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La belle histoire de Sébastien

De
142 pages

Itinéraire d'un enfant de la télé
1962. Mehdi, six ans, devient l'inoubliable petit héros de Belle et Sébastien, la série créée par sa mère, l'auteure-actrice-réalisatrice Cécile Aubry. Aujourd'hui, l'ex-enfant chérie des Français nous révèle l'histoire de ce rôle, qui a marqué sa vie de façon déterminante.
En effet, Mehdi garde de ces années d'enfant-star des souvenirs ambigus. Une hérédité prestigieuse : son père est le fils du pacha de Marrakech, mais il est absent. Une mère qui rêve pour lui de gloire... mais Mehdi refuse d'être une vedette ! Il boude la célébrité, parce qu'elle le coupe du monde des " autres " et de la vraie vie, fût-elle plus rude que la sienne.
Alors, à dix-sept ans, il quitte sa cage dorée pour les terres sans sunlights du Cantal.
Cette retraite de fin d'adolescence lui permettra de tracer son chemin entre ombre et lumière, dans tous les corps de métier du théâtre et du cinéma : l'important pour lui, c'est la liberté.





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AVANT-PROPOS
Je suis non seulement un « enfant de la télé », mais pour trois générations je suis aussi l’enfant qui était dans la télé. Ma mère ne s’est pas contentée d’être l’auteure de mes jours, elle a fait de moi l’acteur d’une existence qu’elle écrivait et mettait en scène à mesure que je grandissais. Avec ses mots à elle. En une mise en abyme qui consistait à mêler les éléments de notre vie de tous les jours à ceux d’une existence réinventée.
Poly s’est tourné à deux pas de chez nous, avec les habitants de notre village. La pelouse où se dressait le cirque s’étend toujours devant la grande ferme fortifiée. Sébastien vit à la montagne, mais son monde intérieur ressemble au mien : il est en quête de son père. Le Jeune Fabre se fait virer de son école comme je me suis fait virer de bon nombre d’établissements. Il connaît par ailleurs ses premiers émois amoureux en même temps que ma mère me voit vivre les miens.
Aussi le public, qui m’a connu héros de ces feuilletons, croit-il tout connaître de moi – comme on croit connaître les membres de sa famille –, en oubliant parfois qu’il ne voyait que mon reflet dans le miroir déformant du petit écran. Rien qu’une image. De sorte que « chacun voit Mehdi à sa porte ». Confusion des sentiments, confusion des événements… Il fallait remettre de l’ordre dans tout cela, démêler le vrai du faux. C’est pourquoi, cinquante ans après, j’éprouve le besoin de dérouler la bobine de ma drôle de vie.
I
LES BRUMES CLAIRES
1
DOUBLE APPEL
Avril 2012. Le voyant de mon répondeur clignote. J’écoute le message : « Bonjour, Mehdi. Je suis Clément Miserez. Je suis producteur. Pouvez-vous me rappeler… »
Je note le numéro de téléphone. Mon épouse insiste pour que je rappelle. On répond à un producteur ! Il est tard, je rappellerai demain. Virginie allume l’ordinateur et fait une recherche sur Google. Moi, je n’ai pas le réflexe Internet. Tout ce qui touche à l’informatique m’est hostile. Chaque fois que je m’aventure sur ce terrain, les systèmes se bloquent, les mémoires s’effacent, les cartes mères rendent l’âme. Virginie, elle, y navigue comme un poisson dans l’eau ; elle ne tarde pas à pêcher des informations qui éveillent mon intérêt. Outre qu’il a le privilège de partager la vie de l’animatrice de télévision Alessandra Sublet, Clément Miserez est un producteur ambitieux. Il est à l’origine de films tels que ou .Les EmmurésLa Loi de Murphy
Comme je me le suis promis, je le rappelle le lendemain.
Le premier contact a lieu au Flore, le café mythique de Saint-Germain-des-Prés, aujourd’hui propriété d’un Serbe amoureux des belles-lettres et de la vie parisienne. Nous nous retrouvons autour d’un verre. Les fantômes de Louis Aragon, André Breton, Marcel Carné, Jean-Paul Sartre, et j’en passe, veillent sur moi. Enfin, j’espère ! Clément Miserez est un séducteur ; il a ce sourire irrésistible qui permet de convaincre n’importe quel auditoire. Il m’annonce : « Voilà, je voudrais adapter Belle et Sébastien pour le cinéma. J’ai fait des démarches auprès de Gaumont. Qu’est-ce que tu en penses ? »
L’idée me séduit. J’ai réalisé des courts-métrages. Grâce à l’un d’eux, j’ai même reçu un César. Je me verrais bien signer mon premier long-métrage en portant à l’écran Belle et Sébastien. Je connais le sujet. Mais je n’ai pas le temps de boire ma première gorgée de bière que Clément coupe court à toutes mes ambitions : « J’ai proposé Nicolas Vanier. C’est un aventurier, il aime la nature, les grands espaces, c’est le réalisateur idéal. »
Silence.
Qu’est-ce que j’en pense ?… Ma mère n’a-t-elle pas cédé ses droits juste avant de mourir ? Qu’attend-il de moi ? Ai-je vraiment mon mot à dire ?
J’encaisse ; je demande juste à Clément Miserez de m’accorder un délai de réflexion.
En vérité, tout repose sur moi. Car, depuis la disparition de ma mère, je suis l’unique ayant droit moral de toute son œuvre. Si la vie avait été plus clémente, j’aurais eu la chance de partager cette responsabilité avec une petite sœur. Malheureusement, elle est morte à la naissance, faisant de moi le seul héritier. L’enfant roi… ou prince. Dans ces conditions, la société Gaumont, détentrice des droits d’exploitation de Belle et Sébastien, ne peut envisager de produire un remake sans m’informer sur le projet, d’autant plus que ma mère en refusait le principe.
« Pas de remake tant que je vivrai ! » disait-elle. Le ton de sa voix claquait comme un coup de fouet. Il était hors de question d’argumenter ; mais, à vrai dire, je n’en connaissais que trop la raison. Une fois, elle avait eu la faiblesse de céder ses droits à une chaîne japonaise. À la suite de quoi avait connu un qui l’avait horrifiée. Depuis elle s’en voulait, comme une mère qui aurait abandonné son bébé ; qui, sous couvert d’adaptation, l’aurait donné en adoption. Elle ne voulait pas revivre un tel crève-cœur. Pourtant, lorsque je la poussais dans ses retranchements, elle reconnaissait que cette relecture survitaminée – venue du pays du Soleil-Levant et orchestrée par un réalisateur réputé de mangas, répondant au nom de Keiji Hayakawa – avait permis à une nouvelle génération de vibrer aux aventures de Belle et Sébastien.Belle et Sébastiendestin animé
Quelques jours plus tard, je reprends contact avec Clément Miserez. Condenser tous les épisodes de la série en un film d’une heure quarante est un vrai défi. J’aimerais qu’il m’en dise davantage. Avec son aisance coutumière, Clément me fait part de son point de vue, en phase avec celui de Nicolas Vanier. Les deux hommes souhaitent transposer l’action de Belle et Sébastien sous l’Occupation, plutôt que d’en faire une œuvre contemporaine qui, à l’heure des téléphones portables et d’Internet, ne permettrait pas de sauvegarder la poésie qu’on trouve dans l’œuvre de ma mère. Clément attend ma réaction. Vais-je crier à la trahison ?
Je me souviens que ma mère, toute jeune actrice, a tourné son premier film sous la direction de Henri-Georges Clouzot ; celui-ci avait pris la liberté d’adapter Manon Lescaut de l’abbé Prévost en transposant l’action au sortir de la Seconde Guerre mondiale, mêlant l’histoire d’un couple maudit à celle de Juifs fuyant vers la Terre promise. N’est-ce pas une manière de boucler la boucle ?
Je réponds : « Pourquoi pas ? »
Dès lors que l’on fait confiance à un metteur en scène, les clés du film lui appartiennent ; il faut respecter ses partis pris, ses choix. Et puis, que Belle et Sébastien courent des dangers autrement plus périlleux que ceux que ma mère leur faisait courir dans le contexte des années 1960 correspond davantage à mes goûts de cinéma. On a souvent reproché à ma mère – et je n’étais pas le dernier – d’écrire des histoires à l’eau de rose. Il ne me déplaît pas qu’on veuille les parsemer d’épines – lesquelles, en l’occurrence, seront autant de piqûres de rappel contre la barbarie. Même si, en mon for intérieur, je regrette de ne pas en être le maître d’œuvre.
Clément est rassuré. Que je lui apporte ma caution morale lui fait chaud au cœur, en admirateur qu’il est de la série. Dans la foulée, il me propose de jouer dans le film, d’interpréter le rôle d’un forestier. Solitaire. Rustique. Secret. Étrangement assez semblable à l’homme que j’ai été à un moment de ma vie. Clément est malin, il me dit : « C’est certes une participation, mais je suis persuadé que ta présence dans le film touchera quantité de spectateurs. » Même si je devine un zeste de flatterie dans sa proposition, je décide d’y voir plus qu’un simple clin d’œil cinématographique, le moyen de passer le relais, d’en finir une fois pour toutes avec l’image éternelle du jeune Sébastien, en révélant un autre moi-même, un acteur dans la force de l’âge. Un acteur mature.
Cette fois encore, je réponds : « Pourquoi pas ? »
Décidément, il est fort, ce Clément ! On ne lui résiste pas.
Dès le premier rendez-vous avec Nicolas Vanier, je découvre un homme très sincère dans sa démarche, totalement investi dans le projet, qui par souci d’exigence me fait tourner un bout d’essai. D’avoir incarné Sébastien à l’âge de six ans ne m’exempte pas de faire mes preuves. Je m’y soumets. Serai-je crédible en forestier, moi qui, ces dernières années, ai plutôt joué les flics et les motards ?… , il faut croire que oui puisque Nicolas s’exclame : « J’ai mon André ! »In fine
André, c’est le prénom du forestier en question. Qui est-il ? Quel rôle joue-t-il ? J’ai l’agréable surprise de découvrir à la lecture du scénario qu’il entretient des liens avec la Résistance, ce qui en fait un personnage plus consistant qu’il n’y paraissait de prime abord, autrement dit pas si secondaire que cela. Le plan de travail implique même que je sois présent sur le tournage durant les trois saisons représentées à l’écran : été, automne, hiver.
J’ai hâte d’y être1.
Juin 2012.
Paris, gare de Lyon. Je m’installe à une place réservée dans un wagon d’une rame TGV. Direction Modane. Je n’en reviens pas ! J’ai de nouveau rendez-vous avec Sébastien. Les voyageurs que je croise jettent à peine un regard sur moi. Rares sont les gens aujourd’hui qui me reconnaissent. La dernière image que les plus de quarante ans gardent de moi est celle du jeune Fabre. Ils se sont vus vieillir, mais repoussent l’idée que j’aie moi-même pu vieillir. Avoir une vie. Une autre vie après 1973. Pour les fidèles de la dernière heure, je serai éternellement cet adolescent révolté.
Mais voilà, il y a le temps… Le temps qui passe et qui me fait rejoindre un Sébastien qui ne sera pas moi, mais le petit Félix Bossuet, que Nicolas a sélectionné après avoir auditionné deux mille quatre cents enfants et dont, pour l’instant, je n’ai vu que le visage en photo. Un visage qui m’a fait songer à celui d’un héros de manga : l’air bravache, la coiffure rebelle et le regard farouche, comme habité par les esprits de la montagne. Un visage assurément propre à apporter une touche de modernité au personnage de Sébastien, tout en perpétuant l’original.
D’aucuns disent qu’il me ressemble lorsque j’avais son âge, d’autres pas du tout. Le public jugera. À vrai dire, peu importe. Il s’agit d’un remake, pas d’un copier-coller.
Tandis que le TGV file droit devant, mon esprit me conduit à regarder en arrière. On dirait que je ne puis répondre à l’appel du présent qu’en répondant à l’appel du passé. Peu à peu les souvenirs vagues font place à une vague de souvenirs…
1Petit fait d’hiver : je l’ignore encore à ce moment-là, mais l’unique scène tournée en hiver sera coupée au montage. Dommage !
2
LA NEIGE ROSE DES MATINS D’HIVER
Je revois le lourd camion du son planté dans la neige. Je retrouve les senteurs merveilleuses de la paille et du lait qu’on me servait, à peine tiré du pis de la vache et naturellement chaud, dans l’abri en pierres sèches qui prêtait ses murs pour offrir un décor au refuge du Grand-Baou. J’entends de nouveau la voix calme et protectrice d’Edmond Beauchamp, qui jouait César, le grand-père, et celle réconfortante de la tendre Paloma Matta, qui incarnait Angelina, la jeune fille de la maison, et dont le sourire d’une douceur infinie était à lui seul un voyage…
Et quel voyage !

*

* *

Nous sommes au mois de décembre 1962. J’ai six ans. Nous nous rendons, maman et moi, sur le lieu du tournage de « Belle et Sébastien », le nouveau feuilleton « écrit et réalisé par Cécile Aubry » pour le compte de la RTF. Hors de question de prendre le train. Maman, soucieuse de conserver sa liberté de mouvement pour faire des repérages quand bon lui semble, a pris sa Giulietta. C’est donc à bord d’un petit cabriolet blanc Alfa Romeo que nous traversons une moitié de la France et atteignons les somptueux champs de neige qui recouvrent la vallée de la Gordolasque dans les Alpes-Maritimes. Pour moi, faire l’acteur équivaut à partir en vacances. Jouer est un jeu !
La Giulietta est véloce. Soixante-deux chevaux galopent dans son moteur pour lui permettre d’atteindre les 165 km/h. À chaque virage en épingle à cheveux, elle part en travers, glisse, dérape, flirte avec les parapets et les précipices avant de reprendre sa trajectoire. Je suis assis devant, il n’y a pas de ceinture de sécurité, encore moins d’airbags (sont-ils même à l’étude ?), mais maman, toute à sa joie de conduire, attaque les cols avec la même détermination et le même plaisir qu’un pilote de rallye. Je suis aux anges. J’adore la vitesse. Et cette sensation, qui m’étreint à ce moment-là, me poursuivra tout au long de ma vie. Par la suite je n’aurai de cesse de vouloir la revivre, d’où certainement ma passion pour la moto, ce défi aux lois de la physique, qu’on se lance le temps d’un run ou d’une simple balade.
Mais, pour l’instant, je savoure ce moment d’intimité avec ma maman. La petite Alfa est peut-être pauvre en équipements de sécurité, mais elle possède une radio. Je tombe sur ma chanson favorite. Aussitôt je me mets à chanter à tue-tête par-dessus la voix de Richard Anthony : Mon interprétation amuse beaucoup maman. Au milieu de ces grands espaces enneigés et dépeuplés, j’ai le sentiment que nous sommes les derniers survivants de l’espèce humaine. Que le monde et le temps nous appartiennent. Que rien ne pourra nous séparer. Ni les précipices rocheux qui, à chaque embardée, nous font embrasser le vide ; ni cet autocar qui, déboulant en face, manque de nous percuter.« Si seulement tu m’avais dit la vérité, nous ne serions pas sur le point de nous quitter… »
Je suis tellement confiant que je finis par m’endormir…
Lorsque je me réveille, nous sommes à Belvédère, petite commune des Alpes-Maritimes, située aux portes sauvages du Mercantour.
Je n’ai pas tourné avec maman depuis la première série de Poly. C’était en juin 1960, j’avais quatre ans. Bien que je n’aie cessé de baigner dans les mêmes décors, j’ai presque tout oublié, mais maman, qui n’oublie jamais rien, me rafraîchit la mémoire :
« J’avais réalisé un court-métrage avec toi lorsque tu étais bébé. J’y avais mis un grand château, un chat sauvage et trois vieilles dames un peu sauvages aussi, je trouvais que je tenais là les prémices d’une histoire ravissante.
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