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Cultures urbaines

De
143 pages
Les cultures urbaines doivent être conjuguées au pluriel et prendre en compte les manifestations autour de l'art, de la musique et des pratiques ludo-sportives. Les foules se rassemblent dans des espaces publics ou des cathédrales de béton que sont les stades pour participer à des célébrations multiples. Les modèles culturels dominants et légitimes ne suffisent plus à canaliser la demande et l'on assiste à l'émergence de styles innovants qui renouvellent les spectacles et les participations, interrogeant les modes d'organisation et les politiques publiques.
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Géographie et cultures, n° 55, 2005
SOMMAIRE

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Introduction: villes, cultures urbaines et géographie Louis Dupont et Jean-Pierre Augustin Les lieux à elfes de Reykjavik, objet paradoxal d'invention de la modernité Sara Muller La musique en République de Guinée: rôle et enjeux dans la construction d'un territoire Jordi Colomer La ville, espace privilégié de l'étude des phénomènes culturels: l'exemple de Bordeaux et la fête de la Musique Gildas Leblanc Jeunes de la rue et "culture de rue" à Yaoundé (Cameroun). Microculture, sous-culture ou pseudo-culture? Marie Morelle Cultures urbaines et sens du lieu: la recomposition culturelle du quartier Haight-Ashbury (San Francisco) Benoît Frelon Cultures urbaines de la mise en scène et de la mise à distance Isabelle Garat Notes Les plages de Los Angeles: des espaces périphériques, Jean-Pierre Augustin Lafree party: une forme urbaine de fête, Aurélie Chêne Lectures
L'espace et ses représentations en Afrique Villes et sociétés en mutation. Lectures croisées sur la Colombie Séoul, ville géante, cités radieuses L'Ukraine dans la nouvelle Europe Géographie du Caucase Habiter le patrimoine. Enjeux, approches et vécu La forêt vosgienne sous l'Ancien Régime.

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Géographie et cultures, n° 55, 2005
La revue Géographie et cultures est publiée quatre fois par an par l'Association Géographie et cultures et les Éditions L'Harmattan, avec le concours du CNRS. Elle est indexée dans les banques de données Pascal-Francis, GeoAbstract et Sociological Abstract. Fondateur: Paul Claval Directeur de la publication: Louis Dupont de Janeiro), G. Andreotti (Milan), D. Cosgrove (Los de Lemps (Paris IV), J.-R. Werlen (Jena).

Comité scientifique: M. de Almeida Abreu (Rio (Trente), L. Bureau (Québec), Z. Cai (Pékin), G. Coma-Pellegrini Angeles), A.-M. Frérot (Tours), I-C. Hansen (Bergen), C. Huetz Pitte (Paris IV), J.-B. Racine (Lausanne), O. Sevin (Paris IV) et B.

Correspondants: A. Albet (Espagne), V. Gelézeau (Columbia University), A. Gilbert (Canada), D. Gilbert (Grande-Bretagne), 1. Lamarre (Québec), B. Lévy (Suisse), J. Lossau (Allemagne), R. Lobato Corrêa (Brésil), Z. Rosendhal (Brésil). Comité de rédaction: J.-P. Augustin (Bordeaux III), F. Barthe (Amiens), A. Berque (EHESS), P. Claval (Paris IV), B. Collignon (Paris 1), V. Dorofeeva-Lichtman (EHESS), J.-C. Gay (Montpellier), I. Géneau de Lamarlière (Paris I), C. Ghorra-Gobin (CNRS), S. Guichard-Anguis (CNRS), C. Hancock (Paris XII), M. Houssay-Holzschuch (ENS-Lettres et Sc. humaines, Lyon), J.-L. Piveteau (Fribourg), R. Pourtier (Paris I), J.-F. Staszak (Paris I), F. Taglioni (Arras). J.-L. Tissier (Paris I) et J.-R. Trochet (Paris IV). Secrétariat de rédaction: Myriam Gautron Comptes-rendus: Sylvie Guichard-Anguis Relectures: Madeleine Rouvillois et Laurent Vermeersch Cartographie: Florence Bonnaud. Laboratoire Espace et culture (université de Paris IV - CNRS) Institut de géographie, 191, rue Saint-Jacques 75005 Paris France Tél. : 33 14432 1452, fax: 33 14432 1438 Courriel : myriam.gautron@paris4.sorbonne.fr Abonnement et achat au numéro: Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France. Chèques à l'ordre de L'Harmattan.
Abonnement 2005 Prix au numéro

France 55 Euros 18 Euros

Étranger 59 Euros 18 Euros

Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue sont à envoyer au laboratoire Espace et culture et seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et cultures publie en français. Les articles (30-35 000 signes) doivent parvenir à la rédaction sur papier et par informatique. Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse), des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième langue. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm. Toute personne souhaitant faire un compte-rendu de lecture ou suggérer le compte-rendu d'un ouvrage doit contacter Sylvie Guichard-Anguis : sguichard_anguis@hotmail.com Pour les numéros spéciaux, un appel à communication doit être fait dans la revue. ISSN : 1165-0354, ISBN: 2-296-00104-1

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Géographie et cultures, n° 55, 2005

Introduction:

villes, cultures urbaines et géographies

Ville et culture ont fait l'objet de plusieurs conjugaisons, au gré des définitions de la culture et des conceptions de la ville. En français, comme en allemand, au cœur de la définition classique de la notion de civilisation se trouve la ville sous sa forme idéale et idéalisée, soit la cité, produit d'un développement technique et matériel, mais aussi lieu par excellence de la culture comme héritage de connaissances, de représentations, de manière de vivre et de penser le monde. En anglais, civilisation se traduit par culture, et on parle plus facilement de degré de cultures (high brow,. low brow), là où en France on établit une distinction entre culture et civilisation. Quoi qu'il en soit, la ville se conçoit alors, à tort ou à raison, comme le territoire par excellence de la culture, en comparaison avec la province, la région ou le monde rural, tous lieux de moindre culture, traditionnelle ou populaire. Les grandes capitales européennes, vitrines du degré de développement de la nation et de sa richesse, ont été conçues et aménagées dans la période moderne en assumant cette double dichotomie. La culture s'affiche par l'architecture, mais aussi avec les grandes institutions, musée, opéra, théâtre, bibliothèque, etc.. Toujours présents dans la trame urbaine, ces derniers sont les marqueurs culturels d'une époque, d'un discours de la nation et d'une vision de la modernité. Ces villes modernes européennes seront aussi le théâtre de dynamiques culturelles propres aux groupes sociaux, aristocrates, bourgeois, ouvriers, qui l'occupent, mais aussi de leurs interactions. Les aristocrates, puis les bourgeois s'exhibent, ils déambulent dans les parcs aménagés et sur les boulevards, à la vue du peuple qui cherche en partie à les copier, à les mimer, voire à s'en moquer. À l'inverse, et cela épice les romans du XIXe siècle, l'élite va, pour un petit bonheur ou dans sa décadence, s'encanailler, elle "descend" dans les lieux supposés de la non-culture. Les artistes quant à eux voyagent plus librement entre les groupes, les lieux et les codes: ils se donnent en spectacle. Un mode de vie s'impose, l' avantgarde en est le porteur, elle marque des lieux, colonise des quartiers. Ailleurs dans l'espace urbain, la ville devient un amalgame de scènes qui correspondent aux lieux de cultures hybrides, migrantes, de l'intérieur ou d'autres pays. Dans ces faubourgs, l'entraide s'organise, les fêtes aussi, elles suivent souvent des lignes idéologiques, parfois ethniques, elles célèbrent des appartenances recomposées, entre la culture d'origine et la culture d'accueil. Aux États-Unis plus qu'en France, où l'école joue un rôle primordial dans la normalisation culturelle, c'est la ville qui transforme culturellement le migrant ou l'immigrant en "américain". Ces thèmes de rétention (culturelle) et d'assimilation (normalisation) sont à l'origine des

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travaux de l'École de sociologie de Chicago du début du XXe siècle. Les lieux de l'espace urbain sont liés par un tissu de relations qu'établissent les groupes entre eux, placés en situation à la fois de coopération et de concurrence. C'est l'écologie de la ville, responsable de son environnement, et par-delà de son caractère, de son style, bref de son ambiance culturelle. Paris n'est pas Londres, qui n'est pas Berlin, qui n'est pas New York, qui n'est pas Los Angeles, qui n'est pas San Franciso... Aujourd'hui, les cultures urbaines doivent être conjuguées au pluriel. Les questions posées par l'évolution des pratiques et des lieux ne peuvent être réduites à une approche fondée sur la simple description des transformations territoriales, sur le rappel des héritages ou sur I'homologie entre structures de classes et activités. Saisis dans leurs diversités, les phénomènes culturels en milieu urbain s'inscrivent plus que jamais dans une manière d'être, de se comporter, d'investir les lieux de sens, ils sont en d'autres termes plus liés au mouvement et plus particulièrement aux transactions entre acteurs et groupes d'acteurs. Ils sont à l'origine de réseaux signifiants qui s'inscrivent dans l'espace souvent à partir de lieux et de temps conçus comme autant de marqueurs culturels. Les cultures urbaines doivent prendre en compte les manifestations diverses autour de l'art, de la musique et des pratiques ludo-sportives qui participent largement à d'autres imaginaires urbains. Les foules se rassemblent dans les espaces publics ou dans des cathédrales de béton que sont les stades pour participer hors du temps profane à des célébrations multiples qu'il s'agisse de compétitions sportives, de fêtes patrimoniales ou de spectacles musicaux. Les modèles prédominants des cultures légitimes ne suffisent plus à canaliser la demande et l'on assiste à l'émergence de styles innovants qui renouvellent les spectacles et les participations. Cette ouverture et cette diversification culturelles s'inscrit dans des dynamiques complexes liées à des logiques d'action et des politiques publiques. Ces initiatives confirment les résultats des enquêtes du ministère de la Culture sur l'évolution des pratiques culturelles en soulignant que les frontières entre culture populaire et haute culture se sont estompées. Les termes de "frontière flottante" et "d'univers culturel" évoquant de larges ensembles sont de plus en plus utilisés et les acteurs institutionnels régionaux ont recours à des stratégies multiples pour animer leurs territoires et valoriser leurs atouts patrimoniaux. Dans ce jeu, les périphéries concurrencent le centre, même si ce dernier n'a pas cessé d'exister; les équipements et les événements se diversifient et se spatialisent, entraînant un jeu d'emboîtement culturel et de nouvelles configurations entre villes, banlieues et campagnes, entre cultures classiques et cultures émergentes, entre publics réservés et publics ouverts.

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La culture artistique, celle des arts du spectacle et des arts vivants, est la plus facilement identifiée par les responsables politiques et par les médias. La culture scientifique et technique se veut l'expression théorique et pratique des innovations technologiques contemporaines. Elle se donne à voir sous forme de cités des sciences ou de lieux de mémoire industrielle, valorisant des traditions techniques et des valeurs du travail scientifique. Dans un sens plus anthropologique, nombre d'initiatives culturelles se distinguent de ces deux composantes par une conception associant les modes de vie, les comportements des populations et les réponses qu'elles donnent aux problèmes posés par l'environnement naturel et social. Ainsi se développent des cultures périphériques qui s'inventent et se transforment pour s'adapter aux milieux. Les cultures de banlieues, les festivals, les cultures patrimoniales, les grandes fêtes urbaines participent à ces cultures vivantes permettant aux habitants de médiatiser leurs connaissances et leurs agirs et de redéfinir leur place dans la société. Ce constat de la place et de l'importance de la culture et des cultures dans l'espace urbain, s'accompagne d'un fait particulier lié à la modestie des travaux qui leur sont consacrés. Alors que les initiatives culturelles deviennent un élément stratégique de développement, les études analysant les pratiques, les événements et les lieux culturels demeurent peu nombreuses, si ce n'est la ville festive. Ce décalage vient de la difficulté à cerner l'objet d'étude, notamment par les géographes et les aménageurs qui laissent le champ libre à d'autres sciences humaines moins attentives à la dimension sociospatiale du phénomène. Or, c'est justement à l'intersection des lieux et des pratiques que les changements se produisent et que les questions d'organisation et de politique publique se posent. La culture urbaine et les cultures urbaines constituent une dynamique du champ social, politique et économique de la ville, mais elles ne sauraient s'y réduire. De nouveaux objets, de nouveaux concepts, ou une redéfinition de ces derniers, un autre vocabulaire sont nécessaires pour en rendre compte. Si la ville moderne est le produit d'un système de production, si les aménagements sont le produit de décisions politiques, motivées par l'avis des experts, il n'empêche que dans l'espace urbain planifié, lissé et aménagé, ou en déliquescence, il y a toujours des hommes et des femmes qui interagissent, s'expriment, s'affichent et cherchent justement à dépasser leur condition et les lieux où ils sont a priori confinés, en réalité ou par les chercheurs. C'est dans cette perspective que le comité de rédaction de Géographie et cultures, à l'initiative de Jean-Pierre Augustin et Louis Dupont, a lancé un appel pour des textes abordant les cultures urbaines comme mouvement et réseau dans l'espace urbain, sur la dimension

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symbolique qu'elles peuvent avoir, ainsi que leurs impacts sur l'organisation, la gestion et l'aménagement de la ville. Le numéro s'ouvre sur les "lieux à elfes (alfastadir) de Reykjavik, objet paradoxal d'invention de la modernité" selon Sara Muller. Éléments de la culture traditionnelle dans un décor urbain moderne, ces lieux sont structurants, ils agissent comme des moteurs d'invention de la ville et de la société urbaine. Les deux textes suivant portent sur la musique, le premier à Conakry, le second à Bordeaux. Dans "La musique en République de Guinée: rôle et enjeux dans la construction d'un territoire", Jordi Colomer montre comment la musique a contribué, à cause et en dépit de son instrumentation politique, à la structuration de l'espace urbain et à sa différenciation. A contrario, la ville agit sur les formes musicales, de nouvelles réalités et de nouveaux enjeux modifient les répertoires. Gildas Leblanc pose quant à lui que la vie culturelle urbaine constitue un enjeu de pouvoir, non seulement esthétique, mais également idéologique et social. Son propos s'appuie sur l'exemple de la fête de la Musique dans la ville de Bordeaux. Le 21 juin met en scène les lieux de la ville, chacun dans sa diversité et son métissage; une mise en scène impressionnante tant par son ampleur que par sa symbolique. Le texte de Marie Morelle parle des jeunes de la rue à Yaoundé et celui de Benoît Frelon porte sur une rue, dans un quartier dont la symbolique dépasse le cadre de la ville: Haight Street à San Francisco. M. Morelle se demande si vivre dans la rue, c'est aussi vivre dans la ville? Elle cherche à comprendre ce que ces jeunes projettent dans la rue: s'agit-il d'une culture de rue, d'une sous-culture ou d'une contre-culture? B. Frelon se penche sur la recomposition culturelle du quartier Haight-Ashbury, haut lieu de la contre-culture des années soixante en Occident. L'analyse s'attarde aux géosymboles et aux marqueurs culturels qui permettent d'identifier des territorialités multiples, comme autant de réinterprétation d'un héritage culturel. Enfin, à partir du choix méthodologique du récit, Isabellë Garat s'attarde au rapport entre la mise en scène des lieux et la mise à distance des groupes culturels par leurs pratiques des lieux. Elle "raconte" les micro-rapports sociaux manifestes dans des lieux comme la bibliothèque, le festival de rue, la rave party, le repas de rue. Le numéro se termine sur deux notes: celle de Jean-Pierre Augustin sur les plages de Los Angeles et celle d'Aurélie Chène sur les free parties. Les deux soulèvent la question des espaces publics et montrent que ces derniers, comme la culture urbaine, ne se trouvent pas qu'en ville.
Louis DUPONT, université Paris IV -Sorbonne et Jean-Pierre AUGUSTIN, université Bordeaux 3

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LES LIEUX À ELFES DE REYKJAVIK, objet paradoxal d'invention de la modernité
Sara MULLERl
Université Louis Pasteur, Strasbourg
Résumé: La capitale islandaise, Reykjavik, est jalonnée d'alfastadir ou "lieux à elfes", éléments singuliers dans le paysage, nommés et localisés, connus pour abriter des êtres surnaturels appelés tantôt alfar (elfes) ou huldufolk (gens cachés). Les représentations liées aux elfes puisent leur origine dans l'ancienne religion germano-nordique, mais elles se sont surtout diffusées à travers les Thjodsogur (les contes populaires islandais) qui n'ont cessé d'alimenter une tradition orale très active. La présence de lieux renvoyant à ces représentations ancestrales dans une capitale emblème du passage de l'Islande à la modernité est pour le moins paradoxale. Si bien que le géographe est amené à s'interroger sur le rôle assumé par de tels lieux dans le contexte d'une société en mutation, délaissant ainsi son questionnement initial sur la nature du lieu à elfes (quelles sont les formes matérielles de la croyance aux elfes dans la ville ?) au profit d'une réflexion sur le sens. Loin de conclure au symptôme d'une identité citadine en crise, l'auteur défend le point de vue que les alfastadir constituent à Reykjavik des lieux éminemment structurants qui agissent comme des moteurs d'invention de la ville et de la société urbaine.
Mots-clés: modernité, Reykjavik, globalisation, Islande, paysage urbain, aménagement urbain. lieux symboliques, représentations,

Abstract: Scattered through the capital of Iceland, Reykjavik, are /lalfastadir" or /lelves' places": specific hills, hillocks, or massive stones, each with its own name, which are said to shelter supernatural beings called /laltar" (elves) or tthuldufolk" (hidden people). The belief in elves has its roots in the Old Norse religion but owes its continued diffusion to the active oral tradition of Thjodsogur (Icelandic folk tales). The existence of such traditionally significant sites right at the heart of a capital which is, for most Icelanders, an emblem of modernity, is a paradox. It leads the geographer to ask how such places function in the frame of a fast-changing society, thereby moving beyond initial questions about the nature of the elves' places (e.g., what are the material shapes of the belief in elves in the urban landscape?) to consider of their meaning. Far from concluding that elves' places are a symptom of the crisis of Icelanders' new urban identity, the author defends the idea that the ttalfastadir" are important reference points which help residents structure their city and invent their vision of urban society.

1. CouITÎel : saramuller_geo@yahoo.fr

Géographie et cultures, n° 55, 2005 Keywords: Reykjavik, Iceland, urban landscape, symbolic places, representations, modernity, globalisation, urban planning.

L'agglomération de Reykjavik concentre aujourd'hui, avec près de 200000 habitants1, les trois-quarts de la population de l'Islande. L'urbanisation y constitue cependant un phénomène relativement nouveau: conséquence d'une révolution industrielle tardive, elle s'est amorcée au tournant du XXe siècle entraînant, en un laps de temps réduit, l'éclatement des structures sociales et spatiales d'un pays traditionnellement rural. Si cette capitale branchée sur les circuits de l'économie-monde constitue aujourd'hui un haut lieu de modernité, l'exode vers la ville n'a pas enterré le souvenir de la société rurale traditionnelle. En témoigne la prégnance, au sein de la société rurale comme urbaine, de représentations ancestrales liées à l'existence d'êtres surnaturels. Parmi ces dernières, celles concernant les elfes issus des contes populaires sont récurrentes. Dans une enquête consacrée aux phénomènes surnaturels Erlendur Haraldsson, professeur de psychologie à l'université d'Islande, a montré que 5 % des Islandais ont vu les elfes. Plus de 55 % sont convaincus qu'ils existent ou pensent leur existence probable ou possible. Ces représentations possèdent de surcroît une caractéristique digne d'intéresser le géographe: un ancrage dans des lieux précis, localisables, souvent dotés d'un toponyme propre. Ainsi, les témoignages de ceux qui ont vu les elfes et les histoires que l'on raconte à leur sujet sont toujours associés à des lieux facilement identifiables que les Islandais appellent communément les alfastadir (littéralement "lieux à elfes "). C'est paradoxalement en ville, à Reykjavik, que les elfes semblent le plus faire parler d'eux. La capitale est, en effet, régulièrement le théâtre de scènes étranges: il n'est pas rare d'y voir des bulldozers tomber mystérieusement en panne ou des ouvriers refuser de poursuivre leurs ouvrages quand ceux-ci impliquent le dynamitage de certaines pierres ou de champs de lave suspectés d'abriter des elfes. Il est encore plus étonnant de constater que c'est essentiellement dans les périphéries au rythme d'urbanisation galopant, vitrines d'un urbanisme moderne calqué sur le modèle des banlieues résidentielles états-uniennes, que l'on recense les alfastadir les plus connus de la capitale tels Alfholl (la butte de l'Elfe), Borgir (les Cités) ou encore Grasteinn (la Pierre grise). Comment expliquer alors la présence paradoxale des elfes dans des lieux qui semblent les plus

1. Environ 182000

habitants en 2003.

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éloignés de l'image de l'Islande rurale pré-industrielle qu'évoquent les contes populaires?

De la nature à la fonction de l'objet symbolique dans le contexte du changement social

Cette question interpelle le géographe ayant choisi comme objet ces lieux étranges. Mais ce dernier se trouve confronté à un problème plus large, d'ordre méthodologique. Comment approcher les alfastadir dans l'optique d'un travail de recherche en géographie? Le premier réflexe est de se saisir des outils classiques de la discipline: répertorier, localiser, classer, comparer. .. Ces opérations s'avèrent pourtant des plus délicates avec les alfastadir, comme si les elfes se refusaient mystérieusement à l' objectivation scientifique. La diversité des lieux susceptibles d'être recensés est telle, en effet, qu'elle interdit toute généralisation sur la nature des "lieux à elfes". Tout juste est-il possible de proposer un classement peu assuré des lieux en fonction de critères communs. Les alfastadir "authentiques" (ceux pour lesquels il est possible de prouver l'appartenance à la tradition des contes populaires et qui figurent sur les registres des

archéologues1) côtoient des lieux à l'origine "douteuse", selon certains
inventés de toutes pièces. Si certains d'entre eux sont bien connus au sein de la société urbaine, les entretiens sur le terrain révèlent une myriade d'autres lieux connus des uns, inconnus des autres, souvent indissociables de I'histoire d'une famille, dans lesquels sont enchâssés les mises en garde des anciens et les souvenirs d'enfance.

À la diversité des lieux s'ajoute celle des acteurs qui gravitent autour des alfastadir: si les archéologues prétendent détenir une définition circonscrite du lieu à elfes, les riverains, les aménageurs ou encore les élus locaux, portent sur lui des discours différents dont il faut aussi tenir compte. Sans oublier des personnalités locales, comme Magnus Skarphedinsson, leader de l'association spirite de Reykjavik, ou la voyante Erla Stefansdottir, qui a bâti sa notoriété sur l'élaboration de cartes localisant les elfes dans la capitale (Figure 1). Ces constats révèlent la complexité du lieu à elfes qui apparaît comme un "objet flou", insaisissable indépendamment du contexte et des discours contradictoires dont il fait l'objet. Cela concourt à changer

1. Lieux pour lesquels il est possible de trouver des témoignages anciens de plus de 100 ans attestant l'appartenance du site à la tradition des contes populaires (National Heritage Act).

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de regard et à faire glisser le questionnement de la nature à la fonction des alfastadir dans le contexte d'une société en mutation s'ouvrant au monde et

à la ville.

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1 : Extrait de la carte réalisée

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Erla Stefansdottir

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Les cercles noirs représentent les groupements d'elfes localisés par la voyante dans les différents quartiers de la ville. Contrairement à la tradition, la voyante distingue plusieurs "espèces" d'elfes qui cohabitent avec d'autres "créatures cachées" (nains, gnomes et autres "esprits cachés" également répertoriés sur la carte).

Einbui, Alfholl et Grasteinn: l'agglomération de Reykjavik

trois exemples de lieux à elfes dans

Trois exemples de lieux situés dans différentes localités en
périphérie de l'agglomération devraient permettre d'éclairer notre proposl.

Si les deux premiers figurent dans les registres des archéologues, l'authenticité du troisième fait l'objet d'une polémique au sein de la
corporation. Tous trois ont cependant projets de construction. en commun d'avoir interféré avec des

1. Deux de ces exemples, Alfholl et Grasteinn, ont été étudiés par V. Hafstein (2000, p. 90104). Des enquêtes complémentaires sur le terrain ont permis d'obtenir des infoffi1ations additionnelles est d'observer certaines évolutions.

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Einbui ou "l'Ermite" est une petite butte (3 m de haut pour 20 m de diamètre) localisée à l'extrémité ouest de Kopavogur, une ville-satellite en banlieue directe de Reykjavik. La butte se trouve au milieu d'une zone industrielle, à proximité d'une voie rapide en direction de la capitale. Selon des dires anciens, elle aurait abrité un elfe solitaire qui se serait retiré après l'édification de la zone industrielle dans les années soixante-dix. Des témoignages recueillis font état de pannes répétées sur un bulldozer lors de la construction d'un bâtiment voisin de la butte. Après une période d'interruption des travaux, le maître d'ouvrage affirme être grimpé sur la butte pour rassurer le vieil elfe sur ses intentions. De là, il aurait lui-même dirigé les bulldozers et plus aucun incident ne se serait produit. Alfholl, "la butte de l'Elfe" se trouve dans un autre quartier de Kopavogur, résidentiel celui-ci. Il s'agit d'une butte semblable à Einbui, qui s'élève à quelques mètres d'une grande rue transverse est-ouest, dénommée Alfholsvegur (la "rue d' Alfholl "). La position de la butte par rapport à l'alignement des bâtiments le long de la rue est curieuse: entre une école côté ouest et une maison de particuliers côté est, elle semble occuper la place d'une parcelle restée mystérieusement vide. L'histoire de l'urbanisation de la zone est d'ailleurs pavée de mystères: les premières tentatives de construction de la rue dans les années soixante-dix se sont soldées par des incidents et des pannes à répétition des engins. Quelques années plus tard, la parcelle sur laquelle se trouve la butte aurait été attribuée, par erreur semble-t-iI, à des particuliers désireux de construire. Les versions des faits divergent sur la suite de I'histoire: si une rumeur circule selon laquelle les propriétaires auraient, à la suite d'un événement malheureux, retourné la parcelle à la municipalité moyennant une indemnisation et un nouveau terrain dans la même rue, d'autres soutiennent que les autorités municipales, réalisant la bévue, auraient de leur propre chef pris l'initiative de retirer le terrain à ses propriétaires. Toujours est-il que la numérotation le long d' Alfholsvegur passe aujourd 'hui du numéro 100 au numéro 104, le numéro 102 manquant étrangement à l'appel. .. Troisième exemple: la Pierre grise (Grasteinn). Située en périphérie ouest de Reykjavik, dans le quartier de Grafarholt, en bordure de Vesturlandsveg (portion de la célèbre Ring Road s'échappant à cet endroit pour ouvrir la voie vers l'ouest de I'île), la pierre a défrayé la chronique au gré des grandes étapes de la mutation du paysage. De mystérieuses rumeurs concernant la présence d'elfes dans ce gros bloc volcanique sont apparues lors de la construction de la voie rapide au début des années soixante-dix. Malgré les précautions pour déplacer la pierre gisant sur le tracé de la route,

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celle-ci s'est fendue en deux lors de l'opération. Une série d'incidents furent ensuite attribués au mécontentement des elfes. Le plus grave a concerné la rupture accidentelle d'une canalisation par un bulldozer causant la perte de 70000 truites dans des bassins d'élevage situés en contrebas. S'il est impossible de prouver l'ancienneté des rumeurs liées à la nature elfique de la pierre, un archéologue a décidé en 1998, alors qu'il était question de réaménager la voie rapide, de procéder à son enregistrement. La pierre fut alors déplacée - sous protection juridique - une seconde fois, en grande pompe et sans incident. Cette décision valut à l'archéologue les foudres de la profession et de l' Administrat~on des routes qui craignaient de voir un précédent dans la légitimation de lieux à elfes "douteux".

La place des elfes dans la tradition: modernes"

des contes populaires aux" contes

Quelle interprétation donner à de tels événements? Quelles représentations les citadins projettent-ils dans ces lieux qui ont investi la ville? Avant de tirer des conclusions, il paraît nécessaire de s'interroger sur la place des elfes dans la tradition. Contrairement aux traditions scandinaves, rien à première vue ne distingue les elfes islandais des êtres humains. De taille et de stature similaires aux hommes, leur société est le miroir de la société rurale traditionnelle: les elfes cultivent les champs, pratiquent l'élevage et possèdent même prêtres et églises (Hafstein, 2000). D'où le terme Huldufolk ("peuple" ou "gens cachés") également employé pour désigner ces créatures. Toutefois ils diffèrent fondamentalement des humains. Nichant dans les rochers et les petites buttes au voisinage des fermes, ils peuplent une multitude d'endroits où la nature sauvage fait incursion dans les surfaces cultivées. Selon l'expression de Valdimar Hafstein, un sociologue islandais, les Huldufolk représenteraient ainsi la "Nature au cœur de la culture" (Hafstein, 2000, p. 91). Il s'appuie sur le point de vue de Kirsten Hastrup, professeur d'anthropologie à l'université de Copenhague qui, à travers une analyse fine de la cosmogonie islandaise montre à quel point les Islandais ont toujours tracé une frontière conceptuelle entre un intérieur (l'espace social contrôlé, marqué par la culture) et un extérieur (l'espace sauvage répulsif et incontrôlable). Selon Hastrup, les elfes occuperaient une position intermédiaire dans ce modèle, définissant "les limites d'un intérieur, l'espace de la communauté humaine à travers la manifestation d'un extérieur, le domaine de l'Autre".

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Cette interprétation prend sens si on la confronte aux histoires d'elfes des Thjodsogur, les contes populaires traditionnellement véhiculés par la tradition orale et aujourd'hui consignés dans des recueils publiés. Les elfes y sont souvent décrits comme des créatures vengeresses qui, sous la menace, s'attaquent à toutes les composantes de la ruralité. Ainsi, l'une de nos informatrices âgée de 99 ans et résidente d'Hafnarfjordur (localité aujourd'hui englobée dans l'agglomération de Reykjavik, mais qui constituait tout juste un petit bourg au début du XXe siècle) raconte que sa famille a été frappée par une série de malédictions après que son père eut utilisé des fragments d'une pierre à elfes pour bâtir la ferme familiale. "C'était la vengeance des elfes", conclut-elle. Des témoignages anciens recueillis par l'Institut de toponymiel attestent encore de l'existence de tabous autour des alfastadir: interdit, par exemple, de se livrer à la cueillette ou de faire paître les moutons sur le site banlieue de "Borgir" (les Cités), un lieu à elfes aujourd'hui en plein centre de Kopavogur. Si les elfes vengeurs semblaient alors s'ériger contre tout ce qui pouvait remettre en cause la frontière bien établie entre nature et culture, quel rôle peuvent-ils jouer à présent au cœur d'un espace devenu urbain? Quels éléments l'approche géographique peut-elle apporter pour comprendre le phénomène? Matériellement, sur le terrain, les lieux à elfes s'apparentent à des espaces verts, ou du moins à des portions d'espace non urbanisés en accord avec une conception scandinave de l'urbanisme visant à la préservation de zones vertes. Toutefois, les alfastadir comportent d'autres dimensions qui interdisent de les réduire à cette fonction "d'agrément" : les histoires qui circulent à leur sujet se rapprochent des contes populaires. En atteste le témoignage de Jonatan, un résidant d'Hafnarfjordur, propriétaire d'une maison dotée d'une vue plongeante sur un champ de lave abritant un site mystérieux du nom de Ljosakliff (la falaise des Lumières) : "Les nuits de décembre, un phénomène étrange se produisait: c'est comme si quelque chose se rapprochaitlentement de la maison... Ça vous faisait vous sentir très mal. Je n'ai aucune idée de ce que c'était, si ça venait du rocher ou non. Ça ne voulait pas s'en aller [... ]". Plus révélateur encore, la chute de deux ouvriers du haut d'un échafaudage à Kopavogur, sur le chantier de construction d'un immeuble édifié en plein sur une butte à elfes: accident à mettre selon les riverains sur le compte d'une vengeance des elfes... Ces exemples montrent que les
1. Omefnastofnun Islands, département du musée national qui répertorie tous les toponymes et toutes les informations disponibles concernant leur origine.

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alfastadir ont conservé leur dimension surnaturelle à l'intérieur même de l'espace urbain. Il se pourrait alors qu'ils continuent à jouer leur rôle traditionnel, mais peut-être d'une autre manière. Pour les spécialistes, les elfes constitueraient aujourd 'hui "une représentation de l'identité culturelle islandaise" (Hafstein, 2000). Tous les témoignages "visuels" s'accordent à décrire les Huldufolk sous les traits démodés de la vieille société rurale. En tant que population rurale traditionnelle, les elfes seraient donc "éminemment islandais" (Ibid.), hypothèse corroborant les travaux d'Hastrup qui démontrent que l'identité islandaise repose sur une figure rurale1. Par extension, on peut prendre le risque d'affirmer que les lieux à elfes constituent dans la capitale un symbole fort d'une identité nationale qui repose sur une image rurale. Cela est d'ailleurs perceptible dans les discours des riverains qui se rappellent bien qu'Einbui servait jadis de borne pour matérialiser les domaines des fermes de Breidholt, Digranes et Fivuhvammur ou que la pierre Latur était l'endroit où le vieux fermier de Digranes faisait une halte en rentrant de Reykjavik. On comprend mieux alors les archéologues qui pistent les lieux à elfes authentiques pour les ajouter au patrimoine de la nation... À partir de là, une hypothèse est possible: en tant que symboles de la société pré-industrielle au cœur des surfaces urbanisées, les alfastadir s'inscriraient à contre-courant de tout ce qui pourrait remettre en cause cet ordre préalable. Tous les exemples précédents ont pour dénominateur commun l'opposition à la modernité: dans le cas d'Einbui, c'est l'édification d'un bâtiment industriel qui était visée, dans celui d' Alfholl, une maison de banlieue, pour la Pierre grise, une route reliant Reykjavik au reste de l'île... Le sociologue Hafstein conclut à un déplacement de la frontière opposant traditionnellement Nature et Culture. Selon lui, c'est à un autre type de transgression de frontière que les elfes s'opposeraient aujourd'hui: "L'inversion a transformé les Islandais des temps modernes, les aménageurs et tous ceux qui participent à l'urbanisation en l'Autre:
ce sont eux désormais les transgresseurs qui menacent les incarnations de l' identité islandaise".

En tant que témoins matériels de ce glissement de sens (passage d'une opposition Nature-Culture à une opposition tradition-modernité), les
1. "L'image des Islandais, produite et reproduite dans les stratégies de création de l'identité est l'image du fermier", K. Hastrup, cité par Hafstein, 2000.

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