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Cuba 1959-2006

De
284 pages
Il s'agit pour l'auteur d'explorer la façon dont la culture et le pouvoir, mis en place en 1959 après la révolution cubaine, ont toujours eu partie liée. Dès les premières années, la culture se mit au service de la révolution tout autant que celle-ci l'instrumentalisa, un processus aujourd'hui encore fort significatif. Ainsi sont abordés ici les évènements saillants de l'histoire de la culture à Cuba, qu'ils soient liés au cadre législatif, à la création d'institutions culturelles, aux différents supports mis en place ou encore aux moyens de diffusion.
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PRÉFACE

Révolution dans la Culture, Culture dans la Révolution

Françoise Moulin Civil Université de Cergy-Pontoise
Les textes qui composent cet ouvrage ont été lus et discutés dans le cadre de deux journées d’études organisées par le CICC1 le vendredi 15 décembre 2006 à l’université de Cergy-Pontoise (salle de conférences) et le samedi 16 décembre 2006 dans l’amphithéâtre de l’Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine. Cette manifestation poursuivait une double finalité, didactique et scientifique, l’une n’excluant d’ailleurs pas l’autre, tout au contraire ! D’une part, elle avait été spécialement conçue à l’adresse des étudiants de CAPES et d’agrégation d’Espagnol dont une partie du programme de civilisation portait et porte encore sur la Révolution cubaine (sessions 2007 et 2008 des concours) ; d’autre part, elle avait été proposée à un certain nombre de spécialistes de la question qui pouvaient ainsi se livrer à une manière de bilan en marche d’une révolution dont on peut considérer, hors de toute polémique, que le processus n’est aujourd’hui, en 2007, pas encore achevé. C’est déjà dire combien cet ouvrage entend résolument s’inscrire dans une actualité brûlante. La Révolution cubaine qui entame sa route dès avant 1959 a été, on le sait, à l’origine d’un nombre impressionnant de changements, voire de bouleversements : idéologiques, politiques, économiques, sociaux, culturels, symboliques, affectifs… Elle ne s’est pas faite sans heurts, sans bonheurs non plus. De ce point de vue, il est parfois délicat et même difficile de faire la part, avec objectivité et discernement, des avancées et des reculs. Les deux discours violemment contradictoires qui portent, d’un côté sur les acquis, d’un autre côté sur les échecs, et qui attisent une polémique constante en ce qui concerne Cuba, ne sauraient pourtant, à ce seul prétexte, être étouffés ou contournés. Les accepter en un même lieu –les journées d’études puis
1. Plus précisément par l’un des sous-groupes qui composent le CICC – EA 2529 (Civilisations et Identités Culturelles Comparées, dir. : René Lasserre) et dont j’ai la charge : le GRIAHAL (Groupe de Recherche Interdisciplinaire sur les Antilles Hispaniques et l’Amérique Latine).

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ce livre- s’imposait donc comme un impératif scientifique. Quelles que fussent les prises de position partisanes des auteurs et acteurs du débat, elles ont été entendues et sont ici fidèlement reproduites. Cet esprit d’ouverture et de tolérance, affranchi de tout fanatisme, a été le gage d’une approche critique et constructive de la question, seule capable d’éclairer et de former de jeunes esprits confrontés à une thématique plutôt ardue et non consensuelle, c’est le moins que l’on puisse dire ! Il s’agissait d’explorer la façon dont la culture –en son sens le plus large- et le pouvoir mis en place en 1959 ont toujours eu partie liée. Ainsi doit-on entendre, en son sens dialectique, le titre proposé en forme de chiasme pour la journée d’études et conservé pour cet ouvrage : Révolution dans la Culture, Culture dans la Révolution. Il est indéniable que, dès les premières années, la culture se mit au service de la révolution tout autant que celle-ci l’instrumentalisa, un processus aujourd’hui encore fort significatif. Il était intéressant dès lors de porter l’attention tout autant sur les premiers moments de la période révolutionnaire que sur l’évolution de ces rapports jusqu’à aujourd’hui, sans négliger l’impact tout particulier de la « période spéciale » qui a marqué durablement les années 90. À l’occasion de telle ou telle communication –et sans que l’on ait passé expressément commande auprès de leurs auteurs-, les événements saillants de l’histoire de la culture à Cuba ont été abordés et commentés, fussent-ils liés au cadre législatif, à la création d’institutions culturelles, aux différents supports mis en place, aux moyens de diffusion, etc. Dans une première partie, l’interrogation a porté sur Les enjeux d’une culture révolutionnaire. La question posée sans ambages par Renée Clémentine Lucien (université de Paris IV-Sorbonne), « Quel homme nouveau pour l’utopie révolutionnaire ? », place d’emblée le débat sur le terrain de la contradiction entre des aspirations définies comme légitimes et porteuses d’avenir et des frustrations parfois douloureuses. À partir du réexamen du paradigme humaniste érigé par Che Guevara et de ses avatars en littérature, elle analyse comment « la commotion de la Période spéciale en temps de Paix des années quatrevingt-dix, consécutive à la disparition du bloc socialiste, a conduit des écrivains à une révision de la validité du canon de l’Homme nouveau, dans une société ébranlée par la perte de ses appuis économiques et de ses alliés idéologiques, et à la conclusion que l’utopie révolutionnaire était arrivée à une impasse ». Sans quitter le champ des utopies engen10

drées par la Révolution, Dominique Gay-Sylvestre (université de Limoges) aborde le rôle spécifique de la femme dans la culture en proposant une étude diachronique de la Fédération des Femmes Cubaines : « Entre utopie et réalité. Federación de Mujeres Cubanas (FMC) : itinéraire d’une fédération » où elle montre que, malgré les avancées, « la société idéale, utopique, voulue par la Révolution cubaine n’est désormais plus à l’abri des dangers et des travers de la société capitaliste. Elle les cristallise même. La situation de crise tout comme la stratégie définie par le gouvernement pour l’affronter -ce que l’on a appelé la Période spéciale en temps de Paix- produisent et exigent de grands sacrifices de la part de la population, des femmes en particulier qui, étant donné les caractéristiques culturelles patriarcales du pays, doivent, encore et toujours, supporter seules, pour une grande part, les responsabilités familiales ». Enfin, pour clore cette première approche contextuelle de la culture, Hortense Faivre d’Arcier-Flores (écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan) propose une définition d’une culture cubaine sui generis. Dans « Internationalisme et solidarité : une culture révolutionnaire cubaine », elle explique comment « le modèle cubain dans les domaines socio-éducatif et de santé publique, un des succès majeurs de la révolution, reste un exemple à suivre pour un grand nombre de pays dans le monde. Soumis à un isolement politique et un embargo économique drastique depuis les premières années de la révolution, le régime socialiste cubain a toujours proclamé sa solidarité avec les peuples du tiers-monde exportant sans compter, hier comme aujourd’hui, vers l’Afrique et l’Amérique Latine, les savoir-faire et les connaissances scientifiques et technologiques, fruits de sa politique culturelle et sociale ». Dans une deuxième partie, Les Intellectuels et la Révolution, sont abordés, sous plusieurs aspects complémentaires, les rapports tantôt consensuels, tantôt conflictuels, des intellectuels avec la Révolution. Tout d’abord, Jean Lamore (université de Bordeaux III) revient sur le discours fondamental et ô combien polémique de Fidel Castro de juin 1961 : « Palabras a los intelectuales : texte et contextes ». Démontant les mécanismes des discours de l’opposition stigmatisant la fameuse dichotomie « dentro/contra », il défend l’idée qu’« il s’agissait d’éradiquer le sous-développement culturel dans l’Île », « que la phrase essentielle du discours n’est pas forcément celle que l’on a le plus souvent citée. Le plus important est une véritable déclaration de guerre : ‘Vamos a hacer la guerra a la incultura’ », que Fidel
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Castro « en appelait aux intellectuels comme il en avait appelé quelques mois avant aux jeunes alphabétiseurs qui, en ces semaines de juin 61, étaient justement dans les montagnes en train d’apprendre à lire aux paysans illettrés. Au milieu de mille dangers, c’était l’œuvre de tout un peuple qui se mobilisait pour aller de l’obscurantisme à la lumière. Être contre était impensable ; c’est pourquoi vouloir opposer ‘dentro’ et ‘contra’ est un faux problème, cela devient dérisoire dans ce contexte ». En s’arrêtant sur des témoignages parus dans Cuba internacional, Michèle Guicharnaud-Tollis (université de Pau) revient sur les figures de deux intellectuels qui ont non seulement marqué la Révolution mais encore le siècle (« Des écrivains de la Révolution témoignent : autoportraits »). Elle part du postulat que « les réponses étudiées ici sont celles de deux figures magistrales de la littérature cubaine et internationale, Nicolás Guillén (1902-1989) et José Lezama Lima (1910-1976), que la critique a traditionnellement opposés en présentant le premier comme engagé et emblématique de la Révolution, et le second, comme marginal, méconnu et censuré, peu conforme aux canons de l’écrivain ‘révolutionnaire’ ». Elle conclut en soulignant leur (r)apport particulier à la cubanité : « la véritable question posée par la création artistique de/dans toute Révolution est bien là : dans la place qui est revendiquée pour la liberté de l’artiste au regard de sa propre vision du monde et de son passé ». Une réflexion sur l’aura et le devenir de la « Casa de las Américas » et de la revue du même nom, fleurons et étendards de la Révolution, ne pouvait manquer ici. C’est ce que propose Nour-Eddine Rochdi (université de ClermontFerrand II) dans « La revue Casa : culture et révolution ». Revenant sur les conditions favorables de l’accès à la culture qu’a créées la Révolution, du moins dans sa première phase, et sur sa volonté de s’ouvrir au monde, il met au jour la façon dont la revue Casa se radicalise à partir de 1968 et, surtout, à partir de l’« affaire Padilla » (1971) : « La crise déchaînée par l’« affaire Padilla » crée une rupture au sein de la communauté intellectuelle de progrès qui avait défendu et appuyé la révolution cubaine depuis ses débuts. Cette crise eut des répercussions sur la revue Casa […] Face à cette bipolarité idéologique, la situation de l’intellectuel se réduit à une alternative : allié ou ennemi de la révolution. Cette inflexion se matérialisa au sein même de la revue, où la logique politique et idéologique finit par triompher de la vocation éclectique qui avait caractérisé la période antérieure ». Balayant une vaste période de création littéraire, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, Sylvie Bouffartigue (université de
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Savoie) entend tisser un lien logique –autant idéologique qu’identitaire- entre les Guerres d’Indépendance et la Révolution de 1959. Le regard sans cesse porté par la littérature de fiction sur les épisodes fondateurs du XIXe siècle ne fait qu’entretenir, selon elle, un dialogue permanent entre hier et aujourd’hui, jetant une lumière indispensable sur des faits récents qu’on entend légitimer : « … la conception de la Nation, dans sa permanente réactivation, est demeurée dynamique et susceptible de s’adapter aux époques nouvelles. Cette relation particulière à l’histoire collective, explicite dans la littérature de fiction depuis les balbutiements de l’identité, projette la collectivité vers une histoire et une destinée qui sont encore et toujours à écrire, arc-boutées sur les enseignements du passé ». Le pont jeté vers la littérature par ce dernier texte devait déboucher en toute logique vers un troisième ensemble intitulé Poétiques de l’engagement révolutionnaire. Entre étude diachronique et analyses ponctuelles, Lydie Royer (université de Reims) propose une « Lecture de la littérature révolutionnaire cubaine », portant son attention sur des auteurs particuliers et sur une évolution qui mène de l’enthousiasme pour la cause révolutionnaire au désenchantement qui marque une littérature récente, concluant ainsi : « La littérature cubaine est donc à la fois dans la Révolution et en dehors de la Révolution. La thématique révolutionnaire y est encore présente et lui permet d’être féconde. De nos jours, elle cherche à se renouveler au contact de lectures d’auteurs et des théoriciens étrangers. Le roman cubain du XXIe siècle devient ‘cet appareil à la fois destructif et résurrectionnel’ et ce genre capable de libérer les voix enfouies, celles de la révolte personnelle et silencieuse, signes d’une mutation en train de s’opérer dans le discours révolutionnaire ». Saisissant à bras-le-corps une icône de la Révolution, Yopane Thiao (université de Paris X) étudie « La Révolution cubaine dans l’œuvre de Nicolás Guillén » ; dans sa vie également, n’est-il pas faux d’ajouter, tant il s’agit d’un continuum indivisible. Tout entières marquées par une Révolution que le poète appelait depuis longtemps de ses vœux, sa vie et son œuvre restent profondément liées à son engagement dans ses rangs : « S’il y a un fait qui a profondément marqué la vie de Nicolás Guillén, c’est sans doute la Révolution cubaine. Comme projet de justice sociale et de concorde nationale, le triomphe de la Révolution cubaine a d’emblée montré les premiers signes positifs que l’histoire retiendra : la réconciliation et l’union des Cubains sans distinction de couleur ni de ‘race’, et le retour
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possible dans l’île d’un grand nombre de citoyens comme Nicolás Guillén. En effet, le retour du poète à Cuba après six ans d’exil forcé lui a permis de s’affirmer dans l’élan populaire de la Révolution qu’il éleva à sa juste expression poétique ». Alejo Carpentier, autre icône de la Révolution, est au cœur de l’analyse proposée par Dominique Diard (université de Caen) : « Voulez-vous vous joindre à la danse ? Tragédies de l’histoire, temps ‘sacral’ et printemps de l’art dans La Consagración de la primavera d’Alejo Carpentier ». Elle entreprend de faire le tour d’un roman foisonnant, une œuvre-somme dans laquelle ce romancier de la totalité a jeté pêle-mêle toute l’histoire du XXe siècle, dans ses douleurs comme dans ses exaltations, et l’a accompagnée d’une profonde réflexion sur le destin individuel aux prises avec l’histoire collective : « … vaste fresque historique dont l’amplitude qui va de la Révolution russe à la Révolution cubaine, embrasse de décisifs pans d’histoire où se jouent, au travers de personnages symboles, les destins croisés de l’Europe et de l’Amérique tandis que, pour la Caraïbe, se dessine et prend forme un projet idéologique et esthétique qui vise à proposer de nouvelles perspectives à l’homme d’Amérique ». Au-delà des moyens d’expression que sont le roman et la poésie, la réflexion a porté sur d’autres arts : en particulier, ceux de la scène (théâtre, chanson) et de l’écran (cinéma). Telle a été l’ambition du quatrième ensemble d’études : La culture cubaine… à l’affiche. Replaçant l’émergence d’un nouveau théâtre dans une ligne faite davantage de continuités que de ruptures, Christilla Vasserot (université de Paris III), dans « Théâtre et révolution à Cuba », a dessiné les contours d’une (r)évolution qui s’amorce de fait dès les années 40 et se voit confortée par les réels soutiens matériels dont la Révolution dote le théâtre dans les premières années, multipliant les aides et les festivals. Une étude chronologique, qui ne dédaigne pas pour autant les retours en arrière, montre un théâtre qui oscille sans cesse entre expérimentation et réalisme, création individuelle et production collective, nouveau langage et héritages assumés, « … autant d’exemples –lit-on en conclusion- qui montrent la difficulté de parler d’un théâtre cubain. Que la perspective soit diachronique ou synchronique, grande est la tentation de parler plutôt des théâtres cubains au pluriel ». La Révolution s’est aussi faite en chansons : c’est ce que démontre Sandra Hernández (université de Nantes) dans « Recréation poétique et mythes épiques dans les chansons traditionnelles cubaines et la Nueva Trova ». La dimension populaire de la chanson n’est pas étran14

gère à son lien avec la Révolution et l’élan qui l’a portée. En ce sens, la création artistique s’est mise au service de la Révolution. Dans un panorama où brillent certaines figures individuelles de la chanson cubaine, devenues les chantres de l’action épique et collective, la Nueva Trova acquiert un relief particulier : « Dans le Mouvement de la Nueva Trova qui apparaît sur la scène culturelle à cette époque-là, on tolère une liberté formelle et thématique qui peut surprendre, encore aujourd’hui : parmi les chanteurs de la première génération, très peu se sont exilés ; ils sont restés fidèles, d’abord à leur idéal de révolution absolue, enfin à leur île et à leur peuple, contribuant autant à l’évolution de la société et des mentalités qu’à la vitalité de la musique cubaine ». Mais c’est bien le cinéma qui, dans cette explosion culturelle qui marque les premières années de la Révolution, se taille la part du lion. Dans un texte intitulé « Une approche statistique des conditions sociales de consommation du cinéma à Cuba (1953-2000) », Alvar de La Llosa (université de Paris X) se place non du point de vue de la création mais de celui de la réception. Derrière l’apparente aridité des chiffres et des tableaux et au moyen d’une double étude, chronologique et comparative, c’est à une véritable interprétation de la réalité du cinéma cubain que cet examen conduit, insistant sur une première période de faste et une seconde, plus problématique : « Le taux élevé de consommation cinématographique à Cuba dans la décennie des années 1970, le plus élevé du Continent, prouve que le cinéma n’est alors pas un refuge, mais qu’il est une des expressions de ce niveau élevé de bien-être social qui dégage un excédent monétaire suffisant pour favoriser les loisirs. Au contraire, les difficultés qui caractérisent les années 1990, la chute des échanges extérieurs, provoque immédiatement un repli brutal de la fréquentation, non seulement à cause des dysfonctionnements techniques (perturbation des projections et des déplacements), mais surtout parce que l’effondrement du niveau de vie et les difficultés de la vie quotidienne qu’il entraîne conduisent à une perte du pouvoir d’achat… » La création, moins sujette peut-être à ces fluctuations brutales, est l’objet du dernier texte de cette section : « Le cinéma cubain de la révolution (1959-2000) : bilan et perspectives » d’Alfredo Fernández (Texas A&M University). L’auteur y propose un panorama chronologique du cinéma et un questionnement idéologique où se font jour les clivages, les rivalités, les dissensions qui ont agité le monde cinématographique depuis 1959 et la création de l’ICAIC. Cette évolution, où chaque décennie apporte une nouvelle pierre à l’édifice, débouche sur un bilan et des perspectives critiques :
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« Les nouvelles générations de réalisateurs poursuivront-t-elles la tradition du cinéma cubain du XXe siècle ? Tomás Gutiérrez Alea, sur le plan artistique, et Santiago Álvarez, sur le plan politique, resteront-ils les modèles les plus influents pour les nouveaux cinéastes cubains ? L’histoire et la vie quotidienne seront-ils toujours les thèmes dominants de la production cinématographique à Cuba ? L’esthétisme et l’évasion s’imposeront-ils à la place qui leur revient comme issue de la crise ? À l’avenir, pourrons-nous encore parler d’un cinéma cubain de la révolution ? » La seconde journée d’études fut consacrée exclusivement au cinéma : Cinéma et Révolution à Cuba. À la faveur d’une table ronde, préparée et animée par Nancy Berthier (université de Marne-laVallée), prirent successivement la parole plusieurs spécialistes ou témoins de l’essor cinématographique cubain, en particulier depuis 1959. Ramón Suárez, Cubain installé en France, directeur de la photographie, est l’auteur du documentaire L’âge d’or du cinéma cubain ; celui-ci fut projeté au public et commenté par l’auteur lui-même. Julie Amiot-Guillouet (université de Lyon II), spécialiste de cinéma latino-américain (en particulier cubain et mexicain) a communiqué sur le sujet : « Cinéma et révolution à Cuba : remarques sur une relation complexe ». Juan Antonio García Borrero (Centro provincial de cine de Camagüey, Cuba), chercheur, critique et auteur de plusieurs livres sur le cinéma cubain, s’est longuement interrogé « Sur les sources et le narrateur dans l’histoire du cinéma cubain ». Alfredo Fernández (Texas A&M University), spécialiste du cinéma cubain, a analysé « L’évocation de l’histoire et de la vie quotidienne dans le cinéma cubain de la révolution ». Enfin, le poète et essayiste Virgilio López Lemus (université de La Havane), dans un texte intitulé « Le cinéma à Cuba », parle de son expérience de spectateur. La confrontation de cette diversité de points de vue ne pouvait qu’enrichir notre vision du cinéma cubain, moins monolithique qu’il n’y semble. En guise de postface, on peut lire le texte d’Andrés Bansart (Universidad Simón Bolívar de Caracas et université de Tours), dans lequel il nous livre son expérience personnelle de la Révolution cubaine. Ce texte est moins à lire comme une réflexion sur les rapports complexes entre Culture et Révolution que comme le témoignage d’un intellectuel qui a vécu dans l’enthousiasme et la foi l’avènement d’une ère nouvelle : « C’est que la révolution cubaine est partagée par nous.
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La nation s’est agrandie. Nous nous reconnaissons en la nation appelée Notre Amérique. Nous reconnaissons le Peuple cubain comme celui qui a le plus souffert pendant le XXe siècle, pour mener à bien cette Révolution. Maintenant, c’est à notre tour, au sein de Notre Amérique, de l’étendre, de la continuer, d’inventer le socialisme du XXIe siècle, de le mettre en pratique et de nous transformer pour étancher la soif et satisfaire la faim ». Je ne saurais clore cette préface sans exprimer ma gratitude à ceux qui, de près ou de loin, ont contribué au succès des deux journées d’études de décembre 2006 et sont donc à l’origine de cet ouvrage : – aux auteurs des textes ici consignés, universitaires reconnus ou acteurs de la vie culturelle cubaine, qu’ils soient du dedans ou du dehors ; – aux président(e)s de séance non communicant(e)s qui sont venu(e)s ajouter leur voix et leur autorité aux débats : Paul Estrade (université de Paris 8), Carmen Vásquez (université d’Amiens), María Elena Orozco (universités de Bordeaux III et Santiago de Cuba), Nancy Berthier (université de Marne-la-Vallée) qui, en particulier, a assuré l’animation de la table ronde sur le cinéma cubain et assumé la transcription et la synthèse des débats ; – à René Lasserre, directeur du CICC, qui m’a donné toute latitude pour organiser ces journées et les publier ; – à Clémentine Lucien et Stéphanie Daix qui, dans l’urgence, ont dû assurer la traduction de certains textes ; – à France Chalard qui, avec son talent habituel, a su trouver le temps de réaliser la mise en page de ce livre ; – enfin, aux étudiants de Cergy qui, par leur présence active et, pour certains d’entre eux, leur aide logistique, ont pleinement justifié la tenue de ces journées et éclairé leur déroulement. Cergy-Paris, octobre 2007

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1 LES ENJEUX D’UNE CULTURE RÉVOLUTIONNAIRE

Quel homme nouveau pour l’utopie révolutionnaire ?

Renée Clémentine Lucien Université de Paris IV-Sorbonne
Introduction Si Christian Godin, dans Faut-il réhabiliter l’utopie1, affirme que les utopies, soucieuses d’œuvrer à l’édification d’un monde nouveau, font généralement table rase du passé, il faut bien reconnaître que le cas singulier de Cuba apporte un démenti à cette assertion. En effet, quelques décennies après l’étape d’inaboutissement du projet d’utopie républicaine de José Martí, dont les fondements avaient été affirmés dans le discours de Tampa, de novembre 1891 : « Con todos y para el bien de todos», le Mouvement du 26 juillet reprenait l’étendard de l’Apôtre de l’indépendance, reconnu comme l’inspirateur de l’attaque de la caserne Moncada, et la Révolution cubaine, fidèle aux aspirations nationalistes des pères fondateurs, s’engageait à œuvrer pour le bien des Cubains. C’est ainsi que la prise du pouvoir par les révolutionnaires devait se prolonger par un effort collectif, susciter une dynamique et développer une praxis portées par l’appui fervent et sans réserve d’un Homme Nouveau soucieux d’atteindre cet idéal. La politique culturelle de l’État cubain a promu les vertus paradigmatiques de cet Homme nouveau en objet de réflexion pour les intellectuels animés par un indéniable sens de l’engagement, et les fictions élaborées par nombre d’écrivains, les œuvres d’artistes, témoignent de leur adhésion sans limites à la cause de la Révolution en marche, dans l’enthousiasme des premiers temps du processus révolutionnaire. Mais la commotion de la Période Spéciale en Temps de Paix des années quatre-vingt-dix, consécutive à la disparition du bloc socialiste, a conduit des écrivains à une révision de la validité du canon de l’Homme nouveau, dans une société ébranlée par la perte de ses appuis économiques et de ses alliés idéologiques, et à la conclusion que l’utopie révolutionnaire était arrivée à une impasse.
1. Christian GODIN, Faut-il réhabiliter l’utopie ?, Nantes, Pleins Feux, 2000.

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En reprécisant les fondements idéologiques ayant présidé à l’émergence de la société nouvelle, nous voulons nous attarder sur les visages de l’Homme nouveau mis en évidence par les textes et nous pencher sur la représentation du rôle qui lui a été dévolu dans l’édification de l’État socialiste. Nous chercherons enfin à déterminer comment la littérature s’est fait l’écho des réactions suscitées par la volonté de perpétuer ce canon après la disparition du bloc socialiste. Tels seront les axes de notre réflexion. Les fondements idéologiques de l’avènement d’un Homme nouveau À partir de 1959, La République de Cuba Libre, obsession des fervents de la cubanía, depuis le dix-neuvième siècle, et jusqu’alors demeurée utopie ou Terre de Nulle Part, comme l’entendait Thomas More, sembla pouvoir prendre forme, en se donnant un contenu programmatique, en s’organisant progressivement selon un plan ; par exemple 1961 a été décrétée année de l’éducation, 1962, année de la planification. L’Armée Rebelle, après avoir été portée par la perspective d’un « futur des possibles », le propre même de l’utopie contestatrice, d’après le philosophe Karl Manheim2, ayant abouti à la fuite du dictateur Fulgencio Batista en République Dominicaine, apportait enfin au peuple cubain « le projet d’associer en un lieu circonscrit tout ce que l’homme peut penser et vivre d’idéal », selon la conception moderne de l’utopie. La construction de la nouvelle société, une utopie réalisable, serait érigée sur la base de paradigmes tels que l’insatisfaction collective, l’existence d’une conduite pour éliminer la source de cette insatisfaction et le consentement collectif pour parvenir à un état de bonheur accessible3 aux hommes nouveaux, fils de la Révolution. La nation atteindrait à une grandeur et une cohésion que la République médiatisée n’avait jamais connues. L’écrivain Lisandro Otero, qui était rentré de Paris où il étudiait, pour participer à la rébellion, et deviendrait l’un des plus importants responsables de la culture du gouvernement révolutionnaire, rend compte de l’unanimisme de ce grand moment de catharsis :
Se trataba más bien de una descarga emocional, de una liberación de la presión acumulada después de tanta frustración republicana. No había una actitud consciente, un análisis de las razones y de los objetivos de la Revolución. Justo es decir que, con excepción de los dirigentes, casi nadie se planteaba estas cuestiones en aquellos momentos románticos y exaltados.4

2. Karl MAHEIM, Idéologie et Utopie, Paris, Marcel Rivière, 1956. 3. Yona FRIEDMAN, Utopies réalisables, Perreux, L’Eclat, 1974. 4. Lisandro OTERO, Cuba, una revolución en marcha, Paris, Ruedo Ibérico, 1967.

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Comme il advient lorsque se met en marche le projet qui vise à concrétiser l’utopie, en 1959, pour la masse des Cubains, la Révolution apparut donc comme un événement sublime, donnant lieu à des déclarations jubilatoires des plus politiquement engagés et des prises de position enthousiastes un peu plus inattendues. Tel fut le cas de José Lezama Lima, l’archétype de l’homme de culture assez dédaigneux de la médiocrité politique pendant le gouvernement de Batista, qui exprima, en janvier 1960, en termes apologétiques, son adhésion à la Révolution :
La Revolución significa que todos los conjuros negativos han sido decapitados. El anillo caído en el estanque, como en las antiguas mitologías, ha sido reencontrado. Comenzamos a vivir nuestros hechizos y el reinado de la imagen se entreabre en tiempo absoluto.5

L’appui apporté à la Révolution par des écrivains et intellectuels catholiques qui, à l’égal de Cintio Vitier, ne revendiquaient pas précisément un projet politique, s’expliquait par le fait qu’ils virent dans la Révolution la possible concrétisation d’une aspiration à la justice sociale, en projetant sur elle leurs valeurs chrétiennes. Richard F. Fagen, dans The Transformation of Political Culture in Cuba, de 1969, fait remarquer que l’ethos de la Révolution conjugue des idéaux tels que l’égalité, la justice sociale, le travail, l’obéissance aux normes collectives, l’incorruptibilité, le sacrifice de soi, qui relève d’une idéologie marxiste, mais également d’une organisation du monde régie par les principes d’une morale catholique, ce qui explique la ferveur avec laquelle une certaine bourgeoisie cubaine, en particulier, les membres de Orígenes se sont reconnus, au début de la mise en marche du processus révolutionnaire, dans les fins poursuivies par la Révolution6. Mais qu’est-ce donc que cet Homme nouveau façonné par l’idéologie révolutionnaire, sur lequel devait s’appuyer cette utopie cubaine restée fidèle à des revendications nationalistes passées ? La définition de cet Homme nouveau exposée par Fidel Castro prône que la Révolution n’a pas pour finalité de former un homme pour la jungle car ce type d’homme ne présente aucune utilité pour l’humanité. Il déclare que c’est la vieille société capitaliste qui engendre cette espèce d’homme. Il veut que la nouvelle génération reçoive un tout autre

5. José LEZAMA LIMA, Confluencias, La Havane, Letras Cubanas, 1988, p. 399. 6. Richard R. FAGEN, The Transformation of Political Culture in Cuba, Stanford, Stanford University Press, 1969.

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héritage, une éducation et une formation qui lui interdisent totalement les sentiments égoïstes, aussi bien nationalement qu’internationalement. Par exemple, le 13 mars 1964, dans son discours prononcé à l’occasion de la Conmemoración del Séptimo Aniversario del Asalto del Palacio Presidencial, devant les étudiants et les professeurs, il précise les idéaux devant guider la jeunesse nouvelle de la Révolution :
Nuestros estudiantes deben pensar no sólo en el horizonte que viene a resultar estrecho de las fronteras nacionales de la patria. Nuestros estudiantes, nuestros jóvenes deben pensar más ampliamente en el beneficio que para toda la humanidad se pueda derivar de cualquier adelanto técnico en cualquier sentido, bien sea en el campo de la medicina, bien sea en el campo de la producción agropecuaria. Y entendemos que es un ideal, una aspiración estimulante, una aspiración hermosa.

Le bon révolutionnaire et citoyen est celui qui tente le mieux possible de s’approcher de l’idéal de cet Homme nouveau, en s’engageant dans les entreprises d’intérêt collectif, un homme capable de se vouer au bien commun par un esprit de sacrifice, vivant pleinement dans les organisations de masse et engagé dans les milices révolutionnaires, les brigades d’alphabétisation, les Comités de Défense de la Révolution, la Fédération des Femmes Cubaines, par exemple. Ainsi, pour atteindre à cet idéal utopique, il faut admettre que tous les domaines de la vie publique et privée soient politisés à outrance. De même, Ernesto Guevara, l’une des boussoles de la construction de la nouvelle société, développe dans El Hombre y el socialismo en Cuba7, l’idée qu’il faut impérativement mobiliser les masses, pour construire le communisme, qu’il faut forger l’Homme nouveau, en donnant la primauté à des stimulants moraux. L’éducation de la société, transformée en une gigantesque école, pour faire évoluer la superstructure, désaliéner la société pétrie de valeurs d’un capitalisme indifférent au progrès des peuples est évidemment primordiale. Dans la période d’édification du socialisme, l’Homme nouveau émerge en prenant conscience de son rôle de moteur de la société en suivant l’avantgarde constituée par le Parti pour former la nouvelle société communiste. La Révolution, soucieuse de forger l’Homme nouveau, doit alors s’institutionnaliser, et s’organiser dans une parfaite identification entre le gouvernement et la communauté révolutionnaire. Aussi Guevara ne concevait-il l’avènement de cet Homme nouveau que dans le cadre
7. Ernesto CHE GUEVARA, El socialismo y el Hombre en Cuba, Obras, t. II, La Havane, Casa de las Américas, p. 367-384.

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d’une véritable ascèse : « Nos forjaremos en la acción cotidiana, creando un hombre nuevo con una nueva técnica ». L’on sait la place qu’ont accordée Fidel Castro et Che Guevara aux intellectuels dans les débats sur l’édification de la nouvelle société. Puisque, selon Che Guevara, la majorité des intellectuels et artistes n’étaient pas d’authentiques révolutionnaires, il convenait d’œuvrer dans le sens d’une modification d’une idéologie aliénée par des habitudes bourgeoises : « injertar el olmo para que dé peras » et surtout « sembrar perales », pour soustraire la nouvelle génération à l’influence néfaste et égoïste de ceux dont le péché originel était de n’être pas des révolutionnaires. La jeunesse cubaine, éduquée à l’école de la nouvelle société, concrétiserait l’utopie révolutionnaire et son désir de voir émerger l’Homme Nouveau du socialisme. « Ya vendrán los revolucionarios que entonen el canto del hombre nuevo con la auténtica voz del pueblo », écrivait Ernesto Guevara. Dès 1961, Palabras a los intelectuale8, ce discours prononcé par Fidel Castro à la Bibliothèque Nationale, avait posé la question de la liberté des intellectuels et des artistes et de leur utilité dans une société engagée dans la lutte pour une adéquation entre la création et le modèle de société qu’avait choisi la Révolution. La censure opérée, dès 1961, contre la revue Lunes de Revolución, dont le dernier numéro avait été consacré au peintre Picasso, et le film PM, Pasado Meridiano, de Sabá Cabrera Infante et de Orlando Jiménez Leal, une œuvre tournée selon les techniques du Free cinema, sur la vie nocturne des bars de La Havane, et jugée non conforme aux ambitions révolutionnaires de forger une jeunesse nouvelle, mit en évidence qu’il existait un contre-canon de l’Homme Nouveau. Le Congrès pour l’Éducation et la Culture, de 1971, délimita, de façon très stricte, la place des intellectuels dans la société, après l’affaire Heberto Padilla, ce poète qui remettait en cause dans son recueil Fuera del juego bon nombre de ces principes, qui fut censuré par le journal des Forces armées, Verde Olivo, et contraint de faire son autocritique d’hétérodoxe par rapport à l’idéal de la Révolution. Si Ernesto Guevara avait exprimé, dans El Hombre y el socialismo en Cuba, des réserves à l’égard de l’application des paramètres du réalisme socialiste, tels qu’ils avaient été mis en pratique en Union soviétique, il en alla différemment dans la période du quinquennat gris, ainsi appelé par l’intellectuel Ambrosio Fornet, de 1971 à 1976, consécutif au Congrès.
8. Fidel CASTRO RUZ, Palabras a los intelectuales, Política cultural de la Revolución cubana, La Havane, Joaquín Santana, 1977, p. 3-49.

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Dans le Discurso de clausura9 prononcé par le chef de la Révolution Fidel Castro, il est clairement stipulé que ceux qui se sont mis en marge du canon de l’Homme nouveau, en répugnant à œuvrer au bien collectif et en ne proposant pas un modèle à la jeunesse révolutionnaire par l’implication politique de leur œuvre, ne sont plus autorisés à s’exprimer dans le cadre des canaux offerts par la culture officielle :
Los medios culturales no pueden servir de marco a la proliferación de falsos intelectuales que pueden convertir el esnobismo, la extravagancia, el homosexualismo y demás aberraciones sociales, en expresiones del arte revolucionario, alejados de las masas y del espíritu de nuestra revolución. Nuestra valoración es política. No puede haber valor estético sin contenido humano.10

Cette conscience d’une liberté assujettie à des impératifs dictés par la nouvelle société et par la construction d’un Homme nouveau a fait l’objet de débats contradictoires au sein du monde intellectuel, parmi ces intellectuels organiques du Parti, tels que les définit le théoricien italien Antonio Gramcsi, s’interrogeant sur leur capacité d’interagir avec le peuple et d’exprimer l’expérience quotidienne des masses et celle des organisations révolutionnaires. En 1969, c’est en ces termes que Edmundo Desnoes conçoit la participation entière de l’intellectuel révolutionnaire à la vie sociale, considérant que prendre part aux activités d’intérêt collectif, telles que l’éducation, les travaux agricoles, ne sont pas une imposition dogmatique mais une nécessité : « para ser revolucionario hay que hacer la revolución y para escribir sobre la revolución hay que vivir la revolución ».11 Pour Roque Dalton, le pouvoir populaire est celui auquel doit se soumettre l’intellectuel révolutionnaire, et son appui à la Révolution doit être inconditionnel, dans le cadre d’un combat mené contre tout ce qui freine l’avancée vers l’édification de l’Homme nouveau12. C’est dans cette perspective que s’inscrit la prise de position doctrinale d’écrivains tels que Cintio Vitier, qui écrit dans l’un de ses poèmes que « la política llegó hasta la raíz del mundo, hasta los átomos y los electrones »13.

9. Fidel CASTRO RUZ, Discurso de clausura del Congreso de Educación y Cultura, Casa de las Américas, n° 66, mars-juin 1971, p. 21-33. 10. Ibid., p. 28. 11. Roque DALTON, René DEPESTRE, Edmundo DESNOES, Roberto FERNÁNDEZ RETAMAR, Ambrosio FORNET, Carlos MARÍA GUTIÉRREZ, El intelectual y la sociedad, Mexico, Siglo XXI, 1969, p. 20-21. 12. Ibid., p. 90. 13. Ibid., p. 35.

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Visages de l’Homme nouveau Poètes et musiciens virent dans l’avènement de la Révolution une collusion entre l’utopie et l’art. Bien que mus par des idéologies différentes, des poètes tels que José Lezama Lima et Nicolás Guillén se firent les chantres de la célébration de l’homme Nouveau de la Révolution. Il s’agissait de consacrer l’œuvre des héros de la Révolution, moteurs de la nouvelle société. Sur la base d’un texte de Lezama, le musicien José Ardévol, cet ami d’Igor Stravinski et admirateur de Eric Satie, composa la Cantata al Comandante Che. Argeliers León, l’ethnomusicologue, dédia au chef de la Révolution une œuvre tenant de l’hagiographie, Cantata al Creador del Hombre Nuevo. Nicolás Guillén, l’un des intellectuels organiques du Partido Socialista Popular et directeur de l’UNEAC, offrit à l’œuvre de la Révolution l’un de ses plus beaux hommages, dans le poème Tengo, de 1964, dans lequel Juan Con Todo incarne l’Homme nouveau forgé par les conquêtes de la Révolution et libéré de l’aliénation de l’époque de la dictature de Batista par sa propre contribution à l’édification du bien-être moral et matériel de son pays, anobli par le travail, l’éducation, heureux dans une société égalitaire dégagé de ses tendances discriminatoires, fier d’avoir recouvré les fondements d’une cubanité qui avaient été aliénés par l’omnipotence yankee et la corruption des dirigeants de la République médiatisée. Cette cubanité toujours à l’œuvre dans les représentations de l’Homme nouveau se retrouve à travers l’indestructibilité de la figure de Martí. Dans son roman De Peña pobre14, Cintio Vitier aborde la problématique de la justice sociale, l’un des combats de l’utopie révolutionnaire. Deux figures féminines vouées corps et âme à la Révolution et à son œuvre de transformation de la société se dessinent, en contrepoint de personnages récalcitrants au changement. Celle de Violeta Palma, que sa vénération de Martí jette dans la lutte révolutionnaire du Mouvement du 26 juillet, puis dans l’édification de la société nouvelle, comme brigadiste de la campagne d’alphabétisation à Pinar del Río, en opposition avec son père Máximo, un archétype de l’opportuniste politique. Quant à Rosa Altunaga, dont les parents et les frères se montrent hostiles à la collectivisation des terres, acquise à l’idéal de la Révolution, elle fustige l’absence de conscience révolutionnaire de sa famille, qui la conduit à devenir complice des envahisseurs du débarquement de Playa Girón en avril 1961. Telle est la Femme nouvelle de
14. CintioVITIER, De Peña pobre, trad. Maria Poumier, Paris, L’Harmattan, 1992.

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la Révolution, engagée dans l’avant-garde de l’immense colonne dont parle Guevara dans El Hombre y el socialismo en Cuba. Après le Congrès pour l’Éducation et la Culture de 1971, les personnages alors vilipendés pour trahison des idéaux de la Révolution, collusion avec la CIA et le danger permanent contre lequel elle doit se préserver, se dégagent comme des axes thématiques majeurs pour le roman policier, qui reflète le virage amorcé dans les années de la soviétisation de la culture à Cuba. L’Homme nouveau se convertit alors à l’Évangile du réalisme socialiste qu’avait pourtant critiqué Ernesto Che Guevara, dans El Hombre y el socialismo en Cuba. Dans ces romans de piètre qualité littéraire, écrits par d’anciens policiers à la retraite, auxquels le MININT (ministère de l’Intérieur) décerne un prix pour conformité aux paramètres du réalisme socialiste, il va de soi que la fonction première est d’élaborer des fictions didactiques où tiennent la première place les conflits entre les antirévolutionnaires, qui sont des contre-figures de l’Homme nouveau, se montrant peu soucieux de l’intérêt collectif, sont dépourvus de traits virils, enclins à nouer des relations avec des étrangers peu fiables pour la Révolution, et des modèles socialement positifs représentés par des personnages de policiers et de membres des comités de défense de la Révolution, qui incarnent le peuple au pouvoir, en déjouant par leurs vertus de bons révolutionnaires les méfaits ourdis par la CIA et ses complices dans l’Île. Armando Cristóbal Pérez est l’auteur de El género policial y la lucha de clases, un essai où il développe ses préceptes, en insistant sur l’importance d’un héros anti-individualiste, antithétique du protagoniste bourgeois, inséré dans une équipe, traquant la délinquance dans une société où est au travail l’idéalisme révolutionnaire. « Tanto lo político como lo social están unidos ». Celui qui dérobe quelque chose lèse toute la société, et donc le délit commis est tout autant social que politique. Il les a mis en pratique, en publiant, en 1971, le roman Explosión en Tallapiedra15, qui a remporté le prix de MININT. C’est un roman d’espionnage, dont l’action se déroule dans la Centrale de Tallapiedra, qui dessert la Havane. Une conspiration de la CAI est mise en œuvre pour la détruire. L’évolution du personnage Nestor qui avoue, au début du roman : « No estoy integrado a la Revolución », et qui, progressivement, passe du scepticisme à l’adhésion la plus fervente, est éloquente quant au didactisme à l’œuvre dans ce roman : « La frialdad es una característica de aquel que trata de mantenerse al mar15. Armando Cristóbal PÉREZ, Explosión en Tallapiedra, La Havane, Letras Cubanas (Coll. Radar), 1971.

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