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Ecrits autobiographiques

De
190 pages
L'édition proposée ici rend à nouveau accessible les textes essentiels de Charles Pathé, extraits de deux livres publiés respectivement en 1926 et en 1940. Elle est enrichie de textes complémentaires, d'une chronologie et de 55 photos et documents. Cet ouvrage constitue un témoignage de premier ordre sur l'histoire exemplaire de "l'empire Pathé" dans sa période la plus glorieuse ainsi que sur la vie et la carrière de son fondateur, en même temps que sur les circonstances dans lesquelles cet âge d'or a pris fin.
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COLLECTION « LES TEMPS DE L’IMAGE »

Archives et mémoire du cinéma


Éditeur délégué : Pierre Lherminier

Secrétariat d’édition: Marie-Luce Nemo Mise en page : Pia Clévenot





Ouvrages parus dans la même collection


IMAGES, SCIENCE, MOUVEMENT. Autour de Marey. Études et documents réunis sous la direction de Laurent Mannoni (2003)


SUR LES PAS DE MAREY. Science(s) et Cinéma. Sous la direction de Th. Lefebvre, J. Malthête et L. Mannoni (2004)


PRÉLUDE AU CINÉMA. De la préhistoire à l’invention. par Jean Vivié

Édition établie par Laurent Mannoni et Maurice Gianati (2006)


AUX SOURCES DE L’INDUSTRIE DU CINÉMA.

Le modèle Pathé 1905-1908. par Laurent Le Forestier (2006)

Ecrits autobiographiques

Souvenirs et conseils d'un parvenu De pathé frères à Pathé-Cinéma

Charles Pathé

La présente édition est publiée avec le concours de la FONDATION JÉRÔME SEYDOUX-PATHÉ

© L’HARMATTAN, 2006 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris


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9782296018990

EAN : 9782296018990

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Charles Pathé au Mas, à Monaco, en septembre 1939, alors qu’il achevait la rédaction de De Pathé frères à Pathé-Cinéma.

Présentation de l’édition

Surprenante destinée, celle qu’ont connue jusqu’ici les écrits autobiographiques de Charles Pathé. Les deux ouvrages qui les constituent, Souvenirs et conseils d’un parvenu (écrit en 1922, publié en janvier 1926) et De Pathé frères à Pathé-Cinéma (écrit entre 1937 et 1939, publié en avril 1940), ont été l’un et l’autre édités à compte d’auteur, à un petit nombre d’exemplaires réservés en principe aux proches de l’auteur et à ses collaborateurs. Le premier n’a par surcroît jamais été réédité jusqu’à ce jour ; le second l’a été en 1970, mais de manière partielle et à nouveau sans véritable diffusion. Faut-il penser qu’en 1926, alors que Charles Pathé se trouvait encore à la tête d’un groupe qui avait dominé durant un quart de siècle l’industrie cinématographique mondiale, sa notoriété n’était néanmoins pas jugée suffisante, ou trop exclusivement confinée à un cercle professionnel restreint — lequel, pour être de dimensions internationales, ne bénéficiait pas alors de la médiatisation que nous connaissons aujourd’hui -, pour que son premier livre intéresse un éditeur ? Le contenu même de l’ouvrage — où les « conseils » nuisent peut-être quelque peu aux « souvenirs»— a-t-il paru dissuasif aux éditeurs auxquels il a éventuellement été soumis ? À ce que nous savons, Charles Pathé n’a pas envisagé d’en prendre le risque. Quant au second ouvrage, sa publication en pleine drôle de guerre, alors que l’auteur, depuis dix ans, loin de Paris et des maisons d’édition comme des studios, vit une retraite qui, aux yeux de témoins non prévenus, pourrait passer pour paisible, peut suffire à son tour à expliquer sa confidentialité ; et cela en dépit de la succession d’événements qui, dans l’intervalle, avait abondamment défrayé une chronique où le nom de Charles Pathé et les avatars de ses anciennes entreprises n’avaient pas manqué d’attirer l’attention : cession inopinée, en 1929, de Pathé-Cinéma à un presque inconnu venu d’ailleurs ; remous financiers et judiciaires autour du groupe Natan dès 1931 ; faillite de Pathé-Cinéma en 1936 ; procès Natan en 19391a. Autant d’éléments qui, aujourd’hui, généreraient sans aucun doute entre éditeurs une vive surenchère pour obtenir, voire susciter, le témoignage du personnage central de cette affaire, mais qui, semble-t-il, n’ont à l’époque inspiré à personne l’idée de le solliciter. Autres temps... Faute de mieux, nous en sommes réduits, pour notre part, aux constatations. Ajoutons-y le fait qu’à ce jour (soit près de cinquante ans après sa disparition, cent dix ans après la fondation de Pathé frères), aucune biographie de Charles Pathé n’a été publiée, ni apparemment tentée2, alors même que le personnage, pour peu qu’on l’approche d’un peu près, s’avère être, au-delà des actes publics que l’histoire a retenus comme de ce qu’il a lui-même voulu laisser paraître, d’une incontestable richesse humaine.

Mémoires pour mémoire

Cet état de fait a eu pour conséquence que les deux ouvrages en question sont à la fois réputés et inconnus. Les historiens du cinéma et les chercheurs y ont certes toujours eu accès dans les bibliothèques spécialisées, et ils n’ont pas manqué d’y recourir, en privilégiant toutefois, le plus souvent, De Pathé frères à Pathé-Cinéma, le plus complet sur l’histoire de la société, et que l’édition de 1970, toute lacunaire qu’elle ait été, a eu du moins le mérite de rendre, pour un temps, plus accessible. Le moment nous a en tout cas paru venu de redonner vie à ces textes, essentiels à la connaissance de l’histoire de notre cinéma durant son premier demi-siècle d’existence, et de les mettre à la portée d’un plus grand nombre de lecteurs. En même temps, s’est imposée l’idée d’une édition qui soit à la fois complète (en réunissant les deux ouvrages) et intégrale. Il nous a fallu pour cela ne nous arrêter ni à des jugements de valeur personnels — touchant par exemple au caractère désuet d’une large partie du premier ouvrage, ou aux idées politiques et sociales discutables que l’auteur y développe —, ni à des considérations telles que celles qui, en 1970, ont conduit Bernard Chardère, responsable de l’édition Premier Plan, à en écarter quatre des douze chapitres d’origine, ainsi que toutes les annexes, dans l’intention d’épargner au lecteur de « minutieuses explications chiffrées » jugées « fastidieuses ». Que le lecteur d’aujourd’ hui veuille bien, par avance, nous pardonner : nous ne lui épargnerons rien, ici, de ces explications dont, dans le même temps, Chardère soulignait pourtant à juste titre le caractère fondamental, dans la logique d’un texte qui, pour son auteur, devait constituer, tout autant que des Mémoires sur sa vie et sa carrière, un mémoire justificatif des conditions controversées dans lesquelles celle-ci avait pris fin. Cette édition, en définitive, se veut en tous points conforme à ce qu’avait voulu originellement l’auteur, à qui il convient de laisser toute la responsabilité du contenu, quoi que l’analyse historique puisse donner par ailleurs à en penser. Notre propos est donc de rendre à nouveau normalement accessible une pièce essentielle d’un dossier complexe, dont on ne peut faire l’économie si l’on s’intéresse assez à l’histoire du cinéma français pour en connaître — aussi — les arrière-plans. Dans le même esprit, cette édition est abondamment annotée et commentée, et nous la complétons de deux textes qui ont fait date (en 1917 et 1920), et devraient contribuer à éclairer la situation du cinéma français (dans le contexte international), et celle des entreprises Pathé en particulier, dans les dernières années qui ont précédé le départ de leur fondateur.

Un itinéraire

D’une manière évidente autant que naturelle, les deux ouvrages de Charles Pathé, jusqu’à un certain point, se répètent, puisqu’aussi bien ils ont eu d’abord, dans leur principe, le même objet. Toutefois, écrits à plus de quinze ans de distance, ils diffèrent en même temps sensiblement, non seulement parce que l’auteur, lorsqu’il entreprend le second, a naturellement plus à dire sur sa carrière, mais aussi parce que ses points de vue et ses motivations ont changé, pour ne rien dire de la modification radicale de ses perspectives d’avenir. En 1922, lorsqu’il achève de rédiger Souvenirs et conseils d’un parvenu, il est toujours le maître d’un ensemble industriel et commercial qui n’est certes plus l’ « empire Pathé» d’avant 1914 mais qui pèse encore de tout son poids sur les orientations du cinéma français tout entier, et demeure en situation d’influer sur ses destinées : si les positions et les choix de Charles Pathé à partir de 1918 ont pu être à ce point commentés et discutés, jusqu’à le mettre au sein de la profession en posture d’accusé, c’est bien parce qu’une grande partie de celle-ci garde les yeux fixés sur Vincennes, et demeure largement tributaire des décisions qui y sont prises — quitte, ensuite, à les contester fermement. Il peut donc, à ce moment, raconter avec sérénité et fierté ce qu’a été jusqu’alors son parcours humain et professionnel (ce dernier étant en fait assez sommairement évoqué), et se croire ainsi autorisé à en tirer des « conseils », à l’usage des familles et des jeunes gens. Le parvenu qu’il revendique d’être, il faut le dire, n’est pas l’arriviste satisfait de lui-même, béotien et arrogant, que le terme évoque péjorativement pour nous aujourd’hui (et de ce fait le titre qu’il donne à son livre ne comporte pas lamoindre part d’autodérision) ; c’est celui que Littré qualifie de «personne obscure qui a fait une grande fortune », définition où l’ancien apprenti-charcutier devenu créateur d’empire ne pouvait que se reconnaître, non sans un légitime orgueil.

Au contraire, lorsqu’il rédige De Pathé frères à Pathé-Cinéma, entre 1937 et 1940, les jeux sont faits, et l’heure venue des bilans définitifs : l’« empire Pathé » n’est plus qu’un souvenir, les successeurs que son fondateur s’était choisis pour en assurer l’avenir sont allés droit au mur en moins de cinq ans, et lui-même est réduit à l’état de retraité dont la fortune et le confort ne sauraient suffire à atténuer l’amertume — et la colère. C’est d’elles, avant tout, que naît ce nouveau livre, mais aussi de la volonté de redire, mieux et plus complètement qu’il ne pouvait le faire en 1922, avec d’autres intentions aussi, ce qu’a été son itinéraire, depuis une enfance difficile et une jeunesse chaotique, jusqu’à la révélation du cinéma et à la réussite financière et industrielle qu’il lui a valu d’accomplir. Né de parents modestes et primaires, chez qui la religion du travail et l’âpreté au gain s’accommodaient mal des mots et des gestes de la tendresse ordinaire ; apprenti puis émigré famélique ; gratte-papier sans perspective, puis éphémère marchand forain — le voici devenu en moins de vingt ans le chef de la plus importante entreprise mondiale, dans un domaine tout neuf où sa clairvoyance, son opiniâtreté, son génie des affaires, la chance aussi, lui ont permis de s’imposer. Sa fierté, c’est moins d’y avoir brassé les millions par centaines (pour l’essentiel, des francs germinal, précise-t-il : des francs-or) et d’y avoir fait sa fortune, que d’avoir justifié au plus haut point la confiance de ses actionnaires — en même temps, il est vrai, comme il se plaît à juste titre à le souligner, que d’avoir assuré la subsistance et le bien-être d’un personnel relativement considérable, sans gommer pour autant l’aspect parfois conflictuel de leurs relations. Ce n’est donc pas sans motif que son livre, pour une large part, a tous les aspects d’un rapport de commissaire aux comptes, ou de rapport moral final d’un dirigeant sur le départ.

Le drame, pour Charles Pathé, est que tout cela, à son corps défendant, a mal fini. En 1929, sur la foi des avis de ses collègues administrateurs de Pathé-Cinéma, tentés eux-mêmes par les perspectives d’une belle retraite, il a cru faire le bon choix en abandonnant à Bernard Natan, à la tête d’un groupe dynamique mais peu connu de lui (si ce n’est totalement inconnu, comme il l’affirme avec insistance), toutes les clés des sociétés qu’il dirigeait encore. Il y a cru assez pour demeurer un moment administrateur de Pathé-Cinéma nouvelle manière, et conseiller de son nouveau dirigeant. Mais il a dû rapidement déchanter : le tempérament aventureux et mégalomane de Natan, sa boulimie d’acquisitions à tout va, son goût avéré pour les expédients financiers, et par-dessus tout sans doute l’ambition qui était la sienne de paraître au plus vite à la hauteur de son prestigieux prédécesseur, voire de faire mieux encore, tout cela aggravé par le caractère nébuleux de ses moyens de financement, l’ont conduit en quelques années au désastre, sanctionné en avril et juillet 1936 par la mise en faillite de l’ancien empire. Pour Pathé, qui entreprend son nouveau livre moins d’un an plus tard, il est urgent de rappeler ce qu’ont été son action et sa stratégie, dès l’origine, au temps des années fastes, puis dans le contexte de la Première Guerre mondiale et de ses suites, pour en arriver à ce choix final contestable qui a fait de lui, en apparence, le naufrageur de ce qu’il avait lui-même construit. Ce qui lui importe, c’est à coup sûr d’abord, on l’a assez dit, de justifier ses décisions, en se présentant comme un homme trompé, induit en erreur sur l’envergure, les capacités et la surface financière réelles de son successeur — ce qui ne manque tout de même pas d’étonner, venant d’un responsable de la dimension de Charles Pathé. Mais précisément, dans le même temps, il plaide coupable, s’adressant à lui-même le reproche d’avoir cédé ses affaires, dans de telles conditions, à un homme qui ne méritait pas cet honneur.

Le passé réinventé

Cela étant, il rêve encore, jusqu’à un certain point (en 1939), de corriger cette erreur, de défaire ce qu’il a fait : dans la conclusion de son livre, tout en constatant qu’à 77 ans il n’est guère en situation d’assumer à nouveau un rôle effectif, il se risque à donner des conseils — encore — sur ce qu’il conviendrait de faire, selon lui, « pour sauver ce qu’il reste de l’actif de Pathé-Cinéma et reconstituer une industrie productive pour les nouveaux actionnaires, peut-être même pour les anciens ». Vingt ans après avoir, à la tête de Pathé-Cinéma, choisi délibérément de prendre ses distances avec la production de films, et non sans réaffirmer ses réticences à cet égard (« Personne ne peut contester que dans l’état actuel la production des négatifs est pour le moins très spéculative », écrit-il), il va jusqu’à suggérer un scénario, supposé d’un intérêt« à la fois français et mondial, comme l’histoire de la Révolution française ou de l’épopée napoléonienne », dont il propose simultanément le budget, le plan de publicité et les conditions d’exploitation, et qui, suivi chaque année d’une production comparable, serait de nature, pense-t-il, à constituer pour Pathé-Cinéma « un répertoire d’une valeur incontestable dont elle pourrait longtemps tirer parti, et qui lui permettrait peut-être de retrouver (sinon l’hégémonie dont elle a beaucoup profité dans le passé) un minimum du prestige qu’elle se doit de reconquérir ».

Il est d’autant plus inattendu de le voir, pour finir, chercher le salut de son ancienne entreprise dans la production d’une série de films (à laquelle son vieil ami Abel Gance n’aurait sans doute pas dédaigné s’associer : il y a, dans son projet, une réminiscence évidente des grandes épopées filmées dont rêvait l’auteur de Napoléon) que les films, en eux-mêmes, apparaissent comme les grands absents de ces livres : à de très rares exceptions près, ils n’y sont que sous-entendus, en tant que générateurs de chiffre d’affaires, de profits et de dividendes. Est-ce à dire que pour Charles Pathé ils importaient peu, et que seuls comptaient à ses yeux, précisément, chiffre d’affaires, profits et dividendes, quelle que fût l’activité dont ils procédaient ? Il a lui-même contribué à accréditer cette idée, en affirmant ici et là, et notamment en conclusion de Souvenirs et conseils, qu’il aurait réussi tout aussi bien, et gagné même beaucoup plus encore, dans la boucherie en gros... Mais ce que nous savons par ailleurs de sa carrière, et de l’attention qu’il a portée en maintes occasions—y compris les moins opportunes pour la stratégie qu’il mettait en œuvre au même moment — aux auteurs de films et à leur œuvre (voir, là encore, l’expérience d’Abel Gance ; mais aussi, jusqu’à un certain point, celle de Méliès), s’inscrit en faux contre cette vue réductrice du personnage.

En vérité, aussi incongru que puisse paraître le rapprochement, Charles Pathé traite des films comme André Malraux, écrivant à la même époque son Esquisse d’une psychologie du cinéma3, y traite — en sens inverse — des questions industrielles et économiques : il ne les passe pas dédaigneusement sous silence, simplement ce n’est pas son propos. « Par ailleurs, le cinéma est une industrie », se borne à écrire Malraux, à la toute dernière ligne de son essai. Dans sa conclusion, Charles Pathé semble lui répondre comme en écho4 : « Ne l’oublions pas, le cinéma n’est pas seulement une industrie, il est aussi un art » ; à quoi il aurait pu ajouter : « Par ailleurs, l’histoire de Pathé-Cinéma est celle de ce qu’elle a produit. » Cette histoire-là, ce n’est donc pas dans ses livres qu’on la trouve : il s’en est lui-même explicitement remis aux historiens. Ils avaient dans son esprit, ces livres, un tout autre objet, une tout autre fonction, qu’il s’agit ici de leur restituer - sans se méprendre sur ce qu’ils voulaient être, et sur ce qu’ils sont.

Un état de crise

Les historiens, justement, ne se sont pas fait faute de mettre en évidence l’aspect dominant de plaidoyer pro domo qui, dans De Pathé frères à Pathé-Cinéma, caractérise l’exposé de Charles Pathé, comme son souci de ne pas endosser la responsabilité des événements qui ont suivi son départ, et qui l’ont touché lui-même au plus profond. Il faut pourtant souligner que la condamnation qu’il porte à l’encontre de Bernard Natan, pour être virulente, avec des termes parfois très durs (« Il aurait fallu, à la tête de Pathé-Cinéma, un homme honnête et capable, et nous eûmes M. Natan », écrit-il par exemple), n’outrepasse néanmoins jamais les limites d’un procès qui est certes à sens unique, mais toujours fondé sur des considérations de stratégie d’entreprise et de gestion financière, telles qu’il aurait pu les formuler devant une assemblée générale d’actionnaires. Écrivant son livre entre le printemps 1937 et l’hiver 1939-1940, il ne se laisse à aucun moment gagner par l’atmosphère délétère qui, au cours de ces mêmes années, a porté abusivement sur le terrain de la polémique publique et des débordements racistes cette « affaire Pathé-Natan » qui, pour l’essentiel, n’aurait jamais dû quitter la sphère des tribunaux de commerce. Des campagnes de presse à répétition, abreuvées d’antisémitisme, qui dès 1931 ont cloué le «juif Natan » au pilori définitif, Charles Pathé ne tient pas le moindre compte ; des procédures successives qui ont mis au jour et sanctionné les errements trop réels de son successeur, il ne tire aucun parti dans son argumentation : il se prononce exclusivement sur le critère des intérêts de l’entreprise, et sur la qualification de Natan pour les gérer. Au moment où il achève son texte, à la fin de 1939 ou au tout début de 1940, il ne peut connaître la fin de l’histoire : le second procès de Natan en juillet 1941 et sa nouvelle condamnation ; son emprisonnement à Fresnes ; sa remise, en septembre 1942, à la police allemande ; sa déportation et sa mort à Auschwitz... Il s’exprime pourtant comme s’il la pressentait : avec une évidente réserve, pour le moins, en faveur d’un homme dont il avait été l’adversaire, qu’il jugeait lui-même, dans son domaine, gravement coupable, mais qu’il n’accable pas sous des charges outrancières. Il accuse pour son compte, il présente son dossier ; il ne hurle pas avec les loups.

Tout rapide qu’il fût, l’effondrement progressif de Pathé-Cinéma entre les mains de Bernard Natan, précipité par les expériences hasardeuses de son nouveau dirigeant, s’inscrit dans un contexte historique (celui d’une crise économique mondiale majeure) qui voit le cinéma français gravement atteint dans ses œuvres vives. La déroute de Gaumont survenant presque au même moment, et à l’issue d’un processus presque similaire5, c’est alors un pan entier de l’industrie cinématographique qui vacille, et précisément le plus emblématique, le mieux assuré, en apparence, de sa pérennité. Et cela alors même que le cinéma français, d’une étonnante vitalité artistique en ces débuts du parlant (la production Pathé-Natan, il faut le lui reconnaître, n’y est pas étrangère) connaît sur ce plan ce que les historiens considèrent volontiers aujourd’ hui comme un « âge d’or ».6 La responsabilité de Bernard Natan n’en apparaît donc que plus grande, pour avoir ainsi contribué au plus haut point, au plus mauvais moment, à cette dérive. Ce n’est toutefois pas ici le lieu d’en prendre la mesure. Nous nous bornerons donc, sur ce sujet, à renvoyer le lecteur aux récents travaux d’historiens tels que Gilles Willems, André Rossel-Kirschen et Marc-Antoine Robert, qui éclairent le dossier7.

Un empire sans dynastie

Si, pour finir, on s’interroge sur les raisons personnelles profondes qui ont pu porter Charles Pathé à se laisser si vite convaincre par ses collègues administrateurs de céder en bloc Pathé-Cinéma à un groupe dont le responsable - dit-il - était totalement inconnu de lui, on peut se satisfaire de celles que lui-même en donne dans son dernier livre : l’âge, la maladie, et les difficultés nouvelles qui s’annonçaient pour le cinéma français confronté à la révolution du parlant, peuvent suffire, en effet, à expliquer qu’il ne se soit plus estimé suffisamment armé, personnellement, pour demeurer plus longtemps à la tête de son entreprise et affronter avec elle ces nouveaux temps. On peut y ajouter en son nom une explication qu’il ne donne pas clairement mais qui est implicite dans le parcours qu’il a suivi au cours des dix ou douze années précédentes, lequel s’est traduit par un repli progressif (qualifié par beaucoup de frileux) de l’ancien empire Pathé sur des positions de plus en plus restreintes dans leur champ d’activités et leurs ambitions, de plus en plus hexagonales dans leur implantation : de la séparation, en 1918, des deux départements historiques du phonographe et du cinématographe, jusqu’à la naissance de Kodak-Pathé en 1927 en passant par la cession des succursales et filiales étrangères et la liquidation de la SCAGL, s’était déroulé un processus dont la cession de 1929 pourrait être considérée comme un aboutissement logique.

Mais il y a plus, sans doute, et il faut alors chercher dans le contexte psychologique et familial de ces événements une explication plus profonde, qui ne contredit aucune des autres mais leur donne au contraire davantage de force. La vérité est aussi que Charles Pathé, en 1929, peut se sentir un homme seul. Il a certes auprès de lui des administrateurs, des collaborateurs, les uns et les autres remplis, on l’imagine, de qualités, encore que vieillissants. Mais il n’a pas de successeur. Il a créé un empire, il n’a pas fondé de dynastie. C’était donc bien hors de la famille que se trouvait fatalement l’issue, si précisément, l’âge et la maladie venus, la conjoncture professionnelle devait exiger des mesures radicales et urgentes. C’est bien de cela qu’il s’est agi.

De cet aspect des choses, Charles Pathé ne livre rien. En dehors du récit qu’il fait, dans Souvenirs et conseils, de son enfance et de sa jeunesse (récit qu’il reprend, plus brièvement, dans le second ouvrage), il a choisi définitivement de ne rien laisser transparaître de sa vie intime. De là résulte que ces écrits, autobiographiques à coup sûr, ne constituent pourtant pas une autobiographie digne de ce nom. Ils n’en méritent pas moins attention et intérêt. Ce qu’ils révèlent de leur auteur est trop peu pour connaître un homme ; c’est assez pour prendre la mesure d’un cheminement. Parti d’un univers à la Zola, il a tout eu, par la suite, d’une success story à l’américaine (référence que l’intéressé n’eût sans doute pas récusée), et il n’a pas tenu seulement à Charles Pathé qu’il s’achevât plus brillamment. Encore faut-il noter que si son prestige a beaucoup perdu dans cette fin — et certainement aussi la satisfaction qu’il pouvait jusqu’alors éprouver devant l’œuvre accomplie —, sa situation matérielle n’en a pas été gravement atteinte. Le tranquille résident de Monaco qu’il est devenu sur le tard, après avoir été le châtelain de Roissy et de Cimiez, pouvait donc se souvenir avec fierté de l’apprenti charcutier de Vincennes, qu’il avait été autrefois. Si ce qu’il rapporte de ce parcours dans ses livres n’a rien de romanesque, son histoire n’en a pas moins tout d’un roman : celui d’un jeune homme pauvre parvenu au sommet de la puissance et de la fortune à force de volonté et de talent. Mais celui-là ne doit rien à Octave Feuillet : c’est un roman vrai. En Charles Pathé, le cinéma naissant tenait déjà, en quelque sorte, le premier de ses héros.


PIERRE LHERMINIER







NOTES DE LA PRÉSENTATION

1

Cf. notre Chronologie en fin d’ouvrage.

2

Il en est de même, il est vrai, pour son grand rival Léon Gaumont. Ce qui ne fait que souligner l’anomalie en question.

3

Texte publié d’abord en 1939 par lu revue Verve en volume, en 1946, Chez Gallimard.

4

Ce renvoi d’écho n’est peut-être pas aussi fortuit qu’on pourrait le penser. Compte tenu du décalage des deux parutions, il est très concevable que Charles Pathé (comme son collaborateur à la rédaction René Johannet) ait pu avoir connaissance du texte de Malraux avant de remettre le sien à l’imprimeur.

5

Léon Gaumont a démissionné de ses fonctions le 24 mars 1930, à la veille de la fusion (5 juin) de sa société avec la Franco-Film-Aubert et les Éts Continsouza, laquelle donnait naissance à la Gaumont-Franco-Film-Aubert (GFFA). Celle-ci devait déposer son bilan le 21 juillet 1934, et sa liquidation judiciaire était prononcée le 31 du même mois.

6

Cf en particulier l’ouvrage de Pierre Billard L’Âge classique du cinéma français. Du cinéma parlant à la Nouvelle Vague, Flammarion 1995.

7

On en trouvera les principales références dans notre Bibliographie. Notons qu’André Rossel-Kirschen est le neveu de Bernard Natan.

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Un des premiers coqs Pathé, marque déposée en 1903 (création L. Bienfait).

SOUVENIRS ET CONSEILS D’UN PARVENU (1926)

Je dédie ces Souvenirs à ma chère femme défunte. Ils n’ont pas été imprimés à l’époque où ils furent écrits parce qu’elle m’avait exprimé le désir qu’ils ne fussent publiés qu’après sa mort. Bonne pour tous et surtout pour les enfants, son dévouement pour moi contribua pour beaucoup à ma réussite.


Paris, novembre 1925

Les notes originelles de l’auteur sont conservées en bas de page.Celles qui sont propres à notre édition, appelées par un ou plusieurs *, sont regroupées en fin de texte page 115 et suivantes.

Les passages du texte qui apparaissent en italiques sont soulignés par la volonté de l’auteur.

Je prie le lecteur de ne pas supposer qu’il est dans ma pensée, lorsque j’écris cet opuscule, que je l’intéresserai par le récit des menus détails de mon existence. Bien qu’elle ait été assez mouvementée, je ne me fais aucune illusion sur le peu d’intérêt qu’elle peut présenter, par comparaison avec les fictions habiles, œuvres de nos romanciers réputés, spécialistes en l’art d’écrire.

Le titre du livre dit bien ce qu’il contiendra: quelques souvenirs pris au hasard de la pensée, sans dates précises. Je les ferai suivre de quelques conseils ayant pour objet d’engager le lecteur à une discipline de ses actes journaliers et à une « taylorisation » de son cerveau. J’ai hésité à employer ce mot « taylorisation », qui peut paraître barbare, mais il synthétise si bien ma pensée que je le préfère à tous autres pour faire comprendre l’intérêt puissant qu’il y a, pour le travailleur, à ne pas gaspiller à des choses inutiles son pouvoir d’imagination, qu’il doit, dans le début de sa carrière, réserver à sa profession exclusivement.

En règle générale, il est bien vrai qu’il n’est pas modeste de se raconter soi-même, en bien ou mal. Involontairement, on atténue même ses défauts et on exagère ses mérites. Mais, parce qu’ils peuvent agir sur l’imagination et provoquer la confiance et l’optimisme, toujours désirables chez les jeunes gens, je conterai tout de même rapidement mes modestes et tristes débuts dans une profession que mes parents m’avaient choisie parce qu’ils l’avaient exercée eux-mêmes, et qui me préparait bien peu à celle qui m’a, en définitive, procuré une notoriété industrielle appréciable. J’ai quitté l’école primaire (Saint-Nicolas) à quinze ans pour entrer en apprentissage, et mes occupations, par la suite, ne m’ont pas procuré l’occasion d’acquérir le mécanisme de formules élégantes, susceptibles de charmer et surtout de convertir à mes idées les jeunes gens cultivés qui se destinent à des professions intellectuelles, ou même libérales.

À ceux de ces derniers qui entameraient la lecture de cette introduction, je conseille de ne pas aller plus loin. Ils liront avec plus de plaisir et surtout plus de fruit les deux livres que M. Jules Payot a spécialement écrits pour eux (L’Éducation de la volonté et Le Travail intellectuel)*. C’est en lisant cet auteur, consciencieux et savant, et auquel je ferai de fréquents emprunts, qu’il m’est venu à la pensée que peut-être, moi aussi, pour une autre classe d’individus que je connais depuis longtemps — les travailleurs manuels — je pourrais faire œuvre utile en résumant de façon concrète les principes susceptibles de faciliter leur réussite dans la vie. J’estime que je n’aurai pas perdu mon temps si je parviens à faire quelques adeptes parmi les ouvriers, en les convainquant qu’ils ont — mieux que les travailleurs de la pensée — la possibilité de se faire une situation enviable et même brillante, à l’unique condition de consacrer toute l’activité dont ils sont capables à leur seule profession, dans laquelle ils doivent se spécialiser d’une façon absolue.

J’ai loyalement essayé de me faire une idée de l’effet qu’aurait pu produire sur moi, lorsque j’avais vingt ans, la lecture des deux ouvrages précités de M. J. Payot. Un jeune homme de cet âge, qui a quitté les bancs de l’école de bonne heure, est peu entraîné à l’effort intellectuel. Pour ma part, je commençais bien à penser, mais par à-coups seulement. Je sentais l’insuffisance de mon savoir, que j’aurais voulu compléter, mais j’ignorais le meilleur moyen d’y parvenir. Sincèrement, je crois que j’aurais lu avec intérêt des ouvrages du genre de ceux de M. J. Payot, si le hasard avait voulu qu’ils me tombassent entre les mains, mais j’aurais été quelque peu effrayé de la tâche considérable à remplir.

En un mot comme en mille, j’estime que ces ouvrages sont trop importants, trop complets, pour un primaire, lequel peut avoir — tout comme un sujet sortant de l’école supérieure — l’ambition légitime d’élever sa condition sociale. Les règles et les préceptes nombreux que contiennent ces deux volumes demandent — pour être suivis par des ouvriers — un effort de pensée préalable que bien peu de jeunes gens sont capables de fournir. Je le sais pour avoir observé ceux que j’ai autour de moi. Pour la plupart, ils exercent leur profession sans goût, ignorant même celle pour laquelle ils auraient eu des aptitudes natives qui leur eussent permis d’obtenir le maximum de rendement avec le minimum d’efforts. C’est pour cette raison que je m’autorise à écrire quelques pages sur un sujet déjà traité par un auteur tel que M. J. Payot.

J’ai dit que les travailleurs manuels étaient mieux placés que les travailleurs de la pensée pour recueillir plus vite et plus sûrement que ces derniers le fruit de leurs efforts. Pour si peu qu’on veuille regarder autour de soi, c’est l’évidence même. Il n’y a aucun doute qu’avec une même somme d’efforts l’intellectuel a beaucoup plus de difficultés que le commerçant ou l’ouvrier à atteindre une situation indépendante, d’abord, et prépondérante ensuite, dans sa spécialité. Le nombre est énorme des jeunes gens qui auraient pu devenir des ouvriers ou des commerçants intéressants et précieux pour la société, et qui ne sont que des non-valeurs parce que leurs parents ont voulu en faire des médecins, des avocats ou des écrivains.

En effet, beaucoup de parents croiraient déchoir si leurs fils n’obtenaient pas des titres universitaires, dont ils s’autorisent ensuite pour leur faire continuer des études qui conduisent la plupart de ces jeunes gens à des carrières qu’ils encombrent, et dans lesquelles ils sont toujours quelconques parce qu’ils ne possèdent ni la vocation — qui leur ferait supporter des débuts toujours difficiles — ni les aptitudes natives susceptibles d’être développées, qui leur permettraient de briller plus tard dans leur spécialité.

Le public ignore généralement les difficultés que rencontre le médecin sans client, l’avocat sans cause et l’homme de lettres sans éditeur, lorsque — ayant atteint l’âge d’homme — ils ont l’amour-propre et l’ambition bien légitimes de cesser d’avoir recours aux subsides de leurs parents et de vivre — même très modestement — de leur profession. À l’âge où le travailleur manuel a déjà une situation indépendante, qui lui permet d’entretenir convenablement une famille, l’intellectuel — dont la carrière est encombrée par des fils de famille qui l’ont choisie non pour en vivre, mais pour s’en parer — se demande le plus souvent de quoi sera fait son lendemain, la semaine suivante et le mois prochain.

Cette comparaison ne s’applique pas, naturellement, aux jeunes ouvriers qui cessent tout effort dès qu’ils ont terminé leur apprentissage, mais seulement à ceux qui ont le désir et la capacité de volonté nécessaires pour élever leur condition. Ces derniers, seuls, sont intéressants. En aucun cas, les efforts du travailleur ne seront stériles s’il sait se persuader qu’il possède la méthode infaillible de réussir dans la vie :

L’INSUCCÈS NE FRAPPE QUE CEUX QUI LE CROIENT POSSIBLE.


Se convaincre fortement que le but raisonnable qu’on s’est fixé est irréalisable, c’est le moyen le plus efficace de l’atteindre facilement. J’expliquerai d’ailleurs, dans un chapitre de cette brochure, comment il faut faire coopérer l’action de notre imagination avec le pouvoir de notre volonté, laquelle se détend rapidement si elle agit isolément. Et j’insiste surtout sur la nécessité d’une spécialisation rigoureuse de l’effort, qui s’impose davantage dans la catégorie des jeunes gens auxquels je m’adresse, lesquels doivent se défendre contre cette tendance, assez répandue dans tous les milieux, de croire qu’on fait œuvre utile en consacrant ses loisirs à l’acquisition de connaissances variées et sans sanction. Ce n’est que lorsqu’on a obtenu dans sa profession un acquis définitif qu’on peut, sans danger, se permettre ce genre de distractions, qui constitue en réalité un délassement de l’esprit.

Dans la période vraiment active de ses débuts, le jeune homme, désireux de s’élever au-dessus de sa condition par un travail opiniâtre, doit avoir pour objectif unique le développement de ses connaissances professionnelles et se donner tout entier — muscles et cerveau—à sa seule profession. En y consacrant plus de temps qu’il ne doit pour toucher son salaire honnêtement, il acquerra des connaissances et une habileté que n’auront point ses collègues, plus férus de politique que de leurs professions et, selon que les circonstances le favoriseront plus ou moins, il en recevra des satisfactions d’amour-propre qui lui permettront d’attendre sans trop d’impatience un salaire plus élevé. Avec un peu de persévérance, il obtiendra par la suite la consécration définitive de ses mérites et une notoriété professionnelle qui lui assureront la considération et l’aisance dans l’âge mûr pour lui-même et les siens.

Point n’est besoin d’être un surhomme pour atteindre ce but. Une intelligence moyenne, s’imposant une discipline et un travail propres à lui faire donner tout son rendement peut consacrer—à condition qu’elle soit appliquée à une catégorie de travail bien déterminée — un homme qu’on qualifiera peut-être de génie. En France et à l’étranger, j’en ai rencontré quelques-uns de ce genre, dont la renommée était grande dans leur profession, et qui m’ont plutôt déçu lorsque j’ai eu l’occasion de les entendre disserter sur des choses autres que celles de leur métier (sur le mien par exemple).

Chaque individu, pour peu qu’il réfléchisse et qu’il observe, peut faire, dans son milieu, de semblables constatations. Ceci prouve simplement qu’il n’est pas de génie universel, mais qu’il est à la portée de tout travailleur d’intelligence moyenne, qui saura consacrer toute son activité à la seule catégorie de travaux pour laquelle il est doué, de devenir — aidé ou non par la chance — une personnalité dans sa profession. La malchance, invoquée par tous ceux qui veulent expliquer une vie manquée, ne tient pas plus de place dans une existence que ce qu’on est convenu d’appeler la déveine dans un jeu de hasard quelconque. Elle est essentiellement changeante. Les mathématiciens expliquent et prouvent que, si elle est réelle dans des cas limités, elle est absolument nulle sur des expériences répétées un certain nombre de fois. Il n’en va pas autrement dans tous les actes de la vie, au cours de laquelle chacun peut trouver l’occasion d’atteindre ses buts, si la volonté est assez forte pour aider, dans la mesure nécessaire, les circonstances favorables au moment où elles se produisent.

LE SUCCÈS EST TOUJOURS LE RÉSULTAT D’UNE CHANCE, MULTIPLIÉE PAR L’ÉNERGIE ET LES CONNAISSANCES ACQUISES.

L’importance de chacun des trois facteurs peut varier, autrement dit la chance ou l’énergie peuvent être moindres que les connaissances, ou inversement. Ce qui importe, c’est que le résultat de l’opération soit suffisant. Selon les cas, et parce qu’elles échappent au contrôle de la volonté, les circonstances peuvent être plus ou moins favorables, mais il est au pouvoir du travailleur de suppléer à leur insuffisance par une énergie plus grande ou des connaissances plus étendues qu’il acquerra d’autant plus facilement qu’il se sera persuadé une fois pour toutes que, dans l’avenir encore plus que dans le passé, la spécialité seule peut conférer la supériorité.

TABLEAU DE CONVERSION FRANCS/EUROS


Le tableau ci-dessous a pour objet de permettre au lecteur d’apprécier au moins approximativement l’équivalence, dans notre monnaie, des sommes mentionnées dans cet ouvrage, pour les années 1901 à 1936 (sachant que, pour les années antérieures, le franc est demeuré stable). Les montants indiqués expriment, pour chaque année, la contre-valeur d’1 franc en euros.

SOURCE : INSEE.