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Comment peut-on être coréen ?

De
231 pages
Ce numéro de la revue Tan'gun, nom du fondateur mythique de la Corée, s'intéresse plus particulièrement à la production d'images et au cinéma coréen qui incarnent la visibilité de ce pays au reste du monde. Les différents intervenants nous proposent une analyse des supports et des contenus. Ils retracent pour nous les liens avec les productions anciennes, comme la littérature.
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tan' gun
images de la corée et des coréens

revue tan' gun nouvelle série numéro deux (sept-huit) directeur patrick maurus comité de rédaction adrien gombeaud, patrick maurus, yang jung-hee comité de lecture pierre cambon, musée guimet paris, alain delissen, ehess paris, claude duchet, université paris VIII, bruce fulton, ubc british colombia, adrien gombeaud, critique, david mccann, harvard university, patrick maurus, inalco paris, mun shi-yeun, université sookmyung séoul, pierre-emmanuel roux, chercheur. adresse de la revue: tangun.paris@yahoo.fr prochains numéros (ordre de parution non arrêté) croyances, patrimoine/matrimoine, frontières, corée du nord, boire et manger, confucius, jeux, scènes, images 2 tous les manuscrits, sollicités ou non, doivent être envoyés par mail à tangun.paris@yahoo.fr. Les auteurs éviteront absolument les mises en forme complexes et choisiront de préférence le format pdf. Les illustrations ne seront acceptées qu'en cas de véritable nécessité. Les notes seront en bas de page. Les textes seront publiés en français, anglais ou coréen. L'acceptation définitive des manuscrits relève du seul comité de lecture.

L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

@

2008 75005 Paris

http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannatt.'\n l@wanadoo.f.. ISBN: 978-2-296-06719-6 EAN: 9782296067196

table des matières (images et représentations, 1)
avertissement, la rédaction, .9 p préface, nicolaspiccato,le patriotisme outilmarketing, .ll p

dossier paek namjun
pierre cambon, namjune paik, rhapsody in video, séouI200?, p.IS ad rien gombeaud, nam june paik, le satellite / paik et le cinéma coréen, p.23

Images
nicolas piccato, quotas, p.31 stéphane thévenet, vous avez dit dramas? p.3? fernandino baldi, cineccita en corée du nord, pA? fernandino baldi, filmer en corée du nord, entretien, pA8 patrick maurus, l'autre du cinéma, p.SI nathalie bittinger, l'histoire sans visage? mémoire et écriture des corps dans time de kim kiduk, p.S9 nathalie bittinger, 2046 de wong kar-wai : l'histoire, une « androïde à émotions différées» ? p.77 pierre-mathieu strubbe, psychologie des personnages de fiction dans le cinéma coréen, p.93 ad rien gombeaud, à l'ombre du paravent, le cinéma selon ch'oe sûngho, p.99 laurent nucéra, découverte de la bd coréenne, p.l 09

.

traduction
yi chôngjun, le fauconnier, montigny, p.131 traduction kim jung-sook et amaud

document
pierre cambon, jeux de miroirs, p.163

feuilleton
du nouveau sur l'expédition de sauvetage du baleinier français le narval, sur une île de l'archipel de corée, c. de montigny, présentation pierre emmanuel roux (deuxième partie), p.179

chroniques

et comptes-rendus

cinéma: yangjung-hee, patrick maurus, p.191 livres: patrick maurus, yangjung-hee, pierre pionsat, p.196

essaI

.

nicolas piccato, ch'ônggyech'ôn, p.215

dossier
pierre cambon, de l'actualité du patrimoine dans la corée actuelle, (deuxième partie), p.219

«Je sais aussi que tu ne me demanderas pas, perché sur le fléau de Dieu, de distribuer l'éloge et le

blâme, de faire des comptes, et - surtout - de donner
des leçons. Cela non plus ne manque pas. Mes amis coréens (et chinois, et soviétiques), vous n'avez pas fini

d'en recevoir - des leçons de réalisme politique des
honnêtes scribes de la Grande Agonie, des leçons de tolérance sous la robe des Inquisiteurs, et du fond des banques, on vous dira que, vraiment, vous vous attachez trop aux réussites matérielles. L'homme trompé ricanera de la pureté de vos filles, le demi lettré de l'enfance de votre art, et chacun vous tressera une couronne d'épines avec ses propres échecs. o donneurs de leçons! Saint François parlait aux oiseaux. Vous parlez aux torrents. Même s'ils voulaient vous écouter, ils ne pourraient pas. Ou alors jetez-vous dedans... » Chris Marker, Coréennes Collection court-métrage, Seuil, 1959

avertissement comment peut-on être coréen?
notre premier numéro n'est pas passé tout à fait inaperçu, et en particulier son titre, dont le caractère spirituel semble avoir à l'occasion échappé à tel ou tel lecteur. Un article plus explicite sur la coiffure et la chirurgie esthétique aurait peut-être contribué à lever l'ambiguïté, et nous y penserons lorsque nous traiterons à nouveau du sujet passionnant des pratiques sociales de (Sud-) Coréens. Savoir qu'une majorité de femmes est désormais passée sous le bistouri du chirurgien pour des raisons « esthétiques» est en effet une information complexe, et qui nécessite des outils d'analyse appropriés, du moins si l'on veut éviter les approximations de radio bistrot. Qu'un jeu télévisé aille jusqu'à proposer une opération « esthétique» comme prix à son vainqueur va dans le même sens. Mais analyser les liens entre le nationalisme et cette apparente haine de soi si généralisée ne sera pas simple. Depuis la parution de notre premier numéro a été célébré le « 120ème anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la France et la Corée », une très onéreuse opération bureaucratique rassemblant moult activités dépourvues de visibilité. Force est de constater que le niveau des échanges culturels entre nos pays reste médiocre et nous n'avons pas jugé bon de consacrer de la place à relater ce néant. Nous en conserverons l'idée que, lorsque les institutions le veulent, elles trouvent de l'argent. La mort de Name June Paik, par contre, nous a semblé un événement d'autant plus marquant que l'ensemble de ce numéro s'occupe des images, dans tous les sens du terme, cinéma, tv, bd, art vidéo, etc. Le sujet est d'ailleurs si riche que nous avons décidé d'y consacrer tout de suite une seconde livraison de notre revue, dès le prochain numéro, élargie à ce n'a pu être encore abordé, internet, téléphones portables, publicité... en attendant d'avoir assez de moyens pour traiter un dossier Corée du Nord.

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Notre prochain numéro se rapprochera davantage de la revue que nous avons tous en tête: d'une part, il contiendra plus d'articles coréens, d'autre part, il sera plus réellement trilingue, enfin, il s'ouvrira à de nouvelles rubriques, dont internet et les musées. la rédaction

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préface le patriotisme, outil marketing? nicolas piccato
depuis dix ans, le cinéma coréen vit une croissance exponentielle, et depuis cinq ans il « surfe» sur la vague coréenne, balayant chaque année plus de 50% des entrées cinématographiques. Il s'exporte, et aujourd'hui, à la seule référence d'artiste ou de série télévisée de Corée, on est accueilli par un digne « annyông haseyo » et remercié par un tout aussi digne « kamsa hamnida » au Vietnam, en Thaïlande, à Taiwan ou au Japon, dans l'ensemble des couches de la population. Bravo! Mais cet intérêt pour la Corée de l'étranger est-il compatible avec le préexistant patriotisme? influence du patriotisme sur le marché audiovisuel en Corée Le renouveau du cinéma coréen a non seulement (r)éveillé l'intérêt des citoyens de la péninsule, il y a maintenant une dizaine d'années, mais ce faisant il a créé un nouveau phénomène, le patri otisme- marketing. Bien sûr, le terrain était propice: quand ce n'est pas la quête d'identité nationale, c'est souvent la fierté nationale qui transparaît dans les communications avec l' « autre ». Les « korea number one» omniprésents, qui cachent finalement si bien les complexes et les blessures de ce peuple... Au-delà du terrain propice, c'est, comme la technologie, la téléphonie, ou autres domaines de pointe conquis par la Corée, le couronnement d'une réussite, qui se transforme donc en fierté nationale. Ainsi avec les films JSA en 2000 et Friends en 2002, l'euphorie coréenne a été poussée à ses sommets. Et les distributeurs de cinéma nationaux ont également joué cette carte.
Mais il existe des ratés cependant... Comme dans Matrix où le sentiment de « déjà vu » trahit la réalité virtuelle, le sentiment de « à ne pas voir» de certains films trahit certaines imperfections du système cinématographique coréen.

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Ainsi, D-War, grandiloquente co-production hollywoodo -coréenne sortie cet été à Séoul et aux Etats-Unis, a confirmé les doutes qu'avait soulevés Taegukki. A l'époque, seuls quelques critiques avaient dit en «apprécier les effets spéciaux », mais aujourd'hui ils s'affrontent: ceux qui en «apprécient les effets spéciaux» se retrouvent face à ceux qui disent que la valeur d'un film ne dépend pas d'une qualité technique... Taegukki portait sur un thème profond, propre à la Corée, la séparation, et était indubitablement d'une grande qualité technique, mais la pauvreté du scénario et des dialogues cachait mal certaines erreurs historiques, ou opérations marketing (publicité pour le chocolat Hershey's). D-War part d'une légende coréenne, mais reste loin des 12 et quelques millions de spectateurs de Taegukki. Ses effets spéciaux sont spectaculaires, mais décevants, et les critiques s'affrontent: ceux qui défendent un aspect du film (qualité technique ou production innovante) face à ceux qui voient un mauvais film plébiscité par près de 20% de la population.. . Que ce soit du côté purement technique (supports comme la TV ou les nouveaux media) ou du côté des contenus (programmes), les distributeurs n'hésiteront pas à user de la fibre nationale... Et ça marche! substitution ou extension de l'identité nationale? La question est: jusqu'où cette fierté nationale sert-elle la Corée? Quand la Corée, en avance sur les technologies de téléphonie, organise des salons sur la 4G alors que la France s'essaye avec peine à la 3G, cela s'appelle galvaniser les troupes. Quand le CNC local, le Korean Film Council, lance une forme de TSA pour subventionner les productions indépendantes nationales, on ne peut que féliciter le courage et la promptitude d'adoption de ces mesures. Le patriotisme serait donc un démultiplicateur de la réussite nationale, un amplificateur de succès, visible également quand une jeune actrice apparaît, qu'elle promeut un nouveau produit sur tous les écrans du pays, et que les deux progressent en notoriété en parallèle. .. Mais quand on compte une trentaine de festivals, dont quatre nouveaux, ou que l'on voit de nouveaux marchés de programmes de télévision - lourdement financés par des régions avides d'une part de
gâteau

- qui

apparaissent

en 2006 et meurent en 2007, alors que les

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films coréens s'exportent moins que l'année dernière (baisse de 57% en août; source KOFIC), et que les sorties de films coréens moins « commerciaux» sont étouffées, ne sommes-nous pas obligés de constater qu'il y a un réel problème? Des villes du futur entières se développent autour des nouvelles technologies, comme la DMC, Digital Media City, qui offrira certes le nec plus ultra des technologies à tout un chacun, mais ces institutions ne sont au fond qu'une agence d'investissement immobilier... N'y a-t-il pas un mensonge dans ce patriotisme, qui est censé relever la sauce et non la remplacer? incompréhension internationale et supputations (gratuites...) Un étranger curieux qui se rend en Corée ira donc de surprise en surprise sans arriver à se faire une image précise de cette vague coréenne, ni même du modèle de réussite coréen. Par contre, il percevra le patriotisme et ne pourra décoder la part de fierté réelle de la part « marketing national» de ce patriotisme exacerbé. Hélas, le symbole de cette dualité du patriotisme coréen est la chaîne internationalement retransmise (sur TPS en France) Arirang. La diffusion du patrimoine culturel et artistique de la Corée est assurée, et l'ego des coréens spectateurs à l'étranger également - puisqu'ils sont le public visé par la chaîne... Mais si Arirang n'essayait pas de réinventer la culture coréenne en réécrivant la Corée selon un bon vieux principe orwellien, elle serait plus appréciée, crédible, donc regardée par les étrangers... Au-delà de l'incompréhension internationale, le plus grave est la conviction nationale de savoir ce qui sera le mieux pour assurer une promotion de la culture coréenne à l'étranger. Or, par définition, on ne peut être juge et parti. De là le paradoxe qui fait que D-War fait un tabac, alors même que les spectateurs ne sont pas enthousiastes... Et pour une sensibilité forte comme la sensibilité coréenne, cela peut amener le public à perdre la foi dans ses propres films, à ne plus trouver de raison de les voir, et à retomber, comme l'Italie des années 80, dans un mépris de sa création cinématographique... Les convictions nationales ont déjà été suffisamment ébranlées par la baisse des quotas d'écran, imposée par les Etats-Unis lors de la signature du traité de libre-échange, pour que la production baisse de moitié (peur de l'échec), et il serait dommage que ce patriotisme étrange perde sa qualité d'encouragement, de moteur de

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cette croissance coréenne, pour n'en garder que le côté malsain...

conclusion Le patriotisme-marketing existe bien, mais arrive aujourd'hui à une limite. Continuer de tirer sur cette ficelle pourrait signifier une perte de confiance inquiétante, alors que n'en user que lors de situations le permettant peut effectivement aider la Corée sur la voie des grands pays fournisseurs de contenu culturel, ou des pays du G7. Ce concept, discutable au départ, devient maintenant extrêmement pernicieux, le danger étant une décrédibilisation de la Corée aux yeux des étrangers ignorants du pays (donc crédules), et plus grave, aux yeux des Coréens... Aux critiques d'avoir le courage de leurs opinions?

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dossier paek namjun nam june paik, rhapsody in video, séoul2007 pierre cambon
"Paik is known, with good reason, as the founder of video but he could just as well be known as the person who announced the end of video.(...) He has ironically used video to go beyond video". Lee Ufan, The art of Encounter, Lysson Gallery, Londres, 2004. nam june paik (paek namjun) est coréen. Qui le sait en dehors de Corée et notamment en France où pourtant il réalisait en 1989 une monumentale installation en hommage à Dufy au Musée d'art moderne de la ville de Paris, The electronical Fairy, pour le bicentenaire de la Révolution française. Citoyen du Monde, il fut le pionnier de l'art vidéo et reste la référence obligée dans un domaine où nul n'a égalé depuis son inventivité, sa fantaisie, sa vision décalée, toujours empreinte d'humour. Nam june Paik aimait la vie, le rythme et le mouvement, mais aussi la couleur, et en ce sens il apparaît comme pleinement de son siècle, le XXèmequi met l'image au centre de la vie. Plutôt que d'en être prisonnier, il en joue avec une liberté totale, souvent déconcertante, témoignant d'un humanisme qui lui est personnel et d'une foi au progrès, d'un goût de l'expérimentation et des nouvelles techniques, introduisant l'art dans la vie et le jeu, et le jeu dans l'art et dans la vie, annonçant d'une certaine manière ce qu'on pourra appeler the Massmedia Culture. La tour de Babel qu'il édifie dans le Musée National d'art contemporain à Kwachôn, en 1988, lors des Jeux Olympiques, à l'aide de postes de télévision grâce au soutien de Samsung, est prémonitoire de la nouvelle ère qui
s'annonce

- The

more,

the better -, un flot d'images

en continu

recyclées de façon permanente où l'œil est pris par l'action répétée de façon infinie, sur des modes et des rythmes chaque fois différents. Accumulation, abondance, profusion où claquent les coloris les plus

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vifs et les vues de Séoul filmée de façon saccadée et presque avec urgence, un peu comme le p 'ansori est un flux de musique et de chant, ou comme le kut3 lui-même un spectacle qui vise à la dépossession de soi, à la communication avec d'autres mondes qui sinon nous échappent. Namjune Paik a un côté chaman. Mais il est aussi d'abord un musicien. Né à Séoul en 1932, il fait des études de piano, avant de se retrouver à Hong-kong à l'âge de 17 ans et, plus tard, à Tokyo où il soutient sa thèse sur Arnold Schonberg en 1956. La même année, il entre à l'université de Munich afin de poursuivre ses études musicales, rencontre Stockhausen et par la suite John Cage en 1958. Ce n'est que trois ans plus tard qu'il croise à Düsseldorf la route de Joseph Beuys avec qui il se lie d'amitié, une amitié à laquelle il restera fidèle jusqu'à la fin de sa vie. De la musique la plus contemporaine il va glisser dès lors vers les mouvements les plus avant-gardistes sur la scène artistique en Allemagne, passant de la musique à l'art électronique et à la vidéo. Dès 1962, il découvre le mouvement «Fluxus» qui va l'influencer tout en poursuivant sa propre progression, combinant l'image et la musique dans un appétit toujours plus grand d'expérimentation, au caractère souvent artisanal, à travers performances ou bien installation. Dès 1963 il élabore son premier robot avec Shuya Abe avec qui il développera un synthétiseur de couleurs conçu tout spécialement pour donner à la vidéo une nouvelle dimension. En 1964, il se fixe à New-York et sa course errante devient américaine. Il se lie avec Charlotte Moorman, multiplie les performances, obtient une bourse de la fondation Rockfeller dès 1967 pour son projet Electronic Super-highway, annonçant la télévision par câble et le multimédia. Dix ans plus tard, en 1977, il épouse Shigeko Kubota, une artiste vidéo japonaise, et connaît la consécration avec l'exposition rétrospective qui lui est consacré à New-York, en 1982, au Whitney Museum of American Art. Sa démarche dès lors se fait internationale, éclectique et globale, même si les Jeux Olympiques à Séoul le voient revenir en Corée en 1988. L'année 1990, il réalise à la galerie Hyundai un kut à la mémoire de Joseph Beuys, opérant ainsi un curieux retour aux sources, symbolique et magique, liant dans une même cérémonie l'Orient et l'Occident, la permanence et la fidélité, le
3 On le rappelle, kut est le terme générique pour désigner les cérémonies chamaniques. (Ndlr.)

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chamanisme et la modernité - Joseph Beuys était mort en 1986, l'année des Jeux Asiatiques à Séoul -. Les années 90 enfin sont celles de la consécration, qui voient affluer honneurs et distinctions jusqu'à la fin de sa vie. Il s'éteint en 2006 à Miami après une attaque qui l'avait laissé hémiplégique dès 1996. En 2000, le Musée Guggenheim à New-York lui consacre une exposition intitulée The worlds of Nam June Paik. Cette année, il m'a été donné de voir à Séoul la rétrospective qu'organisait la KBS sur l'œuvre de Nam june Paik grâce au workshop que tenait la Korea Foundation à destination des workshop portait sur l'art conservateurs étrangers. Le thème de ce 9ème contemporain et Nam june Paik apparaissait comme l'un des repères obligés de la scène coréenne, même s'il fit carrière à New-York ou encore en Allemagne où Joseph Beuys était pour lui son double, le passeur qui l'avait initié à l'art contemporain, son ami le plus sûr dans ses réalisations les plus iconoclastes. L'exposition de la KBS pour son 80èmeanniversaire commémorait le projet de Nam june Paik auquel elle s'était associée, en 1984, Good morning, M Orwell, premier programme co-produit en direct, entre New-York et Paris, par connexion satellite, programme rediffusé instantanément sur Séoul d'un côté, de l'autre vers le Danemark, les Pays-Bas et l'Allemagneprogramme d'un type nouveau où se mêlent l'exploit technologique, l'émission télévisée réalisée «en live », performance et art vidéo, portraits d'artistes amis, premier volet d'une trilogie qui allait ponctuer les grandes messes médiatiques et sportives représentées par les Jeux Asiatiques à Séoul (1986) ou les Jeux Olympiques (1988). L'exposition de la KBS recréait l'atmosphère avec beaucoup de justesse, une atmosphère singulière, personnelle et magique, privilégiant les années 90 quand Nam june Paik est à l'apogée de son art et multiplie les œuvres flamboyantes, créant un univers qu'on veut « post-moderne », un monde volontiers symphonique aux marges de
l'enfance et de la «Fantasy»

-

Tout un océan

d'images,

une

accumulation de postes de télévision, des modèles les plus anciens, curieusement exotiques, jusqu'à ceux d'aujourd'hui, un univers pourtant parfaitement cohérent où tout semblait possible, où la foi au progrès et dans l'innovation semblait venir à bout de tout dans un monde divisé par le mur de Berlin au temps de la Guerre froide; un univers, où l'optimisme semblait alors de mise, qui prônait la beauté,

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la vie et la couleur et qui vingt après prend valeur nostalgique. Le titre même du programme, Good morning, M Orwell, devenait ironique bien involontairement, à l'heure du numérique et de la transparence, sur fond de guerre au terrorisme et de choc annoncé des civilisations. Pourtant, à voir la manifestation organisée dans les studios de la KBS à Yôûido, on ne pouvait être que frappé par la fraîcheur et par la poésie, la liberté de vue, le caractère prémonitoire d'une œuvre qui pariait sur l'image et sur la communication, en maniant l'ironie, l'humour ou bien le contre-pied, jouant délibérément du décalage depuis les « automates» à vague figure humaine, réalisés non sans une certaine gaucherie à l'aide de postes de télévision accumulés dans une férocité joyeuse, jusqu'à l'immense tortue tout droit sortie de l'imaginaire enfantin qui occupait le centre de la salle et pour la première fois présentée en Corée (1993), écho à sa façon des traditions orientales ou bien de Yi Sunshin, symbole de permanence et de stabilité, mais brillant en même temps des mille feux de ses programmes défilant en circuit intégré - tout cela en passant par les murs écrans déversant un flot ininterrompu d'images, mêlant les vues électroniques, les images de plateau, les images dédoublées ou bien manipulées, écho d'un monde nouveau, mais aussi de ces années passées aujourd'hui disparues, d'un monde de l'éphémère, qui tout d'un coup révèle le basculement de la planète entière dans un autre univers, celui de l'information et du multimédia, de l'image syncopée, l'image omniprésente emportée dans un mouvement sans fin. A côté le projet réalisé en 1988 avec de simples bougies filmées en direct et retranscrites telles quelles simplement sur écran prenait une force singulière par sa pureté et sa fragilité, son côté hypnotique, la magie des images, la réflexion qu'elles suggèrent sur la notion de temps. De tout cela émanaient un tourbillon de couleurs, une fascination pour l'image en mouvement, une fantaisie certaine et un humour qui jamais ne cherche à blesser ou détruire, mais juste à étonner. On suivait la cohérence d'un parcours qui part des ready made, s'inspirant lointainement de Duchamp après les happening dans les années 60 pour finir par être pris au jeu de la technologie la plus élaborée et faire d'un simple téléviseur, au départ détourné par dérision pour la voix officielle, la porte ouverte d'un hymne à l'avenir, à l'homme et à la civilisation, un hymne à la technologie, aux mouvements de l'image, aux programmes synchronisés les plus

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sophistiqués. L'apogée de cette approche est la pyramide installée à Kwachôn au Musée National d'art contemporain à l'occasion des Jeux Olympiques à Séoul. Dans cette architecture hélicoïdale inspirée du Musée Guggenheim à New-York, ce monument étrange, d'un genre complètement nouveau, a un caractère presque prométhéen, « ziggourat» improbable, à l'allure fantastique et baroque, vaguement inquiétante par ses dimensions mêmes, sa masse sombre, ses contrastes violents. Dans un rythme syncopé, se succèdent les vues de Séoul et Paris, et Namdaemun côtoie l'arc de triomphe à côté d'images électroniques extrêmement rapides, colorées et variées. La structure s'inscrit dans l'espace qui lui est imparti, donnant au bâtiment une dimension nouvelle et lui donnant un sens, symbolisant l'accès de la Corée à un monde nouveau. Pourtant, l'univers de Nam june Paik reste toujours humain, la technique n'étant jamais considérée comme une fin en soi, et la provocation ou bien la dérision n'est jamais négative. Elle joue bien au contraire par décalage voulu et n'oublie jamais le goût de la couleur, la vie et la sensualité, la ligne d'un corps de femme entièrement dévêtu qu'arpente de façon mécanique un soldat de plastique comme ce lit de fortune pour Charlotte Moorman (1972) qui devait disparaître par la suite d'un cancer. De ce flot continu d'images et de programmes où se succèdent «en live» et par voie satellite un hommage à Orwell (1984), un hommage à Kipling (1986, Bye, bye, Kipling), avant le dernier programme réalisé pour Séoul en 1988 (Wrap around the world), semble émerger toute une époque saisie de façon kaléidoscopique, mais de manière globale par un artiste à l'air adolescent, à l'allure vagabonde et aux yeux étonnés. A l'opposé de l'ordonnancement néo-confucéen, surgit dans un joyeux désordre, soigneusement agencé, un appétit de vivre étendu à l'univers entier, un monde de la lumière, en mouvement perpétuel, un monde de l'artifice et de l'agitation qui cohabite avec le goût de la méditation, du silence, de l'image et du
temps

- théorie

pibimpap4

où tout se fond pour créer un monde

différent qui célèbre l'image, se veut interactif et toujours optimiste. Cet univers étonne près de vingt après par sa vitalité, sa créativité, son activité boulimique, son humanité très réelle et par sa naïveté. Il étonne par la poésie étrange qui s'en dégage de façon mystérieuse, par
4 Plat coréen très populaire, à base de riz, fait de multiples ingrédients que le consommateur mélange avant de manger. Ndlr. 19

sa fraîcheur, sa spontanéité, évoquant un monde qui, aujourd'hui, apparaît bien lointain - entre performance, installation, sculptures aux allures de totem ou de bande dessinée qu'anime l'image électronique en perpétuel mouvement, art vidéo où toutes les possibilités techniques se voient systématiquement explorées, jouant avec désinvolture de l'image et du temps. Nam june Paik est d'abord musicien; il est aussi chaman et pour lui la vie est une succession de sons et de couleurs. Eternel étudiant, il est également Coréen par ce sens de l'humour, cette inventivité, ce goût de l'expérimentation fonctionnelle et pratique. Il partage avec Joseph Beuys le goût de la provocation, une vision décalée et celle-ci lui ouvre d'autres portes vers des mondes différents. La télévision comme symbole de la médiocrité moderne est avec lui érigée au niveau des Beaux-Arts, en champ d'exploration, en outil d'avant-garde, détournée avec une logique qui transgresse tous les codes et mêlant joyeusement performance, installation ou bien art vidéo, effaçant les frontières ou les catégories, jouant des formes et des titres comme autant de manifestes à destination du public. TV Bed (1972); TV Buddha (1974); The moon is the oldest TV(1976); Imagine. There are more stars in the sky than the Chinese on the Earth (1981). Résumant sa philosophie, il expliquait ainsi avec simplicité: «Les Américains sont riches. Ils n'ont donc pas besoin d'être constamment stimulés ou heureux (...) Mais moi je viens d'un pays pauvre et je suis moi-même pauvre. Je dois par conséquent rendre les gens heureux et ce à tout instant. » En jouant de ses espaces à Yôûido, la KBS rendait ainsi hommage à cet univers onirique, un univers qui privilégie la « Fantasy», l'art de la mise en scène, la culture populaire, et celui-ci s'épanouissait de façon naturelle dans cette atmosphère de studio aux allures de palais.« La télévision a été inventée aux USA, commercialisée au Japon », écrivait Lee a-Young (Yi Oryông), «mais c'est à un Coréen qu'il devait revenir d'en faire une œuvre d'art. (...) Nam june Paik se tient à l'instant précis où la tradition coréenne se mue en avant-garde mondiale. » On ne peut guère toutefois conclure cette brève évocation de l'œuvre de Nam june Paik sans citer le très beau texte que lui consacrait Lee Ufan en 1984: «Namjune Paik is a man of the East, a Korean. Perhaps because of this, there is a spirit in his artistic world that belongs to a different dimension than the dry, colourless confirmation of facts or the nerve-end-stimulating pleasures

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of expression typical of the masters of Western art, the result of insane struggle related to the death of God or the breakdown of the ego. (...) Paik is truly a leader of the age, and that is why he is known as a pioneering artist. His work is not just a negative and destructive Dadaist place but opens to a horizon beyond structuralist linguistic theory, which does nothing but multiply and rearrange signs like pressed flowers. Treating video as a partner of living things, he has undertaken the task of re-examining the essence of life, a pure and sensitive human spirituality, on a different level than Western metaphysics." Et Lee Vfan d'ajouter: "Paik's work leads ultimately toward the filtering and purification of human life, liberating the world from the chain of frozen, solidified falsehood. Because of this, his most recent work overflows with peace and relaxation as well as innocent playfulness, and can induce deep ecstasy. Although it sometimes seems violent or anarchic, it never feels heavy or oppressive because of the gentle wisdom and infinite spirit of play at the bottom ofit." Nomade aux airs d'éternel vagabond, Namjune Paik est d'un monde différent; musicien, chamane, il est aussi Buddha... (28.10.07)

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nam june paik, le satellite; cinéma coréen. adrien gombeaud

paik et le

le 29 janvier 2006, Namjune Paik* a débranché la télé. Personne n'a zappé sa mort. Il avait 74 ans. Il fut vidéaste avant même que ce mot n'existe, sa gloire a déclenché bien des vocations en Corée et peut expliquer le nombre d'installations dans les galeries ou les biennales. Mais qu'en est-il du cinéma? Paik n'a sans doute pas influencé le cinéma coréen de façon aussi radicale que l'art contemporain. Néanmoins, il s'est imposé comme une sorte de guide pour les réalisateurs, puisqu'il fut le premier «œil» coréen mondialement reconnu. Sa « coréanité » est une création un peu artificielle en regard de la réalité de son parcours. Depuis son départ définitif, Paik n'appartenait plus vraiment à son pays natal. Tout en acceptant volontiers de travailler en Corée, il n'a jamais souhaité regagner le kohyang5 pour y finir ses jours. Paik, décédé à Miami, a beau être considéré comme un artiste coréen par les Coréens, il est en réalité une sorte de satellite, sans nationalité autre que celle de ses images. Né en 1932, il avait fui la guerre de Corée avec sa famille dès 1950. Les Paik s'installent d'abord à Hong Kong, puis au Japon. Nam june Paik part ensuite étudier et vivre en Allemagne, avant de se fixer aux Etats-Unis à partir de 1964. Du point de vue des images (comme du point de vue économique, social et politique), la Corée que quitte Paik n'est pas celle d'aujourd'hui. La télévision y est inexistante, le cinéma règne en seul maître sur les loisirs populaires. Alors pourquoi Paik n'est-il pas devenu cinéaste? Pourquoi n'a-t-il pas envisagé d'inscrire ses idées et ses fantasmes sur grand écran? Après tout, au cours des années 1950, de nombreux Coréens expatriés au Japon reviennent au pays pour reconstruire le cinéma national. Le défi était de taille: tous les films ayant disparu dans la guerre, il y avait là un patrimoine à rebâtir. Il est cependant frappant de revoir les films
5 Pays natal. (NdIr.) 23