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ITINÉRAIRE D'UN ENFANT GÂTÉ

Scénario : Claude Lelouch
Réalisation : Claude Lelouch

© Presses Électroniques de France - L'Avant-Scène Cinéma, 2013

Générique

Un premier carton en lettres jaunes sur fond noir mentionne la production du film. Fondu au noir et apparition d'un deuxième carton avec pour son seul le bruit violent de la pleine mer sous la pluie et l'orage qui gronde. Un troisième carton apparaît avec une citation :  

« Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte… »

Albert Cohen

La citation disparaît, pour laisser la place à la mention « À Jacques Brel » en bas à droite du cadre et qui disparaît à son tour.

Océan Atlantique, nuit

1. La mer immense, filmée en mouvement vers la gauche, les vagues projetées sur la caméra par la houle. Une chanson mélancolique apparaît, accompagnée à l'accordéon, le son comme lointain.

Flashback. 1937, Paris, jardins du Sacré-Cœur, ext. jour

2. La chanson « Qui me dira » continue sur un plan américain de promeneurs devant un manège au Sacré-Cœur avec le son d'ambiance du parc dans une après-midi d'automne. L'image de toute la séquence tire vers le sépia.

Chanteuse

(Hors champ)

Qui viendra encore me faire le cirque / Des amours nostalgiques / Dans la poussière…

(Une femme à droite, de dos, pauvrement vêtue, fait un geste d'adieu à un petit garçon dans le manège) 

Qui viendra encore me faire « J'ai peur » / Le couteau dans le cœur / Dans la lumière…

(Travelling arrière et pano bas derrière les grilles du parc qui recadre la scène en plan d'ensemble, le Sacré-Cœur tout en haut à l'arrière-plan. La femme s'éloigne, un sac de voyage à la main, arrive vers le premier plan à droite et se retourne une dernière fois, marche de dos vers la droite derrière les grilles, ne quittant pas du regard le manège à gauche à l'arrière-plan, suivi pano) 

Qui viendra me traiter en tigresse / Le fouet comme une caresse / Sur la musique…

(tandis que les paroles de la chanson passent au centre. Mouvement grue vers le haut qui recadre un groupe dans le parc, à droite, entourant une chanteuse – Patricia Grillo – et petit son orchestre, appartenant au cirque Gruss) 

Qui viendra me faire jongler parmi les ballons pathétiques / Des fois, j'panique…

(La femme a disparu du cadre, seul reste le groupe et la chanteuse en plan large et longue focale. La chanteuse entame le couplet, cette fois-ci avec un peu plus d'entrain, distribuant aux promeneurs les paroles de sa chanson) 

Qui me dira les mots d'amour qui font si bien du mal / Qui me tiendra quand tu iras décrocher toutes les étoiles…

Sont apparues en grosses lettres rouges évoquant le cirque et en bas du cadre sur toute sa largeur les noms des principaux interprètes puis celui du réalisateur.

Océan Atlantique, nuit

3 suite 1. Retour présent. La chanson continue, accompagnée du bruit de la pleine mer.

Chanson

(Over)

Qui me voudra avec le nez rouge et le cœur en larmes / Qui m'aimera quand je ne serai plus que la moitié d'une femme…

La caméra finit par rejoindre et dépasser par la gauche en plan large un voilier solitaire fendant les vagues, la silhouette de son unique passager seul à la barre.

Flashback. 1937, Paris, Sacré-Cœur, ext. jour

4. Plan rapproché longue focale sur une partie des promeneurs qui entourent la chanteuse hors champ à droite : deux femmes, un gendarme, une petite fille à droite dans les bras de sa mère hors champ. Tous chantent avec elle en suivant les paroles sur les partitions distribuées.

Tous

Qui viendra encore me faire rêver / Le clown ou l'écuyer / Sortant de l'ombre…

(Pano droite sur le groupe puis sur la chanteuse au milieu d'eux) 

Qui viendra me faire encore l'artiste / Le coup du trapéziste /

(Elle lève les yeux vers un trapéziste imaginaire) 

Ça y est, il tombe…

(Suite du pano vers les accordéonistes, derrière eux, un homme brandit une pancarte : « Ici on vend des tickets de tramways et d'autobus au détail ») 

Qui viendra encore me jouer l'enfant / Devant des chiens savants / Ou des vampires…

5. Autre axe. Plan serré longue focale. Pendant que la chanteuse continue, le propriétaire du manège (Max Fournel), en amorce à gauche, interroge le petit garçon abandonné du plan 2 (Nicolas Mallet), encore sur son cheval de manège. À l'arrière-plan, flou, le groupe de la chanteuse des rues.

Patron du manège

Dis, t'as pas ton ticket ?

(L'enfant fait signe que non) 

Et où elle est, ta maman ?

Sam

(Il se retourne, cherche à droite hors champ)

Là !

Patron du manège

Où, là ? Au café ?

Sam

(D'une petite voix)

Non, elle est plus au café… mais elle est là.

Patron du manège

Attends, attends, je vais regarder si elle est au café.

(Il descend du manège, mouvement arrière qui les cadre en plus large, et rejoint des mères de famille assises autour du manège) 

Mesdames, j'ai un petit garçon sans sa maman, là, il dit qu'elle est au café, quelqu'un peut aller voir ? Vous voulez aller voir, madame ? Demandez la maman du… du p'tit…

Sam

C'est la dame là-bas…

Patron du manège

(Revenant vers le gamin, recadrage)

Eh bien, attends, dis donc voir, écoute… écoute voir, écoute voir. Comment tu t'appelles ?

Sam

Sam.

Patron du manège

Sam ?

(Il aperçoit une feuille épinglée au revers de la veste de l'enfant) 

Oh ! mais t'as… Fais voir ça… Qu'est-ce que c'est, ça ?

(Suivi droite, il prend la feuille) 

Tu permets que je regarde ça ? C'est ta maman qui t'a laissé ça ?

(Sam acquiesce. Le son du dialogue commence à disparaître, tandis que la chanson revient au premier plan) 

C'est pas ta maman qui t'a laissé ça ?

6. Plan serré sur le petit Sam et recadrage bas droite sur le mot laissé par sa maman, que le patron du manège tient dans les mains. Griffonné d'une main malhabile, le mot est ainsi rédigé : « Sam a trois ans, je ne peux pas le gardé. Je suis désespere. Protege le, je vous en supplie. » Le patron du manège retourne le mot. Y est inscrit : « Trois ans plus tard… » La chanteuse termine le refrain de la chanson qui s'évanouit et qui s'enchaîne…

Flashback. 1940, Cirque Gruss, int. soir

7.… avec les roulements de tambours de l'orchestre d'un cirque et les cris de joie des enfants. Plan rapproché longue focale et travelling arrière vers le plan moyen sur le petit Sam à 7 ans (Firmin Gruss), perché sur une petite carriole conduite par une oie. Suivi gauche sur l'enfant qui fait le tour de la piste. La musique se fait plus symphonique, Sam, en veste et béret sur la tête, passe en plan serré devant un public d'enfants qui applaudit à tout rompre, zoom avant sur certains d'entre eux et plus particulièrement une petite écolière aux anges, sa sucette à la main.

8. Ellipse. Plan rapproché et zoom arrière jusqu'au plan d'ensemble sur le petit Sam, tirant à bout de bras deux grosses cordes que tirent à gauche et à droite deux chevaux de cirque. Le dresseur fait évoluer les chevaux de son fouet. En haut du cadre, l'orchestre. Le public en silhouette autour de la piste.

9 idem milieu du plan 8. Sam semble retenir de toutes ses forces les deux chevaux hors champ. Mais soudain, il s'échappe de sa veste qui reste accrochée aux cordes et vient saluer le public qui applaudit.

10. Ellipse. Plan rapproché longue focale sur un lion dans sa cage. Il se lève en rugissant.

11 idem fin 8. Raccord en plan d'ensemble, la cage du lion au centre de la piste. Zoom avant sur la cage qu'un large dais rouge recouvre.

12 idem début 11. Le dais se soulève. À l'intérieur, le petit Sam a pris la place du fauve et salue de la main. Applaudissements et zoom avant sur le garçonnet aux anges. La musique attaque une reprise instrumentale de « Qui dira ».

Flashback. 1943, Cirque Gruss, int. soir

13. Plan rapproché et zoom avant sur Sam à 13 ans (Stephan Gruss). En équilibre, les mains appuyées sur des briques en équilibre sur des barres verticales, de dos, il incurve son corps à l'horizontale et lève le bras. Insert de la mention « Sam 13 ans ».

14. Plan américain longue focale et suivi vers le haut sur un partenaire qui lance une brique au jeune équilibriste depuis la piste. On a le temps d'apercevoir l'éléphant sur lequel est en fait monté le jeune homme. Celui-ci rattrape de sa main libre la brique qu'il place au-dessus des deux premières. Il pivote vers la droite, zoom arrière en plan moyen, prend appui sur les trois briques de droite et lève l'autre main, prêt à rattraper d'autres briques. Son seul de la musique sur la séquence.

15 suite 13. Raccord en plan rapproché longue focale. Sam rattrape une autre brique, la place sur la deuxième barre sur laquelle il s'appuie et pivote une nouvelle fois à gauche. Pano bas vers l'éléphant qui tient au bout de sa trompe levée une boule.

16. Plan moyen profil gauche sur Sam le corps à la verticale, en appui sur ses deux mains. Une à une, il se débarrasse des briques (Zoom avant). Recadrage bas droite vers le public qui applaudit à l'arrière-plan, la trompe de l'éléphant à mi-plan. Parmi le public, un officier et plusieurs soldats allemands que de jeunes femmes accompagnent. La caméra revient sur Sam debout sur son éléphant. Le garçon fait un tour de piste et salue. Suivi caméra droite.

17. Subjectif filé vers la gauche depuis Sam sur le public debout qui applaudit.

Bateau de Sam, nuit

18. Retour présent. Plan serré longue focale et contre-plongée. À la barre, Sam, quarante ans plus tard, (Jean-Paul Belmondo) le regard perdu dans ses souvenirs. Le son des applaudissements faiblit, ainsi que la musique mélancolique.

Flashback. 1945, Cirque Gruss, int. soir

19. Reprise musique avec ponctuations de tambours. Insert : « Sam 16 ans... » Suivi gauche sur un drapeau américain brandi en l'air.

20. Raccord mouvement en plan moyen. Sam, en justaucorps d'Arlequin, est debout sur la croupe d'un cheval blanc qu'il fait galoper tout autour de la piste, suivi gauche. Le jeune homme salue, son drapeau américain brandi fièrement au-dessus de lui, puis sort du cadre à gauche, laissant à l'image en plan rapproché le public debout qui applaudit, des soldats américains parmi eux. Bruit lointain des applaudissements à l'arrière-plan de la musique.

21. Ellipse. Suivi gauche en plan moyen et zoom avant en plan rapproché. Debout sur son cheval, Sam jongle avec des petits chapeaux qu'il finit par placer les uns au-dessus des autres sur sa tête.

22. Ellipse. Plan moyen accentué au grand angle, la caméra placée au centre de la piste. Suivi gauche sur Sam qui jongle avec des quilles, toujours debout en équilibre sur son cheval blanc au galop.

23. Ellipse. Plan rapproché et suivi gauche en contre-plongée depuis le centre de la piste. Toujours en équilibre sur son cheval au galop, Sam jongle à présent avec des torches en flamme. Il les attrape toutes dans une main et se redresse pour saluer.

24. Ellipse. Accentuation des tambours dans la musique. Plongée en plan large sur la piste. Sam est pendu par les pieds à un trapèze qui fait le tour de la piste tandis qu'un dresseur fait galoper un cheval à l'opposé. Soudain, Sam lâche le trapèze et tombe sur le dos sur un côté de la piste. Hurlements du public.

25. L'orchestre en plan moyen et longue focale à son balcon. Tous s'interrompent et se lèvent.

26. Plan moyen sur le côté de la piste. Une danseuse rejoint le dresseur au chevet du blessé et Monsieur Loyal (Alexis Gruss).

27. Plan serré. La danseuse tient dans sa main celle de Sam. Pano haut vers le jeune homme, le nez ensanglanté, les yeux ouverts. On lui soutient précautionneusement la nuque.

Bateau Sam, nuit

28 retour 18. Retour présent. Sam à la barre dans la tempête, le regard troublé par ses souvenirs.

Flashback. 1945, Cirque Gruss, int. soir

29 reprise 27. Travelling arrière sur le jeune homme que l'on soutient jusqu'au plan d'ensemble. La troupe et le public se sont amassés autour du blessé.

Bateau Sam, nuit

30 retour 28. Retour présent. Sur Sam, silencieux, les yeux au bord des larmes.

Flashback. 1945, Cirque Gruss, int. soir

31. Caméra subjective depuis le trapèze qui continue à se balancer, attrapant dans son mouvement avant la foule autour du blessé et dans son mouvement arrière la piste vide. La musique s'éteint alors sur une note finale.

32 retour 30. Retour présent. La musique a disparu. Revient le bruit de la pluie sur la mer, sur le visage immobile et le regard lointain de Sam de nos jours, que de furieux éclairs illuminent.

Océan Atlantique, jour

33. Plongée rapide en filé sur la surface calme de l'océan. Le vent a remplacé la tempête. Début en filigrane de la chanson a cappella « Itinéraire d'un enfant gâté » (Chantée par Nicole Croisille).

Chanson

Il a des reflets argentés / L'itinéraire d'un enfant gâté.

(Fixant le reflet argenté du soleil sur la mer, la caméra s'élève et recadre en forte plongée le modeste voilier solitaire. Sur sa voile dont on entend le vent qui souffle au-dedans, son nom : « Victoria ») 

Il est semé de jouets cassés / L'itinéraire d'un enfant gâté…

34 même axe 32. Plan serré un peu plus large longue focale. Toujours à la barre, Sam lève le regard vers le ciel puis regarde tout autour de lui. Mouvement de caméra qui accompagne la houle du bateau.

Le curé

(Voix over scène suivante, discours)

La dernière fois que je l'ai vu, c'était quelques heures avant son départ…

35. Plan large et remontée droite sur le bateau, Sam à la barre, qui vient cadrer un instant la voile blanche et le nom bleu géant de Victoria.

Curé

(Suite over du discours)

… et il attendait beaucoup de ce face-à-face avec lui-même. Cette traversée en solitaire était un défi qu'il ajoutait à toutes les tempêtes qu'il avait connues…

Esplanade usine Victoria, ext. jour

36. La séquence de l'enterrement de Sam se déroule en fait dans le futur. Plan serré sur le curé (Pierre Vernier), le cheveu battu par le vent, un immense dais rouge tendu derrière lui.

Curé

(Au micro, le regard dans ses souvenirs de Sam)

Il me disait toujours : « Tu sais, quand je passe quelques heures avec toi, j'ai envie de croire… quand je passe une soirée avec mes enfants… j'ai envie de croire en la famille, quand je suis seul avec une femme, j'ai envie de croire en l'amour. »

37. Plan serré. Victoria (Marie-Sophie L), la fille de Sam, une jolie jeune femme d'une trentaine d'années, pleure doucement, assise dans l'assistance.

Curé

(Off en contrechamp)

C'était ça, Sam Lion. D'ailleurs, vous savez pourquoi il s'appelait Sam Lion.

(Recadrage bas sur le pull de la jeune fille : un clown tricoté avec un nœud papillon de nylon jaune) 

Il avait été trouvé près d'un cirque et quand il avait fallu lui donner un nom pour l'état-civil…

Flash-back. Chutes Victoria, jour

38. Plan large vu d'hélicoptère sur les majestueuses chutes Victoria.

Curé

(Suite over discours)

… comme il passait de longues heures devant les cages des fauves, le directeur du cirque avait eu l'idée de l'appeler « Sam Lion ».

Montée son de la scène. La caméra pivote à gauche et recadre en amorce à gauche et plan rapproché Victoria et son père, portant moustache et une belle veste de cuir brun clair, dans l'hélicoptère qui survole le site.

Victoria

(Criant pour se faire entendre)

C'est le plus beau jour de ma vie !

Sam

(D'un grand geste de la main, heureux)

C'est normal, c'est l'un des plus beaux endroits du monde !

Victoria

Et toute cette eau va où ?

Une partie des chutes est alors à l'arrière-plan à droite.

Sam

Au lac Kariba ! Tu verras, c'est un endroit insensé avec des arbres qui sortent de l'eau. Là, c'est vraiment magnifique !

(Levant le doigt) 

Ça, c'est le plus bel endroit du monde.

Victoria

Et on va voir tout ça en vrai ? !

Sam

Ah oui, on va voir tout ça en vrai.

Victoria

Toi et moi ?

Sam

Toi et moi !

Victoria

(Heureuse)

Oh !

Il l'embrasse.

Sam

Oh ! Regarde là, vite !…

(Recadrage vers la droite tandis qu'il tend le bras) 

Un arc-en-ciel, fais un vœu !

Curé

(Reprise discours, voix over)

Rappelez-vous, il tombe de trapèze et comme il ne veut pas quitter ce monde des forains, il devient camelot. À cette époque, il y avait un concours du meilleur camelot...

(Tandis que la caméra reste sur l'extraordinaire paysage tumultueux) 

Il le fait, le gagne et celle qui lui remet la coupe, c'est Yvette, qui deviendra sa femme. Ils auront Jean-Philippe.

(À gauche, la courbe irisée d'un arc-en-ciel surplombe tout) 

Et puis à Singapour, c'est le drame, le drame que nous connaissons, et il sera alors obligé d'élever Jean-Philippe tout seul. Il lui faudra dix ans pour oublier Yvette…

(L'hélicoptère fait un arc de cercle, la caméra est alors en plan large sur l'immense forêt que dominent les chutes) 

Dix ans pour rencontrer Corinne, dix ans pour passer du petit commerce au grand business international.

(On revient alors sur le couple l'un contre l'autre, lui montrant à sa fille l'immensité du ciel africain) 

Dix ans pour sourire à nouveau devant le visage d'une enfant…

Flashback. Hôtel aux chutes Victoria, ext. jour

39. Ellipse. Plan rapproché. Sam à gauche prend une photo de Victoria en contrechamp, les chutes derrière lui.

Sam

Magnifique !…

(Suivi droite sur lui qui rejoint sa fille, à droite de profil. Derrière eux, une autre partie des chutes sous le soleil) 

Tu ressembles de plus en plus à ta mère.

Victoria

(D'un ton de plaisanterie)

Alors, tu vas bientôt commencer à me détester !...

Sam

Ah !

Il l'invite à s'asseoir. Travelling arrière sur eux qui s'assoient à une petite table du restaurant qui surplombe le site.

Victoria

Qui c'est qui a eu l'idée de venir ici ?

Sam

À la vérité, c'est moi. Je voulais aller à Venise comme tout le monde…

(On découvre alors les autres touristes attablés à droite) 

mais ta mère y avait déjà été avec son premier mari.

(Un serveur s'approche de la droite et leur sert deux jus d'orange) 

Alors, je lui ai dit : « Tu veux voir de l'eau, eh bien, je vais t'emmener voir de l'eau ».

Victoria

Et lequel de vous deux a eu la riche idée de m'appeler Victoria ?

Sam

Ta mère !…

Le serveur s'éloigne.

40. Plan rapproché de trois quarts sur Sam, Victoria de dos à droite.

Sam

Elle est persuadée que t'as été conçue ici, enfin dans les alentours.

41 axe inverse 40. Plan rapproché sur Victoria, les chutes derrière elle.

Victoria

Heureusement que vous n'êtes pas allés aux chutes du Niagara !...

42 idem 40. Sur Sam.

Sam

T'as surtout failli t'appeler Isabelle. Parce qu'à l'époque, j'étais fou d'une chanson de Brel qui s'appelait « Isabelle ». Il l'avait écrite pour la naissance de sa fille.

(Désignant les chutes tout autour d'eux) 

Mais alors devant ce spectacle, « Victoria » l'a emporté.

43 idem 41. Sur Victoria.

Victoria

Comment tu es arrivé à… la propreté ?

44 idem 42. Sur Sam.

Sam

Ben, après mon accident de trapèze, on m'a confié la propreté du cirque...

45 idem 43. Sur Victoria.

Sam

(Hors champ)

Chaque fois qu'on quittait une ville, il fallait que ça soit impeccable. Alors, ça…

46. Sur Sam.

Sam

… m'a laissé le temps de rêver à plein de machines qui feraient le travail à ma place.

47. Ellipse. Plan rapproché longue focale. Un agent d'entretien de l'hôtel ramasse des feuilles par terre et les fourre dans une petite boîte artisanale en bois au logo « Master Clean ». Zoom arrière et plan moyen sur lui, dont on remarque qu'il est équipé de patins à roulettes. À l'arrière-plan, Sam et Victoria s'approchent.

Victoria

Alors, quel est le programme ce soir ?

Sam

Alors ce soir, dîner africain…

Victoria

Humm !

Sam

... tam-tam, gâteau d'anniversaire, champagne. La grande vie, quoi !

Victoria

(Désignant le domestique)

Tiens, regarde ça, ça ne te donne pas des idées ?

Sam

Ah, pourquoi pas ?

(Ils dépassent l'homme qui se redresse et d'un bond, saisit sa carriole et s'éloigne sur ses patins. Suivi gauche en plan américain sur Sam et sa fille) 

Tu sais, je les ai observés de ma fenêtre ce matin, c'est formidable ce qu'ils font, c'est vrai, ouais !

(Rires. Le pano recadre à présent le devant de l'hôtel et un autre éboueur devant un échiquier géant qui balaie un tas de feuilles mortes en tournoyant sur ses patins) 

Tiens, le plus formidable c'est celui-là. Regarde-le bien. Tu vois ce qu'il fait là, c'est incroyable.

(Ils s'arrêtent un instant à gauche et considèrent les deux éboueurs) T'imagines ça sur les Champs-Élysées en automne ? Le ballet des balayeurs !

Victoria rit. Départ musique de cirque.

Esplanade Usine Victoria, ext. jour

48. Ellipse. Plan rapproché longue focale. Les jambes d'une jeune femme en patins que suit la même petite carriole de la scène précédente. La jeune femme tournoie dans la musique enjouée du cirque, suivi pano droite jusqu'à attraper une machine moderne et imposante, ramasseuse de feuilles mortes, qui s'avance en sens inverse vers la gauche. Zoom avant et recadrage en plan moyen. La machine est suivie plutôt que poussée par un agent en uniforme et casque blancs et patins à roulettes, qui passe tranquillement devant une troupe de musiciens de cirque devant la large enseigne de l'usine. Au premier plan, la foule des journalistes et des employés de l'usine de dos, puis deux autres machines pilotées de la même manière. Le plan large cadre alors le bas imposant de l'usine. Au centre, devant la foule, on remarque Sam, sous son chapeau et dans sa veste de cuir clair.

49 axe inverse 48. Plan moyen sur l'assemblée, parmi laquelle Jean-Philippe, Victoria et Corinne sur sa chaise roulante. Sam s'est tourné au premier plan vers l'assemblée.

Une journaliste

(Au centre)

À quand les premières machines en circulation ?

Sam

Si tout va bien, dans un mois.

Un journaliste

Et comment vous est venue cette idée ?

50 axe inverse 49. Plan rapproché sur Sam, le micro à la main, les machines et leurs démonstrateurs derrière lui, ainsi que l'équipe des musiciens et des jongleurs de cirque qu'il a engagés pour l'occasion.

Sam

(Enjoué)

J'étais en voyage de noces avec ma fille...

(Se tournant et désignant la petite carriole de bois à l'arrière-plan à gauche)

Nous avons vu ce charmant taxi. L'idée nous est venue de l'améliorer.

51. Contrechamp et plan rapproché sur la journaliste et Victoria à côté d'elle à droite, devant la foule.

La journaliste

On dit qu'un ministre serait intervenu auprès des municipalités pour l'achat de ces machines.

52 reprise 50. Sur Sam.

Sam

Quand une machine est d'utilité publique, c'est normal qu'un ministre s'y intéresse.

53 suite 51. Cadré à gauche avec Sam en amorce de dos à gauche.

La journaliste

Il paraît que vous êtes sur le point de racheter un cirque en faillite.

54 reprise 52. Sur Sam.

Sam

(Regardant un instant les artistes derrière lui)

Ah ! ah ! J'aime beaucoup le cirque… mais c'est faux. Non, j'ai simplement engagé du personnel sur le point d'être licencié.

(Regardant vers sa secrétaire en contrechamp à gauche) 

D'ailleurs, je vous présente ma dernière secrétaire…

55. Plan rapproché sur la secrétaire (Annie Philippe), Victoria en amorce debout à gauche.

Sam

(Hors champ)

… la seule secrétaire au monde capable de faire le triple saut périlleux arrière…

(Elle hausse les épaules et sourit) 

et de se rattraper par les talons…

56 reprise 54. Sur Sam.

Sam

(Haussant les épaules, fataliste)

Enfin, neuf fois sur dix !

57 retour 49. En légère plongée, Sam de dos devant l'assemblée.

Le journaliste

En moins de dix ans, vous êtes devenu le numéro 1 de la propreté. Comment expliquez-vous votre chance ?

58 reprise 56. Sur Sam.

Sam

Vous n'avez qu'à faire comme moi : marcher souvent dans la merde, et en plus la ramasser !

Paris, marché, ext. jour

59. Retour présent. Plan serré en plongée. L'embout d'un tuyau aspirant vient attraper un étron sur le bitume. Aussitôt aspiré, la machine administre un jet d'eau pour nettoyer parfaitement le sol.

Journaliste

(Voix over suite séquence précédente)

Donc, cette machine va remplacer les… les balayeurs actuels…

Sam

(Voix over suite séquence précédente)

Disons que cette machine permettra de nettoyer jusqu'à dix kilomètres de voirie par jour...

(Recadrage haut et zoom arrière qui découvre le jeune éboueur dans son impeccable combinaison blanche Victoria et ses patins à roulettes. C'est Al – Richard Anconina. Il a laissé tomber son casque obligatoire pour pouvoir mettre son walkman) 

au lieu d'un actuellement pour un balayeur normal…

(Après avoir rangé son tuyau, il réenclenche sa machine automatique qui l'entraîne un peu plus loin, parmi les restes des cageots vides d'un marché parisien) 

et en plus comme elle peut rouler à 40 à l'heure, le préposé pourra l'utiliser pour se rendre à son lieu de travail.

(Le mouvement vers le haut de la caméra recadre alors en plan large la large rue servant de marché, la tour Eiffel au tout dernier plan. Al rejoint ses camarades à mi-plan, ainsi que des bennes à ordures Victoria. Zoom avant) 

Mais surtout, l'homme ou la femme qui la conduira n'aura plus aucun contact avec les détritus. D'où revalorisation de ce métier qui pourra également être confié à de jeunes sportifs ou à des étudiants.

Le journaliste

(Voix over suite séquence précédente)

Donc, plein de balayeurs au chômage.

Sam

(Voix over suite séquence précédente)

Ah ! non, non parce que cette machine ne pourra pas encore aller partout. Donc, nous aurons encore besoin de nos traditionnels balayeurs. Mais ça serait pas mal qu'ils commencent à apprendre à patiner !

Le zoom avant cadre à présent Al, occupé à répéter des phrases d'une leçon d'anglais depuis son walkman.

Al

« Where are you ? » « Where is John ? »

60. Plan serré sur un autre étron aspiré par l'embout de la machine.

Al

(Hors champ)

« Where is my wife ? »

61. Ellipse. Plan rapproché et travelling arrière latéral sous le métro aérien. Al transporte sur sa machine sa petite amie du moment (Jeanne Marine).

Copine

Ça te fait rire, toi, de me balader là-dessus ?

Sam

Mais non, mais j'ris pas du tout.

Copine

De toute façon, faut que j'te parle.

Al

(Haussant les épaules)

Oui, ben ça va, j'ai compris, hein.

Copine

Qu'est-ce que t'as compris ?

Al

Ouais, ben, si tu m'dis faut que j'te parle, ça va, c'est qu'il y a un malaise, j'ai compris.

Copine

J'veux pas aller à l'hôtel.

Al

Quoi ?

Copine

J'veux pas aller à l'hôtel !

La caméra s'écarte vers la droite et laisse passer la machine, plan rapproché avec la copine de dos.

Al

Mais enfin, c'est pas un hôtel, c'est là que j'habite.

Copine

Et puis y a pas qu'ça. Y a tout le reste.

Al

Mais quoi tout le reste ? Quoi tout le reste ?

(La caméra s'arrête. Le couple s'est immobilisé devant l'entrée d'une station de métro, rejoignant une autre équipe d'éboueurs Victoria en train de nettoyer les colonnes du métro aérien) 

J'ai rien, moi. J'ai rien. J'ai que cette machine, c'est ma première mobylette. Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?

Le plan est alors moyen.

Copine

Tchao.

(Elle le prend par le cou et commence à lui faire une bise d'adieu)

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