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Déroutements

De
122 pages
Il parle d'interruptions, d'ellipses, d'écarts, de déroutements, et eux entendent négation, destruction, épuisement. Pauvres eux ! Ils feraient mieux d'apprendre à écouter les naissances, les envois, les advenues, et plus tard les tissages, les enchevêtrements, les intrigues. Ainsi le décalage apparaît-il. Dans la complétude qu'ils invoquent, ils projettent une totalité achevée, une substance, un absolu intangible, et ils se voient eux-mêmes en gardiens de ce monument tout positif...
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Déroutements

Esthétiques Collection dirigée par Jean-Louis Déotte
Pour situer notre collection, nous pouvons reprendre les termes de Benjamin annonçant son projet de revue: Angelus Novus. «En justifiant sa propre forme, la revue dont voici le projet voudrait faire en sorte qu'on ait confiance en son contenu. Sa forme est née de la réflexion sur ce qui fait l'essence de la revue et elle peut, non pas rendre le programme inutile, mais éviter qu'il suscite une productivité illusoire. Les programmes ne valent que pour l'activité que quelques individus ou quelques personnes étroitement liées entre elles déploient en direction d'un but précis; une revue, qui expression vitale d'un certain esprit, est toujours bien plus imprévisible et plus inconsciente, mais aussi plus riche d'avenir et de développement que ne peut l'être toute manifestation de la volonté, une telle revue se méprendrait sur elle-même si elle voulait se reconnaître dans des principes, quels qu'ils soient. Par conséquent, pour autant que l'on puisse en attendre une réflexion - et, bien comprise, une telle attente est légitimement sans limites -, la réflexion que voici devra porter, moins sur ses pensées et ses opinions que sur les fondements et ses lois; d'ailleurs, on ne doit plus attendre de l'être humain qu'il ait toujours conscience de ses tendances les plus intimes, mais bien qu'il ait conscience de sa destination. La véritable destination d'une revue est de témoigner de l'esprit de son époque. L'actualité de cet esprit importe plus à mes yeux, que son unité ou sa clarté elles-mêmes; voilà ce qui la condamnerait - tel un quotidien- à l'inconsistance si ne prenait forme en elle une vie assez puissante pour sauver encore ce qui est problématique, pour la simple raison qu'elle l'admet. En effet, l'existence d'une revue dont l'actualité est dépourvue de toute prétention historique est justifiée... »

Daniel Payût

Dérouternents

L 'HARMATTAN

Du MÊME AUTEUR

Le Philosophe et l'architecte. Sur quelques déterminations philosophiques de l'idée d'architecture, Aubier-Montaigne, 1982. Anachronies de l'œuvre d'art, Galilée, 1990.

Mort de Dieu - Fin de l'art (sous la direction de), Cerf, 1991.
Des villes-refuges. Témoignage et espacement, Éditions de l'Aube, 1992.
Effigies. La notion d'art et les fins de la ressemblance, L'Objet-fibule. Les L'Harmattan, 1997. La Statue de Heidegger, Après l'harmonie. petites attaches de l'art Galilée, 1997. contemporain,

art, vérité, souveraineté,

Circé, 1998.

Benjamin, Adorno et quelques autres, Circé, 2000.

cg L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-05212-3 EAN: 9782296052123

« Il n'y a que de grandes peines et de petits gains pour ceux qui demandent au monde de leur

donner
Melville

l'explication

de

tout.»

-

Herman

«Aucune "belle image" (...) ne me tiendrait quitte de l'émotion - crainte et tremblement devant les choses enregistrées. » - Serge Daney

I

«Le monde n'est qu'une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse: la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Égypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d'une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l'instant que je m'amuse à lui. Je ne peins pas l'être. Je peins le passage (. . .) » - Michel de Montaigne «L'homme, c'est la joie du Oui dans la tristesse fini. » - Paul Ricœur du

E ACCADUTO, dit l'italien: c'est arrivé, ça s'est passé, ça a eu lieu. Et en même temps, c'est tombé: ça a chu, c'est échu. C'est venu en tombant. Il ne

faut pas demander d'où

-

en arrivant, en tombant d'où? Pas de topologie,

de haut, de bas, de supérieur ni d'inférieur, de méta- ni de trans-. Ça n'est pas tombé de haut, pas forcément. Ça s'est détaché, ça n'a plus tenu au reste, à l'ensemble, au tout. Un morceau a fait sécession. Seul ce qui fait sécession peut-il paraître, advenir, survenir? Et si seul était ce qui s'est d'abord détaché? Ce qui a interrompu la continuité, la neutralité, l'indifférence? Au commencement, il y aurait cassure, bris de totalité, ainsi seulement quelque chose en viendrait à « tomber» : un cas toujours singulier, une étoile filante, une traînée de lumière. Alors ça n'est plus neutre, confondu, pris dans la masse: ça commence à avoir des limites, des contours, ça devient discemable, visible: c'est advenu: é accaduto.

IL N'Y A PAS DE DESTIN, et c'est peut-être cela qui rend la vie supportable, se dit-il parfois. Il se rappelle la fascination irritée qu'il ressentait quand il lisait chez Leibniz une version très construite et très judicieuse de la prédestination: 1'homme est absolument libre de ses choix, personne ne lui dicte quoi que ce soit, il n'obéit à aucune contrainte ni injonction, mais le choix qu'il fait librement est celui que Dieu a de toute éternité arrêté. Il se prenait la tête dans les mains, il essayait de trouver cela absurde et chaque fois il était repris par la force étourdissante de cette fiction métaphysique. Il était jeune... Depuis, bien des choses ont traversé sa modeste existence et l'aspect esthétique de ces belles pensées philosophiques pèse désormais d'un poids bien moindre. Il leur préfère la recherche d'un sens plus horizontal, à même le monde, dans cette vie-là et pas ailleurs, pas plus loin, pas dans il ne sait quelle sphère supérieure. Des fois, c'est dur, aussi, se ditil, de ne pas avoir le secours d'une croyance en un ailleurs qui donne sens. Il a parfois essayé, mais rien à faire, il n'y arrive pas. Il continue donc à persévérer dans son absence de destin, et il s'efforce d'y trouver de quoi espérer et se réjouir de temps en temps.

PAR MOMENTS, CERTAINS EVENEMENTS(un soupir, la révélation intense du mutisme de la nature, la superposition de couleurs qui, s'effaçant, mêlent leurs transparences) lui offre la pensée d'un monde abstrait: de part en part régi par un constitutif rapport au rien. Monde de traces et non plus d'images, pure ouverture. Puis aussitôt, venant balancer et accompagner, sans concordance ni opposition, cette première pensée, une seconde se propose: à l'abstraction s'ajoute la capacité d'être affecté. Car elle n'est rien si elle n'est aussi appel, invitation à répondre, à articuler, à relier. Il n'y a pas seulement

l'abstraction, et le silence, et l'aridité des traces, il faut aussi parler, réunir, faire tenir en gerbes ou en faisceaux, laisser courir dans les vides de l'espace abstrait les échos d'une clameur sensible. * Al' abstraction conceptuelle - généralisation qui maîtrise, épurement qui

revendique de désigner immédiatement ce qui est - une partie de la peinture
préfère l'abstraction démunie: surfaces plus que nues, non pas nues absolument, mais porteuses de traces désignant la nudité. C'est une position difficile à tenir, fragile, tendue, car les traces sont toujours sur le point de redevenir séductrices, le désir de valeur les reprend, elles veulent être choses pleines, ou au pire écrans, suppléments, habillages. Pourtant, quelque chose dans leur présence matérielle doit résister à cette séduction, il ne faut pas qu'elles oublient qu'elles sont traces de rien, de nulle signification arrêtée, de nulle éloquence. Il faut: obligation et défaillance. L'impératif ramène les traces vers l'effacement, les abandonne de nouveau à sa menace, à laquelle elles ne doivent pas non plus succomber. C'est pourquoi cette abstraction-là a besoin de matière, d'une matière palpable, chamelle, ardente: pigments, textures, taches, lignes, coulures, striures, éclats.

REGARDER ENSEMBLE QUELQUE CHOSE: pourquoi? Pour recueillir des informations, découvrir des paysages, apprendre à reconnaître des objetsmais alors, pourquoi ensemble, si le plus important est la chose regardée? Et si l'important est que nous soyons ensemble, pourquoi faut-il alors que nous posions des choses devant nos yeux? Etat de flottement: nous regardons ensemble quelque chose, pas seulement pour ce quelque chose, pas non plus pour le seul «nous », mais parce que nous ne sommes - ne sommes ensemble - que tendus vers quelque chose, peut-être seulement vers la seule présence possible de «quelque chose ». Nous ne sommes ensemble que dans l'imminence d'une sortie hors de nous-mêmes, sur le point d'accéder à l'en-dehors de nous. Nous ne sommes qu'à exister, et nous n'existons qu'ensemble, dans le regard que nous portons vers une quelconque chose: chacun sort alors de son espace clos, se laisse entraîner au-delà. L'espace du regard est l'ouverture d'un dehors possible. Ce n'est que quand s'ouvre la possibilité d'un dehors que nous avons la chance d'être

ensemble

-

ensemble regardant quelque chose, ensemble existant.

LES TOURS DE GAUDI font au ciel l'entaille que le monde porte et nie depuis toujours. Elles sont fichées sur les flancs de l'animal encore imperceptible et déjà immense. Nous marchons en lui, sa carcasse nous 12