Berlin 1700-1929

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Entre 1700, année où Leibniz est chargé d'organiser l'Académie de Berlin, et l'époque de la République de Weimar, la petite résidence des Hohenzollern s'est muée en une véritable capitale culturelle de rayonnement européen. La volonté politique des souverains, qui créèrent un espace urbain au lendemain de la guerre de Trente Ans, joua un rôle décisif dans cette mutation. En 1929, Berlin exerce un attrait suffisant pour devenir le sujet même de plusieurs essais et romans. Cet ouvrage s'attache à analyser quelques grands moments qui firent de Berlin une métropole.
Publié le : lundi 1 mars 2010
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EAN13 : 9782296244535
Nombre de pages : 257
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BERLIN 1700-1929
Sociabilités et espace urbain

Les Mondes germaniques Collection dirigée par Françoise Rétif et Gérard Laudin
La collection Les Mondes germaniques publie des études concernant l'histoire culturelle et politique des pays germanophones, la littérature et les mouvements d'idées, en privilégiant une approche interdisciplinaire à l'articulation de la littérature, de la linguistique, de la philosophie et de l'histoire. Si elle est largement ouverte aux travaux portant sur les Allemagnes, l'Autriche et la Suisse depuis 1945, elle se donne une double perspective, à la fois diachronique et synchronique, et se propose donc aussi d'investiguer le passé, singulièrement dans les rapports qu'il entretient avec les enjeux présents. Les transferts culturels entre les pays de langue allemande et leurs voisins, ainsi que leur insertion dans l'espace européen, seront l'objet d'une attention particulière.

Déjà parus Thomas LANDWEHRLEN, L'Oktoberlest de Munich. Portée sociale et politique. Monographie socioanthropologique,2009. Christian KLEIN (dir.), Théâtre et politique dans l'espace germanophone contemporain, 2009. LACHENY Marc et LAPLÉNIE Jean-François (textes réunis par), « Au nom de Goethe! », 2008. H. HABERL et V. HOLLER, Nouvelle généra(ionNouvelles écritures? Les mondes narratifs de la jeune Autriche,2007. PAJEVIC Marko (dir.), Poésie et musicalité, 2007. RITTAU Andreas, Traversées culturelles francoallemandes, 2006. DOLL Jürgen (dir.), Jean Améry (1912-1978),2006. KNOPPER Françoise et COZIC Alain, Le déchirement, 2006. BEHR Irmtraud et HENNINGER Peter (textes réunis par), A travers champs, 2005. RÉTIF Françoise (dir.), L'indicible, 2004.

Études réunies par Gérard Laudin

BERLIN 1700-1929

Sociabilités et espace urbain

L'HARMATTAN

Ouvrage publié avec le soutien du Centre de recherches sur l'Autriche et l'Allemagne (CR2A, EA 4313) de l'Université de Rouen et de l'Université de recherche « Expressions historiques, culturelles et esthétiques de l'identité. Espaces germaniques, nordiques et néerlandophones, XVIe-XXe siècles» (EA 3556) de l'Université de Paris IV - Sorbonne.

@ L'IIARMATIAN,2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-10693-2 EJùN:978229609106932

Avant-propos

1700 et 1929. Deux dates à forte valeur symbolique et toutes deux en léger décalage par rapport aux événements politiques. Le Il juillet 1700 fut signé l'édit de fondation de la future « Académie de Berlin », et sa présidence confiée à Leibniz, un an presque jour pour jour avant le couronnement à Konigsberg (18 janvier 1701) de l'Électeur de Brandebourg, désormais « roi en Prusse », et une bonne décennie avant son ouverture solennelle, en janvier 1711. Par cette fondation, les Hohenzollern entendaient faire entrer leur résidence, qu'ils s'efforçaient d'agrandir et d'embellir depuis un demi-siècle, dans le club des élites culturelles européennes. Cette même année, le 1erjuin, avait été représenté à Berlin, à l'instigation de Sophie-Charlotte, la femme du Prince Électeur, le premier opéra italien: La Festa dei Hymeneo, musique d'Attilio Ariosti, livret de l'abbé Mauro. Et pour cette représentation, on avait construit la première vraie salle de théâtre berlinoise, le Marstall-Theater, avant d'édifier quelques mois plus tard le théâtre de la Poststrafte. Quant à 1929, qui fut parfois qualifiée de « dernière année avant 1933 », elle vit la publication de plusieurs ouvrages dont Berlin est le sujet: le célèbre roman d'Alfred Doblin Berlin Alexanderplatz, les « promenades berlinoises» (Spazieren in Berlin) du «flâneur» Franz Hessel et une « anthologie d'aujourd'hui », Hier schreibt Berlin, dans laquelle Herbert Günther réunit des textes « berlinois» de vingt-trois auteurs qui, rétrospectivement, apparaissent comme closant une époque. Il est peu de villes qui aient changé aussi souvent de visage que Berlin sous l'effet de la volonté politique, nationale ou locale, doublée d'ambitions culturelles. De même que le pouvoir de la RDA avait voulu marquer à la fois une continuité allemande, en reconstruisant de nombreux bâtiments anciens très endommagés par la guerre (comme l'université ou l'église SainteEdwige), et une rupture avec la dynastie prussienne, en détruisant le château des Hohenzollern, tout récemment encore, c'est la volonté politique qui en a de nouveau orienté le développement dans un sens nouveau en effectuant des choix dans le bâti urbain. À partir du début des années 1990, Berlin ne devient pas seulement la capitale de l'Allemagne réunifiée, mais aussi un im-

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mense chantier de construction: les quartiers d'habitation de l'ancien BerlinEst sont réhabilités, certains bâtiments phares de la capitale de l'ancienne RDA sont rasés (comme le très beau Ministère des Affaires Étrangères construit entre 1964 et 1967 d'après des plans de Joseph Kaiser, détruit en 1996), parfois après de longues polémiques (Ie Palais de la République, construit par Heinz Graffunder, inauguré le 23 avril 1976, démoli entre 2006 et 2008), d'autres furent préservés car chargés d'une symbolique historique plus complexe: tel est le cas du Conseil d'État, achevé en 1964 par Roland Korn, qui avait intégré dans sa façade la porte principale baroque de l'ancien château des Hohenzollern. Cette intégration voulait suggérer que la RDA menait à bien la révolution voulue par Karl Liebknecht, puisque c'est de ce portail construit au XVIIe siècle que ce dernier avait proclamé la république le 9 novembre 1918. Dans ce bâtiment, tous les symboles de l'ancienne RDA, les vitraux originaux de Walter Womacka, ainsi que faucilles et marteaux, ont été conservés. Au même moment, les zones autour de ce qui avait été le Mur devenaient l'un des plus grands chantiers urbains de tous les temps, afin de combler la cicatrice héritée de la bipartition de Berlin. Aujourd'hui, la soudure des deux villes est effectuée, et sur Potsdamer Platz, où trois gros konzerns, Sony, Daimler Chrysler et ABB, ont établi leurs sièges pour 3 milliards d'Euros, une surface d'environ 750000 m2 constitue un important foyer d'activité qui concurrence directement dans cette fonction le Kurfürstendamm, où l'Europa-Center, construit d'après des plans de Helmut Hentrich et Hubert Petschnigg et surmonté de l'étoile de Mercedes, était lors de son inauguration en 1965 le plus haut building de République fédérale d'Allemagne. Avec l'achèvement de la nouvelle gare centrale, réalisée par Meinhard von Gerkan et inaugurée le 26 mai 2006, le centre se redéplace du Kurfürstendamm, centre de « substitution» durant la période de bipartition, vers l'ancien cœur historique situé à l'Est. L'axe vertébral du pouvoir est recomposé: la nouvelle chancellerie (Bundeskanzleramt), un bâtiment « écologique» réalisé par les architectes berlinois Axel Schultes et Charlotte Frank et achevé en 2001, n'est guère éloignée du Reichstag, tout comme les bureaux rattachés à la présidence (Bundesprasidentialamt), dont la construction fut confiée aux architectes francfortois Martin Gruber et Helmut Kleine-Kraneburg, sont implantés à côté du Schloft Bellevue, résidence du Président de la République, dans le Tiergarten. Le caractère culturellement international du nouveau Berlin est souligné par le nombre élevé de réalisations confiées à des architectes étrangersl. Le

1 L'ouvrage Berlin. Architektur 2000. Führer zu den Bauten von 1989 bis 2001, édité par Michael Imhof et Le6n Krempel (Petersberg: Michael Imhof Verlag, 2001), illustre cette variété d'une façon saisissante.

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Britannique Norman Foster a créé, en réaménageant le Reichstag construit sous le Kaiserreich entre 1884 et 1894 par Paul Wallot et en le surmontant d'une coupole différente de celle d'origine, une synthèse de l'ancien et du nouveau, comme l'a relevé lors de la séance inaugurale du 19 avril 1999 Wolfgang Thierse, alors président du Bundestag. Le Français Jean Nouvel a statué avec le nouveau bâtiment des Galeries Lafayette de la Friedrichstrasse (1996) un exemple flamboyant d'architecture la plus récente en même temps qu'une vitrine du luxe, près de l'endroit où se trouvait de 1873 à 1943 la Kaisergalerie, un des temples du luxe aux accents moins internationaux des Gründerjahre. Parmi les nouvelles ambassades, outre celle de France (tout près de la porte de Brandebourg), réalisée par Christian et Élisabeth de Portzamparc, on relèvera en particulier pour l'originalité des bâtiments et du concept d'ensemble celles des pays scandinaves, construites chacune par un architecte du pays correspondant et dotées d'une «maison commune », le Felleshus, une réalisation inaugurée en juillet 2000 et issue de la collaboration d'Alfred Berger (Autriche) et de Tina Parkkinen (Finlande). Lors de la reconstruction après 1945, la volonté politique avait déjà marqué le paysage urbain de son empreinte, dans des actions aux enjeux symboliques forts. Dans la zone Ouest de la ville, les Alliés n'avaient pas hésité à organiser entre fin juin 1948 et mai 1949 un «pont aérien» pour faire obstacle à la tentative soviétique d'« isoler» Berlin-Ouest en vue de l'incorporer pleinement à ce qui allait devenir la RDA. À l'Est, où le maçon devenait une figure paradigmatique, immortalisée dans ses multiples réfractions, de l'idéologie et de la praxis, à la fois de l'État ouvrier et d'un État en reconstruction, il était dès lors normal que le nouvel État choisît de faire de sa capitale une vitrine architecturale. Pour les bâtiments déjà cités, du Palais de la République au Conseil d'État, la volonté de créer un État nouveau se trouvait corroborée par un contexte urbanistique international dominé par des projets parfois brillants, mais parfois aussi manquant tout autant d'originalité que de souci du patrimoine historique. On reconstruit le centre historique: Roland Korn, l'architecte du Conseil d'État, entourait l'Alexanderplatz, dont le roman célèbre d'Alfred Dôblin avait fait un cœur emblématique du Berlin de la République de Weimar, de grands magasins et d'hôtels qui s'inscrivaient dans le prolongement esthétique des immeubles érigés en 1931 par Peter Behrens, un architecte qui a réalisé des bâtiments modernes dans le Berlin du début du xxe siècle. Sur le même site, Fritz Dieter, Günter Franke et Werner Ahrendt érigeaient entre 1966 et 1969 une

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tour de télévision d'une hauteur de 368 mètres2 qui se voulait bien plus haute que la tour de la radio de l'Ouest, le Langer Lulatsch, une «Tour Eiffel» de (seulement) 150 mètres, mais chargée d'histoire: inaugurée en 1924, c'est d'elle que fut diffusée en 1929 la première image télévisée de tous les temps. Au même moment, Berlin-Ouest se percevait aussi comme une vitrine, celle de l'Occident, un rôle que remplit dès les années 1950, mais surtout après 1970, en particulier le KaDeWe (Kaujhaus des Westens), ouvert en 1907. Les formes culturelles qu'engendrèrent la bipartition et sa gestion politique sont multiples: une intense activité, des deux côtés du Mur, résulte en partie d'une politique de soutien à la création, mais en partie aussi d'un potentiel de contestation politique particulièrement fort. Témoignent de cette complexité, à l'Ouest, la création en 1951 de la Berlinale, le Festival international du film de Berlin, mais aussi la vivacité particulière qu'y revêt le mouvement étudiant à partir de 1965, lequel trouve un prolongement indirect dans la vie artistique berlinoise des années 1980, en particulier dans une intense activité de création théâtrale avec Luc Bondy, Klaus Michael Grüber, Claus Peymann, Peter Stein et Peter Zadek à la Schaubühne et à la Freie Volksbühne. À l'Est, un ancien quartier ouvrier de la fin du XIxe siècle, Prenzlauer Berg, boudé par l'avant-garde artistique des années 1920, mais où Kiithe Kollwitz passa les deux dernières années de sa vie, attire après 1945 des artistes comme Herbert Tucholski, Werner Heldt, Harald Metzkes : s'amorce ainsi un mouvement d'où résultera dans les années 1980 un des principaux foyers culturels alternatifs, plus inofficiel que clandestin, autour de peintres, de la galerie Clara Mosch et de poètes comme Uwe Kolbe3. Spécifiques, toutes ces formes s'inscrivent dans une continuité de la contestation qui est une tradition berlinoise depuis au moins la fin du XIxe siècle. Aujourd'hui, les deux villes désormais bien ressoudées renouent ainsi avec le rôle de capitale joué par Berlin à l'époque wilhelminienne et sous Weimar. Sous l'Empire, de 1871 à 1918, Berlin avait connu des remodelages, comme à la même époque la plupart des grandes villes d'Europe. Après la guerre, il connaît sa deuxième reconfiguration administrative par intégration de la périphérie (la première remonte à 1709, avec l'incorporation des er faubourgs du XVIIe siècle): la fondation, le 1 octobre 1920, du district administratif du Gmnd-Berlin, en réunissant sept importantes communes indépendantes et cinquante-neuf communes rurales, transforme d'un trait de plume Berlin en une ville de 4 millions d'habitants, la troisième ville du monde après Londres et New York. Paris, qui avait intégré sa banlieue le
2 Cf Udo Kultennann, Zeitgenossische Architektur in Osteuropa, Koln : DuMont Buchverlag, 1985, p. 127-128. 3 Lothar Lang, Berliner Montmartre. Künstler yom Prenzlauer Berg, Berlin: Rütten & Loening, 1991, 167 p.

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1erjanvier 1860, avant que les effets de la révolution industrielle ne gonflent
les effectifs du prolétariat, était passé alors de 1 à 1,7 millions d'habitants. Au début de la République de Weimar, Berlin devient ainsi pour peu de temps une vraie capitale européenne, « Sammelbecken fUr die Strome neuzeitlicher Volkerwanderung zwischen Moskau und New York »4. Perçu par de nombreux artistes expressionnistes comme « méga(1o)pole », Berlin devient dans une perspective critique le modèle dont s'inspire Fritz Lang dans Metropolis (1926), ainsi que de nombreux tableaux qui, avec leurs trains traversant le ciel, ne sont pas sans représenter une sorte de grossissements terrifiants des gares ou de vues du métro aérien. Les contributions de ce volume, en partie issues d'une journée d'étude
organisée à l'Université de Paris 10

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en 2005 dans le cadre du

« Centre de Recherche sur le Monde Germanique », retiennent des quelque 300 ans précédant 1933 des moments ou des évolutions culturelles produites par des équations spécifiques de la société berlinoise. Un premier groupe d'articles retrace ce qu'on a pu appeler la « naissance d'une capitale »5. L'un d'eux examine la ténacité avec laquelle les souverains Hohenzollern, à partir du milieu du XVIIe siècle, mènent une politique de développement à la fois urbanistique, économique et culturel qui transforme Berlin, petite bourgade de moins de 10 000 habitants, en une capitale digne du rôle international qu'ils ont commencé à jouer durant la guerre de Trente Ans, jusqu'à ce qu'à la fin du Kaiserreich les mouvements culturels se mettent à exister sans eux, voire contre eux (Gérard Laudin). La politique de Frédéric II en matière d'urbanisme s'inscrit pleinement dans ce projet (LanPhuong Phan), tandis que l'alchimie intellectuelle spécifique résultant de la présence à Berlin de deux importantes minorités, les huguenots et les juifs, donne aux Lumières berlinoises leur coloration propre (Dominique Bouret). Le rôle de l'intelligentsia juive est au centre aussi d'une des contributions portant sur les dernières décennies du Saint-Empire et les débuts de la Prusse nouvelle: ce sont des femmes issues de ses rangs qui ouvrent les premiers salons berlinois. Ils connaîtront des mutations rapides en raison des événements historiques, se disperseront en 1806 puis renaîtront quelques années plus tard avec des projets idéologiques en rupture avec les Lumières (Camille Jenn). Le second article portant sur cette époque retrace comment la fondation d'une université par le savant et homme d'État Wilhelm von Humboldt en 1810 implante à Berlin une institution qui, reposant sur une
4 « Berlin _ Die geliebte Hauptstadt », in : Marbacher Magazin, 1985 (numéro 35), numéro spécial préparé par Jochen Meyer: "Berlin Provinz. Literarische Kontroverse urn 1930 », p. 2. 5 Étienne Francois, « Berlin au XVIIIe siècle. Naissance d'une capitale », in: É. François et Egon GrafWesterholt, Berlin. Capitale. mythe. erijeu, Nancy: Presses universitaires, 1988.

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conception largement nouvelle d'union de l'enseignement et de la recherche, ajoute une fonction culturelle et sociale à une ville que ses souverains, depuis un siècle et demi déjà, dotent patiemment de structures de grande métropole (Norbert Waszek). Trois autres études concernent la seconde moitié du XIxe siècle. Dans l'atmosphère compassée du Berlin wiIhelminien, les groupes homosexuels développent une sociabilité spécifique au cœur même de l'armée et des plus hautes institutions de l'État (Marianne Walle). Les deux contributions suivantes, centrées elles aussi sur cette époque, nous conduisent vers d'autres formes de mises en relation des savoirs, des institutions et de la population urbaine. Céline Trautmann- Waller étudie les contributions et le rôle de deux savants, Lazarus et Steinthal, pris entre science et engagement social, soucieux d'entretenir un débat public, au cœur de réseaux qui se trouvent au point de contact des spécialistes, des amateurs éclairés et du grand public. Un exemple voisin est constitué par les spectacles ethnographiques présentés à partir de la fin des années 1870 dans le Jardin zoologique par des anthropologues allemands qui, tout comme leurs collègues parisiens, profitent de la dynamique propre au « creuset» berlinois de la fin du XIxe siècle (Mathilde Roussat). Les trois dernières contributions évoquent le Berlin de la Première Guerre mondiale et de la République de Weimar. Alexandre Kostka étudie les appuis que le mouvement dada, dans sa nature totalement subversif, recherche et trouve auprès des élites en place. Ingrid Ernst analyse l'interaction entre la ville de Berlin et la création expressionniste, ainsi que la relation unissant le motif de la ville, si présent dans l'expressionnisme, et les grandes créations architecturales de l'époque du Bauhaus. Dans une contribution qui constitue le point d'orgue de ce volume, Antonella Gargano éclaire cette même thématique en s'appuyant en particulier sur 1'«anthologie d'aujourd'hui» d'Herbert Günther, déjà évoquée, qui apparaît rétrospectivement comme propre à créer« arrêt sur image ».

G.L. Paris, juin 2009

De la bourgade à la métropole. Sociabilité érudite, politique et artistique, politique de représentation
Gérard LAUDIN

Dans les témoignages de la fin du XVIIIe siècle, Berlin apparaît comme illustrant parfaitement l'union de l'idéal esthétique et de l'objectif sanitaire qui fondent l'urbanisme des Lumières: la rationalité géométrique, en totale rupture avec l'entrelacs des ruelles médiévales, n'engendre pas seulement une certaine beauté, elle permet aussi une ventilation qui chasse les « miasmes» jugés alors porteurs potentiels de « germes» infectieux!. C'est ainsi que, pour Mirabeau, la capitale des Hohenzollern est une « grande et belle ville [...], bien construite, bien percée, abondante en logements sains et commodes »2. Quelques années plus tard, Madame de Staël admire à son tour cette «grande ville dont les rues sont très larges, parfaitement bien alignées, les maisons belles »3, mais elle y déplore l'absence de tout «monument gothique », identifiée à une absence de tout passé, une excessive jeunesse, et elle affirme, non sans quelque exagération: «les édifices et les institutions y ont âge d'homme, et rien de plus, parce qu'un seul homme en est l'auteur ». Le fait de n'être pas «embarrassées par les ruines» constitue une force et un facteur d'efficacité pour les institutions, et pourrait bien même lui faire « aimer» les villes américaines, mais c'est en Europe une carence, car « sur notre vieille terre il faut du passé ». Les soins apportés à la ville par cinq souverains Hohenzollern successifs qui depuis le milieu du XVIIe siècle ont fait construire des édifices d'apparat, mais aussi des bâtiments d'habitation, ne lui paraissent pas s'inscrire dans une véritable
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Sur cet aspect de l'urbanismedes Lumières, cf. en particulier Richard Etlin, « L'air dans

l'urbanisme des Lumières », in: Dix-huitième siècle n° 9 (1977), numéro spécial « Le sain et le malsain », Paris, Garnier, p. 123-134. 2 Honoré-Gabriel Riquetti de Mirabeau, De la Monarchie prussienne sous Frédéric le Grand, Londres 1788. Cité d'après l'édition in-8° en 8 volumes. Ici, 1. 1, p. 390 et 393. 3 Germaine de Staël, De l'Allemagne (1810), éd. S. Balayé, Paris 1968, chapitre XVIII, p. 133-136.

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diachronie, malgré une évolution progressive de leurs édifices du baroque (l'Arsenal et le château) au néoclassicisme (la porte de Brandebourg): la civilisation de cour, celle du « long dix-huitième siècle », est implicitement opposée en bloc à « l'art gothique », porteur de passé, célébré par Goethe et Herder au début des années 1770 dans l'œuvre d'Erwin de Steinbach, l'architecte de la cathédrale de Strasbourg. Dans un contexte bien différent, Victor Tissot rappelle que si l'on disait naguère: « Qui non vidit Coloniam non vidit Germaniam », on peut affirmer en 1875 que «celui qui ne voit pas Berlin ne voit pas l'Allemagne »4. Comme plus tard chez Giraudoux relatant les expériences berlinoises de Kleist, Berlin incarne parfaitement cette nouvelle Allemagne qui a trahi son passé5, celui du pays des poètes. Giraudoux oppose le Berlin protestant, froid et francophobe, archétype de l'Allemagne du Nord, au Sud «romantique» et médiéval de Munich et Oberammergau où la représentation de la Passion lui inspire la peinture plaisante d'une fête villageoise (chapitre 8). Quelques décennies après Tissot, le voyageur et illustrateur Charles Huard (1874-1965), qui n'aime guère l'Allemagne et exècre la modernité, écrit: « Berlin est neuf, propre et sans caractère, tout neuf, trop neuf, plus neuf qu'aucune cité américaine» 6. Comme chez Madame de Staël, la comparaison avec l'Amérique, présentée comme seule échelle possible, est significative. Mais surtout un certain a priori impose de ne pas voir à Berlin de traces du passé: Berlin est, définitivement, une ville neuve. Certes, Berlin ne peut s'enorgueillir de plus de vingt-cinq siècles d'histoire comme Rome ou Athènes, ni même se comparer à des capitales comme Paris et Londres qui sont déjà villes romaines, tout comme en Autriche Vienne (Vindobona) et en Allemagne Cologne (Colonia Agrippinensis), Trèves (Augusta Treverorum), Mayence (Mogontiacum), Augsbourg (Augusta Vindelicorum) ou Ratisbonne (Regina Castra), dont les toponymes latins percent dans leurs noms modernes. S'il semble admis que Berlin est une ville sans long passé et que la reconstruction d'après-guerre et les grands travaux d'après la réunification n'ont pu que confirmer cette perception, un long passé ne marque pas nécessairement très en profondeur la physionomie d'une ville. Exception faite de villes comme Athènes, Nîmes ou Rome, où les « antiquités» est très présentes dans le tissu urbain, et en Allemagne de Trèves, dont le « basilique» (en fait palais impérial) construite par Constantin demeura presque sans interruption palais gouvernemental ou siège administratif jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, la présence de l'Antiquité et du
4 Victor Tissot, Voyage au pays des milliards, Paris 1875, p. 2. 5 Jean Giraudoux, Siegfried et le Limousin (1922), in: Oeuvres Gallimard (Pléiade), 1990, p. 722-731. 6 Charles Huard, Berlin comme je l'ai vu, Paris 1907, p. 33.

romanesques,

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premier millénaire s'inscrit le plus souvent dans le paysage urbain sur un mode archéologique ou muséal ponctuel (les thermes de Cluny et les arènes de Lutèce à Paris), les exemples d'intégration fonctionnelle demeurent rares, même dans les nombreuses villes d'Italie où la continuité urbaine entre le premier et le second millénaire ne fut jamais totalement rompue: outre la basilique de Constantin de Trèves, le Panthéon de Rome et plus encore le théâtre de Marcellus dans les ruines duquel un noble Romain établit sa demeure au XVIe siècle font figure d'exception. À Paris, le patrimoine médiéval ne concerne guère que Notre-Dame et un petit nombre d'églises et, à part la Conciergerie (début du XNe siècle) et quelques édifices comme les hôtels de Sens et de Cluny, deux demeures privées du xve siècle, toute la ville est postérieure au XVIe siècle. Les vieux quartiers historiques, comme le Marais, sont pour l'essentiel du XVIIe siècle. La plupart des villes européennes changent certes de visage avec la révolution industrielle et l'augmentation souvent brutale du chiffre de leur population, et ni Paris ni Berlin n'échappent à cette règle. Mais une première mutation profonde est antérieure, au moment où se combinent deux facteurs: le franchissement du seuil des 100 000 habitants (atteint par Berlin autour du milieu du XVIIIe siècle, qui emboîte alors le pas à Londres, Paris, Vienne et Naples) et le développement d'un important appareil d'État, lié à l'absolutisme, qui engendre la fonction de capitale administrative. La combinaison de ces deux facteurs ouvre la voie à la polarité caractéristique des grandes métropoles, sièges du gouvernement et de l'activité économique7. La fondation et les luttes entre la ville et les seigneurs Les premiers documents attestant l'existence de structures urbaines sur le site de Berlin datent du XIIIe siècle: le château fort de Spandau est mentionné pour la première fois en 1197, celui de Kopenick en 1240. En 1237, on trouve mention de ColIn, en 1244 de Berlin, deux bourgades qui se trouvent de part et d'autre de la Sprée approximativement aux alentours de l'ancien château des Hohenzollern et du Palais de la République. En 1307, Berlin et Colln fusionnèrent. En 1232, Spandau avait déjà reçu une franchise urbaine. La fondation de Berlin, contemporaine de celle de Moscou (attestée par les chroniques en 1147) ou de Munich (mentionnée en 1158), correspond donc à l'époque de l'essor des villes dans la totalité de l'espace européen aux XIIe et XIIIe siècles. Cette fondation, qui consiste avant tout à promulguer

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Cf. Elisabeth Lichtenberger, Die Stadt. Von der Polis zur Metropolis, Darmstadt: WissenBuchgesellschaft, 2002, p. 77.

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quelques éléments de droit8, marque l'achèvement d'un processus de formation urbaine sur une zone de peuplement dont l'archéologie a mis en évidence l'existence dès le paléolithique9. On a relevé aussi d'importantes traces de civilisation entre l'Oder et la Weser, l'actuelle marche de Brandebourg, à l'âge de bronze (autour de 2000 avo J.C.). À l'époque de Varus, il y a des implantations de population le long des fleuves qui traversent aujourd'hui Berlin, la Havel et la Sprée. Après 375, avec les invasions hunniques, la population décrut, mais sans disparaître complètement. Les populations germaniques et slaves (ces dernières apparues dans ces régions semble-t-il au VIe siècle) durent cohabiter sur ce territoire, puisque les sources des XeXIe siècles désignent la région de la Berlin d'un nom tantôt slave (Stodorania), tantôt germanique (Heveldun). L'archéologie a permis aussi de reconstituer l'aspect de Spandau autour de 98010, bien avant que ce nom n'apparaisse à la fin du XIIe siècle. Potsdam (Poztupimi) est mentionné en 993. C'est à l'époque de la fondation du SaintEmpire, au Xe siècle, qu'une véritable vie urbaine commence à s'organiser. La ville de Brandebourg, à une cinquantaine de kilomètres à l'Ouest de Potsdam, est mentionnée pour la première fois en 928-929. Othon 1eraccélère cet essor: il organise administrativement la région (en y fondant deux marches, la Nordmark et la Ostmark) et dote les villes de fortifications. Il crée en 948-949 les évêchés de Brandebourg et de Havelberg, en 968 celui de Magdebourg qui devait servir de point de départ de la christianisation. À la fin du Xe siècle, l'archevêque de Magdebourg (à 150 kilomètres à l'Ouest de Berlin) est reconnu par le pape comme l'un des plus puissants d'Allemagne. L'Elbe redevient frontière de l'Empire. Les populations autochtones cherchèrent longtemps encore à s'imposer contre la noblesse ottonienne. Albert 1er de Ballenstiidt, dit Albert l'Ours (d'où l'étymologie populaire tire, sans doute faussement, le nom de Berlinl\ parvint à s'instaurer héritier du Brandebourg en 1129. Margrave de la
8 Ce droit, largement emprunté à celui déjà en vigueur à Magdebourg, concerne en particulier la fiscalité ainsi que la construction de fortifications et de ponts. Sur les débuts de la ville de Berlin, cf. Helmut Assing, « Die Landesherrschaft der Askanier, Wittelsbacher und Luxemburger (Mitte des 12. bis Anfang des 15. Jahrhunderts) », in: Ingo Materna u. Wolfgang Ribbe (Hg.), Brandenburgische Geschichte, Berlin: Akademie-Verlag, 1995, 890 p., ici p. 112-113.
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En particulierles fouilles effectuéesen 1953à Tegel, quartier qui se trouve au Nord-Ouest

du territoire de Berlin. Sur la préhistoire de Berlin, cf. Gertraud Eva Schrage, « Ur-und Frühgeschichte », in: Ingo Materna et alii (note 7), p. 73. 10Ibid., p. 79. 11Le nom de Berlin est attesté dès 1106, avant qu'Albert von Ballenstadt ne reçoive son surnom. Ce toponyme se rencontre ailleurs: il désigne en particulier une place de la ville de Halle, cf. Johann Heinrich Zedler, Grosses Universal-Lexicon, tome 3 (1732), colonne 1327.

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Nordmark en 1134, il apparaît à partir de 1142 dans plusieurs documents officiels avec le titre de margrave de Brandebourg, qu'il semble acquérir définitivement en 1157. Il établit le pouvoir de la dynastie dite des Ascaniens. Ce nom étrange, qui évoque par Ascanius la lignée d'Énée, voire celle d'Ascanes, fils de Gomer, lui-même fils aîné de Japhet, s'inscrit dans la tradition des généalogies imaginaires dont le Moyen Âge fut friand et Annius de Viterbe l'historien complaisant, mais résulte en fait de la déformation mythologisante du comté d'Ascharien (Aschersleben), situé dans le Nord-Est du Harz, où ses ancêtres se sont installés au Xe siècle à leur arrivée de Souabe. Sous les Ascaniens, la vie économique s'organisa sur les axes fluviaux où s'étaient établis des marchés. Entre 1150 et 1170, Albert l'Ours crée un marché dans ce qui deviendra la ville de Stendal (au Nord de Magdebourg) et agrandit la ville de Brandebourg. Plus importantes que Berlin, elles sont longtemps les deux principales villes12de la marche de Brandebourg qui fait son unité politique au cours du XIIe siècle au terme d'un processus complexe. Entre la fin du XIIe siècle et le début du XIVe siècle, la marche de Brandebourg devient une des plus puissantes principautés allemandes: au XIIIe siècle, elle participe à l'élection des empereurs, avant de se voir reconnaître définitivement en 1355 le statut d'Électorat. Autour de 1200, les villes situées à l'Ouest de l'Elbe sont déjà des lieux importants d'activité économique. C'est pourquoi les Ascaniens en favorisent le développement, sans doute en partie dans le but d'affaiblir les féodaux, les burgraves brandebourgeois. Avec la «fondation» de Berlin, contemporaine de celle de la Hanse et des confédérations urbaines (formées en 1254 en Rhénanie, en 1376 en Souabe) et de l'essor des villes en Europe, s'amorce un processus manifestant le désir des élites urbaines de s'émanciper de la tutelle des seigneurs, au moment où la civilisation marchande commence à sérieusement concurrencer le monde féodal organisé autour du château fort et du monastère. Berlin, qui dispose vers 1250 d'un bourgmestre et d'un conseil municipal formé de membres cooptés (une structure qui favorise le développement d'un patriciat assez fermé1\ adhère d'ailleurs à la Hanse et participe en 1393 avec Stendal et Francfort-sur-l'Oder à une ligue des villes de la marche de Brandebourg. Toutefois, dans cette lutte opposant les villes aux seigneurs féodaux, Berlin ne peut s'imposer durablement. Au XIVe siècle, le développement du commerce s'accélère, une certaine vie culturelle s'organise dans l'ensemble du Brandebourg, repérable en particulier dans des réalisations architecturales, comme la Marienkirche de
12 Helmut Assing (note 7), p. 109. 13Ibid., p. 113.

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Berlin (vers 1300)14.Une première « école latine» est attestée à Spandau en 1299. La conscience bourgeoise se renforce, alors même que le pouvoir du margrave est affaiblil5. Aux Ascaniens, dont la lignée s'est éteinte en 1320, a succédé un Wittelsbach. Suit bientôt le renforcement du pouvoir féodal avec l'arrivée des Hohenzollern, originaires de Souabe, qui régneront sur le Brandebourg de 1411 à 1918. L'établissement de la dynastie des Hohenzollern, la fin de la franchise urbaine et le développement de la ville sous le Grand Electeur Frédéric VI de Hohenzollern (1372-1440), neveu de l'Empereur Sigismund von Luxemburg et burgrave de Nuremberg, se vit confier en juillet 1411 l'administration du Brandebourgl6. En avril 1417, au concile de Constance, le margraviat de Brandebourg lui fut confirmé officiellement: il devint Frédéric 1erde Brandebourg. En butte à l'opposition de la noblesse plus qu'à celle du peuple, il ne s'obstina pas à réduire la relative autonomie dont bénéficiaient la plupart des villes de son État17. C'est son fils Johann, dit « l'alchimiste », qui s'efforça de lutter contre les municipalités de Francfortsur-l'Oder, Berlin-Colln et Brandebourg, efficacement protégées par la Hanse. Bientôt des révoltes éclatèrent qu'il réprima avec l'aide du GrandMaître de l'Ordre Teutonique. Quand Berlin se révolta en 1442-43 contre la construction d'un château à ColIn (indice que les Hohenzollern, qui résidaient auparavant à Tangermünde, transfèrent leur « capitale» à Berlin), vu par le peuple comme une prison et une promesse d'asservissement, le nouvel Électeur, Frédéric Dent de Fer (Friedrich Eisenzahn, 1413-1440-1470), profita de ce que la Hanse ne soutenait désormais plus que faiblement Berlin pour lui enlever ses franchises. La municipalité berlinoise, auparavant élue, fut désormais désignée par les Hohenzollern. Toute participation aux ligues urbaines fut également interdite. Le « bourgeois» était devenu « sujet» : il est sans doute significatif que ce soit de cette époque que date l'ours au licou sur les armes de la ville. Frédéric Dent de Fer et ses successeurs considèrent définitivement le Brandebourg comme une possession personnelle et non comme un territoire ou fief qu'ils seraient chargés d'administrer. Toutefois, les dernières résistances ne sont vaincues qu'en 1538. Durant
14

Cf. l'ouvrage de Gert Streidt u. Peter Feierabend(Hg.), Preuj3en.Kunst und Architektur,

Kôln: Kônemann, 1999, qui contient une riche documentation iconographique sur le Brandebourg-Prusse. 15Helmut Assing (note 7), p. 157. Pour cette ériode, on dispose de sources plus nombreuses. 16Heidelore Boeker, « Die Festigung der Landesherrschaft durch die hohenzollernschen Kurtùrsten », in: Ingo Materna (note 7), p. 169. 17Ibid., p. 178-179; Hans Dollinger, Preuj3en. Eine Kulturgeschichte in Bi/dern und Dokumenten, Gütersloh: Prisma Verlag, 1985, p. 47-54.

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le siècle suivant, les Hohenzollern ne font rien, tout au contraire, pour favoriser le développement de la ville, redoutant qu'une bourgeoisie plus puissante ne devienne arrogante et rebelle. Au lendemain de la guerre de Trente Ans, Berlin, qui à l'inverse de Magdebourg échappa au pillage et à la destruction mais non à l'épidémie de peste de 1637 et dut contribuer financièrement à l'effort de guerre, est certes Résidence Électorale, mais réduite à une bourgade de moins de 10000 habitants (alors qu'elle en comptait 14000 au milieu du XVIe siècle). Un tiers des maisons était vide. C'est alors que la politique des Hohenzollern envers la ville changea radicalement. Le Grand Électeur, Frédéric-Guillaume (1620-1688), sorti politiquement renforcé de la guerre de Trente Ans, transforma Berlin en grande résidence et mena une politique d'expansion de la ville qui est la conséquence et se veut à la fois la confirmation symbolique de ce début de montée en puissance. Conformément à la pratique de l'absolutisme baroque et sur fond de rivalité naissante et grandissante entre les Hohenzollern et les Habsbourg, la ville devient alors la scène d'une politique de représentation. Pour ce faire, le Grand Électeur mena résolument une politique à la fois de reconstruction, d'embellissement et d'agrandissement de la ville - parfaitement visible sur les dessins réalisés en 1690 par le géographe et cartographe Johann Stridbeck le Jeune, consultables à la Staatsbibliothek de Berlin (PreuBischer Kulturbesitz) - qui va de pair avec la consolidation de la puissance absolutiste: il déposséda la noblesse de ses pouvoirs dans les organes de l'État. Le Grand Electeur, qui avait passé plusieurs années de sa jeunesse aux Provinces-Unies et épousé Louise Henriette d'Orange, fit venir de Hollande des artistes, des architectes, ainsi que des agriculteurs et des marchands qui contribuèrent à redresser la Prusse dévastée par la guerre de Trente Ans. S'établit ainsi à Potsdam une «holHindische Kolonie» dont l'importance culturelle demeura importante. Bien plus tard, en 1732, le Roi-Sergent alla de nouveau à Amsterdam chercher des architectes et des artisans, qui jouèrent un rôle important, durant tout le XVIIIe siècle, en particulier pour la fabrication de porcelaine. Commencée en 1648-50, la phase de reconstruction dure jusqu'à la signature de la Paix de Saint-Germain en 1679. À cette date, la ville a 16 500 habitants (y compris la garnison), dont 5 600 dans «Ait-Berlin », ce qui représente une augmentation de 7 000 en trente ansl8.

18En 1675, 4000 hommes sont stationnés, mais pour une courte durée; en 1679, après la paix de Saint-Germain, ce sont environ 2000 hommes, auxquels s'ajoutent 196 enfants de soldats, mentionnés par Nicolai. Sur l'histoire de la Résidence, cf. Helga Schultz, Berlin 1650-

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Le Grand Électeur entreprend en 165319de faire construire une fortification (dont il souligne la nécessité dans son Testament Politique de 166io et pour laquelle il fit appel à des architectes hollandais), achevée en 1683 du côté de Colln. Cette fortification fut rasée en 1734, après que le Roi-Sergent en eut fait construire à partir de 1730 une nouvelle, concentrique de la première et englobant les faubourgs: elle demeura jusqu'en 1861. Une « première» porte de Brandebourg, que nous connaissons par une gravure de Daniel Chodowiecki, est ainsi construite en 173421. Berlin est la première ville d'Allemagne qui, signe de son expansion, ait supprimé, comme l'a déjà fait Paris entre 1601 et 163022,ses vieilles fortifications (Hanovre suivra cet exemple en 1763). L'architecte autrichien Johann Gregor Memhardt, qui avait construit la fortification et dressé les plans de Friedrichswerder, un des premiers nouveaux faubourgs, dessine aussi en 1647 le tracé de la Lindenallee, une allée bordée de six rangées de tilleuls, la future Unter den Linden, pour relier la château au Tiergarten 23. On aménage le château et ses jardins, mais des marchands et des courtisans construisent également des demeures baroques à Colln. Le Grand Électeur, qui fait en 1657 de Potsdam une de ses résidences et charge Philipp de Chieze (1664-1670), puis le maître du baroque Johann Arnold Nering (1659-1695) d'y édifier un château, fait également construire en 1667 pour son fils, le futur Frédéric III (1657-1688-1713), le château de Kopenick par Rutger van Langerwelt. C'est au cours des trois décennies séparant 1680 de 1709 (année du premier recensement et de la fusion des nouveaux faubourgs avec le vieux Berlin), qui correspondent à la fin du règne du Grand Électeur et au règne de Frédéric III, que le visage de la ville change le plus radicalement avant la révolution industrielle. Durant cette période, Frédéric-Guillaume veut stimuler l'essor économique de Berlin et pour ce faire encourage l'immigration: sept édits sont ainsi promulgués entre 1661 et 1683 en faveur des catholiques, des unitariens et des juifs (depuis 1613, les Hohenzollern

1800. Sozialgeschichte einer Residenz, Berlin (Ost): Akademie-Verlag, 1987, 476 p.; ici p. 33, 37 et 48. 19Waltraud Volk, Berlin, Hauptstadt der DDR. Historische StrafJen und Platze heute, Berlin: VEB Verlag rur Bauwesen, 1972 (2), p. 12. 20Reproduit in: Deutsche Geschichte in Quellen und Darstellungen, Bd. 5: Zeitalter des Absolutismus 1648-1789, hg. von Helmut Neuhaus, Stuttgart: Reclam, 1997, p. 453-458. 21Hans Kauffmann, «Berliner Baukunst von Schlüter bis Schinkel », in: Berliner Geist. Fünf Vortrage der Bayerischen Akademie der Schonen Künste, Frankfurt und Berlin, 1963, p.51-82. 22Cf. Jean Favier, Paris. Deux mille ans d'histoire. Paris: Fayard, 1997, p. 87-89. 23Sur l'histoire de l'allée Unter den Linden, Waltraud Volk (note 18), p. 11-121 (ouvrage très richement illustré).

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sont les souverains calvinistes d'un pays très majoritairement luthérien). Après avoir accueilli de riches juifs viennois à partir de 1671 (des familles possédant un minimum de 10 000 thalers, l'objectif étant de tirer parti de leur puissance financière pour lutter contre celle des corporations), le Grand Électeur attire par l'édit de Potsdam (1685) les huguenots qui viennent s'ajouter aux 100 familles déjà présentes depuis 1677 : entre 1685 et 1700, environ 5 500 des 13 à 16 000 réfugiés qui viennent en Brandebourg se fixent à Berlin24, où ils représentent en 1700 environ un sixième de la population. Pour accueillir les nombreux migrants, le Grand Électeur fonde des faubourgs nouveaux: Friedrichswerder (1658, sur des plans de Memhardt), puis Dorotheenstadt (1674) autour de Unter den Linden, où s'établissent de nombreux huguenots, et son fils lui emboîte le pas en construisant la Friedrichsstadt à partir de 1688-92, qui sera dans la seconde moitié du XVIIIe siècle un quartier à forte imprégnation française et le lieu même de la Haskala, les Lumières juives. Vers 1700, avec environ 35000 habitants, Berlin ne peut certes encore se mesurer à des métropoles comme Vienne, Paris ou Londres, mais il dépasse désormais en nombre d'habitants Copenhague et Stockholm, qui perd sa prépondérance dans l'Europe du Nord. À l'intérieur du Saint-Empire, Berlin commence à s'affirmer à côté de résidences comme Munich ou Dresde et arrive à un niveau voisin de celui de Francfort, Konigsberg ou Nuremberg, un peu au-dessous de Dresde (40000) ou Danzig (50000), et encore loin derrière Hambourg (70 000) et surtout Vienne (114 000) 25. Au moment du recensement de 1709 et de la réunion des nouveaux faubourgs à la vieille ville, Berlin compte 49 855 habitants, ou environ 55000 si l'on compte également la cour et la gamison26. L'Électeur de Brandebourg Frédéric III vient de se voir accorder en 1701 par l'Empereur le titre de « roi en Prusse» sous le nom de Frédéric 1er,l'Empereur souhaitant s'assurer son alliance dans le conflit qu'il savait imminent, la guerre de succession d'Espagne27. Cette obtention inaugure une confusion entre le Brandebourg (la région autour de Berlin) et la Prusse, qui désigne initialement l'espace compris entre la Vistule et le Niémen28.
24

H. Schultz (note 17), p. 58.

25Cf. Étienne Francois, « Berlin au XVIIIe siècle. Naissance d'une capitale », in: Étienne François et Egon Graf Westerhoit, Berlin. Capitale. mythe, enjeu, Nancy: Presses universitaires, 1988, p. 33-41. 26H. Schultz (note 17), p. 61. 27Cf. sur ce point, souvent flou dans bien des ouvrages, Michel Kerautret, Histoire de la Prusse, Paris: Seuil, 2005, p. 98-103. 28Au moment de sa conquête au Moyen Age par les Chevaliers Teutoniques, cette région est peuplée d'un groupe balte appelée « Borusses » ou « Pruzzes ». Après la chute des Teutoniques, dont le dernier Grand Maître était issu de la famille cadette des Hohenzollern, la Prusse

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L'organisation
de la vie urbaine et l'économie

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Le premier roi Hohenzollern poursuit la politique de son père qui visait à faire de Berlin une capitale mettant en scène sa puissance. C'est sous son règne qu'Andreas Schlüter (1659-1714), appelé en 1694, contribue avec d'autres architectes à donner à Berlin sa physionomie monumentale. Outre la statue équestre du Grand Électeur (1700), c'est le château des Hohenzollern qui constitue la principale réalisation de Schlüter qui, succédant dans ces fonctions à plusieurs architectes (Johann Arnold Nering, Jean de Bodt et Johann Friedrich Eosander von Gothe), se voit confier en novembre 1699 la transformation de la façade. Elle est achevée en 1701, au moment où Frédéric 1errentre de Konigsberg avec la couronne royale. La construction du château engloutit des sommes énormes: à partir de 1707, les provinces doivent payer 72 000 Taler par an pour sa construction29. Dans son Histoire du Brandebourg, Frédéric II stigmatisera le goût excessif de la représentation et de la pompe de son grand-père qu'il perçoit comme le type même du souverain dissipateur qui, oublieux de son peuple qui sombre dans la misère, « écrase les pauvres et imite les riches »30. Schlüter, « génie tragique »31influencé par le Bernin, excellent sculpteur, subit plusieurs déconvenues comme architecte car sa maîtrise de la statique n'est pas toujours à la hauteur de son talent concepteur. Se voyant contesté, il quitte Berlin pour Saint-Pétersbourg en 1713. Il participe à la construction de l'Arsenal (Zeughaus, à l'entrée de Unter den Linden), dont Nering a posé la première pierre en 1695 juste avant de mourir. Pour cet édifice, peut-être partiellement inspiré d'un projet de François Bondel32 et achevé en 1706 par de Bodt (1670-1745), Schlüter a réalisé les sculptures de la cour intérieure (des têtes de soldats morts en allusion à la guerre de 1683 contre les Ottomans). Le Zeughaus, important bâtiment de représentation, constitue un des plus importants exemples de baroque monumental en Allemagne du Nord. À la différence du Grand Électeur, qui encourage certes les arts mais sans s'y intéresser vraiment (il est toutefois à l'origine de la fondation de la bibliothèque et des collections et fit aussi venir à Berlin Samuel Pufendorf à qui il
entra dans les possessions de cette famille et se trouva réunie en 1618 au Brandebourg. En 1818, la région de Konigsberg, appelée Prusse ducale (Herzogtum PreuBen), reçut le nom de Prusse Orientale (OstpreuBen). 29H. Schultz (note 17), p. 55. 30Oeuvres de Frédéric le Grand, éditées par Johann PreuB, t. 1 (Berlin 1846), p. 122 sq. Cf. l'examen critique de ce jugement très sévère, largement repris par la suite, par Johannes Kunisch, Friedrich der GrofJe. Der Konig und seine Zeit, München: Beck, 2004, p. 271-272. 31Matthias Pabsch, Berlin und seine Künstler, Darmstadt: Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2006, p. 11-25. 32Cet architecte français (1617-1686) avait été un temps résident à Berlin, cf. W. Volk (note 18), p. 13.

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confia la charge d'historiographe), Frédéric rer prend des décisions importantes: il fonde l'Université de Halle en 169433et l'Académie des Arts en 1696. Mais c'est surtout sa femme, Sophie Charlotte (1688-1705), qui imprime sa marque à la vie culturelle berlinoise en favorisant dans son château (l'actuel Charlottenburg) une sociabilité savante regroupant des poètes, des penseurs, des théologiens et des jésuites. C'est elle aussi qui fait venir Leibniz à Berlin pour y fonder une académie34, la « Société des Sciences », qui renforce considérablement l'attraction exercée par la cour et la ville pour les artistes et les savants. Berlin devient ainsi la troisième ville d'Europe à posséder une académie des sciences. Néanmoins, la mise en place de l'Académie traîne: onze années s'écoulent entre la signature de l'édit de fondation le Il juillet 1700 et l'ouverture solennelle en janvier 1711. Comme son père le Grand Électeur, Frédéric rer s'employa également à organiser la vie urbaine dans ses différents aspects. Le Grand Électeur avait fait construire en 1687, comme beaucoup d'autres souverains dans ces mêmes années, une prison (à Spandau) qui était en même temps une « maison de travail pour les vagabonds et les mendiants» (mentionnée par Mirabeau comme une fondation de Frédéric rr35, mais déjà signalée par le chroniqueur Wendland36). Frédéric rer fonda un hôpital, GrofJes Friedrichshospital, qui ouvrit dans la Stralauer StrafJe en 1697 et dont le règlement de 1702 prévoyait en particulier qu'on y admît aussi « orphelins, malades, fous, déments et autres pauvres »37.En 1710, on construisit également le premier bâtiment de l'hôpital de la Charité, agrandi au xrxe siècle. Le Collegium Medicum de Berlin fut fondé peu de temps après l'université de Halle et réorganisé en 1713 et 172438. Avec, en 1706, vingt-quatre médecins et vingt-quatre chirurgiens, soit un pour 1 100 habitants, Berlin se situe dans une fort bonne moyenne pour l'époque39. La structure d'enseignement n'est pas mauvaise non plus: quatre « lycées », six « écoles allemandes» ainsi que les écoles des pauvres fondées
33Les États des Hohenzollern ont deux autres universités, celle de Kônigsberg et la Viadrina de Francfort-sur-l'Oder. Mais seule Halle a au début du XVIIIe siècle un vrai rayonnement. 34Sur les aspects culturels sous le Grand Électeur et Frédéric 1er, voir H. Dollinger (note 15), p. 77-97. 35Mirabeau (note 1), t. 1, p. 415. 36Die Wendlandsche Chronik von 1648 bis 1701, in: Schriften des Vereins für die Geschichte der Stadt Berlin, Bd. 1, Berlin 1865. 37« Waysen-Kinder, Kranke, Irre oder gar unsinnige item andere arme », cité par H. Schultz (note 17), p. 65. 38Friedrich Nicolai, Beschreibung der Koniglichen Residenzstiidte Berlin und Potsdam, Berlin 1769, repris in: F. Nicolai, Gesammelte Werke, hg. von Bernhard Fabian und MarieLuise Spieckmann, Hildesheim: Olms, 1988, 622 p.; ici p. 238.
39

H. Schultz (note 17), p. 78.

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en 1699 par le piétiste Johannes Rau. Successeur de Frédéric 1er, le RoiSergent, lui-même peu cultivé, promulgue en octobre 1717 un édit instaurant la scolarité obligatoire (complété en 1763) et fonde 1 700 écoles dans ses États, la plupart il est vrai implantées en Prusse Orientale40, en vue de resserrer les liens avec le Brandebourg. La construction de faubourgs nouveaux, rendue nécessaire par l'accroissement démographique, est parfois surveillée par le souverain. Nering, l'architecte du château, se voit confier en 1689 la réalisation des plans de Friedrichsstadt: à sa mort en 1695, 300 maisons sont déjà construites et en 1710 le faubourg abrite 600 familles bourgeoises, environ 3 000 habitants41. Toutefois, l'architecture civile d'habitation est largement délaissée par le pouvoir qui laisse le plus souvent les faubourgs croître sans plan ni ordre, et en particulier le « Neu-Vogtland» (devant la porte de Hambourg, au Nord du faubourg de Spandau), où Frédéric II fait toutefois construire en 17511755 soixante maisons siamoises destinées à des maçons et des charpentiers saxons dont beaucoup sont issus du Vogtland, une région située aux confins de la Saxe, de la Bavière et de la Bohême. Commencent à s'y entasser des artisans et des populations misérables, que Betttina von Arnim décrit encore en 1843 dans le dernier chapitre de son Konigsbuch. Mirabeau rapporte que Frédéric II, après n'avoir d'abord « guère songé à embellir sa capitale que par des édifices publics », fit construire après la guerre de Sept Ans cent quarante-neuf « maisons de particuliers à Berlin, et les remit en purs dons» à leurs occupants, dont beaucoup dans le Neuvogtland42. Après 1770, il fit réaliser un autre projet d'habitat populaire destiné cette fois à des jardiniers43. Mirabeau loue cette dernière entreprise, certes beaucoup plus modeste que les projets voués aux grandes familles de la noblesse et de la bourgeoisie, mais précise, ajoutant au mythe frédéricien, que le roi ne fit jamais supporter aux Berlinois le coût de la guerre de Sept Ans44,bien au contraire: il donnait très souvent du bois et des matériaux aux particuliers qui voulaient bâtir et ne devaient plus supporter que l'extraction et le transport. Mirabeau reprend ainsi des propos de Friedrich Nicolai qui note dans une réédition de son livre que 204 maisons d'habitations furent construites entre 1769 et 1785 avec le soutien de Frédéric 1145. u total, sur les 4 100 demeures que compte Berlin A

40

41 H. Schultz (note 17), p. 55. 42 Mirabeau (note 1),1. 1, p. 391. 43 Albert Gut, Das Berliner Wohnhaus des 17. und 18. Jahrhunderts [diss. techno 1916], neu aufgelegt und erweitert von Waltraud Yolk, Berlin (Dst): Ernst, 1984, p. 123-130. 44 Mirabeau (note 1),1. 1, p. 392. 45 H. Schultz (note 17), p. 249.

H. Dollinger(note 16),p. 106.

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en 1771, 60 % ont été construites après 168546. Du Grand Électeur à Frédéric II, les Hohenzollern ont mené une vraie politique absolutiste d'urbanisme, bien plus que les Habsbourg à Vienne47. Malgré ces efforts, l'augmentation numérique de la population renchérit le logement48. Les conditions d'hygiène demeurent très mauvaises, avec un taux de mortalité infantile nettement plus élevé dans les faubourgs, comme dans la Friedrichsstadt (entre 64 et 74 % selon les paroisses), qu'en centre ville, où il s'établit aux alentours de 43 %, pour une moyenne de 57 %, et cette situation perdure jusqu'à la Première Guerre mondiale49. Le souci de la vie administrative municipale dessine également une continuité entre le Grand Électeur et Frédéric leT.Friedrichswerder (à ne pas confondre avec Friedrichsstadt) obtient en 1662 le privilège urbain, Dorotheenstadt en 1674. En 1709, Berlin et ColIn, qui ont déjà un conseil commun depuis 1634, fusionnent avec les faubourgs nouveaux (Friedrichswerder, Dorotheenstadt et Friedrichsstadt) sous le nom de Berlin qui est doté d'un magistrat municipal unique5o. Les Hohenzollern, à des degrés divers, se montrent également soucieux de stimuler la vie économique. Le Grand Électeur a déjà fondé des manufactures51. La décision prise par le Roi-Sergent, dès son arrivée au pouvoir en 1713, de limiter les dépenses de la cour et de rompre avec le modèle versaillais, marque une inflexion dans la compréhension du mode absolutiste d'exercice de la souveraineté, avec moins de « représentation », mais un renforcement du pouvoir, accompagné d'une augmentation des effectifs de l'armée, ce qui n'est pas sans effets économiques. En effet, si l'armée bénéficie d'un prestige social accru, que les généraux et colonels se trouvent placés hiérarchiquement au-dessus des Wirkliche Geheime Rate (des conseillers qui ont quasi rang de ministres) et les lieutenants-colonels audessus des Hofrate (conseillers auliques i2, elle devient aussi un important facteur dans l'économie: elle est en particulier le plus important client de certaines manufactures, comme de celles de la laine, dont l'organisation est confiée dès 1713 à Johann Andreas Kraut. Cela entraîne le développement de toute un secteur de production, celui de l'habillement, ce qui favorise

46

47

Ibid., p. 55.

48 H. Schultz (note 17), p. 309. 49 Ibid., p. 182. Cf. également Marie-Claire Hoock-Demarle, « Berlin, une ville malade de son siècle », in: É. François et E. GrafWesterholt (note 23), p. 43-51. 50 H. Schultz (note 17), p. 55-56. 51 F. Nicolai (note 37), p. 302. 52 H. Schultz (note 17), p. 97.

E. Lichtenberger(note 6), p. 159.

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