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Cognac story

De
911 pages
D'un pays à l'autre et à travers les âges, plonger dans la littérature provoque d'étranges rencontres avec le cognac : son image est toujours ambiguë, souvent défavorable, parfois même détestable. Ancien alcool-roi et leader mondial des spiritueux, le cognac aujourd'hui hésite entre une légende entretenue par sa région de production et le positionnement d'un alcool de qualité. De l'histoire au récit, de la littérature à la publicité, de l'anecdote la plus légère aux légendes les plus mensongères, découvrons la "Cognac story".
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ˆ # L’Harmattan et Le Croıt vif, 2008 ´ L’Harmattan : 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris ISBN 978-2-296-04511-8 EAN : 9782296045118 www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr ˆ Le Croıt vif : 83, rue Michel-Ange, 75016 Paris ISBN 978-2-916104-28-7 EAN : 2916104256 www.croitvif.com info@croitvif.com

Cognac Story
Du chai au verre

Ouvrages ` – A la recherche de la Saintonge maritime, Rupella, La Rochelle, 1980, ´ ´ Prix Prince Murat de Chasseloup-Laubat, 1974, decerne par l’Aca´ demie de Saintonge.. ´ – Notable en Saintonge, Mathieu Mayaudon, 1790-1873, Preface de ´ Jacques Lecuiller, Quartier latin, La Rochelle, 1975. – Paysans charentais, Histoire des campagnes d’Aunis, Saintonge et bas ´ ´ Angoumois, Tome I Economie rurale. Tome II Sociologie rurale, Preface de Jacques Le Goff, Rupella, La Rochelle, 1982, Prix Prince ´ ´ ´ Murat de Chasseloup-Laubat 1983, decerne par l’Academie de ´ ´ ´ ´ Saintonge, Prix Rene Petiet 1984, decerne par l’Academie francaise. ¸ ˆ ´ – De l’araire au tracteur, Catalogue du Musee agricole du chateau de ´ Didonne, Association du musee, Semussac, 1983. ˆ – L’Alambic de Charentes, Le Croıt vif, Paris, 1989, Prix du livre ´ ´ Poitou-Charentes 1989, decerne par l’Office du livre. ˆ – Madame S., roman (sous le pseudonyme de Jean Baraton), Le Croıt vif, Paris, 1991. ´ ˆ – Maman Madeleine, memoire d’outre-Saintonge, Le Croıt vif, Paris, 1993. ˆte ˆ – Enque sur une marandaise, Le Croıt vif, Paris, 1993. ´ ` – Histoire du credit a la consommation, doctrines et pratiques (en collabo´ ration avec Rosa-Maria Gelpi), La Decouverte, Paris, 1994. Traduction italienne : Il Mulino, Bologne, 1994. Traduction japonaise : Shakaishisosha, Tokyo, 1995. Traduction espagnole : Peninsula, Barcelona, 1998. Traduction anglaise : Macmillan, Londres, 2000. ´ Version americaine : St. Martin’s Press, New York, 2000. ˜ Traduction portugaise : Principia, S. Joao do Estoril, 2000. ´ ˆ – Ecologie des pays charentais (collaboration), Le Croıt vif, Paris, 1999. ´ ´ – La Noyee de Royan (photographies de Rene-Jacques et de Jacques´ Henri Lartigue), Arlea, Paris, 2000. ˆ – L’Abbaye aux Ames, histoire du festival de Saintes et de son abbatiale ˆ (coordination et collaboration), Le Croıt vif, Paris, 2001. ˆts ˆ – Fore charentaises (collaboration), Le Croıt vif, Paris, 2001. ˆ – Je me souviens de Cetelem, Le Croıt vif, Paris, 2003. `re ´ – Ma Premie Traversee (postface au roman de Madeleine La ˆ ` Bruyere), Le Croıt vif, Paris, 2004. – Dictionnaire biographique des Charentais (coordination et collaboration pour plus de 1200 notices sur les 5300 que comporte l’ouˆ vrage), Le Croıt vif, Paris, 2005. ´ ´ – Cinquante Ans d’Academie de Saintonge, un jubile pour la culture ´ ´ regionale (coordination et collaboration), Academie de Saintonge, Saintes, 2006. ´ ´ ˆ – Les Fadets de Corme-Ecluse (coordination et redaction), Le Croıt vif, Paris, 2007. ˆ – La Haute-Saintonge (coordination et collaboration), Le Croıt vif, Paris, 2007. Films ´ ´ ´ – Identites paysannes : I – Le village celibataire II – Les battants III – Gerer ´ ´ sa vie IV – L’isolement rompu, Realisation Gerard Guillaume, FR3 Limousin-Poitou-Charentes, Limoges, 1984 (diffusion nationale).

ˆ DU ME ME AUTEUR

` ¸ F R A N C O I S J U L I E N -L A B R U Y E R E

Cognac Story
Du chai au verre

2008

` a Alain de Pracomtal ´ ˆ « Le cognac est comme les ecrivains, il connaıt le purgatoire. `s ˆr Mais je suis su qu’il est pre d’en sortir. Toi qui lis beaucoup, tu verras, ´ ˆ ´ il reapparaıtra un jour dans la litterature. »

ˆt « Le gou et les mœurs ne se jettent pas d’une seule fonte : ´ ˆ ´ le passe traıne ses restes dans le present. » ´ Rene de Chateaubriand ˆts ` « L’homme y passe a travers des fore de symboles... » Charles Baudelaire

´ Un petit verre : le cognac en litterature

` premiere partie

Le crime de Moosbrugger ´ ` ` ` « Lorsqu’ils deboucherent dans la premiere rue encore tres sombre, la sueur mouillait son front, et il tremblait. Il ne regarda ` ˆ ´ ´ pas a cote de lui et s’engouffra dans un bistro qui etait encore ´ ouvert. Il engloutit un cafe noir et trois cognacs, de sorte qu’il ˆ put rester assis calmement, un quart d’heure peut-etre ; quand il ´ paya, la pensee de ce qu’il lui faudrait faire si elle l’avait attendu ` fut de nouveau la. » Ainsi surgit le cognac dans un des plus grands romans du ` ´ XX e siecle, L’Homme sans qualites de Robert Musil1. Celui qui ` cherche a se calmer est un charpentier du nom de Moosbrug´ ger ; en sortant du bistro, il retrouve la prostituee qui l’attend ´ ´ comme le client de sa soiree : « Maintenant, elle n’etait plus ˆ ˆ humble du tout, mais provocante et sure d’elle-meme ; elle ne suppliait plus, elle se taisait. » Ils longent le terrain de sport, entrent dans une baraque, elle lui met les bras autour du cou, « alors il sentit quelque chose de dur dans la poche de la fille ou ´ dans la sienne ; il le sortit. Il ne savait pas bien si c’etait un ´ couteau ou des ciseaux ; mais il frappa. Elle avait affirme que ´ ´ ce n’etaient que des ciseaux, mais c’etait son couteau. Elle ˆ ˆ tomba la tete dans la cabane ; il la traına un bout dehors, sur ` ` ˆ la terre molle, et la frappa jusqu’a ce qu’il se fut completement ´ ´ detache d’elle (...). Maintenant, elle ne pouvait plus nuire ni ` ` s’attacher a aucun homme. Enfin il porta le cadavre a travers

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« cognac story »

´ ˆ la rue et l’etendit dans un buisson pour qu’on put plus facile` ´ ment la trouver et l’enterrer, a ce qu’il pretendit, puisqu’elle ne ´ ferait plus de mal desormais. » On pourrait trouver l’incident banal, un fait divers de faubourg, et fortuite l’apparition du cognac. Un calmant certes, ` ` sans doute aussi un agent du passage a l’acte que suggerent les trois cognacs... Mais le crime de Moosbrugger n’a rien d’une ` anecdote d’atmosphere dans laquelle Ulrich, l’homme sans qua´ lites, se complairait intellectuellement ; il est un des piliers du roman. La marque de l’angoisse de mort dans laquelle baigne le ´ recit. La fin d’un monde, celui de la Cacanie, autrement dit ´ l’empire austro-hongrois dont Ulrich est charge d’organiser le ´ jubile officiel ! Tout au long de l’intrigue, la fascination quasi masochiste du crime du charpentier Moosbrugger joue en sym´ ˆ ´ bolique du degout des elites autrichiennes pour leur pays et en ´ explicatif de leur propre situation. Le dedoublement de person´ ´ ` ˆ nalite qui caracterise l’aigle a deux tetes de la Cacanie et ´ explique medicalement, dit-on, le crime de Moosbrugger, rejaillit sur chacun des protagonistes du roman. En lieu et place du ˆ ´ ¨ ´ jubile, l’empire va disparaıtre dans la guerre et, par naıvete de ce ´ ` qu’ils considerent comme une experimentation sociale moder´ niste, Ulrich et son amie Clarisse vont faire s’evader Moosbrug` ger, ce qui n’aboutira qu’a un autre crime. ˆ ´ Le cognac pourrait n’etre en l’affaire qu’un detail non significatif. Il n’en est rien. Tout d’abord, il se distingue fortement des autres alcools, schnaps pour les ouvriers ou whisky dans les salons, qui eux, toujours, annoncent ou accompagnent des ` ˆ ´ scenes plutot heureuses, comme par exemple la seduction de Bonadea par Ulrich durant laquelle le whisky, « or fluide qui ´ rechauffait comme un soleil de mai » ou « or mat » dont une ´ ´ ` ´ gorgee apporte le calme, detend l’atmosphere et reduit toute ´ inquietude : « Cela te fera du bien, toutes les femmes qui ont fait de la haute politique buvaient du whisky. » ´ ˆ ` Le cognac reapparaıt a la fin du roman avec la folie de Cla´ ´ ´ ´ risse : celle-ci, pianiste nevrosee, pleine du charme veneneux de ` son insatisfaction, sombre peu a peu dans l’isolement et la ´ ` ´ ´ ` ˆ demence, apres qu’elle eut echoue a faire reconnaıtre la folie, donc l’innocence, de Moosbrugger ; elle s’enfuit vers Venise, ˆ ´ s’enferme dans un hotel et, comme guidee par l’ombre de Nietzsche et les souvenirs de son propre voyage de noces, elle ` ´ se met a vivre nue, verrouillee dans sa chambre, ne se nourris´ ´ sant plus que de cafe et de cognac, « dans un etat de confusion ` ` ` ˆ ` analogue a la fievre (...) a laquelle se melerent toutes sortes ´ d’hallucinations. L’abus des excitants avait mine son corps, ` elle le sentit qui commencait a s’effondrer sous elle ». Quelques ¸

´ un petit verre : le cognac en litterature

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´ ` ˆ jours plus tard, elle se retrouve attachee a un lit d’hopital et « les ` ` infirmieres soupirerent : ‘‘Poveretta’’ »2. Nous, nous ne buvons que du Hennessy ! ` ´ ` ´ Parmi les plus belles scenes de la litterature dues a la presence ´ ` du cognac, incontestablement figure celle du cafe ou Karl Josef von Trotta, le protagoniste de La Marche de Radetsky3, vient ´ essayer de se reconforter. Comme chez Musil, l’action se situe ´ juste avant la Grande Guerre, en pleine deconfiture de la double ´ ´ monarchie austro-hongroise. Plus precisement, dans une loin´ ` taine bourgade de Moravie ou le heros profite d’une permission ` pour venir voir son pere, le capitaine de district. Karl Josef von ˆ ´ Trotta, sous-lieutenant plutot velleitaire, admire son grand` ` pere, le baron, parce qu’autrefois a Solferino il sauva la vie de l’empereur Francois-Joseph. Lui ne pourra que caricaturer son ¸ geste en retournant le portrait de l’empereur dans le salon du ´ bordel de sa garnison afin de lui eviter de « voir » ce qui s’y ´ ´ ´ ´ prepare ! Encore adolescent, il avait ete degourdi par la femme du brigadier de gendarmerie, Katherina Slama, qui voyait en lui ´ ` le petit-fils du baron, une sorte de heros a peine sorti de l’en´ ` ´ fance... Et durant toutes ces annees d’absence dues a l’ecole ˆ ´ ´ militaire, l’un et l’autre avaient reve et s’etaient longuement ` ´ ´ ´ ecrit. A son arrivee, il apprend la mort recente de Katherina et ` ´ ´ son pere lui demande de presenter ses condoleances au brigadier. La visite est plus que de convenance, elle se passe en non-dits ˆ ´ et en gene reciproque, calmement, autour d’un verre de framboise. Il pleut lorsque Karl Josef quitte la maison. Au moment ` ou il franchit la porte du jardin, le brigadier le rappelle pour lui ´ donner un paquet qu’il avait oublie de lui remettre. Karl Josef ˆ ´ ` reconnaıt immediatement ses lettres a Katherina... Il frissonne, ` tangue, fuit, s’oblige a marcher droit, d’un pas lent, puis il ´ s’engouffre dans le seul cafe du bourg4. « Vite, un cognac », ` ` dit-il au bistroquet. Il ne remarque personne, « nulla e piu urgente del cognac », rien n’est plus urgent que le cognac. Il le boit d’un trait et en commande tout de suite un second. « Ha l’impressione ´ di fare qualcosa di proibito e non sa perche dovrebbe essere proibito bere due cognac », il a l’impression de faire quelque chose d’inˆ terdit et il ne sait pas pourquoi il devrait etre interdit de boire ` ` ´ deux cognacs. « In fin dei conti, non e piu un cadetto. Perche la cassiera lo sguarda con un sorriso cosı` strano ? » Au bout du compte, ` il n’est plus un cadet. Pourquoi la caissiere le regarde-t-elle avec ´ un sourire aussi etrange ?

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« cognac story »

` « Nell’angolo vicino alla finestra e seduto suo padre », dans l’angle ˆ ` ` proche de la fenetre est assis son pere. Rien de surprenant a cela, depuis trente ans, le capitaine de district vient ici tous les jours fumer son cigare de Virginie et lire la Gazette officielle. Karl ´ Josef retire son beret et se dirige vers lui. « Tu viens de chez ´ Slama ? – Oui, papa. – Il t’a donne tes lettres ? – Oui, papa. – Mais assieds-toi. – Oui, papa. » Le vieux capitaine de district ` leve alors les yeux de son journal, se tourne vers son fils et lui dit : « Ti ha dato un cognac andante, io bevo sempre Hennessy », on ´ t’a donne un cognac ordinaire, moi je bois toujours du Hen´ ` nessy. La conversation se resume a des « oui, papa » de la part du fils. Six fois en vingt-cinq lignes ! En demandant l’addition, le capitaine rappelle au serveur que chez les Trotta on ne boit que ` ´ du Hennessy et a la sortie du cafe, ils rencontrent le brigadier : « ‘‘Salve, caro Slama !’’ dice il vecchio signor von Trotta. ‘‘Niente di nuovo, vero ?’’ – ‘‘Niente di nuovo !’’ ripete il brigadiere. » – Salut, cher Slama ! dit le vieux monsieur von Trotta. – Rien de neuf, ´ ` vraiment ? – Rien de neuf ! repete le brigadier5. ` ´ La scene est superbe, une des plus reussies de Joseph Roth. ` D’abord vis-a-vis du brigadier de gendarmerie, ensuite et sur` ´ ` tout a l’egard de son pere pour qui il n’est jamais rien de neuf car chez lui on boit du Hennessy. Le cognac, pourtant, semble ´ ´ un signe de modernite dans ce monde fige de petits fonction´ naires provinciaux : le cafe qui le distribue est le seul endroit de ` la ville ou existe « una moderna porta girevole », une porte tournante moderne... Mais ce n’est rien en regard du climat de ´ ` ` culpabilite qui marque la scene, a moins que l’auteur ait voulu insister sur le fait que, dans l’empire austro-hongrois, la moder` ´ ´ ` ´ nite etait aussi fautive qu’un adultere. A l’autorite immuable qui ´ ´ emane du capitaine de district et resume la force vieillissante de ´ ´ ` ´ l’empire, repond la legerete coupable du jeune lieutenant. ` ` Karl Josef retourne a sa garnison ou les officiers sont obnu´ ´ ´ biles par l’idee de leurs soirees chez « zia Resi », tante Resi, la ´ maison close chic de la ville. Il a un seul ami, le medecin du ´ ´ regiment, Max Demant qui, comme lui, souhaiterait s’evader de ´ ce manque d’horizon deprimant. Un soir, Karl Josef raccompagne chez elle la femme de Demant et il est apercu par un de ¸ ` ses collegues, officier du cercle, qui s’empresse d’aller le dire au ´ medecin. Il s’ensuit une explication entre Demant et Trotta qui ´ ´ se termine par une reconciliation car il ne s’est rien passe lors de ´ la soiree. Il s’ensuit surtout un duel entre Demant et le lieutenant grande gueule de la caserne. Ils meurent tous les deux et ` Karl Josef s’en sent affreusement responsable. Il le dit a madame Demant et, en sortant de chez elle, devant la grille du jardin, « come quella volta, quando aveva lasciato il brigadiere », comme

´ un petit verre : le cognac en litterature

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´ ` cette fois ou il avait quitte le brigadier, il est pris d’un violent ´ ` `, ` sentiment de culpabilite : « Ando di fretta in citta entro nel primo ` ` caffe che incontro sulla sua strada, bevve, in piedi al banco, un cognac, un altro ancora. ‘‘Noi beviamo solo Hennessy !’’ sentı` che ` diceva il capitano distrettuale. Si precipito in caserma », vite, il alla ´ en ville, entra dans le premier cafe qu’il rencontra sur son chemin, et debout, au bar, il but un cognac, un autre encore. « Nous, nous ne buvons que du Hennessy ! » entendit-il clamer ´ ´ le capitaine de district. Il se precipita vers la caserne. Et decida de demander sa mutation, le plus loin possible... ´ ´ ´ Tout au long du roman, pour afficher leur gaiete, pour cele´ brer leurs retrouvailles, pour se griser le temps d’une soiree, les personnages boivent de nombreux alcools, notamment du slivo` viz, la fameuse prune slovene. C’est le cas lors de la longue ` permission de Karl Josef a Vienne, le moment le plus heureux de son existence durant lequel il va au spectacle, voit l’empeˆ reur, rencontre de vieux amis de sa famille et a une maıtresse de ` ˆ l’age de sa mere qui le traite comme un enfant, « caro bambino ». ˆ Une autre fois, dans une nouvelle garnison, il gagne au jeu grace ´ au slivoviz, alors que l’aquavit dite « quatre-vingt-dix degres » ´ ˆ ` ` reussit plutot a ses collegues. Le cognac, lui, est manifestement ´ ´ ´ reserve aux moments de tension interieure et de basculement de ´ l’action, lorsque la culpabilite submerge l’individu et le ` confronte aux affres de son surmoi. Car c’est bien la le sens profond du « Nous, nous ne buvons que du Hennessy ! », une ´ statue du commandeur au bras arme d’une hache, comme pour ´ le fameux cimier de la maison de negoce. ´ ´ Si besoin etait de confirmer cette vocation fortement liee au ` ` pere, le « commandeur du district », une autre scene la rappelle` rait : lorsque celui-ci vient rendre visite a son fils dans sa loin` taine garnison proche de la frontiere russe, il commande deux ` ´ cognacs des son arrivee au buffet de la gare. Et comme s’il s’agissait pour lui d’un moyen insidieux d’affirmer son pouvoir sur son fils, c’est en vidant son verre devant les miroirs du buffet ` qu’il lui fait la remarque : « E lo specchio cosı` malridotto o hai davvero una cera cosı` brutta ? », est-ce le miroir qui est aussi mal en point ou as-tu vraiment une mine aussi mauvaise ? Puis il insiste, lui demandant si les choses ne vont pas bien, s’il est atteint de cette « maladie horrible » propre aux officiers, sans ´ specifier laquelle, enfin s’il peut encore boire du cognac ! « Quella voce che anni prima, nel silenzio delle matinate domenicali, lo sottoponeva a esame, Karl Josef ce l’aveva ancora negli orecchi, ` quella voce nasale di funzionario, severa, sempre un po stupita e ` inquisitoria, dinanzi alla quale ogni menzogna moriva gia sulla lingua », cette voix qui, il y a longtemps, dans le silence des

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` dimanches matins, le soumettait a l’examen, Karl Josef l’avait encore dans les oreilles, cette voix nasale de fonctionnaire, ´ ` ´ ´ severe, toujours un peu etonnee et inquisitrice, devant laquelle ´ tout mensonge venait mourir sur la langue... Repris par sa suje´ ` tion, Karl Josef ne peut murmurer que de courtes reponses ou ` dominent le « oui, papa ». « Smettila con questo papa ; sei grande ˆ abbastanza ormai ! E io sono in vacanza ! », arrete avec ce papa, tu es assez grand maintenant et, moi, je suis en vacances ! Le comble du commandeur : un refus brutal de sa situation de ´ ´ ´ dominant consideree comme une faiblesse du domine... Tout ` ceci pour introduire une longue discussion a laquelle se joint un ami de Karl Josef, le comte Chojnicki ; il n’y est question que du ´ ´ sentiment de la mort et de la desagregation de la monarchie ˆ austro-hongroise ; Dieu lui-meme abandonne l’empereur... La fin approche. Le capitaine de district se sent seul et vieux. ´ ` Son valet de chambre est mort, son fils ne repond plus a ses ´ ` ` lettres, lui reste le cafe ou, apres la lecture du journal, il joue aux ´ echecs avec son ami le docteur Skowronnek. Un jour, celui-ci ` ´ lui demande des nouvelles de son fils. Voila qui reveille en lui le ` ´ ´ souvenir de cet apres-midi d’ete, lorsqu’il pleuvait et que Karl ´ ´ Josef etait entre dans le bar et avait bu du « mauvais cognac ». ` ` ` Cela suffit a le mettre mal a l’aise ; il se leve et, sans un mot, ` ´ laisse le docteur a sa partie d’echecs. Il rumine alors de vieilles ´ craintes sur l’avenir de la monarchie dont il assimile la deca´ dence au parcours hesitant de son fils. Comme s’il prenait cons` cience que cette scene du cognac, qui marque sa relation avec ´ son fils, etait aussi essentielle, quasi primitive dirait l’analyste, pour l’un comme pour l’autre. ´ ´ Le delabrement conjugue de la double monarchie et de la vie ´ de Karl Josef ne fait que s’accentuer. Crible de dettes parce que deux fois par semaine il rejoint Vienne en civil pour jouer au ˆ mondain et se faire bercer par sa vieille maıtresse, il oblige son ` ` ´ ´ ` pere a des demarches humiliantes destinees a rembourser plus ´ ˆ de six mille couronnes, principal et interets. Encore une fois, en souvenir de Solferino, l’empereur calme le jeu. Quelques jours ˆ plus tard, lors de la fete de la garnison, arrive la nouvelle de l’attentat de Sarajevo : la plupart des officiers sont ivres – de ` ´ champagne et de vin – et, pour la premiere fois, les nationalites se regroupent entre elles, agressivement, oubliant les anciens ` protocoles de l’empire. Cinq semaines apres, c’est la guerre. ˆ ` ` Karl Josef meurt d’une balle dans la tete. Son pere se rend a Vienne pour rencontrer l’ami de son fils, le comte Chojnicki, ´ ´ ` recemment enferme au « pavillon des fous »6 ; il est le premier a lui prononcer cette petite phrase : « Il vecchio muore », le vieux se meurt... Le capitaine de district fait ensuite le tour de ses amis ;

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` certains le reconnaissent a peine, chaque fois on lui offre un ´ ` cognac et chacun lui repete : « Il vecchio muore », le vieux se meurt... ´ ˆ Au premier degre, il s’agit bien sur de l’empereur, mais ` lorsque celui-ci meurt vraiment et que trois jours apres il est suivi dans la tombe par le capitaine de district, on se rend ` ´ ` compte a quel point ce « vieux qui meurt » depasse singuliereˆ ment la personne de Francois-Joseph ; le vieux, c’est bien sur ¸ l’empereur, c’est aussi monsieur von Trotta et tout ce que son ´ personnage de petit fonctionnaire represente, autrement dit ` l’ancien monde de l’Autriche. Le docteur Skowronnek acheve ´ ` l’intrigue au sens ou il eclaire son fondement : au retour des ` obseques du capitaine de district, le maire de la ville lui dit ` que « monsieur von Trotta ne pouvait survivre a l’empereur ». ´ Il lui repond : « Io credo che nessuno dei due potesse sopravvivere all’Austria », moi, je crois qu’aucun des deux ne pouvait survivre ` a l’Autriche7. ` Il est peu de textes ou le cognac soit aussi significativement ´ ´ present. Plus encore que dans L’Homme sans qualites. Tout au ˆ long du roman, il apparaıt comme un contrepoint au fameux air de la Marche de Radetsky, celle qui traditionnellement conclut les concerts du Nouvel An dans la salle du Musikverein de Vienne. La Marche ponctue chaque moment de la vie de la double monarchie, le dimanche au kiosque du district, le soir ` ´ ˆ ˆ a l’opera de Vienne, lors des fetes de garnison et meme sur le piano du bordel tenu par tante Resi. Le cognac, lui, souligne ou ´ ´ annonce les grandes ruptures interieures qui structurent le recit. ` D’abord chez Karl Josef... Plus tardivement, plus secretement, ` ` mais de facon tout aussi violente, chez son pere. A eux deux, ils ¸ signent l’enlisement historique d’un empire dont la disparition ´ ´ s’est vite entouree de legende et de nostalgie. Comme si le ´ cognac, lui aussi, allait mourir de sa legende et de la nostalgie qu’elle suscite... ` Joseph Roth buvait beaucoup, surtout a la fin de sa vie lors de son exil parisien ; il s’y perdra d’ailleurs en mourant d’alcooˆ lisme aigu. Avec ses cognacs incessants au bar de l’hotel de la ´ ´ ´ ´ ` rue de Tournon ou il ecrivait ses articles destines aux emigres autrichiens, « il se suicidait » dit de lui sa traductrice francaise, ¸ ` Blanche Gidon. Son dernier roman met en scene un cousin de ` Karl Josef, Franz Ferdinand Trotta ; lui ne possede pas la parti´ ´ cule mais il est l’heritier un tant soit peu velleitaire de la branche ´ ´ viennoise et aisee de la famille. Entre ses relations nevrotiques ´ avec sa femme et une guerre pour le moins ratee car il est fait ` ` prisonnier par les troupes russes des la premiere bataille, sa vie ` symbolise ce que deviendra l’empire Habsbourg apres sa chute,

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´ ´ ´ ` une Autriche tirant sa depression de son sentiment d’etrique, a ` ´ ` ` tous les sens du terme. « Ou aller a present ? Ou aller ? Moi, un ´ ´ Trotta ? » Le roman se termine par ces questions de declasse8... ´ Dans les etapes les plus marquantes de son parcours, le ` cognac accompagne le narrateur. Une premiere fois, au cours ´ ´ ` ˆ de la retraite du regiment, il est associe a l’aumonier « gras, ´ ´ content de lui et boudine dans une soutane trop etroite et lus´ ˆ ´ ` tree » qui le cache dans son fourgon bache ou il abrite les objets ´ du culte ! Cette pingrerie de l’abbe semble annoncer le sort de ` ´ ´ l’unite : immediatement apres, ce qui en reste se voit fait prison´ ´ ` nier par les Russes et envoye en Siberie... La, un jeune lieuˆ tenant cosaque impressionne Trotta parce qu’il est « maıtre de son rire », il boit de la samogonka, cette vodka clandestine des ˆ ` paysans, et en distribue largement, meme a ses prisonniers. ´ ´ ´ Quatre ans plus tard, Trotta rentre de Siberie. Desabuse, ´ ´ ` ´ ´ ` pire... depayse, il se rend chez sa mere. « Elle s’etait procure a ´ ´ mon intention, par cent voies detournees, des choses qu’on ne trouvait plus pour personne dans la Vienne d’alors : amandes ´ salees, pain de vrai froment, deux tablettes de chocolat, une ´ ´ bouteille echantillon de cognac et du cafe authentique. (...) ´ Elle desirait probablement me jouer du Chopin. » Il allume les bougies du piano, s’apercoit qu’elles n’ont pas servi depuis des ¸ ´ ` ´ annees, sa mere « posa ses vieilles mains cheries sur le clavier, ´ (...) aucun son ne sortit de l’instrument, (...) il etait mort tout ´ ` simplement » ! « Prise d’une idee bizarre », sa mere avait fait enle` ´ ` ver les cordes juste apres son depart a la guerre, elle venait seulement de s’en souvenir et le « regarda les yeux pleins de larmes, de ces larmes qui ne veulent pas couler ». Les Trotta ´ ` sont ruines... Franz Ferdinand rencontre ensuite son beau-pere ˆ ` dans un bar d’hotel ou il avait autrefois ses habitudes. Il com` mande un cognac que son beau-pere boit cul sec en lui annon` cant la mort de son fils et en lui proposant de l’associer a une ¸ ´ affaire de colifichets qu’il est en train de monter. Etrange cognac que celui du second Trotta, il est signe de nostalgie et par ´ ´ ´ ´ contrecoup de desesperance, mais de desesperance passive ´ ` face aux dereglements personnels et collectifs qui ont envahi ` l’apres-guerre9. ` ` ` ´ La ou tout systeme philosophique s’ecroule Que cela soit le whisky et son aura d’universel, le slivoviz au ˆ ˆ gout de village ou meme la vodka faite maison, ce qui frappe ´ dans ces textes de la legende noire des Habsbourg, est leur ` ´ ` ´ caractere convivial et seducteur face a un cognac deprimant ou

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malsain ; l’opposition ressort nettement de L’Homme sans qua´ ´ lites, elle est encore plus presente dans La Marche de Radetsky. ´ Comme si le cognac devenait la metaphore centrale du lent ´ ´ ´ declin d’un mythe, puis de son ecroulement ronge de vieillesse et de paralysie... ˆ ´ Quelques exemples montrent que ce role symbolique devolu ` ´ a l’eau-de-vie charentaise deborde largement l’ancien empire austro-hongois. Dans le best-seller que fut L’Amant de Lady ˆ ´ Chatterley10, le cognac apparaıt une seule fois, lie au personnage de Lady Bennerley, la tante Eva, une veuve ayant la soixantaine et le nez rouge mais qui conserve « still something of a ‘‘grande ` dame’’ ». Sa niece Connie, lady Chatterley, venait pour la pre` miere fois de se regarder nue dans son miroir et de se sentir ´ ´ ´ « defrauded », lesee et frustree de son propre corps par son mari, ´ ´ ` grand blesse de guerre reduit a la chaise roulante. « Une femme doit vivre sa vie ou vivre en se repentant de ne l’avoir pas ´ ` vecue », dit tante Eva qui percevait les demi-mots de sa niece « and she took another sip of brandy which maybe was her form of ´ repentance », et elle prit de nouveau une petite gorgee de cognac ˆ ´ qui peut-etre etait sa forme de repentir. « Puis elle tomba dans ´ un silence contemplatif, apaisee par le cognac. » Pendant ce temps, les autres convives – plus jeunes – plaisantent en sirotant un whisky and soda11. Une ambiance assez similaire marque le premier grand ˆ ˆ roman d’Evelyn Waugh, celui qui le fit connaıtre grace au scan´ dale qu’il provoqua dans l’Angleterre emmitouflee de l’entredeux-guerres. Decline and Fall raconte l’histoire de Paul Penny` feather, un jeune universitaire ambitieux a travers lequel l’auteur ´ ´ ´ ` forge une satire feroce de la haute societe anglaise12. Apres l’orgie au champagne qui provoque son expulsion d’Oxford, les boissons les plus courantes y deviennent des drinks convi` viaux ou dominent champagne et whisky, tandis qu’on se ˆ remonte le moral au porto ou au sherry13. Le cognac y apparaıt ´ ˆ deux fois, fortement marque de malaise : le fils de la maıtresse ´ de Pennyfeather tente d’oublier sa peine et sa honte en se refu´ ´ ´ giant dans son roman prefere qu’il arrose de plusieurs cognacs ˆ ˆ au soda ; plus tard, Pennyfeather lui-meme se fait arreter alors ´ qu’il est en train de deguster un second cognac14. ´ Un The au Sahara, le roman mythique de Paul Bowles, se ´ ` montre egalement sans ambiguıte a mettre en scene les alcools ¨ ´ ` ` ˆ comme marqueurs d’atmosphere15. On connaıt l’histoire de ces ´ ´ ´ jeunes Americains attires par le desert au point de s’y perdre : lui ` en mourra, elle se laissera aller a un puissant abandon de soi ´ dans l’enfermement sexuel de l’Afrique. Le debut de l’aventure ´ est heureux, souvent marque par des rencontres amicales, on y

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ˆ rit, on y trinque, champagne et whisky sont toujours de la fete. ` ` Puis vient le progressif engluement dans les pieges sahariens. La ` ´ ˆ ` ou « tout votre systeme philosophique s’ecroule », apparaıt le cognac. ´ Il est lie aux officiers francais en garnison aux confins du ¸ ´ ` ´ ´ desert. Ainsi a Bou Noura : « Le cognac fondait ces divers ele´ ´ ` ments en un moment privilegie, dont le retour a intervalles ´ ˆ ´ reguliers l’empechait de sombrer dans le desespoir. » Coup sur ´ coup, on retrouve un enfant mort et on decouvre que le passe´ ´ ´ ´ port de l’Americain lui a ete vole ; il en va du prestige du lieutenant commandant le poste ! Celui-ci se remonte le moral en ` offrant du cognac a son visiteur qui, depuis qu’il est sans passe` ´ ` port, ne se sent « plus qu’a moitie vivant ». Il le boit a petites ´ ´ gorgees, « en se demandant si cela le rechaufferait ou s’il regret` ˆ terait de l’avoir bu a cause des brulures d’estomac ». Quelques instants plus tard, il retrouve sa femme qui n’est, elle, au courant de rien et s’est fait apporter un whisky pour accompagner son dernier paquet de Players, les seules « traces de civilisation » qu’on peut encore trouver en ces lieux perdus ! C’est le moment ´ ´ ´ ` ou le roman bascule, viennent ensuite les epidemies de menin´ gite et de typhoıde, la fuite eperdue devant la mort, comme ¨ ´ baptisee au cognac16... ´ ` On sait que Paul Bowles et son roman saharien declencherent ´ un veritable culte chez les routards de la beat generation. Leur ` ´ pere fondateur, Jack Kerouac, en livre un passionnant temoi´ ´ gnage dans son journal commence en 1956 puis transforme en ˆ roman en 1965 : Desolation Angels17. Il peut etre lu comme une ` chronique de beuveries, seul moyen pour le poete de s’exprimer ` ´ ´ face a une societe de rouages froids. Le chianti fait chanter, la ` ´ biere accompagne le jazz, le cafe reste souverain contre la gueule de bois et le whisky de tous les moments soigne les thromboses ´ ´ ´ ` en desepaississant le sang. Quant au cognac, il est lie a Bowles et ` ˆ ` a l’opium. Pour Tanger bien sur ou ces « old-fashioned French ˆ ` raconteurs and bons vivants » entraınent le poete comme en ´ deca des angoisses du reel, vers ce qu’il est impossible de ¸` ´ ` ´ ´ denouer. La encore, toute philosophie s’ecroule, toute poetique ´ s’evanouit. ´ Cet egarement dont on ne sait s’il commence avec l’alcool ou ´ ` ` si l’alcool n’en est qu’un derivatif mene volontiers a la folie. « Un ´ ` seul petit verre de cognac me grise, ici... » Ainsi ecrit Van Gogh a ` ´ ` son frere lors de son arrivee a Arles. Sa lettre date de 1888, ´ ´ curieusement elle accumule les « presque » : il decrit son etat comme « presque malade », se dit « presque alcoolique » et de ´ « cerveau presque ruine ». Le cognac semble la cause principale ´ ´ de ces « presque » au ton d’echouement. C’est aussi la periode

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` ´ ` ou Van Gogh change sa maniere de peindre : « On voit se deve´ ´ ´ lopper le procede de la touche dissolvant le concept, speciale` ment dans les paysages qui, a part cela, seraient paisibles (par ` ` exemple, le dessin et l’aquarelle a la voiture bleue, pres d’Arles). ´ ´ ` Ce procede qui confine a l’abstraction va en augmentant et permet parfois une sorte de rencontre entre l’image et l’essence ˆ meme des objets particuliers. (...) On ne se demande pas ce que ´ ´ l’on est cense voir exactement, mais on a malgre tout l’impres´ ´ sion de plonger le regard au sein de la realite. » Jaspers qui ´ ´ analyse cliniquement le cas Van Gogh voit dans cette derealisa´ ´ ˆ tion qui plonge au plus profond de la realite le principe meme ´ de la schizophrenie et sa sublimation artistique18. Le cognac ´ ´ y est une sorte d’introducteur et de revelateur, exactement ´ comme chez les heros de Bowles ou dans le parcours analytique de Kerouac. ` ` Il est bien d’autres occasions ou tout systeme philosophique ´ s’ecroule, en particulier les crises sociales intenses. Comme celle ´ ´ du debut des annees 1920 en Allemagne. Hyper-inflation et ´ ˆ ´ alteration de toutes les valeurs, « meme la Rome de Suetone n’a pas connu des orgies comparables aux bals travestis de ` Berlin19 ». Le mark perd de sa valeur tous les jours et a toute vitesse, parmi les nouvelles facons de payer qui alors appa¸ ˆ raissent, la bouteille de cognac tient son role comme grosse coupure et la cigarette comme menue monnaie20. ´ Une sorte de miroir crepusculaire ´ ´ Etrange vocation que celle du cognac, present dans de mul´ tiples champs de sensibilite mais toujours avec des nuances ` ˆ ´ sombres, inquietes, pessimistes, quelquefois meme neurasthe´ ´ niques. Cette couleur desenchantee se retrouve dans un grand nombre d’œuvres. Et il n’est nul besoin de commentaires pour en saisir le climat. Quelques notations rapides de journaux intimes indiquent le chemin, comme celles de Jules Renard racon´ ˆ tant l’evanouissement de son ami Pierre Veber « qui a du avaler un verre de cognac » lors de l’accouchement de sa femme21 ou ´ ` d’Octave Mirbeau inventant le personnage de Celestine a partir ˆ de son Journal d’une femme de chambre et lui pretant cette ` remarque a la fois naıve et symptomatique22 : « Bourbaki est ¨ mort... Il est mort d’une congestion pulmonaire, pour avoir bu trop de cognac... Vraiment, il n’a pas de chance... » Quant au cafetier Toine de Maupassant, dit Toine-ma-fine ´ ´ ` parce qu’il abreuve son village de cognac en repetant a tous ses clients qu’il appelle « mon gendre » : « Ca chauffe la tripe et ¸

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ˆ ca nettoie la tete ; y a rien de meilleur pour le corps », il se ¸ ´ ´ ` retrouve paralyse dans son lit, oblige par sa femme a couver des œufs23 ! Dans une autre de ses nouvelles, Mademoiselle Fifi, ˆ ´ ` le cognac joue le role de preparation a l’orgie et le champagne ˆ celui d’accompagnement24. L’action se passe en 1870, le cha´ teau d’Urville est occupe par des officiers prussiens. Le cognac ` ˆ dont ils se soulent est insuffisant a effacer leur ennui ; ils ´ ˆ ´ decident de faire venir des filles, c’est bientot le debordement. ` ˆ ´ Mademoiselle Fifi, autrement dit le tres apprete lieutenant Otto de Grossling, prend l’une d’elles, une juive, sur ses genoux et lui ` verse du champagne dans les cheveux. Furieuse, elle se leve et ´ ´ ´ lui jette « indignee et vehemente : ‘‘Moi ! moi ! Je ne suis pas une ` femme ; moi, je suis une putain ; c’est bien tout ce qu’il faut a ` des Prussiens.’’ Elle n’avait point fini qu’il la giflait a toute ´ ´ volee ; mais comme il levait encore une fois la main, affolee de ` rage, elle saisit sur la table un petit couteau de dessert a lame d’argent, et si brusquement qu’on ne vit rien abord, elle le lui ` piqua droit dans le cou, juste au creux ou la poitrine commence. ´ Un mot qu’il prononcait fut coupe dans sa gorge et il resta ¸ ´ ` ´ beant, avec un regard effroyable. » Il meurt, elle reussit a se ´ ` ´ ˆ sauver... Maupassant recree une meme atmosphere de resis` tance a l’occupant dans Saint-Antoine25. Il s’agit du surnom ` d’un paysan normand a qui le maire du village impose le logement et la nourriture d’un soldat prussien ; cela se termine par ` « une lutte, une bataille, une revanche, a qui boirait le plus de ´ ˆ lampees de cognac » puis par le meurtre du soldat bientot ´ enterre sous le tas de fumier... Une seule fois, Maupassant semble donner au cognac une ´ image plus agreable : c’est dans En famille, une nouvelle qui ` ´ ´ raconte l’histoire des Caravan ; elle, seche, maligne et etriquee, « atteinte d’une maladie chronique de nettoyage » ; lui, commis ` principal au ministere de la Marine, petit, gros et bouffi. Tous ´ les soirs au cafe, il joue au domino avec trois de ses amis, le ` ` vermouth est de la partie. Madame mere tout a coup meurt. ´ ` « On servit le cafe qu’on avait fait tres fort pour se soutenir le ´ moral. Chaque tasse, arrosee de cognac, fit monter aux joues ˆ ` ´ une rougeur subite, mela les dernieres idees de ces esprits vacil´ ` lants deja. Puis le ‘‘docteur’’ (il s’agit en fait d’un ami ivrogne, ´ ´ pretendu medecin), s’emparant soudain de la bouteille d’eau` de-vie versa la « rincette » a tout le monde. Et, sans parler, ´ engourdis dans la chaleur douce de la digestion, saisis malgre ` ˆ ˆ eux par ce bien-etre animal que donne l’alcool apres dıner, ils se gargarisaient lentement avec le cognac qui formait un sirop ˆ ´ jaunatre au fond des tasses. (...) Alors Caravan, obeissant machinalement au besoin qui pousse tous les malheureux, reprit

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´ ´ ´ plusieurs fois de l’eau-de-vie ; et son œil hebete luisait. Le ‘‘docteur’’ enfin se leva pour partir ; et s’emparant du bras de son ami : – Allons, venez avec moi, dit-il ; un peu d’air vous fera du bien ; quand on a des ennuis, il ne faut pas s’immobiliser. » Ils sortent et vont se promener le long de la Seine. Des souvenirs ´ d’enfance envahissent Caravan, tandis que sa femme lui prepare ˆ une surprise « familiale » ! Entre le bien-etre animal et l’œil ´ ´ ´ ` hebete, la frontiere reste floue ; tout comme elle l’est entre se ´ ´ soutenir le moral et le malheur present qui fait s’ecrouler Cara´ ´ ´ ` van et donne des idees de detournement d’heritage a sa femme26... ˆ ´ Chez Zola, le cognac apparaıt egalement dans plusieurs romans, toujours en pleine ambiguıte des situations ou des per¨ ´ ˆ sonnages. Plus crument que chez Maupassant, mais avec la ˆ ´ meme charge d’equivoque... Ainsi dans La Terre, il est nette´ ` ` ´ ´ ment lie a l’adultere27 : d’abord avec le depute qui caresse la femme du maire pendant que ce dernier finit ses trois cognacs, ´ ´ ensuite avec le braconnier, Jesus-Christ, qui « culbutait la Becu dans les coins, tout en la traitant de vieille peau » alors que son ` ` ´ ´ ˆ mari, le garde-champetre Becu s’echine a lui dresser proces` verbal. La scene vaut son pesant de village beauceron : alors qu’on envoie la petite acheter une bouteille de cognac, les autres ´ ´ ´ ´ ` ayant ete videes, Jesus-Christ prend le proces-verbal, le met sous ˆ ´ ses fesses et lache un pet « epais et lourd, un de ceux dont il ´ ` ´ disait que le mortier etait au bout. – Le v’la signe ! » Dans L’Assommoir, alors que l’absinthe va devenir l’alcool de ` tous les jours, c’est a cause du cognac que la noce de Gervaise se termine aussi lamentablement, dans les disputes, les insultes et ` ` les bagarres : tout le monde est ivre apres ce « pique-nique a cent sous au Moulin d’argent, boulevard de la Chapelle », le cognac ´ ` ´ ˆ que les serveurs avaient apporte sur le plateau a cafe devrait etre ´ ´ ´ compte avec le cafe, pretendent les convives, il n’en est pas ´ ´ ´ ˆ ´ question retorque le bistroquet... « La soiree etait gatee. On devint de plus en plus aigre », et chacun s’en fut rageuse´ ` ment28... Quelques annees apres, Coupeau, le mari de Gervaise, ` ` ` se met a boire. Un soir il ramene a la maison Lantier, l’ancien ` amant de sa femme et le pere de son fils adoptif. Gervaise, ˆ ´ genee, apporte un « fond de bouteille de cognac ». La discussion ´ ` ` s’exalte. Coupeau presente son fils a Lantier et le force a l’em´ ´ brasser. Etienne « eclata en sanglots, il se sauva comme un fou, ´ ´ ´ debraille, gronde par Coupeau qui le traitait de sauvage. – C’est ´ ˆ ´ ˆ ` l’emotion, dit Gervaise, pale et secouee elle-meme. La-dessus, Coupeau parla d’achever la bouteille de cognac. » Entre le calme ´ ` ´ de Lantier et l’emportement de Coupeau, deja s’ebauche la retrouvaille des amants29.

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` Apres le cycle des Rougon-Macquart, Zola entreprend celui ` des Trois Villes dans lequel il souhaite faire le bilan de son siecle. ` ` Une des scenes les plus connues est celle ou l’anarchiste Salvat ´ monte sur la guillotine et reclame un verre de cognac pour ´ mieux passer l’epreuve30. ` Huysmans, l’ami et admirateur de Zola, reprend des themes ´ proches du naturalisme dans Les Sœurs Vatard. Celine, une ` ´ ` petite ouvriere, se laisse seduire par Eugene, « une gouape de ` la plus belle eau »31. En quelques jours, il se met a la battre puis ` la quitte et s’en va « boire, a la rigolade, le cognac et l’amour ` ` d’une charbonniere ». Elle songe a se jeter dans la Seine et ´ ´ rencontre alors Gabriel, « frimousse edentee d’arsouille », que ˆ ˆ sa sœur trouvait peu ragoutant, car il se « bafrait de piments, ` de ciboulette et d’ail. Quelques verres de vin par la-dessus, du cognac, une pipe, et il fleurait bon la bouverie et le plomb. » Dans une de ses nouvelles, Sac au dos, qui fut lue chez Zola ´ ´ ´ lors d’une des soirees de Medan, Huysmans decrit le moral des ˆ troupes – pitoyable – au moment de l’enrolement pour la guerre ´ de 1870. Chacun essaie de se faire reformer et, le soir, dans le ` train qui les emmene vers Paris, une grande bouffe s’organise : ´ ˆ « On eut dit une cour des miracles roulante ; les estropies sau` ˆ taient a pieds joints, ceux dont les intestins brulaient les arro´ saient de lampees de cognac, les borgnes ouvraient les yeux, les ´ fievreux cabriolaient, les gorges malades beuglaient et pintaient, ´ c’etait inouı32 ! » ¨ ` ´ ´ Et Jules Valles dans L’Enfant : « J’ai ete puni un jour : c’est, je ´ ´ crois, pour avoir roule sous la poussee d’un grand, entre les ` ´ jambes d’un petit pion qui passait par la et qui est tombe der` ˆ ´ riere par-dessus tete ! Il s’est fait une bosse affreuse et il a casse ´ ˆ ´ ´ une fiole qui etait dans sa poche de cote ; c’etait une topette de ` cognac qu’il buvait – en cachette –, a petits coups, en tournant ` les yeux. On l’a vu : il semblait faire une priere et il se frottait ´ ´ delicieusement l’estomac. Je suis cause de la topette cassee, de ˆ ´ ˆ la bosse qui gonfle... Le pion s’est fache. Il m’a mis aux arrets, il ´ ˆ ´ ´ m’a enferme lui-meme dans une etude vide, a tourne la clef, et ` me voila seul entre les murailles sales, devant une carte de ´ ` geographie qui a la jaunisse et un grand tableau noir ou il y a des ronds blancs et la binette du censeur. » Plus loin, en lisant ˆ Robinson Crusoe tout en mangeant du thon en boıte et en buvant ¨ ` ` ` ˆ « des larmes de cognac », il se met a songer a sa mere ; peut-etre ˆ ˆ ne la reverra-t-il plus, peut-etre ne le reconnaıtra-t-elle plus33 ? ` Ou encore Maupassant dans son chef d’œuvre, Une Vie, ou il ´ ˆ detaille le triste quotidien d’une maison bourgeoise de la cote normande comme avili par le cognac... Julien « ne quittait plus, ´ ˆ bien qu’il fut tigre de taches, un vieil habit de chasse en velours,

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´ garni de boutons de cuivre, retrouve dans sa garde-robe de ´ jeune homme, et, envahi par la negligence des gens qui n’ont ´ plus besoin de plaire, il avait cesse de se raser, de sorte que sa ´ barbe longue, mal coupee, l’enlaidissait incroyablement. Ses ´ ´ ` mains n’etaient plus soignees ; et il buvait, apres chaque repas, ´ quatre ou cinq petits verres de cognac. Jeanne ayant essaye de ´ lui faire quelques tendres reproches, il avait repondu si brusquement : ‘‘Tu vas me laisser tranquille, n’est-ce pas ?’’ qu’elle ne se ` hasarda plus a lui donner des conseils. » Plus tard, « les cartes ` ` entrerent dans la vie des jeunes gens. Chaque jour, apres le ´ dejeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se gargarisant avec ` ` du cognac dont il buvait peu a peu six a huit verres, faisait ´ plusieurs parties de besigue avec sa femme. Elle montait ensuite ` ˆ en sa chambre, s’asseyait pres de la fenetre et, pendant que la pluie battait les vitres ou que le vent les secouait, elle brodait ´ ´ obstinement une garniture de jupon. Parfois, fatiguee, elle levait les yeux et contemplait au loin la mer sombre qui moutonnait. ` Puis, apres quelques minutes de ce regard vague, elle reprenait ` son ouvrage. Elle n’avait d’ailleurs rien d’autre chose a faire... ` ˆ En certains jours cependant, Jeanne se reprenait a rever. (... Puis) elle reprenait son patient ouvrage en se disant : « C’est fini, tout ca » et une larme tombait sur ses doigts qui ¸ ´ poussaient l’aiguille. » Cet enlisement du couple favorise par ´ l’eau-de-vie des Charentes annonce evidemment les afflictions ` de la vie de Jeanne : l’adultere, la haine, la ruine34... ` ` Sans aller jusqu’a ces exces, le personnage du buveur de ` ´ cognac chez Maupassant possede tous les defauts des provinces ´ ` repues de petitesse. « C’etait un ancien camarade de college, que ` je n’avais pas vu depuis douze ans au moins, et qui exercait a ¸ ´ ´ Gisors la profession de medecin. Souvent il m’avait ecrit pour m’inviter ; j’avais toujours promis, sans tenir. Cette fois enfin je profiterais de l’occasion. Je demandai au premier passant : ´ ` ‘‘Savez-vous ou demeure M. le docteur Marambot ?’’ Il repon´ ˆ dit sans hesiter, avec l’accent traınard des Normands : ‘‘Rue ¸ Dauphine.’’ J’apercus en effet, sur la porte de la maison indi´ ´ ` ´ quee, une grande plaque de cuivre ou etait grave le nom de mon ` ancien camarade. Je sonnai ; mais la servante, une fille a cheveux ´ ´ jaunes, aux gestes lents, repetait d’un air stupide : ‘‘I y est paas, i y est paas.’’ J’entendais un bruit de fourchettes et de verres, et je ´ criai : ‘‘He ! Marambot.’’ Une porte s’ouvrit, et un gros homme ` ´ ` a favoris parut, l’air mecontent, une serviette a la main. Certes, ´ je ne l’aurais pas reconnu. On lui aurait donne quarante-cinq ans au moins, et, en une seconde, toute la vie de province ´ ´ m’apparut, qui alourdit, epaissit et vieillit. Dans un seul elan ´ de ma pensee, plus rapide que mon geste pour lui tendre la

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` ˆ main, je connus son existence, sa maniere d’etre, son genre ´ d’esprit et ses theories sur le monde. Je devinai les longs repas ` ˆ qui avaient arrondi son ventre, les somnolences apres dıner, ´ dans la torpeur d’une lourde digestion arrosee de cognac, et ´ ´ les vagues regards jetes sur les malades avec la pensee de la ˆ poule rotie qui tourne devant le feu. Ses conversations sur la ` cuisine, sur le cidre, l’eau-de-vie et le vin, sur la maniere de cuire certains plats et de bien lier certaines sauces me furent ´ ´ ´ ˆ revelees, rien qu’en apercevant l’empatement rouge de ses ` ´ joues, la lourdeur de ses levres, l’eclat morne de ses yeux. » Il ` ´ ´ ` n’est guere de texte plus nauseeux associe au cognac, ou le gros ` ´ ` homme a favoris se mediocrise derriere sa plaque de notable. Le contraire de la distinction35... Le cognac agit le plus souvent comme une sorte de miroir ´ ´ ´ crepusculaire face auquel se trouvent confrontes les heros de ´ ´ ´ roman. Moralite de ce debut de promenade en litterature, on ˆ ne trinque pas au cognac ; on s’y trempe l’ame. Souvent de ´ facon pitoyable... La collection des presences est trop manifeste ¸ pour qu’on n’y reconnaisse pas la symbolique propre de l’eau` ´ de-vie charentaise. On pourrait penser a travers ces differents ` extraits de romans francais de la fin du XIX e siecle, tous de ¸ ´ l’ecole naturaliste, que cette image – aux nuances volontiers ´ ` miserabilistes – se limite a eux. Il n’en est rien. ` Courvoisier, remede souverain ˆ On connaıt la Ronde de Schnitzler, maintes fois reprise au ´ˆ ` ´ ´ theatre comme a l’opera : dix couples s’y font et s’y defont, ˆ ` intermittents des sens plutot que du cœur ; pour passer a l’acte, ´ ils leur arrive de se proposer une petite gorgee de cognac, ˆ ` comme si cela devait faciliter leur partie de bete a deux dos36 ! ˆ ´ ´ ´ De meme Germaine, la putain preferee d’Henry Miller dans Le Tropique du Cancer s’enfile un verre de cognac avant chaque nouveau client, comme si, elle aussi, avait besoin d’assumer ´ ´ son metier (alors que le narrateur ne dedaigne nullement l’ani´ sette ou le bourbon pour s’echauffer entre amis)37. Sa « col` legue » Zonzon, du bordel de Dakar tenu par Madame, en a ´ ´ egalement besoin pour preparer ses nuits ; elle ne le boit pas mais « arrose chaque soir sa motte au cognac »38 ! Et dans un ´ ´ ´ des grands classiques de la litterature erotique, Eloge des femmes ˆres, le seul alcool jamais cite est l’eau-de-vie charentaise : elle ´ mu ´ ´ ´ vient au secours du narrateur « tout desoriente » lorsqu’il se pre` ` ˆ ˆ pare a faire l’amour a une femme plutot forte qui ne lui plaıt ` guere39.

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´ ´ Quittons l’erotisme pour l’aventure revolutionnaire et son ´ exotisme penitentiaire, voici le roman du grand Claudio Magris, ˆ ´ ´ Alla Cieca : dans l’ıle australe d’Otaheiti, le roi geant Pomare ´ admet que « Master Christ e very good quando chiede un brandy », ´ ´ ´ ´ quand il reclame un brandy, mais si le reverend methodiste ` ´ Jefferson le lui refuse, il blaspheme Jesus et exalte de nouveau ˆ ˆ les dieux de son ıle40. Bel apologue pour le cognac et son role missionnaire ! ˆ ` Ce ne pouvait etre qu’un Japonais, Tanizaki dans La Clef, a ´ ` fixer au cognac sa fonction veritable : faire tomber les barrieres ˆ psychologiques. Le roman est magnifiquement bati sur le croisement de deux journaux intimes, celui du mari, celui de la ` femme... Chacun y fantasme dans un jeu subtil faisant croire a ` ´ ´ l’autre a la stricte confidentialite de ce qu’il ecrit, alors que chacun lit le journal de l’autre et sait qu’il est lu par l’autre ! ` Pour aider a la prise de conscience sexuelle d’Ikuko, son mari lui fait boire du cognac, d’abord three stars, puis Courvoisier the ˆ brandy of Napoleon. Elle se soule, prend un bain chaud, tombe ´ ´ dans un etat semi-evanoui, le couple se permet alors toutes les ´ ` audaces. « Remede souverain » que seuls les illettres confondent ˆ avec un aphrodisiaque, le cognac donne l’illusion d’un reve ´ ´ ´ appuye sur la realite : œuvre le mari, c’est l’amant mythique auquel songe la femme, l’un et l’autre le sachant fort bien. ´ ˆ Il n’est pas d’œuvre plus forte, plus emblematique meme, que celle-ci dans laquelle le cognac soit autant l’intercesseur d’une ´ ´ sexualite qui, sans lui, resterait bloquee. Comme un rite d’ini´ ´ tiation, comme une analyse sur tatami... L’alcool est en general ´ peu recommande pour une bonne pratique sexuelle ! Mais justement, il ne s’agit pas de gymnastique ; tout se situe au niveau ´ ` ´ de la psyche, le cognac devient une clef a desinhiber41. ˆ ` Le meme Tanizaki complete ses connotations concernant l’eau-de-vie charentaise dans un autre de ses romans, le plus ´ ´ connu et le plus universellement apprecie, Les Sœurs Makioka. ` Apres une grave inondation sur laquelle va basculer l’intrigue, ´ ¨ l’heroıne prend un verre de cognac pour surmonter sa peur ´ devant le typhon qui s’annonce. Puis elle decouvre les changements du monde moderne que lui offre Tokyo, elle qui vient d’Osaka, et oppose soudain la tradition chaleureuse et enchan´ ´ ´ ´ ´ teresse du sake aux veneneux symboles de l’Occident vehicules ` par le cognac, au point d’en renverser un verre, ce qui va a ´ l’encontre de toute bonne education ! C’est la fin des familles, ` ˆ ´ par la meme evidemment la fin du bon vieux temps42... ´ Ainsi chez Tanizaki, le cognac detruit le Japon traditionnel ` ˆ comme il libere de ses inhibitions. On lui retrouve les memes couleurs de modernisme ambigu chez le prince de Lampedusa :

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´ ˆ ` dans le Guepard, on fete le retour de Tancrede qui, avec son ami ´ lombard, symbolise le nouveau monde en train de debarquer en ´ Sicile. Un verre de cognac pour les hommes, une tasse de the ´ pour les femmes ; alors que les litteratures anglaise et francaise, ¸ Dickens, Flaubert ou Balzac, restent interdites par la censure ´ des Bourbons, ce the anglais et ce cognac francais marquent ¸ ´ ` l’avancee moderniste de la famille ! « Bevevano te e cognac e si ´ lasciavano ammirare », ils buvaient du the et du cognac et se ´ laissaient admirer ! C’est superbe, il existe peu de metaphores ´ ´ ´ aussi reussies sur un changement de societe qui s’annonce43. En 1999, paraissait un charmant Modiano, charmant et ´ ´ ˆ penetrant, mais peut-il en etre autrement : Des Inconnues. Encore interne chez les bonnes sœurs, la seconde inconnue du ´ ` roman se rend chez un ami bistroquet qui lui revele la vie de son ` ˆ ´ ˆ ´ pere, « une tete brulee » ; pour supporter le recit, elle commande un cognac, c’est le premier de toute son existence, c’est aussi lui ` ´ qui la decide a fuir le pensionnat. Elle le fait. L’esprit dans le vague... « J’avais l’impression d’avoir vieilli de dix ans. Une sen´ sation de vide. » Elle entre dans un autre cafe : « Je devais avoir ˆ ˆ ´ une drole de tete, puisque l’un des types m’a demande : Vous ` vous sentez mal ? » Elle prend du coup un deuxieme cognac. ` ˆ Apres son premier verre : « Dans la rue Royale, la tete me tour` ` nait, a cause du cognac. » Apres son second : « Je buvais le cognac tout doucement, c’est vrai, ca allait mieux. » En quelques ¸ ´ mots simples, Modiano exprime la double caracteristique de ` l’eau-de-vie charentaise : l’adjuvant pour passer a l’acte et le ´ medicament pour se sentir mieux ! Et une fois que cela va ` ´ ´ ´ ´ mieux, on passe a une autre etape : « J’ai eclate de rire. C’etait ´ ´ ` sans doute le cognac et la panique que j’avais eprouvee tout a ˆ l’heure. Elle reviendrait peut-etre plus tard. Il ne fallait pas y penser mais se laisser aller doucement. » Elle fait alors l’amour ` pour la premiere fois44 ! ` Premiere fois aussi chez ces deux hommes qui ont besoin d’un verre de cognac pour coucher ensemble45 ou chez cette jeune Israelienne nymphomane pour lui permettre d’abord de ¨ ` faire l’amour devant un spectateur puis de l’inviter a la partouze. ` ˆ ˆ L’amant en titre, d’age mur, lui propose de la biere, du whisky ou du cognac en insistant sur ce dernier qu’il vient d’acheter ˆ dans un duty-free hongrois en meme temps qu’un exceptionnel ´ ˆ ˆ salame. Le melange des gouts, apre pour le cognac et piquant ´ pour le saucisson, declenche des vertiges chez la narratrice avant ` ` que ne commence la partie a trois46... Premiere fois aussi pour ` ´ ces deux anciens amoureux qui trente ans apres leurs emotions ` d’adolescence se retrouvent a l’occasion du voyage de retour de ´ ´ ` ` celui qui avait emigre vers Israel ; la scene se passe a Plovdiv, en ¨

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Bulgarie, il repart le lendemain matin et en guise d’adieux, elle ´ et lui boivent un « vieux cognac Remy-Martin, un vrai, comme ´ (s’ils n’etaient) pas sur la rive gauche de la Maritza, mais sur ´ ¨ ´ celle de la Seine. » Chez Araxi, l’heroıne restee au pays, « tension ´ et nervosite vont croissant » au point qu’elle « siffle trois cognacs ` a la suite ». « – Bon. Maintenant, il est temps de monter dans ta ´ ´ chambre », provoque Araxi. Longuement prepare par le VSOP ˆ de l’hotel Novotel, un endroit prestigieux et moderne pour ` Plovdiv, le passage a l’acte est manifeste et brutal ; il surprend ` ´ le narrateur : « Tu me sideres ! » Plus tard dans la soiree, on lui ` ˆ ´ annonce que la maison de son pere vient d’etre incendiee, ce ` que la police qui n’aime guere les histoires expliquera par un ´ ˆ poele defectueux, il reprend un cognac, avec de l’eau gazeuse ` cette fois, car il a la bouche seche sans trop savoir si elle lui vient ´ de l’amour ou de la mauvaise nouvelle et, quand il evoque ce que deviendra le terrain sur lequel se trouvait la maison, on lui dit qu’il pourra tout juste en tirer quelques sous sur un compte ´ ´ ` ¸ ´ bloque, « c’est deja ca, la moitie d’un cognac francais ! ». Le ¸ ´ roman s’appelle Abraham le poivrot, le heros-titre en est un ´ vieux couvreur-zingueur bulgare d’origine judeo-espagnole au ` surnom allusif d’El Borrachon, l’ivrogne ; contrairement a son ´ ´ fils, l’intellectuel emigre, il ne boit pas de cognac mais du raki, l’anisette favorite de l’ancien empire ottoman47. ` Pris a jeun, tue le ver de l’estomac ´ ´ Etrange alcool que ce cognac dont les caracteristiques pour ´ ´ ceux qui le prennent vont du desinhibant au medicament et de ´ ` ´ ´ l’annonce premonitoire a la culpabilite passee... Ces penchants ´ quelquefois se melangent, quelquefois se distinguent, mais ils ´ ´ sont toujours plus ou moins presents. Entre desinhibant et ´ ˆ ´ ´ culpabilite, les liens sont etroits, de meme entre culpabilite et ´ ´ ` ´ medicament. Une sorte de cercle vicieux du dereglement inte´ ´ rieur que l’annonce premonitoire ou le basculement du recit expriment au mieux. Ce brassage des attitudes et des compor´ tements, des sentiments et des actions, des personnalites et de ` leur milieu, ne facilite nullement l’analyse. Sans doute, est-ce la ´ ´ le resultat de l’ascendant quasi magnetique du cognac, de son dominat ancien d’image dont il ne reste plus que des reliefs souvent surprenants comme le sont tous les vestiges. ´ D’abord le medicament. Bien que la tradition des paysans ´ charentais reserve le « tue-ver » au vin blanc48, Flaubert l’affecte ` ` a l’eau-de-vie : « Cognac : tres funeste. Excellent dans plusieurs ` maladies. Un bon verre de cognac ne fait jamais de mal. Pris a

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´ ` jeun, tue le ver de l’estomac. » La citation est celebre, mi-partie ´ ´ ´ ´ ` moquerie et gravite, c’etait l’epoque ou le cognac se reclamait ´ volontiers de la bonne medecine naturelle49. Si on devait actua´ liser cette superbe idee recue, on la rendrait aujourd’hui plus ¸ somatique que physiologique, tout en tenant compte, bien ´ entendu (!), de l’article 3323-4 du Code de la sante publique ´ ´ ´ qui precise que toute publicite en faveur de boissons alcoolisees ˆ ` ´ « doit etre assortie d’un message de caractere sanitaire precisant ´ que l’abus d’alcool est dangereux pour la sante ». ` Un siecle auparavant, dans ce roman picaresque qu’est le ´ ` ´ delicieux Tom Jones, apres une longue marche de nuit, le heros se voit offrir « a dram of brandy, of which I can give you some most excellent, and which I have had by me these thirty years », une ˆ ` goutte de cognac parmi les meilleurs que son hote possede depuis trente ans ; Tom Jones refuse poliment mais son compaˆ ´ gnon, Partridge, un maıtre d’ecole fort pusillanime, encore sous ´ l’effet d’apprehensions nocturnes, ne se fait pas prier, « he swal´ lowed a large bumper », il avala une grosse lampee. Plus que le lien ´ de cette rasade aux frayeurs de la nuit, l’interessant dans ce ´ ´ passage est que le cognac soit manifestement considere ´ ´ comme un tresor de trente ans conserve en pharmacie, et que ` la rasade – bumper – de Partridge corresponde a la lourdeur ` rustaude du personnage, contrairement a la distinction de ´ ´ Tom Jones qui refuse elegamment sa petite goutte – dram. La ` ´ ` scene se deroule en 1749, c’est-a-dire aux premiers temps de ´ l’introduction de l’eau-de-vie charentaise sur le marche ` anglais50. La aussi, le signe n’est pas neutre. ` ´ ´ Deux siecles plus tard, le cognac est toujours considere comme un remontant. Ainsi dans Now and then, le bouillant ` roman de William Corlett. La mere du narrateur, « not fine, in ´ ` a state of shock », pas bien, dans un etat de choc apres la mort de ˆ son mari, se verse elle-meme un grand verre de cognac lors de la ´ reunion de famille qui suit l’enterrement. De plus en plus, elle ` ´ se met a boire. Son fils aussi lorsqu’il passe une soiree avec elle. ´ Soiree tumultueuse... Trop ivre pour reprendre le volant, il ´ decide de coucher chez elle : « I poured myself a large glass of brandy and took it up to my room. But I didn’t want it after the first sip, nor could I bear the smell of it in the room. I took it to the lavatory and poured it away. As I was doing it I remembered Stephen at some time saying that ‘‘toilet’’ was a suburban euphemism » ; il se verse un grand verre de cognac et le monte dans sa chambre, ` ` ´ ` mais apres la premiere gorgee, il ne peut supporter jusqu’a son odeur et le vide au cabinet en se rappelant Stephen disant que ´ ´ « toilette » etait un euphemisme de banlieue. Puis le simple sou´ venir de Stephen le fait pleurer. Le cognac symboliquement jete

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ˆ ´ au water annonce le role de Stephen, l’amant adore et haı du ¨ narrateur. ´ ` Les reunions de famille deviennent agressives a mesure ´ ` qu’emergent souvenirs et anciens reglements de compte qu’ils suscitent. Le cognac toujours les accompagne alors que les soi´ rees entre amis s’arrosent de gin and tonic. « You’re a wreck », tu ´ es une epave, lance sa sœur au narrateur. C’est vrai, dit-il. Il se leva, « walked over to her and emptied the full glass of brandy over her head », marcha vers elle et vida l’entier verre de cognac sur sa ˆ tete. Plus tard, lorsqu’il voudra en parler pour s’excuser, elle le ´ repoussera d’un meprisant : « You sound like an old man », on ` dirait que tu es un vieil homme. Du remontant a la querelle ` ` de famille, de la mort du pere a ce venin de vieillesse, l’eau-de´ ´ ´ ` vie charentaise se revele ici le plus derangeant des derivatifs51. ` ´ Il est un pays, l’Albanie, qui a l’evidence ne fait pas partie des ´ grands marches qu’on liste soigneusement dans les maisons de ´ negoce avec des allusions de chanoine pour le secret et des airs de capitaine pour l’image de marque ! Deux exemples pourtant ` ´ en proviennent, qui montrent a quel point le reconfort n’est ` jamais loin du questionnement de soi. C’est en effet a Tirana ´ ´ ´ qu’ont ete ecrits deux chefs d’œuvre dans lesquels le cognac ´ ˆ joue un role majeur. Splendeur et decadence du camarade Zulo ´ est sans doute le grand classique de toutes les destalinisations52. Le livre est la caricature d’un bureaucrate de la culture, serviteur ´ ´ ´ ´ zele du regime dont il adopte les tics, pensee correcte, donc ´ ´ ´ neant de pensee, et vocabulaire adapte, autrement dit langue ` ` ˆ ´ de bois. Ce qui bien sur elargit son modele a bien d’autres horizons que le stalinisme ! Au sommet de sa gloire, le petit tovaritch porte ses toasts au raki, l’alcool local, mais quand une ´ ´ ` ˆ serie d’ecarts et d’erreurs le menent au placard, « bleme comme ` ´ apres une bonne grippe, pour depasser ce moment de crise, il but cognac sur cognac... ». ` ´ ¨ Quant a Ismaıl Kadare, l’autre grand Albanais, plus connu en France car il s’y exila pour fuir les petits tovaritchs, il arrose son ´ ´ ´ premier roman et son chef d’œuvre, Le General de l’armee morte, ´ avec pas moins de onze rasades de cognac ! Le heros tente ` ´ d’oublier les boues froides de sa mission a deterrer les cadavres ´ ´ de l’armee d’occupation italienne, il boit donc pour se rechauf` ˆ fer jusqu’a en etre ivre tous les soirs. Naturellement il dort mal, fait des cauchemars, revoit les ossements en sacs plastiques, ` ´ pense a l’absurdite coupable de l’invasion de l’Albanie par Mus´ solini, on ne sait plus si son cognac favori est un reconfortant de ´ fin de journee ou le tonique des petits matins qui rabotent ˆ ´ l’ame53... La tension interieure est manifeste. Dans un autre ´ ´ ` de ses romans ou le whisky prepare les ebats amoureux et le

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ˆ ` ´ champagne rehausse les fetes entre amis, on doit a Kadare cette ` ´ phrase assassine : « Comme souvent apres un echec, nous comˆ ´ ´ mandames un cognac. » La tension et la revolte interieures ` ` ´ avaient pris la un tour particulierement decevant pour les ` ´ protagonistes a qui le regime d’Enver Hodja imposait des com` ` ´ missaires politiques a leur mission culturelle a l’etranger54. A trifle unwell ˆ ´ ¨ ´ Le trouble est le meme chez l’heroıne de Daphne du Maurier dans Rebecca. « Last night I dreamt I went to Manderley again », la ` ˆ ´ ` nuit derniere j’ai reve que je revenais a Manderley... Qui ne ˆ ` ´ connaıt pas cette premiere phrase parmi les plus reussies de la ` ˆ ´ litterature du XXe siecle ? Qui ne connaıt pas l’histoire de cette ´ jeune femme intimidee par le manoir anglais de Manderley et ´ ´ ´ ` ´ angoissee par les mysteres de la mort de celle qui l’a precedee ` ´ au manoir, Rebecca, la premiere epouse de son mari ? Comme ´ ´ ´ chez tous ses amis autour d’elle, sa boisson preferee est le whisky ´ ` ˆ and soda. Sauf lorsque, penchee a sa fenetre au-dessus des hydranges, elle songe au suicide. « ‘‘Don’t think me very odd, Frith, but I rather think I’d like a small glass of brandy.’’ He came back with a liqueur glass on a silver salver. ‘‘Do you feel a trifle unwell Madam ?’’ said Frith55. Ne me trouvez pas bizarre, Frith, mais je crois bien que j’ai envie d’un petit verre de cognac. » Il ` revint avec un verre a liqueur sur un plateau d’argent. ‘‘Vous ´ sentez-vous un tant soit peu indisposee, Madame ?’’ dit Frith. » Il y a dans ce magnifique understatement du « trifle unwell », un ´ tant soit peu indisposee, l’une des dimensions essentielles du ˆ ´ ` ´ cognac, son cote cordial, remede, calmant... Medicament de ˆ ` ` l’ame... Et comme par hasard, la scene qui suit correspond a ´ ` ` ˆ celle ou se revelent crument les intuitions de la narratrice, ´ ´ comme si l’intrigue prenait alors son elan vers la decouverte des secrets de la mort de Rebecca. Ce que Hitchcock saura parfaitement mettre en suspense56... ` ´ ˆ ´ Soixante ans apres pour son ecriture, mais des memes annees ˆ 1930 pour son intrigue et du meme milieu pour ses person´ ` nages, Les Vestiges du jour de Kazuo Ishiguro resonnent a l’identique : un riche manoir de la campagne britannique, un lord ´ ` cherchant par aveuglement idealiste a rapprocher Hitler du nou´ veau roi Edward VIII, ce que desapprouve son filleul, et surtout un majordome, Stevens, plein des devoirs de sa charge. Tout ` indique qu’il est secretement amoureux de la nouvelle intendante mais par obligation envers sa fonction, il refoule ses sen´ timents et se montre indifferent. Or elle vient lui annoncer son

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` mariage... Suit la scene du cognac. Le filleul, un journaliste ´ ` americain peu au courant du rituel anglais demande a Stevens un autre cognac et le questionne sur le nom du visiteur recu ¸ ` ˆ ´ ´ dans le salon d’a cote : Ribbentrop ? Stevens ne repond pas. Il lui propose de boire un cognac en sa compagnie, sans doute ` ´ ` pour le mettre a son aise et qu’il revele son secret. Stevens refuse ´ ´ d’un air poli mais interieurement offusque, on ne boit jamais un ˆ verre en compagnie des maıtres... « Vous ne vous sentez pas ´ mal ? » demande le filleul. Stevens ne repond pas comme s’il ´ n’avait pas encore domine l’annonce du mariage de l’inten´ dante57. Le « trifle unwell » du majordome brise dans ses senti´ ´ ments, celui aussi du filleul rebute par la montee du nazisme... ´ Autre grand best-seller de l’immediat avant-guerre, La Mous` son de Louis Bromfield. Ici, le cognac agit comme un adjuvant a ` signifier le drame. La saison des pluies s’annonce violente a ` ` Ranchipur et le point d’orgue du roman, la ou s’affirment les ` caracteres, est la rupture d’un barrage construit par un escroc. ´ Le fleuve entre en crue et envahit la ville. De nombreux blesses ´ ´ necessitent des premiers soins. Le seul medicament disponible ´ est le cognac de la cave du heros, Thomas Ransome, fils de ´ famille devenu alcoolique notoire, donc peu frequentable au sein de la petite colonie britannique. Tandis que les intouˆ chables de Ranchipur ingurgitent son eau-de-vie en se brulant ´ ´ ´ la gorge mais en evitant le cholera, Ransome se rehabilite aux ` yeux de tous : il organise les secours et modere son alcoolisme de toujours. D’ailleurs, depuis cette mousson maudite, on ne ` trouve plus de cognac a Ranchipur, seulement du mauvais gin ´ ´ importe par un marchand parsi58. Comme quoi le medicament ´ ´ ` peut aussi devenir un signe annonciateur de la desintegration a ` venir du bon vieux temps cher a l’empire des Indes... « Good old times or sick of the palsy as usual ? » L’empire des Indes serait-il celui du bon vieux temps ou souffrirait-il de para` lysie comme a son habitude ? La formule est de George Orwell dans son roman, Burmese Days ; il y donne une description ` brutale, en rien idyllique, de la partie birmane de l’empire ou ´ ` tous les dereglements sont la norme au sein du petit groupe des ´ ` « sahibs » enfermes dans leur club ; a commencer par le violent ´ ` ´ ´ ´ mepris a l’egard des « natives » appeles « niggers », pour evidemment culminer dans l’alcool59. On leur apprend le foot et le ` whisky, dit le seul Anglais respectueux des Birmans. Voila bien ` la « secret disease », la maladie secrete de cet empire qui se laisse berner par ses mythes : « A life of lies... Year after year, you sit in Kipling-haunted little clubs, whisky to right of you, Pink’un to left of ´ ` ´ ˆ ` you... », une vie de mensonges ou annee apres annee, vous etes ` ´ assis dans de petits clubs hantes par Kipling, du whisky a votre

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` ´ droite, le journal des sports a votre gauche, le Pink’un etant le ´ surnom du Sporting Times imprime sur papier rose. Une atmo` sphere de laisser-aller enfouie sous les apparences de la rigueur ` ´ britannique, une atmosphere marquee par les relents incessants ` ˆ de l’alcool. Le whisky et le gin regnent en maıtres et lorsque le ´ ´ ´ reverend baptiste presente son opuscule, The Scourge of Alcohol, ´ ´ le fleau de l’alcool, un des personnages decide de faire un ˆ supreme effort : il supprimera son gin d’avant breakfast ! ´ ` Chez ces alcooliques qui toutefois reussissent a marcher droit en sortant du club, le cognac, lui, fait tituber, il est la boisson ` des exces. Son amateur le plus habituel est un marchand de bois ` ´ ` ´ a l’accent cockney qui a reussi a echapper on ne sait trop com` ment a la conscription, deux points qui assoient sa mauvaise ´ ´ reputation. Il sera plus tard la cause d’une revolte des ouvriers ´ ´ forestiers, et lorsque l’emeute sera durement matee, on le ´ ´ ´ ` retrouvera hebete, une bouteille vide a la main. « Poor old chap, regular martyr to booze. Look at it oozing out of his pores », pauvre ´ ` vieux, martyr habitue a picoler, regardez comment suintent ses ` ´ pores. Il fait penser a ce vieux colonel imbibe de brandy qui dormait hors de sa moustiquaire, ce que le domestique explique ´ dans son pidgin de colonise : « At night, master too drunk to notice mosquitoes ; in the morning, mosquitoes too drunk to notice master », ˆ la nuit patron trop soul pour remarquer moustiques, au matin ˆ moustiques trop souls pour remarquer patron60 ! Cette fable qu’on se raconte au club autour d’un verre fait ´ preuve d’une extraordinaire acuite concernant l’histoire compa´ ree des images du cognac et du whisky : dans ce monde d’ivro´ ´ gnes qui caracterise les colonies et leur ennui plein de dedain, le ` whisky et dans une moindre mesure le gin se boivent a l’eau et ´ ´ aux glacons pour se desalterer, ils respectent les convenances ; ¸ en revanche, le cognac sec y est devenu l’alcool des ivrognes et ´ des gens sans distinction. On est loin de la reputation traditionnelle de l’eau-de-vie charentaise... La mauvaise image du ´ ` cognac en Inde semble en effet liee a la facon dont on le boit ¸ ´ ´ ` sec. Il etait auparavant consomme a l’eau ou au soda, sous le nom de brandy-pawnee, et ce, dans les meilleurs clubs61. Le ` changement, a la fois social et de consommation, s’effectua au ´ ` profit du scotch dans la seconde moitie du XIXe siecle. ´ ´ Toujours dans l’empire des Indes, entre club ferme et etranges ˆ rumeurs melant l’orgueil britannique et ses frustrations sexuelles, les frayeurs d’une jeune fille lors de la visite des grottes de ´ Marabar... Sans les soulignes souvent crus d’Orwell, mais avec ˆ ´ ` la meme reserve de fond quant a l’esprit colonial dominant, Forster raconte l’histoire exemplaire d’une jeune Anglaise ´ ´ ´ nevrosee, Adela Quested, prise de fantasme envers un medecin

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´ ` ´ indien qui aurait tente de la violer. Un proces est organise que la ˆ ´ colonie suit avec attention, tant cote anglais qu’indien. Adela ˆ ˆ n’est plus sure d’elle-meme, elle fait part de ses doutes autour ` ´ d’elle, mais on la pousse a continuer de charger le medecin. Au ` moment de se rendre a l’audience, un des moments essentiels du roman, Adela se sent mal, elle demande du cognac « en ´ ´ ` abandonnant Jehovah », l’avale, frissonne legerement puis insiste ` pour qu’on en apporte au tribunal. Tout le monde s’attend a ´ ` ` une condamnation, Adela se retracte ! Apres le clin d’œil a ´ ˆ ` Jehovah du a la crise de mysticisme qui l’avait saisie, le cognac ´ˆ annonce le coup de theatre62. Au grand dam des Britanniques... Frankenstein, le conac et la sieste ˜ ´ ` ´ ´ ´ Cette fonction deja decelee de basculement et de presage est ´ ´ une des constantes de la presence du cognac en litterature. ´ ` ` Dans l’opera tres beau et tres noir de Benjamin Britten, Peter ` ˆ Grimes, on sent le drame se nouer peu a peu autour du role-titre, ˆ ´ ` jusqu’au moment ou le village de pecheurs verifie ses intuitions ´ en decouvrant le cadavre du jeune apprenti de Grimes. Toutes ` les scenes de groupe, et elles sont nombreuses, notamment au ˆ bistrot, donnent du port un visage rude mais plutot chaleureux, ´ surtout lorsque le rhum et le gin raniment la gaiete et semblent ´ ˆ ˆ proteger le port de la tempete. Ainsi le chœur des pecheurs ` ˆ reprend : « Repose-toi dans les pubs ou le gin brulant ranimera ´ ´ la chaleur qui languit en toi » ; et plus loin : « Vous preferez la ˆ tempete au salon de Tantine et au rhum ? » demande le capitaine ´ ` retraite a Grimes, qui vient d’entrer en coup de vent. En revan´ ´ ` che, le cognac est etroitement lie au caractere satanique de ´ ´ Grimes : « Parlons du demon, et il entre. Et c’est un demon, ´ ´ ` ` un demon », repete le chœur a la vue de Grimes tandis que le pharmacien demande un cognac pour tout le monde ; la tension ` ´ est telle que Tantine, la tenanciere du bar, decide de prendre la ´ ` ` tournee a son compte : « Nous sommes transis jusqu’a l’os... Il y a du cognac et de l’eau chaude », essaie de rassurer Tantine63. ` Mais contre l’avis de tous, Grimes emmene l’apprenti vers son ˆ destin... en pleine tempete ! ´ ´ Chronique de malheurs annonces... Il suffit de deceler la ´ presence du cognac dans une intrigue pour qu’elle se raidisse ou devienne fatale, comme dans le cas de l’apprenti de Grimes. Toujours en Angleterre, toujours dans ses mers froides, la pre` ´ miere apparition de celui qui va devenir le narrateur de l’etrange invention de son double monstrueux, Frankenstein : il fuit sa ´ ` creature a bord d’une barque et se voit recueilli par des

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ˆ pecheurs. « He fainted. We accordingly brought him back to the deck and restored him to animation by rubbing him with brandy, and ´ forcing him to swallow a small quantity », il s’evanouit, nous ´ ´ ´ l’avons donc ramene sur le pont et l’avons reanime en le fric` tionnant avec du cognac et en le forcant a en avaler une petite ¸ ´ quantite. Ici encore, la double vocation du cognac semble ` impossible a dissocier : l’apparence est celle d’un reconstituant, ´ ´ ´ la realite est toute autre, la monstruosite est en train de s’empa´ rer du recit... donc du bateau64 ! ˆ ˆ De la meme facon, elle s’empare du « bateau fantome » ¸ ` ` d’Andres Trapiello. Il s’agit la d’un premier roman a la forme quelquefois naıve, mais son histoire est belle. Il raconte les ¨ ´ ´ souvenirs d’une jeunesse plus frondeuse que revoltee au temps ´ du franquisme ; tous les alcools defilent en toile de fond du ´ ˆ ` tumulte etudiant, plutot copains a l’ivresse sympa, avec une ˆ place de choix pour le whisky. Le cognac, lui, n’apparaıt que ´ ´ pour souligner la detresse du heros : on en retrouve d’abord une ´ bouteille vide chez un « rouge » suspect de revolution. Cela se ` passe fin 1973, juste apres l’assassinat de l’amiral Carrero ´ Blanco et peu avant la mort maquillee de Franco. Le flic casse ´ ´ la bouteille puis menace de defigurer le heros avec son goulot. Celui-ci craque, parle, vend ses copains, c’est le point d’orgue ` ´ du roman, celui auquel mene l’ensemble du recit. Sorti de pri` ˆ son, il se met a se souler au cognac ; « borracheras dramaticas », ` ` cuites dramatiques qui menent a sa mort par noyade. On pourra toujours arguer du fait qu’il s’agissait seulement de con 65 ! ˜ac Comme chez les phalangistes de Manuel Rivas qui se partagent « a morro una botella de con », en le buvant directement au ˜ac ` goulot ; ils en proposent a leur prisonnier, le peintre, qui refuse ´ et se voit alors traite de con 66 ! ˜o ` Apres V. et S., autrement dit Valence sous Franco et Santiago ´ de Compostela au debut de la guerre civile, voici Oviedo dans ` ´ ˆ l’ere agitee des guerres carlistes. Oviedo ou plutot une autre V., ˆ ´ Vetusta, la ville au nom qui parle de lui-meme ! La Regente est ` sans conteste le plus grand roman espagnol du XIX e siecle. ´ ´ L’equivalent au plan historique et litteraire de Madame Bovary, ` c’est tout dire... Dans une longue premiere partie qui com` mence magnifiquement par une des premieres phrases les plus ´ ´ courtes et les plus reussies qui soient, « La heroica ciudad dormıa ´ ¨ ´ la siesta », la ville heroıque faisait la sieste, l’auteur presente ses personnages et analyse la maturation des passions qui les agitent ˆ en secret, comme en leurs reves. Surtout Ana Ozores Quintanar, ´ ´ la femme du « regent du tribunal », et Fermın de Pas, le « magis´ ´ ´ tral » de la cathedrale, qui, l’un et l’autre se sentent etouffes par ´s la ville : « Vivir en Vetusta la vida ordinaria de los dema era encer-

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rarse en el cuarto estrecho con un brasero : era el suicidio por asfixia », ` ´ vivre a Vetusta l’existence ordinaire des autres etait s’enfermer ´ dans une chambre etroite avec un brasero : le suicide par asphyxie. Au milieu du roman, le dernier jour d’octobre, celui ` ou « meurt le beau temps », plusieurs verres de cognac bus par ´ ´ le magistral Fermın de Pas declenchent en lui des souvenirs d’enfance puis une vision du monde soudain coupable de ´ ´ ´ n’avoir pas realise ce que lui suggerait sa jeunesse. Comme ´ annoncee par le cognac, la seconde partie du roman va de ` rumeurs en esclandres, de liaisons adulteres en maladies sou` ´ ´ daines, de chahuts a l’eglise en accusations de prevarication, ´ ` jusqu’a la chute de la trop belle regente et de son amant, le ˆ ` trop brillant magistral... S’il est un texte ou le role du cognac ´ est clairement celui d’annonciateur et de declencheur de tous les ´ debordements, c’est bien celui-ci. Sa structure en deux parties ´ ordonnees autour de l’eau-de-vie charentaise (car il ne s’agit pas ` ´ cette fois de con !) met en lumiere le scandale qui ebranle puis ˜ac ´ ´ ´ bouleverse la fausse serenite des siestes de Vetusta. Le cognac y ˆ ´ ´ apparaıt comme le revelateur de l’hypocrisie ambiante et celui ` qui ouvre toutes les barrieres morales et sociales67. ´ En revanche, on pourra negliger l’anachronisme flagrant de James Clavell dans son best-seller Shogun, lorsqu’il met dans la ´ bouche de son heros, un matelot hollandais devenu prisonnier des Japonais, que « ces chiens de jaunes ne comprendront jamais ` qu’on a besoin de viande, de biere, de pain, de cognac et de ´ ´ vin ». Le cognac est ici associe au mode de nourriture europeen, ` ` le seul probleme est que l’action se passe en 1600, date a laquelle le cognac n’existe pas encore en tant que tel68 ! Dans cette veine, on aurait pu attendre, d’abord des impres` sionnistes pour leurs scenes de vie quotidienne puis des cubistes pour leurs natures mortes, qu’ils s’inspirent du cognac ; il n’en est rien, alors que les autres alcools figurent largement dans la ´ graphique du temps. L’absinthe bien evidemment domine la ` ` seconde partie du XIXe siecle a la suite du refus par le Salon en 1859 du fameux Buveur d’absinthe de Manet. Delacroix sera le ` ´ ` ´ seul a le defendre mais ne parviendra pas a eviter le refus sous ´ pretexte que le tableau utilise une configuration de prestige, ´ ˆ celle du portrait en pied, « pour representer un etre marginal et ´ ´ ´ ´ socialement discredite » ! Ce refus declenche une veritable mode ´ de l’absinthe dans les milieux artistes, alors qu’elle est conside´ ´ ´ ree comme reservee aux couches populaires, « socialement ´ ´ ` discreditees ». Pendant plus de cinquante ans, le theme du ´ « buveur d’absinthe » devient un des plus frequents et des ´ ´ plus feconds de la peinture occidentale, comme en reaction ` ´ ´ aux conservateurs du Salon et a la bonne societe qu’ils symbo-

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lisent*. L’absinthe en drapeau d’un anti-conformisme vision´ ´ naire, le cognac – banni de toute creativite – comme signe des conventions les plus banales... ˆ ` Il existe peut-etre une autre explication a cette absence du cognac dans la peinture impressionniste : comme il se buvait ` alors dans de petits verres a liqueur et que sa couleur chaude ´ est moins vive que l’emeraude de l’absinthe qui, elle, se buvait dans de grands verres, il est possible que cela ait pu jouer. Deux ´ ` ´ tableaux celebres pourraient toutefois evoquer le cognac : il `res s’agit du Bar des Folies-Berge peint par Manet en 1881, qui ` fait aujourd’hui partie de la collection de l’Institut Courtauld a ´ Londres. Le tableau represente le cabaret en effet de miroir, focalisant sur la serveuse du bar, debout devant plusieurs bou` teilles. Champagne et biere dominent le lot. Une bouteille d’abˆ ` ´ sinthe aisement reconnaissable a sa couleur trone au premier ` ` plan tandis que, a droite comme a gauche, deux bouteilles ´ ´ ambrees au goulot encore cachete de cire donnent l’impression ˆ qu’il pourrait s’agir de cognac (?). De meme, mais de facon plus ¸ ´ ` incertaine, dans le celebre Coin de table de Fantin-Latour ´ ` (Musee d’Orsay, 1872), la carafe en cristal et le verre a liqueur ˆ qui accompagnent la fin de repas et ses gateries pourraient ´ signaler du cognac ou un vin fortifie (?). Avec la nature morte cubiste, le rayon des alcools se diversifie fortement ; banyuls, vin, rhum, vieux marc, absinthe ou anis ´ sont frequents dans les toiles de Juan Gris, de Georges Braque ˆ ou de Pablo Picasso ; de meme, chianti et amaro dans celles de ´ leurs equivalents, les futuristes italiens comme Ardengo Soffici... ` ´ ´ ´ Seul le cognac reste a l’ecart, incontestablement considere ´ ˆ ` comme un plaisir de bourgeois sans interet, a moins que les ´ peintres qui marquent la fin de la Belle Epoque aient pressenti ` un avenir sombre a l’eau-de-vie charentaise, celui de chaperon ´ des souffrances d’une guerre en preparation. ` L’an premier du siecle D’une nature en effet assez proche de celle de l’adjuvant sont ` ` ´ les liens qui unissent le cognac a la guerre et a la preparation des ´ ` batailles. C’est evidemment le cas de tous les alcools a disposi* En plus de Manet : Fumeur et buveur d’absinthe de Daumier qui ouvre la ronde en 1856, L’Absinthe et Les Buveurs de Degas (1876), Le Buveur d’absinthe de Raffaelli (1880), Absinthe et carafe de Van Gogh (1886), Le ¨ ˆ ´ buveur d’absinthe de Picasso ainsi que la meme annee trois fois une Buveuse d’absinthe (1901)...

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´ ´ tion des armees ; chacun garde en memoire le « quart de gnole » ´ ´ ´ reserve aux poilus des tranchees pour leur donner du courage et ´ ´ soigner leur detresse et leurs peurs69, ou le sake dont on gorgeait les kamikazes ou encore le fait que la victoire de Stalingrad ait ´ ´ ´ ` ` ´ toujours ete associee a l’alcool dont disposait a foison l’etat´´ ` major russe depuis que Staline avait cree une vodka a la marque ´ ´ de l’Armee rouge, alors que les troupes allemandes encerclees ´ ´ etaient mal approvisionnees en eau-de-vie. En fait, comme le ´ ´ raconte Vassili Grossman dans son chef d’œuvre de verite et d’horreur, Vie et destin dont Stalingrad constitue le centre, la ´ ´ ´ vodka de Staline etait distribuee en doses reglementaires de ` cent grammes par jour et par individu, ce qui incitait a tous les trafics car aucun soldat ni officier ne pouvait plus dormir sans son « antibombine »70. ` ´ ` Toutefois, a part cette demesure propre a l’enfer de Stalin´ grad, les œuvres de guerre, qu’elles soient de litterature ou de ´ ´ ´ ´ cinema, montrent en general un cognac nettement plus present que les autres alcools. Paths of glory, Les Sentiers de la gloire, est ´ ce film-culte sur les mutineries de 1917 dans l’armee francaise71. Un des plus beaux films traitant de la Grande Guerre... ¸ ` ` Plusieurs scenes sont de toute premiere grandeur ; celle en par´ ` ticulier ou bascule l’action vers l’abject et le deshonneur : les ` ´ troupes rechignent a sortir de leurs tranchees car elles savent ` que sous le pilonnage allemand elles vont a la tuerie ; « temps ´ ´ ´ saturniens », en disait Andre Malraux72 ; le general Mireau prend alors un verre de cognac, habitude d’ailleurs qu’il partage ` ` avec nombre de collegues officiers, porte un toast « a la France » ` et ordonne a l’artillerie de tirer au 75 sur ses propres fantassins. ` Le cognac agit la comme aveuglement d’une caste insensible, il ` ´ ` n’est guere de condamnation plus severe de son influence sur le comportement humain. ` ´ A moins que dans la tranchee d’en face... Quand Gunter ¨ ´ Grass imagine la rencontre des deux grands ecrivains allemands ` de la Premiere Guerre mondiale, Ernst Junger et Erich Maria ¨ ` ´ ´ Remarque, il se situe a un niveau de generalisation quasi universelle. Lors de la discussion entre le nihiliste curieusement apolo´ giste des officiers de la tradition et le temoin de l’horreur du ` front, « l’incurable pacifiste d’A l’Ouest rien de nouveau », l’affron´ tement autour des tueries de la Grande Guerre se resume en une ´ flasque de cognac73 ! Dans Orages d’acier, Junger n’evoque-t-il ¨ ´ ´ pas avec emotion sa petite troupe de choc egorgeant les prison´ ´ niers pour recuperer leur cognac, puis se donnant comme objectif de faire des prisonniers pour s’approvisionner en eau-de-vie, ´ car l’armee francaise est mieux lotie que l’allemande en la ¸ ` matiere74 !

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´ ` ` ˆ ´ ` ˆ Loin des tranchees, a l’arriere, du cote de Treves, un hopital ´ ´ militaire soigne les soldats devenus invalides. C’est l’ete 1918, le moral de la troupe, des officiers et des civils ne fait que baisser ´ ´ ´ comme en echo aux membres coupes, aux yeux aveugles ou aux ´ ´ poumons ecrases de ceux qui rentrent du front. Dans la phar´ macie du Revier, une bouteille de cognac. Les medecins, de plus ´ ´ ` en plus accapares par le nombre des operations a effectuer, plaisantent pour chasser fatigue et angoisse. « Connaissez-vous ´ ´ ˆ l’histoire de ce condamne qui avait avale une arete et qu’on a ´ ´ opere pour pouvoir le pendre le lendemain ? Soit dit en passant, ´ ´ ´ c’est notre metier. » Ils evoquent ces blesses qu’ils retapent pour ´ mieux les renvoyer se faire tuer au front. La conversation derive ´ ´ lentement en decouragement, presque en defaitisme. « On est ´ ´ ´ ´ devore par ce qu’on fait... purement et simplement devore. (...) ` Bon Dieu, j’ai cinquante-six ans, a quoi devrais-je encore pen´ ser ? Je suis content le soir de me mettre au lit. » Le medecin` major Kuhlenbeck s’approche de la pharmacie, d’ou il tire la bouteille de cognac : « Voulez-vous un petit verre aux frais de ` ´ l’Armee ? A deux heures nous allons encore toucher une vingtaine d’hommes... » ` ´ Cette scene est tiree d’un des plus grands textes allemands de ´ l’entre-deux-guerres, roman etrange et puissant, Les Somnamˆ bules d’Hermann Broch75. Le cognac y apparaıt une seule fois, ´ ´ ` largement depasse par d’autres boissons comme la biere de la vie courante ou le champagne des belles occasions. Qu’il soit ´ ´ ` ´ ` precieusement garde dans l’armoire a pharmacie et associe a la ´ ´ ´ deprime extenuee de cette fin de guerre n’est pas fait pour ` surprendre. En revanche, alors que la scene peut sembler sans ´ grande signification dans le delabrement qui s’installe, entre ´ ´ ˆ ´ ` blesses, deserteurs et precheurs hysteriques, elle annonce tres ` ` ` clairement la synthese du roman : des la scene suivante, les trois ´ ´ personnages jusqu’ici separes dans leurs intrigues individuelles, « Pasenow ou le romantisme », « Esch ou l’anarchie » et « Hugue´ ´ nau ou le realisme », sont reunis pour d’ailleurs se heurter ` ´ jusqu’a la fin du recit. L’effet de bascule est remarquable, occaˆ ´ ` ´ sionne par l’organisation d’une fete patronale destinee a lever des fonds pour l’effort de guerre, « une danse macabre » en dira ´ ` le plus jeune des medecins76. Peu apres, le front s’effondre, ` ´ Treves est prise de tous les spasmes de la defaite. Comme par ´ ´ hasard, cette « degradation des valeurs » se voit auguree par le cognac77. ˆ ˆ Meme situation de conflit, meme sentiment de fin de monde, ˆ ´ mais en Courlande pendant la guerre civile lithuanienne, cote ` anti-bolchevique. Le narrateur mis en scene par Marguerite ´ Yourcenar se voit contraint d’executer pour trahison celle qui

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` s’offre a lui. Au beau milieu du roman, sous les bombardements ´ ´ ´ incessants de Kratovice, celle-ci recemment violee par un serˆ gent lithuanien se soule parce que son chien Texas est mort en ´ essayant de deterrer une grenade « comme s’il s’agissait d’une ´ ` truffe ». Elle « venait d’epuiser la derniere goutte de cognac ; elle ´ ` ` lanca la bouteille dans les braises ou les parois de verre eclate¸ rent avec un bruit sourd. – Pauvre Texas... Il n’y avait que lui ` qui m’aimait... Sa bouche soufflait une odeur d’alcool. Des ` l’escalier, les jambes lui manquerent et je la soutins sous les ˆ ´ ` bras le long des marches ou elle laissa une traınee de vomissements ; j’avais l’impression de reconduire dans sa cabine une ´ ` passagere atteinte de nausees. » Le lendemain, les bombarde´ ´ ´ ments recommencent et se declare une epidemie de typhus. ` La situation ne fera qu’empirer jusqu’a la fin tragique. Trois ´ ´ alcools sont nommement cites dans le roman, marquant chacun ´ ´ leurs connotations : le whisky est lie aux seules rejouissances de cette guerre, le soir de Noel « a la lueur d’un feu de bois » ; le ¨ ` ` rhum sert a soulager les mourants ; le cognac, lui, est signe de ´ ` ` dereglement, on le boit apres le viol ou le bombardement, et on ˆ s’y soule pour oublier. Il est peu de textes aussi manifestes sur la ´ ´ fonction d’usage des alcools forts et leur psyche associee : le ´ whisky est boisson de plaisir, le rhum une morphine bon marche et le cognac le remontant des souffrances existentielles78. « L’al´ ` ´ cool degrise ; apres quelques gorgees de cognac, je ne pense plus ` a toi », avait coutume de dire Marguerite Yourcenar79... Ce ˆ ` ˆce. pourrait etre une conclusion a son beau Coup de gra ´ ´ Plus recent et probablement plus eloquent encore car plus ´ interieur est le beau roman, Birdsong, que Sebastian Faulks ` ´ consacre a la Grande Guerre80. Tout au long du recit, il est question de boissons fortes : le rhum, le sherry, le whisky, le gin, le champagne marquent toujours un moment heureux, un ´ ´ moment de reconfort, un moment d’amitie, lorsqu’en permis´ sion on oublie les tranchees de Picardie, qu’on organise une ´ viree chez les filles ou qu’on parle entre amis81. En revanche, et c’est frappant, les quelques notations concernant le cognac indiquent toutes l’embarras, personnel ou social. « – Brandy for you ? (...) I have some bad news », du cognac pour vous... j’ai une ´ ´ mauvaise nouvelle. Ce qui d’ailleurs ne desarme pas l’invite qui en redemande et annonce la mauvaise nouvelle en question, une ` ´ ´ ` greve en prevision dans son usine. Ce pressentiment d’un dere´ ´ glement symbolise ici par le cognac se voit confirme lors d’un ´ ´ pique-nique organise par la famille : parmi les seuls details que ´ ` donne l’auteur pour definir la joyeuse atmosphere de l’auberge ` ¸ ou elle arrive, il note le ballet des garcons « in their black waistcoats and long white aprons carrying trays of coffee and cognac »,

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avec leurs gilets noirs et leurs longs tabliers blancs, portant des ´ plateaux de cafe et de cognac. Quelques instants plus tard, les ` amants qui se croyaient a l’abri de tout soupcon s’apercoivent ¸ ¸ ´ ` qu’ils sont decouverts ; la aussi, le roman bascule... Et si ce ne ˆ devait pas etre suffisant, deux autres occurrences situent netteˆ ´ ´ ment le cognac du cote des mauvais presages et des souvenirs pesants : il est l’alcool des officiers bien au chaud pendant que ´ les troupiers pourrissent dans les tranchees, il est aussi la potion ` de celui qui pressent sa mort au moment ou il rejoint les lignes ` pour monter au front et qui, du coup, ne parvient pas a faire ` l’amour a sa compagne82. ˆ ´ ` Cote soldats du « La Fayette nous voici », l’atmosphere est ´ ´ moins pathetique mais le cognac tout aussi present. Il l’est chez Hemingway, d’abord comme simple remontant, lorsqu’il ´ ´ evoque les jambes blessees de Frederic Henry, l’ambulancier ` ´ americain en service pres de Gorizia, sur le front italo-autrichien ` ou, plus tard, en une sorte de refus de la guerre, a la fois inquiet ´ et secret, quand des bouteilles vides decouvertes dans sa ˆ chambre d’hopital provoquent son renvoi sur le front83. Il l’est ´ surtout dans le beau Nineteen Nineteen, 1919 etant bien « l’an ` ´ premier du siecle » pour ces jeunes Americains dont Dos Passos ` ´ donne le portrait a la facon d’une sorte de depucelage euro¸ ´ ˆ ` peen84. L’eau-de-vie charentaise apparaıt a une douzaine d’occasions dans l’œuvre et chaque fois aux limites de l’anˆ ´ ` ´ ´ goisse, du mal-etre et du danger reel. Apres avoir evite les ´ ´ mines ennemies deposees par les U-Boot, les deux amis GI’s ´ ` ` debarquent a Saint-Nazaire ou « tout semblait vieux et tombait vaguement en ruines » ; leur premier achat est une bouteille de cognac ; ils rencontrent un autre matelot dont le bateau vient ˆ ´ d’etre torpille par un sous-marin allemand. « Pour le consoler, ` Joe et Flannagan lui payerent une seconde bouteille de cognac. » ` ` Ils boivent, remontent a bord, leur bateau file vers le large, a son ´ ` ˆ tour il est coule par un sous-marin. Plus tard, a Genes, Joe se ´ ˆ soule pour se remonter le moral au cognac devant son petrolier en feu puis se paie une fille en lui troquant des bas de soie... ` ` Un peu avant, sur la Riviera, « un auteur a succes nous ensei` ´ ´ ´ gna a melanger moitie-moitie le cognac et le marasquin [une ´ liqueur de cerise d’origine italienne], on apprit qu’il n’ecrivait ´ pas ce qu’il aurait voulu ecrire – que peut-on dire chez nous au ´ sujet de la guerre ? – on apprit qu’il ne voulait pas ecrire ce qu’il ´ ´ ´ ecrivait et qu’il aurait voulu ecrire ce qu’il eprouvait – cognac et ´ marasquin – il n’etait plus jeune – buvons encore un coup – on ´ ˆ apprit aussi qu’il aurait souhaite etre un petit berger brun et nu ˆ assis sur une colline et jouant de la flute en plein soleil. » De ˆ meme, ce correspondant de guerre qui « buvait beaucoup de

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` cognac a l’eau de Seltz et se laissait aller aux confidences : son ´ ˆ travail le degoutait – la censure, la perte de tout amour-propre, les profiteurs de guerre, ces enfants de putain... » ` ` Puis c’est le retour. Le bateau se trouve a quai a Bordeaux, ˆ ´ ` les officiers font la fete, il fait froid, les matelots sont consignes a ` bord. « Joe et le bosco sifflerent la bouteille de cognac dans la cambuse, avec le cuisinier, un vieux de la vieille qui avait parti´ ` ´ cipe jadis a la ruee vers l’or au Klondyke... Le bosco affirma que ´ c’etait la fin de la civilisation. » Enfin, en vue de Long Island, « le ´ cognac qu’il avait bu pendant la traversee le rendait nerveux. » ` ´ Il debarque, on lui pose une question, la premiere sur le sol ´ americain : « Alors, vous revenez de l’enfer ? » ˆ Tout au long du roman, lors des fetes et des moments heureux – la rencontre d’un ami qu’on avait perdu de vue et qu’on croyait mort, l’annonce de l’armistice – l’habitude aidant, on commence avec du cognac pour souvent le remplacer par du champagne ou du whisky. La seule apparition vraiment positive ` de l’eau-de-vie charentaise correspond a un premier sentiment ` ´ d’espoir ; les GI’s commencent a evoquer la fin de la guerre, ´ l’instauration d’un monde plus juste et l’arrivee possible du ˆ ´ socialisme : ils mangent des crepes flambees au cognac85. Encore s’agit-il d’alcool de cuisine, ce qui biaise fortement ´ l’association... Dans son dernier roman, purement americain celui-ci, Dos Passos semble chanter les bienfaits du bourbon ˆ dont le bien-etre qu’il procure fait aimer l’hiver et dont la cha´ ˆ ´ leur intime qu’il degage permet toutes les conquetes feminines ; ´ le cognac, en revanche, n’est cite qu’une seule fois parce qu’il provoque une magistrale gueule de bois86 ! Le cognac de l’Allemagne en guerre ´ Le cognac manquait aux armees allemandes de 1914, ce fut ˆ ` l’inverse lors de la guerre suivante. Grace a l’Occupation... Ernst Junger, qui disait ne sortir de son trou de rat que pour se ¨ ´ procurer du cognac dans les tranchees adverses, fait maintenant partie des occupants ; l’expression « Paris bordel de la Wehrmacht » est de lui et Modiano n’en est pas loin dans son ´ ´ ´ ` roman, La Ronde de nuit, ou sur fond de deliquescence generale des Francais, plus encore que des Allemands, il raconte l’his¸ ´ ´ toire d’un collaborateur infiltre dans un groupe de resistants87. « Ca fait plaisir de bouffer par ces temps de restriction, clame un ¸ ` des comparses. Savez-vous ce que j’ai fait tout a l’heure ? Je me ´ suis mis devant une glace et j’ai barbouille mon visage de foie ` ´ gras ! Du foie gras a quinze mille francs le medaillon ! (Il pousse

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´ de grands eclats de rire.) Encore un peu de cognac ? On n’en trouve plus. Il vaut cent mille francs le quart de litre. Cigarettes anglaises ? Elles me viennent de Lisbonne. Vingt mille francs le paquet... » ` A cette excitation malsaine de Luna Park, comme Hitler ´ aurait souhaite que Paris le devienne pour l’Europe, correspond ` ´ ´ a l’evidence la rumeur de l’enrichissement du negoce charentais ´ ` par des livraisons d’eau-de-vie assimilees a de la collaboration ´ avec l’ennemi. En 2005, un journaliste americain, Kyle Jarrard, ` ´ ˆ est le premier a evoquer – de facon courtoise et meme aimable ¸ ´ ´ ´ – ce qui se passa alors dans la region delimitee, mise en tutelle par le Weinfu ¨hrer, Gustav Klaebisch. Il en ressort clairement que ` ˆ l’approvisionnement de l’Allemagne en cognac se fit grace a un ´ ´ transfert massif vers son seul marche interieur, militaire et civil88. On susurre aussi en pays charentais que la mine jaune d’or du ´ cognac fit de nombreux adeptes du marche noir. On trouve ˆ ˆ ´ meme l’echo de ces insinuations au fin fond de l’ıle d’Oleron : ` Olga Carlisle qui passa toute la guerre a Saint-Denis-d’Oleron ´ ` ´ raconte dans ses memoires qu’une des premieres activites de l’occupant fut d’acheter du cognac directement aux produc´ ` teurs. Ceux-ci, pour se dedouaner vis-a-vis de la commune ´ ´ renommee villageoise, pretendirent plus tard qu’ils n’avaient ´ vendu leur eau-de-vie que pour « demoraliser » l’adversaire ! Et ` ´ ` comme par hasard, juste apres ce cognac patriote destine a affaiblir l’ennemi, Olga Carlisle mentionne l’autre face de cette ` ´ action psychologique visant a destabiliser l’ennemi, celle de ces jeunes femmes qu’on appelait « les horizontales » ! Autrement dit, le petit bordel de la Wehrmacht en campagne n’oubliait pas de se droguer au cognac89. ´ ´ ´ On pourrait resumer ces annees parmi les plus eprouvantes ` ´ ´ de l’histoire allemande a la consommation forcenee d’un recon´ ˆ fortant. Encore une fois, sa vocation de medicament de l’ame... On se moquait des bouilleurs de cru d’Oleron ; au fond, sans doute avaient-ils vu juste ! L’histoire de la Seconde Guerre mondiale retiendra la fonc´ tion essentielle de l’alcool dans la motivation des armees. Au ´ cognac soigneusement dirige vers l’Allemagne par son Weinˆ ´ ´ fu ¨hrer, correspond un des roles du gouverneur general Hans Franck en Pologne. En charge de l’approvisionnement du ` ` Reich pour toutes les matieres premieres agricoles, il est soumis ` ´ ´ ` a des quotas de vodka de plus en plus eleves a mesure que la ´ ` ` guerre se developpe a l’Est, ce qui lui pose deux problemes : ` organiser sa police en donnant des pouvoirs extraordinaires a ses ´ Vodkakorps pour lutter contre le marche noir et surtout arbitrer

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entre l’envoi de pommes de terre pour alimenter les civils alle´ ` mands et leur distillation destinee a soutenir le moral des sol´ ´ dats90. On comprend ses hesitations et son desarroi de bon ˆ administrateur ! Grace au positionnement haut de gamme du ´ ˆ cognac, Gustav Klaebisch, lui, n’avait pas ces etats d’ame : la ´ vodka vaut pour la troupe, le cognac est destine aux officiers, ` cela le protege de tout questionnement ! ´ Cette vocation « superieure » de l’eau-de-vie charentaise se ˆ ´ ˆ ´ retrouve chez Vassili Grossman, cote allemand comme cote ` russe : a la distribution officielle d’une bouteille de cognac ` pour deux officiers des Sonderkommandos a l’occasion de Noel ¨ ´ ´ ´ correspond un cognac confidentiel et distingue, reserve aux ´ ´ ` ˆ ´ ´ generaux russes ou a Staline lui-meme ; comparee au the que ` ´ ´ ´ buvait Lenine, cette seule evocation equivaut d’ailleurs a une ` ´ mise en cause susurree du « petit pere des peuples », autrement ` ´ dit a « des propos si follement inhabituels », donc eminemment dangereux91 ! On retrouve cette opposition entre le cognac noble et la ´ vodka peuple dans ce que disait Chardonne de Celine92 : « Ne ´ lisez pas Celine. Vous ne buvez que de l’excellent cognac. Inu` tile de vous adonner a cette vodka. On en boit quand on veut s’enivrer ou en mangeant des steaks tartares ! » Ou le fiel d’un ` ´ collabo maudit a l’egard d’un collabo blanchi par son œuvre ! Et ´ Celine semble lui renvoyer la balle en clamant d’un ton de ` ` canular93 : « Vous n’avez qu’a amener une division chinoise a Cognac, il faudra la changer tous les huit jours ! » ´ L’hypnotique n’est jamais loin de l’anesthesique. C’est ce que ´ ` ´ ´ revele le precis, le quasi meticuleux Raul Hilberg lorsqu’il ana´ lyse, archives en main, la fameuse reunion de Wannsee qui ´ decida la mise en place de la « solution finale », « die Endlo ¨sung », ` au probleme juif. L’eau-de-vie charentaise en fut un des adjuvants car, devant la proposition de Heydrich, elle permit de ´ gommer le malaise moral et surtout les reticences techniques ` mises en avant par les ministeres de la Guerre et de l’Industrie, soucieux avant tout des besoins en main d’œuvre. 20 janvier 1942, Wannsee, une banlieue chic de Berlin en direction de Potsdam, l’histoire bascule dans l’horreur de la Shoah : le dossier administratif retient que le cognac fut un ´ ´ ´ ´ element essentiel de la reunion ! « Lorsque la conference ´ ` ´ s’acheva, les participants, deja parfaitement detendus tandis ˆ ˆ ´ ´ que les maıtres d’hotel leur servaient genereusement du cognac, ` ´ discuterent des diverses possibilites de solution94. » Lors de son ` ` ´ proces a Tel-Aviv, Adolf Eichmann, simple secretaire de cette ´ reunion au sommet de l’administration allemande, confirmera ´ ´ cette presence facilitatrice du cognac et se declarera surpris de

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` ` l’atmosphere, particulierement du fait qu’il ait vu Heydrich ` ´ ` boire et fumer pour la premiere fois. Le film tire du proces ˆ ´ ´ insiste sur le cote beuverie de la conference95. ´ ´ ´ ´ ´ La monstrueuse chute du regime nazi a souvent ete evoquee ´ par des romanciers ou des cineastes. Gunter Grass est celui ¨ ´ ´ qui, probablement, lui a donne son echo le plus fort ; Tambour, ´ Annees de chien, toute son œuvre y converge depuis son ` enfance a Dantzig. C’est justement de Dantzig que, le 30 janvier 1945, devant la progression des troupes russes, part un ´ ´ ` ´ paquebot de croisiere evacuant des milliers de refugies. Le ´ ´ bateau, qui autrefois symbolisait la fierte du regime et son ´ ´ assise populaire, porte le nom d’un heros des Jeunesses hitleriennes, Wilhelm Gustloff. Il avance lentement, tous feux ´ eteints, car son commandant craint que la mer soit prise par ´ les glaces. Une fois passe le gros du danger, les officiers se ´ ´ ` mettent a « lamper un repas : soupe aux pois agrementee de morceaux de viande. Puis le capitaine de corvette Zahn fit ser´ ` vir du cognac par le steward. On trouvait justifie de trinquer a ´ une traversee que favorisait la chance. (...) Je connais depuis ` ´ ´ l’enfance la phrase de Mere : ‘‘Je m’suis reveillee tout d’suite ´ ´ ` quand ca a pete la premiere fois, et puis encore une et encore ¸ ` une...’’ La premiere torpille toucha bien au-dessous de la ligne ´ de flottaison la proue du navire. » Symboliquement annonce par un verre de cognac, le drame du Wilhelm Gustloff, avec ses huit mille morts dont plus de quatre mille enfants, est le plus ´ important naufrage jamais enregistre dans l’histoire navale, il ´ ´ figure la veritable apocalypse que fut l’ecroulement de l’Alle´ magne hitlerienne. De cette Allemagne prise de folie, de cette ´ Allemagne imbibee de cognac, de cette Allemagne dont le sen´ ` timent de culpabilite ressemble a une gueule de bois qu’elle a ` ´ encore du mal a evacuer96. ´ Les temoins directs de l’horreur annoncent et relaient ce que ´ ´ ´ les ecrivains mettront ensuite en litterature. Les recits de la ´ ` guerre et surtout de sa face cachee, la Shoah, font tres souvent mention de l’alcool, notamment du cognac et de la vodka, ´ ` ´ ` comme d’un remede destine a faire passer la monstruosite des actions en cours. Le polonais David Tuszynski, du petit Shtetl ´ ´ ` de Brzezin, transforme en ghetto ferme des 1940, atteste le fait que tous les membres de la Gestapo sont ivres la plupart du ´ ´ temps et que leurs trois officiers viennent frequemment reclamer ` au Judenrat qu’on leur fournisse du cognac et des filles97. A Krzemieniec, l’extermination commence en 1942 : les juifs ´ sont embarques en camions vers les collines de Kuliczowska ˆ ´ ´ ´ ` pour etre executes devant de grandes tranchees ou des « bou´ ´ chers » gaves de vodka sont charges d’aligner leurs cadavres98.

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ˆ ` ` ` De meme a Auschwitz ou cognac et vodka coulent a flots ; le ´ ´ premier se voit reserve aux officiers du camp, la seconde aux gardiens et aux kapos99. ´ ˆ ` Cette veritable descente aux enfers de l’Allemagne grace a ´ ´ ´ l’alcool, specialement au cognac, la vodka se voyant reservee ˆ ´ ´ au front de l’Est, est loin d’etre une specialite des camps ; elle ` ´ ´ ` se retrouve a tous les niveaux de la societe. D’apres un dossier ´ ´ de 1936 etabli par les services russes, Hitler ne dedaignait pas le cognac, surtout lorsqu’il s’isolait avec Eva Braun100. Lorsque les ` GI’s de la troisieme division d’infanterie prendront possession ´ de sa residence du Berghof en haut de l’Obersalzberg, ils se jetteront sur les caves et poseront avantageusement sur la terrasse en train de boire du cognac. L’histoire – pudique pour la ´ ´ ´ ´ region delimitee – ne dit pas lequel101 ! Deux annees auparavant, en 1943, Henriette von Schirach, une amie du premier cercle de Hitler, femme de Baldur von Schirach, l’organisateur ´ ˆ ´ et le chef des Jeunesses hitleriennes avant d’etre nomme Reich` ` statthalter a Vienne, rentre d’Amsterdam ou elle s’est sentie ´ ´ violemment ecœuree au vu de la formation de convois de femmes juives. Elle demande audience au chancelier qui la recoit au ¸ ´ Berghof. Il lui offre un double cognac, l’ecoute sans rien dire... ´ et ne la recevra plus jamais102 ! Si le Berghof des « belles annees » ´ ` de Hitler semble ainsi lie a l’eau-de-vie charentaise, il n’en est ´ rien du bunker berlinois de ses derniers jours. Les temoignages sur la vie quotidienne qu’on y menait sont assez nombreux ; ils ´ se font tous l’echo d’une beuverie continue de fin de monde, ´ « de morgue » comme ses occupants la definissaient, mais le ´ ` cognac n’y est jamais cite alors que le schnaps y coule a ` ´ ´ flots103. Des l’ete 1944, les approvisionnements allemands en ´ provenance de Cognac sont en effet coupes au profit de ceux ´ ´ ˆ ` des armees alliees. L’auteur laisse meme penser qu’apres la ´ ` periode du Weinfu ¨hrer allemand en charge de pourvoir a son ´ ´ marche, les approvisionnements en cognac se sont tournes ´ ´ ` ´ ` vers l’armee americaine des le debarquement de Normandie, a ´ ´ la fois comme un nouveau debouche et comme une excuse ´ d’avoir si gentiment collabore104... L’œil du cyclone ´ ˆ Un roman historique resume cette soulerie gigantesque ´ ´ ´ engendree par la guerre. Roman etonnant car publie en 2006 par un auteur de trente ans, comme si nous vivions encore notre ` ´ apres-guerre... Remarquablement documente, jusque dans les ´ ´ ´ ´ ` details, il en tire un relief litteraire et une credibilite a toute

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´ epreuve. Il est de Jonathan Littell, il s’appelle Les Bienveillantes ´ ´ ´ ˆ en echo aux Erinyes, ces deesses primitives en charge de chatier les crimes de sang puisqu’elles naquirent des gouttes de celui d’Ouranos lorsque son fils Cronos lui trancha les testicules avec ` sa faucille105. A lui seul, le titre laisse entrevoir un monde ´ ´ d’egarement domine par la violence et le sexe... Le narrateur des Bienveillantes est un officier SS, intellectuel et homosexuel, ´ ´ responsable au Service de securite du compte rendu de l’action ´ des Sonderkommandos dans l’elimination des juifs, puis du ˆ ` controle de l’administration des camps. De Lemberg a Auschwitz, en passant par Kiev, Stalingrad, Lublin et Berlin, son ´ ` ` autorite regarde le front de l’Est, la ou la bataille se mue en ´ veritable boucherie, et quoiqu’il en ait, son terrain coıncide ¨ ´ etroitement avec le mess des officiers SS. Autant dire qu’il s’agit ´ ´ ` d’un micro-milieu a la fois privilegie et symbolique de l’Alle´ magne en guerre car situe dans l’œil du cyclone qui, sous le couvert d’une double croisade, anti-bolchevique et anti-juive, ´ ´ devient celui de tous les debordements et debouche sur une ´ absolue demence. Personnelle et de groupe... La campagne, d’abord victorieuse, se transforme vite en ´ deroute. Et tout au long du drame, l’alcool est roi. Un peu ´ ´ plus de cent fois dans le recit, il illustre un episode, soulignant ´ ´ ´ le plus souvent une particularite de la situation ou de l’eveneˆ ´ ment. De facon extremement marquee, le champagne est la ¸ ´ ´ ˆ boissson des celebrations et des fetes tandis que la flasque indi´ viduelle de rhum fait partie de la ration des troupes en operations. La vodka, elle, rime nettement avec les gargottes ´ ˆ ´ rencontrees en chemin – son cote couleur locale – et avec les ` ´ ´ orgies du repos du guerrier – son facies de puissance depravee. Quant aux autres alcools, margaux, porto, armagnac, slivovitz et ˆ ´ ` meme un « whisky americain », ils ressemblent plus a des trou´ ` vailles fortuites, parfois escamotees a un prisonnier, en quelque ´ ´ ˆ sorte des petits tresors de guerre qu’on se depeche de boire pour ne pas rater sa chance. Le cognac et le schnaps sont d’une toute autre nature car leurs notations dominent le lot et comportent de multiples ´ nuances. Le schnaps, cite vingt fois sur cent, est manifestement l’alcool de tous les jours, celui qu’on boit au bureau en se plaignant des conditions de travail ou celui qui permet de tenir ´ ˆ ´ ´ ˆ le choc aux officiers vaguement degoutes, « troubles » meme par ` ` ´ les premieres scenes d’elimination des juifs. « Krieg ist Krieg und Schnaps ist Schnaps » : le refrain revient souvent dans les discus` sions de mess pour exprimer ce fatalisme face a la guerre. Puis la ´ ´ resignation l’emporte. Degradation des conditions de vie, bom´ bardements, raids allies, reculs incessants devant les « Ivans »,

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´ sentiment que tout croule autour de soi, defaitisme de plus en ´ ´ plus avoue, le schnaps devient le seul reconfort encore abor` dable. A la facon d’un refuge dans le devoir, la norme et le ¸ quotidien. ´ Cite quarante-cinq fois sur cent, le cognac est vraiment l’alcool roi des SS. Alors que le schnaps reste du domaine couˆ rant, l’eau-de-vie des Charentes apparaıt comme la boisson d’un ´ ´ certain luxe. Strictement reserve aux officiers, on le sert sec, le ` ˆ soir, a la fin du dıner. Il est de toutes les bonnes occasions, pour ˆ feter Noel, un anniversaire ou encore une nomination. Appa¨ remment festif comme l’est le champagne, bien qu’on le boive ` ´ assis, souvent accompagne d’un cigare, il incline a la discussion ˆ ´ ´ et denote ainsi bien des etats d’ame. ` C’est autour d’un cognac que s’instillent les premieres intui´ ` tions de la defaite a venir, ce qui provoque des hauts-le-cœur ` chez le narrateur et le fait vomir, c’est un cognac a la main que ` ´ ´ ` des menaces a peine voilees lui sont intimees quant a son homo´ ´ sexualite, c’est en buvant cul sec du cognac armenien (car « il ´ n’y a pas de Remy-Martin dans cette ville de sauvages », Piatigorsk) que l’on disserte sur la mort, c’est « le visage rouge et ´ ` gonfle » de cognac qu’un des SS se met a chanter une rengaine en la parant de cynisme : « Zwei Jahre in Russland / und nix ponimai », deux ans en Russie et je ne comprends rien, selon la ˆ ´ formule rituelle des Russes arretes par les Allemands... Plus la ´ ´ ˆ ˆ situation militaire se deteriore, plus s’abıment le role et l’image ˆ ` du cognac. D’abord comme remontant : non pas betement a la facon du schnaps par une simple griserie physique, mais en ¸ ´ agent du souvenir des jours heureux, quand dans le reduit ´ ` glace de Stalingrad ce qu’on vivait autrefois rime a la mort ` certaine. Puis, comme a Lublin, les « Deutsche Ha ¨user », les ´ ` mess des officiers SS, se transforment en veritables bordels ou le cognac se pervertit en vodka de circonstance qui autorise les ˆ ` vainqueurs bientot vaincus a cravacher le « cul crasseux » des ` ` Polonaises. A moins qu’a l’exemple d’Auschwitz, les bouteilles de cognac ne deviennent la monnaie reine de la corruption dans les camps... ` ´ ´ Des l’ete 1944, devant la rupture des approvisionnements, cognac et champagne se voient interdits de consommation, ce ˆ ˆ qui n’empeche nullement les grands hotels de Berlin de conti` ` nuer a en proposer a ceux qui peuvent encore payer. Plus la ´ ˆ ´ guerre avance, plus la defaite apparaıt evidente, plus les occur´ rences de cognac se font nombreuses – malgre son interdiction – ´ ´ et plus un delire profond s’empare du narrateur. Une culpabilite qui ne veut pas dire son nom... Sexe et auto-destruction... Sexe ` ´ ` et aveuglement... Jusqu’a la demence, jusqu’au meurtre et a

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´ l’effondrement de soi106. Parcours eminemment signifiant : au ´ ´ ˆ ´ debut du roman, le cognac evoque plutot la convivialite des vainqueurs tout en laissant poindre leurs doutes sur l’issue finale ` du conflit, puis a mesure que la situation s’assombrit il se transforme en une sorte de mythe des espoirs disparus et retrouve les ´ ´ ´ attributs habituels que lui cree la litterature : medication des ´ ˆ moments les plus difficiles, evasion vers le reve des bonheurs ` perdus, narcotique de luxe avec lequel on se rassure. A la fin de ´ ´ la guerre, lorsque tout est consomme, defaite du Reich et pros` tration des individus, il n’est plus que monnaie a corrompre ceux qui ont encore une parcelle de pouvoir et adjuvant pour le passage aux actes les plus sordides. ` Quant a ceux qui n’ont jamais eu aucun pouvoir et tentent ´ ` ´ ´ ´ desesperement d’echapper a la tourmente des derniers jours de ´ ˆ guerre, ils ne peuvent que rever au cognac dans un ecœurement ´ accentue par leur prise de conscience. Pris entre deux peurs, ˆ ´ celle d’etre abattus par l’avancee des « Popov » et surtout celle ˆ ´ ´ d’etre reperes par une patrouille de gendarmes feldgrau qui ` pendent a un arbre tous ceux qui n’ont pas d’ordre de mission ´ ´ ´ ecrit et tamponne, des soldats allemands en deroute tentent ´ ` ` de se rechauffer aupres d’un « canon a goulasch », comme ils appellent leurs popotes. « Maintenant, nous faisons la queue. ˆ Tous grades confondus. Meme les officiers n’ont pas le droit ` de passer devant. Vers la fin, il regne, pour des moments que seul le hasard mesure, une anarchie sans grade. » On leur sert une louche et demie de soupe de pommes de terre garnie de ` ` ´ viande, « l’ambiance n’est ni a l’accablement ni a la gaiete. Temps typique d’avril. (...) ‘‘Ho, dit quelqu’un qui se tient ` ´ quelques pas a l’ecart et qui mange aussi, mais c’est l’anniver´ saire d’Adolf aujourd’hui ! Et les rations speciales ? Hein, Schoka-Kola, cigarettes, le petit verre de brandy pour trinquer ! ` ´ ` Heil mein Fu ¨hrer !’’ A present quelqu’un cherche a raconter une blague, s’y prend les pieds. Rires contagieux. » Entre l’anniversaire de Hitler quinze jours avant la capitulation et un humour ´ sans illusions, Gunter Grass trouve la metaphore juste pour ces ¨ ´ ´ rires de depit : desormais absent de toute l’Allemagne, le cognac ` ` ´ ˆ y possede un arriere-gout d’echec et de ruine107. ´ Le breuvage attitre du tragique ´ ` Le cognac est omnipresent d’un bout a l’autre de cette ˆ chaıne de l’horreur qui deviendra plus tard celle de la mauvaise ˆ conscience allemande. Parfois meme positivement... Ainsi chez Oskar Schindler, « Juste entre les Nations » depuis 1967 au sens

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Yad Vashem du terme : cet aventurier nazi mi-partie industriel et arnaqueur emploie des juifs dans ses usines de Cracovie et se ´ ` prend de compassion pour eux, reussissant a en sauver une ´ centaine d’un camp dependant d’Auschwitz108. Or, chaque ´ ˆ ` fois qu’il reussit, c’est grace a la corruption de responsables SS ` a qui il fournit cognac et cigarettes. Par exemple, lorsqu’il fait ´ ` ´ liberer deux freres, ingenieurs dans ses usines, du camp de Plaszow en apportant au commandant SS Amon Goeth une bouteille de cognac et des saucisses de Kiel. Le film de Steven ` Spielberg reprend largement le theme109. ´ L’avantage avec Spielberg, c’est son bon premier degre et ses ´ bonnes grosses ficelles cinematographiques : on ne risque pas de ` ˆ ´ passer a cote des symboles ! Dans un autre de ses films, Munich, il raconte la traque des responsables du groupe terrorriste pales` tinien, Septembre noir, apres leur attentat aux Jeux olympiques ´ de 1972. Une equipe du Mossad, les services secrets israeliens, ¨ ´ ` est chargee de les assassiner l’un apres l’autre. Au beau milieu ´ ` ` du film, au moment ou les membres de l’equipe commencent a douter de leur mission et se posent des questions sur leur propre ´ ´ ´ destinee d’hommes de plus en plus detraques par ce qu’ils font, ` l’un d’entre eux va boire un cognac, leve une racoleuse de bar et ´ ´ est assassine dans sa chambre. Le film bascule, l’equipe passant ` ´ ` ´ alors de chasseur a chassee, de tueuse a tuee. ` Et comme s’il devait exister un lien entre la fievre que procure l’attentat et celle que soulage le cognac, les deux complots ´ ´ ` ` repertories contre Hitler ramenent a l’Allemagne en guerre : le premier date de 1943 lors d’une visite du Fu ¨hrer sur le front russe ; un officier remplit d’explosifs une bouteille de cognac et la fait charger dans l’avion ; mais l’engin ne fonctionne pas110. Le second est beaucoup plus connu, c’est celui de juillet 1944 ´ tente par le colonel Klaus von Stauffenberg. La bombe explose ´ mais sans effet de souffle... L’interessant dans l’affaire est que la ´ conspiration s’est menee autour de verres de cognac comme le raconte l’un des survivants, Ewald Heinrich von Kleist111. ´ ´ ´ ` Cet egarement general favorise apres-guerre des fantasmes ´ ´ ` pour le moins nauseeux ou cognac, sexe et brutalites sont asso´ ˆ cies, notamment dans des films au gout douteux comme le fameux Portier de nuit de Liliana Cavani qui inspire dans les ´ annees 1970 la vogue du « porno-nazi » dans laquelle le cognac ´ ´ est correle au sado-masochisme le plus cru112. Certes, quand ´ ˆ l’histoire dechaıne la folie des peuples, la simple notion d’image ´ ` ´ attachee a un produit se voit gommee par l’horreur. La seule ` ˆ question a se poser est alors celle du role exact du produit dans ´ l’appui, le declenchement ou la facilitation de l’horreur. Si c’est le cas, et ce l’est souvent pour le cognac, celui-ci devient un

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´ veritable protagoniste de l’Histoire et, comme tel, parce qu’il ` ´ contribue fortement a la ruine, le breuvage attitre du tragique. ´ ´ ` ` ´ Les echos symboliques de ce dereglement s’entendent a l’evi´ dence lors de la conference de Wannsee ; ils existent aussi dans ´ ´ ´ la presentation convenue que montre le cinema americain ` ´ d’apres-guerre de l’armee allemande et de ses officiers : il est ´ ´ ` ´ en effet frequent de voir le cognac associe a des reunions ´ ´ ´ ` d’etat-major ; sa presence dans le decor est la pour souligner la faiblesse intime de ceux qu’on imaginait volontiers en sur´ ´ ` hommes. Cliche d’avant, cliche d’apres, propagande du ` moment selon les modeles du vainqueur ! Un des films les ´ ` ˆ plus celebres de ce courant reste bien sur Le Jour le plus long : ´ ´ ` ` on ne peut manquer la scene ou le general Gunther Blumentritt, ¨ ´ joue par Curd Jurgens en « bon militaire allemand », conscient ¨ ´ ´ ´ ´ de ses responsabilites, mais desabuse donc oppose au « mauvais ` ` modele nazi », demande a son ordonnance d’ouvrir la bouteille ´ ` ´ ´ de fine champagne Napoleon qu’il destinait a un evenement ´ ´ heureux. Son desabusement est total devant l’impossibilite de ` donner l’ordre a une division de Panzer de faire mouvement ` vers la Normandie car Hitler est le seul a en avoir le pouvoir ´ ` et il vient de prendre un somnifere et a interdit qu’on le reveille ! ` ` ´ On peut donner a la scene plusieurs clefs d’interpretation : la ` condamnation du systeme par le seul « bon Allemand » du film, ˆ ´ ´ ´ sa trahison symbolique melant evenement heureux et defaite ´ annoncee et ce lien constant du cognac avec le revers et la ´ ˆ ´ ´ deconvenue113. Sans meme avoir besoin de s’en referer au ´ ´ ´ ´ cinema, de nombreux temoignages existent sur la realite de ´ ´ cette affinite equivoque entre l’eau-de-vie charentaise et une ´ ` hierarchie militaire allemande qui ne croit plus a sa victoire. ´ Un des plus eclairants est le comportement du Feldmarschall Gerd von Rundstedt, commandant en chef de l’offensive des Ardennes, celle que les Anglo-Saxons appellent Battle of the ´ ´ ´ ` Bulge, la bataille du saillant : comme desinteresse a ce qu’il ´ ´ dirige et persuade de son inutilite, il passe la plus grande partie ` ` de son temps a lire des romans et a boire du cognac114 ! La Flandre n’est pas loin des Ardennes et son roman le plus ´ ´ authentique, Le Chagrin des Belges, decrit par le menu l’evolu` ˆ tion d’une famille durant la derniere guerre, entre reves flamin` gants et collaboration active avec l’occupant. La aussi le cognac est de la partie. Apparemment, il se situe en retrait par rapport ` aux autres alcools dont les Flandres sont friandes : le genievre et ` ´ ` ´ ` la biere surtout, boissons associees a la bonne reputation et a ˆ une chaleur conviviale ; de meme les liqueurs locales comme ´ ˆ l’elixir d’Anvers ; on boit aussi volontiers du porto115 ; plutot ˆ ´ ´ chic, il permet de feter dignement un evenement, tandis que le

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´ ´ Pernod est toujours lie au mepris pour cette France « de la ´ ´ frivolite et de la pretention » qui ne sait pas « faire un film sans que ce soit l’amour toujours et les femmes dans leur dessous ». ` ` Joli florilege de l’image de la France vue a travers le prisme de sa boisson nationale : « Je dis simplement que c’est un terrible buveur. De Pernod, si tu veux savoir. Je n’en dis pas plus. ´ ` – Un buveur de Pernod, dit tante Nora. Oui, oui, je vois deja ˆ ´ qui ca peut etre ! (...) Car l’armee francaise est maintenant coin¸ ¸ ´ cee dans ses forts et ses casemates, en train de jouer aux cartes et de boire du Pernod ! (...) « Les Francais, avec leurs casques de ¸ traviole, puant l’ail et le Pernod, s’en prirent aux veuves et aux orphelins flamands116... » En revanche, le whisky, parce qu’il est ´ « distille ici, chez nous », sinon il serait la « boisson de l’ennemi », ´ ´ ´ ´ se voit pare de toutes les vertus ; il est d’ailleurs l’alcool prefere ` ´ du poete local, l’homme-identite de la ville au nœud papillon avachi qui, comme par hasard, est aussi un ami des Anglais ! Le cognac, lui, coıncide avec l’occupation allemande117. Un ¨ ´ petit verre de Courvoisier rythme les soirees du Herr Doktor en charge de l’usine. Quant au chef des Brigades noires, le collabo le plus en vue de la ville, on le surnomme vite Jef Cognac ! Deux ` rapides notations pour l’eau-de-vie charentaise, a quoi bon s’y ˆ arreter ? Parce qu’elles se situent symboliquement au milieu du ´ ` roman, au moment ou s’affirment l’autorite allemande et la naissance des illusions flamandes. Les pages qui suivent cette men´ ` tion de Courvoisier sont celles ou le jeune heros, Louis, s’engage ´´ ` ´ dans les Brigades noires creees sur le modele hitlerien et fait scandale dans Walle / Courtrai en traversant la ville en uniforme. ` La scene fait chavirer le roman d’une robuste chronique d’ado` ´ ´ ` lescence a un recit degradant ou tout converge vers la collaboration la plus tortueuse. Les autonomistes flamands attendaient en effet beaucoup des Allemands en termes de reconnaissance de ´ leurs ambitions politiques. Les plus extremistes formeront les ` ´¸ Brigades noires. Tous seront amerement decus : les Allemands ˆ ` ne les reconnaıtront jamais comme des freres germaniques, ´ preuve en est qu’ils se reservent le champagne et leur donnent ´ ´ du Sekt, le mousseux allemand de qualite mediocre ! Lorsque les ´ ´ Allemands evacuent Gand, les resistants des Brigades blanches pro-anglaises s’empareront de leur stock de champagne, qui ` deviendra des lors le vin de toutes les congratulations. ´ Heros ordinaires Qu’on n’imagine pas pourtant que seuls les Allemands aient ´ ´ ` ˆ ´ ete sensibles a l’eau-de-vie charentaise ! Des deux cotes du front

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´ des Ardennes, elle est presente et significative. Pendant que ´ Rundstedt se grise dans une sorte de deprime du vaincu, dans ˆ ´ ´ les hopitaux de l’armee americaine, pour une fois en panne ` ´ d’intendance, on opere les nombreux blesses avec du cognac ´ ´ ` comme anesthesique, et les temoins en sont particulierement ´ nombreux118. C’est le bel avers de la medaille. Son revers existe ´ tout autant, sinon plus. Depuis le debarquement de Normandie, ´ ´ une des occupations favorites des troupes alliees est de denicher tout ce qu’elles peuvent trouver comme stocks de cognac. Et on ˆ ´ ´ assiste aux memes speculations de ceux qui en detiennent que ´ lors des debuts de l’Occupation ! Myron Nosanov fait alors ´ ´ ´ ` partie de la onzieme division blindee de l’armee americaine, la ` ´ ˆ fameuse Thunderbolt qui, grace a sa percee vers Bastogne, mit ´ ´ en echec l’offensive des Ardennes ; son temoignage sur les attractions de Paris – devenu le bordel des GI’s ! – ne manque ´ ˆ ´ pas d’interet. Naıf et precis, il raconte ses beuveries au French 75, ¨ ´ un cocktail de cognac et de champagne, et ses degueulis quand ´ il a trop bu. Il reste frappe par la hausse des prix ; tout grimpe, le parfum, les filles et l’alcool : en trois mois, une bouteille de ´ ` cognac est passee de quatre a vingt dollars119 ! ` ´ A partir de ces temoignages et de recherches documentaires approfondies, Scott Turow donne le grand roman qu’attendait ´ ´ ´ cet episode de la guerre vecu par les Americains : Ordinary ´ ˆ Heroes120. La seule ration officielle du soldat eclaire le role du ´ ` ˆ ´ cognac d’un jour inquietant : a cote d’un simple quart de scotch ` ` et de gin, le GI avait droit chaque mois a une bouteille entiere ` de cognac et a deux bouteilles de champagne ! Laissant le ´ ´ whisky aux officiers et le champagne aux celebrations, le roman fait donc la part « belle » au cognac. Lors des permissions, ´ ´ il donne aux soldats l’idee d’une France eternelle que dominent ses jeunes femmes faisant l’amour de facon sauvage ! Mais vite, ¸ ´ ´ les jolies Francaises sont oubliees, occultees par l’angoisse de ¸ ` remonter au front121. « Le jour ou on ira, on boira trois bouˆ teilles de cognac. » De meme, avant de saboter un train, le ´ ` ´ commando special se partage le cognac. Le soir, apres la reussite de leur mission, on boit du vin... et du cognac. On pourrait ` ˆ soudain croire que l’eau-de-vie charentaise participe a la fete ; ´ ´ ´ ce n’est pas le cas : « entenebres par le cognac », les hommes, ´ tous des baroudeurs, evoquent leurs familles et sortent les photos de leurs portefeuilles pour les commenter jusqu’au ´ ´ ´ ˆ ` moment ou leur commandant, generalement sans etats d’ame, ` ` se met a longuement observer son verre de cognac et a regretter ` ´ ´ ´ amerement d’avoir ete oblige de tuer deux jeunes recrues alle` ` mandes qui le ramenent a sa propre vie de « vieux canasson » qui ´ ` pleure devant chaque soldat qu’il est amene a tuer122.

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´ ´ ´ ` ˆ Et comme en contrepoint desespere a la chaıne de l’horreur ´ ´ ´ nazie et du desenchantement allie, un petit livre publie en 1948 ´ en dit long sur le detraquement des guerres et sa contagion triomphante. Il s’agit d’un roman absolument « incorrect », Jours francs de Jean Bradley, dont Joseph Kessel dit dans sa ´ ´ ´ ´ ´ preface qu’il fut « epouvante par son lyrisme egare, volcanique, ´ fangeux et saisissant (... de) sadisme dement (comme dans) un ´ chant macabre ». Dans les jours qui suivent la liberation du camp de Rattingen, dans la banlieue de Dusseldorf, les anciens ¨ ´ detenus vont vivre la « joie de la vengeance » car « le massacre est une lecon qui s’apprend ». Viols, tortures, meurtres, tout y passe ¸ ´ et les details sont plus horribles les uns que les autres. Ils se saisissent des accessoires de leurs anciens gardiens : pistolets, ´ ˆ ´ ¨ baıonnettes, fouets, « les memes fouets qui s’etaient saoules de ´ nos agonies »... et du cognac. « Sur un gueridon, il y a du cognac, beaucoup de cognac et sur les deux lits des manteaux de four´ rure, beaucoup de manteaux de fourrure. » La sinistre viree dure quelques jours, avec sept notations en cinquante et une pages de ´ ´ texte, elle est comme baptisee au cognac et gouvernee par lui123... ´ ` Le souvenir de ces dereglements de la guerre et des camps ´ ` demeurent longtemps. Au siege new-yorkais du journal des emi´ ˆ gres russes, les linotypistes fetent l’anniversaire de l’un d’eux. Ils ` ´ achetent du cognac Napoleon pour lequel ils « ont de la faiblesse ; c’est qu’ils ne boivent pas de vodka, nos linotypistes, ´ ´ ils la dedaignent, voyez-vous... (ils sont) l’elite de la classe ` ´ ouvriere (... et boivent) le trois fois plus onereux cognac Napo´ leon francais. » Pourtant l’Ukraine et la Russie leur restent en ¸ ` ˆ arriere-gout : le cognac qu’ils boivent dans des gobelets de carton accompagne du hareng et de la marinade de chou. Tout de ´ suite revit la memoire. Sous l’effet du chou ou sous celui du cognac ? Manifestement, le chou rappelle le pays de l’enfance et le cognac les affres de la guerre. « Le plus diligent des linoty´ pistes », le plus cynique aussi, commenca dans l’Armee rouge, ¸ ´ fut emmene prisonnier en Allemagne et devint maton dans un ˆ camp de concentration, Auschwitz peut-etre... Le lendemain, il ´ ` ˆ se presente au journal : « Je n’ai pas dormi, j’ai mal a la tete, un cauchemar ! – Vous voulez une aspirine ? proposa le comp` ´ table. » Quelques gobelets de cognac suffisent a reveiller le ˆ mal-etre, c’est la raison pour laquelle cette nouvelle de Limonov ´ porte le nom de Cognac Napoleon, sans aucun doute du Courvoisier124. ´ ´ ´ Les etudes menees par les psychologues aux armees de tous ´ les belligerants durant la Seconde Guerre mondiale montrent ` qu’apres soixante jours de combat, 90 % des soldats survivants

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´ connaissent des troubles de conduite, dont le plus frequent est ´ ˆ evidemment l’alcoolisme. On peut meme se demander si les ´ guerres ne sont pas par nature une sorte de boucherie menee par des ivrognes. Qu’on pense au cognac de Junger dans les ¨ ´ ` tranchees... Quant a celle de 1939-1945, les associations entre l’alcool et les divers chefs de guerre sont si parlantes qu’on peut ´ aisement y voir un affrontement Churchill-whisky et Staline` vodka contre un Hitler a trois faces, jouissant de son « nid d’aigle de Berchtesgaden » au cognac, travaillant dans son bunker ou ses ´ ` trains blindes a l’aide de schnaps et soignant son « anus mundi » ˆ ` d’Auschwitz grace a la vodka... Le personnage de Churchill est ´ ´ ` reste celebre avec son cigare havane et son pure malt scotch Hankey Bannister. Dans un seul roman de guerre, le personnage de ´ Churchill est associe au cognac : hiver 1941, les nouvelles du ´ front sont detestables, surtout celles des bombardements de la RAF dont les avions sont abattus en masse par les Allemands qui ´ ont decouvert le radar avant les Anglais. Churchill essaie de se ´ ´ ´ detendre dans sa salle de cinema privee, il regarde Le Faucon maltais et sirote un cognac : « Tonight, he seemed sunk in gloom », ´ ´ ˆ ce soir, il semblait noye dans la melancolie, ce qui bien sur ouvre le roman vers une intrigue d’espionnage125. Reste Staline : en ´ 1942, Time Magazine decerne son prestigieux titre de Man of ` ` the Year au petit pere des peuples, a celui qui avait promu sa ´ vodka « Armee rouge » et dont l’article dit justement que la vodka ´ ` etait son secret a la fois personnel et politique ! Seul parmi les ´ ´ ` allies, Roosevelt echappe a ce champ de connotations ; il fut pourtant celui qui, en 1933, leva la prohibition ! Le buveur de cognac aux bottines noires ` Toute guerre libere des instincts primitifs. Parmi ceux-ci, le ` ´ ´ ˆ gout effrene pour l’alcool... A moins que ce soit l’inverse, l’alcool favorisant l’ivresse de la guerre... Ou encore celle de la ´ vengeance sociale... Lors d’un episode sanglant de la guerre d’Espagne que raconte Hemingway dans Pour qui sonne le glas, ´ ´ une foule de paysans republicains s’en prend aux cures du vil` ´ lage qu’elle considere comme les representants de l’aristocratie. ´ « Armed with flails, ox-goads, pitchfork, and clubs », armes de ´ ` fleaux, de piques a bœufs, de fourches et de gourdins, « the drunkards were handing around bottles of anis and cognac (...) drinking them down like wine. Those that did not drink from the bottles of liquor were drinking from leather wineskins... To kill gives much thirst », les ivrognes faisaient circuler des bouteilles d’anis et de cognac, les sifflant comme du vin, ceux qui ne buvaient

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` pas a la bouteille le faisaient avec des gourdes en peau, tuer ´ ˆ ´ ` ` donne tres soif126... On ne peut mieux definir ce role devolu a ` l’alcool de facilitateur collectif du passage a l’acte ! Tuer donne ` ´ ` tres soif mais ni l’anis ni le cognac secs ne desalterent ! Ils ´ ˆ excitent, ils enflamment, ils dechaınent. Et que le cognac, eau´ ´ ´ ` ´ ` ˆ ´ de-vie generalement noble et etrangere, soit ainsi cite a cote de l’anis qu’on fabrique clandestinement dans tous les villages espagnols, n’est pas sans faire signe, une fois encore. Comme ´ ˆ le fait egalement Le Testament espagnol d’Arthur Koestler : meme ˆ ´ ´ ˆ guerre, meme desarroi republicain, meme cognac juste avant ´ l’arrivee des franquistes dans le village et l’emprisonnement du ` narrateur qui le conduit a ce « dialogue avec la mort »127. ` Les guerres coloniales soutiennent, elles aussi, le parallele ´ ´ avec l’alcool : elles commencent generalement dans une sorte ` ´ ` de lyrisme de la premiere gorgee et tournent vite a l’illusion de ´ ˆ ´ l’ivresse ; viennent ensuite des phases de degrisement melees de ´ ´ vertige dans lesquelles le besoin de s’etourdir equilibre celui ˆ d’oublier ; puis c’est la gueule de bois... Dans sa soulerie ´ nazie, l’Allemagne connut toutes ces etapes. En revanche, les ´ ´ ˆ ´ guerres imperiales ou assimilees semblent s’etre contentees d’un seul palier, l’ultime, celui de la gueule de bois ! Dans son film sur Dien Bien Phu, Pierre Schoendorfer insiste sur le fait que ´ c’est toujours le cognac qui rythme les montees au front. Puis, ´ ` comme pour donner un echo a ces souvenirs d’Indochine, le ˆ ˆ meme Schoendorfer replace le meme cognac entre les mains de ´ ´ ` ses heros battus de la decolonisation qui terminent leur carriere sur les bancs morutiers de l’Atlantique nord128. Plus « frappant » encore au plan de la bonne gestion de son ´ image de marque, on peut s’etonner que Martell s’enorgueillisse ` ` du fait qu’une de ses bouteilles figure dans la premiere scene de ´ ´ « l’opera hallucine » qu’est Apocalypse Now. Le capitaine Willard ´ ` revient de l’enfer de la sale guerre et delire dans sa chambre a ´ Saigon ; comme le pointe Michel Boujut, l’association est evi´ dente129 : « Que voit-on au pied de son lit ? Une bouteille eti´ quetee Martell. Lui, c’est la guerre qui l’a rendu... marteau ! » ` ´ ˆ ` Quant a l’Algerie, elle connaıt ses premieres grandes « raton` nades officielles » en 1956 ; c’est en Kabylie et elles consistent a ˆ bombarder un village, y bruler les maisons et regrouper ses ` ´ habitants dans des parcs a buffles. Elles sont alors commandees ´ par un officier, ancien d’Indochine ayant une reputation d’alcoolique fini ; on appelle cela une « surprise-party » et « Cognac » ´ devient le nom de code des operations qu’on enclenche une fois fait le plein d’eau-de-vie130 ! ´ ˆ ` La guerre represente une situation extreme et souligne a ˆ ` ´ ` l’exces les dereglements que tout alcool en meme temps soulage

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ˆ ´ et accentue. En termes d’image, elle figure plus du cote des ` caricatures que de celui des portraits fideles. En ce sens, le cognac du capitaine von Trotta est plus porteur d’image courante que ceux des capitaines des surprise-parties kabyles ou des ´ ˆ egarements vietnamiens. Mais meme dans des situations bana` ´ les, entre passage a l’acte et attitude d’echec, il est quelquefois difficile de nuancer, comme si l’eau-de-vie charentaise qu’on distille en brouillis successifs avait justement pour mission de brouiller les esprits. Comme par hasard, et l’exemple est signi´ ´ ficatif de cette double difficulte, la chronique du coup d’Etat ´ ´ ´ rate de l’ete 1991 contre Gorbatchev donne au cognac une ´ place importante : d’abord lors de son declenchement par des ´ ´ militaires aigris et depasses, ensuite au moment de son lamen´ table fiasco qui se termina dans la desunion et la beuverie, sans ´ ´ que l’on puisse reellement determiner laquelle fut la cause de l’autre131 ! L’œuf et la poule ! ´ ´ ´ Un autre « fait divers » de la decadence sovietique, ex-sovie` tique en l’occurrence, est l’accident survenu a Viktor You` ´ chenko, candidat a la presidence ukrainienne : en septembre ´ ˆ ´ ` 2004, il est invite a un somptueux dıner par le numero 2 des ´ ´ ´ ` ´ services de securite qui tient a preciser que le cognac a remplace ´ la vodka. Au cours du repas, Youchenko est empoisonne, ce qui ´ ´ ˆ ` le defigure mais lui permet de gagner les elections grace a la protestation venue de tout le pays132. ` ´ Un demi siecle auparavant, en plein epanouissement du ´ stalinisme, avec tout ce que le mot peut avoir de reel et de ˆ « globalement positif » sur le moment en meme temps que de ´ ´ ` tronque et d’inacceptable dans la memoire, a la facon d’une ¸ ´ ´ ` ´ soiree trop arrosee, c’est a un medecin d’origine ukrainienne, ´ Boulgakov, qu’on doit le chef d’œuvre litteraire de son temps : ˆ Le Maıtre et Marguerite. Au cœur du roman : le cognac ! Le texte ` ´ ` est un hymne a la purete et a la force de l’amour en opposition ´ aux craquements d’inhumanite qui s’emparent de la Russie. ´ Dans ce grand derangement qui saisit Moscou sous l’emprise ` du Diable, le « buveur de cognac » est a la fois le symbole central ´ ` ´ du dereglement et un simple comparse passionnement ridicule, ´ « bedonnant, tout nu, mais coiffe d’un haut de forme de soie ´ noire rejete sur la nuque », un peu comme le contretype de ces ´ ` publicites du cognac qui aimaient a se frotter aux allures du ´ ´ grand monde, resumees en un haut de forme ! Alors que le ´ ´ ˆ ´ champagne se situe generalement du bon cote de l’histoire, ´ ´ donne comme signe de gaiete, le « buveur de cognac », lui, a ´ les pieds englues dans la vase, ce qui laisse croire qu’il est ´ chausse de bottines noires. Signe de l’engluement dans l’an´ ` goisse et le desespoir, a la fin du sabbat, il se baigne tout entier

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´ ´ ´ ˆ ` dans sa boisson preferee et y entraıne ses collegues de l’enfer ! « Il savait boire le cognac comme le font les braves gens, cul sec ˆ ` ˆ et en mangeant un morceau. Grace a ce meme cognac, le ˆ ˆ Maıtre commenca a avoir un peu de bruit dans la tete. » Il ¸ ` ` propose une promenade a Marguerite, elle aussi ivre, qui se ´ ` ˆ rejouit car, sur son balai de sorciere, elle aime etre nue et adore la vitesse133. ´ ´ ´ Cet etonnant melange detonnant de diablerie et d’eau-de-vie, ˆ qui provoque du bruit dans la tete de ceux qui s’y adonnent, ´ ´ ´ n’est pas loin des inquietantes debauches qu’evoque Dos´ toıevski : son œuvre en effet resonne d’ivrogneries en tous sens ¨ ` ` et presque a tout instant. Le plus souvent a l’alcool blanc chez le ´ peuple et au champagne dans les salons... Une mention caracte´ ristique du cognac concerne le chef des revolutionnaires des ´´ ´ ˆ ` Possedes, appeles aussi les Diables par Dostoıevki lui-meme. La ¨ ` ` encore, il s’agit de la scene centrale du roman, celle ou les anar´ ´ chistes elaborent leur philosophie politique et preparent leurs ´ actions terroristes. La reunion commence : « ‘‘Voici le cognac’’, ` interrompit sechement la sœur de Madame Verkhovesnky, et elle ´ posa avec une moue meprisante devant Verkhovesnky la bou´ teille et le verre qu’elle avait apportes sans plateau ni soucoupe. » ˆ ´ ´ ´ Ce dernier bientot proclame sa theorie de l’egalite absolue qui se ´ ` ˆ revelera d’une extraordinaire prescience de ce qui allait etre le ` sort de la Russie stalinienne. « Chacun appartient a tous et tous ` ´ appartiennent a chacun. Tous les hommes sont esclaves et egaux dans l’esclavage... Avant tout on abaisse le niveau de l’instruc´ ´ tion, des sciences et des talents... Le niveau eleve n’est accessible ´ qu’aux talents. Donc pas de talents... Ciceron aura la langue ´ ´ arrachee, Copernic aura les yeux creves, Shakespeare sera ´ ` ´ ´ lapide... » Quant a Boulgakov et les autres, ils seront deportes, ajouterait-on aujourd’hui. « Cet homme est ivre... Serait-ce le ` cognac qu’il a bu tout a l’heure ? » La question est de Stavro´ ´´ guine, le heros ambigu des Possedes. Mais Verkhovesnky poursuit sa description du meilleur des mondes, insistant longuement sur ` l’ivresse chronique du peuple russe, a la vodka de mauvaise ´ qualite. L’opposition devient claire entre l’alcool blanc de ceux ` ´ qui ne possedent aucun talent et l’eau-de-vie coloree, bien que « sans plateau ni soucoupe », du talentueux Verkhovesnky134. ` ` Toujours dans cette Russie de la fin du XIXe siecle en proie a ´ ´ˆ tous les tourments, rien n’est plus evident que le theatre de ` ` ` Tchekhov a les exprimer. Platonov est sa premiere piece pleine ´ de personnages excessifs ; son heros-titre est un jeune aristocrate ´ ´ ruine devenu instituteur et qui en souffre. Brillant et seducteur ˆ pour les uns, hableur et envahissant pour les autres, il juge ´ ´ ´ abjecte la societe de son village dans laquelle il se sent enferme.

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ˆ ` Comme toujours chez Tchekhov, la fete tourne au drame. Des ˆ le premier acte, on commence par se souler au cognac, juste avant de rendre publique la vente des domaines qui signe la ` ruine de la famille Platonov135... Ce premier acte de la premiere ` ˆ piece de Tchekhov qui donne au cognac son role de mauvais ` ´ augure semble annoncer l’œuvre entiere faite de nevroses fami` liales et de faillite sociale. Le cognac l’accompagne ici et la : ainsi ` ´ dans Oncle Vania, la aussi au premier acte, le medecin Astrov, ´ ` grand habitue de la vodka, demande un cognac pour avouer a ` Sonia a la fois son amour et surtout son mal de vivre136. ´ ` Mal de vivre et cognac sont egalement un des themes des ´ Yeux noirs, le film de Mikhalkov tire d’une nouvelle de ´ ´ ´ ´ ´ Tchekhov. Le heros, un voyageur italien desœuvre et desabuse, ´ « boit du cognac et parle de sa vie, suite d’inconsequences, de ` ´ ´ ´ ´ mensonges et de velleites. Il dit comment, apres avoir epouse ´ ` une riche heritiere, il se laisse gagner par la paresse et la non´ chalance, joue au bouffon et fuit les responsabilites. Comment il va vivre un grand amour avec une dame au petit chien dans une ville d’eau allemande. Comment il va la rejoindre sur les bords ` de la Volga ou elle habite. Et comment, finalement, il retournera ` en Italie, tournant le dos a la romance137... » ` ˆ ´ A la meme epoque en Allemagne du nord, le cognac se voit ´ associe au personnage de Christian, le cadet Buddenbrook, fils ´ ´ ´ ´ « degenere » de la grande famille des marchands de grains de ´ ` ´ Lubeck ; envoye en mission a l’etranger, Londres ou Valparaiso, ¨ ´ il s’interesse surtout aux femmes ; revenu au comptoir du ´ ` ` negoce, « son beau zele pour les affaires commenca, des la ¸ ` ` ` deuxieme semaine, et plus encore la troisieme, a se ralentir ´ ´ considerablement. On s’en apercut aux preparatifs de son travail ¸ ´ ´ qui, au debut, semblaient une sorte de plaisir anticipe et main´ tenant se prolongeaient indefiniment ; la lecture des journaux, la ´ cigarette du dejeuner et le cognac prirent de plus en plus de ´ ´ temps et finirent par occuper toute la matinee. » Cette oisivete se ` poursuit jusqu’a en devenir une obsession professionnelle : il ´ ´ veut devenir representant d’une maison de cognac ! « N’etait-il ´ ˆ pas fait pour ce travail facile et agreable ? », lui le fetard hypo´ ` ´ condriaque qui pousse sa nevrose a perpetuellement analyser ses ˆ ` moindres symptomes imaginaires et considere « tout commer´ cant comme un filou » ! Christian ouvre la voie au declin de la ¸ ˆ famille, le cognac est chez lui signe de relachement moral et ´ d’annonce symbolique de la fin de la lignee : son neveu, le dernier des Buddenbrook, ne fera qu’accentuer cette inadapta` tion a l’existence138.

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´ La bouteille aux vapeurs devenue revendication feminine ˆ ˆ ´ On retrouve le meme sentiment mele d’un monde en dispa´ ˆ rition et de heros qui, grace au cognac, tentent d’oublier leur ´ ` ´ desarroi dans le Deep South en proie a la guerre de Secession. Il ` est peu de best-sellers ou l’eau-de-vie charentaise soit autant ´ ´ ´ ` revelatrice que dans Autant en emporte le vent. Adjuvant ideal a ´ ´ ´ l’effondrement du vieux Sud, il est une des boissons preferees ´ des planteurs, leur chic europeen. Il est aussi « la bouteille aux ´ vapeurs » de leurs femmes ou de leurs blesses de guerre, et l’affirmation pour leurs filles, Scarlett O’Hara en tout premier ´ ` lieu, de leurs droits nouveaux – apportes par le Nord – a se ´ ˆ ´ ˆ regenter elles-memes. Tel est le sens le plus evident des soule` ´ ˆ ries grandioses du pere opposees au gout secret et coupable de ˆ ` sa fille a « se ravigoter l’ame »139. ` A plusieurs moments essentiels du roman, le cognac symbo´ lise et annonce un tournant dans l’intrigue. D’abord aux pre´ ´ ` mices de la guerre, juste apres que Scarlett ait decide de se ` marier, Gerald, son pere, Irlandais comme il en est peu, ayant ´ ` donne a sa plantation, Tara, le nom de l’ancienne capitale du ´ ´ ` ´ ´ ˆ royaume decouronne, se soule de joie a l’idee d’en decoudre. Ce ˆ ` meme cognac que Scarlett boit de plus en plus souvent, a la fois ´ ´ reconfort personnel et attribut de son emancipation comme patronne de ses scieries, prend une importance toute particu` ` liere a la fin du roman. « Au cours des derniers mois, Scarlett ´ ` s’etait mise a aimer le cognac. Quand elle rentrait chez elle vers ` ´ la fin de l’apres-midi, trempee par la pluie, fourbue, endolorie ´ ´ par une longue randonnee en voiture, seule l’idee de la bouteille ´ enfermee dans le tiroir de son bureau lui donnait du courage... Les femmes avaient le droit de prendre un verre de champagne, lors d’un mariage, ou un toddy bien chaud, autrement dit un ´ ´ grog, lorsqu’elles etaient au lit avec un gros rhume. Evidemment, il existait des malheureuses qui buvaient, tout comme il ´ y en avait qui etaient folles ou qui divorcaient ou qui pensaient ¸ ´ que les femmes devaient voter... Scarlett s’etait apercue qu’une ¸ ˆ bonne rasade de cognac avant le dıner lui procurait un bien ˆ immense et elle avait toujours la ressource de machonner des ´ ` grains de cafe ou de se gargariser a l’eau de Cologne pour ` dissiper l’odeur. Pourquoi faisaient-ils tant d’histoires a propos ˆ des femmes qui buvaient, alors que les hommes ne se genaient pas pour s’enivrer quand ca leur plaisait ? (...) Sans la bouteille ¸ de cognac, elle serait devenue folle depuis longtemps. Et, ` ` lorsque la chaleur familiere et bienfaisante commencait a se ¸ ´ ` repandre dans ses veines, tous ses chagrins se dissipaient peu a peu. Au bout de trois verres, elle avait toujours la ressource de

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` ` se dire : ‘‘Je penserai a ces choses-la demain, quand j’aurai la force de les supporter140.’’ » ´ ˆ ´ Ce long monologue interieur sur le role emancipateur – donc ´ ´ ` mal tolere – de l’eau-de-vie charentaise possede sa suite lors de l’enterrement de Franck, le second mari de Scarlett : « Elle sortit ´ ´ ` une bouteille de cognac derobee a tante Pitty qui la conservait ´ ´ pour ses ‘‘evanouissements’’ et l’approcha de la lampe. Elle etait ` ´ ˆ a moitie vide. Elle n’avait tout de meme pas bu tout ca depuis la ¸ ´ ´ ` veille au soir ! Elle se versa genereusement a boire dans son verre ` a dents qu’elle vida d’un seul trait. Tant pis, elle remplacerait ce qui manquait par de l’eau et s’arrangerait pour remettre la bou` teille dans la cave a liqueurs avant le lendemain matin. Mama ´ ´ ´ l’avait cherchee partout avant la levee des funerailles pour don` ner a boire aux croque-morts qui avaient soif et, dans la cuisine, ´ ´ ´ ´ l’air etait charge d’electricite, car Mama, Cookie et Peter com` mencaient a se soupconner les uns les autres. Le cognac procu¸ ¸ ´ ˆ rait une agreable sensation de brulure. Il n’y avait rien de tel pour ravigoter quand on en avait besoin. Au reste, le cognac ´ faisait presque toujours du bien et c’etait tellement meilleur que le vin insipide. Pourquoi diable refusait-on aux femmes de boire des liqueurs alors qu’on leur permettait l’usage du vin ? Madame Merriwether et madame Meade lui avaient bel et bien ´ ´ ´ laisse comprendre qu’elle sentait l’alcool et avaient echange un regard triomphant. Les vieilles chipies ! » ` ˆ Autant en emporte le vent fixe a chaque alcool fort un role ´ ´ social bien determine : le rhum est celui des esclaves, sauf sous ´ forme de toddy, lie alors aux nounous noires des plantations ; le whisky est celui des hommes, on a envie de dire l’alcool des mecs tant il accompagne le poker et devient l’apanage des yan´ kees ou de ceux qui, comme Rhett Butler, evoluent de facon ¸ interlope entre le vieux Sud et ses vainqueurs, alors que les vaincus, en tout premier lieu Ashley, se contentent de vin de ˆ mure ! Le cognac est plus subtil : il est d’abord le signe de la ´ vieille Europe, attache aux Irlandais de Tara ; il est aussi le cordial des femmes quand elles sont sur le point ou font sem´ blant de s’evanouir ! Chaque bonne maison, comme celle de la ` ` tante Pittypat, en possede une bouteille dans sa cave a liqueurs ; ` ` du salon a la chambre a coucher, il n’y a qu’un pas, celui que ´ franchit Scarlett « la bouteille et le verre presses contre sa poitrine ». ´ Lors de son evanouissement dans la prison d’Atlanta, on lui verse quelques gouttes de cognac dans le cou avant de la forcer ` ´ ˆ a en boire : « Elle but une longue gorgee et le liquide brulant lui ´ incendia brusquement le gosier... Scarlett avala une autre gorgee ´ ` qui la rechauffa et redonna lentement des forces a ses jambes

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` ˆ tremblantes. » C’est la premiere fois que Scarlett goute au ´ ´ ´ cognac. Sensation d’abord desagreable, puis reconfortante... ´ ´ Ensuite, comme par habitude, le medicament des vapeurs femi` nines se transforme peu a peu en signe de l’affirmation de sa ´ ´ ´ feminite conquerante. Il devient une boisson moderne et reven` dicatrice, avec ses dangers et ses exces, celle qui accompagne les ´ divorcees et les suffragettes, dont il faut toutefois se cacher en ` maquillant son haleine a l’eau de Cologne, ce qui d’ailleurs ne ` fait guere illusion : « Se penchant vers Scarlett, (Rhett) ajouta : ‘‘Ca ne trompe personne, mon petit. – Quoi ? – L’eau de ¸ Cologne. – Je ne vois vraiment pas ce que vous voulez dire. – Allons donc, vous avez bu un coup de trop.’’ » ´ Autre caracteristique du cognac dans le roman, il marque ´ toujours un moment important de l’intrigue : le debut de la ˆ ` ´ guerre que fete Gerald, le pere, ou le grand desarroi de Scarlett devant la froideur de Rhett dans sa prison, l’annonce de la mort ` ` ´ ˆ de son pere apres ses reflexions sur son gout pour l’eau-de-vie, la mort de Franck Kennedy, son second mari, la surprenante ˆ ` demande en mariage de Rhett, dont Scarlett est prete a penser ´ ´ que sa brutalite est l’effet d’un « vertige cause par le cognac », ` son oui difficile a sortir car « sous l’effet du cognac, sa rudesse ´ ` ´ ˆ naturelle etait remontee a la surface »... et bien sur la mort de Gerald. Afin d’obtenir des dommages de guerre et ainsi sauver Tara, ´ ´ son proprietaire en titre doit signer un serment d’adhesion au ˆ nouvel ordre yankee. Suellen, la sœur de Scarlett, qui connaıt ´ ` ˆ les reticences de son pere, le soule au cognac. Il refuse finale´ ment de signer, dechire le serment, puis selle son cheval. Le ´ ` temps n’est plus des folles randonnees ou tout lui semblait permis, sa chute sera mortelle141. ` ` Dans une des dernieres scenes du roman, digne de Qui a peur de Virginia Woolf ?142, Scarlett, ivre de cognac, et Rhett, ivre de ´ whisky, se dechirent tout en s’avouant leur amour. En pleine auto-destruction de leur couple143... C’est dire l’importance de ´ ´ l’alcool charentais dans cette desintegration du Sud et de ses ˆ ´ ˆ reves. Dans ce dechirement des etres aussi et dans leur abandon ` ˆ a eux-memes... Le mariage avec Rhett et le domaine de Tara ´ ` demeurent mais comme le delabrement de solitudes a venir. ´ Metaphore du sexe ´ La solitude est le quotidien habituel des heros de Cees Noo´ ´ teboom ; le plus souvent, ils hesitent entre un passe qu’ils ont du ` ´ ` mal a surmonter et un present qu’ils ne parviennent pas a saisir.

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´ ˆ ˆ Ainsi Arthur Daane. Desirant coute que coute retrouver son ´ ´ ` etrange amie, aussi attirante qu’inaccessible, rencontree a Berlin ´ ˆ par le plus meticuleux des hasards, il poursuit sa quete en ` ` ´ Espagne. A plusieurs reprises, le cognac l’aide a depasser son ˆ ` ´ trouble en meme temps qu’a le creer. Dans un bar qui lui rappelle son amie « le laissant tomber comme un idiot », une ´ vieille femme, « un mouchoir serre dans la main », lui apporte ´ ´ un grand verre « temerairement rempli de cognac. ‘‘En este mundo, no hay remedio, dit-elle, vivimos siempre entre asesinos y ` demonios’’ », dans ce monde, il n’y a pas de remede, nous vivons ´ toujours parmi des assassins et des demons. Il erre de bar en bar ` dans cette Madrid aux « affreuses lumieres crayeuses », de plus ´ en plus seul, de plus en plus tente par le cognac, au point ´ ´ ´ ` d’offrir une tournee generale a des « hommes aux visages graves, ´ ` ´ durs, que la guerre avait traverses ». Ils boivent a sa sante « d’in´ ` trus accepte » puis s’en retournent vite a leur conversation, « leur ´ monde etait ailleurs ». ´ ˆ Il aurait pourtant du se mefier, lui, l’homme des intuitions ´ ´ sensibles : quelques semaines auparavant, il regardait la television chez son ami, sculpteur et d’esprit libertaire. Le reportage ` les fascinait : ce jour-la, les Berlinois de l’Est venaient chercher ´ ˆ ´ dans ce qui etait encore l’Ouest, de l’autre cote de la « cicatrice ` qui courait a travers la ville », les cents marks promis par le ` ` chancelier Kohl. A leur passage a Checkpoint Charlie, on leur distribuait un paquet de chewing-gum et une banane. « ‘‘Tu les vois, ces gueules de larbins ? Ils vont chercher leur banane. On ´ ´ dirait des singes au zoo’’... La television montrait une grosse femme qui se fourrait la banane dans la bouche. ‘‘Qu’est-ce que je te disais ? Du vrai porno ! Y a des choses qu’on devrait ´ interdire. Tu veux un cognac ?’’ » Une fois encore, la metaphore ´ ´ ambigue du sexe, de l’interdit soudain leve et du reconfort ¨ ´ ` necessaire a supporter la situation144... ´ Que de connotations negatives ne trouve-t-on pas autour du ˆ cognac ! Ainsi, dans Toute une histoire, Gunter Grass clot la ¨ seconde partie de son roman par un mariage symbolique de ´ ´ ´ ˆ l’Allemagne reunifiee : tout est equivoque, on s’y dispute aprement autour de verres de cognac avant qu’un ancien agent de la ` ´ Stasi, la police politique de l’Est, remette a la mariee son dossier ´ ´ personnel relie145 ! Pendant les Annees de chien, le schnaps souˆ vent remonte le moral ou accompagne la fete ; il convient seu´ ´ ` ´ lement de se mefier du schnaps frelate a l’ethanol, fort courant ` ` ` ` en cet apres-guerre de famine ou chacun cherche a se griser a ´ ` tout va, ce qui provoque regulierement des empoisonnements ` de familles entieres ; la seule mention d’un autre alcool, le ´ ¨ ´ cognac, se situe en pleine ambiguıte : il est le signe de la reussite

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` ´ de la nouvelle Allemagne d’apres-guerre dont le heros, Mattern, ` cherche a se venger, et il annonce une sorte de basculement dans son histoire personnelle, puisque c’est devant une bouteille ´ ´ de cognac que va se decider l’emission de radio au cours de ´ ˆ ´ laquelle il se verra oblige de reconnaıtre son passe nazi146. ´ Ces occurrences sont parfois imponderables comme dans le ` roman de Nathaniel Hawthorne, La Maison aux sept pignons, ou ˆ ´ un verre de cognac, seulement reve, annonce la mort du vieux ˆ ´ juge Jeffrey Pyncheon147. De la meme epoque date cette `re ´ ´ inflexible Me Bauche qui tient une auberge dans les Pyrenees ` ` et oblige l’orpheline qu’elle a recueillie a se marier a un vieux capitaine de ses amis, dans le seul but de maintenir l’auberge en ´ vie ; sciemment, elle neglige l’amour que se portent l’orpheline ´ ´ et son propre fils qu’elle recuse parce qu’il fait des etudes en ` ` ´ dehors de la vallee et se destine a une carriere administrative ; ´ ´ ´ deux tasses de cafe copieusement arrosees de cognac decident le ` ´ ´ ´ capitaine a accepter la proposition, le mariage est celebre, l’orˆ ´ pheline se suicide le soir meme en se jetant dans un precipice148. ˆ Du cognac autour duquel se batit la nouvelle et s’enclenche ` le suicide, au cognac qui libere le meurtrier, il n’y a qu’un pas. ´ ´ Simenon le franchit avec son serial killer Leon Labbe, chapelier sous les arcades de La Rochelle, cette ville de brouillard et de distance sociale qui colle si bien au personnage : chaque fois qu’il va tuer une de ses victimes avec sa corde de violoncelle, ´ ´ il vient se rechauffer au cafe des Colonnes pour y avaler deux verres de cognac149. Toujours chez Simenon et toujours dans ´ un de ses romans charentais, Le Coup de vague : « Il etait de plus ` ˆ ´ en plus mal a l’aise et devenait pale. Quand une heure eut passe, ´ il n’eut plus de doute et reclama un grand verre de cognac. » ´ ´ ` ´ ´ Reconfort et dereglement, le heros est en effet temoin d’un ` avortement150. Quant a Lao She, le grand romancier chinois ˆme toit, il campe l’eau-de-vie ´ ´ de Quatre Generations sous un me charentaise comme le seul produit de contrebande en prove´ ` nance de l’ambassade d’Angleterre, qui plus est toujours lie a ´ ´ ` la famille Guan, « les mechants arrivistes » menes a la baguette ` par leur mere qu’on surnomme la « Grosse Courge rouge »151. ´ ´ ´ Un echo recent – ignore par la presse francaise, mais large¸ ´ ´ ´ ment diffuse par l’anglo-saxonne – resonne de facon etonnam¸ ment proche : la Grosse Courge rouge n’est autre, en ´ l’occurrence, que Kim Jong Il, l’autocrate nord-coreen, petit ` bonhomme a l’ego ridicule qui lui fait porter des talons hauts ` et une coiffure a la girafe... En 1994, avec plus de mille bou´ ´ ´ teilles achetees chaque annee, il etait le plus gros client d’Hen´ ´ nessy pour Paradis, la qualite superieure de la marque de plus de ˆ cinquante d’ans d’age et d’un prix par bouteille de 630 dollars

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´ de l’epoque (soit environ cinq mois de salaire moyen d’un ´ ´ Nord-Coreen) ! Le representant local naıvement commentait : ¨ « Often with shaky regimes, sales of Hennessy tend to go up », sou´ vent avec des regimes vacillants, les ventes de Hennessy ont ` tendance a grimper ! Une photo de Kim Jong Il buvant du ˆ ´ cognac illustre meme un paragraphe de sa biographie le presen` ´ tant comme celui dont le regne a provoque le plus de morts par ` ˆ famine apres ceux de Staline et de Mao. Bien sur, il s’agit de ´ ˆ propagande sud-coreenne ! N’empeche... On pourrait se croire ´ ` hors litterature, mais comme chacun le sait, a Pyongyang la ´ ´ ´ realite depasse la fiction152 ! ´ C’est l’inverse chez Mario Vargas Llosa : la fiction eclaire la ´ ´ realite et devient un des ferments de l’Histoire. De l’Asie du ` ˆ Nord aux Caraıbes, les dictateurs possedent les memes ressorts, ¨ ` ceux de boucs en chaleur, et on imagine a la lecture de La Fiesta ´ ` del Chivo un usage similaire des bouteilles de Paradis achetees a Pyongyang ! L’intrigue se passe en Dominicaine, du temps de ´ Trujillo, el Chivo, le Bouc. Autant il peut se montrer cultive et ˆ charmant, ou plutot « encantador de serpientes », charmeur de ` serpents, autant le soir venu, apres plusieurs verres de con ˜ac ´ Carlos I, il devient detestable et grossier. Il parle « como se habla en los burdeles, como hablan los hombres cuando necesitan ´s sentirse ma machos de lo que son », comme on parle dans les bordels, comme parlent les hommes quand ils ont besoin de se sentir plus mecs qu’ils ne le sont. Su Excelencia convoque alors les femmes de ses ministres et les traite en putains. Sans la ´ ´ moindre reaction de leurs maris « que debıan resignarse a los cuer´ nos », qui devaient se resigner aux cornes... Arrive son soixante` dixieme anniversaire, on lui livre une jeune fille de quatorze ans comme on le faisait aux monstres antiques ; « romper el con de ˜ito ´ una virgen siempre excita a los hombres », dechirer le petit con d’une vierge excite toujours les hommes. Il prend son Carlos I habituel et lui offre une coupe de jerez doux car « a una mucha´ chita tan joven el Carlos I podıa quemarle las entran » ; aussi ˜as ` ˆ ¸ jeune, le Carlos I pourrait lui bruler les entrailles, a la facon ` ` ` d’un blaspheme du Je vous salue Marie, la priere a la vierge, mais sans majuscule ! Puis il la viole avec ses doigts tandis qu’« el aliento a con y a rabia la mareaba », son haleine de ˜ac ´ ` ` con et de rage lui donnait la nausee, a elle. On ne fait guere ˜ac ` ´ ´ ` mieux en matiere de debordement et de dereglement de soi. ˆ ´ ` Que le con y soit mele si intimement montre a quel point il ˜ac favorise l’outrance et la domination, qu’elles soient d’ailleurs sexuelles ou politiques153. ` Ces diverses citations forment un puzzle difficile a reconstiˆ ´ ´ tuer car s’y enchevetrent culpabilite et liberation subite des ins-

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tincts, dont on ne sait jamais vraiment lequel enclenche l’autre. Les romans coloniaux de Jean Hougron, comme La Nuit indo´ ` chinoise, distinguent volontiers le cognac longuement chauffe a ` ` la main de celui qu’on consomme en long drink, c’est-a-dire a la ` maniere d’un quasi whisky : le cognac-soda se boit entre amis, ` ` dans cette atmosphere si particuliere de fin de colonie qui se ´ ` ´ ˆ resume dans les seins a peine voiles des petites servantes-maı´ ´ tresses laotiennes. « C’etait du bon, un Martell trois etoiles ; Tao ´ Koue gardait les habitudes somptueuses des jours meilleurs ». ´ ` Le heros, de nouveau seul, apres l’annonce de la mort de sa ` femme et de son fils, en proie qui plus est a une crise de paluˆ ` disme, se remonte le moral grace a deux cognacs secs154. Quant ` ˆ ´ ´ a la maıtresse metisse, enceinte du heros des Asiates, elle se met ` a boire un grand verre de cognac lorsqu’elle apprend qu’il est ´ ´ marie en metropole155. Toujours dans cette Indochine aux ´ ` rumeurs et aux manigances plus que mediocres, a Saigon cette fois, l’habitude chez les coloniaux de Marguerite Duras est de ´ commander des Martell allonges de Perrier alors que les Vietnamiens boivent de l’alcool de riz « quand ils sont entre eux » et que l’amant, plus moderne et plus riche que les autres, s’adonne au whisky156. ´ Le roman de Susan Sontag, In America, est lui aussi caracte´ ristique du malaise attache au cognac et de cette opposition ´ entre lui et ses concurrents. De nombreux alcools y sont cites, whisky, tequila, vodka et schnaps, toujours pour porter un toast, ˆ ´ ´ feter un evenement ou simplement « linger and chat », s’attarder ´ en bavardant. En revanche, le cognac, est mentionne une seule ` ´ fois, dans une atmosphere de doute et de nervosite : « She sipped the cognac, then leaned back and gazed at him mutely. – I think I will die very soon », elle sirota le cognac puis se pencha en ` ˆ arriere et le fixa sans rien dire. – Je pense que je vais bientot mourir157... Le mille-pattes ` Le cognac a l’eau et les mille-pattes sont les protagonistes de ´ La Jalousie, ce roman sans narrateur, emblematique de ce qu’on ´ a appele le « nouveau roman ». Quelque part en « pays colonial » ˆ qui n’est pas l’Afrique et que le lecteur imagine etre une Antille, ´ ´ dans une bananeraie eloignee de tout centre urbain, Franck, le ´ planteur voisin, vient prendre l’aperitif du soir. Il « se laisse tomber dans un des fauteuils bas et prononce son exclamation ´ ` – desormais coutumiere – au sujet de leur confort. Ce sont des ` ´ ´ fauteuils tres simples, en bois et sangles de cuir, executes sur les

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` indications de A... par un artisan indigene. Elle se penche vers ` Franck pour lui tendre son verre. Bien qu’il fasse tout a fait nuit ´ maintenant, elle a demande de ne pas apporter les lampes, qui – dit-elle – attirent les moustiques. Les verres sont emplis, ´ presque jusqu’au bord, d’un melange de cognac et d’eau ` gazeuse ou flotte un petit cube de glace. Pour ne pas risquer d’en renverser le contenu par un faux mouvement, dans ´ ` ´ l’obscurite complete, elle s’est approchee le plus possible du ´ ` fauteuil ou est assis Franck, tenant avec precaution dans la main droite le verre qu’elle lui destine. Elle s’appuie de l’autre ` main au bras du fauteuil et se penche vers lui, si pres que leurs ˆ tetes sont l’une contre l’autre. Il murmure quelques mots : un remerciement sans doute158. » Ainsi commence La Jalousie. Le boy a servi trois verres de ´ cognac, mais l’auteur ne detaille que ce qui se passe autour de deux d’entre eux. Le mari de A..., dont le lecteur sait qu’il boit aussi son cognac bien qu’il n’en soit jamais fait mention autre` ` ment que comme troisieme verre, n’est la que pour regarder, ` imaginer, essayer de comprendre ce qui se passe. La scene se ´ ` ˆ ˆ repete sept fois159, avec quasiment les memes mots, les memes ˆ ˆ trois verres, le meme boy, la meme bouteille de cognac sortie du ´ ˆ buffet, la meme eau gazeuse qui devient pudiquement « doree » ˆ ˆ dans le verre de A..., les memes glacons, les memes fauteuils ¸ ´ ˆ ˆ soigneusement rapproches par A..., les memes gestes, les memes ´ ˆ « petites gorgees », les memes phrases que se disent A... et ` Franck a propos de la panne du camion, de la maladie du fils ˆ de Franck ou d’un roman colonial africain, la meme jalousie ˆ ´ autrement dit le meme store venitien dont les raies permettent ˆ ˆ de voir sans etre vu, la meme chemise blanche de Franck avec ˆ ˆ ses boutons de manchette, et bien sur la meme jalousie qui ` ` grandit a mesure que A... et Franck se mettent a projeter une ´ ` journee ensemble a la ville, puis l’accomplissent, lui pour faire ´ reparer le camion, elle pour des courses dont elle oublie de ´ specifier la nature. ´ L’accumulation des details autour de ces cognacs qui se ´ ´ ´ transforment en ceremonial de seduction et de jalousie, res` ´ semble a un tableau d’une terrasse recommence sous divers ´ eclairages, mi-partie monotone comme l’est une vie de planteur ´ et changeant comme le sont les sentiments. Une cathedrale de Rouen d’autant poignante qu’elle est intime et furtive... La ` ˆ scene est toujours la meme, quelques nuances pourtant sans ` ´ ´ cesse la remodelent : « Ayant debouche le cognac, elle se tourne ` vers Franck et le regarde, tandis qu’elle commence a le servir. Mais Franck, au lieu de surveiller le niveau de l’alcool, qui monte, regarde un peu trop haut, vers le visage de A... (...) La

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´ ´ ` voix de Franck a pousse une exclamation : ‘‘He la ! C’est beau` coup trop !’’ ou bien : ‘‘Halte la ! C’est beaucoup trop !’’ ou ‘‘dix ´ fois trop’’, ‘‘la moitie trop’’, etc... Il tient la main droite en l’air, ` ˆ ´ ` ´ ´ a la hauteur de sa tete, les doigts legerement ecartes. A... se met ` ` ˆ a rire. – Vous n’aviez qu’a m’arreter avant ! – Mais je ne voyais ´ pas, proteste Franck. – Eh bien, repond-elle, il ne fallait pas ´ regarder ailleurs. Ils se devisagent sans rien ajouter. » Une fois, ` le chignon de A... est central dans la scene, une autre fois le seau ´ ` ´ de glace se couvre de buee, ou Franck s’amuse a detacher les ´ ` petites bulles collees aux parois de son verre, ou il se leve brusquement avec son cognac qu’il vient de finir d’un trait alors ¸ qu’il ne reste plus trace du glacon au fond du verre, ou encore ´ ` ˆ il caresse les trois gros clous a tete bombee qui fixent le cuir au bois rouge des fauteuils... L’effet majeur de cette parade amoureuse autour des verres ` de cognac reste chaque fois l’apparition d’un mille-pattes pres ` ` de la plinthe de la salle a manger. A... ne les aime guere, son ˆ ` ` aversion est meme sujette a plaisanteries. Franck se leve, sans ´ ´ bruit, « sa serviette roulee en boule dans la main », il ecrase le ` mille-pattes, laissant ainsi une tache sur la peinture. Et le soir ou A... ne rentre pas de ses courses en ville avec Franck, un millepattes gigantesque et venimeux, « un des plus gros qui puissent ˆ ` se rencontrer sous ces climats » apparaıt pres de la porte de ´ l’office160. Bien que jamais le terme ne designe le sentiment ´ ` mais un volet mobile, le mille-pattes est la jalousie portee a son ´ comble par l’absence inexpliquee de A... Le mot « jalousie » est ´ ´ cite dix-sept fois dans le roman, toujours pour designer le volet. La critique, Barthes en particulier, y a vu le symbole du « nouveau roman ». « Absence du narrateur, absence d’une ‘‘belle his´ toire’’, presence imposante des jalousies. Robbe-Grillet veut ´ detruire le sens. Mais ne prend-t-il pas ainsi le risque qu’un ˆ extreme en rejoigne ici un autre ? Autrement dit que la destruction de sens devienne saturation de sens », en dit Olivier Van´ ´ ghent (« Reflexions autour de La Jalousie »). C’est evidemment cette saturation qu’il faut retenir pour le cognac. ´ ´ ´ ´ Etonnant recit que celui-ci, avec ses amants depersonnalises ´ ` ´ par le rituel de seduction du cognac, avec le mari mis a l’ecart ˆ ´ par le meme rituel qui pour lui signifie la montee de la jalousie ´ ` symbolisee par l’apparition du mille-pattes. Le cognac, bu a l’eau comme il est d’usage sous les tropiques, et apparemment ´ bon convive puisqu’il favorise l’intimite de A... et de Franck, ´ ` n’est finalement que le preliminaire a cette jalousie qui ronge le mari et s’enfle au point de rendre effrayants ses fantasmes : ´ ´ devant l’enorme mille-pattes, il imagine Franck l’ecrasant avant de retourner au lit avec A..., sous son nez et dans sa

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ˆ ` propre chambre, puis aussitot apres une autre image rageuse le ´ ´ ´ lui montre accelerant le retour dans la nuit et ecrasant sa voiture contre un arbre, ce qui se termine en un vaste incendie de ˆ foret161 ! ´ Un cran nettement en-dessous au plan litteraire, avec une ´ jalousie de bon premier degre et une intrigue frisant parfois le ˆ feuilleton, telle apparaıt La Saga des Forsyte de Galsworthy. Dans une famille de la haute bourgeoisie londonienne de la fin ` ` de l’ere victorienne ou le champagne plus encore que le whisky ´ ´ ` ´ rythme rencontres et ceremonies, une des pieces rapportees voit ´ ´ son personnage etroitement lie au cognac. Gustav Fiorsen est ´ ´ ` un violoniste suedois marie – contre l’avis du clan – a l’une des ˆ ` filles Forsyte. Chaque fois qu’il apparaıt, dix fois au total, a la facon d’un leitmotiv, tout tourne autour du cognac dans lequel ¸ ` ´ il s’engouffre, de la jalousie qui le ronge a l’egard de sa femme et ` ´ ˆ du degout que cela provoque chez elle. Jusqu’a la haine et la ´ nausee162... Lorsque Fiorsen s’approche de sa femme pour maladivement ´ la questionner sur ce qu’elle a fait pendant la journee, elle fait ˆ semblant de dormir en pensant que « surement il sent le cognac » ´ ` et le lendemain elle prefere se mettre au piano avec un haut-le` ˆ ´ cœur face a l’odeur melee de cigarette et de cognac. « Drink in ´ the morning was so ugly – really horrid ! », boire le matin etait si ˆ moche, vraiment affreux. « On ne peut tout de meme pas boire du cognac sans se trahir ! » pense-t-elle en le regardant dormir ` apres qu’il ait bu de cette eau-de-vie qui « descend comme de ´ ` l’eau » ; ou encore ce sentiment qu’elle eprouve envers lui, a ´ ´ cause de son abus d’alcool, d’attitudes etrangement inquietantes et vaguement primaires, « weirdly, wistfully primitive »... Plus loin dans le roman, Fiorsen est pris d’une crise violente de ˆ ´ jalousie, en meme temps que du desir tout aussi brutal de faire ` l’amour a sa femme. Mais elle n’est pas dans sa chambre. Il retourne dans la sienne, prend une bouteille de cognac dans un ´ ` placard ferme a clef et en boit un peu. « It steadied him », cela le ` conforta. Pas completement, car il tourne en rond, va vers la table ` ou se trouve le siphon et boit un autre cognac. « It steadied him », il ` prend alors son violon et se met a jouer du Brahms. Mais la jalousie ˆ ` le reprend quand il s’apercoit qu’il joue mal, il s’arrete, retourne a ¸ ´ ` la table et boit encore un cognac-soda. « It steadied him », repete ` ´ Galsworthy pour la troisieme fois. Sa femme est rentree, elle dort ou fait semblant, Fiorsen la regarde et se demande s’il n’est pas ´ ` trop adonne a l’alcool et au violon. Le lendemain, comme si elle en avait pris conscience, elle met sous clef violon et bouteille de ´ ´ cognac, ce qui declenche chez Fiorsen une serie de vertiges. ´ ˆ « C’etait se retrouver dans la cage d’une bete sauvage, comme

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ˆ etre avec un fou ! » conclut-elle de cette jalousie au cognac qui saisit ` son mari. A la facon d’une trame faite de soupcons et d’alcool, sans ¸ ¸ ˆ ` qu’on sache vraiment ou s’en situe la racine et si meme elle existe... ˆ Mais dont on est certain que tout s’y abıme163. ´ La perte d’identite ´ Dans l’argot parisien des annees 1870, on commandait un ´ ´ « grand deuil » pour obtenir un cafe avec cognac, un « petrole » pour un simple verre de cognac bas de gamme et une « cogne » pour une fine champagne164. Quant aux rimes – pas toujours ´ ` riches – associees au cognac, elles ne sont guere plus encourageantes. Ainsi le refrain de Bijou : « Tu siffles mon cognac / et ´ ton rire est demoniaque. » La chanson est de Thomas Fersen165, ´ ´ ` elle rappelle etrangement le dereglement du violoniste Fiorsen ! ´ Ou encore Jours gras de Theodore de Banville : « Ils ne boivent ` plus de cognac / Dans la boutique familiere / Mais, en revanche ´ ` ` Pourceaugnac / S’ebaudit encor chez Moliere. » Il s’agit la d’une ´ recidive de la part de Banville ; en 1884, il donnait Vieux Jeu, un ` ` poeme a faire hurler le bourgeois : « Cependant, sans doute on vous triche, / Voyageurs d’Aix et de Cognac ! / Je n’ai pas vu que ` nulle affiche / Annoncat encor Pourceaugnac. » L’atmosphere ¸ˆ ´ ´ baigne de cette nostalgie indecise du carnaval ; l’entree en ` ´ scene du gros hobereau limougeaud au nom de cochon reduit ` le cognac a une affaire d’apothicaire : « Et l’on aura jamais fini / De Pourceaugnac et des seringues166. » ´ Dans ce style mi-partie emblematique et humoristique, excelle Julian Barnes. Dans une de ses nouvelles, Interference, il ` ´ ´ met superbement en scene un musicien anglais obsede par sa ´ ´ ` ` creation167. Marie a une Francaise et habitant a demeure un ¸ ` village de la Marne, il envoie sa femme aupres des gens du ´ ´ bourg pour leur demander d’eteindre leurs moteurs electriques ´ ´ ` ´ afin d’eviter les interferences lorsqu’il ecoute un concert a la ` ´ BBC ! Apres avoir raconte la lente destruction du couple et ´ avant d’evoquer son dernier concert de la BBC au cours duquel il va mourir, concert qui programme son œuvre majeure, en plein milieu de nouvelle donc, comme pour souligner cet effet de bascule cher au cognac, « abruptly », d’un ton cassant, le ` musicien rappelle a sa femme un souvenir de jeunesse : « ‘‘This business won’t be cured by le coup du chapeau, you know.’’ She ´ scurried from the room in tears », cette affaire ne sera pas guerie par ´ le coup du chapeau, ce qui la fit decamper en larmes. Il se ` demande alors si cela lui vient du bon vieux temps ou ils se ` ` mirent a s’aimer ou de son allusion a la mort.

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´ ` ´ C’etait a Berlin, au tout debut de leur rencontre. Ils devaient ´ ` se promener ensemble et il avait manque le rendez-vous a cause ` d’une forte fievre. Elle installa son chapeau au bout du lit « and poured him a large tumblerful of cognac », et lui remplit un grand verre de cognac. « After two deep glasses, she asked if he could still see his hat... ‘‘Keep watching it’’... Finally, midway through his fith glass, he had started to giggle and announced : ‘‘I can see two hats. – Good’’, she said with sudden briskness. ‘‘Then the cure is wor` king’’ », apres deux profonds verres, elle lui demanda s’il pouvait toujours voir son chapeau... « Continue de le regarder. » Finale` ´ ` ment, au milieu de son cinquieme verre, il s’etait mis a avoir le ´ fou-rire et annonca : « Je vois deux chapeaux. – Bien, lui repon¸ ` dit-elle avec un entrain soudain, alors le remede marche. » Elle rangea la bouteille tandis qu’il tombait dans un sommeil de ´ ´ ´ vingt heures, proche du coma ; en se reveillant, il etait gueri, ˆ ` amoureux et pret a composer son opus premier, Le Coup du ¸ chapeau... La nouvelle se termine atrocement : sa veuve recoit l’enregistrement de la BBC, elle casse les disques, « her thumb ` bled », son pouce saigna... Extraordinaire coup du chapeau ou le ` ` cognac est a la fois remede de bonne femme, prise de pouvoir ´ d’Adeline sur celui qui va devenir son mari, declencheur de ´ ´ ´ ´ creativite, revelateur de soi aux limites du danger de s’y perdre, ´ ˆ presage en meme temps que borne tragique dans la vie des ´ personnages et dans l’intrigue du recit. Comme quoi une simple ` nouvelle de dix-sept pages suffit a exprimer l’ensemble des champs affectifs entourant l’eau-de-vie charentaise... ` Au-dela de cette crise de doute sur soi, le cognac peut devenir ` ´ le compagnon d’un des maux majeurs du siecle present, la perte ´ d’identite. C’est ce qu’expriment trois parmi les meilleurs ´ romanciers actuels. Un Americain, un Francais, un Australien... ¸ Paul Auster termine le second panneau, sans doute le plus ´ ` derangeant, de sa New York Trilogy par une scene de cognac : ˆ ´ ´ Blue, un enqueteur charge de surveiller Black, se sent surveille ´ par lui, cela le met dans un etat de profond malaise. « He begins to feel the ache in his head, to register the disturbing queasiness in his stomach, and then, finally seeing where he is, to relive the panic that gripped him the moment he entered the room. (...) Blue pours himself a glass of brandy, sits down on his bed, and tells himself to be calm. He drinks off the brandy sip by sip and then pours himself another glass. As his panic begins to subside, he is left with a feeling of shame. He’s botched it, he tells himself, and that’s the long and short of it. For the first time in his life he has not been equal to the moment, and it comes as a shock to him – to see himself as a failure, to realize that ` ˆ at bottom he’s a coward », il commence a ressentir un mal de tete, ´ ´ d’enregistrer des nausees derangeantes dans son ventre, et

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` ` ensuite, voyant finalement ou il se trouve, a revivre la panique ` qui l’avait saisi lorsqu’il entra dans la piece. Blue se verse un ` ˆ ˆ verre de cognac, s’assied sur son lit et se dit a lui-meme d’etre ` ´ ˆ calme. Il boit le cognac a petites gorgees et s’en verse lui-meme ` un autre verre. Sa panique commence a se tasser, il lui reste un ` ˆ ´ sentiment de honte. Il se dit a lui-meme qu’il a tout rate, ni plus ` ´ ´ ` ni moins. Pour la premiere fois de sa vie, il n’a pas ete a la ´ ˆ ´ hauteur et cela lui cree un choc, de se voir lui-meme en echec, ´ ˆ de realiser qu’au fond il est un lache. ´ ´ Black representant sa defaillance personnelle et sa frustration ˆ identitaire, l’accumulation des « himself », lui-meme, donne une ´ ` ` force insigne a cette scene de reconfort au cognac. « It is not certain that Blue ever really recovers from the events of this night », ´ ´ il n’est pas certain que Blue se remit jamais des evenements de ´ cette nuit, ajoute Auster... Et le recit porte le nom de Ghosts, les ˆ fantomes168. ´ Le heros de Didier Van Cauwelaert dans Hors de moi est ˆ ` himself une sorte de fantome. Apres un coma de quelques heures, ` ´ ˆ son monde est bouleverse : il ne se reconnaıt plus a travers les ` ´ yeux des autres et cherche en vain a reconstituer sa personnalite. Lui aussi se sent subitement mal, sa femme et ses voisins vien` nent de le jeter hors de chez lui a la facon d’un inconnu : « La ¸ ˆ ´ tete qui tourne, les idees qui s’enlisent, une fatigue immense. ˆ ´ (...) Je ne suis plus moi-meme. » Il s’installe dans le premier cafe venu. « – Et pour le monsieur ? (...) – Quelque chose de fort. ´ ´ – Cognac ? J’ai un millesime qui vient de rentrer, vous m’en ´ direz des nouvelles. D’un ton sec, je lui reponds qu’il n’y a ´ pas de millesimes dans le cognac. Son sourire s’affaisse. Ce ´ ˆ n’est pas contre lui, mais l’idee meme du mensonge me fait ˆ monter une rage incontrolable. (...) – Un Coca, dis-je pour effacer l’incident. Avec du rhum. – Un Cuba libre, traduit-il, atone. (...) – Je n’ai plus de rhum, dit le garcon. Coca nature ou ¸ autre chose ? – Coca nature. – Pour le cognac, je vous signale ˆ ´ ´ quand meme que legalement on a le droit d’afficher le millesime ` a partir de 1870, si on a le rapport d’expertise de la cour d’appel ˆ de Bordeaux, et meme avant 70 si on a fait la datation au carbone 14. – Excusez-moi. Va pour un Coca-cognac. » S’apercevant alors qu’il n’a pas d’argent sur lui, le narrateur quitte le ´ ´ cafe... Perte de l’identite, syndrome de Korsakoff, diagnostique ´ le neuropsychiatre, rien n’y peut remedier, le narrateur a raison de fuir son cognac169. ´ Tout comme le heros de Peter Carey dans My Life as a fake. ´ ` L’histoire est celle d’un canular litteraire qui tourne a l’aigre ´ puis au cauchemar. Christopher Chubb est un ecrivain austra´ lien meconnu ; d’abord par jeu, ensuite par moquerie, il invente

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` ´ le personnage d’un poete, Bob McCorkle, et lui cree une œuvre ´ ` qui soudain devient celebre. Un fou se prend alors pour ` ` McCorkle et harcele Christopher jusqu’a lui faire perdre le ` ` ´ sens de la raison, a l’obliger a se refugier dans l’anonymat ` ´ d’un exil a Kuala Lumpur. L’arroseur arrose, le mystificateur ´ ` ´ mystifie... La premiere fois qu’on lui presente le faux faux McCorkle, c’est dans un bar de Sydney. « I should have walked ˆ away... I stayed and drank my illegal cup of brandy », j’aurais du ´ ´ m’en aller, je suis reste et j’ai bu ma tasse illegale de cognac, car ´ ´ en Australie, en dehors des horaires reglementes pour consom` ´ mer de l’alcool fort, on le sert dans une tasse a cafe ! Une tasse ` ¸ de cognac annoncant une vie entiere de tourments, de fuites, ´ ´ de derobades, de mensonges, pour tout dire... d’epreuves et de ` misere morale170. ` ´ Misere qui peut se transformer en veritable psychose et engendrer l’horreur... C’est ce qui arrive au gardien du phare de Cordouan. Seul pour Noel, il « siffle la bouteille de cognac ¨ ` ´ presque cul sec. Apres c’est un peu flou », ecrit-il dans son ´ ´ journal. En fait, il n’est pas seul : « J’ai passe un reveillon assez ´ agreable en compagnie de Katleen et Steeven, et de trois de mes ´ ´ ´ ´ plus belles ecrevisses. Je n’ai rien mange, mais l’amitie etait au ` rendez-vous, et c’est le plus important. (...) J’espere ne pas avoir ´ ´ ete trop familier avec Katleen. » Et le matin, il a « mal aux che´ veux » et oublie d’eteindre le phare. Deux mois auparavant, les ´ deux Anglais etaient venus visiter Cordouan et le gardien leur ´ ` ˆ ´ avait propose d’y passer la nuit. Le soir, apres un dıner arrose au ` graves, il les assomme, les accroche a un poteau du rocher, les ` ´ ´ marie son missel a la main, puisqu’ils n’etaient que fiances, et ` ´ ´ laisse a la maree montante le soin de leur « assurer la vie eterˆ nelle. (...) Je venais d’entrebailler la porte des chiottes de l’en` fer. » Les jours suivants, il donne libre cours a sa passion de la ´ taxidermie. C’est donc une Katleen empaillee avec qui il se ˆ ´ ´ montre « familier » grace au cognac, la presence des ecrevisses ` qui lui viennent de sa mere ajoutant un relent œdipien aux ´ ` familiarites qu’on imagine ! Au moment ou les gendarmes ` ´ ˆ l’abattent, a la mi-janvier, pris de demence extreme, il se ` prend pour un chien et se met a aboyer171 ! Le brandy des dictionnaires et celui de la tombe de Poe ´ Les recits de folie sont toujours crus, celui-ci est effrayant, ˆ ´ hallucinant meme. Une demence absolue, en plein regard de ˆ ´ ´ la cote charentaise... La perte d’identite etant une des formes ´ ´ ´ ´ preferee des nevroses et psychoses contemporaines, elle fait

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´ ´ evidemment partie du champ litteraire d’aujourd’hui. Le plus ` souvent a la facon d’un « fake », d’un trucage... En revanche, ¸ ´ que le cognac lui soit aussi nettement associe dans ces romans n’est pas neutre. Certes, sa tradition d’adjuvant aux troubles ` ` personnels remonte a loin, mais qu’en plein regne du whisky ´ et en pleine montee commerciale de la vodka, ce soit le ´ ´ cognac qui ait ete choisi comme empreinte du trucage identi` taire en dit long quant a l’enracinement de sa mauvaise image. ´ Et qu’on ne vienne pas pretendre que le brandy des textes anglo-saxons n’est pas le cognac ! Autant le mot a pris dans le ´ ` ¸ jargon francais des professionnels le sens tres precis d’eau-de-vie ` ´ ` de vin souvent coupee a l’alcool neutre, en opposition a la noblesse du cognac, autant en anglais courant il signifie ´ ` « cognac » par simple hommage metonymique a la plus univer` sellement connue des eaux-de-vie de vin. Apres tout, Courvoi` ` ´ sier ne doit-il pas son succes mondial a se presenter comme « the ` brandy of Napoleon »* ? Quant a Jules Robin, un des plus impor´ ´ ´ tants negociants de Cognac dans les annees 1880, ne se presentait-il pas en pays anglo-saxon comme Jules Robin and Co brandy** ? « En Angleterre et dans tous les pays de langue ´ anglaise, la reputation du cognac dans le peuple s’est faite exclu´ sivement par l’intermediaire des marchands anglais et sous le ´ nom de ‘‘brandy’’ », ecrit Robert Delamain dans Histoire du ´ cognac, un livre devenu un des fetiches charentais172. ´ Faut-il rappeler que Jacques Delamain etait un des meilleurs ´ negociants en eau-de-vie du pays charentais et que son statement linguistique ne s’est certainement pas fait sans l’avis de sa bellesœur, Germaine Delamain, la traductrice des romanciers anglais de l’entre-deux-guerres ? Les dictionnaires anglo-saxons de ` langue donnent d’ailleurs « cognac » comme traduction a ´ « brandy » et acceptent « cognac » comme mot importe173. ´ Quant aux dictionnaires encyclopediques, ils indiquent l’origine
´ ´ ´ ` ` ´ * La maison Courvoisier a ete fondee en 1835 a Jarnac a partir de l’heritage ´ ´ ` ´ d’un negoce de vins et spiritueux situe a Bercy, que Napoleon Ier visita en ´ 1811. En 1854, Felix Courvoisier obtient le brevet de fournisseur officiel de ´ ` ´ Napoleon III et en 1911, les freres Guy et Georges Simon, acquereurs du ´ negoce en 1909, lancent le slogan « Courvoisier, the brandy of Napoleon » sur fond d’ombre de l’empereur. Il fera le tour du monde. Voir Dictionnaire ˆ biographique des Charentais, Croıt vif, Paris, 2005, notice Courvoisier. ´ ** Alors que sa publicite en francais souligne bien le « cognac », son affiche ¸ ´ ` destinee a la partie orientale de l’empire des Indes ne parle que de brandy... et met en garde garde contre les imitations : « Beware of imitations brands ; if best ´ brandy is required, buy only Jules Robin and Co brandy », musee des Arts du cognac.

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´ ´ du mot « brandy » en specifiant qu’il s’agit d’une abreviation ` ` familiere du hollandais « brandewyn » dont la premiere trace ˆ date de 1657, alors que le mot « brandewine » continue d’etre ´ utilise dans les actes officiels (tarifs douaniers, actes du parle´ ` ment...) jusqu’au debut du XVIIIe siecle. Ils donnent ensuite ´ pour « brandy » des definitions plus larges que le seul cognac, du genre « ardent spirit distilled from wine or grapes » ou « strong alcoholic drink made from wine », mais avec le cognac comme ´ ´ ´ ´ reference la plus frequente, ou precisent lorsqu’il s’agit d’eaude-vie d’un autre fruit (« plum brandy, apple brandy, cherry ˆ ` brandy... »). Dans ces memes ouvrages, « cognac » possede sou´ vent la definition simple de « French brandy of superior qua´ lity »174. Mais l’Oxford English Dictionary precise : « The name (of cognac) is sometimes extended for trade purposes to any French ´ brandy », le nom (de cognac) est parfois etendu pour des motifs ` commerciaux a n’importe quel brandy francais. ¸ ´ Quant aux catalogues en langue anglaise des grands negoces ´ ´ internationaux, ils mettent en general sous la rubrique « brandy » ´ tous les alcools de vin, cognac, armagnac, pisco (d’Amerique du ` Sud), metaxa (de Grece), mais aussi grappa (d’Italie) et marc ´ ´ ´ donnes – en generalisation abusive – comme produits de la ´ ` distillation des residus de vin. La plupart possedent une ` rubrique « cognac » a part, contrairement aux autres brandies, ce qui exprime la place commerciale de l’eau-de-vie charentaise ` dans leurs ventes et son image valorisante. On comprend des lors la confusion faite par l’usage courant entre brandy et ´ ´ ´ cognac. Dans les annees 1950, dans ses publicites destinees au ´ ´ marche britannique, Hennessy specifiait toujours « Cognac ´ ´ ´ ´ ´ ´ Brandy » comme si la societe n’etait pas assuree de la notoriete du nom de son produit, notamment avec ses fameuses affiches ` ` mettant en scene un saint-bernard portant un tonnelet a son cou. Chaque anniversaire de la naissance d’Edgar Poe, le 19 jan` ´ ´ ` vier, une scene etrange se deroule au cimetiere de Westminster ` Church a Baltimore, devant la tombe de l’auteur de La Maison ` Usher. A une heure du matin, un petit homme en habit noir se ´ ´ presente, boit un verre de cognac – a glass of brandy – et depose sur la tombe une demi-bouteille de Martell ainsi que trois roses que certains voient rouges et d’autres blanches (une de moins, en tout cas, que le fameux bourbon Four Roses !). La presse le ` surnomme le « toaster », celui qui porte un toast. Son manege ` dure depuis 1949, date du centieme anniversaire de la mort de ˆ Poe, celui qu’on appelle volontiers le « maıtre du macabre », et il semble, bien que personne n’en soit certain, que ce ne soit pas ˆ ` ` le meme petit homme en habit noir qui le mene. Son fils, apres

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´ sa mort en 2000 ? Un autre devot de Poe ? Les articles de presse ` et les sites internet sont innombrables a son sujet mais aucun n’en donne d’explication satisfaisante175. ` ´ ´ D’autant que le mystere s’epaissit lorsqu’on sait que le musee ´ Edgar Poe situe dans son ancienne maison, « located in a slum area », dans un quartier sordide de Baltimore, expose plusieurs ´ ´ ´ de ces bouteilles de cognac recuperees sur sa tombe. « Poe’s home was a humble, two-story dwelling at 203 North Amity Street. The rooms are small, spare, with low ceilings, reflecting a time of short people and a family living on the edge of poverty », Poe habitait une ´ modeste maison d’un etage au 203 North Amity Street, les ` ´ ´ pieces etaient petites, frugales, avec des plafonds bas, refletant ´ ` une epoque de gens a court d’argent et une famille vivant aux ˆ ´ franges de la pauvrete. Le cognac pourtant n’apparaıt pas de facon significative dans l’œuvre de Poe ; en revanche, il semble ¸ ´ bien qu’il soit mort d’une crise d’ethylisme aigu, « discovered lying in the gutter outside of a well-known tavern in an incoherent stupor, wearing someone else’s clothes and carrying a cane that was not his. He was sent by friends to Washington College Hospital in Baltimore where he lapsed in and out of consciousness and finally, ´ into a coma », decouvert gisant dans le caniveau devant une ´ taverne bien connue, en pleine stupeur incoherente, portant ´ les habits de quelqu’un d’autre et une canne qui n’etait pas la ´ ` ˆ sienne ; envoye par des amis a l’hopital Washington College de ´ ` Baltimore, il passa alternativement d’un etat conscient a inconscient puis tomba dans le coma. « There are some secrets that do not permit themselves to be revealed », il existe des secrets qui ne perˆ ´ ´ ´ mettent pas d’etre reveles, conclut Poe avant de mourir... Ce ´ ˆ furent ses derniers mots. L’enigme gıt donc dans un verre de ˆ ´ ´ cognac176. « Tel qu’en lui-meme enfin l’eternite le change (...) / ´ Dans le flot sans honneur de quelque noir melange177... » ´ En 2006, le musee des Arts du cognac organise une exposition sur La Vigne des anges dont je m’apercois qu’elle rime avec ¸ Le Tombeau d’Edgar Poe. Jean-Pierre Dussaillant, peintre et ´ ` ˆ ´ sculpteur possedant son atelier a l’ıle de Re, y expose plusieurs œuvres symbolisant l’eau-de-vie charentaise : des gobelets, des ´ ` bouteilles, un visage inspire a plonger son nez dans un verre ballon et surtout un « calice » au-dessus duquel volent de petits ´ anges de bronze, une declinaison toute en finesse de la « part des ´ ´ anges », cette evaporation devenue une des plus belles represen´ tations des chais de la region. Le catalogue de l’exposition ´ reprend cette metaphore charentaise par excellence et brille ´ par un texte de l’ancien conservateur du musee de la maison ` ´ de Loti a Rochefort, Jean-Pierre Melot. ` ` Tout part du cimetiere de Baltimore et du mystere qui

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entoure la tombe de Poe. Un journaliste en mal de copie, travaille « pour un commanditaire qui fait dans le sensationnel », s’installe, se camoufle pour organiser au mieux sa « planque dans ` ´ ce fichu cimetiere, bien avant la date anniversaire », persuade qu’il « coincerait » l’homme au Martell et aux trois roses blanches ; « une patience de guetteur, comme Buzzati, vous voyez. » ´ ´ ` Son desert des tartares dure des heures, il reussit a prendre un ´ ` ´ ` ` cliche de la scene mais se voit harponne a la sortie du cimetiere ` par « trois mecs costauds », trois robustes roses qui l’obligent a ` ´ ´ ´ effacer la photo et a ne rien reveler de l’histoire ; en dedommaˆ gement, celui qu’il croit etre l’homme aux roses blanches l’em` mene chez lui et lui offre le choix d’une bouteille de cognac. ´ Revenu de Baltimore, il debarque au vernissage de l’exposi` tion Dussaillant et montre sa bouteille. Elle s’orne d’une tres ´ ` belle etiquette qui s’avere vite de la main de Tamara de Lem´ picka, cette artiste amie de Suzy Solidor, la chanteuse et come´ ¸ dienne emblematique des Garconnes, comme elle une des figures ´ ´ du mouvement lesbien de l’entre-deux-guerres. Plusieurs etes de suite, Suzy Solidor invita son amie peintre dans sa maison ´ ´ des Portes-en-Re. Il en resulta en 1933 un des plus beaux portraits de l’œuvre de Tamara de Lempicka. Polonaise d’origine, ´ elle suivit les cours de Maurice Denis et d’Andre Lhote et devint ´ la portraitiste majeure des milieux artistiques et litteraires de son ´ temps, reconnue comme une des representantes les plus signi´ ficatives du mouvement Art deco. ´ La bouteille de cognac date des annees 1920, un vieux monsieur « facile quatre-vingts ans (...), propre et respectable, cra´ ´ ` vate et rase de frais tel qu’on s’attend a en trouver dans les ´ ˆ vernissages de province » s’en emeut et en devient meme ´ « febrile » car il retrouve en elle un objet touchant l’histoire de sa famille dont il pensait que tout avait disparu pendant la ´ ´ guerre avec « ce que les Allemands avaient dilapide ». L’etiquette ´ represente une jeune femme aux « seins en obus », dans le style ` ` cher a Lempicka, tres semblable au portrait qu’elle fit de Suzy ´ Solidor, mais emprisonnee dans un corset de fer parce qu’elle est si fragile que sans cesse cassent ses os. ´ ` ´ « Beaute limpide qui ne cherchait qu’a s’evaporer », elle est la ` ´ tante du vieux monsieur de l’exposition. Angele est son prenom ´ et elle se passionne pour la lente preparation de l’eau-de-vie ` ˆ dont la part des anges modele cette « fete des sens, des essences ´ (...) sans jamais d’indecence » qui incarne au mieux le pays du ` ` ` cognac. Angele mourut a vingt-quatre ans apres avoir concu et ¸ ´ ´ ˆ elabore avec le maıtre de chai de la famille une fine, « nectar des nectars » devant lequel « les visages des amateurs se recueilleraient comme au souvenir d’une œuvre d’art ».

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´ ´ « Leur fine etait suspendue au firmament, telle une legende ´ ´ (...), rien ne pourrait l’atteindre car elle etait entree dans un ` ´ ` cercle tres ferme ». Angele « se savait perdue pour la vie (...) et ´ se sentait tout aussi eperdue d’amour pour celui avec lequel elle ´ ` ´ etait parvenue a faire scintiller une etoile et la hisser ensuite au ˆ ´ ` ˆ firmament (...), avec le meme desir d’achevement », elle ota son ` corset et mourut apres l’amour. De sa barrique, on tira vingt´ quatre bouteilles, autant que ses annees de vie, et Tamara de Lempicka immortalisa son personnage. La bouteille du collec´ ` ` ´ ` tionneur de Baltimore etait la derniere a avoir survecu a l’occupation allemande de la guerre178... ´ ´ Texte etonnant au titre de « Corps celeste », texte magnifique, ˆ ´ texte melant la legende locale au mythe de l’universel, comme ´ ` ´ une part des anges emanant de la tombe d’un poete americain, texte illustrant de la meilleure facon qui soit l’esprit du cognac ¸ ` au sens ou l’esprit – spirit, spiritueux – est une eau-de-vie en ˆ ´ meme temps qu’un art de vivre base sur une philosophie du ´ ´ temps. Mis au firmament mais corsete et pille par les Alle´ ´ mands, il meurt en pleine revelation de l’amour. On ne peut ´ ´ mieux exprimer l’eblouissante histoire du cognac – sa legende – ´ ´ mais aussi sa splendide ambiguıte – son image etiolee. Comme ¨ ´ ´ ´ un encensement programme pour sa mise au musee... ` Des auberges pickwickiennes a la prison de Reading ` Poe joue le mystere, Dickens la tranche de vie. Ce qui se ´ ` ´ ` revele encore plus sombre : le brandy, souvent present des ´ ` ˆ qu’il evoque des milieux bourgeois, possede un role qui va ´ jusqu’au plus miserable, comme par exemple dans Hard Times ` ou il devient la cause de la mort d’un des personnages par ´ alcoolisme et celle des infirmites d’un autre : la gouvernante ´ ´ Mrs Sparsit, dont la reputation de tenue morale est irrepro` chable, est la veuve d’un marin mort d’alcoolisme a Calais, ´ ` « ce port de la decadence francaise ». Quant a Sleary, « short of ¸ breath now, considering what a bleary and brandy-and-water old veteran he was », il vit maintenant avec son souffle court pour ´ ´ ´ ´ ` avoir ete ce vieux veteran trouble du brandy a l’eau179 ! Comme ´ ´ son heros, Dickens avait la reputation de boire beaucoup de ` ˆ brandy a l’eau ; alors meme qu’il n’avait que quarante-cinq ˆ ´ ans, ses lettres faisaient apparaıtre une ecriture de plus en plus ´ tremblante si bien qu’on a pu dire qu’il melangeait « a great deal ` of cognac with his ink », beaucoup de cognac a son encre180 ! ´ ˆ Dans son roman le plus emblematique, le meme Dickens, en ´ ` ˆ debut de carriere, attribue au cognac bien des vertus. On connaıt

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Pickwick, ce vieux monsieur chauve toujours en habit, simple et ˆ ´ bienveillant, honnete et credule, une sorte de Don Quichotte ˆ de la petite bourgeoisie prenant les individus malhonnetes de ` Londres et des environs pour des moulins a vent ou encore ´ une prefiguration de l’Ulysse de Joyce, moins gouaille que Bloom mais tout aussi baguenaudeur181. En une suite d’images ´ d’Epinal pleines d’humour, celui qu’on prend souvent pour Mr Bigwig, « la grosse perruque », va d’auberge en taverne et y ´ ´ ´ croise une serie de crapules de toutes les couches de la societe ˆ ` qu’il essaie de remettre dans le droit chemin. Grace a son valet, ` ´ le malin Sam Weller, il parvient a echapper aux tromperies qui le guettent lors de ses rencontres... Avec quarante-six occurrences ´ ` au total, il est peu d’œuvres ou le cognac soit aussi present* ; il rythme en leitmotiv les aventures pickwickiennes, le plus sou` ´ vent a la facon d’un cordial. Quelques connotations negatives ¸ ` ´ parsement l’œuvre, comme cette rencontre avec « l’etranger » que Pickwick surnomme « Dismal Jemmy », le lugubre braqueur, ´ ´ ˆ ` comme ces elections truquees grace a du laudanum dans le cognac, ou comme ces possibles retours de goutte dont le seul ` ´ ` remede est d’epouser une veuve a la voix forte ! Jolie caricature ˆ ` ´ ´ du role des femmes en matiere de sobriete ! ´ ` Mais la plupart des notations se revelent positives : la tristesse ´ du soir passe avec une bonne gorgee de cet « exhilarating liquid », ´ ´ ´ de ce liquide vivifiant, dont les tournees generales maintiennent la bonne humeur, qu’on boit quand il fait froid, quand on est ´ ´ enerve, quand on a envie de bien dormir ou quand on souhaite ´ ´ deguster un bon cigare. Se mefier toutefois, lorsqu’on est de nature trop communicative, de son « wonderful effect in warming ` into life the deepest hidden secrets of (one’s) bosom », car on se met a ` ´ parler de tout sous son effet prodigieux a rechauffer les secrets ´ ´ de son cœur les plus profondement caches ! ´ ` Le plus interessant dans ces Pickwick Papers reste la maniere ´ dont on boit le cognac. Le plus frequent est incontestablement ´ ´ le long drink, parfois agremente de glacons : brandy and water. ¸ ˆ Dans les auberges ou meme en diligence, lorsqu’il fait chaud, il ´ est la boisson habituelle des gens etablis. On le remplace volontiers en hiver, quand on doit sortir affronter le froid, par un ale ` and brandy, une biere au cognac plus revigorante. Et le soir, une ´ fois terminee la partie de cartes, par un « hot elder wine well

* Parmi les 46 occurrences, 31 concernent le long drink, 12 la fine pure, ´ ` 2 l’ale and brandy et 1 le vin renforce a l’eau-de-vie. Contre 71 occurrences ` pour le vin (dont 5 pour le porto et 2 pour le champagne), 25 pour la biere, 5 pour le cherry-brandy et une seulement pour le whisky.

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qualified with brandy and spice », un vin de sureau chaud*, ren´ ´ force au brandy et aux aromates, l’ideal pour s’endormir. Quant ` ˆ ´ a Pickwick lui-meme, il l’aime au soda dans la journee mais sans ´ ` ` glacons, et le soir le prefere a l’eau chaude, sous forme de grog. ¸ ´ Rien dans ces facons n’indique une quelconque depravation ; le ¸ ´ ´ cognac est un authentique cordial reserve aux gens de bien, ´ ´ leurs dames preferant le cherry-brandy, la liqueur de cerise. ` Leurs valets, gens du peuple comme Sam Weller et son pere, le boivent neat, sec, en digestif, ce qui d’ailleurs les rend souvent chancelants en fin de repas, « staggery (...) like a walking brandybottle », titubant comme une bouteille de cognac qui marcherait182 ! Texte essentiel pour l’histoire du cognac que celui de ce feuilleton aux accents picaresques ; certes Dickens se moque ´ ´ ´ – gentiment –, mais son temoignage plein de details observes au quotidien reste irremplacable. Il situe socialement l’eau-de-vie ¸ ´ ` charentaise allongee a l’eau comme la boisson habituelle de la ´ ´ ` bourgeoisie anglaise, un tonique de bon ton, a la fois desalterant ´ et reconfortant. ` En revanche, le cognac digestif, celui qui peu a peu prendra ´ ´ sa place dans la realite de la consommation et dans l’imaginaire ´ ´ ´ collectif, est reserve au petit peuple car on se mefie de ses effets ´ ´ ´ ´ d’ebriete. Charles Dickens ecrit son Pickwick plein de verve en ` 1837 ; tres exactement soixante ans plus tard, en 1897, de la ´ ` prison de Reading ou il est enferme, Oscar Wilde donne son ´ ´ douloureux De Profundis, « le sanglot d’un blesse qui se debat », en dira Gide. Son plus beau texte... Rien ne rapproche les deux ` œuvres, si ce n’est la mention du cognac. A la fin de sa longue ` lettre a son ami / amant, Wilde lui rappelle qu’il lui a offert des ˆ ` dıners somptueux, « soupe a la tortue et savoureux ortolans ´ enrobes dans des feuilles de vigne de Sicile » assortis d’un cham´ pagne Dagonet, « couleur d’ambre » ; et pour finir le plus agreablement qui soit « l’admirable fine champagne toujours servie au ˆ ˆ fond de grands verres ballon pour que le bouquet put en etre ´ ´ mieux apprecie des vrais gourmets, connaisseurs de ce que la vie ´ ´ offre de vraiment exquis ». Dandy Belle Epoque et ecrivain plein ` de finesse, Oscar Wilde est le seul a utiliser les mots « fine ´ champagne », en francais dans le texte ; jamais il n’evoque le ¸ ` cognac a proprement parler mais ses quelques mots sur le verre ballon et son rituel figurent probablement la plus belle ´ ´ ` ´ des references au modele devenu traditionnel de degustation de l’eau-de-vie charentaise183.
´ ´ ` ´ ´ * Vin blanc souvent petillant tire des fleurs de sureau, tres apprecie aujour´ ´ d’hui encore en Angleterre (precision soulignee par Louis M. Cullen).

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´ ´ On pourrait evidemment noter que ce passage est tire d’un ´ ´ ecrit penitentiaire, Oscar Wilde purgeant deux ans d’emprison´ nement pour mœurs homosexuelles. Un texte forcement comˆ ´ pensatoire grace aux souvenirs qu’il evoque, donc probablement ´ ´ enjolive... Ce serait mediocre en regard de l’incontestable chef ` d’œuvre qu’est De Profundis. Dans ce parallele avec Pickwick ´ impose par le cognac, l’important est ailleurs : dans l’Angleterre ` ´ ` du XIXe siecle, la bourgeoisie boit son cognac allonge a l’eau, ˆ ´ ` plutot comme aperitif ; dans celle de la fin du siecle, ses dandies ` ´ ´ le boivent a petites gorgees, en digestif ritualise, pratique autre´ ´ fois reservee au peuple des ivrognes qui, eux, le lampaient cul ´ sec. Propage par le snobisme anglais, ce nouveau mode de ´ ´ ` consommation prendra peu a peu le dessus sur le precedent, au point de l’occulter. ´ L’image aujourd’hui la plus partagee du cognac est bien celle ´ d’un alcool bourgeois aux gestes codes ; on la retrouve dans bien ´ ´ ´ ` des textes litteraires plus recents ou elle perd sa valeur de temoi´ ´ gnage car elle n’est plus experience personnelle mais demarque ´ ´ ` ` ´ ´´ d’un stereotype. Ce qui d’ailleurs n’enleve rien a sa veracite eventuelle... C’est le cas dans un certain nombre d’œuvres de second ´ ´ plan comme par exemple le roman de Kenize Mourad en forme ´ ´ de memoires reconstitues, De la part de la princesse morte : l’action ´ ` se passe a Istanbul en 1918, les caisses de l’Etat sont vides, on discute entre hauts responsables, « on se ressert du cognac tandis ˆ qu’un domestique revetu d’un long kaftan bleu, passe les cigares. ´ Chacun se perd dans ses songes. » Songes d’une epoque disparue ´ avives par le cognac et un cigare dans un palais de la capitale d’un ˆ ´ ´ empire bientot dechu, le cliche est parfait184... Comme il l’est dans Moulin-Rouge, le film de John Huston : on y voit ToulouseLautrec croquer des danseuses de french-cancan en buvant force ˆ cognacs. « Ca vous brule l’estomac, essaie de raisonner la ser¸ ´ veuse. – J’ai soif, repond-il. – Buvez au moins du vin. » Il part ` alors dans un parallele confus avec ceux qui font de la politique et s’exclame : « Moi, j’ai bien le droit de boire mon cognac ! » L’ar´ ´ tiste, aristo et nabot, se detruisant la sante pour trouver son insˆ ` ` ´ piration grace a l’eau-de-vie, la aussi le cliche est parfait185... ˆ Apparemment, la veine est la meme chez le Ionesco de Rhi´ ´ noceros : le heros justifie son addiction au cognac, son entourage essaie de le raisonner186... « – Eh bien, prouvez que vous en avez ´ ` (de la volonte). – Je vous assure que j’en ai... – Prouvez-le a ˆ vous-meme, tenez, ne buvez plus de cognac... vous serez plus ˆ sur de vous. – Vous ne voulez pas me comprendre. Je vous ´ ` ´ repete que c’est tout simplement parce que cela preserve du ´ pire que j’en prends, oui, c’est calcule. Quand il n’y aura plus ´ ´ d’epidemie, je ne boirai plus. »

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´ Rythmant une comedie dont le burlesque rehausse le sens ´ philosophique, le cognac de Rhinoceros est la boisson habituelle ´ ` de Berenger, le seul « homme humain et humaniste » a ne pas se ` ` transformer en monstre a une ou deux cornes, autrement dit a ˆ ´ ne pas se laisser entraıner vers la brutalite, l’aveuglement et le fanatisme des comportements totalitaires. Chaque fois qu’appaˆ ´ ˆ ` raıt un nouveau rhinoceros ou qu’un de ses amis s’apprete a ´ le devenir, Berenger propose un verre de cognac ou s’en verse ´ ` ˆ un. C’est bien sur pour se reconforter, mais a mesure que les ´ ´ rhinoceros se multiplient comme annonces par l’eau-de-vie ´ ´ charentaise, Berenger prend valeur de heros : « Contre tout le ´ monde, je me defendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! » Le rideau tombe sur ce cri ` ´ ˆ ` ou se melent l’angoisse et le sursaut. A travers Berenger, le ` ´ ¸ cognac en devient epique, a la facon du dernier verre que brandirait Don Quichotte187. ´ ˆ Une encre qui, immediatement, disparaıt ´ ˆ ˆ Dans la nuit du 30 aout 1888, un entrepot de cognac situe dans l’East End de Londres, prend feu. L’incendie est particu` ˆ lierement violent, il ravage le batiment dans son entier, la foule ` ` ` accourt voir le spectacle. A quelques dizaines de metres, derriere ´ ´ une palissade, Jack l’Eventreur dechire le ventre d’une prosti´ ` ´ tuee de Whitechapel, ce sera sa premiere victime identifiee, la ` ´ premiere d’une longue serie188... Sans tomber dans le Grand Guignol, innombrables sont les ´ ´ ´ ` temoignages litteraires ou le cognac evoque, annonce, rappelle, ´ signale ou souligne quelque desordre de vie, quelque boulever´ ˆ sement, quelque deviance meme. Chez le « Zola du Nil », il est ´ ˆ avec le haschisch le moyen le plus sur pour l’epicier Ahmed Abd-el-Gawwad de faire passer ses penchants avilis dans L’Impasse des deux palais189. Le livret d’Arabella de Hugo von Hof´ mannsthal evoque, lui, la ruine des familles aristocratiques190 : ` ´ ´ des le premier acte, les creanciers se presentent pour recouvrer ` ˆ leur du, le comte demande un cognac, ce a quoi le groom ´ ˆ ´ repond en clamant partout dans l’hotel qu’il n’y a plus de credit ´ pour le numero 8 ! Au second acte, en revanche, la noce s’accompagne de champagne Moet et Chandon... ¨ ˆ ` `cle, le Memes malheurs a venir dans Ernest ou le travers du sie ` best-seller d’un auteur maudit, Gustave Drouineau, mort a ` l’asile de Lafond, pres de La Rochelle : l’eau-de-vie charentaise ´ ` annonce l’entree en scene de celui qui va ruiner les espoirs ´ d’Ernest. Le mechant de l’intrigue est ainsi introduit par une

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` lettre lue juste apres qu’il soit fait mention d’un « petit verre de ` cognac »191. Quant a Ian McEwan, il fait boire un verre de ` ´ ` ` brandy a son heros tout juste assis dans l’avion qui le mene a ´ sa fin192. Diana de Carlos Fuentes, la biographie romancee ´ ` de l’actrice Jean Seberg, associe egalement le cognac a des menaces futures : la bouteille augure la rupture avec Diana, ´ ´ ˆ contestataire nevrosee mais d’un charme envoutant ; le narra´ ˜ teur se precipite chez Luis Bunuel, malade, comme pour ´ ´ se retremper dans l’authenticite d’une eblouissante figure ˆ ˆ ` paternelle193. Chez le meme Fuentes et avec le meme lien a l’Espagne de la guerre civile, mais franchement ambigu cette fois, le cognac est la boisson habituelle d’un vieil intellectuel alcoolique, ancien communiste des brigades internationales, ´ dont tout Mexico continue de se demander s’il fut un heros ˆ ou un traıtre194. ´ Cette equivoque combinant cognac et suspicion politique se ´ retrouve chez Olivier Rolin. En plein desenchantement, son ´ Tigre en papier evoque la « Cause », un groupuscule gauchiste ´ ˆ ´ ` des annees 1970 mele a plusieurs actions terroristes. Le narra´ ´ ´ teur recherche un ancien chef de la milice protege par l’Eglise. Il ˆ prend le train de nuit pour Rome, dıne au wagon-restaurant et sympathise avec un cardinal aux allures de rugbyman. Celui-ci ´ ` « ne crachait pas sur le cognac... il s’est enfile une derniere ´ ´ ` lampee de cognac et m’a plante la... en me livrant un bout ` d’information qui pouvait aboutir a la mort d’un salaud, mais ´ ´ ´ d’un homme neanmoins, il venait de commettre un peche, et ˆ ´ meme assez carabine de son point de vue. » Finalement, le ´ ´ groupe ne trouvera pas l’ex-milicien et le peche du cardinal ´ ´ restera veniel car sans consequences195 ! ` ´ ¨ ´ ´, Quant a Laura, l’heroıne de Cortazar dans Cartas de mama ˆ ´ ` elle se demande en meme temps pourquoi elle n’ecrit plus a sa ` ´ ˆ ˆ ˆ mere restee en Argentine et si ce gout acre qui lui brule la ` ˆ bouche ne serait pas « el regusto del con barato », l’arriere-gout ˜ac ´ ˆ ´ du cognac bon marche196. Le meme Cortazar raconte l’histoire ´ de ce saxophoniste de jazz, Johnny, « genial et hot », qui boit du cognac et fume de la marijuana avant chaque concert ; il en a ` besoin pour entrer en scene mais s’il pousse les doses, le concert ´ ` est un echec... Jusqu’a une cure de plusieurs semaines en cli´ ` nique psychiatrique ou il desire avant tout « beber un con y ˜ac ´ ´ lavarme la boca, quiza tambien la memoria », boire un cognac et ˆ ´ me laver la bouche, peut-etre aussi la memoire197. Toujours ce ´ ` ´ ` desarroi de soi face a la vie, face au passe, face a ses proches... Dans La Maison de jade, son roman le plus connu, Madeleine Chapsal dit du cognac qu’il est un « grand endormisseur » et ` l’associe aux chagrins d’amour qui obligent sa narratrice a le

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` ˆ transformer en somnifere : « Combien ce cognac va m’etre ´ ´ reproche ! Prendre des comprimes, passe encore, mais que je boive du cognac au goulot ! » Plus loin, elle insiste, tout en ´ ´ moderant ses apprehensions : « Je bois un peu de ce cognac ´ que je deteste depuis que j’en ai pris pour faire passer les som` ` niferes. Mais je suis des Charentes, par mon pere, et le cognac a ` ` pour moi des douceurs de ‘‘vieil ami’’ : a nouveau mes arteres se ˆ dilatent, je respire mieux. » Certes, ce rattrapage apparaıt comme une repentance de Charentaise ! En revanche, dans un ´ de ses textes les plus reussis et au titre splendide, Grands Cris ´ ` dans la nuit du couple, elle evoque a nouveau l’eau-de-vie de son ´ ´ ` pays comme un soutien a surmonter les deceptions, les desilluˆ sions meme. Mais cette fois, en plein frisson habituel du cognac, ´ ¨ sans le moindre regret factice. Son heroıne vient de faire ´ l’amour, elle s’apercoit de son ennui et de la futilite de son ¸ compagnon qui lui parle de Sollers « en tracant de l’index un ¸ cercle gamin autour de la pointe de (son) sein droit. (...) Le ` quart d’heure d’usage apres lequel on peut envisager de se rha´ ` ´ ´ biller n’etait pas completement ecoule, (...) en fait c’est d’un ´ cognac que j’aurais eu besoin. D’un alcool bien tasse. Comme ´ chaque fois que je me suis trompee, de lieu, de personne. Que je ´¸ ´ suis decue. (...) Il me caresse distraitement l’epaule, puis l’avant-bras, pendant que je sirote le cognac qu’il a fini par ` m’apporter. Je ferais mieux de chercher quelque chose a lui ` ` dire au lieu de penser a mes premieres amours. Mais ca s’est ¸ ´ ` ´ coince. J’ai le sentiment de n’avoir plus, a son egard, aucune ` ´ ´ espece de curiosite. » Ce splendide « mais ca s’est coince » en dit ¸ ´ ´ ˆ long sur le desenchantement associe au cognac et sur son role de pansement psychologique198. ´ ´ Ca coince aussi chez Kundera. L’amitie desunie est en effet ¸ ` ` ´ ` un des themes de L’Identite. A sa facon si particuliere de ¸ ` ` ` donner leur perspective a l’intrigue et a ses personnages a ´ coup de reflexions philosophiques, Milan Kundera y raconte ` ` ` ˆ ´ comment, apres une visite a un ami a l’hopital, son heros se ˆ rend compte qu’il n’atteindra jamais son reve d’adolescence et ´ que l’amitie telle qu’il l’entend, « le romantisme des hommes », est finalement devenue un leurre, tout juste une « politesse ». ` ` ´ Il l’exprime longuement a son amie, a la facon d’une desillu¸ ´ sion de soi. Plusieurs gorgees de cognac guident cette prise de ` conscience... C’est aussi le moment ou le roman bascule dans un fantasme de rupture entre elle et lui, car le « romantisme des ˆ femmes » est aussi fragile que celui des hommes. Peut-etre plus encore199. Toujours chez Kundera, cette fois dans son roman le plus ˆtre, ´ ` ´ ´ `rete celebre, sans doute le plus reussi, L’Insoutenable Lege ´ de l’e

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ˆ le cognac apparaıt deux fois dans ce tableau rendu magnifique ´ par ses multiples details que ne renieraient pas les grands fres´ ` quistes renaissants. Sur fond de normalisation sovietique apres le printemps de Prague, l’histoire d’amour commence par une ´ ´ serie de hasards qui, l’air de rien, determinent la rencontre : ` ` dans le restaurant ou elle sert, Tomas commande un cognac a ` ` ` Tereza. « A ce moment-la, il y avait de la musique a la radio. ´ Tereza partit chercher un cognac dans le debit de boissons et tourna le bouton de l’appareil pour augmenter le volume. Elle avait reconnu Beethoven (...) devenu pour elle l’image du ˆ ´ monde ‘‘de l’autre cote’’, l’image du monde auquel elle aspirait. ` ´ A present, tandis qu’elle revenait du comptoir avec un cognac pour Tomas, elle s’efforcait de lire dans ce hasard : comment se ¸ ` ˆ ˆ ` ` pouvait-il qu’a ce moment meme ou elle s’appretait a servir un ` ˆ cognac a cet inconnu qui lui plaisait, elle entendıt du Beetho´ ` ven ? » Des cet instant, tout se dessine, tout se decide : « Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y ´ rejoignent comme les oiseaux sur les epaules de saint Francois ¸ ´ d’Assise. » Le cognac est ici le signe – fort positif – que s’elabore ` ´ ´ la fresque de Tereza, « celle qui aspirait a s’elever » et etait en ´ train de lire Anna Karenine. « On ne peut reprocher au roman ˆ ´ ´ d’etre fascine par les mysterieuses rencontres du hasard (par exemple par la rencontre de Vronsky, d’Anna, du quai et de la mort, ou la rencontre de Beethoven, de Tomas, de Tereza et du ` verre de cognac), mais on peut avec raison reprocher a l’homme ˆ ` d’etre aveugle a ces hasards dans la vie quotidienne et de priver ´ ainsi la vie de sa dimension de beaute. » Est-il plus belle compagnie pour le cognac que Beethoven et Tolstoı (bien que chez ¨ ce dernier pointe le suicide d’Anna)200 ? ` Mais soudain regne l’ordre, la police politique de Prague ` mene son œuvre de normalisation. Avec tout ce qu’elle com´ porte de resistance et de paranoıa de la part de ceux qu’elle ¨ tente de mettre au pas. Ainsi Tomas, le chirurgien devenu ´ ` laveur de carreaux pour avoir publie un article sur le crevement ´ ` des yeux d’Œdipe que les autorites considerent comme une ´ parabole contre le regime, ainsi Tereza de nouveau serveuse ˆ ´ ` de bar pour etre sa femme, alors qu’elle avait commence a ` ´ percer comme photographe de presse... Une scene etrange ´ ´ – donc forcement montee par la police – survient dans le bistrot ` ´ tenu par Tereza : un adolescent commence a lui faire une declaration d’amour puis demande un cognac. Elle refuse car il n’a pas dix-huit ans. ` Une demi-heure apres, il revient du bistrot d’en face, ivre, le ´ visage crispe, et lui dit l’aimer. Elle lui sert alors une limonade. ´ ` ` « Un petit chauve qui en etait a sa troisieme vodka prit la parole.

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‘‘Madame, vous savez que vous n’avez pas le droit de servir de ` l’alcool a des mineurs. – Mais je ne lui ai pas servi d’alcool. – J’ai ` tres bien vu ce que vous lui versiez dans sa limonade. – Qu’est´ ce que vous inventez ! s’ecria Tereza. – Encore une vodka, commanda le chauve et il ajouta : Cela fait longtemps que je vous ai ` a l’œil. – Eh bien, estimez-vous heureux de pouvoir regarder une ´ belle femme et fermez-la !’’ intervint un grand type qui s’etait ´ approche du comptoir. » Le grand type en question deviendra ´ l’amant de Tereza, vite rejete par elle lorsqu’elle « sent » le traquenard policier. « Maintenant, elle voyait clairement pourquoi ´ il n’etait jamais revenu. Il avait rempli sa mission. Laquelle ? ` ´ ´ ´ ´ ´ ´ ` Le flic emeche l’avait revele a son insu quand il avait dit : ‘‘A ´ present la prostitution est interdite chez nous, ne l’oubliez pas !’’ ´ ´ Cet ingenieur imaginaire [le grand type] temoignerait qu’il avait ´ ´ ´ couche avec elle et qu’elle lui avait reclame de l’argent ! Il la menacerait de scandale et la ferait chanter... » ´ Cognac Beethoven soudain transforme en cognac Kafka... Dans les deux cas, il augure. Avec Beethoven une belle histoire ˆ ´ d’amour, cote Kafka une affaire de basse police. Mais dans les ´ deux cas, il est intimement lie aux questionnements de soi. ´ ´ ` ´ Kundera fait de son texte une reflexion sur la legerete et la ` pesanteur. La premiere finalement plus « insoutenable » que la ´ ´ seconde, car superficielle, deracinee, sans fondements... Le ˆ ´ ` cognac se situe nettement du cote de la pesanteur, c’est-a-dire ˆ ´ au plus profond des etres, avec leurs espoirs, leurs desillusions ´ aussi. Qu’on ne le confonde surtout pas avec un simple medi´ cament, comme cette fonction lui est souvent associee : lorsqu’il ´ ´ ´ ` s’agit de remettre une epaule demise, Tomas prefere utiliser de l’eau-de-vie de prune pour calmer la douleur201 ! ` Dans L’Ignorance, Kundera utilise a nouveau le cognac pour ´ ´ symboliser cette insoutenable desillusion de soi qui colle si etroi` ´ tement a ses personnages. Un cognac proche de celui de Corta´ ` ´ ´ ` zar, autrement dit un cognac lie a l’exil. Deux emigres tcheques ` sont de retour au pays apres vingt ans d’absence, aussi long´ ` ` temps qu’avait dure le retour a Ithaque. La femme vit a Paris, ` ´ l’homme a Copenhague. Autrefois, ils se sont croises, souvenir ´ ´ indelebile pour Irena, souvenir disparu pour Josef qui n’y voit qu’une nouvelle aventure. Ils ont rendez-vous dans un bar de Prague. La musique est ´ trop forte, l’emotion aussi. « Elle recule, puis se domine, elle a envie d’alcool. Au comptoir, ils boivent chacun un verre de ˆ ´ cognac. » Sitot dans la chambre, ils parlent des difficultes du ` ´ ´ retour d’Ulysse et de sa premiere nuit avec Penelope. Son sexe ´ ´ ´ ´ s’etait-il retreci ? demande Josef. « ‘‘Non, n’aie pas peur ! s’ecrie´ ´ ´ t-elle en riant. Elle etait comme moi. Il ne s’est pas retreci !’’ Et

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´ soudain grisee par la mention expresse de son sexe, d’une voix ´ ` ` plus basse, elle lui repete sa derniere phrase traduite en gros mots. Et puis, encore une fois, d’une voix encore plus basse, ` en mots encore plus obscenes. » ´ Le cognac agit ici en « liberateur » souligne Kundera. Pour la ` ´ premiere fois depuis leur emigration, ils retrouvent l’un et l’autre ´ ´ ` le trefonds oublie de leur langue tcheque, « leur langue d’Ithaque », ´ « et maintenant, superbement excites, c’est en quelques dizaines de ` secondes qu’ils se sont mis a s’aimer ». Comme si l’auteur souhai´ tait qu’on n’oublie pas la metaphore du cognac, il ajoute : « Cela a ´ ´ ` ˆ ete enivrant. » Puis a la facon d’un analyste : « Dans la tete d’Irena, ¸ ˆ ` l’alcool joue un double role : il libere sa fantaisie, encourage son ´ ˆ audace, la rend sensuelle et, en meme temps, il voile sa memoire. ˆ Sauvagement, lascivement, elle fait l’amour, et en meme temps le ´ rideau de l’oubli enveloppe ses lubricites dans une nuit qui efface ` ´ ` tout. Comme si un poete ecrivait son plus grand poeme avec une ´ ˆ encre qui, immediatement, disparaıt202. » ` On ne peut mieux dire. Au-dela de sa fonction facilitatrice du ` ´ ` passage a l’acte, le cognac de Kundera se revele beaucoup plus riche, il est un message philosophique, comme un stigmate ´ ` ´ qu’on porte en soi et qui devoile a la fois personnalite et destin. ´ Un cognac eminemment Bovary Celui du fameux best-seller, The Bridges of Madison County, ´ ´ ¨ devoile aussi le moi profond et le sort de l’heroıne, mais sans ` ´ que l’encre disparaisse a jamais car l’erotisme laisse la place au ´ grand amour203. Le roman s’ouvre sur l’evocation il y a vingt´ cinq ans de quelques jours passes avec « lui », un photographe venu en reportage pour le National Geographic : les ponts cou´ ˆ verts du comte de Madison en sont le sujet, il en naıt un de ces amours inoubliables. Retrouvant ses vieux papiers, sa corres´ ´ pondance et le journal qu’elle tenait, Francesca, une emigree ´ ` italienne mariee a un fermier de l’Iowa, se verse un verre de cognac. Le temps est de novembre, il pleut, la nuit tombe, le bureau en noyer que les Johnson se transmettent depuis trois ´ ´ ´ generations et auquel Francesca s’est attachee contient des lettres portant des timbres lointains, Seattle, Manille. Des lettres ` de lui... Le cognac aide a la nostalgie qui s’installe. Elle regarde ´ ´ une photo d’elle, une photo prise par lui... Elle n’a jamais ete ` ´ ˆ ` aussi belle qu’a cette epoque. Grace a lui... Elle boit une autre ´ gorgee de cognac tandis que la pluie continue de grimper sur le ` dos du vent de novembre. C’est le jour de son soixante-septieme anniversaire et aucun de ses enfants n’est venu le lui souhaiter ;

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` ` son verre de cognac a la main, elle retourne a la cuisine revoir ´ ` l’endroit exact ou elle avait danse, avec lui... Chaque fois, saisie ˆ de sensations intenses. De meme quand, ayant repris son verre ` ` de cognac, lentement elle monte a la chambre ou lui reviennent les images de sa nuit d’amour. Avec lui... ´ ` Si present dans ces scenes de souvenirs intimes, le cognac ne ` ´ ´ se limite pas a epauler la memoire. Il est partie prenante de l’action. Rarement, elle et son mari buvaient de l’alcool. Si le soir du Nouvel An, au Legion Hall, ils se permettaient un ou ` ` deux verres, ils n’avaient pas d’alcool a la maison a l’exception ´ d’une bouteille de cognac qu’elle avait achetee un jour, « pous` ´ see par un vague tourment a trouver un peu d’aventure et de ` romantisme a sa vie campagnarde. » Mais la bouteille n’avait ´ ´ jamais ete ouverte. Le soir approche, elle et lui parlent de choses et d’autres, elle de ses lectures, lui de ses voyages, Francesca se ´ souvient du cognac, elle lui en propose. Ou bien du cafe ? Pourquoi pas les deux... ´ ´ ´ ` Elle a du mal a trouver deux tasses non ebrechees. Quant aux ´ verres de cognac, retournes au fond du buffet, on sentait qu’ils n’avaient jamais servi. « Les instincts anciens se ranimaient (...). Lui avait compris que ces verres n’avaient jamais contenu du ´ ` cognac et elle etait certaine, en vertu de son sens a lui du ´ tragique, typiquement irlandais, que ce vide reveillait en lui de ´ ` ` ` l’emotion. » Francesca se met a imaginer un poeme ou la bou´ teille encore vierge de l’Iowa se sent regardee par les yeux de quelqu’un qui a connu les Jivaros de l’Amazone et les caravanes ˆ de la route de la soie. Pendant qu’il ote la cire du bouchon, elle ˆ regarde ses ongles en pensant qu’ils pourraient etre plus longs et ´ ` plus soignes. La vie a la ferme ne permet pas les ongles longs. Il ´ ouvre la bouteille et sert « une juste quantite » de cognac dans les deux verres. « Dans combien de restaurants de luxe avait-il pra´ tique ce petit rituel, combien de mains aux ongles longs avait-il vu serrer le pied d’un verre de cognac ? » se demande-t-elle dans la cuisine. ` ´ ´ ´ Apres avoir allume la petite lampe de l’evier et eteint celle au ´ centre de la cuisine qui eclairait trop vivement, elle s’assied en ´ ` face de lui. Ils trinquent « aux soirees anciennes et a la musique ` ´ lointaine » puis boivent en silence. Son verre a lui etant vide, ˆ Francesca prend la bouteille de cognac, mais il secoue la tete : ` ´ « Il est mieux que je m’en aille. » Elle en est a la fois soulagee et ´¸ ´ decue. « Tout etait chaos en elle. Je t’en prie, va-t-en. Bois un ` ` autre cognac. Reste... » Il se leve, installe son sac a dos et lui ´ ´ ´ ` serre la main : « Merci pour la soiree (...), tout a ete tres beau ˆ (...), tenez le cognac sur le devant du buffet, peut-etre fonctionnera-t-il dans pas longtemps... »

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Francesca monte dans sa chambre, se regarde nue dans le ´ ` miroir, pense au peu de plaisir qu’elle eprouve a faire l’amour ` avec son mari... Le lendemain, elle file a Des Moines acheter de ce vin qu’elle avait bu autrefois, le valpolicella, plus une bouteille de cognac : « Elle se sentait une femme sensuelle et du monde. » Ce ne sera pourtant ni le vin de son enfance italienne ˆ ´ ni le cognac de ses reves de femme frustree qui accompagnent d’abord la danse dans la cuisine, au son d’un standard de coun` try music, puis l’amour, mais la simple biere Budweiser, celle des cow boys. The Bridges of Madison County est avant tout un joli portrait ´ de femme et une belle histoire d’amour vecu deux jours durant ˆ ´ et reve pendant vingt-cinq ans. L’eau-de-vie charentaise y figure ´ ` une drogue a amplifier l’imaginaire, l’evasion, le mirage de soi204. ˆ Ce qui toutefois pourrait etre compris comme un simple ` ´ ` adjuvant au passage a l’acte se revele ici plus complexe : le ´ cognac y est une representation des deux mondes qui vont se ´ ´ rencontrer : celui de Francesca, ferme et inviole, comme une bouteille au fond du buffet qui se contenterait « d’effeuiller des songes d’adolescence », et celui du photographe qui y fait brusquement irruption. Elle s’en rend compte avec le temps, sirotant ` son eau-de-vie pendant vingt-cinq ans a mesure de son bonheur ´ ´ ressasse. Lui, en revanche, en prend immediatement cons` cience, assimilant verres et bouteille de cognac a une sorte de ´ ´ ` ˆ ´ ´ ˆ virginite destinee a etre defloree. Son « peut-etre fonctionnera´ ˆ ´ t-il dans pas longtemps » resume ce role particulier de meta´ ` ` phore du fantasme qui lui est devolu (a l’alcool comme a son ´ personnage du « dernier des cow boys » ayant pratique le rituel du ´ cognac dans les restaurants de luxe). Un cognac eminemment Bovary, finalement plus obscur qu’il ne l’est chez Kundera. Les ´ ´ automnes de l’Iowa resonnent differemment des printemps de ` ` ´ Prague : ils portent a enfermer l’aventure en soi et a nevrotique´ ´ ` ´ ment la repeter un verre a la main, tandis que chez les exiles ` ˆ ´ tcheques ce meme cognac exteriorise un tourment et en efface ˆ aussitot le souvenir. Francesca se noie dans son cognac, Irena ` s’y libere. ˆ Maıtre et serviteur du monde ´ The Human Stain est un des textes les plus acheves de Philip ` Roth. Il raconte l’histoire de Coleman Silk, un doyen de college ´ ` du New Jersey accuse de racisme puis de sexisme, ce qui peu a ´ ´ ´ peu va reveler sa veritable « tache », son sang noir soigneusement

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´ cache car, sa vie durant, il s’est fait passer pour un blanc d’origine ´ juive. En tout debut de livre, il rencontre son ami le narrateur, ˆ romancier lui-meme et pseudonyme favori de Roth, Nathan Zuc´ kerman, lui demandant d’ecrire son histoire. C’est le soir, ils jouent aux cartes, Nathan « (would) sit in his living room and sip some cognac and help him get through what was always for him the ´ worst night of the week », il etait assis dans son salon, sirotait du ` ´ ´ cognac et l’aidait a surmonter ce qui avait toujours ete la pire nuit de la semaine. Outre la correspondance euphonique entre « sit » et « sip » qui en deux syllabes rend au mieux la symbolique de cette ` ´ eau-de-vie qu’on sirote assis, la scene rappelle l’immediat, la pire nuit de la semaine, mais comme elle se situe en ouverture du ˆ ´ roman, elle apparaıt comme le mauvais presage de l’ensemble ´ du recit, la pire nuit qui soit annonce la pire vie qui soit205. ´ ` ´ ´ ´ Deja, dans deux textes precedents, Philip Roth avait donne ˆ ˆ ´ ˆ au cognac un role plutot nefaste. On connaıt son premier roman, Portnoy’s complaint, l’un des meilleurs compte-rendus ´ ´ d’analyse jamais publie, fondateur d’une magnifique ecole de ` ´ sensibilite qu’on a dite juive new-yorkaise et qui possede des ´ rameaux en peinture avec Andy Warhol et au cinema avec ˆ Woody Allen ; le fameux « Portnoy, vous n’etes qu’un juif qui ´ s’autodetruit » pourrait en figurer la devise et le fondement. ` Portnoy se trouve donc a Rome avec son amie, « le Singe », un ´ ´ melange de mannequin sophistique et de fille de la campagne, qui le chaperonne dans toutes ses perversions. Cette fois, ils ont ` besoin de plusieurs verres de cognac pour inviter une putain a partager leurs jeux206. ` ` ˆ ` Apres le passage a l’acte, voici dix ans plus tard le mal-etre a ´ ˆ l’etat pur : Philip Roth, qui aime se moquer de lui-meme en se ` surnommant le « Proust des banlieues de Newark », met en scene ´ ´ la rencontre de deux ecrivains, un debutant, Nathan Zuckerˆ ´ ´ ` ´ man, et son aıne, largement confirme par le succes. Tout debute ` ´ ` ´ par une scene de menage due a la femme du vieil ecrivain ; pour ´ se remonter le moral, celui-ci deniche une bouteille au fond du ` ` placard ; les deux romanciers passent alors la nuit entiere a se ´ plonger avec extase dans un desenchantement existentiel aussi ˆ ` ´ puissant qu’absurde grace a d’incessantes gorgees de cognac ! ` Chacun se regarde regardant l’autre et cherche a deviner en lui ˆ ´ son propre portrait fantome. Analyste analysant et reciproque´ ment, cette nuit de deuil de soi et de son œuvre a trouve son medium, le cognac. « We work in the dark, we do what we can, we give what we have. Our doubt is our passion and our passion is our task. The rest is the madness of art », nous travaillons dans l’obs´ curite, nous faisons ce que nous pouvons, nous donnons ce que nous avons, le doute est notre passion et notre passion notre

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ˆ tache, le reste est la folie de l’art... La citation est de Henry ´ ´ James, elle revient en memoire au jeune ecrivain en sirotant ´ une nouvelle gorgee de cognac : « My relationship to my own ` work is practically nonexistent », ma relation a mon propre travail ` est pratiquement non existante207. Superbe car relatif a un auteur qui se veut avant tout autobiographique... ´ ´ Cette folie de l’art debouche parfois sur une veritable ´ demence et le cognac en devient l’intercesseur : Jonas, le peintre ` ´ a qui tout reussit, se voit progressivement envahi par une crise ´ ` creative. Il cherche des endroits hors de son atelier ou installer ´ ´ son chevalet, ne les trouve pas, sent le froid lui penetrer le cœur, et chaque soir, devant sa toile blanche, le vide de ses jours lui donne mauvaise conscience et ne lui laisse que le lendemain comme seul espoir de sortir de son brouillard. « En attendant, ´ ´ il ne quittait plus les cafes. Il avait decouvert que l’alcool lui ˆ ´ donnait la meme exaltation que les journees de grand travail. ` ´ (...) Au deuxieme cognac, il retrouvait en lui cette emotion ` ˆ poignante qui le faisait a la fois maıtre et serviteur du monde. Simplement, il en jouissait dans le vide, les mains oisives, sans la faire passer dans une œuvre. (...) Il voulait fuir, cela se voyait. ` Il fuyait alors. Il savait ce qu’on disait derriere lui : ‘‘Il se prend ` pour Rembrandt’’, et son malaise grandissait. » Peu a peu, il ` s’enferme dans une soupente sans lumiere, boit de plus en ` plus, jusqu’au jour ou une crise le terrasse dans le reniement de son œuvre. Ce texte fait partie du recueil de nouvelles ` ´ ´ ´ ´ qu’Albert Camus consacre a l’exil, ici interieur et hebete ; il ` ´ ˆ n’en est guere de plus prostre quant au role du cognac comme ´ ´ agent de sterilite et d’enfermement sous les augures de se sentir ` ˆ « a la fois maıtre et serviteur du monde »208. ´ ˆteau, on ne sait rien. Il vit a la ` De K., l’arpenteur heros du Cha ˆ facon d’un fantome, sans liens avec quiconque et surtout sans ¸ ´ ˆ responsabilites car les services administratifs du Chateau lui ´ denient toute existence. Il erre donc de taverne en taverne dans l’espoir d’une reconnaissance. Ainsi au Herrenhof, il ˆ attend Klamm, un des servants du Chateau qui ne viendra pas. Le cocher attend dans la cour. Il fait froid. « Voulez-vous ` un peu de cognac ? » demande le cocher. K. accepte car il gele. Il ˆ ´ sort un flacon de la poche du traıneau, le debouche et le hume. ´ « Involontairement il sourit, le parfum etait si doux, si caressant, comme des louanges de quelqu’un qu’on aime beaucoup. (...) ˆ ´ Cela peut-il etre du cognac ? se demanda K. en hesitant et il ´ ´ ´ ˆ gouta avec curiosite. Oui, assez etrangement, c’etait du cognac ´ ´ ˆ et il le brulait et le rechauffait. C’etait prodigieux de transformer ˆ ainsi en le buvant quelque chose qui paraissait n’etre qu’un doux parfum en boisson pour cocher ! Est-ce possible ? se

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demanda encore K. en se le reprochant et il but une autre ´ ´ ´ gorgee. Il en etait juste au beau milieu d’une lampee, tout se ` ´ mit a briller, les lampes electriques flamboyaient dans l’escalier, ´ dans les passages, dans le hall d’entree, dans la cour au-dessus du porche ; on pouvait entendre des pas dans l’escalier, le flacon ´ tomba des mains de K. et le cognac se repandit sur la couverˆ ture. K. sauta hors du traıneau, il eut juste le temps de bruyamment claquer la porte, un ‘‘monsieur’’ sortit lentement de la maison. » ` ` Cette scene semble anodine sortie de l’atmosphere pesante ´ qui chaque fois saisit K., elle est une de celles qui resume au mieux le malheur de solitude que K. le naıf s’attribue comme ¨ ˆ ` ˆ une faute personnelle. Il espere sans arret un geste du Chateau ˆ et n’obtient que froideur des etres qu’il rencontre, comme ce ` « monsieur » a qui il n’ose pas poser les questions qu’il souhaiteˆ rait. Il retourne au traıneau et note alors avec inconfort que le cognac continue de couler sur le marchepied. De l’espoir que ´ ` laisse naıvement entrevoir le doux parfum, on est passe a un ¨ ´ ` ´ malaise de culpabilite, la faute en revenant a l’acte manque de K. lorsqu’il renverse le flacon sous le choc des pas dans l’esca` lier. Revenu a l’autre auberge, il demande un cognac, essaie de ´ tout oublier, en boit une gorgee puis le repousse en disant qu’il ´ est imbuvable. « Tous les ‘‘messieurs’’ en boivent », replique la ` servante d’un ton cassant, comme si elle renvoyait K. a ses errements209. Comme les mouches en hiver ´¸ ´ Espoirs decus et peur chronique marquent egalement le ´ roman qu’Erich Maria Remarque consacre aux Exiles. L’alcool ` ´ ` y est tres present : vingt-six scenes s’y voient en effet accompa´ gnees par un verre. Vodka, slivovitz, kirsch, quetsche, vins blancs d’Autriche et de Suisse, et neuf fois le cognac... L’intri` ´ gue met en scene deux juifs allemands qui fuient le regime nazi ` ` ` ` a travers des filieres qui les menent a Prague, Vienne, Zurich et ` Paris. L’un, Kern, se fait prendre a chaque occasion tandis que ´ ` ` l’autre, Steiner, reussit a s’en tirer ; jusqu’au moment ou s’inˆ ´ ´ ´ versent les roles... Recit de fuites perpetuelles, de separations ´ ´ ` forcees des amants, de passages eprouvants des frontieres, de ´ ´ combines et de tuyaux plus ou moins serieux et de sejours ´ ´ ´ repetes en prison, le roman de ces sans-papiers est celui de ´ ´ ´ l’esperance et de l’inquietude. L’image comparee de leurs ` alcools y est donc tout a fait essentielle210. ´ ` ` Or ils evoquent a peu pres tous des situations ambigues. Le ¨