Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Partagez cette publication

Publications similaires

La pomme

de imav-editions

Jeux de dames à Monte-Carlo

de editions-du-rocher49323

Botul is back

de le-nouvel-observateur

CHARLES L'ÂGE D'OR

CHAPLIN DU COMIQUE

Collection L'Œuvre et la Psyché

dirigée par Alain Brun
L'Œuvre et la Psyché accueille la recherche du spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue...) qui jette sur l'art et l'œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.

Déjà parus

Michèle RAMOND, La question de l'autre dans FEDERICO GARCIA LORCA, 1998. Jean Tristan RICHARD, Les structures inconscientes du signe pictural, 1999. Pierre BRUNO, Antonin Artaud, réalité et poésie, 1999. Jean-Pierre MOTHE, Du sang et du sexe dans les contes de Perrault, 1999. Aïda HALLIT-BALABANE, L'écriture du trauma dans Les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, 1999. Richard PEDOT, Perversions textuelles dans la fiction d'Jan McEwan, 1999. Philippe WILLEMART, Proust, poète et psychanalyste, 1999. Fabrice WILHELM, Baudelaire: l'écriture du narcissisme, 1999. Elisabeth DE FRANCESCHI, ArnoT artis : pulsion de mort, sublimation et création, 2000. Céline MASSON, La fabrique de la poupée chez Hans Bellmer. Le
« faire-œuvreperversif », une étude cliniquede l'objet, 2000.

Jean-François VIAUD, Marcel Proust: une douleur si intense, 2000. Paul-Henry DAVID, Psycho analyse de l'architecture, 2001. Céline MASSON, L'angoisse et la création: essai sur la matière, 2001. Jacques POIRIER, Maux croisés: les écrivains français et la psychanalyse (1950-2000),2001. Marie-Josephe LHOTE, Figures du héros et séduction, 2001. Didier PAQUETTE, La mascarade interculturelle, 2002. Guy BESANÇON, L'écriture de soi, 2002.& Jean-François PRATT, L'expérience musicale, exploration psychique, 2002.

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3334-4

Adolphe NYSENHOLC

CHARLES CHAPLIN
L'ÂGE D'OR DU COMIQUE

Édition

revue

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur

Essais Charles Chaplin ou la légende des images, Méridiens l<lincksieck, Paris, 1987. Charlie Chaplin: His Reflection in Modern Times (éd.), Mouton de Gruyter, Berlin-New York, 1991. Freud et le rire, avec A. Willy Szafran, Ed. Métailié, Paris, 1994. André Delvaux (éd.), Editions de l'Université de Bruxelles, 1995. Théâtre La Passion du diable, Ed. Lansman, 1995. Prix littéraire du Parlement de la Communauté française. Survivre ou la mémoire blanche, Ed. de l'Ambedui, 1995. Les Amants de Thèbes, Prix du Texte, Agadir (Maroc), 2002. Mère de guerre, Ed. du Paradoxe, Paris (à paraître).

à Judith et Daniel

L'ÉTERNEL

CHARLOT

CHAPITRE MOTRICITÉ ALLÉGORIQUE

I DE CHARLOT

Charlot est un être animé, par une motilité originale. Toute son âme s'agite dans tout son corps. Globe-trotter en court-circuit, il vagabonde, il gaffe, ses aventures sont des gags, il erre, - errare humanum est. Embarrassé dans l'imbroglio des situations, il a des démêlés avec les choses qu'il rend au chaos et les représentants de l'ordre qu'il dérange. En fait, le scénario semblait, dans les premiers temps, importer moins que les scènes. Comme le grand poète est dans la phrase et le mot, Chaplin se révèle aussi dans la séquence et le geste. Ses figures portent autant que des mots d'auteur. «Je crois bien que je hais les intrigues », aurait dit le

cinéaste. Mais c'est un des grands conteurs de ce siècle qui le dit. 1
Quoi qu'il en soit, pour apprécier sa manière, il s'agit avant tout de décrire ses façons. Voici le premier acte. Et il sera geste commun, singulier, attribut essentiel. Le dandinement Un film s'ouvre sur la V1S1on de godillots évasés qui s'approchent seuls dans un battement de semelles, sous la porte d'un saloon, comme une paire d'ailes de ramier. Le Vagabond, titre de l'épisode, mais aussi héros pérégrin de tout l' œuvre, c'est d'abord la danse des souliers... Les croquenots plus vivants que des marionnettes disent la misère et la sensibilité. Ensuite, le melon
1

Cf. A. Nysenholc, «D'un scénario l'autre» et «la Palingénésie du cinéaste », in
ou la légende des images, Méridiens Klincksieck, 1987, pp.69-122.

Charles Chaplin

12

Charles Chaplin

émerge, et la tête, au-dessus des portillons qui s'écartent à son passage. Le montreur et les pantins ne faisaient qu'un. La métonymie est une devinette, la partie évoquait le tout. Charlot serait un peu l'albatros du poète pris pour amuser et, déposé sur les
planches... Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid I... Exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l'emPêchent de marcher.

Ainsi, Chaplin met ses films en marche. Sur la route souvent, au début de ses aventures, Charlot vient à nous. Il se présente, en se dandinant, ses pieds qu'il lève pataugent. Et cela même quand il s'éloigne fmalement vers son destin. On pense malgré soi à un être de basse-cour. Dans le Cirque, un Charlot matinal au ventre creux, devant une boîte de conserve vide, voit miraculeusement passer, comme par hasard, une poule; la poursuite s'engage aussitôt, chacun sur ses deux pattes. C'est le sourire triomphant qu'il revient dans le champ de l'objectif, mais avec une pitance modeste: un œuf. Il n'a pas tordu le cou à la géline, sa sœur. Et le soir, quand le spectacle bat son plein, avec sa démarche de canard, lui, qui pourchasse les colombes-paons et le régiment d'oies qu'il a malencontreusement libérées de la table à trappes, plutôt que de vouloir les rattraper, il semble courir de concert avec elles. D'ailleurs, son compagnon Jim Mac I<.ay de la Ruée versl'or, affamé, le projettera tout naturellement sur l'écran de ses désirs en véritable gallinacé empêtré dans ses plumes. Marc Chagall représentera Charlie de même sur une espèce de patte de coq, une aile sous le bras. S'il apporte des provisions à la pauvre aveugle, Charlot « millionnaire» offre, à la fleuriste, évidemment un chou-fleur, et un canard plumé! Henry Poulaille qui l'estime plagiaire d'un pingouin, caricature ainsi le complet sombre, le plastron blanc, la dignité raide, la position des pieds. Mais pourquoi ne pas dire alors ses pattes de lapin, de kangourou, ou de grenouille. Charlot, « crapouillot » ? Nul doute, au-delà des métaphores animales, il y a davantage:

Motricité

allégorique de Charlot

13

Charlot, policeman,visite le taudis d'une famille nombreuse de treize enfants en bas âge à la douzaine éparpillés à travers la mansarde: tous, petits assis, et souvent par deux, qui dans un panier à linge, qui dans des bassines à lessive, qui dans un tub, qui dans une caisse, qui sur le lit des parents. Et, que fait notre héros? Il puise généreusement dans un sac de pop-corns, qu'il sème au hasard, comme s'il nourrissait des poussins... Chicken, en anglais, signifie petit poulet, mais aussi par image, marmot. Le bestiaire du langage hypocoristique, qui affectionne le diminutif et la tautologie, «mon petit poulet », «ma poupoule », «viens, mon poussin à moi », nous est même à tous familier. Et Charlot, par son geste, fait un jeu de mots, il donne de la présence aux deux sens du terme. Les grains précipitent la synthèse entre le sens propre et le sens figuré. Ainsi, le geste exploite la parole, Charlot voit les enfants comme lui-même se montre: petit animal à deux pattes avec le duvet et les plumes en puissance. Cette scène est une leçon: elle indique comment lire l'allure de sa démarche. Quand il est parmi des bambins, il voit des poussins; quand on l'aperçoit poulet - pullus était même le petit de tout animal - on doit en fait reconnaître un poulot. Un nom propre, même quand il provient d'un nom commun, ne signifie plus rien, il désigne. Or, Charlot est déjà significatif. C'est un diminutif. Et même l'antonyme de Charlemagne! Charlot machiniste est perdu au milieu d'une dizaine de chaises qu'il transporte à lui tout seul sous les bras, dans les mains, sur le dos, les épaules, la tête: les pieds des onze chaises hirsutes lui sortent de partout, comme d'une pelote à épingles. Il se promène porc-épic. C'est la langue maternelle de Chaplin qui recèle le sens profond. Le dictionnaire traduit pour «urchin» (e'chi-n) : 1) hérisson et 2) bambin, marmot, moutard. Ainsi, son activité évoque un être naturel qui renvoie à un mot au sens second. Le jeu de scène est encore un jeu de mots. Charlot est audelà du sens propre, il ne faut pas le prendre à la lettre. Il est l'image d'un sens imagé. Il a de l'esprit avec son corps. Le poussin

14

Charles Chaplin

hérissé comme un « oursin ». En principe, le commun dénominateur serait le premier âge, l'infantia.Et les attitudes vont l'attester. Une photographie de Charlot en pied montre les talons joints et les pointes des empeignes qui s'écartent fortement, position qui implique une torsion de tout le membre inférieur, et une souplesse peu commune. Les rotules se situent vers l'extérieur, presque sous les épaules. Les pieds, tels des clavicules, se prolongent quasi l'un l'autre, la jambe tend à se placer comme un bras.

Et, quand notre héros se met en mouvement - suivons-le au ralenti - ses genoux se plient sur le côté, et non, comme il serait naturel, devant lui. La rotule vient se placer sans cesse au-dessus de l'orteil, mais à la verticale de l'épaule. Chaque jambe qui se déplace, quand le personnage est de face ou de dos, ouvre, de part et d'autre, un triangle, dont l'hypoténuse est figurée par la jambe tendue qui le soutient. En alternant, ses membres actionnés respirent sur ses flancs comme un accordéon. Au lieu de jouer le jeu frontalement, sa démarche distribue ses constructions latéralement. C'est-à-dire que pour aller de l'avant, il oscille de gauche à droite: il se dandine. « La démarche de Chaplin n'est pas de son invention, devait déclarer son ancien patron Fred Kamo », magnat du music-hall londonien. « Inaugurée par un de mes comédiens, Walter Groves, je la fis adopter par Fred I<itchen, autre membre de ma troupe, quand il eut à incarner le vagabond Perkins. Chaplin reprenant ensuite le rôle dut naturellement chausser les mêmes souliers et employer une démarche de pied plat.» Mais Groves n'aurait-il pastiché personne? L'histoire des augustes remonte au début des temps. En fait, le retour aux sources est possible. Il n'est que de s'arrêter, en amont des années, au commencement de la vie de chacun. Il suffit de retrouver, à l'origine de l'âme qu'on est devenu, le premier corps qu'on était car c'est l'époque où tout le monde a gesticulé son existence, d'après cette loi de latéralité physique. Tout bébé de quelques semaines est ainsi couché, sur le

Motricité

allégorique de Charlot

15

ventre. Les gambettes bâillent en losange et les petons sont dirigés très en dehors. Sur le dos, ou assis, il gambille selon les limites de ce parallélogramme, dont il s'amuse à rendre la géométrie variable. Dès qu'il se hissera debout, à la force des bras, il se postera, les jambes arquées avec des pieds obtus, comme un cavalier débutant, les tibias vers l'extérieur. Enfin, au bout d'un an, tous les enfants font leurs premiers pas, en conservant cette morphologie initiale: leurs petites quilles, tels les bâtonnets des armoiries léopoldiennes, opposent à peu près deux L dos à dos. De là, un gamin s'appelle familièrement crapaud,ou encore, ce qui est vieilli, crapoussin,qui est une crase avec poussm. La marche étant une succession de chutes en avant, le corps se rattrape alternativement sur chaque pied. Un tout jeune être, qui ne possède pas encore ce sens de l'équilibre sans arrêt remis en question, évite un déplacement trop grand du centre de gravité. Il essaie de maintenir le statu quo, la station de départ. Il conservera une large base de sustentation en écartant les pieds, plutôt que de la réduire à un pied, comme dans la marche normale. Et pour plus de stabilité, il déploie même ses mouvements vers les côtés: toute jambe levée laisse retomber le pied à plat quasi à côté de celui qui est au sol, puis se fléchit latéralement celle qui était tendue, et ainsi et ainsi. L'enfant, espèce de palmipède domestique, bascule autant de gauche à droite que d'arrière en avant. On l'appelle ainsi d'un terme d'affection, duckie. Chaplin, pour défendre l'originalité de sa manière, affirme qu'il eut l'idée de la fameuse démarche, «tout enfant, en imitant avec d'autres galopins, un vieil ivrogne ataxique qui fréquentait, dans les parages de Lambeth, les brasseries de l'Elephant Castle ». Le souvenir de son passé a quelque chose de plus authentique que la référence étroite de son ex-directeur artistique à un Groves quelconque. Quand Charlot trottine à côté de ses comparses, - dans le Comte,il marche même au pas avec le grand Campbell, tous deux à la poursuite d'un troisième larron, - il suffit de constater la différence des allures, et la similitude chez le plus petit avec la démarche originelle.

16

Charles Chaplin

L'art est écart. Mais la latéralisation des mouvements n'est pas arbitraire. Le trait gestuel du personnage est évocateur de son « timbre». Et du caractère fondamental de sa motricité, l'artiste pantomime va tirer des effets remarquables. C'est sur les bateaux que la démarche de Charlot trouve son expression la plus extrême; Marin ou Émigrant, il se tient tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, selon les oscillations du navire, faisant balancier avec l'autre jambe écartée à l'horizontale. Le dandinement en deux temps est synchronisé avec le roulis des vagues dont il est l'écho. Le balancement latéral et bonhomme prolonge le bercement de l'embarcation qui est ressenti jusqu'à l'orteil. Charlot vit la situation de tout son corps, en lequel il éprouve l'onde. En somme, il y a du roulis dans son allure: Charlot qui marche chaloupe. L'intérêt du mime poète pour l'exercice de funambule est aussi qu'il n'est pas possible de se mouvoir sur un fil, sans balancer des bras et des jambes. Dans l'Usurier, avec son balai à l'horizontale, il imite Blondin et sa barre, mais sur une ficelle qui jonche le plancher. Pour ne pas « tomber », il se met à battre des ailes, en avion qui salue, tournique tel un moulin à vent, et finit par sauter sur le côté pour descendre de la corde, et « atterrir» avec la souple génuflexion du professionnel. En revanche, le numéro sans fllet du Cirque est une véritable performance de casse-cou. Chaplin a mis des mois pour en maîtriser l'audace et le mettre au point, comme si son être mimique avait été poussé par un besoin de son art dans ce demier retranchement. Attaché d'abord comme un pantin, il s'élève audessus du câble. Mais, le filin qui le retenait se décroche. Et des singes grimaçants envahiront le piètre danseur de corde, oiseau aux ailes coupées qui gesticule. Le bluff funiculaire évolue en suspense de haute voltige. Mais, Charlot qui remplaçait au pied levé son rival en amour, le superbe trapéziste Rex, n'arrive au-dessus de sa belle qu'à faire le Pierrot. Pasteur malgré lui, le Pèlerin« avance dans la vie comme un équilibriste sur une corde raide». Pour éviter, dans sa fuite à la frontière américaine, la police et la prison en-deçà, et la fusillade des maquis de guérilleros au-delà, le Pèlerin finit par courir à

Motricité

allégorique de Charlot

17

cheval sur la ligne de démarcation des pays, un pied sur chaque territoire, le gauche au Mexique et le droit aux Etats-Unis. L'escapade qui ne sait sur quel pied danser rappelle que la marche est d'abord cette tergiversation. « Cette image qui est une des plus belles fins chaplinesques, dit Jean Mitry, est le symbole même de son être et de sa pensée », partagée entre « l'ordre et la liberté », « la loi et l'irresponsabilité» (Eisenstein), «la connaissance et le désir » (E. Faure), « le rêve, la réalité» (França). Seulement, c'est le sort commun d'être cet âne de Buridan jamais entièrement décidé entre le social et l'individuel. La philosophie morale de la scène est moins prégnante que sa qualité formelle, qui porte au paroxysme une manière spécifique du personnage, et pré-existant au ftlm. L'ambiguïté du thème visuel n'est point casuistique, mais poétique. Et la course des pieds sur le côté, comme des avirons, fait émerger, sinon remue au fond de l'oubli, nos premiers souvenirs... Quant aux mains, au cours des premiers mois de ses allées et venues, l'enfant, à chaque pas, a la marotte de les garder en l'air, au niveau de ses épaules, tels deux ailerons. Dans Ciry Lights, ivre, c'est les mains écartées comme de petites ailes frémissantes que Charlie se dirige vers le piano du millionnaire pour y plaquer un accord... Quoique, le plus souvent, ce soit dans ses multiples courses effrénées que Charlot se sauve ainsi, haut les mains, et les bras dressés à la petit diable jailli de sa boîte. Sinon, au moment où il va au pas son bonhomme de chemin, ses bras pendent. Et alors, il ne les balance pas alternativement, mais simultanément, et non d'avant en arrière en frôlant ses flancs. Ils oscillent, devant le tronc, de gauche à droite, comme deux pendules parallèles. Ainsi, quand Charlot marche, il produit et agite l'ensemble de ses membres, inférieurs et supérieurs, latéralement. Et l'observation vaut pour tous ses déplacements de face comme de dos. Seulement, dès qu'il agit de profil, ce qui est rare, ses jambes
et ses bras reviennent à l'usage normal; et ainsi que chez tout un

18

Charles

Chaplin

chacun, depuis l'âge au moins de deux ans, ils alternent alors d'avant en arrière, selon l'automatisme courant d'un piéton banal. Cette exception à l'exception, l'abandon de l'extravagance, témoigne d'une adaptation souple de Chaplin aux règles de son art. La jambe vue de profil cacherait pratiquement l'autre qui se déplace à côté, dans le cas où le héros, en 'coupe', traverserait l'écran sur sa longueur, tout en s'obstinant à vouloir conserver son allure latéralisée. Le jeu du dandinement serait peine perdue, il ne donnerait rien, et la dépense, disproportionnée à l'effet escompté. À l'opposé, quand Charlot arpente le champ de l'image en profondeur, qu'il s'approche ou s'en aille, chaque élément gestuel est parfaitement perceptible de part et d'autre de sa colonne vertébrale, et se dégage avec netteté de la plus grande surface du corps exhibée. Inversement, la démarche ordinaire, celle de nos pas de tous les jours, exécutée de front, ne manifeste, elle, qu'un mécanisme embrouillé. Mais, présentée de côté, par contre, elle expose clairement ses lignes, ses courbes et la construction renouvelée de ses triangles, elle fonctionne, on s'y retrouve. L'art cinématographique de Chaplin procède d'une géométrie descriptive qui, tenant compte des plans, établit les belles épures de sa gestique. La formule quasi mystique de François Mauriac: Charlot a l'art de rendre visible ce qui est invisible, est vraie d'abord physiquement. Il montre ce qui doit être vu, à l'instar des peintures de l'Egypte ancienne, où le dessin révélait le pharaon ou le fellah par leurs contours caractéristiques. Le pied et le nez, dans une fresque, ainsi que le front, le menton, l'oreille ont leur présence la plus typique de profil, et l' œil et le thorax n'ont d'existence à part entière que de face. Et dans les frises de ses bandes filmées, mutatis mutandis, Charlot est essentiellement mime. En tablant sur deux plans, son allure est variée et l'écriture de ses glyphes gestuels reste déchiffrable. En fait, il dodeline toujours peu ou prou. Dans les intérieurs, s'il marche rarement au-delà de quatre pas, il ne reste guère en place. Et en rue, il déambule à sa guise, tout guilleret. Regardez la

Motricité allégorique de Charlot

19

jeune recrue sortir pimpant neuf du commissariat, et faire les cent pas dans Earystreet. Ou à la fm de certains épisodes qui tournent court, suivez-le bien des yeux pendant qu'il s'éloigne au milieu de la chaussée, qu'il vibre et fatalement s'amenuise. Il roule à patins s'accrocher à une automobile, et remorqué avec sa canne, sur l'asphalte, il disparaît (The Rink). Soit les jambes à son cou, l'imposteur démasqué fue en catastrophe et court dare-dare devenir un point au fond de l'avenue (The Idle Class). Au cours de Charlotet son rival, sa démarche atteint même son expressivité optimale. À peine a-t-il commencé à conter fleurette que revient le gigolo de la belle. Quantité négligeable, Charlie s'écarte, s'efface, se dirige vers son point de fuite, à petits pas, en roulis, très vite mais sans courir, il diminue à vue d' œil dans la longue rue en perspective, il semble se faire tout petit au fur et à mesure, devient de plus en plus minuscule. Il remonte sa destinée. Charlot, c'est un original. Un archétype. Il est l'alpha. Il fait revivre à chacun sa première vie, refoulée; il réincarne comme l'existence sacrée, interdite. Le voir, c'est se voir; on est à nouveau celui qu'on était. Il force à un retour sur soi, à prendre conscience plus ou moins du début de sa conscience, au fond de soi. Grâce à lui, le trésor perdu ou enfoui est retrouvé. Il révèle le dieu caché dans la genèse, la malin génie, le moi profond, et le « il y avait une fois». Il rend visible ce qui est invisible. Le septième art est la huitième merveille. Certes, Chaplin joue à fond les possibilités de la pantomime filmée, comme les décorateurs antiques interprétaient pour le mieux les virtualités de la surface pariétale à deux dimensions. Et l'on pourrait arguer de toute ressemblance avec les enfançons qu'elle est indépendante de sa volonté - bien que son intention profonde puisse échapper à un créateur - et rétorquer que sa latéralisation des gestes est due à la seule intelligence de sa technique. Il n'empêche que Charlot «dandin» rayonne d'une vertu secrète. Déjà rien que dans ses va-et-vient typiques, il est plus que lui-même. Chaplin devient un autre lui-même, dans l'au-delà du

20

Charles Chaplin

passé, explorateur de notre proto-histoire. Aussi, l'Émigrant, dans l'embarcation de fortune qui participerait, selon l'Eau et les Rêves, du « berceau », est celui également dont la gesticulation est le plus la téralisée. Sur un bas-relief antique, la démarche de Gradiva, alias Zoé Bertgang (en latin comme en allemand, «celle qui marche» avec grâce), amena, pas à pas, l'archéologue Norbert Hanold à comprendre, à travers ses recherches et l'enfouissement ancien de Pompéi, qu'il aimait - par-delà la silhouette sculptée - son amie d'enfance même; et Freud prit cette œuvre de Wilhelm Jensen comme prétexte pour fonder la psychanalyse littéraire. De même, la marche dandinée de Charlot nous conduira à faire le tour du pays d'enfance, voire à esquisser une esthétique du comique. Les troubles de la marche Charlot, qui ignore la beuverie d'un Bacchus, ne s'en montre pas moins souvent pompette. Caprice du hasard? L'ivrogne de Lambeth, que le petit Spencer imitait naguère avec d'autres garnements, hante toujours sa mémoire. À moins que ce ne soit son père Charles, dont il sut bien trop tôt qu'il agonisa dans le délirium tremens. En fait, le rôle du soûlot s'inscrit dans la logique de son art. Outre que l'ébriété soit source de gaieté - il y a comédie - Charlot, ivre, ne manque pas de mettre en évidence un cheminement mal assuré. Quiconque titube, il fait comme ses pretnlers pas. Comme homme beu qui chancelleet trepigne L'qy veu souvent, quand il s'alloit couchier. Charlot part en haut-de-forme, il fait son Max Linder, dans la « haute ». Mais il revient, par les mêmes rues, vraiment lui-même, brindezingue, au cabaret où il sera attrapé. Ailleurs, il roule sur le plancher du bar. Il rentre tard. Il fera une Cure. Quand il va zigzaguant de-ci de-là, Chaplin pense peut-être à ce vieux qui sortait tout schlass des pubs de l'Elephant Casde (étymologie populaire pour infant de Castille). Mais Charlot, de toute façon, paraît, lui, contrefaire et singer avec nostalgie n'importe lequel de ces plaisants trousse-pets qui se dressent encore peu confiants sur

Motricité

allégorique de Charlot

21

leurs gigues, et qui, portés irrégulièrement selon la force inégale de leurs mollets, sont incapables d'aller droit, et franchissent un espace sous l'impulsion d'un élan à ratés. ln vino veritas ; mais la vérité sort par la bouche des enfants. À jeun, Charlot sera vacillant chaque fois qu'on le bouscule, qu'on l'accable ou qu'on le choque. Officier de la forteresse, Don José emprisonne, par mégarde, une araignée en-dessous de son cimier; son crâne le démange; il enlève son casque empanaché, et intime à quelque soldat de tuer la bête: le soudard s'exécute, et l'écrase dans la masse des cheveux, non sans casser une bouteille sur son chef; Charlot flageolant tend la main, pour le féliciter. « Souvenez-vous de cette scène du Dictateuroù Charlot reçoit un coup de poêle à frire sur la tête, il réalise sur la lisière du trottoir une danse que je défie n'importe quel danseur d'exécuter », écrit Jean-Louis Barrault. Le malmener, c'est le faire danser; le frapper, c'est lui donner une danse. Et le Charlot qui arrive à l'hôtel, clopin-clopant, il a bu, il a été sonné dans le parc, une auto en rue qui le frôle le renverse, une jeune femme le repousse encore de la main: ainsi, dans le hall, Charlot dodinera, comme un jeune enfant, qui s'endort sur place. Charlot bringuebale, swing low, sweet chariot... La course dansée qu'évoque J.-L. Barrault se fit par ailleurs sur l'air tintinnabulé d'un carillon de petite boîte à musique...
Charlot est aussi celui qui trébuche à tout bout de champ. Sortant de chez lui, il s'accroche à la carpette du seuil; il n'avait pas à s'essuyer les pieds sur elle, mais il se frotte le nez dedans! Pour ce qui est du chasseur de dot, il s'agrippe les chevilles dans les crocs d'une peau de léopard: dépêtré, il revient donner une petite tape sur l'arrière-train du tapis fauve; c'est ainsi que l'on corrige les «chiffons ». Et quand Don José passe et repasse les soldats en revue, il chope sur la pierre située au milieu de son trajet. Avec ses panards, il butera souvent, comme les petits toujours dans les pieds des grands, sur ceux de ses comparses; et même jusqu'à deux fois de suite, contre chaque bottine d'un

22

Charles Chaplin

homme évanoui aux jambes écartées; sinon, il se contente de donner dans le tibia, le tarse et le tendon d'Achille bandés du gros goutteux. Et combien de fois, emmêlant ses membres, n'entrechoquet-il pas ses propres pattes? Le policeman, seul maître dans la Ea!)lstreet, vient d'évincer la terreur du quartier; et déambulant de long en large, il se fait luimême un croc-en-jambe, en cognant sur son propre soulier; mais il se retourne, comme pour affronter la lâche canaille qui l'aurait nargué par derrière d'un croche-pied! Mains dans les poches, le tramp va sans but sur le trottoir ; son talon bute légèrement contre l'autre, et cela pile devant une pièce de monnaie, comme si ses pieds s'étaient donné un coup de coude: «regarde voir! » À la porte d'une gargote, il y avait une espèce sonnante et trébuchante. Le trébuchement de Charlot est un tic constant. Le Dictateur au palais bute dans un vestibule, botte contre botte, pour faire remarquer, à la façon d'un toussotement, sa présence à la clique de ses collaborateurs distraits, qui, rappelés à l'ordre, saluent d'une main droite et claquent des talons. Le geste mécanique de la foulée qui s'enraie, quoique enrichi selon les situations de connotations diverses, s'intègre à merveille dans le système de la démarche infantile, dont il est certainement un des accidents le plus manifestes. Si Charlot ne titube pas toujours, il tombe peut-être encore plus fréquemment qu'il ne trébuche. L'acte manqué devient lapsus pedis, et c'est la chute. On peut l'observer au moins une fois par f11m, sa manière d'atterrir est révélatrice; il tombe sur le postérieur et roule en arrière sur le dos, les jambes écartées en U. Il culbute. C'est le roulé-boulé des petits. Le judo - «principe de l'art» en japonais - et qui réapprend à tomber sans fracture, met d'ailleurs en garde contre l'habitude contractée par les gens, qui ont perdu leur souplesse de jadis, de s'écraser à plat sur le sol, car les adultes s'étalent. Au contraire, les bébés couchés sur le dos déjà ramènent ainsi sans forcer leurs petons au-dessus d'eux pour se fourrer

Motricité

allégorique de Charlot

23

l'orteil en bouche, et faire le tour d'eux-mêmes. Et le bambin, fatigué de ses premières stations verticales, lâchera prise, bien sûr, mais non sans amortir souvent le choc par un mouvement de bascule autour du bassin: le tronc alors se renverse, la colonne vertébrale s'incurve, et les pieds écartés s'élèvent à hauteur de la tête en décrivant une courbe. Un peu plus tard, presque chaque pas mettra le marcheur débutant par terre, et les premiers contacts avec le sol seront pour la partie tendre de celui qui s'affaisse. Enfm, dès les deux ans, quiconque raffole des culbutes; on se laisse choir exprès, sur le matelas-trampoline du grand lit des parents, et l'on déboule du coccyx à l'occiput, « ripa tons » en l'air. Souple comme on ne l'est qu'une fois, Charlot ne sera pas moins acrobatique chez J'Usurier.Il se prépare à nettoyer, au-dessus de la devanture, l'enseigne qui traverse la façade de ses lettres majuscules. Mais juché sur une échelle double ouverte en A, il l'a placée trop loin du mur. Plutôt que d'en descendre, il reste à califourchon sur son sommet. Et fera tout basculer en cadence, afm d'atteindre la portion du panneau qu'il a devant lui, mais aussi pour se déplacer vers la gauche et dépoussiérer toute l'inscription, qu'il semble lire comme de l'hébreu. Les oscillations régulières de l'escabelle se font, selon un trajet en dents de scie, de plus en plus audacieuses. Haut sur ses échasses, il va perdre leur équilibre. L'ensemble des montants obliques se met à retomber vertigineusement vers l'arrière, et Charlot reste accroché à son pic, qui parcourt un arc de cercle, jusqu'à ce qu'il aboutisse au milieu de la rue, où il roule à même le pavé, sur l'échine, en galipette... Sa virtuosité corporelle compose ses morceaux, avec la gamme de base des rudiments gestuels, provenant de l'âge le plus tendre.
Couché en boule, sur le dos, de par la faute de ses chutes, Charlot rabat souvent ses membres inférieurs vers l'avant, ce qui redresse le tronc en contre-poids; et alors, le voilà assis par terre, le thorax bien droit, les jambes en V plaquées au sol, et ses grands pieds évasés, sans qu'il ait à prendre appui sur les mains. Une des premières vedettes de l'écran, le plus petit des enfants Lumière, fut

24

Charles Chaplin

fùmé dans cette pose-cliché du jeune âge. Ainsi, dans le studio, matraqué par une colonne en carton qu'il avait déplacée, le machiniste se retrouve sur son assise naturelle; les épaules sont dégagées, le dos plat, les guibolles divergent, les jarrets collés au sol. Souriant aux anges, il semble rester dans cette position, comme si elle lui était familière. L'adulte, plus raide, plierait les genoux en accent circonflexe. La posture à angle droit cesse très tôt d'être spontanée (l'échine se courbe, la poitrine se creuse, les jambes ne sont plus fiXes, et l'on s'arc-boute des mains, déjà bien avant le cap des trois ans). Mais aussi, pendant le jeu, elle est, trait pour trait, le maintien ordinaire de tout mioche qui ne sait pas encore marcher ou qui se repose de ses premiers pas. Un petit de douze mois se tient normalement, la colonne vertébrale comme un jonc, avec les jambettes qui s'écartent sur les côtés pour établir une bonne assiette; et de ce fait aussi, les doigts sont libres autour de soi de manipuler les objets. D'ailleurs, Charlot ramasse alors ses canne et chapeau tombés en cascade avec lui, de cette façon. Mais Charlot ne se relève pas toujours sur le champ; combien de fois ne se met-il pas à fuir ou se cacher, le loupiot, en progressant sur les genoux et les mains. Et l'on n'ignore pas que c'est, pendant des mois, avant la marche, le seul moyen de locomotion, qui subsisterait, en outre, au milieu des loups adoptifs, chez les enfants naturels trouvés dans la forêt. Là, le chef de rayon se réfugie ainsi sous le bureau de son directeur; ici, le comte passe et repasse sous le buffet de la surpriseparty mondaine. Les exemples pullulent où il fait le petit d'homme. Rentré tard, il rampe à l'étage; et le pompier en service qui joue aux dés sur le carrelage, dès l'apparition du grand capitaine dans le réfectoire, il est un Charlot qui s'éloigne sans pin-pon à quatre pattes, à la manière d'un chiot, pour aller s'abriter en-dessous d'une petite table de cuisine exiguë. C'est bien le temps où l'on se niche au-dessous des meubles hauts sur pieds, et sans retour la vie « troglodytique» que l'on se faisait alors.

Motricité

allégorique de Charlot

25

Charlot, avec moins de grandeur encore, mais non sans verve, se démène couché à plat ventre comme un batracien. Au milieu de la cantine, une Émigrante obèse qui s'est étalée roule d'un bord à l'autre de l'embarcation, et dans les pieds de Charlot 'lu' elle fait tomber sur cet embonpoint dont elle est pourvue. Etendu perpendiculairement à sa bedaine, il balance sur elle, comme une planche croisée avec un rouleau, et se déplace à la manière d'une main qui saucissonne une bonne pâte. Au moment de sa Cure, Charlot, en maillot, est occupé à faire tous les mouvements d'une brasse rapide, mais, sur la pierre, au bord du bassin de la ville d'eau, où il trempe à la sauvette un orteil amphibie. (Il éprouvera le besoin de se frictionner vigoureusement au moyen d'une serviette éponge, sans devoir se
sécher)

.

Vautré à même le sol de l'estaminet, dans The Bar-roomfloor, ivre mort, le petit homme noir rejoint rampant un état des êtres vivants les plus primitifs.
La station verticale, pour le paléontologue André LeroiGourhan 2 serait le premier critère humain, étant donné que chez le quadrumane, elle libère la main de la course et son geste forgera la technique; et qu'en même temps elle affranchit, de la préhension directe de la nourriture par terre, la face relevée, dont l'articulation buccale créera la parole. Aussi, le commandant qui donne l'ordre du « garde à vous! » aurait-il raison de parler de ses hommes. Mais, si la position fixe permet de distinguer l'hominien, qui se tient droit, de l'anthropoïde voûté comme une caverne, le petit mammifère que la femme vient de mettre au monde n'est au bas mot qu'un homme «en sursis », vertébré débile toujours couché dans le coton, et homuncule en convalescence debout sur des jambes de flanelle, à qui il faudra plus d'un an pour gravir la hiérarchie des êtres. Or, Charlot « vautrin » se complaît dans la poussière, ou bien Charlot mowgli se déplace par terre en quadrupède, sur des

2 André Leroy-Gourhan,

le Geste et laparole, Albin Michel, 1964-5.

26

Charles Chaplin

membres antérieurs et postérieurs. Et quand le gobe-mouches se retrouve assis sur le sol, le corps perpendiculaire à des jambes non parallèles, il a le maintien qui fut celui de chacun jusque dans la deuxième année de notre existence végétative. Soit, pompier, policeman, bagnard, soldat de la Grande Guerre, boxeur, marin, pionnier, chercheur d'or, Roi à New-York, Dictateur de Tomanie, le Fierabras trahit vite ses origines. La grandeur épique se retrouve aussitôt les quatre fers en l'air. Chaque touche gestuelle est donnée dans le ton mineur. Et le corpus des actes chaplinesques est tout au plus la première geste dans la maîtrise du corps, avant de savoir marcher droit, et vivre debout; avant de pouvoir joindre le geste à la parole. Charlot soldat, dès le début des exercices, arrive le dernier dans les rangs (Charlot pompier, lui, était resté carrément au lit, pendant le drill); il a une taille nettement en-dessous de la moyenne, ce qui fut même une cause de réforme pour Chaplin ; après tout, il n'y a pas plus «petit» que lui, le sergent lui indique qu'il doit rentrer les pieds... Il ne sait pas marcher au pas I... Et il a les pieds plats. Mais aucun pied n'a d'abord eu la plante cambrée et tout le monde a marché planement ses premiers pas. Bref, ce pioupiou - d'une onomatopée enfantine désignant les poussins on lui apprend à marcher! Une mère, pour ses enfants, sait que toutes ces « manières », on a envie de dire charlotesques, changent en peu de temps, et que le dandinement relègue assez vite la reptation et la marche quadripode à un rôle accessoire, quand il tend lui-même à disparaître, avec la titubation, le trébuchement, la culbute, et l'assise les jambes en V, bien avant l'âge critique de trois ans. Chaplin est doué d'un corps qui se rappelle l'époque dont l'esprit n'a en général aucun souvenir. Charlot, c'est le premier Chaplin. Et lorsqu'il doit se rendre aux étages, là comme ailleurs, d'escalier en escalier, Charlie n'en apparaît pas moins comme la résurrection du petit Spencer de naguère. Si son pied gauche se lève pour se poser sur une marche plus haut, le droit ne conquiert pas une marche pour lui-même. Son

Motricité

allégorique de Charlot

27

escalade se bornera à venir rejoindre le gauche, il se met à côté de lui au même niveau. C'est toujours le même membre qui commence à se déplacer; l'autre est perpétuellement à la traîne, et ne fait que suivre, ceci dans la montée comme dans la descente. Sur chaque degré, Charlot aboutit les talons joints. Or, à deux ans et demi, on alterne déjà. Chaque pied à son tour se hisse pour son propre compte à un niveau différent; mais auparavant, les petits n'ont ni l'équilibre ni la longueur des jambes requis, pour risquer de passer un échelon. Quel adulte se souvient encore du moment où il avait les jambes si courtes que toute marche était un palier sur lequel on parvenait victorieusement, et duquel on repartait courageusement? Les pieds de Charlot de même ne se partagent pas le travail. A l'un n'échoit pas tous les gradins pairs, et à l'autre les impairs; les deux pieds auront foulé un par un toutes les marches, l'action est tautologique, donc absurde. Voyez. Du haut d'un gratte-ciel, le directeur des bureaux (il a été aspergé !) remercie Charlot de ses services de Concierge. Celui-ci manque l'ascenseur. Alors commence une descente en enfer laborieuse; ses godasses reforment sans cesse leur couple sur chaque degré inférieur, chaque marche est comme une halte dans la dégringolade qu'il semble freiner. Mais devant la toute dernière contremarche, gît le seau de ménage qui avait coiffé le chef du supérieur, et sur quoi l'homme de peine pose un pied malheureux. Il glisse en roulant, et congédié, siège, sur le marbre du hall. Il a touché le fond. Les troubles de sa marche accusent encore leur aspect accidentel, lors de ses déplacements en hauteur, dans une volée d'escaliers. Un peu gai, il y titube, et bégaie des pieds. Le garçon de théâtre tombera à plat ventre, plié en accordéon; ou après un pataquès, sur le derrière. Et même à la renverse, dans un hôtel, cul par-dessus tête, il exécute quelque contrepèterie, roulant de la rampe d'honneur. Charlot se prépare à quitter ses fonctions de pipelet, quand la sonnerie d'alarme le surprend. Aux étages, un des employés, sommé le matin de payer ses dettes, agresse la secrétaire qui, par sa présence attardée, l'empêche de cambrioler le coffre-fort. Charlot

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin