique du piano.
6. Dès lors, l’allegro animato redonne au concerto son brio, son panache, dans
une accélération puissante où la bravoure le dispute à la virtuosité.
Techniquement redoutable pour le pianiste comme pour l’orchestre et le chef,
ce concerto présente de grandes difcultés musicales. En premier lieu, l’art de
l’exécution est de donner une unité à ces épisodes successifs. En second lieu, l’art
du soliste est de savoir écouter les divers instruments qui vont l’accompagner dans
certaines étapes de son parcours. Pianiste exceptionnel, Franz Liszt n’a pas voulu
faire de ce concerto une œuvre pour pianiste exceptionnel : le piano y joue à la
fois un rôle central et modeste que certains exécutants soucieux de leur ego ont
parfois du mal à accepter et à respecter.
LE MESSAGE
En cassant la forme, Franz Liszt casse le code “musicalement correct” sur le rôle du
chef d’orchestre. Il le fait avec d’autant plus de plaisir que son style de direction avait
été durement critiqué, ce qui l’avait incité à écrire, après un concert à Karlsruhe
une “lettre ouverte sur la direction d’orchestre” où l’on peut lire notamment : “Le
syle même de l’éxécution tisse entre le musicien dirigé et celui qui dirige des liens
fort diférents de ceux que noue un batteur de mesure infatigable. Car, dans bien
des passages, le maintien inexorable de la mesure et de chaque fraction de mesure
va jusqu’à contrarier une expression sensée et intelligente. Ici comme partout, la
lettre tue l’esprit... Nous sommes des timoniers et point des rameurs”.
LA MORALE
Etre à la barre plutôt qu’à la rame !
30Une écoute du romantisme
ROBERT SCHUMANN (1810-1856)
Concerto pour piano en la mineur
Cruel destin que celui de Robert Schumann, né près de Bonn, surdoué de la
musique, qui ratera sa carrière de pianiste à la suite d’un stupide accident à sa
main droite, son enseignement au Conservatoire et son métier de chef
d’orchestre à cause de troubles nerveux, ratera son suicide dans la Rhin à 44 ans
et fnira à l’asile psychiatrique où il mourra deux ans plus tard, veillé par sa femme
adorée, Clara, pianiste et leur grand ami J. Brahms.
Encore cet amour fut-il longtemps contrarié car le père de Clara, Frédéric Wieck,
qui était le professeur de piano de Schumann, destinait sa flle, non seulement à
une carrière de pianiste prodige, mais aussi à un parti mieux établi dans la société
que ce jeune exalté sans emploi. Il fallut attendre que Clara devint majeure en
1840 pour qu’il puisse l’épouser, contre la volonté de son père. C’est pour elle
qu’il composa en 1845 son unique concerto pour piano, qu’elle jouera partout à
travers le monde. Selon Schumann, la partition se veut “quelque chose entre le
concerto, la symphonie et la grande sonate” ; c’est en fait un poème musical qui,
plus que tout autre, illustre la “poèsie”par sa faculté d’évocation lyrique.

Premier mouvement
L’élan est donné dès la première mesure et déclenche une cascade d’accords du
piano. Mais, dès la quatrième mesure, le poème s’énonce aux bois, puis “espressivo”
aux violons. Espressivo ou afetuoso ?
Les deux sans doute, tant cette conversation entre amis (le piano d’une part, le
violon de l’autre) témoigne d’afection et de bonne entente, même si quelques
“tutti” vigoureux viennent “muscler” le discours. Le dialogue se poursuit, cette
fois avec la clarinette et les bois.
L’INSTANT SENTIMENTAL
L’allegro fait place à un andante “espressivo” lui aussi où les arpèges de croches
de main gauche accompagnent une mélodie simplissime de main droite dont
l’orchestre efeure un accompagnement discret.
Andante espressivo hd = 72
solob ú.b 6 úœú. œ œ œb ú œ Œb œ œ œ ú. œ œ.œ œ œ œ& 4 œ œ œœ œ œ œœ œp
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sempre con Pedale
31Une écoute du romantisme
Le retour soudain à l’introduction permet de relancer l’élan, avant de laisser la
place à la fûte pour dialoguer longuement avec le piano dans le thème initial.
La suite se fera en variations autour de ce même thème avant de faire place à
la cadence solo du pianiste. Cadence très large, très fouillée, jouant tantôt de
la tendresse, tantôt de la force, tout en restant fdèle au thème central de ce
mouvement. Dès lors peut s’annoncer, à un rythme plus rapide, une coda toute
en douceur aux bois et montant progressivement en puissance jusqu’aux envolées
fnales en arpèges du piano.
Le second mouvement est en trois parties, selon une forme courante pour les
lieder. Au départ, un petit dialogue piqué, pointu, lent, entre piano et cordes, qui
se phrase rapidement.
L’INSTANT MAGIQUE : L’ENTRÉE DU VIOLONCELLE
Magique, car tellement inattendu dans son superbe lyrisme. Cela mérite d’en lire
quelques portées, sans oublier l’appui que lui apporte le piano. Le thème s’amplife
lorsque les altos rejoignent les violoncelles puis lorsque les violons s’en emparent.
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Violoncelle >
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Enfn, le premier dialogue réappararaît, se prolonge en une sorte d’écho évanes-
cent que les bois et une puissante gamme de cordes réveillent soudain pour créer
un enchaînement direct au fnal.
32
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