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DJIBRIL DIOP MAMBETY

De
137 pages
Les films du Sénégalais Djibril Diop Mambety (1945-1998) méritent mieux que de froides analyses hermétiques. Son cinéma, unanimement célébré comme majeur, était celui d'un marginal et d'un poète. Ce texte est l' hommage d'un collaborateur et d'un ami, une révérence ultime, une fenêtre pour mieux connaître l'artiste et pour rencontrer l'homme.
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Collection la bibliothèque

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S'appuyant sur la dynamique de la revue mensuelle Africultures, la collection la bibliothèque d'Africultures accompagne son travail d'approfondissement des cultures africaines par la publication de textes portant sur les aspects éventuellement méconnus de ces cultures. Elle cherche, hors de toute chapelle, à stimuler la recherche et à contribuer à la connaissance et la reconnaissance des expressions culturelles africaines. Déjà paru: - Ahmed Rahal, La Communauté Noire de Tunis, thérapie initiatique et rite de possession, 160 p., 2000.

Couverture: Ya Dikone veille sur Djibril Diop Mambety Photo: Olivier Barlet

ISBN: 2-7384-9947-3 (QEditions I'Harmattan, 2001.

Nar Sene

Djibril

Diop

Mambety

.

la caméra au bout... du nez

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Du même auteur

Wallu ! (au secours) - Roman - L'Harmattan
à paraître:

- Samsamouna

- Roman

- Selbé le parrain noir - Roman

- Yamb

Ndela (L'homme à la carabine) - Roman

- Contes pour Arthur et Gaspard - Enfants - Itinéraire d'un acteur gâté - Histoireromancée
du cinéma sénégalais et africain.

Dieurdeudieuf

Norton

Beaucoup d'auteurs qui ne savent pas taper à la machine, quand ils ont fini d'épuiser ceux qui, sans relâche, les ont aidés à faire ce travail pour eux, les remercient en petits caractères et à la fin du livre. C'est en tête d'ouvrage que j'ai envie de remercier Norton sans qui je n'aurais pas pu terminer si vite d'ouvrir cette fenêtre sur Djibril et sur sa filmographie.

Xam nit, xam jik66m ma ka gën.
Mieux vaut connaître le caractère de quelqu'un, que de le connaître tout simplement. (proverbe wolof)

C'est fini, le "Tonki..." de "Badon Boy" à "Contrast City" se boucle avec "Hyènes".
Les cinéphiles m'auront compris. Je mets dans cette phrase rondelette toute la filmographie de Djibril Diop Mambety comme jadis firent les cinéphiles fervents de James Dean quand ce dernier mourut "à l'Est d'Eden". Nous voilà dans le sujet, dans la chapelle des génies du septième art au cinéma. Ce cinéma que l'on croit n'être qu'images et sons. Et si c'était aussi les autres sens comme le touche, le goût, l'odorat? L'odorat surtout qui ne se devine pas seulement par l'attitude suspecte des acteurs mais peut se constater par les images et les sons qui nous imprègnent globalement de l'état des lieux. Il est vrai que le film n'est que celluloïd sur lequel est enregistrée une poursuite équilibrée entre ombre et lumière.

. .

Il est vrai qu'aucun spectateur ne saurait prétendre avoir senti

même avec un flair de bouki, une odeur qui lui parviendrait de ce ruban projeté sur un écran plat. Il est vrai que le film n'est que bobines que l'on déroule enroule et fout dans des boîtes métalliques avec leur poids et leurs bruits à l'arrière de la 2CV qui file vers la salle de projection du ciné-club. De ce côté aussi niet! on ne peut parler d'odeurs. Pour mettre fin à cette série de certitudes basiques signalons poétiquement que même si odeurs et couleurs sont en leur sein, sœurs jumelles, même siamoises, elles s'excluent cependant dans le spectacle du cinéma. ..

.

Quand je parle "d'odeurs" au cinéma, c'est en spectateur enchanté qui s'est permis de glisser par une entrée que le film lui ouvre et par laquelle, il se trouve entraîné avec plaisir dans l'histoire, partageant des moments avec les acteurs, se trouvant envahi par l'atmosphère de ce milieu de bas étage, que constitue le monde du cinéaste et dont la caractéristique principale tourne autour du "nazibus". Et quand cela devient intenable, il sort de la chair du film, revient dans la salle pour reprendre sa position de vision bloquée de spectateur. Et là, tout essoufflé de l'avoir échappé belle comme quelqu'un qui sort d'une fibroscopie, il peut vous parler en haletant de ce qu'il y a vécu et senti: les odeurs leur nombre l'odeur de leur nombre notamment. A partir de ce moment, vous comprendrez ce que je veux dire quand je parle de l'odeur qui vient en doublure élargir le cadre de l'œil et l'oreille qui sont les deux pôles d'attraction de l'essentiel du septième art. "Hyènes" la dernière grande livraison de Djibril Diop Mambety est un cas sur lequel j'ai envie de me pencher particulièrement, pour vous parler de l'artiste mal connu et de son œuvre tout aussi souvent mal comprise. Cette dernière "Hyènes", une exhalaison fétide est un "final" comme la dernière partie d'un Opéra, quand les protagonistes sont tous sur scène avant que le rideau ne tombe. "Hyènes" n'est pas seulement un film nouveau mais la somme de tous ceux qui l'ont précédé. Cela en fait un film-gigogne, une batisse énorme comme une Tour de Babel, avec un revêtement nouveau, une toiture brillante et sonorisée, un carrelage sophistiqué, le tout dans une unité thématique anarchique, une symbolique entêtée, une démarche vacillante et des odeurs aussi. Nous sommes dans la cité des tricheurs, des loucheurs, des hyènes qui ricanent sur la fin d'une histoire qui n'a pas encore commencé. La chaussée et les trottoirs sont recouverts de peaux de bananes. Il faut savoir avancer précautionneusement "stalker" car la chute proche est mortelle. Tout est hargneux haineux houleux.

JO

Imaginez un champ de bataille où tous les soldats sont déjà "cadavrés" avant même le premier coup de feu. Un champ de bataille où chaque soldat bouge avec stratégie personnelle vers sa propre perte en s'exposant de plus en plus. Ce fourmillement de charognards patients, planant déjà audessus des cadavres virtuels de ce monde en décomposition sous la perfide "présidence d'honneur" de l'hyène à la fesse basse en est un signe précurseur. Ne sont pas en reste, tous ces gueux sales sur les trottoirs crasseux, dans les endroits sordides, cette basse classe sociale, ces parias encombrants, pas touristiques pour un sou, avec les gouvernements du tiers monde qui s'en "bouchent le nez", en les parquant dans la marge, hors de portée du regard. Tout cela n'est pas très beau à voir, et encore, on le devine, moins à sentir. Tout cela c'est le cinéma de Djibi qui, en fin de compte, aura été le défenseur de cette couche sociale, que nous désignions naguère politiquement, sous le vocable obsolète de "lumpen proletariat" . Toute son existence, Mambety ne cessa d'attirer l'attention sur ce monde sulfureux, le sien. Celui-là, qu'il connut mieux pour s'y être souvent dissout, ce monde gourd et lourd, avec son cortège de lépreux, de mendiants, d'éclopés, de clochards, d'alcooliques invétérés, déambulant ici et là, sur les trottoirs de Dakar, ou dans les bidonvilles périphériques, avec leurs spectres de macchabées, sortis de l'enfer de la déglingue. Les films de Mambety ventilent une scatologie de la société. C'est pourquoi on les sent. Kolobane I, c'est le lieu qu'il faut retenir quand on veut aborder la filmographie de l'homme. Tous ses films se déroulent au même endroit, justement, à Kolobane, dont la richesse, la variété et l'intensité de vie, sont dignes des premiers villages du Far West, quand les colons y débarquèrent avec leurs règlements et leurs comptes, à la recherche de l'or. Ce quartier de Dakar, épicentre de la marginalité, était squatté par les populations issues des premiers mouvements de l'exode rural, des grands aventuriers qui vinrent fouiner dans la ville, moins par manque de terres généreuses et cultivables, que par curiosité et fascination pour la capitale. Mais çà, c'est fini. C'était hier... avant-hier même... et avec la dévaluation de notre monnaie, il n'est pas exagéré de dire que... c'était jadis.

Il

De nos jours, K%bane a changé. Elle n'est même plus cette proche banlieue qu'elle fut, avant l'urbanisation outrancière, de mauvais goût de Dakar qui l'a totalement enlacé dans son ventre. Mais les clins d'œil sont demeurés. Grâce à Mambety, ce quartier populaire de la capitale sénégalaise laissera les preuves de sa marginalité. Ici la fiction est dépassée par la réalité car en fait, comme dans le film "Hyènes", la municipalité de K%bane en faillite officielle, fut victime d'une saisie arrêt. Les meubles et les bâtiments de la mairie furent vendus aux enchères. Du jamais vu ! .. .Jusqu'en 1960 et même beaucoup plus tard, il n'était pas donné à n'importe qui, d'avoir le culot de se promener seul la nuit, dans ses ruelles, ses voies sans issue, ses cloaques impossibles, au milieu des poubelles éventrées et dispersées, parmi les bordels incongrus... Seuls des "guerriers" osaient rentrer chez "Mapenda", le plus populaire des nombreux bars miteux de K%bane, pour tenter d'y boire un verre. C'est dans ce décor insolite que JB plante son plateau, pour y faire "zoner" ses personnages douteux. C'est dans ce maquis argileux et traître, qui tapisse le sol de ce "Bronx" biscornu, qu'il va camper fièrement, et s'y faire "logo". Tous ses films sont royalement "hors-champ", dans la marge, avec les marginaux, dont il fut prophète et membre actif, pas pour eux, dans l'absolu, mais contre la société luxuriante et riche, le néo-colonialisme politique fortuné. Laissant de côté les soirées mondaines, les cocktails superficiels et la gabegie cacophonique des grands salons au sortir desquels, on ne retient que scintillements fugitifs, cotillons et serpentins artificiels, Djibi s'en est allé en sens inverse, même si cette high-society, à qui il tourna le dos, tenta de lui réserver, on le sait depuis, longtemps, une place de choix en son sein. Mambety préféra aller boire à la lie noire, dense et empâtée de la vieille bouteille (Dans "Hyènes", on apprécie la bouteille d'alcool de 30 ans d'âge) au détriment du vin nouveau, filtré, décanté, aseptisé, des nouveaux parvenus d' "après indépendance" . En "bon nez", il a su flairer, ébranler son envie, tourner méthodiquement son verre, avant de déguster cette mixture, d'avaler ce "safara"l, ce tord-boyaux tourbeux bourbeux, au goût ténu, tenace, qui vous torture les papilles, vous fige dans une grimace plastifiée, dont on ne se départit pas.
1. Safara : eau bénite. Spécialité des marabouts. Ou bien décoction horriblement aésagréable concoctée par les féticheurs. 12

Ce monde amer que tout un chacun connaît, dans lequel on peut compter des connaissances, qu'on salue avec chaleur, mais seulement en tête-à-tête, comme ailleurs on se comporte avec les gitans ou les tziganes, le cinéaste ne les dénude, ni ne les dénigre, encore moins ne les diminue. Il n'en fait pas des crottes pourries de chiens malades que l'on enjambe avec ahurissement sur les trottoirs. Il les conçoit en lettres capitales. En lettres d'un alphabet singulier, en pseudohiéroglyphes mobiles retenant indéniablement l'attention de tout spectateur, immédiatement réduit à planer dès lors, dans les collines de sa propre mémoire à la recherche de "signifiés". C'est le monde des petites gens, des pauvres, des paumés, des désorientés, bref des" surpris par les événements". C'est un monde de caractère, plein d'humour, d'humeurs, un monde qui peut être magnanime par le brassage de ses strates hétérogènes, un monde à qui il peut arriver d'être violent, à l'instar de ceux qui n'ont rien à perdre. En tout cas un monde libre, fait de briques vivantes formant la maison vacillante de ce quart monde cosmopolite qui compte, malgré les apparences, une mosaïque de grands porteurs des vertus cardinales, de notre société traditionnelle. Des "Samba", grands guerriers au cœur gros comme ça. Des "Linguère" royales, d'une richesse qui ne s'évalue pas en billets de banque. Des "Samba Linguère", gentlemen, grands artistes inébranlables, indomptables comme des samouraïs. Ce que le cinéaste nous demande de partager avec cette faune, au-delà de leur vie que personne ne leur jalouse, c'est plutôt leurs occupations, leurs comportements quotidiens, tout simplement quelques moments en leur compagnie, à travers des histoires, des situations qui sont les leurs et que le cinéaste révolté utilise pour nous interpeller, avec une violence satirique frappante. Ce que Djibi nous demande de voir et partager, de saisir et comprendre, c'est plutôt ce qu'il y a derrière les formes et le pourquoi de la successivité des silhouettes, des profils, qui se meuvent en s'accumulant, en une allégorie sinueuse, venant compléter le tableau à la Toulouse Lautrec du ballet grotesque du peuple de Kolobane, s'exécutant devant nos yeux éberlués: nous sommes bien devant son dernier film "Hyènes", une chorégraphie du spleen social, du blues méandreux, lancinant, des hommes sans nom, sans identité, des anonymes couleur de poussière.

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