Trafic n° 91 (Automne 2014)

De
Publié par

Mathieu Macheret, Les dernières vacances
Jacques Bontemps, Trois divertimentos de Jean Paul Civeyrac
Jean Paul Civeyrac, À propos de Mon amie Victoria (2011-2014)
Emmanuel Burdeau, Sacrés moteurs (Record du monde, 3)
Rubén García López, Politiques de l'amour
Paulino Viota, Présentation de Rocío y José
Manuel Asín, L'ombre d'une évidence
Pierre Léon, L'Espagne-temps. Contactos de Paulino Viota
Manuela Morgaine, Meurtrière. Une performance de Philippe Grandrieux
Pawel Moscicki, Constellations. Sur Nostalgie de la lumière de Patricio Guzmán
Jonathan Rosenbaum, Problèmes de classification. Quelques traits présents dans quatre films d'Ermanno Olmi
Hervé Gauville, Erotic Picnic
Elena Dagrada, L'enfant acteur dans le cinéma de Rossellini
Mark Rappaport, Mon volcan / ton volcan
Raymond Bellour, Le regard comme point de lumière et de mort. Le Château des Carpathes de Jules Verne
Publié le : samedi 14 mars 2015
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782818021224
Nombre de pages : 144
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Aimer pour être aimé, c’est de l’homme ; mais aimer pour aimer, c’est presque de l’ange.
ALPHONSEDELAMARTINE
Fondateur:Serge Daney Cofondateur:JeanClaude Biette Comité:Raymond Bellour, Sylvie Pierre Ulmann, Patrice Rollet Conseil:Jacques Bontemps, Leslie Kaplan, Pierre Léon, Jacques Rancière, Jonathan Rosenbaum, Jean Louis Schefer, Marcos Uzal Secrétaire de rédaction :JeanLuc Mengus Maquette :PaulRaymond Cohen Directeur de la publication :Paul OtchakovskyLaurens
Revue réalisée avec le concours du Centre national du Livre
Nous remercions pour leur aide et leurs suggestions : Manuel Asín, Fernando Ganzo, Luce Vigo.
En couverture : Fred Dorkel dansMange tes mortsde JeanCharles Hue (prix Jean Vigo 2014).
TRAFIC
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Les dernières vacancespar Mathieu Macheret. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Trois divertimentos de Jean Paul Civeyracpar Jacques Bontemps . . . . . . . . . . À propos de Mon amie Victoria (20112014)par Jean Paul Civeyrac . . . . . . . . .
Sacrés moteurs (Record du monde, 3)par Emmanuel Burdeau . . . . . . . . . . . . .
Politiques de l’amour. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .par Rubén García López Présentation de Rocío y Josépar Paulino Viota . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L’ombre d’une évidence. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .par Manuel Asín L’Espagnetemps. Contactos de Paulino Viota. . . . . . . . . . . . . .par Pierre Léon
Meurtrière. Une performance de Philippe Grandrieux.par Manuela Morgaine
Constellations. Sur Nostalgie de la lumière de Patricio Guzmán parPawełMos´cicki................................................Problèmes de classification. Quelques traits présents dans quatre films d’Ermanno Olmipar Jonathan Rosenbaum. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Erotic Picnicpar Hervé Gauville . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’enfant acteur dans le cinéma de Roberto Rossellini. . . . .par Elena Dagrada Mon volcan / ton volcan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .par Mark Rappaport
Le regard comme point de lumière et de mort. Le Château des Carpathes de Jules Vernepar Raymond Bellour . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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Trafic sur Internet : sommaire des anciens numéros, agenda, bulletin d’abonnement www.polediteur.com
© Chaque auteur pour sa contribution, 2014. © P.O.L éditeur, pour l’ensemble ISBN : 9782818021217
Les dernières vacances
par Mathieu Macheret
u premier jour du festival, la profession s’est engouffrée dans les quelques TGV A bondés qui relient Paris à Cannes, dans la transhumance annuelle de tout son « corps ». Drôles de trains où personne n’est inconnu et chacun se prête à la répétition générale des entrecroisements incessants qui vont rythmer les dix prochains jours, dans les salles de projection, stands, soirées, restaurants, boîtes, rues, plages, bureaux, terrasses et cafés de la Croisette. Drôle d’impression de partir en colonie de vacances, une colonie hystérique et sous pression, avec ses exigences de productivité. La course est pratique : elle dure à peine plus de cinq heures pendant lesquelles chacun grappille un peu d’avance, le nez rivé sur son ordinateur portable, pour fignoler un emploi du temps, boucler sa grille de projections ou écrire déjà quelques textes. Pourtant, il existe encore quelques oiseaux rares pour faire le voyage en voiture et troquer les cinq heures imbattables du train contre huit à neuf heures de conduite. La légère économie réalisée sur le prix d’un billet aller et retour ne suffit pas à expliquer totalement la hausse de 40 % du temps de voyage et le retard pris sur l’événement. Quand on interroge l’un de ces originaux, adepte du covoiturage, celuici fait une réponse surprenante : il ne peut pas se lasser de voir le paysage se transformer insensi blement sur la route, et la rondeur du décor bourguignon céder doucement le pas à la torsion fiévreuse des Cévennes et de l’arrièrepays provençal. La bascule est fascinante. S’il est certain qu’elle se produit quelque part vers Lyon, il n’exclut pas cependant de surprendre un jour son point d’inflexion, cette limite imperceptible où la France change de peau, mue reflétée par le miroitement soudain du Rhône, dont la course impertur bable s’impose massivement. Moment magique où la France traversée se dévoile, se dénude, montre sa pente, ses courbes, et rappelle d’en bas cette majestueuse «vue à vol d’oiseau» de Jules Michelet. Les films seraientils, cette année, capables de nous donner cette vuelà, au moins une fois : ce moment fugace où le pays chavire et se laisse surprendre, où l’esprit d’un monde apparaît au détour d’un regard, dans l’élan d’une course ou un coude du décor, «entre deux battements de paupières» ?
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Loin de Manhattan
Ce qui ne cesse de surprendre, chaque année, c’est la faible représentation, en compétition comme ailleurs, du cinéma américain. On sait que l’eau de la Croisette, dans laquelle barbote la crème du cinéma d’auteur international, attire peu les distributeurs américains, ceuxci craignant le sceau d’intellectualité qui risque de frapper irrémédiablement leurs films si jamais ils avaient lemalheurd’être primés. On sait surtout que le plus grand festival au monde, et le plus exposé, ne leur offre pas une rampe de lancement aussi efficace que Toronto, ou même la Mostra de Venise, en meilleure prise avec la campagne des Oscars. Les quelques productions américaines qui surnagent encore à Cannes semblent s’être égarées en chemin, rebuts d’un cinéma qu’elles ne représentent plus qu’à défaut, ou cobayes d’une stratégie de communication à contretemps. Passons rapidement sur l’affreuxThe HomesmanTommy Lee Jones, western de frelaté, pétri d’académisme et de misogynie, qui ne travaille guère qu’à une chose : donner des gages d’américainité.Foxcatcher, troisième long métrage de Bennett Miller (Truman Capote,Le Stratège), qui traite de la relation entre un lutteur grécoromain sur le retour (Channing Tatum) et un richissime homme d’affaires (Steve Carell), fait preuve d’une mise en scène infiniment plus fine, par moments brillante, notamment lors des séances d’entraînement, où l’agressivité des combattants (deux frères) se confond avec les gestes caressants de l’amour. Mais le film est malheureusement victime de sa tentation de complexité, typique d’un certain cinéma trop conscient de son surmoi indépendant, si soucieux de nuancer son propos et sa vision du monde (de l’Amérique) qu’il verse entièrement dans la neutralité grisaillante, l’indistinction idéologique. Dommage, tantLe Stratègefaisait preuve d’un pragmatisme qui laissait aussi sa part à l’euphorie et mettait, pour ainsi dire, son intelligence en action. À la Semaine de la critique, un petit bidule théorique fit beaucoup de bruit,It Follows, second film de David Robert Mitchell. Cette relecture cinéphile du cinéma d’horreur des années 1980 prétendit mettre à jour le soustexte, pourtant pas si secret, de celuici, à savoir que le sexe hante et décime l’adolescence, interrompt sa grâce suspendue. Le seul à défendre une position frontalement antihollywoodienne, tout en resserrant un peu plus son écriture à la racine d’un langage classique, fut le canadien David Cronenberg, le plus lucide des cinéastes en compétition, avec son glaçantMaps to the Stars. Pourtant, au départ, le film avait de quoi inquiéter, en ce qu’il s’inscrit à la suite de récentes fictions postmodernes sur le Hollywood contemporain –Road to Nowherede Monte Hellman (2010),The Canyonsde Paul Schrader (2013) – réalisées avec des moyens alternatifs par d’anciennes gloires des années 19701980, depuis recrachées par le système. Deux petites choses lisses, minées par l’aigreur (le cinéma est mort), le mépris (il est détenu par des crétins) et une prétention ringarde (l’image s’est diffractée sur une multiplicité de petits écrans et la fiction recouvre la réalité), venues de cinéastes qui semblaient plus ruminer leur mise au ban qu’éprouver une
véritable urgence de filmer. Cronenberg, de la même génération qu’eux, se seraitil lui aussi laissé aller à la facilité, à la critique par le petit bout de la lorgnette, voire au règlement de comptes ? SiMaps to the Starstransite bien par la satire, elle n’est pas son objet premier, mais l’organe d’une horreur bien réelle, située toujours à deux doigts du trivial et du grotesque (donc du rire), et recouvrant une mutation plus profonde que portent en euxmêmes les personnages. Si le film, très déroutant, simplement fondé sur une suite de conversations qui se contaminent mutuellement, apparut comme transitoire, c’est qu’il est indissociable d’un projet plus vaste, dont le virage radical fut négocié parA Dangerous Method(2011) et poursuivi avecCosmopolis (2012). Plus qu’une trilogie, c’est un triangle que forment ces films consécutifs, dont le premier occuperait le sommet et les deux suivants la base. DansA Dangerous Method, Cronenberg décrivait la scission entre Sigmund Freud le « rationaliste » et Carl Jung le « métaphysique » (pour aller vite), écartement de compas qui ouvrait en même temps une drôle de boîte de Pandore : la nouvelle conscience psychanalytique amorçant, par l’interprétation concurrentielle du moindre signe, la séparation du sujet et de son image, de l’événement et de sa projection, du geste et de sa raison, entre lesquels viendraient se loger une foule d’hypothèses, du discours à l’infini, de l’ergotage en roue libre.Cosmopolis nous récupérait de l’autre côté du siècle et de l’Atlantique, à Wall Street, et constatait que la furie interprétative avait dégénéré en un gigantesque codage du monde (le capitalisme financier), une pluie de chiffres qui traversait à chaque seconde la tête d’un trader en limousine.Maps to the Stars, situé quant à lui sur la côte ouest, dans les rues et villas d’un Los Angeles étrangementphosphoré par la photographie de Peter Suschitzky, suit la pente irrationnelle du triangle et cerne la folie interpré tative quand celleci tourne en rond dans les méandres du Moi, l’ego ayant muté en une excroissance monstrueuse (la surconscience de sa propre image), et achevé la schizophrénie complète du sujet. Le film s’ouvre sur l’arrivée à Los Angeles d’Agatha, une étrange jeune fille (Mia Wasikowska) au corps recouvert de linge et de cuir noir, à l’exception du visage sur le côté gauche duquel on surprend une grande cicatrice, bouillonnement de chair à peine contenu par une coupe au carré. Il nous promène, tout d’abord et l’air de rien, au sein d’une galerie de personnages, petit monde lié de près ou de loin à l’industrie du film. Pas tant des personnages, d’ailleurs, avec leur parcours psychoémotionnel identificatoire ou incident, que des créatures, des « cas » exposés à notre regard de spectateur, car secoués par différents types de névroses (c’estàdire un certain type de déformation), et dont la corporalité affectée, que nous contemplons avec un mélange de curiosité et d’horreur, fait spectacle. En un mot, des monstres. Il y a d’abord l’affreux Benjie (Evan Bird), treize ans, star d’une juteuse franchise comique, enfant vidé de la moindre trace d’enfance, à peine sorti d’une cure de désintoxication et déjà vieux, désabusé et profondément cynique. Havana Segrand (Julianne Moore), actrice vieillissante, outrageusement égocentrique, s’accroche à sa carrière déclinante dans l’ombre d’une mère célèbre mais morte, dont elle n’espère que de reprendre le
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rôle, dans le remake en préparation du film qui fit sa gloire dans les années 1960. Stafford Weiss (John Cusack), le père de Benjie, est une sorte de gourouguérisseur aux méthodes fumeuses, qui fait sa publicité dans un show télévisé et vend comme des petits pains ses livres deselfimprovement. À eux trois, ils cernent un Hollywood dévoyé par le commerce, la concurrence, la vulgarité et la bêtise, où le cinéma n’a plus qu’une importance périphérique, véhicule sans âme pour célébrités en mal d’exposi tion et pompe à fric qui se complaît dans un recyclage sans fin de ses formules à succès. Le vecteur entre ces deux « foyers » de fiction, c’est Agatha, trimballée en limou sine par un conducteur dont elle se paie les services (Robert Pattinson, toujours en limousine). Le récit se construit sous des atours quelque peu biettiens (même si la comparaison eût fait tiquer l’intéressé), car il semble d’abord ne pas avoir d’autre centre que le schéma secret qui réunit ses personnages. À mesure que les conversa tions s’enchaînent – négociation de production, discussion avec un agent, séance de massage thérapeutique, déjeuner en famille, entretien d’embauche –, des signes se mettent à résonner et dressent des passerelles toujours plus nombreuses entre les itinéraires parallèles. Le premier d’entre eux, c’est le fameux poème de Paul Éluard, « Liberté », qu’on entend d’abord dans le (faux) film des années 1960 où jouait la mère de Havana, poème qu’Agatha se répète comme un mantra. Au même titre, tous les morts du film – une gamine malade, un petit garçon noyé, la propre mère de Havana au temps de sa jeunesse – reviennent visiter les vivants, peutêtre moins sous forme littérale de fantômes (ce qui a beaucoup été décrié) que de signes refoulés faisant leur retour dans la réalité, sous la forme épurée du fantasme. Petit à petit, l’écheveau de signes se resserre, entrelace tous les personnages pour les rapprocher, et finit par désigner l’origine secrète de leurs rapports : l’inceste, qui, dans une complète circularité, fonde et fait exploser la cellule familiale, cataclysme domestique dans lequel Hollywood est aspiré tout entier. L’inceste, c’estàdire, justement, cette contiguïté des signes qui contaminent tout. L’inceste n’intervient pas tant pour révéler l’envers scandaleux de Hollywood, cliché rebattu, que pour dénoncer sur un plan allégorique l’impasse dans laquelle s’est engouffré l’Empire, incapable de produire autre chose que de l’identique – entre franchises et remakes –, incapable de créer, d’aller puiser à de nouvelles sources ou de prendre le risque de se métisser. Cronenberg en fait surtout une malédiction plus large, en résonance avec la tragédie grecque et le mythe des Atrides (la matrice de toutes les familles criminelles), et réactualise, à cette extrémité de la civilisation occidentale qu’est la Californie contemporaine, les questions antiques de l’hybris, du destin, du despotisme et de la liberté. Ce n’est pas pour rien que le poème d’Éluard est agité à tous crins aux quatre coins du film. Il interroge directement la liberté réelle des personnages, pris dans l’entrelacs inextricable de leurs névroses, perversions et passions respectives, au regard des illusions qui sont les leurs. Le culte de soi, le soin excessif de sa propre image, la conscience de soi comme marchandise, laissent ils une place à autre chose qu’au caprice, cette parodie puérile de la liberté ? Dans
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