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Cinéma et monde musulman

131 pages
La culture islamique manifeste-t-elle une méfiance à l'égard de la représentation de l'image ? Les données de la modernité ont imposé, entre autres, l'art du cinéma et de l'audiovisuel. Si le cinéma a acquis un rôle incontournable dans le monde arabo-musulman d'aujourd'hui, il ne lui est pas admis, pour autant, de transgresser certains tabous portant sur les moeurs, le politique et le social.
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Cinéma et monde musulman
Cultures et interdits

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.ft ISBN: 978-2-296-07674-7 EAN: 9782296076747

Cinéma et monde musulman
Cultures et interdits

~~

L' iftmattan

Cinéma et Monde musulman

Sommaire

Avant-propos
Mayyar Al-roumi et Dorothée Schmid Le cinéma syrien: Du militantisme au mutisme. . . . . . . .

.P. 1

. . . . . . . ...P. 4

Madkour Thabet Industrie du filin égyptien... .. .. .. .. .. . .. .. 0.. .. 0..0.. .. . . .. .. .. .

P .27

Hormuz Kéy
Le cinéma iranien: Ricit d'une continuité. 0000. . . . . 0. . . . . . . . . . ...P. 57

Isabel Schafer Le dialogue des images entre l'Europe
Entre «(méditerranéisme et réalité ))0...00000.0

et la Méditerranée:
0. 0 00.00.00.. P. 91

Hors Thème Abolhassan Djalili L'orientalisme et l'esprit de notre temps

P. 115

Avant-propos
n sait que la tradition musulmane interdit la représentation de Dieu, de l'homme et des animaux. La fabrication d'images réalistes, représentant des êtres vivants, risquerait en effet de transformer l'artiste en démiurge. L'homme ne peut pas se comparer à Dieu, ce qui limite de facto ses perspectives de création. Ce principe a marqué toute l'histoire des images en terre musulmane. Pourtant nous allons parler ici de cinéma, et le cinéma arabe est bien vivant. Or, le cinéma, ce sont avant tout des images en mouvement. Comment alors expliquer aujourd'hui, la vitalité du cinéma égyptien, de cet art parfaitement profane, qui joue tout de même si bien avec la réalité? Il nous faut entrer plus avant dans le paradoxe, pour mieux cerner l'espace où se déploie l'imaginaire cinématographique arabe. On ne trouve pas dans le Coran de sourate qui interdise explicitement la représentation des êtres vivants. Le livre sacré interdit uniquement les images de Dieu et les idoles (asnam). Les autres interdits relèvent donc essentiellement de l'interprétation des textes. Dès l'origine, l'Islam cherche en fait à se démarquer des pratiques chrétiennes, et donc à éviter la surenchère des représentations. L'art pictural s'épanouit ainsi pendant des siècles, en Occident, presque exclusivement autour de thématiques religieuses, alors qu'en Orient c'est l'art décoratif qui se développe. On sait que l'écriture elle-même deviendra à certaines époques le sujet de l'art. Mais c'est surtout dans l'architecture, qui est tout entière un jeu de contraintes physiques, que s'est exprimée l'inspiration musulmane de la façon la plus spectaculaire. Malgré tout, le cinéma n'a pas été interdit en terre arabe. Et les images circulent aujourd'hui assez librement, pas seulement dans les projections de cinéma, mais surtout grâce à la télévision. Il

O

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faut dire que les interprètes du Coran eux-mêmes ont fait preuve d'une certaine imagination, lorsqu'ils ont repensé les interdits classiques pour les adapter à l'âge moderne. Tout part ici d'une certaine manière de considérer la photographie. On considère par exemple que le papier photo est assimilable à un tissu, et qu'il est permis de dessiner sur du tissu. Par ailleurs, la photo naît d'un mélange entre l'ombre et la lumière; elle ne pourrait donc pas reproduire l'âme en tant que telle, mais seulement son ombre. Dans ces conditions, le cinéaste n'est pas démiurge. Et ce qui importe surtout, c'est que toutes les images qu'il produit n'aient pas la prétention de remplacer la réalité. Le cinéma, depuis le départ, c'est un peu comme l'Amérique, pays où il s'est d'abord épanoui. On peut comprendre dans ce contexte le succès du cinéma arabe de distraction, ce cinéma populaire que les Egyptiens ont si bien diffusé chez leurs voisins. Ce cinéma de distraction est à la fois méprisé et chéri, il est le péché mignon du peuple, la projection fantasmatique de péchés plus graves qui sont définitivement bannis de la réalité quotidienne. Historiquement, certaines réticences ont cependant été de mise. Le succès du cinéma est finalement emblématique de la modernité; les difficultés initiales des cinémas arabes témoignent aussi d'un rapport problématique à la modernité. La diffusion des techniques cinématographiques n'a pas été aussi rapide qu'en Europe. Une certaine lenteur se manifeste aussi à accepter le poids social du cinéma en tant que grand média de communication. Le traitement de l'image révèle aussi parfois une forme de retard, ou en tout cas une hésitation à jouer avec les possibilités de la technique; les contraintes sur l'image en général contribuent ainsi à figer l'image cinématographique dans une forme d'archaïsme. La contrainte reste finalement un maître mot. L'histoire de l'image en terre arabo-musulmane est surtout l'histoire de la diffusion des tabous. Le cinéma ici ne parle pas de tout. Et il semble bien que les interdits qui pèsent désormais sur le cinéma soient pour la plupart implicites, et pas seulement d'ordre religieux,. Les interdits religieux sont certes bien présents; le personnage du prophète, par exemple ne peut toujours pas

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apparaître dans un filin. Mais le cinéma se heurte à d'autres censures, car le contenu de l'image est également" surveillé" sur le terrain des mœurs et de la politique. A la censure officielle - qui est réelle dans bien des pays, qu'elle s'exerce au niveau de la réalisation, ou lors de la diffusion des fùms - s'ajoute ainsi l'autocensure de cinéastes qui disent rarement tout ce qu'ils voudraient dire, et presque jamais ce qu'ils pensent réellement. Distraction ou vecteur de communication politique; le cinéma arabe sera toujours pris entre ces deux extrêmes, entre ce public qui veut rêver et ces dirigeants qui veillent surtout parler d'eux-mêmes. Or le rôle idéal du cinéma serait peut-être justement de tenter avec les "autorités" un dialogue prenant constamment à partie le public, afin de repousser les limites de ces contraintes qui enserrent les sociétés arabes. Le cinéma peut en effet être un vrai lieu de questionnement politique et social. Il peut mettre en scène des problèmes concrets, et offre aux sociétés un miroir qu'elles doivent être capables d'utiliser. Tout cela suppose d'ancrer davantage le cinéma dans la réalité; c'est cette évolution qui est aujourd'hui en jeu. Le cinéma iranien, on le verra ici, a plutôt bien réussi cet aggiornamento.Les cinéastes iraniens ne font pas de propagande; ils nous posent indirectement des questions-clé sur l'avenir de leur pays. Un tel effort suppose une prise de distance, une réflexion salutaire, qu'il est urgent d'entreprendre.

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Le cinéma syrien:
Du militantisme au mutisme

Mayyar Al Roumi FEMIS / réalisateur
Dorothée Schmid lEP Paris / Pôle Méditerranée

Un cinéma"

invisible"

?

e cinéma syrien est mal connu. Il est mal connu des cinéphiles européens, des amoureux du cinéma arabe, ou même des amateurs de curiosités. Peu de publications en traitent de façon spécifiquel. Le cinéma syrien a pourtant produit quelques oeuvres d'une qualité artistique remarquable2. En le méconnaissant, on se prive d'abord d'une aventure visuelle essentielle, et l'on ignore aussi une voie d'accès possible aux préoccupations de la société syrienne contemporaine. Comment s'explique alors cette" invisibilité" du cinéma syrien? Peu de ftlms sont en fait recensés, et encore moins sont accessibles, car ils ne sont pas forcément diffusés, ni régulièrement projetés. Pour Mayyar al-Roumi, jeune réalisateur syrien familier du cinéma français, il est alors" très difficile" de parler" d'un cinéma qu'on ne voit jamais". Cinéma rare car contraint; le cinéma syrien connaît, avant tout, la situation difficile d'un art plutôt gourmand en moyens dans

L

1 On trouvera, cités en bibliographie, l'essentiel des textes accessibles en français sur le sujet. Quelques publications en langue arabe compléteraient rapidement la liste. 2 Les spécialistes s'accordent à chiffrer à une dizaine les œuvres importantes produites par l'ensemble du cinéma syrien; on se reportera à l'ébauche de fùmographie en fin de texte.

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M. Al-Roumi et D. Schmid

un environnement économique peu généreux. Mais le cinéma syrien est aussi rare, car c'est un cinéma d'artistes, et que ces artistes cherchent constamment à nous faire passer de façon sublimée un message sur leur réalité quotidienne. Les premières réussites du cinéma syrien ont été documentaires. Les auteurs de fiction voudraient aujourd'hui dépasser la platitude d'un cinéma d'accompagnement politique, mais leur œuvre se dégage avec lenteur de tout un ensemble de contraintes. Dans cette longue maturation, l'expression se réduit progressivement au minimum, entre impossibilité de dire, de fùmer, et refus de le faire. L'''invisibilité " paradoxale du cinéma syrien a donc inspiré à Mayyar al-Roumi un documentaire où la métaphore finalement fùmée est celie du mutisme: le fùm s'intitule simplement" Un cinéma muet". Il rassemble une série de témoignages qui nous révèlent tout le poids d'un contexte socio-politique où l'image apparaît comme un outil potentiel, manié par une organisation ad hoc, fortement bureaucratique. L'Etat syrien ne considère pas son cinéma comme une priorité stratégique. Il sait aussi que le cinéma est une forme de communication qu'il importe de maîtriser. Ces règles expliquent à la fois l'incapacité du cinéma syrien à se développer comme industrie, et aussi l'existence de quelques réels talents artistiques, qui ont appris à jouer esthétiquement avec la contrainte, sans pour autant essayer d'inventer un art populaire. 1. Une croissance contrariée Les débuts du cinéma en Syrie C'est en 1908, soit 13 ans seulement après la naissance du cinéma en France, qu'eut lieu à Alep la première projection cinématographique3. La projection était organisée par des Turcs de passage dans cette ville du nord de la Syrie, alors province ottomane. A la suite de ce premier événement, quelques Syriens s'intéressèrent au cinéma: un amateur nommé Habib Shammas

3 L'histoire du cinéma syrien pendant rentre-deux-guerres est notanunent évoquée Zammi MOUNIR, "Le cinéma syrien au passé et au présent", in La semaine du cinéma arabe,Presses de l'Institut du Monde Arabe, Paris, 1987.

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Le cinéma syrien: Du militantisme au mutisme

acheta le premier un projecteur horizontal en 1912, et commença à faire quelques projections dans un café de Damas. Les Ottomans créent ensuite à Alep en 1914 une société de production, Le cosmographe, ont le rôle essentiel sera de projeter, d durant la Première guerre mondiale, des court-métrages et des documentaires fabriqués par leurs alliés allemands. Ils ouvrent donc quelques salles de cinéma, dans lesquelles ils projettent des filins de propagande, exaltant l'ampleur de leur force militaire et leur puissance face à l'ennemi. Cette première expérience du cinéma montre combien son usage politique focalisait alors l'attention. Quelques filins de divertissement étrangers furent également projetés dans ce contexte, pour attirer le public dans les salles. Une industrie avortée
Les premiers échecsdu cinéma commercial C'est en 1928, alors que le pays est sous protectorat français, que l'on assiste à la première tentative de production cinématographique syrienne. Trente trois ans après la naissance du cinéma des frères Lumière, un groupe d'amis syriens, amateurs de cinéma, Ayoub Badri, Ahmad Tello et Ahmad Rachid, décide de faire le premier pas, avec l'aide du photographe Jalal Mouradi. L'accusé innocent, produit et réalisé par cette équipe, est le premier filin syrien. L'accusé innocent rappelle fortement, dans sa forme narrative, les filins de divertissement français de l'époque; il fut pourtant interdit pendant deux ans par la censure française. Le filin est assez clairement inspiré par une revendication identitaire et nationaliste arabe, dans un contexte historique très agité et porteur. Les raisons alléguées par les autorités françaises pour justifier la censure sont cependant diverses et assez confuses4. Elles ont en particulier invoqué le fait que l'on voyait dans le filin une femme syrienne non voilée, et prétendu que cela risquait de provoquer, dans une

4 La polémique est résumée Nacher, Damas, 1998.

par Aysam

HAQQI

dans Entre le cinéma et la télévision, Dar al-

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M. Al-Roumi et D. Schmid

société majoritairement musulmane, des réactions populaires violentes. Les Français obligèrent fmalement les producteurs syriens à tourner de nouveau un tiers du f11m, en changeant d'interprète principale; ils imposèrent une actrice allemande, bien que l'actrice syrienne fût majeure et qu'elle ait signé un contrat dans lequel elle affIrmait qu'elle était d'accord pour être f11mée. Dans cette nouvelle version, le f11m, enfm autorisé, eut un succès triomphal dans les salles syriennes. Le succès de ce premier f11m attira l'attention de plusieurs riches Syriens, qui décidèrent de créer une maison de production. Ils voulaient réaliser un f11m à gros budget, à l'exemple de certains f11ms égyptiens de l'époque qui étaient tournés en France dans les studios Pathé. Sous le ciel de Damas, qui sort en 1931, est le résultat malheureux de cette grande ambition. C'est un f11m muet. Malheureusement, quelques mois avant la fm du tournage, de nombreuses publicités annoncèrent l'arrivée sur les écrans d'un f11m égyptien parlant. Le choc fut terrible: malgré une préparation médiatique énorme, Sous le ciel de Damas ne pouvait faire face à la modernité du cinéma parlant. L'échec fut d'autant plus grand que l'administration française retarda la projection du f11m pendant six mois, pour des questions de droits d'auteur; les producteurs perdirent de l'argent et durent fermer leur entreprise. Les ambitions déçues Les cinéastes syriens des années vingt et trente avaient en fait pour ambition de créer un cinéma comparable au cinéma égyptien, qui commençait à prendre une place essentielle dans la production culturelle arabe. Ils ont clairement échoué et la comparaison ne sera jamais possible; si en Egypte le cinéma est rapidement devenu une industrie, qui mobilise des capitaux énormes et touche un public massif, on peut considérer qu'en Syrie la production reste encore de nos jours pratiquement artisanale. On mesure bien dès l'entre-deux-guerres le retard pris par le cinéma syrien, par rapport au reste du monde: le premier f11m syrien date de 1928 ; à cette date, le cinéma mondial a déjà produit de multiples chefs-d'oeuvre du muet. Lorsque la Syrie produit son

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