De la naissance du cinéma kabyle

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Cette étude prend appui sur les trois premiers films kabyles, La Colline oubliée, d'Abderrahmane Bougermouh (1996), Machaho, de Belkacem Hadjadj (1996), La Montagne de Baya, d'Azzedine Meddour (1997), et se poursuit avec le premier film chaoui, La Maison jaune d'Amor Hakkar (2008), avant de faire un détour vers le cinéma berbère marocain, aux côtés de Mohamed Mernic. L'auteure s'intéresse tout naturellement au contexte politique et social ayant accompagné la naissance des oeuvres et aux requêtes des Imazighen les ayant précédées.
Publié le : mardi 15 mars 2016
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EAN13 : 9782140004827
Nombre de pages : 264
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Cette étude prend appui sur les trois premiers flms kabyles, Frédérique Devaux Yahi
La Colline oubliée, d’Abderrahmane Bougermouh (1996),
Machaho, de Belkacem Hadjadj (1996), La Montagne de
Baya, d’Azzedine Meddour (1997), et se poursuit avec
le premier flm chaoui, La Maison jaune d’Amor Hakkar
(2008), avant de faire un détour vers le cinéma berbère
marocain, aux côtés de son initiateur Mohamed Mernic.
Après une analyse de l’organisation coutumière de la
société kabyle, l’auteure étudie la place de ces structures De la naissancetraditionnelles dans les flms analysés et dans les écrits
éponymes. Elle retient des fgures flmiques simples, et
envisage la manière dont les cinéastes les ont utilisées pour
ne rien trahir de leur société d’origine, tout en donnant du cinéma kabyle
à penser de possibles améliorations de ces coutumes.
au Elle s’intéresse tout naturellement au contexte politique
et social ayant accompagné la naissance des œuvres, et
aux requêtes des Imazighen les ayant précédées. cinéma amazigh
Le présent ouvrage s’adresse ainsi à la fois aux publics
méconnaissant la culture kabyle, et à une audience
intéressée par l’analyse d’images et des sons au cinéma,
le découpage, le montage…
Il semblerait que cet essai soit le premier ouvrage à
mettre en perspective ces baptistaires d’une possible
cinématographie Tamazight.
Frédérique Devaux Yahi est née d’une mère
française et d’un père kabyle.
Elle a été chargée de cours dans les universités
de Paris VII Jussieu, Paris I Sorbonne,
Marnela-Vallée, et à l’École Nationale Louis
Lumière. Elle est actuellement Maître de
conférences à Aix-Marseille Université.
Elle est également réalisatrice indépendante et pour la
télévision, notamment de documentaires, certains sur la
Kabylie.
Elle vit entre Paris et Bgayet en petite Kabylie.
ISBN : 978-2-343-08563-0
26 €
Images plurielles
De la naissance du cinéma kabyle
Frédérique Devaux Yahi
au cinéma amazigh
Images plurielles







De la naissance
du cinéma kabyle
au
cinéma amazigh









Frédérique DEVAUX YAHI






De la naissance
du cinéma kabyle
au
cinéma amazigh
























Photo de couverture :
La Montagne de Baya, d'Azzedine Meddour







CO = La Colline oubliée
MdB = La Montagne de Baya
M = Machaho



Certains ouvrages étant disponibles dans un format
électronique — notamment kindle —, nous n’en donnons pas la
pagination.



















© L'HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08563-0
EAN : 9782343085630
6 Nous remercions

Abderrahmane Bougermouh — Belkacem Hadjadj —
Mounia Meddour pour m’avoir favorisé l’accès à de nombreux
documents, sans oublier Ben Mohamed

Rachid Adel — Zaher Adjou et Rebiha — Lehcen Ziani
pour leur regard attentif sur les traductions
Feu Mohamed Hamlaoui pour son écoute et son approche
très fine sur le sujet
Jean-Pierre Lledo — Ali Mouzaoui pour leurs précieuses
indications
Andrée Blavier et Guy Jungblut pour leur relecture
Yalla Seddiki pour ses remarques judicieuses et éclairées sur
le sujet
Frédéric Tabet pour son soutien logistique
La Médiathèque des Trois Mondes (Dominique Sentilhes et
Martine Leroy)
Muriel Lecarpentier (Archives du Film, Bois d’Arcy),
Mohamed Bakrim (Maroc) — Le Centre Culturel marocain et
particulièrement A. Laassadi et Naïma pour m’avoir facilité
l’accès à des photos et des films
Olivier Barlet pour son chaleureux accueil
Michel Amarger pour son très long et très précieux
accompagnement de tous les instants
et tous ceux qui m’ont soutenue discrètement et avec
beaucoup d’amitié.










Index/Prologue


Situation géographique de la Kabylie.
La Kabylie est une région d’Algérie autour d’une chaîne de
montagnes à une cinquantaine de kilomètres à l’Est d’Alger.
Cette contrée s’étire le long de la côte méditerranéenne sur
200 kilomètres avec une superficie d’environ 30 000 kilomètres
carrés.
grande ou petite Kabylie. Ces appellations désormais
coutumières ont été réactivées par les Français sous le nom
d’« organisation kabyle », après la soumission de la « Grande
Kabylie » en 1857, pour brimer les nombreuses révoltes contre
l’occupant. Dès le règne ottoman, la grande Kabylie est
rattachée à la province d’Alger et la petite Kabylie à celle de
Constantine. La frontière entre ces deux régions, fluctuantes,
n’a aucune réalité physique sur le terrain. Dans ces pages, par
commodité, on appellera grande Kabylie ou Kabylie du
Djurdjura — une appellation plus locale — les alentours élargis
de Tizi-Ouzou, et petite Kabylie ou Kabylie de la Summam,
voire Kabylie des Babords, les environs également assez vastes
de Bejaïa.
La population.
Berbères et Kabyles. Les Berbères (nom aux origines variées
1 2et variables) occupent une partie des pays du Maghreb
(Algérie, Maroc, Tunisie). Ils sont présents au Niger, Mali,
Burkina Faso, en Mauritanie, Libye, Égypte, sur l‘archipel des
Canaries (où on les appelle les Guanches). Les Kabyles (en
arabe Kbayl : tribus ; on devrait cette appellation aux colons)
font partie du peuple berbère. Bien que difficiles à dénombrer,

1 Une origine contestable serait le latin barbarus, qui désigne, pour les
Romains, les populations qui ne parlent pas le latin. Divers auteurs
prétendent que Berber est un prénom kabyle.
2 En arabe al-Maghrib signifie le couchant.
9 ils seraient à peu près 7 millions en Algérie (et 1 million
environ en France) sur une population d’environ 35 millions et
demi. D’autres sources donnent 10 millions de Kabyles, dont
2 millions à Alger et 2 en France. Ils représentent, dans tous les
cas, un pourcentage non négligeable du peuple algérien.
(± 25 %). Avec le Maroc (± 40 % de la population), l’Algérie
est le pays où la question berbère se pose avec le plus d’acuité.
La langue.
Amazigh (tamazight au féminin). La langue kabyle
(taqbaylit) est une variété du berbère (amazigh) qui se décline
entre autres en mozabite, tergui, chaoui, kabyle, chleuh. Le mot
« amazigh » qualifie la langue berbère, (avec des variantes
régionales) et désigne ceux qui la parlent, les Kabyles. Selon
une étymologie courante, « amazigh » signifie « homme libre »
3et selon certaines acceptions « homme noble » . Ce pourrait
être, si l’on en croit la mythologie, le nom d’un ancêtre
fondateur Maziq. Pour se démarquer de l’appellation « Zwawa »
ou El Zawawi (le Kabyle) qui viendrait des Français, les
Kabyles se qualifient d’« Imazighen » (pluriel d’Amazigh).
La transcription.
Très ancien, l’alphabet berbère est dit Tifinagh (Libyque).
Les « Imazighen » ayant développé, notamment en Kabylie,
leur propre religion, de nombreuses grottes et abris dans la
roche sont ornés d’inscriptions en « tifinagh ». Des
archéologues ont mis à jour de nombreuses stèles libyques. Cet
alphabet consonantique est très utilisé par les Touaregs. La
transcription latine de cette écriture est due à des intellectuels
francophones, notamment Mouloud Mammeri, après
l’indépendance de l’Algérie en 1962. À ce jour, elle n’est pas
encore totalement fixée. Nous avons donc tenu compte pour la
transcription, des normes d’écriture proposées par l’Institut
National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO).

3 Mouloud Mammeri y voit une origine copte. Hérodote aurait donné
ce nom « aux tribus berbères vivant sur le territoire s’étendant de
l’oasis de Siwa jusqu’à l’Océan Atlantique » dans Aomar Ait Aider,
Mammeri a dit, Tizi-Ouzou, L’Odyssée Édition, 2009, p. 80.
10 Les prénoms et les noms.
Nous avons cru utile de traduire certains prénoms. Cela
prend d’autant plus de sens qu’il a été longtemps interdit en
Algérie de donner des prénoms berbères aux nouveau-nés. Au
Maroc, l’adoption d’un prénom d’origine non marocaine (i.e
« prénom non arabe »), « étranger » est soumise à autorisation,
4en vertu d’une loi qui interdit une trop grande liberté de choix .
Dans la mythologie berbère, nommer un enfant lie de façon
magique l’âme et le corps. Le nom est donc sacré. Il est en
quelque sorte une « parure jetée sur (les) épaules », formule par
laquelle Ludwig Wittgenstein définissait le patronyme, dans
divers écrits.
À travers les trois films que nous avons choisis, certains
prénoms aident à comprendre la place des personnages. Ils
éclairent leur rôle ou le contredisent, l’amplifient, l’affirment ou
l’affinent, en proposent parfois avec malice une lecture critique.
Nommer permet, dans ces films, de (se) donner pouvoir,
d’authentifier, d’incarner les personnages fictifs, en leur
affiliant les valeurs concrètes qu’ils défendent. Les auteurs
associent, par ce biais, matériel et spirituel, même si de rares
exceptions viennent infirmer cet accord.

4 Par Dahir du 2 août 1996, la loi stipule que le prénom à inscrire sur
le registre de l’état civil doit présenter certaines caractéristiques. Son
application a généré des situations pour le moins contradictoires : les
prénoms tolérés ici sont interdits ailleurs, et réciproquement.
11

Introduction


À notre connaissance, il n’existe à ce jour, aucun ouvrage
sur une possible cinématographie berbère, ou à défaut sur les
trois premiers longs-métrages algériens réalisés avec de la
pellicule 35 mm et parlés en langue amazigh.
Depuis quelques années, les auteurs kabyles produisent de
nombreuses images, surtout en vidéo. Nous avons toutefois
limité notre choix aux films sur pellicule, réalisés selon les
normes internationales. Nous envisageons les trois premiers
longs métrages, précédés d’un court métrage, avant une rapide
incursion dans le cinéma amazigh algérien par une première
étude du film chaoui, La Maison jaune d’Amor Hakkar.

L’apparition du cinéma kabyle algérien devance de huit
années celle du premier film amazigh marocain — Tilila
(Secours) en 2005 de Mohamed Mernich entièrement en langue
berbère —, et de onze ans l’avènement du premier film chaoui
algérien — le chaoui étant une des langues amazigh en
Algérie —, La maison jaune de Amor Hakkar (2008). Si la
Kabylie est historiquement le premier foyer d’expression
berbère à l’écran, la sortie de ce film, en langue parlée dans les
Aurès, comme celle des trois qui l’ont précédé, a été un
événement. Son esthétique et son contenu sont au demeurant
très proches des formes et des interrogations des œuvres
tournées en Kabylie.
Si chacune de ces projections a créé surprise et adhésion, ces
réalisations sont aujourd’hui perdues au milieu des productions
du Maghreb, englouties sous les sorties mondiales. Elles
méritent, nous semble-t-il, d’être à nouveau mises en valeur et
analysées pour ce qu’elles sont, des œuvres de précurseurs et de
militants de la cause berbère.
Elles font figure d’archétypes et de matrices et, vingt ans
après leur avènement, de classiques dans toute la Kabylie. Outre
leurs qualités esthétiques, elles ont ouvert la voie économique à
la réalisation de films dans et sur les contrées dont elles sont
13 issues. Elles ont franchi le pas qui séparait jusque-là l’amateur
du professionnel.
Elles proposent également des réponses à la question :
« Qu’est-ce au fond un film kabyle ? »
Au-delà de leurs formes, conventionnelles en apparence,
elles mettent en valeur une culture complexe, parfois
contradictoire. Le découpage, la mise en scène et le montage
appréhendent et interpellent les us et coutumes kabyles. Les
auteurs questionnent le difficile cheminement de certaines
franges de population vers d’inédits modes d’agir et de penser,
tout en restant fidèles à leur héritage culturel. S’ils posent, nous
semble-t-il, des questions aussi délicates que judicieuses sur
l’évolution des mœurs, les croyances et les attentes des
contadins, ces œuvres ont parfois du mal à y répondre. Il est
vrai — et ces trois œuvres le prouvent — qu’un film réussi est
toujours un pas vers la compréhension de ce et ceux qu’il
interroge, en focalisant l’attention du public sur les points
nodaux des existences mises en évidence, sans pour autant
apporter de solutions toutes faites.
Le succès de ces œuvres a entériné leur importance en
milieu kabyle notamment, et mis à jour l’enthousiasme a priori
insoupçonné de la population, pour soutenir en amont et en
aval, ce qui jusque-là lui était inaccessible, voire était
impensable : un film qui reflète ce qu’elle vit, les lieux qu’elle
aime. Il a satisfait le désir des autochtones de se voir incarnés
fidèlement sur un écran et reconnus au-delà des frontières.

Ces premiers films apparus au milieu des années 90 sont
presque contemporains de l’essor des « Cultural Studies » —
études sur les cultures traditionnelles — en France. Compte
tenu du fait que l’avènement de ces œuvres aboutit, dans
l’histoire du cinéma, une quête et une revendication identitaire
très ancienne — affectant tous les composants de la société
kabyle — il nous a semblé évident de nous inspirer de ces
recherches, sans pour autant nous limiter à ces modes d’analyse.
Nous avons donc pour une part, privilégié une étude
contextuelle des constituants politiques, économiques, sociaux,
historiques des contrées explorées. Pour cela, nous avons tenu à
ne jamais extraire les films, des données spécifiques à la région
14 et aux époques concernées par les diégèses. Ces films
composent d’autre part, pour nous un objet de recherche à
valoriser avec les instruments de l’analyse filmique
traditionnelle.

Nous étions par ailleurs soucieuse de tenir un autre pari :
— offrir d’une part aux non-Berbères quelques bribes de
connaissance sur cette civilisation outre-Méditerranée ;
— avancer d’autre part, pour ceux qui ont déjà connaissance
du monde amazigh et de ses coutumes, des pistes de lecture
5audiovisuelle des œuvres .
Dans les deux cas, nous soulignons ainsi tout autant leur
ampleur et leur importance, celle du monde dont ils découlent,
que ce qui peut apparaître comme des faiblesses.
Enfin, nous proposons un texte qui emprunte aux deux
cultures — française et kabyle — que nous partageons par notre
histoire personnelle.
Nous avons parfois nettement séparé ces deux analyses afin
que chacun puise à son aise les données qui l’intéressent, quitte
à ce qu’un de nos lecteurs saute les chapitres dont il connaît
déjà les composants. À d’autres moments, elles se tissent, pour
faire pont entre elles, et entre les publics des deux rives.

Cet ouvrage est pour nous — c’est ainsi que nous le
souhaitons — un premier pas vers un corpus plus complet des
réalisations kabyles, amazigh. C’est dans cette optique que nous
proposons de lire ces pages.










5 L’enseignement audiovisuel est encore, à ce jour, peu ou mal
développé en Algérie, contrairement au Maroc, où les lieux de
transmission sont plus nombreux et mieux équipés.
15
Quatre films
Un court-métrage : La fin des djinns (Taggara n
Lejnun), Cherif Aggoune

Les premiers longs métrages en langue kabyle réalisés par
6des Kabyles , sont précédés par un court métrage en format
professionnel 35 mm, La fin des djinns (Taggara n Lejnun) de
Cherif Aggoune tourné en Kabylie de la Soummam (commune
d’Oued Ghir), dans le village d’origine de l’auteur. Parlé de
bout en bout en berbère, il a été produit par l’ENPA (Entreprise
nationale des productions audiovisuelles) en 1990. La
désignation des postes sur le générique du début et le déroulant
final, tous deux en écriture amazigh, donnent au film le ton d’un
manifeste — au double sens du mot — à l’écran. Aggoune
installe l’équipe, les acteurs, le réalisateur, les images et les
sons, dans la tradition berbère, précisément dans sa composante
amazigh, tout en utilisant aussi la transcription en lettres latines
7qui est récente . Fellag fait dans ce film une de ses premières
apparitions à l’écran.


6 En1934 Marie Epstein et Jean-Benoît Levy réalisent Itto au Maroc.
Seules les langues françaises et chleuh y sont utilisées. Les
autochtones parlent dans leur dialecte aux côtés de Simone Berriau.
« Ce qu’aucun écrit n’avait jamais pu rendre, la splendeur d’un pays
d’une prodigieuse diversité, la féérie d’une terre généreuse et sauvage
à la fois, l’ardeur d’un peuple qui n’a rien perdu de son ancestrale
impétuosité, le pittoresque des coutumes et des mœurs berbères,
saisies sur le vif, l’émotion, qui se dégage du heurt des hommes venus
pour apporter la civilisation et de ceux qui luttent farouchement pour
leur indépendance : tout cela Itto pour nous, l’évoque et le rend
palpable sous nos yeux… » Ciné Magazine, 20 décembre 1934.
7 Cette transcription, et surtout sa relative fixation, date du milieu des
années soixante.
17 Trois longs-métrages/Trois faces de la Kabylie

La Montagne de Baya (Adrar n Baya, 1997) d’Azzedine
Meddour, qui donne lieu à la publication du roman éponyme en
82002 , La Colline oubliée de Abderrahmane Bougermouh
(1996, adaptation du roman de 1951, écrit en français par
9 10Mouloud Mammeri ), Machaho (Macahu = Il était une fois),
Belkacem Hadjadj (1996) ont été réalisés en Kabylie pendant la
décennie du terrorisme en Algérie. Le pays est alors en proie à
des déchirements qui affectent tous les domaines de la vie
quotidienne.
Ces trois films nous donnent à comprendre trois faces de la
permanence kabyle à travers trois périodes : de 1860-71 (MdB)
à la Seconde Guerre mondiale (CO) en passant par une histoire
sans date, de tous les temps, traversée par une certaine
immutabilité kabyle (M). Chacun d’entre eux expose les
coutumes de cette société, ses règles ancestrales d’organisation
sociale et politique. Parmi elles, certaines de ces traditions ont
encore cours aujourd’hui dans des contrées isolées de Kabylie.
La Montagne de Baya

Traversé par une histoire d’amour entre Baya et un
11détrousseur-bandit d’honneur, Djendel, La Montagne de Baya
fait revivre les révoltes contre les colons à la fin du XIXe siècle,
et la persévérance des Kabyles, historiquement derniers
résistants à l’occupation, avant la défaite de Mokrani en 1871.
En Kabylie, pendant ces années d’affrontement, des
villageois qui n’ont pas payé l’impôt de guerre, regroupés

8 Azzedine Meddour La Montagne de Baya, Alger, Éditions
ANEP, 2002.
9 Nous mentionnons volontairement le livre (et le film) sous ce seul
titre français puisqu’il a été écrit dans la langue de Voltaire.
10 Le film a été identifié sous l’orthographe « Machaho ». Hadjadj
préfère conserver cette écriture, même si le mot s’écrit ordinairement
Macahu.
11 Le film est sous-titré dans certains documents écrits que nous avons
consultés, « Une légende berbère ».
18 autour de Baya et son époux, tentent de fuir l’oppresseur
français et les seigneurs féodaux qui ont confisqué leurs terres.
Le fils du seigneur local tue l’époux de Baya. Le père de
l’assassin donne à la veuve une bourse, pour racheter ce
meurtre. Selon lui, ce don suffit à laver le sang. La population,
pourchassée par les colons, se réfugie dans les montagnes et
entreprend de fertiliser un sol ingrat. Baya élève son fils et
refuse de donner l’argent du bachagha à la communauté, malgré
les menaces des villageois. Intraitable, elle rend la bourse au
père du meurtrier après avoir fait accomplir sa vengeance des
années plus tard, par son fils adulte. Dans le village incendié, la
communauté est finalement anéantie par les soldats.
La Colline oubliée

Bougermouh — et avant lui, Mammeri — prend ancrage
dans un village kabyle — Tasga — au seuil de la Seconde
Guerre mondiale, puis pendant ce conflit.
Menach revient de Bordeaux en rapportant la mauvaise
nouvelle du décès de Mokrane et le journal du défunt. C’est par
cet écrit que nous faisons connaissance avec les habitants de
cette « colline oubliée ». Mokrane et Menach, étudiants en
France, sont sur le point d’être mobilisés, en même temps que
les autres hommes du village ; Mouh, le berger du père de
Mokrane, est l’un des meilleurs animateurs des sehdjas (fêtes
dansantes) avec sa flûte ; Davda, déjà mariée à Akli est
secrètement amoureuse de Menach ; lui-même est épris de cette
jeune femme ; Aazi, l’épouse de Mokrane, stérile, doit
supporter les affronts de sa belle-mère. Elle sera finalement
répudiée, bien qu’elle ait donné naissance à un garçon ;
Sekoura, compagne d’Ibrahim est mère de plusieurs enfants. Le
foyer peine à survivre chaque jour davantage. Autour de ces
personnages centraux, gravitent quelques figures plus
secondaires telles celle de l’instituteur Meddour, d’Idir le rupin
qui s’essaie à tous les combats et notamment aux maquis, de
Raveh et Ouali, deux jeunes un peu désœuvrés. À Tasga,
l’avenir s’assombrit de jour en jour sous la menace de
l’enrôlement, du typhus, de la faim et des usuriers.
19 Machaho

Machaho nous décrit la Kabylie des traditions et des
croyances, sous les traits, et à travers la trajectoire, d’un paysan
vivant avec sa femme et sa fille dans un lieu isolé de Kabylie.
Dans ces montagnes, pendant un hiver neigeux, Arezki
sauve du froid un jeune homme, Larbi. Il l’héberge dans sa
demeure et lui offre sa protection, le temps que le jeune homme
se refasse une santé. Ferroudja, la fille unique d’Arezki, séduit
l’invité et se retrouve enceinte. Larbi a mis à mal l’honneur de
la famille et par extension celui du village. Il a rompu la loi
d’hospitalité du père. Ce dernier n’aura de cesse dès lors de
retrouver le « coupable ». Car le jeune saisonnier est reparti,
après avoir promis à Ferroudja de revenir rapidement la
demander en mariage. Arezki erre de village en village, en vain.
Dans le même temps, Larbi, ignorant la situation de Ferroudja,
met davantage de temps que prévu, pour retourner chez Arezki
et épouser la jeune fille. Leur enfant naît. Tasaadit, l’épouse de
Arezki, épaule la jeune mère. Quelque temps après ses noces,
Larbi rencontre un homme blessé là où lui-même un an plus tôt
a été sauvé. Il ne reconnaît pas Arezki qui le tue. Le meurtrier
dévale la pente de la montagne et s’effondre dans la cour de son
habitat, libéré de son fardeau d’honneur à venger. La mère,
Tasaadit, la jeune Ferroudja et son enfant chantent le retour
d’Arezki et appellent Larbi, qu’elles croient vivant, pour
partager leur joie.
Pourquoi ces trois films ?

Ils s’ancrent, tant au niveau de leur fabrication que des
histoires qu’ils nous donnent à voir et à entendre, dans le
quotidien d’une région particulièrement mal administrée par le
pouvoir central, perdue au milieu des montagnes, sans
économie propre. Ses habitants y défendent leur langue et leur
culture — l’une à travers l’autre et réciproquement.
Dès la sortie de ces trois œuvres en salle, la plupart des
Kabyles, quel que soit leur âge, sexe, milieu d’origine, dans la
rue, à la campagne, n’importe où, en Kabylie de la Soummam
20 ou en Kabylie du Djurdjura, ont vu au moins une des trois,
fréquemment deux. Mohamed Hamlaoui longtemps directeur de
la Cinémathèque de Bejaïa — aujourd’hui décédé — nous a dit
avoir accueilli la même vieille dame près d’une dizaine de fois.
Elle revenait voir Machaho inlassablement. C’était pourtant, à
l’évidence, la première fois qu’elle rentrait dans un tel lieu, dit
« de culture », un cinéma.
Ces œuvres ont en effet quelque chose de merveilleux, à
l’instar des contes dont elles s’inspirent et qu’elles tentent de
prolonger par des procédés voisins de ceux qui innervent ces
récits. Elles possèdent une magie qui a soulevé, dès leur
production, l’adhésion des populations.
Construits il est vrai, de bric et de broc, ils n’auraient sans
doute pas vu le jour sans l’enthousiasme des habitants,
notamment des femmes qui fêtaient chaque étape par les
youyous. Ce succès, au moment de la production ainsi que lors
de la diffusion, s’explique en grande partie par le fait que la
plupart des Kabyles qui ne parlent pas l’arabe sont confrontés
quotidiennement à des images et des sons télévisuels qu’ils ne
comprennent pas.
Trois actes de naissance dans la culture amazigh

Ces films sont également les trois « baptistères » d’une
langue jusque-là bannie d’écran — malgré quelques figurations
de Kabyles dans des films algériens —, ce qui a eu, on le verra,
une importance considérable pour la région.
C’est l’essence de la société kabyle qui nous y est contée,
loin des clichés coloniaux ou même algériens. Pour la première
fois, évolue à l’écran un monde rural, avec son franc-parler
poétique, ses mots couverts, ses rites, ses croyances et ses
doutes.
Ces œuvres prennent en compte la société kabyle dans ce
qu’elle a d’essentiel et de dérisoire. Elles nous donnent la
mesure de la tradition et de la difficulté à se départir de certains
réflexes pour accéder à une vision moins figée d’elle-même et
du monde. Les trois films sont traversés par la question de
l’honneur, le nnif kabyle. L’application de ce qui fait figure en
21 Kabylie de « vertu cardinale » n’a pas que des conséquences
favorables.
S’ils nous disent les dérobades et les faiblesses kabyles, ces
films décrivent aussi l’attachement de cette communauté au
terroir, à la famille, au village, son unicité et sa solidarité, sa
ténacité pour survivre aux ingratitudes de l’Histoire, sa crise
identitaire. Ils nous dévoilent enfin en filigrane, l’Algérie et la
Kabylie ataviques, qui abritent parfois le terrorisme, le crime, le
fanatisme. Face à ces maux, les forces conjuguées de l’espoir,
de l’intelligence et de la solidarité n’ont pas toujours raison.
Combattre par le film

Meddour nous dit, parlant de son film : « La Montagne de
Baya, c’est (…) cette éternelle révolte des populations contre
tout occupant, contre toute dictature ».
Hadjadj lui, se sert de la caméra comme d’une arme : « Je ne
sais pas utiliser les armes, je ne veux pas tuer. Mon arme, c’est
ma caméra, je l’utilise à mes risques et périls », affirme-t-il.
Ces trois films ont offert une reconnaissance mondiale à la
culture kabyle, à travers leur diffusion dans les festivals et les
elieux dédiés au 7 art. Cette reconnaissance a devancé de
quelques années celle de la langue tamazight par l’État algérien
(2002). Il n’y a sans doute pas de rapport direct entre les deux
faits. Mais ils témoignent de l’avancée d’une Histoire qui a plus
souvent tendance à bégayer qu’à reconnaître ses manquements
et ses errances.
Il était évident pour les Kabyles que la sortie de ces trois
longs métrages signait un acte inaugural de résistance au
pouvoir central, en se réappropriant les valeurs des imazighen
depuis longtemps malmenées. La musique et les musiciens
choisis par ces réalisateurs suffisent à eux seuls à parapher cet
acte d’insoumission, en même temps qu’ils entérinent la
revendication pour une reconnaissance de la « berbérité ».
Chaque réalisateur s’est assuré l’aide d’artistes kabyles,
renommés pour leur engagement envers la cause amazigh.
22 Combattre par la musique

Chaque auteur a privilégié des compositeurs et interprètes,
ardents défenseurs de la « berbérité ». La musique tient en effet
une place fondamentale dans la culture kabyle et sa
propagation. Dans La Montagne de Baya, ce sont les chants du
groupe DjurDjura, au départ un trio féminin — qui s’élargira
par la suite — de musique instrumentale et vocale en langue
berbère, fondé à la fin des années 70. Ce groupe évoque la vie
de tous les jours, les préoccupations de la femme, en s’inspirant
des chants populaires, pour tenter de faire revivre la tradition
orale.
Pour Machaho, Hadjadj a choisi le poète et chanteur Idir qui
fusionne « des airs et des mélodies traditionnelles avec des
12instruments et des arrangements modernes » . L’auteur de A
baba inu ba, succès international, est sans conteste un des
chanteurs kabyles les plus populaires dans son pays et au-delà.
Cherif Kheddam signe les musiques de La Colline oubliée. Il
a été un découvreur de talent, animateur et producteur
d’émissions musicales et défenseur du droit des femmes.
Enfin, les chants de Taos Amrouche, le « merle blanc de
Kabylie » (présente dans le même film à travers le conte Le
grain magique), romancière, animatrice et productrice de radio,
rappellent la rupture — dans les années 30 — entre la
production moderne, masculine, urbaine, et le chant villageois,
traditionnel et rituel, plutôt porté par des voix féminines. Taos
Amrouche, passeuse de la culture berbère, a longuement diffusé
des textes qui appartiennent au fond ancien de la poésie et du
chant kabyle.
Un hommage mérité

Selon nous, témoigner de la ténacité d’Abderrahmane
Bougermouh, d’Azzedine Meddour et de Belkacem Hadjadj,
c’est dire une fois de plus que la persévérance est LA vertu qui
fait traverser les montagnes (de Kabylie ou d’ailleurs).

12 Extrait d’un échange par courriel avec l’auteur.
23 Certaines œuvres, de par le monde, ont renversé les dictatures
13les mieux ancrées .
Parler de ces aventures, c’est aussi rendre hommage à tous
ceux qui ont péri pour elles, ou ont quotidiennement pris des
risques pour de telles réalisations. Car malheureusement, il
n’est pas rare que des œuvres coûtent la vie à leur auteur ou à
ses associés. En cela, les mésaventures traversées par ces trois
artistes ne constituent pas davantage une première que
l’« accident » qui, nous allons le voir, a tué une partie de
l’équipe d’Azzedine Meddour.
Enfin, donner à lire les premières pages d’une possible
cinématographie kabyle, c’est porter considération à ce cinéma
mal connu — pour certains, encore inconnu — au-delà de
l’Afrique du Nord pour le faire figurer, le cas échéant, en bonne
place dans les histoires du cinéma.

13 Ta Dona de Adama Drabo (Mali, 1991) a précédé et accompagné la
chute du pouvoir en place. Dans les années 80-90, nombreuses sont
les œuvres filmiques en Afrique du Sud qui ont contribué très
efficacement à l’abolition de l’apartheid.
24
I


Le contexte politique, économique
et social dans lequel apparaissent
ces trois films




« Lorsqu’un peuple constitue une minorité au sein d’un État, il a
droit au respect de son identité, de ses traditions, de sa langue et de
son patrimoine culturel. » (Déclaration universelle des droits des
peuples, 1976, article 19)

L’identité berbère

La conscience identitaire berbère remonte au milieu du
e XIX , sous des formes différentes de celles adoptées ensuite par
ses défenseurs. Les régions berbérophones ont réagi à
l’occupation coloniale comme des entités indépendantes,
14soutenues par ses poètes résistants . Après la révolte de 1871,
Si Mohand u Mohand, poète du « je » et du neuvain, devenu
porte-parole de la Kabylie, écrit en kabyle pour un public
kabyle. Il défend, en fonction des contraintes du moment,
l’identité culturelle kabyle, la culture poétique étant partie
intégrante de cette identité.
Dès ses débuts (années 20/30) l’idéal du nationalisme
algérien a été celui d’un État arabo-islamique, excluant tout

14 Voir en particulier les textes de Malha Benbrahim et notamment La
poésie populaire et la résistance à la colonisation de 1830 à 1962,
Thèse, Ehess, Paris, 1982.
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