Trafic n° 40 (Hiver 2001)

De
Publié par

Sylvie Pierre, Ce dieu qui blesse les uns bénirait-il les autres ?
Kent Jones, Première prise
Slavoj Zizek, Bienvenue au désert du réel
Louis Seguin, La dialectique de la nature
Laurent Roth, Le monde muet de Jean-Daniel Pollet
Yann Beauvais, Une traversée du désert ?
Amos Gitai, Notes pour Kippour
Ariel Schweitzer, Esther ou le Pourim-shpil d'Amos Gitaï
Michel Frizot, Et inversement : le négatif et le noir et blanc
Stanley Cavell, Slaps sans sticks
Tag Gallagher, Rossellini : Ingrid Bergman, Hollywood et Stromboli
Jean Grémillon, La Cendre des héros
Publié le : vendredi 12 décembre 2014
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782818012185
Nombre de pages : 144
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Au cours de ses voyages, [Breughel] a fait beaucoup de
dessins d’après nature, si bien qu’on a dit de lui que
pendant son séjour dans les Alpes il a avalé tous les monts
et rochers pour, au retour chez lui, les vomir sur ses toiles et
ses panneaux, tant, là comme ailleurs, il suivait fidèlement
l’aspect de la nature.
CAREL VAN MANDERFondateur : Serge Daney
Comité : Raymond Bellour, Jean-Claude Biette,
Sylvie Pierre, Patrice Rollet
Secrétaire de rédaction : Jean-Luc Mengus
Maquette : Paul-Raymond Cohen
Directeur de la publication : Paul Otchakovsky-Laurens
Revue réalisée avec le concours du Centre national du Livre
Nous remercions pour leur aide et leurs suggestions : Antonie Bergmeier, Georges Didi-Huberman,
Marianne Grémillon, Sandra Laugier, Thomas Y. Levin, Philippe-Alain Michaud, Georges
Ulmann.
En couverture : New York, 11 septembre 2001 (photo Tony Oursler).TRAFIC 40
Ce dieu qui blesse les uns bénirait-il les autres ? par Sylvie Pierre . . . . . . . . . . . 5
Première prise par Kent Jones . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
ˇBienvenue au désert du réel par Slavoj Ziz ˇek . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
La dialectique de la nature. Sur Ouvriers et paysans de Jean-Marie Straub
et Danièle Huillet par Louis Seguin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28
Le monde muet de Jean-Daniel Pollet par Laurent Roth . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38
Une traversée du désert ? par Yann Beauvais . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
Notes pour Kippour par Amos Gitaï 54
Esther ou le Pourim-shpil d’Amos Gitaï par Ariel Schweitzer . . . . . . . . . . . . . . 64
Et inversement : le négatif et le noir et blanc par Michel Frizot . . . . . . . . . . . . . 71
Slaps sans sticks. Des bleus à l’âme par Stanley Cavell . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 82
Rossellini : Ingrid Bergman, Hollywood et Stromboli par Tag Gallagher . . . . . 92
La Cendre des héros par Jean Grémillon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135Trafic sur Internet :
sommaire des anciens numéros, agenda, bulletin d’abonnement
www.pol-editeur.fr
© Chaque auteur pour sa contribution, 2001.
© P.O.L éditeur, pour l’ensemble
ISBN : 2-86744-856-5
N° de commission paritaire : 1003 K 78495Ce dieu qui blesse
les uns bénirait-il
les autres ?
par Sylvie Pierre
t si c’était un tremblement de terre, ou l’improbable accident de plusieurs
avions s’écrasant sur des immeubles, qui le 11 septembre avait frappé le sudEde Manhattan ?
En maintenant l’hypothèse et la circonstance aggravante de caméras de télévision
braquées, en direct, sur l’écroulement des gratte-ciel, imaginons, en termes d’échelle
de Richter, si l’on veut, l’émotion planétaire et l’intensité du choc médiatique que la
catastrophe aurait provoquées. Imaginons, sur place, et via les écrans, la stupeur, la
panique, la souffrance et la compassion, l’effort des sauveteurs, la recherche
anxieuse des survivants, les corps et la disparition des corps sous les décombres, le
paysage urbain dévasté. Imaginons les déclarations officielles des responsables
politiques américains (God bless America compris), ou les manifestations de solidarité
du monde entier (Yasser Arafat donnant son sang pour les blessés), les interviews de
pompiers exténués ou endeuillés par la mort de leurs camarades, celles de
survivants, indemnes ou blessés, hébétés, de parents de victimes, à bout de force, à bout
d’espérance, formant lugubres files d’attentes devant les hôpitaux de New York,
photos de leurs disparus à la main, ou plus tard, devant quelque bureau, où à défaut
de restes à ensevelir, leur serait remis un certificat de décès.
Dans l’une de ces files sinistres, entre las et excédé, un homme d’une soixantaine
d’années répond à un journaliste de CNN, qui a l’opportune décence de maintenir sa
présence et même sa voix hors du champ de la caméra et du micro : « Ce que je
ressens? » dit l’homme dont on comprend que la question traverse péniblement toute
l’épaisseur de sa souffrance : « Du vide. » Il dit : « Emptiness. » Il dit encore : « J’ai
perdu ma fille et mon gendre qui travaillaient dans les tours. Ce que je vais faire
maintenant ? Je vais élever mes deux petits-enfants. »
J’ai vu et entendu cette interview sur CNN. 5Imaginons encore ce que les images télévisées de la catastrophe auraient présenté de
ressemblance troublante, encore qu’imparfaite (il aurait manqué des plans, des gros
plans, des inserts, des séquences dramatiques édifiantes ou révoltantes à l’intérieur
des immeubles) avec une réalité forgée, truquée, virtuelle. Et comment des millions
d’idiots atterrés auraient pu s’écrier devant cette « fiction », qui à porter indice de
réalité aurait interrogé le seuil même de l’intelligibilité du monde : « Mon dieu, ça n’est
pas vrai, mais qu’est-ce que c’est que ça? »
Le Café du Commerce du Monde a déjà amplement traité de ce motif. Alors que je
m’y étais assise, avec des amis, quelques jours après les attentats, je me souviens de
la fascination cinéphile que nous partagions, Patrice Rollet et moi, à évoquer « ce
plan », signé CNN, oui, ce plan admirable de panique dans la rue, disposant dans la
profondeur de son champ des passants horrifiés, les uns s’enfuyant éperdus, face à la
caméra, d’autres cloués sur place, de dos, se retournant vers le fond d’un tunnel
d’espace vertical entre les immeubles, d’où s’avançait vers eux et vers l’avant du
champ, menaçant de les engloutir, un monstrueux nuage de poussière provoqué par
la chute de cent vingt étages. Je dédie aujourd’hui à Patrice Rollet l’étrange
réminiscence cinématographique dont le souvenir de ce plan hante aujourd’hui ma mémoire.
Le producteur de Night of the Demon, on le sait, imposa à Jacques Tourneur de faire
apparaître le diable en personne à la fin du film, et cette fin imposée n’est guère
tourneurienne. Elle l’aurait été bien davantage si au lieu de figurer un pauvre semblant
de la bête immonde en des traits grimaçants, elle n’avait fait que placer le spectateur
en condition de l’imaginer. Par un simple nuage de poussière, je fais confiance à
Tourneur, cet effet aurait pu être réussi. En tout cas les opérateurs de CNN l’ont
réussi, sous la pression, pourtant, eux aussi, d’un terrible principe de réalité.
Car c’est sous le régime atroce, hélas, d’une double évidence de leur actualité non
accidentelle et de leur présence pro-filmique non feinte ni truquée, que les attentats du
11 septembre ont infligé aux Etats-Unis la blessure que l’on sait, et au reste du monde
l’inquiétude de ses funestes conséquences. C’est à se produire, à avoir lieu sur le
territoire national des Etats-Unis, que cette agression programmée et délibérée inscrit la
marque de sa singularité historique radicale, alors que c’est bien une sorte d’armée,
mais d’aucun Etat, une armée secrète, qui a déclaré la guerre à l’Amérique, faisant
connaître au reste du monde stupéfait, d’abord l’existence réelle de son organisation
(soupçonnée depuis d’autres attentats), mais surtout son coefficient inédit de massive
dangerosité, et l’intensité quasi métaphysique de sa détermination agressive.
On a déjà bien vu la lourdeur des symboles : désintégrer ses plus hauts gratte-ciel
équivaut purement et simplement à cracher au visage même de l’Amérique : autant
dire qu’on désire follement lui couper « les choses » qu’on a envie de brandir à sa
place. Les Américains ont d’ailleurs bien compris le « message », et c’est là toute la
triste histoire qui s’ensuit, qui fait des « signaux », elle aussi, dont le code ne parvient
déjà plus à épargner la chair humaine en ce mois d’octobre où j’écris.
Quant à la visibilité médiatique de l’agression, dont l’agresseur a cruellement
6 confié à l’agressé le soin de la mettre en œuvre lui-même et par ses propres moyensaudiovisuels, elle accentue la gravité de l’offense, mais ne la constitue pas. On peut
certes y déceler deux sortes de raffinements « orientaux ». D’abord il est assez
probable que l’iconophobie inhérente à certaine conception radicale de l’islam, assortie
de haine du spectacle en général (y compris télévisé : on sait que les talibans ont fait
détruire les récepteurs de télévision en Afghanistan), trouve ici le « juste » moyen de
retourner à l’envoyeur américain le contenu spectaculaire de sa propre violence, en
la réinvestissant, non exorcisée, de l’imaginaire dans le réel. Il y a aussi dans cette
agression/punition comme un parfum de juridisme, où, dans une sorte de cruel
humour noir qui n’est pas son style mais fustige celui de l’autre loi, la charia
emprunterait au droit occidental l’obligation pour le condamné d’afficher à ses
propres frais la nature de la peine qu’on lui inflige, ou, moins portée à l’humour, lui
ferait exhiber en place publique ses gratte-ciel implosés/explosés par le fer et par le
feu, son Pentagone éventré, ses membres coupés, son corps lapidé.
Mais pour autant qu’ils aient eu « droit » à leur publication instantanée sur tous
les organes d’information du monde, ce n’est pas en tant que décision de justice (ou
d’injustice) que ces attentats extraordinaires et leur inscription médiatique sont les
plus remarquables. Après l’avoir analysé, une fois goûté le sel amer de ce
cinémavérité-catastrophe, de ce reality horror show, et la triste réussite de certains de ses
effets très spéciaux, on peut aussi trouver les limites de leur triste plagiat des
fictions hollywoodiennes, et déceler même un triste coefficient d’« hainamoration » en
ce mimétisme vengeur.
Via leur médiatisation, ces attentats ont tellement frappé la terre entière (à
l’exception paradoxale de régions du monde, dont l’Afghanistan montagnard, rural et
pauvre, où les télévisions sont rares et la presse difficile à lire, surtout pour les
analphabètes), que la prétention d’ajouter grain de sel ou de sable à la montagne de
commentaires qu’ils ont déjà provoqués oblige à certaine humilité de la prise de parole,
en même temps qu’à l’énoncé précis du champ de discours où on veut la situer.
En ce qui me concerne, c’est une question d’histoire qui depuis le 11 septembre me
poursuit en octobre, et ne le ferait pas avec cette insistance si je n’avais à vrai dire
passé ma vie à en être questionnée. Une question d’histoire bien difficile, dont la
complexité, sans doute, ne cesse de s’épaissir avec les développements d’actualité
inquiétante et navrante que l’après-11 septembre a suscités, mais qui, dès cette date,
dans les premières heures qui ont suivi le comptage exact des détournements
d’avions, trouvait, via la télévision, la radio, les dépêches des agences de presse,
l’occasion de se poser dans toute son épaisseur : l’histoire est-elle, oui ou non, faite
d’événements? Ou son corollaire : l’événement peut-il prétendre à une véritable
consistance historique? A cette question désormais classique de la pensée
historienne, le champ médiatique ne semble d’abord apporter qu’une réponse piégée,
théoriquement en tout cas, par certaine tautologie, puisque la déontologie même qui
définit la profession journalistique l’oblige à une compromission avec les occurrences
événementielles de l’actualité, qu’elle a le devoir, la mission, d’éclairer en les
signalant, décrivant, analysant, en tant que telles, soit sans autre recul vis-à-vis de 7l’événement lui-même que celui qui permet de mieux lui « sauter dessus », si l’on
peut dire. En ce sens, le champ de discours des médias d’information est souvent
considéré (par certains médiologues eux-mêmes, qui font profession, parfois
stipendiée, de donner des leçons d’intelligence ou de moralité aux journalistes) comme le
règne tristement avéré d’une des plus formidables régressions intellectuelles jamais
constatées dans les procédures de compréhension ou de perception de l’état du
monde, puisqu’il n’y saurait privilégier, en lieu d’intelligence, que sa propre voracité
de visibilité événementielle au jour le jour. Tout arbre d’événement, de conjoncture,
de personnalité, d’interviewé, réduit à la seule consistance identitaire de sa jactance
rapide et « témoignante » de n’importe quoi, serait bon au médiatique pour cacher la
forêt de réels devenirs, de réelle humanité, et de réelle situation demandant
intelligibilité et sensibilité. Le média télévisé apparaît même en ce sens à certains comme le
plus suspect de crime contre l’intelligence du monde par le fait audiovisuel de son
obligation spectaculaire dont la première contrainte est celle d’un marché où les
parts se paient cher en monnaie de singe sonnante et trébuchante de la sensation
aussi vite oubliée que fournie et provoquée, en rendement du trottoir toujours
roulant de la variété et du fait divers, du chien le plus gros possible écrasé par le
plus gros camion avec le plus possible d’éclaboussures.
Revenons maintenant au 11 septembre, dont je ne me suis pas éloignée par ce
détour. L’événement était tellement gros, si lourd de coefficient catastrophique,
tellement sensationnel mais aussi tellement singulier (des avions de ligne précipités sur
plusieurs immeubles, presque à la fois, on n’avait littéralement jamais vu ça de
mémoire humaine), qu’il ne risquait pas d’être raté par le champ médiatique, d’autant,
comme on l’a vu, qu’il s’offrait à leur préhension d’une manière visiblement calculée.
Cette singularité même cependant, qui en faisait surgir l’occurrence réelle comme
une sorte de scandale ou de non-sens (combien de personnes, dans le monde,
apprenant la nouvelle, n’ont-elles pas d’abord cru à une « plaisanterie »?), a produit des
effets tout à fait remarquables.
D’abord, et c’est bien la première fois de ma vie que j’ai remarqué cela à la
télévision, l’appétit lui-même de jamais vu et de sensationnel qui caractérise ce média
s’est trouvé comme gavé par l’énormité de cette nourriture qu’on lui jetait en pâture,
paralysé, déstabilisé, chiennement bloqué à l’arrêt par le gabarit extraordinaire du
gibier surgissant devant lui. Comme un moulin débordé par le tonnage exceptionnel
de grain qu’il aurait à moudre, ne sachant plus ou donner de ses propres meules.
Tous les téléspectateurs des premières images des attentats ont été frappés, moi
comme les autres, d’une sorte de fascination hypnotique à voir se constituer sous
leurs yeux cette espèce d’« ours » mal léché de premiers rushes (pourtant excellents),
très vite mis en boucle, où se succédaient sous différents angles les différentes prises
à plusieurs caméras de la tristement fameuse séquence du second avion se
précipitant sur la deuxième Twin Tower pour la traverser et la faire exploser. Le temps,
l’histoire, a commencé par s’y arrêter, signe trouble mais néanmoins impérativement
8 chargé de sémantique : il se passait là quelque chose d’incompréhensible, et c’estprécisément le temps d’en accuser le coup, abruti, hors du sens, en perte de sens, qui
en constituait l’extraordinaire souffle d’appel de sens.
C’est alors trop vite dire qu’il existe une fatalité tautologique, un discours
autocentré, une pensée du même sur le même, entre l’information d’actualité et le champ
événementiel. Le serment d’Hippocrate implicite que signe la profession journalistique
l’oblige, certes, à privilégier l’occurrence événementielle, puisque c’est le mode
d’apparition, au fil du temps présent qui passe, de ce qui a lieu et date dans le monde, et lui
interdit de renoncer aux adhérences obligées de cette perception au rigoureux diktat de
la chronologie : le temps du journalisme c’est maintenant, aujourd’hui, ce mois-ci, ces
temps-ci, suivant la périodicité du média et l’intelligence qu’il veut se donner de
certaines durées des affaires de l’actualité où la visibilité de l’événement ne doit jamais
perdre la brillance de l’intérêt qu’il suscite à se présenter… au présent, quoi qu’autour
de lui on puisse déployer pour l’éclairer d’intelligence rétrospective.
Par nature les médias sont donc inflationnistes de l’événement, à la fois dépensiers
de sa monnaie et portés à en faire fonctionner abusivement la planche à billets,
puisqu’il leur en faut user et consommer, et qu’ils s’en inventeraient s’ils n’existaient
pas, voltairiens du dieu événement. On sait d’ailleurs qu’ils savent le faire, et de
combien de non-événements les télés, les radios, les journaux sont pleins, soit
d’actualités dont l’occurrence n’est remarquable que sous le projecteur du projecteur
lui-même, suscitée ou gonflée d’importance par le besoin même qu’il se passe quelque
chose pour qu’on en parle, que quelque part quelque chose ait lieu pour qu’on puisse
s’y rendre, s’y envoyer spécialement, et tourner autour, fasse date pour qu’au
calendrier du jour on en remplisse la page, l’antenne, l’écran.
L’inflation événementielle est une des plaies intellectuelles de notre temps. Il est
même bon de rappeler que c’est certainement en résistance contre elle, dans une
procédure de ré-étalonnage du monde au sens, au champ structural interactif et
multi-sémantique des sciences humaines, que s’est constituée la pensée historienne
moderne, au moment même où le journalisme d’information connaissait un
développement vulgarisé sans précédent, dont l’effet immédiat, aussi bien qu’à long terme,
consistait à redonner à la visibilité de l’événement (ou de la personnalité ou du
groupe conjoncturellement situé dans des zones sociales de pouvoir ou de célébrité)
de nouvelles et exorbitantes prétentions à la légitimité en tant que représentante et
même constitutive de champ historique.
Les affaires de l’intelligence du monde ne sont cependant jamais aussi simples
qu’on pourrait imputer à certaines de leurs procédures ou moyens ou méthodes ou
réflexes le privilège bien identifiable d’être « meilleures » que d’autres, d’une part.
D’autre part, vivre avec son temps, même si on vit contre, essayant de résister à
beaucoup de ses mauvaises manières, dont en ce qui concerne le nôtre la violence
haineuse, la vulgarité, l’obscurantisme, atteignent des sommets dont on peut
craindre qu’ils ne soient pas insurpassables, ne laisse dans ce temps qu’un choix
limité de l’intelligence pour ne pas devenir fou ou malade ou participant soi-même de
toutes sortes de régressions et ignominies mentales. 9Toute intelligence, du cœur et de l’esprit, est bonne à prendre, et c’est là que je
voulais en venir, au sujet de ce 11 septembre. Laissons alors n’importe lequel de ses
circuits activer le logiciel, peu importe lequel, qui nous permettra d’ouvrir à la
compréhension du « dossier » qui s’est ouvert à cette date. Cette affaire de datation
déclenche pour moi une logique historienne, que j’ai vue se mettre en œuvre
paradoxalement dans la plus complète absence de recul par rapport à l’événement, ou
seulement celui de l’arme à feu lorsque la puissance même de la détonation en
provoque le contrecoup par un brusque saut en arrière.
Je comprends d’abord qu’il me fallait l’avoir vu pour y croire (mécréante?) et que
sans la télévision je n’aurais pas été mise « au courant » de son actualité électrisante.
Non, pas mécréante. Car si la réalité de l’événement ne m’avait pas été attestée par
ce voile de Véronique qui s’est posée sur elle pour en marquer l’empreinte et la trace
dans le visible – ce voile qui dans la caméra de télévision (sauf à en truquer le
fonctionnement) ne cesse pas d’être analogique quand techniquement son tissu d’images
devient numérique ou digital –, je n’aurais pas accédé à sa pure occurrence factuelle,
qui en d’autres termes peut s’appeler vérité historique, même si, à elle toute seule,
elle ne constitue pas encore la consistance d’une visée historienne, ni même son
indice, mais assurément sa convocation.
Car c’est cela qu’immédiatement après l’événement, collés sur lui, arrêtés sur lui,
la télé, la radio, les journaux ont produit, au sens, si l’on veut, cinématographique de
ce terme, selon la mission du « producer » qui est au cinéma la condition du passage
du film à sa réalisation : l’appel de sa signification, et par conséquent son épaisseur
d’histoire.
Une catastrophe si artificielle, ne pouvant relever que de volonté humaine, et
supposant telle organisation de ses artificiers, entrait immédiatement sous la
juridiction cognitive potentielle des sciences humaines et de leur fédération par celle qui
spécifiquement en utilise tous les champs pour les focaliser sur l’analyse de l’état et
du devenir du monde réel, entrait immédiatement en Histoire.
Cet événement du 11 septembre, y compris lorsque la télévision, française ou
américaine, en déployait instantanément le commentaire, tout imprégné, forcément,
de culture et de valeurs occidentales, ne me cachait donc aucune forêt dont il
n’aurait été que l’arbre. Bien au contraire il me désignait cette forêt, y compris dans
la densité de son ombre, la variété de ses essences, aussi bien que la complexité des
espaces d’actions et de réactions lumineuses qui se dessinent entre ses troncs, ses
branches, ses feuilles, ses sols, son ciel, les animaux de diverses espèces qui y vivent
et l’air qu’on y respire.
Il faut regarder pour de bon la télévision : on y voit s’étaler le monde entier dans
erl’horizontalité de ses propres contradictions. Exemple : sur CNN le 1 octobre,
j’écoute, médusée, le discours fleuve du maire de New York, Rudolph Giuliani, devant
l’Assemblée générale des Nations unies. Emouvant, troublant, lyrique, mystique, il
interpelle (l’Amérique à ce moment-là a besoin que toutes les nations du monde
10 s’unissent avec elle, ce que dès début novembre Ben Laden a bien compris, lorsqu’ilenvoie à la télévision Qatari Al Jazira une lettre d’invectives contre les « mécréants »
des Nations unies) chacun des représentants des divers pays réunis, en leur
rappelant qu’il n’y a pas un seul de ceux-ci dont quelque citoyen de New York aujourd’hui
ne soit originaire. On se dit, « c’est bien vrai », et larme vient à l’œil à ce rappel
opportun de la composante ontologiquement immigrée de la nation américaine. Mais
CNN gâche tout, quelques instants plus tard, et alors que la chaîne vient d’accorder
au discours de Giuliani la faveur d’une retransmission intégrale, en direct à l’image
et au son et en plein écran, incrustant tout à coup l’image du nègre invitant, Kofi
Annan, répondant à son blanc invité, Giuliani, en une petite vignette, qui pendant de
longs instants va demeurer muette, tandis que dans la même image un journaliste
commente sans se gêner le discours de Giuliani, qu’on vient pourtant d’entendre in
extenso, et tout à coup redonne, quelques secondes à peine, la parole au bocal où
comme un pauvre poisson le secrétaire général des Nations unies ne faisait depuis
un moment qu’agiter les lèvres, comme si son discours, à lui, en ces instants, n’avait
rigoureusement aucune importance. Cela se passait bien sûr quelques jours avant
que Kofi Annan n’ait reçu le prix Nobel de la Paix. Et cela indiquait peut-être à quel
point le pouvoir exécutif américain n’avaient cure, à ce moment-là, de l’opinion des
Nations unies, qu’il ne lui serait peut-être cependant pas inutile d’écouter, à l’heure
où Ben Laden peut tenter d’intimider ou de dresser les uns contre les autres les pays
musulmans ou non qui en composent l’union. Soit une parole donnée aux uns et
coupée aux autres, où l’on peut voir en passant une belle petite ignominie de
télévision, dont la faute n’appartient à la télévision elle-même que par l’implication de
celle-ci dans le même tissu d’histoire et de pouvoir que les événements dont elle
rend compte.
Esclave de l’événement, l’information l’est certainement. Esclave aussi est toute
télévision (esclave libre, quand elle le peut, et cette possibilité a toujours des limites),
toute radio, toute presse et même possiblement tout internet, du ou des pouvoirs
qui la finançant ou tolérant l’utilisent, à des fins de pouvoir. Il faut donc recevoir
l’événement dont on se trouve informé par l’instance médiatique, non seulement
dans la réalité de l’occurrence qu’elle nous en propose, mais aussi, car c’est encore
Histoire, dans sa façon de nous être présenté qui s’expose, bien entendu, à toutes les
manipulations possibles du montage.
Tout ce qu’on voit à la télévision et lit dans les journaux, on ne peut cesser d’en
interroger le mode de présentation. Aucun média d’information n’est innocent : nous
ne le sommes pas non plus. Mais aucun n’est coupable a priori de faire autre chose
que son métier, dont le principe même ne se disqualifie pas dans l’insuffisance
humaine de ceux qui le pratiquent mal, ou le pratiquent bien, mais dans le sens d’un
bien dont la définition, elle aussi, est chargée d’histoires et de géographies, d’en deçà
et d’au-delà des Pyrénées, comme disait Montaigne. Ce métier est de décrire et de
faire comprendre ce qui se passe dans le monde, au fil du temps qui en fait évoluer
l’état, et ce métier lui-même est pris dans le système de cette évolution, ou de son
inertie. Nous-mêmes, que savons-nous de notre propre capacité à faire évoluer notre 11propre « regard sur le monde », que savons-nous de l’inertie de sa structure, où se
trouvent pris tous nos affects et toutes nos pensées ?
Au moins le 11 septembre était-il assez gros, assez choquant, pour ne pas nous
laisser d’autre choix que de nous arrêter au fait même qu’il se soit produit.
« Evénement pur », l’appelle Jean Baudrillard, dans un texte intitulé « L’esprit du
terrorisme » paru dans Le Monde daté du 3 novembre, extrêmement brillant, et dont
bien des affirmations cependant me paraissent des plus arbitraires, par exemple
dans cette insistance, où l’honneur même du philosophe a l’air de se mettre en jeu
(dans le style « ne confondons pas les torchons du réel avec les serviettes de la
pensée ») à dégager de cette « pureté » des horizons symboliques selon lesquels le
11 septembre semblerait conforme à un rêve du monde entier, susceptible de
provoquer « jubilation prodigieuse de voir détruire cette superpuissance mondiale, mieux,
de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider en beauté », ou encore
n’aurait rien à voir avec « un choc de civilisations ni de religions et cela dépasse[rait]
de loin l’islam et l’Amérique sur lesquels on tente de focaliser le conflit pour se donner
l’illusion d’un affrontement visible et d’une solution de force ». Ce qui amène
logiquement Baudrillard à conclure : « Cette violence terroriste n’est donc pas un retour de
flamme de la réalité, pas plus que celui de l’histoire. Cette violence terroriste n’est pas
“réelle”. Elle est pire, dans un sens ; elle est symbolique. »
Eh bien non, sur ce point, je ne suis pas d’accord. Si, au lieu d’être philosophe,
Baudrillard avait été pompier, je crois qu’il aurait senti ce qu’un retour de flamme
peut avoir de réel sans guillemets. Pour moi ce 11 septembre est un événement
grave, mais sale, pas du tout pur, précisément parce qu’il a eu lieu dans l’Histoire,
impur de toutes ses implications avec certaines réalités, par exemple, des pratiques
politiques et diplomatiques d’un gouvernement américain, tout ce qu’il y a de réel et
souvent pas très pur, concerné au premier chef dans l’affaire, ainsi que tout Etat
musulman ou islamique réel, ainsi que probablement tous les gouvernements du
monde actuel, réellement embarqués en cette crise ou risquant de l’être, parce
qu’aucun (ni les Russes, ni les Chinois, ni les Européens) ne peut se dire indifférent
au choix des attitudes qu’il va prendre en cette crise vis-à-vis à la fois du
gouvernement américain et des populations musulmanes, dont beaucoup de communautés, au
demeurant, vivent, plus ou moins bien intégrées, dans des pays non musulmans.
L’empire du monde est américain aujourd’hui. On peut s’en offenser, mais refuser
d’en faire le constat historique me paraît aussi inutile que de remettre en question
la réalité de l’Empire romain pendant plusieurs siècles autour de l’an zéro de l’ère
chrétienne, de la puissance arabe autour du premier millénaire, ou celle, en d’autres
époques et en des espaces géographiques plus limités sans doute, des puissances
impériales espagnole, anglaise, française, russe…
L’empire du monde est encore américain aujourd’hui, et rien ne dit qu’il faille
s’empresser de comparer l’effondrement des Twin Towers (reconstructibles) et
l’éventration (réparable) du Pentagone, en termes de symboles, avec le sac de Rome
12 par le Wisigoth Alaric en l’an 410.Certes il apparaît bien de façon éclatante que cette puissance américaine, dont la
force même est le côté obscur et potentiellement antipathique, certains la détestent
au point d’être prêts à mourir et à tuer pour l’atteindre. Et malheureusement pour
nous qui l’avons lu, ce n’est pas en lecteurs de Paul Valéry que les jihadi d’Al Qaeda
(ou d’autres groupes) ont voulu donner à la civilisation dominée par l’influence
américaine des leçons de modestie et des sujets de méditation quant à l’éventualité
d’avoir à envisager sa propre mortalité.
L’Amérique, on l’a déjà vu, n’est pas à l’abri d’en prendre physiquement et
moralement « plein la figure ». Et si nous l’avions oublié, le 11 septembre a eu lieu pour
nous le rappeler. C’est encore là qu’il déploie, bien au-delà de sa datation, avant et
après lui, ailleurs dans le monde que là même où il s’est produit, toute l’épaisseur
réelle de sa consistance historique : économique, sociale, géopolitique et
géostratégique, religieuse, culturelle, technique et scientifique, et même imaginaire.
L’histoire, toujours l’Histoire. On connaît les Américains. Leur suprématie militaire
mondiale ne date pas d’hier. Ils ne sont pas du genre à hésiter à en déployer la
puissance de feu (disproportionnée, mortelle, et inadaptée lorsque ce n’est pas une
armée conventionnelle qui se trouve en face d’elle) lorsqu’ils se sentent menacés ou
atteints dans leur chair, et a fortiori sur leurs propres bases territoriales, soit la
menace et la blessure qui s’est atrocement concrétisée le 11 septembre, dont je vois
bien mal comment on pourrait évacuer d’un revers de symbole le poids d’Histoire, ni
le poids de civilisation, ni la composante religieuse.
Nous autres (eh bien oui, il faut le dire; nous ne pouvons même pas le dire
autrement), nous autres Occidentaux, donc, le fait d’avoir compris le caractère mortel de
la civilisation qui est la nôtre ne nous prédispose pas pour autant à en précipiter la
chute, et à nous jeter la tête la première (ah, sacré Baudrillard!) dans la beauté de
notre propre suicide, dont il n’est pas encore prouvé au demeurant que nous y
consentions en esthètes ou masochistes, et que sa perspective ne nous apparaisse pas
comme hautement révoltante. On peut, surtout les femmes, ne pas beaucoup aimer
le style de ces talibans, ni le spectacle de leur théâtre de rue, où les enthousiasmes
collectifs de la mystique guerrière carburent à une hystérie rigoureusement
masculine, dont la scénographie braillarde et les incantations haineuses rappellent de bien
mauvais souvenirs de fascisme, y compris dans leur composante antisémite, qui n’est
pas la moins compacte de leurs langues de bois. Quant au péché de barbarie, si on se
refuse à en accuser ces barbaresques (tous pirates de l’air en puissance, ils en
revendiquent eux-mêmes l’honneur et l’horizon de sainteté), c’est par pure politesse,
instinct de conservation, et aussi pudeur, et encore, et toujours, sentiment et
connaissance de l’Histoire, dont les récurrences barbares ont assez fait bégayer la
langue occidentale pour que nous n’osions plus accuser les autres de la parler à leur
tour. Triste culpabilité, qui nous empêtre dans nos propres fautes, et dont pourtant
notre civilisation (j’insiste) pourrait nous désigner aujourd’hui l’horizon rédempteur,
maintenant que nous avons appris qu’il n’y a pire crime contre l’humanité que celui
que l’humanité s’inflige à elle-même en le commettant. 13Sale histoire, décidément, que ce 11 septembre. Evénement profondément impur.
Diamant crapoté par son propre éclat. Maintenant qu’il a eu lieu, je ne lui vois plus
qu’un seul intérêt : le ressaisissement de lumière auquel son ombre nous oblige,
l’appel d’air auquel nous contraint sa poussière insupportablement étouffante.
Qu’il commence par nous obliger à certaine humilité de l’esprit me paraît sa plus
belle leçon.
Il a commencé par nous affecter. Question d’Histoire que cet impact sentimental,
et si l’on veut imaginaire : histoire profonde de notre mentalité occidentale, longue
durée de ce rêve américain, dont la ville de New York représente, symbolique et
réelle, la plus belle imagination, la cité par excellence dans un monde dont on a
envie d’être le citoyen, sans y être obligé de se sentir le sujet de l’empire américain.
Comme le disait, encore lui, Montaigne : « Je suis si affadi [c’est-à-dire fou] de
liberté, que si l’on m’interdisait l’accès de quelque coin du monde, j’en vivrais
aucunement [c’est-à-dire d’une certaine façon] plus mal à mon aise.»
Je peux le dire : même si je n’y vais pas tous les jours, et plus souvent si ça
me tente d’aller à Rio de Janeiro, ça m’embêterait fort qu’on me défende d’aller à
New York, et la ville me plaît là où elle est.
Pendant que je me traînais (pourquoi ne pas l’avouer?) la rédaction pesante de ce
texte difficile, il m’est arrivé d’aller voir sur ma télévision autre chose que du CNN,
du TF1, du France 2 et 3, de faire autre chose que de lire Le Monde (y compris le
diplomatique, qui ne change pas : toujours aussi anti-américain systématique
ringard), Libération, Le Courrier international, et j’en passe. Par moments j’ai eu,
comme tout le monde, le besoin de me distraire de cette terreur engendrant de la
terreur, et j’ai vu ou revu quelques bonnes petites fictions américaines. Certaines
d’entre elles, postérieures à 1973, montraient le paysage new-yorkais, et
naturellement les Twin Towers, pointant leur joli cou une cinquantaine d’étages au-dessus de
l’ensemble de leurs voisines, comme deux petites pimbêches gracieuses. Eh bien, cela
faisait mal. Aucune jubilation là-dedans, beaucoup de mélancolie, un sacré coup de
cafard et son antidote, comme celui qui calme le deuil d’une personne chère et
disparue : au moins on l’a connue, et ça, aucun diable ne nous le reprendra.
Aujourd’hui, voir tous ces pauvres diables, leurs femmes, leurs enfants, si malmenés
par les bombardements américains, et à propos desquels on en est réduit (quelle
absurdité!) à lire dans Le Monde ce que la télé Al Djazira en dit, cela ne fait aucun
bien non plus.
S’enliser en Afghanistan, s’étendre à des régions limitrophes, provoquer encore on
ne sait quelle catastrophe, renforcer, aux Etats-Unis ou dans le monde entier, le
caractère policier de la vie quotidienne, restreindre toutes les libertés, réinventer de
la terreur maccarthyste ou, pire que cela encore, virer à l’apocalypse, si jamais
s’opérait une jonction entre les risques environnementaux et les actes agressifs en
des sites où les premiers peuvent donner aux seconds l’occasion diabolique de faire se
démultiplier les uns par les autres les dégâts matériels et les dommages en vies
14 humaines, comme non sans angoisse on y a pensé lors de la catastrophe de Toulouseen septembre : tout cela peut arriver. Cette stupide formule que bien des niaiseux
médiatico-gâteux répètent aujourd’hui, « Le risque zéro n’existe pas », devra-t-elle
continuer de nous scier les oreilles et se transformer en : « Le danger total existe
toujours »?
En tout cas je continuerai à lire les journaux, écouter la radio, regarder la télévision,
à jamais gardée du réflexe prétentieux et condescendant consistant à les soupçonner
systématiquement de malignité, superficialité ou bêtise.
Heureusement les bons journalistes font leur bon boulot et nous aident décisivement
à comprendre notre propre monde.
Grâce à eux on s’aperçoit que l’événement, lorsqu’il est bien marqué et décrit dans
toute l’étendue de l’espace où il déploie sa sémantique, peut prétendre aujourd’hui à
se réhabiliter en tant que champ privilégié d’intelligence historique.
Il existe aujourd’hui une réelle solidarité, une vraie complémentarité entre le
travail historien et le travail journalistique. L’excellence de l’un est le plus précieux
atout de l’excellence de l’autre. La visibilité événementielle peut induire une
lisibilité, non seulement du contexte immédiat de ses causes et effets, mais de l’état du
monde où son occurrence désigne toujours quelque chose de compréhensible.
Cela dit, une fois documentés, d’abord par les images où ils se sont constitués
comme l’emblème iconographique de leur propre thème, ensuite par l’énorme corpus
de textes écrits, oraux, filmés qui les ont analysés et commentés depuis qu’ils se sont
produits, s’il faut bien reconnaître aux attentats du 11 septembre la capacité inédite
et tristement passionnante de convoquer toute la structure et l’épaisseur d’histoire
où ils surgissent, il faut ensuite en tirer les conséquences, et ne pas oublier, dans
toutes les « machines à fabriquer de l’oubli », ce qu’ils n’ont pas été les seuls à nous
dire, puisque toute tentative pour réduire leur non-sens conduit chaque analyse à
aller voir ailleurs, avant eux, après eux, en face d’eux, à l’autre bout du monde
(civilisé autrement), une multitude compacte, et beaucoup moins visible, de bien
d’autres non-sens et bien d’autres scandales.
15Première prise
par Kent Jones
laborer des théories sur la domination écrasante, aliénante, des images filmées
dans le monde moderne a toujours été ressenti comme une nécessité, maisEjamais à un point tel que depuis le 11 septembre. Je n’avais pour ma part
jamais éprouvé cette emprise avec une telle acuité que dans les quelques heures qui
ont suivi les attentats.
Aussitôt après les événements, on a beaucoup parlé des similarités entre les images
diffusées par CNN et les autres chaînes de télévision, et les superproductions du
cinéma actuel, en particulier les films qui ont représenté grâce au numérique la
destruction de masse de sites géographiques reconnaissables, tels Independence Day
ou Deep Impact. Il y avait trois raisons à cela. La première, et la plus évidente, était
que deux avions allant percuter les tours jumelles du World Trade Center semblaient
le scénario idéal pour la dernière débauche cinématographique de dévastation
moderne. La deuxième raison – qui est peut-être passée inaperçue aux yeux des
médias mais a probablement été perçue inconsciemment par tous ceux qui ont formulé
les mots : « C’est comme dans un film » – est que, du moins au cours des premières
heures, les images ont été montées exactement selon le même ordre que pour une
scène similaire dans un des films sus-mentionnés : l’avion se fracassant dans la tour,
puis l’effondrement de celle-ci, puis les gens en bas se sauvant pour échapper au
nuage de débris. Cette combinaison a été diffusée maintes et maintes fois le jour de la
catastrophe, et c’est seulement plus tard qu’on a commencé à voir les images de gens
se jetant des étages supérieurs dans le vide – et à entendre les documents sonores
gratifiés des exclamations obscènes de ceux qui d’en bas regardaient en l’air.
La troisième raison est que ces images ressemblaient littéralement à des effets
spéciaux dernier cri budgetés en millions de dollars. Les attentats ont eu lieu par
une belle journée ensoleillée d’automne, et ils ont été filmés par des caméras vidéo
numériques, ce qui donne une intensité lumineuse et une texture identiques à celles
d’images de synthèse réalisées sur ordinateur (CGI). De plus, comme il y a eu un
laps de temps entre les attentats contre la première et la seconde tour, et comme on
avait appris qu’il y avait d’autres avions piratés dans le ciel, le second choc a été
filmé selon un angle de prise de vues parfait (plusieurs angles parfaits, en fait),
16 pour un maximum de « satisfaction » – la caméra était impeccablement placée pourrestituer l’impact du second avion s’écrasant sur la seconde tour et l’explosion sur la
face opposée. Et les images des gens s’enfuyant en bas étaient bien sûr filmées
« caméra au poing », dans ce contexte hautement évocateur d’une autre stratégie
courante à Hollywood : rendre parfaitement limpide l’instant du choc, et décrire les
réactions à travers une accumulation de confusion visuelle et sonore.
Ces dernières semaines, j’ai longuement réfléchi à cet enchaînement d’images
initial, et aux propos du genre : « C’est comme dans un film », qui ont immédiatement
surgi dans la rue, dans les forums de discussion sur internet, et même de temps en
temps entre les reporters et les présentateurs en studio des chaînes de télévision.
Assimiler les images filmées, les disséquer et épiloguer sans fin pour déterminer à
quel point elles sont ou non fidèles à la réalité ou si elles se substituent à elle, tout
cela s’insinue de mille manières dans notre vie, simplement par la force de
l’habitude. Dans ce cas précis, c’était devenu un moyen de distanciation. Le jour des
attentats, en regardant les images diffusées par le petit écran, reprises en boucle
sous cette forme atroce de stupéfaction télévisuelle instantanée inaugurée lors de
l’explosion de la navette Challenger, je me suis moins senti épouvanté que
tristement curieux. Il y a dans cette forme désormais familière de répétition frénétique à
la fois quelque chose de tout à fait fondé et d’horriblement faux. Lorsque nous
sommes confrontés à une catastrophe, nous restons figés sur cet instant pendant un
bon moment, et je crois comprendre pourquoi il peut sembler approprié à certains
que nous revoyions constamment la même succession d’images. Mais il est important
de se souvenir que, même lors des pires catastrophes, cela n’est pas un service
public. C’est plutôt l’apanage de la télévision commerciale, et de l’image grandiose de
cathédrale nationale qu’elle se fait d’elle-même – une part de calcul (puisque, malgré
tout, il s’agit de télévision commerciale, le motif sous-jacent est de garder à tout prix
les gens rivés à leur écran), une part d’opportunisme (puisque tant de gens
continuent en effet à regarder, il est facile de croire que c’est une question de choix, plutôt
que la force de suggestion coercitive et l’accoutumance qui en découle chez le
téléspectateur), une part d’absolue réalité (en ce moment, hélas, la télévision est de fait
le seul point de ralliement social pour beaucoup, beaucoup de gens). La répétition
des images d’horreur est présentée comme une forme de rituel thérapeutique, et la
suspension temporaire des publicités est censée représenter un geste d’empathie
envers le public. A vrai dire, certains reportages étaient plutôt bons, en particulier
ceux de Peter Jennings. Mais la manière dont la télévision s’est précipitée sur
l’arrestation de plusieurs passagers arabes supposés avoir tenté d’embarquer à bord
d’avions avec des armes et de faux papiers (toutes ces accusations se sont révélées
totalement infondées), ou le bandeau de texte en bas de l’écran sur CNN (à
l’imitation d’une bande de téléscripteur), qui promettait régulièrement de nouveaux
développements mais continuait en fait à répéter les mêmes informations, étaient
vaguement obscènes. La télévision s’est vu attribuer et a assumé un rôle
étrangement solennel et pourtant informe dans la culture américaine : celui de dépositaire
(et de concepteur, ou, si vous voulez, de traducteur simultané) des sentiments 17collectifs, de compagnon en dernier recours, d’ultime forme de réconfort quand
survient une crise. La logique inquiétante est que notre société est maintenant supposée
« post-lettrée », mais que ce n’est pas une chose si terrible puisque les gens trouvent
un soutien plus fiable et moins exigeant que le texte imprimé, dans le flot
« maniable » et « aisément compréhensible » d’informations prétendument délivré
sans intervention par la télévision. La fameuse assimilation de la lumière sur terre à
la lueur de la télévision n’est pas fausse, mais c’est moins la notion de la télévision
comme source de lumière qui la fait paraître juste que l’horrifiante simulation d’une
compagnie constante offerte par la télévision commerciale. Encore une fois, je n’avais
jamais ressenti cela avec autant d’acuité que je l’ai fait à la suite du 11 septembre.
L’enchaînement des images soulève un problème plus intéressant. En regardant
cette parfaite combinaison 1-2-3 (crash, effondrement, fuite), j’ai eu l’impression que
les techniciens en régie étaient en proie à une excitation secrète, et peut-être
honteuse. Les images ont dû leur paraître effroyablement « bonnes », trop bonnes
pour ne pas les assembler en une telle succession viscérale, à l’impact dévastateur.
Ce que j’essaye vraiment de dire, j’en ai peur, c’est que les techniciens en régie se
sont comportés comme s’ils travaillaient à partir d’images de fiction, fabriquées, et
que la « première prise » était absolument parfaite.
J’écris ces mots de New York. J’ai vu la fumée s’élever des tours, peu avant neuf
heures ce matin du 11 septembre, depuis Brooklyn. J’ai marché dans le nuage de
débris qui flottait au-dessus du fleuve et dissimulait le soleil. Mon fils et moi avons
regardé les notes de service carbonisées (je me suis dit qu’elles avaient été aspirées
par la différence de pression de l’air dans les étages les plus hauts) qui voletaient
dans le ciel avant de tomber à nos pieds. Je suis passé près des lieux et j’ai regardé
les décombres – huit hectares de terrain tout juste devenus un sanctuaire. Si
seulement il y avait eu la moindre place pour la réflexion, ce qui aurait permis aux
techniciens en régie et aux directeurs de journaux télévisés de se sentir responsables
vis-à-vis d’autre chose que de leur conseil d’administration, ces images auraient pu
être laissées en l’état, à même de servir de témoignage muet, au lieu de devenir des
éléments d’un atroce spectacle d’affliction artificielle télévisée qui a sur-le-champ
éclipsé le chagrin très réel qui affecte encore la ville où je vis. Elles auraient dû être
montrées une seule et unique fois, sans commentaire, puis détruites ou mises sous
clef à jamais dans une chambre forte.
(Traduit de l’anglais par Jean-Luc Mengus)
18complet puisque l’un des deux est Adrien Letilleul. Lui, le mutilé, le tient pour un
brave et un héros, il l’a déjà dit, et sa mort, eh bien, c’est un crime! La honte? C’est
eux, les conseillers, qui la portent. Et voilà la vieille histoire qui reprend dans les
insultes et le charivari : ceux qui ont fait la guerre, ceux qui ne l’ont pas faite mais
qui sont d’aussi grands patriotes, ceux qui ont fait une « très belle guerre » palmée et
étoilée, ceux qui l’ont faite comme ils ont pu, etc. On a beau expliquer qu’il y a les
morts-morts (ceux du champ d’honneur), les disparus-disparus qui sont devenus avec
le temps des disparus-morts, et les disparus-fusillés qui sont des tués-exécutés, il n’y
a rien à faire entendre au mutilé et à M. Lorilu, seuls défenseurs de la mémoire
d’Adrien. Ils ne sont que deux à prononcer des mots simples qui ont une résonance
et un accent humains. Deux contre douze? Battus! Enfin, on a une majorité! Le
monument sera érigé et le nom d’Adrien ne sera pas sur la pierre : il passera au bleu
et dans l’oubli comme il se doit.
A L’ÉGLISE. Et ce beau dimanche de mai tout plein de primevères et d’églantines,
ce fut la grande kermesse.
Comme il se doit, la fête débuta par une cérémonie à l’église. Tout le village est là
(à part les fortes têtes) : les Enfants de Marie, édifiantes de recueillement avec au
centre la petite Rose Lemèru, la clique « La Fraternelle » le clairon sur la hanche, le
port martial et digne, avec au centre le jeune Réséda. Son père, habillé en chantre,
souffle dans son ophicléide-serpent pour donner un peu de cœur au chant liturgique.
C’est vraiment très réussi! Mais le groupe le plus remarqué c’est celui que forme
Mlle Deslandes, installée au banc d’œuvre avec Michel et Marie-Cinthe, qui porte sa
robe d’anniversaire et une ravissante capeline qui laisse tout juste voir ses cheveux
relevés pour la première fois : ce n’est plus une petite fille, c’est une petite demoiselle.
En chaire, le curé Gaillardin termine la lecture des promesses de mariage : « Ceux qui
connaîtraient des empêchements dirimants à ces mariages sont tenus en conscience de
les faire connaître. » Et le curé, qui a choisi un sujet de circonstance, commence son
sermon : « Que la cendre des martyrs retombe sur la tête des coupables. »
AU CARREFOUR DE LA QUEUE DU RENARD. C’est féerique. Les boutiques de sucreries,
les loteries, les buvettes installées sous les tentes, l’estrade des musiciens sous les
arbres, tout ruisselle de lumière. Jusqu’à cette charmante folle de Mlle Ermeline qui a
décoré son comptoir de la plus baroque façon : on a l’imagination de ses refoulements!
Les jeunes gens entraînent dans la danse les jeunes filles toutes parées de rubans
et de fleurs. On pourrait s’étonner que ces visages ingrats et sans apprêt de petits
campagnards que nous avons connus sur les bancs de l’école aient suffi à fournir une
telle quantité de si fraîches et séduisantes jeunes personnes, mais Marie-Cinthe les
fait toutes oublier, Marie-Cinthe qui vient d’ouvrir le bal avec Michel. Mlle
Deslandes est aux anges. Quels beaux projets d’avenir! C’est un peu voyant peut-être…
mais ne sont-ce pas des amis d’enfance. D’ailleurs ne danse-t-elle pas maintenant
avec André Vionnet, le jeune instituteur qui remplace son père Alexandre ? 141Pourtant les langues vont bon train au comptoir de Mlle Ermeline – aussi bon
train que dans sa boutique de mercerie-café-articles funéraires-nouveautés.
Un peu de tenue, tout de même, quand on a eu un père comme le sien! Mais le
sait-elle? Voilà l’histoire. Et va-t-elle rester au village? Et que va-t-elle faire?… Car
enfin, le rejeton d’une famille qui attire le malheur…
Ce n’est point cela qui occupe, pour l’instant, la jeunesse du village, toute cette
jeunesse du bourg, gonflée d’émotion sexuelle et qui dans les quelques heures de
cette kermesse de nuit déborde tous les élans que chaque jour de l’année contient (en
apparence).
Cinquante « cœurs » de jeunes qui battent en même temps, ça en fait du bruit!
Mais parmi tant d’étreintes passionnées, combien seront fugitives, se déferont dès le
petit jour! Peut-être même tous ces jeunes corps ne sont-ils que la proie d’un intense
plaisir du moment : celui d’une musique exubérante et d’une danse échevelée? Et y
a-t-il place dans leur cœur pour des sentiments qui se noueraient pour toujours ?
C’étaient de bien graves propos pour Marie-Cinthe, quand elle tressaillit à un
appel : « Petite demoiselle? » Ils étaient deux qui ne dansaient point en ce moment;
elle, Marie-Cinthe, et ce bon garçon blond qui était devant elle. C’était François.
« Vous n’aimez plus la danse ? »
Marie-Cinthe a-t-elle, de ses yeux, « reconnu » François? Qui pourrait le dire en
entendant ce nom étouffé qu’elle prononce? « François! » Non, la danse n’est point
tant leur affaire, mais il le fallait pour « petite mère » et pour les gens. La fête est
dans tout son éclat, ils peuvent bien s’écarter, marcher dans la forêt. Leur absence
ne peut donner ni à penser ni à redire.
DANS LA FORÊT. Il y a, à certains moments, un état de la lumière qui transforme en
grande aventure les choses les plus simples. Un garçon et une fille qui marchent
dans la forêt, il n’y a rien de plus banal. Mais celle-ci et celui-là sont ramenés sur des
chemins anciens, et voilà que les illuminations de la kermesse qui percent à travers
les branches, l’intense rougeoiement du four à charbon qui éclaire jusqu’à la Maison
des Oiseaux, donnent à ce couple solitaire un charme irrésistible et fantastique au
milieu de cette longue allée, si souvent parcourue quand ils n’étaient que des
enfants, et qui semble la nef d’une immense cathédrale toute remplie de la musique
des grandes orgues comme aux plus beaux mariages.
Ils se disent cependant les choses les plus simples du monde : les promenades et
les jeux pour Marie-Cinthe, la découverte du médecin d’oiseaux et du petit
charbonnier tout noir et timide. C’est vrai, c’est lui, François, le petit charbonnier qui avait,
un jour, tenu Marie-Cinthe dans ses bras. « Si on retournait voir le feu? » Est-ce vrai
que tout cela est si loin? « Comme c’est étrange d’être restés si longtemps sans se
voir! » dit Marie-Cinthe. « Sans doute que je n’osais pas… toujours sale et déguenillé
que j’étais. » Car pour lui, François – oh! ça n’est pas compliqué –, ça n’a été qu’une
petite vie de petit garçon et d’adolescent simplement marquée par les vacances, pas
142 les siennes (les enfants des pauvres n’ont jamais de vacances) mais celles de la petite

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