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ESPACES DE LA CULTURE POLITIQUE DE L'ART

400 pages
Les auteurs de cet ouvrage ont tenté d'explorer les liens entre espace et culture, entre culture et intégration, entre art et instrumentalisation dans la société contemporaine, selon quatre axes : Espaces de la culture : du local au mondial - Culture de l'espace : lieux et formes d'appropriation - Valeur de l'art : instrumentalisation et/ou auto-nomie - Politiques de la culture.
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Espaces de la culture

Politiques de l'art

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions
William Isaac Thomas et Florian Znanieck, Fondation de la sociologie américaine, 2000. Mamix DRESSEN, Les établis, la chaîne et le syndicat, 2000. Lilian MATHIEU, Sida et prostitution. Sociologie d'une épidémie et de sa prévention, 2000. Janine FREICHE et Martine LE BOULAIRE, L'entreprise flexible et l'avenir du lien salarial, 2000.

@L'Harmattan,2000 ISBN: 2-7384-9976-7

Sous la direction de Catherine BERNIÉ-BOISSARD en collaboration avec Valérie ARRAUL T

Espaces de la culture Politiques de l'art

ARPES - Départements Arts Plastiques Montpellier, Nîmes 9 et 10 avril 1999
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France L'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9 L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan !talia Via Bava, 37
10214 Torino ITALIE

Le Colloque ARPES - Département Arts Plastiques et la publication des actes ont bénéficié du soutien de l'Université Paul Valéry, Montpellier III, du Département de l'Hérault et de la Ville de Nîmes. L'ARPES (Analyse, Recherche en Politiques et Économie Sociales) est un laboratoire scientifique de l'Université et un lieu de confrontation et de valorisation de travaux de chercheurs et professionnels. Dirigé par Alain marchand, Professeur d'Economie, il organise des séminaires mensuels. Les journées des 9 et 10 avril 1999 s'inscrivent dans une série de rencontres annuelles entre chercheurs et professionnels des milieux de l'art et de la culture, initiées en 1997. Catherine Bernié-Boissard, Laurence Dreyfuss et Pascal Nicolas-Le Strat ont par ailleurs conduit une recherche pour le Plan Urbain, dans le cadre du programme scientifique "Ville et Emploi", Ville et Emploi culturel. le travail "créatifintellectuel" dans les agglomérations de Nîmes et de Montpellier, mars 1998.
Comité scientifique du Colloque Valérie Arrault, Maltre de Conférences, Arts plastiques;

Catherine Bernié-Boissard, Maître de Conférences, ARPES GREGAU; Alain Chante, Maître de Conférences, Médiation Culturelle; François Deschamps, Service Culturel département de l'Hérault; Laurence Dreyfuss, chargée de cours, ARPES; Constant Kaïmakis, Maltre de Conférences associé, Office Départemental de la Culture de l'Hérault; Alain Marchand, Professeur, ARPES; Alain Troyas, Maître de Conférences, Arts Plastiques, revue IMAGIS.
Réalisation technique de l'ouvrage Pascale Bezart, chargée d'études.

PREFACE
Culture et pratiques culturelles, instrumentalisation et/ou intégration
Catherine Bernié-Boissard ARPES-GREGAU*, Montpellier III

Culture et intégration, culture et instrumentalisation : les questions explorées ici semblent appartenir à l'ordre du lieu commun, si l'on admet que la culture, les arts et les artistes ont toujours été vecteurs d'intégration, de cohésion sociale. Dès lors, n'ont-ils pas été plus ou moins instrumentalisés, particulièrement dans un pays centralisé et unifié comme la France, où l'intervention de l'Etat est multiséculaire ? Arts et culture, on le sait, ont marché du même pas que le contrôle

des idées, des artistes et des intellectuels ...
L'intervention du pouvoir date de la fin du XIVe siècle, elle est marquée par la création des institutions chargées de conserver, valoriser et transmettre le patrimoine culturel national. Collège des Lecteurs du Royaume (futur Collège de France), Académies, Comédie française, Conservatoires, s'inscrivent tous dans une tradition qui fonde et légitime l'intervention du pouvoir dans la vie intellectuelle et artistique, selon les termes de Jacques Rigaudl.
I Pour une refondation de la politique culturelle, Documentation Française, 1996 Jacques Rigaud, La

La culture est centralisée, cependant l'ensemble du territoire est concerné: des formes de "décentralisation" se dessinent très tôt, avec la dissémination des Académies dans les villes sous Louis XIV, ou bien avec la décision de créer un Musée par département en 1791. Et lorsqu'au XXe siècle, avec la décentralisation des compétences et la réorganisation de l'espace européen, les villes devront signifier leur pouvoir d'attraction, la culture deviendra une composante à part entière du développement urbain. Elle sera l'un des vecteurs d'identification du nouveau pouvoir des collectivités locales. Mais la culture n'est pas seulement du côté du pouvoir. Sa démocratisation, fondée sur le projet d'émancipation des Lumières, a partie liée avec les luttes sociales et politiques pour l'accès au savoir au cours du XIXe siècle (les lois scolaires), pour la reconnaissance des libertés de réunion et de la presse (loi de 1881), ou encore d'association (loi de 1901). En Europe, la culture est d'abord ce "bouillonnement" dont parle Edgar Morin, "c'est la rencontre fécondante des diversités, des antagonismes, des concurrences, des complémentarités"2.. . Avec la Troisième République, la culture devient véritablement un service public, mais selon une conception encore libérale qui limite l'intervention de l'Etat à l'éducation artistique et à la conservation du patrimoine. C'est à partir de 1936 seulement que les compétences des pouvoirs publics sont étendues, pour répondre aux objectifs de promotion de l'idée de démocratisation et de décentralisation de la culture, et à l'affirmation du pluralisme culturel. Faut-il en conclure qu'à partir de cette date, et plus encore avec la création du premier Ministère des Affaires Culturelles confié à André Malraux en 1959, dans le nouveau système comme dans l'ancien, l'instrumentalisation des arts et de la culture a continûment progressé? N'est-ce pas négliger les évolutions qui ont marqué la période et posé la question
2 Penser l'Europe, Gallimard, 1987 8

culturelle en termes inédits, ceux des droits affirmés par le Préambule de la Constitution de 1946, correspondant à une société qui a démocratisé l'accès à l'enseignement et découvert, avec la réduction de la durée du travail, l'émergence des loisirs de masse? De la question sociale, découle alors la question culturelle, elle même déclinée en forme de droits, et qui bientôt, confrontée à la croissance et aux inégalités d'une société devenue majoritairement urbaine, se déclinera en question urbaine. A travers les équipements culturels, désormais soumis aux impératifs de l'aménagement d'un territoire déséquilibré, la culture et les arts vont être convoqués à participer aux transformations du système économique. Les années de croissance sont des années de consommation de masse. La culture répond aux besoins de maillage du territoire et d'unification des comportements dans les nouveaux espaces urbains. Elle se découvre de nouveaux maîtres: les industries culturelles vont, en peu de temps, réaliser certains des objectifs de démocratisation que s'étaient fixées les politiques publiques, dans un consensus qui s'est déchiré avec les événements de Mai 1968. Ce nouveau vecteur, jusqu'alors écarté de la réflexion des pouvoirs publics, ne peut plus être ignoré. État, collectivités, entreprises, industries vont concourir ensemble, sans toujours se rencontrer, au développement des arts et de la culture. Instrumentalisation et volonté d'intégration par la culture sont donc bien des phénomènes récurrents, constitutifs du développement de ce vaste champ d'activités. Mais on peut se poser la question: quelle instrumentalisation, par quels pouvoirs, au service de quelle intégration? Quelle place pour la culture et les pratiques culturelles dans la société contemporaine, marquée par l'essor de l'immatériel, l'entrée massive de l'art et des artistes dans les processus de production et par l'émergence de nouvelles formes de création? 9

Les interventions présentées ici sont le résultat de rencontres organisées en 1999 par l'Université Paul Valéry, à Montpellier et Nîmes, réunissant chercheurs et professionnels des milieux culturels, dans le cadre d'une recherche sur "l'emploi créatif-intellectuel" en Languedoc Roussillon3. Il s'agissait initialement de comprendre l'émergence, à côté des mondes de l'art au sens classique, d'une nouvelle réalité de l'art, au caractère plus diffus, très présente dans les villes et largement dépendante de leur développement. La recherche mettait en évidence les interdépendances fortes qui se nouent entre ce type d'activité et les territoires urbains. Art et culture participent largement à la "production", la requalification des villes et d'autre part, la ville crée les conditions nécessaires au développement des entreprises créatives. En tant que lieu du rassemblement, elle est naturellement propice à l'accumulation des formes esthétiques, à l'enrichissement des sensibilités ou encore à la multiplicité des initiatives. L'observation de ce phénomène au cours des années 1990 met en évidence le rapport existant entre la poursuite de la croissance urbaine, dans une économie parvenue à l'âge du service et de l'immatérialité, et la diversification des pratiques et des lieux de création ou de diffusion. L'activité de création est désormais introduite dans les processus de production les plus divers, ce qui explique une professionnalisation toujours plus importante mais la culture apparaît également comme un vecteur décisif de cohésion sociale, de maintien des liens sociaux, notamment à travers la multiplication des lieux et des pratiques amateurs ou professionnels dans la ville.

3 Ville et emploi culturel. Le travail "créatif-intellectuel" dans les agglomérations de Nemes et Montpellier, Catherine Bernié-Boissard, Laurence Dreyfuss, Pascal Nicolas, ARPES, Université Paul Valéry, Montpellier III.

10

De manière apparemment contradictoire, le constat d'un relatif échec de l'objectif de démocratisation de la culture peut être établi en même temps que celui de la (re) découverte du caractère rassembleur, civique de la culture.. . La ville concourt au déploiement spatial de l'activité artistique et culturelle, à travers des équipements culturels, des réseaux. Le travail créatif entretient un rapport productif avec les territoires urbains, en les transformant, en les travaillant de l'intérieur. L'exemple des friches est souvent cité pour marquer le renouvellement des disciplines, qui sortent des lieux consacrés pour s'ouvrir aux territoires de la quotidienneté, mais également comme modèle d'adaptation à une société post-fordiste, par le réinvestissement des anciens lieux du travail. Des tendances récentes d'évolution vont dans le sens d'un décloisonnement des lieux, d'une ouverture des structures traditionnelles vers un plus large public. La vie culturelle urbaine, sous toutes ses fonnes (expositions, débats, cybercafés etc.) se réinstalle dans les cafés, lieux de réunion et de rencontre des écrivains, des artistes désertés depuis l'aprèsguerre. L'art se donne à voir dans les lieux les plus banals, halls d'établissements bancaires ou vitrines de magasins désaffectés, investies par les artistes une fois effacée l'activité marchande. Le commerce est banalisé, à travers des salons, d'art ou d'artisanat grand public, installés dans les parcs d'expositions à vocation commerciale. Cette mutation revêt deux significations différentes et complémentaires: d'une part, l'activité artistique na jamais été aussi diffuse, aussi éclatée, elle bouleverse les catégories traditionnelles de la gestion des affaires culturelles et la topographie des lieux réservés dans la ville. Cet éclatement correspond aux mutations d'une économie fondée sur de nouveaux critères de rentabilité, qui privilégient le relationnel, la qualité des sites et l'organisation en réseau 11

coopératif à l'échelle des territoires, toutes qualités portées par le développement artistique et culturel. C'est à partir des années 1980-90 que l'impact de la culture et de l'art dans le développement économique commence à être évalué. Ainsi, les auteurs d'un rapport du Conseil Economique et Social sur l'impact économique des festivals s'interrogent-ils, en 1998, sur l'absence d'étude antérieure, l'attribuant à quelque respect "ancestral et quasi religieux du beau", interdisant jusque là de lier l'art et l'économie4. Cette attitude nouvelle conduit la plupart des pays européens - Etats et collectivités locales - à réexaminer les politiques culturelles et abonder les budgets qui leur sont consacrées, manifestant ainsi un nouvel intérêt pour un secteur perçu comme vecteur de cohésion sociale. D'autre part, l'art et la culture sont en quelque sorte "désacralisés" dans notre société, en raison d'un déplacement des lieux où se posent désormais les grandes questions intellectuelles, vers les laboratoires scientifiques et les organismes liés aux nouvelles technologies, pour reprendre les propositions de Jean Clair. Cet éclatement correspond donc, en premier lieu, à une société dans laquelle les arts et la culture font désormais partie intégrante de la formation d'une fraction importante des jeunes générations, pendant le temps scolaire ou périscolaire. Il traduit par ailIeurs l'inscription dans l'espace de la mobilisation des compétences, et tout particulièrement de la créativité, non seulement sur le marché du travail, mais encore de manière plus globale dans la gestion de l'environnement économique et social, dans l'aménagement urbain et régional, le tourisme ... Ainsi que l'indique un récent rapport du Conseil de l'Europe, l'art et la culture sont non seulement des activités créatrices d'emploi, mais elles ont également des effets économiques démultiplicateurs dans d'autres secteurs industriels et tertiaires.
4 Événements culturels et développement local, rapport présenté M. Philippe Dechartre, Conseil Economique et social, 1998. 12 par

Les principes de "créativité, de diversité, de participation et d'identité", contribuent à faire de l'art et de la culture des "facteurs de production autonomes": artistes et créateurs ont un rôle actif de "producteurs, concepteurs de produits et expérimentateurs indépendants", ils sont dotés d'une formation considérée comme "valeur ajoutée au capital humain" qui les rendrait aptes à intervenir hors du champ culturel, même s'il est difficile d'évaluer comment les compétences et les qualifications sont transférables d'un secteur à l'autre5. L'art et la culture contribuent au développement d'une "économie d'archipel", pour reprendre les termes de Pierre Veltz, dans laquelle les conditions de la concurrence passent désormais par la différenciation des produits et l'innovation, ainsi que par la qualité des sites. En ce sens, les relations entre les acteurs d'un territoire acquièrent une importance déterminante, comme la "qualité de coopérations" autour des projets, qui relèguent au second plan la réduction des coûts, au profit de la densification des relations sociales, intellectuelles et culturelles6. C'est pourquoi la culture, à partir des années 1980, est érigée en "valeur ajoutée" de l'espace urbain. Considérée comme une composante privilégiée de son attractivité, elle devient un élément majeur de toute stratégie de développement de la cité, principalement en termes d'équipements. Mais son rôle essentiel, une fois atteintes les limites d'une politique d'aménagement urbain, demeure celui du maintien ou de la création de la cohésion, du consensus social, durablement mis en cause par les conditions nouvelles de la concurrence et de la production. Art et culture, dans une
5 La culture au cœur, Contribution au débat sur la culture et le développement en Europe, Editions du Conseil de l'Europe, Strasbourg, 1998 6 Mondialisation, villes et territoires, L'économie d'archipel, Pierre Veltz, PUF, 1996 13

économie relationnelle, sont convoqués en première ligne d'un "combat" qui se joue principalement dans les villes: celui de la reconquête de la "qualité du lien social", de la solidarité, de la civilité. .. La compétitivité a besoin de la solidarité, ce qui explique le rôle nouveau de la culture dans l'action publique: la multiplicité artistique est encouragée par la progression des budgets des collectivités territoriales, communes puis départements et régions, qui sont multipliés par 2,5 entre 1978 et 1993 et représentent désormais plus de 50% du financement public de la culture dont 40,9% pour les seules communes -, passant de 12,1 à 30,5 milliards de francs. Cette progression, régulière tout au long de la période7 , est soutenue par la pratique du co-financement des projets, qui conduit, depuis les "chartes culturelles" du milieu des années 1970 jusqu'aux conventions de développement, et plus récemment aux contrats signés dans le cadre de la politique de la ville, à territorialiser les politiques publiques et professionnaliser le secteur. De petits bassins d'emploi se constituent, selon des modalités propres aux secteurs émergents: hausse des qualifications, déclin des régulations traditionnelles, recours au travail temporaire, valorisation à court terme des compétences, montée de l'entrepreneuriat.

-

La part de la culture dans les dépenses générales des communes augmente nettement: elle passe de 6,3% en 1978 à 10,2% en 1993, et 13,3% pour les communes de 80 000 à 150 000 habitants (avec une très forte progression en début de période et une stagnation depuis 1984 autour de 10% des dépenses totales et Il % des dépenses de fonctionnement). La politique culturelle devient dans les années 1980 un domaine de l'action publique locale, qui dispose de structures et de
7 Développement culturel, n0113, 1996 Ministère de la Culture. Les dépenses culturelles des collectivités territoriales en 1993 14

procédures plus stables que dans le passé8. L'administration municipale s'étoffe et se professionnalise, une filière culturelle est créée, ce qui contribue à l'expansion du secteur culturel. Aux nouveaux équipements correspondent de nouveaux métiers, en particulier tous ceux de la médiation destinés à l'accueil d'un public différent, intermittent, peu motivé ou passif, dans les bibliothèques par exemple. Mais, deuxième aspect, n'est-ce pas aussi parce que l'art est en quelque sorte désacralisé, qu'il n'est plus cet "anti-destin" dont parlait André Malraux, qu'il est à la fois banalisé et placé au premier plan d'une économie relationnelle? Le territorium artis, dont parle Jean Clair, "qui se nourrissait jadis de la confluence de tous les savoirs, s'est réduit (H') à n'être plus qu'une peau de chagrin", car les problèmes que l'art savait se poser et résoudre au siècle dernier, ont déserté les ateliers pour les laboratoires scientifiques ou les sociétés de nouvelles technologies. Là sont désormais débattus "dans une fièvre créatrice qui rappelle ce que fut l'activité des botteghe H, les grands enjeux intellectuels et les questions métaphysiques de notre époque9. Certes, Jean Clair évoque exclusivement la peinture, et il serait abusif de généraliser à l'ensemble du champ culturel. Mais, l'art ayant perdu sa dimension transcendante, étant en quelque sorte descendu de son piédestal, na-t-il pas, du même coup, atteint ce qu'on pourrait appeler un seuil d'immédiateté? C'est à dire que l'art, et plus généralement l'ensemble des activités culturelles, constituent le paysage le plus immédiat dans lequel s'inscrit l'ensemble des activités sociales. Dès lors, la culture a en quelque sorte fait exploser les limites du champ dans lequel elle était traditionnellement englobée: elle se diffuse par capillarité dans tous les tissus d'activité.
8 Guy Saez. "Les politiques culturelles des villes", in Institutions et vie culturelles, op. cit., p.35 9 La responsabilité de l'artiste, Jean Clair, Le Débat, Gallimard, 1997 15

Ainsi, le champ culturel est-il, en quelque sorte, devenu ou redevenu, paradoxalement, universel, puisqu'il irrigue la société par tous les canaux possibles, et que celle-ci "transpire" la vie culturelle par tous ses pores. On pourrait dire en somme que la culture en se diffusant aussi largement s'est laïcisée. Mais cette laïcisation n'est-elle pas une manière de revanche de la sacralisation passée, puisque aussi bien toute activité économique, toute pratique sociale, toute gestion de l'espace urbain, appelle désormais une dimension culturelle, laquelle risque d'être en définitive le faire valoir d'un produit, d'une marchandise, le "cache-sexe" d'une conception ultralibérale de la société, l'écran commode derrière lequel se dissimule le règne éternel de la "sacrée pièce de cent sous" (Balzac). Ainsi, naissent et mûrissent de nouvelles contradictions. Au temps de la sacralisation de l'art et de la culture, la question majeure était celle du "fossé" existant entre les créateurs et le public. Autrement dit, la question de la démocratisation de l'accès à la culture. De nos jours, la laïcisation de la culture, sa diffusion générale, posent une dimension novatrice dans les rapports entre les créateurs et le public: celle de la proximité. Si nous baignons dans un univers totalement "culturalisé", comment discerner le gadget de l'œuvre de qualité, comment faire le départ entre ce qui est "valeur ajoutée" à un produit marchand et satisfaction de besoins d'épanouissement spirituel, comment séparer ce qui est rentable de ce qui est source d'enrichissement, d'identification, d'orientation. Comment juger une activité artistique diffuse et multiple, une activité désacralisée et maintenant massifiée ? Peut-on continuer à raisonner dans les termes classiques des mondes de ['art et des disciplines canoniques? C'est à ces questions que veulent répondre les communications pluridisciplinaires présentées ici, d'économistes, de critiques ou historiens de l'art, de sociologues ou bien encore d'anthropologues, de géographes...

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La diversité des approches n'exclut pas de cerner les problématiques communes, en premier lieu celle du rapport entre mondialisation de l'économie et culture. La mondialisation ne réduit pas les identités à un modèle unique, mais contraint à les réinterroger, elle pénètre les mondes de l'art, sous la forme de la globalisation financière et de la spéculation, mais également les pratiques et les politiques culturelles, à la recherche de nouvelles voies, de nouveaux modèles. Si l'humanité, selon l'heureuse formule de Jean Pierre Warnier, "est une machine à fabriquer de la différence"lo , un vaste champ de réinterprétation est ouvert aux arts et à la culture, pour l'appropriation des espaces complexes où s'interpénètrent le global et le local.

1 - Espaces de la culture: du local au mondial
Enjeu de pouvoir, localement, la culture est bien souvent instrumentalisée, comme le montre François Mancebo avec Barcelone et les cultures pyrénéennes. En Catalogne, les pouvoirs locaux jouent sur les signes et les repères identitaires pour construire les mythes qui conviendront aux besoins d'authenticité de la civilisation et de l'économie urbaine. Le travail sur le patrimoine construit un discours cohérent où les ambitions politiques sont légitimées par le retour à une tradition historicisée et territorialisée et par la modernisation du ressourcement identitaire. La territorialité saisie par l'art et les artistes est d'une autre nature: Raymond Perrot interroge Ie rapport entre artistes et méditerranéité, comme si les valeurs de cette antique civilisation, pluri-raciale et généreuse, pouvaient faire contrepoids aux effets destructeurs d'identité de la mondialisation. D'une approche contrastée, entre poids de la pensée unique et espoirs de reconnaissance des artistes non officiels, émerge l'idée récurrente de l'association, du
10 La mondialisation Découverte, 1999 de la culture, Jean-Pierre Warnier, Repères, La

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regroupement, qui libérerait peut-être à la fois de "la contrainte désespérante" de l'Etat et "du joug des marchés". .. Nous sommes là dans le registre de la solidarité, mais aussi du plaisir et de l'imagination, que Sonia Kellenberger évoque à son tour à propos de l'art politique et de l'engagement des artistes. Ici, l'action directe, dans la rue, et la coordination en réseaux se conjuguent à l'utilisation des nouvelles technologies pour associer projet de lutte et créativité. L'intervention artistique, au cœur des métropoles européennes, veut contribuer à la recherche de nouvelles pratiques de la démocratie, dans un cadre mondialisé et internationalisé. Résurgence d'un courant libertaire, héritier des utopistes du XIXe siècle, et surtout de l'Internationale Situationniste, ou formes d'expression éphémères de collectifs en voie d'intégration aux réseaux des mondes de l'art ? On ne quitte ni l'engagement ni le militantisme avec la jeune génération d'artistes français à l'occasion d'une exposition au Musée Guggenheim à New York en 1998. La French Touch a un esprit ludique mais elle sait aussi répondre aux problèmes du moment, par son désir de croiser les cultures et les savoirs... Lydie Pearl nous parle elle aussi de plaisir et d'engagement, mais également d'action collective et d'économie de masse. C'est pour interroger la genèse de ces attitudes quelle nous convie à revisiter les instructions officielles de l'Education nationale pour les Arts Plastiques, où se dessine l'éveil d'individus solidaires et responsables, dont la jeune génération serait en quelque sorte la représentation obligée. Ici, la scène internationale est le décor de
l'instrumentalisation

...

La distribution et la vente de produits musicaux par le réseau Internet à l'échelle internationale, et plus généralement la globalisation de l'industrie du spectacle, remettent en question les pratiques de consommation culturelle. Claude Chastagner montre comment les arguments prétendument culturels des firmes cachent mal des stratégies 18

purement marchandes. Plus encore, comment les nouveaux procédés de distribution peuvent conduire au meilleur des mondes, un monde dans lequel la musique est au service de la productivité du travail et du "gouvernement des âmes"... Cependant, le marketing ne peut tout contrôler, ni diriger les comportements des usagers de la culture, qui, envers et contre toute mondialisation, continuent d'adopter une norme de "consommation désordonnée". Le désordre, la contestation des pouvoirs établis traverse le champ artistique, comme en témoignent les recherches sur les réseaux, les expériences alternatives, qui recomposent les espaces de la culture.

2 - Culture de l'espace:
d'appropriation

lieux et formes

Les arts de la rue mettent en scène l'espace public, en tant qu'espace de jeu et en tant qu'espace politique, ils peuvent, si l'on suit Elena Dapporto et Dominique SagotDuvauroux, constituer une alternative aux modèles traditionnels de l'action publique. Mais la rue est aussi l'espace de gestion privilégié des collectivités locales, responsables de l'ordre public. Dès lors, l'intervention en ces lieux passe par une tension entre les objectifs des uns et des autres, souvent contradictoires, visant soit à "découdre", soit à "recoudre" un même tissu urbain et social. Vieux débats initiés par les animateurs socioculturels qui investirent la rue voilà plusieurs décennies, et question permanente du renouvellement des politiques publiques, nécessairement enrichies par les pratiques alternatives, contestataires plutôt que consensuelles.. . Avec l'occupation de friches industrielles par les artistes, Marie Vanhamme évoque, pour la France, un univers de l'éphémère, mais aussi de l'investissement et de la transformation d'espaces du travail par les exclus des circuits de l'art. Droit au travail et droit de cité se conjuguent alors 19

pour la réappropriation d'une place dans l'ordre de la ville et du social. Les friches ne manifestent-elles pas une volonté d'insertion, d'affirmation identitaire, par-delà les apparences de la contestation ou de la subversion? Fabrice Raffin le confirme, qui décrit le Confort moderne, l'Usine et la Ufa-fabrik "comme des lieux de diffusion culturelle", voire de création. Cependant, le collectif de la friche est aussi un espace de partage de valeurs par ceux qui s'y retrouvent associés. Ces valeurs, ces passions, qui irriguent les milieux professionnels sont-elles porteuses de nouvelles configurations pour les pratiques culturelles? Ne favorisent-elles pas une ouverture vers des réseaux d'artistes et un public populaire habituellement délaissé, et en ce sens ne manifestent-elles pas les capacités de transformation des cultures de l'espace? C'est seulement "à partir du moment où un projet de création le fait vivre, comme l'écrit Rémy Spengler, que le lieu prend un sens"... Le projet est la condition de la transformation, de l'appropriation de lieux et d'environnements où la scénographie se ressource et confronte divers modes d'expression. De ces approches, nous retiendrons les idées de métissage des genres, des disciplines artistiques, de décloisonnement, au sein de territoires urbains travaillés par la culture. Ainsi se dessine une "contribution sociale des artistes" dont parle Sophie Le Coq, à partir de l'exemple des Assises pour la Culture à Rennes. Mais c'est pour faire valoir que l'artiste est celui qui cherche à "cristalliser sa singularité" dans la "production endocentrique". Philippe Rivière et Philippe Choulet nous rappellent que nous vivons et que nous formons notre sensibilité dans une civilisation industrielle qui est le véritable espace de l'art. Peut-on dire que la réflexion sur la disjonction cognitive qui existe entre le réel et sa perception est aussi et avant tout une réflexion sur les virtualités de notre espace industriel?

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3 Valeurs de l'art: autonomie

-

instrumentalisation

et/ou

Avec Alain Troyas, on poursuit l'investigation sur les liens entre l'art contemporain et la société. Contrairement aux apparences, ce sont les cercles dirigeants et les milieux financiers qui instrumentalisent le mieux les œuvres, et les artistes, "comme des marchandises, des valeurs de placement". Pour l'amour de l'art, bien entendu, mais aussi pour la plus-value symbolique qu'il procure, ou encore pour "l'image"... Autrement dit, l'art contemporain entretiendrait des rapports plus étroits avec la bourgeoisie qu'avec les milieux de gauche ou révolutionnaires. L'instrumentalisation est ici double, puisqu'il s'agit non seulement de l'art, mais aussi de l'idéologie politique. Autre illusion, relevée par Valérie Arrault, celle de l'autonomie de l'art, instrumentalisé à son profit par le monde politique. D'où une interrogation sur la légitimation de l'art et des artistes, soumis aux impératifs de l'économie libérale mondialisée, sur le modèle américain. Jean-Philippe Domecq rappelle la valeur de l'art, qui fait "de l'éternel avec le transitoire", mais c'est pour interroger les rapports entre la mondialisation financière, l'art et la spéculation. Si les deux principaux Auctioneers du marché de l'art, Christies et Sothebys, ont mis en place au cours des dernières années un système de partage du marché, ils ont en même temps provoqué une "glaciation internationale" de la vie artistique et la disparition du traditionnel "maillage" par les galeries, qui organisaient la découverte puis la promotion d'artistes, remplacé par un marché souterrain. Les conséquences en sont nécessairement négatives, au cours d'une période où, paradoxalement, l'investissement économique dans l'art est des plus élevés.

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Valeur artistique et valeur économique de l'œuvre peuvent sensiblement différer, nous dit Nathalie Moureau. La première est le fruit des instances de légitimation, tandis que la seconde résulte des actions des opérateurs du marché. D'où des résultats très distincts, selon que prime l'information artistique ou l'information médiatique, cette dernière situation conduisant à la formation de bulles spéculatives déconnectées de l'inscription historique de l'œuvre. Françoise Liot analyse la politique de soutien à la création dans la région Bordelaise, qui révèle l'importance de la médiation discursive pour la reconnaissance artistique. Mais un discours porté par l'artiste lui-même, dès les débuts de sa carrière, pour un résultat assez contrasté, conduisant finalement les artistes Français à s'effacer devant les artistes étrangers de renommée internationale, malgré une politique de soutien particulièrement active. C'est l'efficacité des politiques publiques qui est ici questionnée, dans le cadre d'un marché internationalisé.

4 - Politiques de la culture
Avec Constant Kaïmakis, sont abordés les enjeux des actions publiques pour la démocratie culturelle, mise en échec, voire en danger avec la montée des idéologies d'extrême droite. La culture, désormais soumise à l'économique et au social, ne fonctionne plus ni comme "religion", ni comme "service public", dans un contexte d'éclatement des repères, de dérive des valeurs et des représentations... Geneviève Zoïa reprend le propos des enjeux autour de la culture et des politiques de la ville, qui rejoignent l'enjeu démocratique. Quel est le statut des minorités à qui s'adresse une politique d'intégration par la culture: dominées, marginales, assurément... Quelle est leur capacité réelle de représentation? Celle des professionnels, ou des médiateurs... Et c'est au nom de l'identité culturelle que leur sont finalement confisqués le droit et l'accès à la société moderne. 22

À partir d'actions artistiques avec des personnes en difficulté, Emmanuel Souffrin conclue, à l'inverse, que les politiques publiques apportent des moyens d'expression et sont d'utiles relais institutionnels pour les militants et les associations de l'lie de la Réunion, dans leur combat contre la culture dominante. Sans illusion toutefois sur la situation précaire des exclus, ni l'autonomie de leur expression. Pour Alain Marchand, "la culture refonde le politique", elle interroge la citoyenneté. Par le détour de Marx, l'on retrouve les utopies sur lesquelles reposent les engagements des artistes, même si la culture demeure enjeu de pouvoir, instrumentalisée comme tel. Se repose alors la question du futur de ces mouvements, de leur débouché au-delà de la mobilisation éphémère. Posant plus de questions qu'elles n'en résolvent, l'ensemble de ces réflexions, associant chercheurs et praticiens des mondes de l'art, représente une étape dans le travail de recherche engagé à l'Université Paul Valéry. Troisièmes journées annuelles sur le thème. de la culture, elles devraient permettre de poursuivre une interrogation sur les rapports entre développement urbain et développement culturel, rôles et valeurs de l'art dans une société où, on la dit, il est désormais désacralisé, laïcisé, parfois en retrait vis à vis des lieux où sont débattus les grands enjeux contemporains...
'" ARPES

: Analyse, Recherche en Politique et Economie

Sociales
"'*

GREG AU : Groupe de REcherche en Géographie,
Urbanisme

Aménagement,

23

ESPACES

DE LA CULTURE,

DU LOCAL AU MONDIAL

Barcelone et les Pyrénées, une histoire d'amour non dénuée d'intérêts: l'instrumentalisation des cultures pyrénéennes au service d'un pôle urbain
François Mancebo, Chercheur associé, GRESOC*, Toulouse II

Les Pyrénées catalanes occupent une position centrale dans l'imaginaire des barcelonais. Les cultures pyrénéennes offrent des signes d'identité catalane pour ces populations urbaines. Les liens entre la capitale catalane et ses espaces pyrénéens sont donc très forts. En particulier, les barcelonais s'approprient, et donnent crédit, au thème des républiques vattéennes et des fédérations pyrénéennes: la Cerdagne, en particulier est identifiée comme un micro-état montagnard. Ce thème devient un mythe citadin: les Pyrénées incarnent une sorte d'Eden, le foyer unique de la tradition et de la culture catalane, où il est bon d'aller se "ressourcer".

Ce mythe, instrumentalisé, est mis au service d'intérêts politiques divers et opposés, ceux du gouvernement catalan, la Generalitat, et ceux de la corporation métropolitaine barcelonaise. Le gouvernement catalan est confrontée dès sa naissance à un problème: le poids de Barcelone en Catalogne. C'est ainsi que la Generalitat, pour des raisons de stratégie politique, a stimulé le sentiment pyrénéen non seulement dans les comarcas de montagne, mais également parmi les populations urbaines barcelonaises. Entre Barcelone et la Generalitat, les cultures pyrénéennes deviennent un champ de bataille. Si la culture est un bien économique, alors les actes politiques impliquent des modifications de l'offre ou de la demande. La Catalogne s'est considérablement enrichie durant les années quatre-vingts. L'évolution du niveau de vie s'est accompagnée d'une importante urbanisation et de l'émergence de nouvelles couches sociales consommatrices de sports, de loisirs, et de culture, essentiellement barcelonaises : les cultures pyrénéennes génèrent donc aussi des enjeux économiques.

Barcelone et "ses" montagnes,' un vieux couple? Les Pyrénées occupent une position centrale dans l'imaginaire des barcelonais, en offrant des signes d'identité catalane à ces populations urbaines. II y a des raisons historiques à cela. D'une part, les options des Etats en matière de politique territoriale ont été déterminantes. Après le Traité de Bayonne, en 1868, et la définition formelle de la ligne de partition, la politique a été très différente entre la France et l'Espagne. La France a procédé méthodiquement, au cours du XVIIIe et du XIXe, à l'assimilation économique et culturelle 26

des Pyrénées françaises. Il n'en a pas été de même en Espagne: prise, dès le début du XXe, dans divers remous historiques, en fort déclin économique et sans tradition centralisatrice, elle s'est désintéressée des Pyrénées, tout au moins jusqu'à la fin du régime franquiste. Cela signifie moins de facilités en termes d'équipements et de confort mais la possibilité de conserver une identité en prise directe avec Barcelone, dont la bourgeoisie a fait de la Cerdagne espagnole un site de villégiature. D'autre part, c'est vers Barcelone qu'ont convergé des populations montagnardes à la recherche de meilleures conditions de vie: la métropole a toujours constitué le principal bassin d'emploi pour les émigrants. C'est vers Barcelone que se sont tournés des montagnards, pour qui l'agriculture ne suffisait pas à faire vivre les familles et où la pluriactivité était la règle. Certes, le commerce transfrontalier apportait un complément de revenus, mais de nombreux chefs de famille quittaient l'hiver le village pour un travail saisonnier à Barcelone. Un certain nombre y restaient définitivement, surtout comme charcutiers (toxinaires). Ce faisant, ils renforçaient les liens entre la capitale catalane et les Pyrénéesl. A l'inverse Barcelone a joué un rôle clé, depuis le Moyenâge, dans la construction des identités dans les Pyrénées catalanes2. D'aiUeurs, c'est de Llivia, ancienne en Cerdagne espagnole, qu'est originaire la famille comtale qui a gouverné la Catalogne à partir du IXe siècle.

Des flux inverses sont apparus au XIXe : la bourgeoisie barcelonaise a commencé à fréquenter les Pyrénées, qui sont devenues une zone traditionnelle de loisir pour les Barcelonais aisés. Au début du siècle, un tourisme citadin riche, et
1 Brousse E., La Cerdagne française, p. 387, Perpignan, L'indépendant, 1926. 2 Institut d'Estudis Ceretans, La Cerdanya, recursos economics i activitat productiva, Barcelone, Caixa d'Estalvi de Catalunya, 1981. 27

restreint, trouvait un environnement accueillant, exotique et tranquille, en un lieu où l'infrastructure touristique et les services étaient, pour ainsi dire, inexistants. L'offre culturelle fondamentale était d'une part l'héritage artistique et artisanal, et d'autre part les paysages. Si l'on recherche, en Cerdagne, dans les archives notariales les origines de propriété lors des actes de vente, on trouve dans la plupart des cas un Barcelonais. Cette tendance s'est affirmée avec l'apparition de la nouvelle ressource que constituait le tourisme de neige. Les premières compétitions de ski eurent lieu à La Molina, commune d'Alp, dès le début du siècle. Elle s'est progressivement transformée avec la massification jusqu'à un type de tourisme très différent de celui du début du siècle. Dernièrement ce secteur d'activité est devenu franchement dominant, de part et d'autre de la frontière, avec l'ouverture du tunnel du Cadi en 1985, qui a mis Barcelone à moins de deux heures des Pyrénées. Si ce tourisme est très éloigné de celui du XIXe il convient cependant de ne pas oublier qu'il a pris historiquement appui sur lui, grâce à la renommée dont bénéficiait la Cerdagne.
Naissance d'un mythe.

Les liens entre la capitale catalane et ses espaces pyrénéens sont donc très forts. En particulier les barcelonais s'approprient, et donnent crédit, au thème des républiques valléennes et des fédérations pyrénéennes: la Cerdagne, en particulier, est identifiée comme un micro-état montagnard sous des juridictions différentes: "Ainsi en première instance nous remarquons que la moitié de la comarca dépend du gouvernement de Paris, de la préfecture de Perpignan et de la sous-préfecture de Prades, tandis que l'autre moitié est

28

sous le gouvernement de Madrid et assujettie aux Gouvernements Civils et aux Députations de Gérone et de Lérida"3.
C'est en 1910, avec Henri Cavailles4, que ce concept se développa autour de l'idée de petites républiques qui auraient existé entre le XVIe et le XVIIIe siècles, où elles auraient disparu avec l'hégémonie des grands Etats centralisateurs français et espagnol. Ces républiques, tronquées, auraient subi alors un fort handicap en terme de développement. Pour étayer leur thèse, les tenants de cette hypothèse mettaient en avant l'intensité des échanges qui ont toujours existé entre les versants français et espagnol des vallées. Mais, en fait, ils parlent de commerce organisé à travers les Pyrénées alors qu'il s'agissait de réseaux aux ramifications lointaines: ils opèrent une confusion manifeste entre échanges transpyrénéens, entre communautés valléennes, et interpyrénéennes, de nature internationale, impliquant les grandes villes de Piémont et les métropoles plus lointaines. Il convient, d'ailleurs, de remarquer que les Etats proprement montagnards ne se sont constitués comme tels qu'à partir des plaines qu'ils incluent, ainsi en est-il de la Suisse ou du Népal. En fait, les Pyrénées "Cet "archipel de montagnes "présente la diversité sous forme d'insularité, tellement les cultures deviennent les cultures des vallées, des villages... villages qui tout en étant voisins sont séparés les

3 Institut d'Estudis Ceretans, La Cerdanya, recursos economics i activitat productiva, Barcelone, Caixa d'Estalvi de Catalunya, 1981. 4 CavailIés H., "Une frontière pyrénéenne sous l'Ancien Régime", Revue Historique, 1910. 29

uns des autres"5. Par conséquent, il existe une multitude de cultures pyrénéennes. Comment traduire cette diversité? Il y a une question de base très importante: celle de savoir à quel point les Pyrénées sont une terre de passage, de communication. Les Etats montagnards pyrénéens sont un mythe que s'approprient les populations urbaines barcelonaises, et les institutions politiques catalanes. Mais, pour que le message fonctionne il convient qu'il soit cohérent. Il est donc associé à un discours sur la reconstitution de l'unité des Paisos Catalanes6. C'est ainsi qu'en ce qui concerne la Cerdagne espagnole, scindée artificiel1ement en deux lors du Traité des Pyrénées, il est question de l' "annexion dont fut l'objet la partie orientale de la comarca de la part de l'Etat français comme conséquence du Traité des Pyrénées"7. Cette prise de position est dans la continuité du nationalisme catalan, qui a toujours mis en avant une identité centrée sur le massif pyrénéen: la première grande synthèse pyrénéenne espagnole est catalane8 ; elle a précédé de dix ans la première monographie française équivalente. Mais cette attitude relève plus de la gesticulation à destination de Madrid et de l'électorat que de réelles velléités.
5 De siké Y., "Comment traduire (ou trahir !) la diversité des cultures pyrénéennes dans l'approche muséologique 1", pp. 97-98, Vers un réseau des musées pyrénéens? Rencontres de Lourdes, ADDOCC Midi-Pyrénées, 1996. 6 Ensemble des régions de langue et culture catalane, qui regroupe le Principat de Catalunya, la Communauté de Valence, les îles Baléares, l'Alguer (en Sardaigne), la frange orientale de l'Aragon, le Roussillon, le Conflent et la Cerdagne-Capcir. 7 Institut d'Estudis Ceretans, La Cerdanya, recursos economics i activitat productiva, Barcelone, Caixa d'Estalvi de Catalunya, 1981. 8 Guilera J., L'unitat historica dei Pirineu, Barcelone, 1964. 30

Ces discours n'ont rien de belliqueux, d'autant qu'ils se situent entre des Etats faisant partie de l'Union européenne. La Generalitat n'aurait aucun intérêt à prendre en charge une Catalogne~Nord pauvre, ni à créer une crise alors qu'elle même profite pleinement de l'ouverture des frontières. Avec le temps, il se substitue à la revendication brutale, des discours célébrant la frontière~couture ou le patrimoine commun, des événements transfrontaliers, qui loin de les nier valorisent et positivent les frontières.
Signes d'identités et enjeux politiques

Il est une action transfrontalière qui cristallise ce phénomène: le projet de création d'un centre scolaire transfrontalier bilingue français-catalan, nommé Centre Pilot de Cerdanya. Impulsé par une association pyrénéenne, l'Institut d'Estudis Ceretans, il a reçu le soutien du gouvernement catalan. L'Institut d'Estudis Ceretans a adressé une demande auprès de la Generalitat. Par courrier du 28 octobre 1991, la Generalitat donne son soutien au projet, manifestant une prise de position officielle de l'Etat catalan. La Generalitat entend contrôler la structure, les prévisions organisationnelles en témoignent de manière assez crue: "Il faudra que le département de l'enseignement de la Generalitat de Catalogne contribue pour un minimum de 51 % aux dépenses de l'Institut Pilot de Cerdanya (et en conséquence ait au moins 51 % de poids, donc de pouvoir, dans la structure) "9. Les cultures pyrénéennes deviennent des signes d'identité pour les populations urbaines. La promotion de ces signes porteurs de différence relève du mythe citadin: les Pyrénées
9 "Organigrama de l'Institut Pilot", Addenda à la lettre au directeur général à l'innovation éducative de la Generalitat. 31

incarnent une sorte d'Eden, le foyer unique de la tradition et de la culture catalane, où il est bon d'aller se "ressourcer". La réalité est bien différente. En 1993 est diffusé sur la télévision catalane T.V. 3 un documentaire sur la Cerdagne mettant en exergue l'unité de celle-ci et le caractère purement formel des frontières. Il s'agit d'une émission télévisée voulue, produite et réalisée à Barcelone. Il n'en faut pas plus pour que le rédacteur des publications de la commune de Llivia réagisse dans les termes suivants: "Une bonne partie du reportage avait été filmée en Cerdagne et l'on pouvait voir des têtes connues. Ce n'était en fait que conventionnalismes et clichés. Depuis l'affirmation philosophique du bon vivant... "où il y a un bon plat de haricots aux saucisses il n y a pas de frontières "... en passant par l'insistance d'autres, entêtés à nous faire croire que la ligne frontalière (on dit ici "ratlla": la raie) entre les deux Etats n'a jamais existé sinon de manière hypothétique, jusqu'à ceux qui affirment que les discothèques sont les lieux les plus adaptés pour soutenir le "tourisme" et les relations sociales, puisque c'est là que se sont formés de nombreux couples. N'importe quoi /... "10. Ce fragment de texte dénonce bien le caractère mythique des manifestations et des discours unitaires. Le patrimoine, défini comme l'objet d'étude de la culture matérielle et immatérielle qui caractérise les communautés, est fortement mis à contribution: la Diada de Cerdanya est un événement annuel qui a vu le jour en 1985. Son objectif avoué est de symboliser l'unité de la Cerdagne, au-delà de frontières dites artificielles. En fait, dans sa forme, elle pérennise les limites politiques. Les personnalités extérieures qui incarnent la frontière, tels le préfet des PyrénéesOrientales, le Gouverneur Civil de la province de Gérone ou des délégués de la Generalitat, jouent un rôle essentiel dans la
10Ajuntament de Llivia, Quadem d'informacio municipal, pp. 9-10, Llivia, 1993. 32

manifestation. Il est difficile d'imaginer structure plus représentative d'une situation où chacun marque son territoire. On peut donc remarquer, sur le plan sociétal, que les ritualisations de l'unité fixent, paradoxalement, l'importance de la limite politique. Il semble que toutes les manifestations culturelles, actions, événements, discours, aboutissent au bout du compte à la consolidation des clivages anciens. lnstrumentalisation d'un mythe

Le mythe, instrumentalisé, est mis au service d'intérêts politiques divers et opposés, ceux du gouvernement catalan, et ceux de la corporation métropolitaine barcelonaise. C'est ainsi que la Generalitat, pour des raisons de stratégie, a contribué à réveiller le sentiment pyrénéen. La Generalitat y trouve son intérêt: en 1991 se tinrent à Llivia les cérémonies pour le Millenari de Catalunya, les 1000 ans de la Catalogne. L'objectif de cette opération pour la Generalitat peut se lire dès l'introduction au document de synthèse qui a suivi la célébration: "Les Etats persisteront mais les nations sans Etat, comme la Catalogne et les grandes régions européennes, prendront de plus en plus la place essentielle qui est la leur "11. La Generalitat est confrontée dès sa naissance à un problème: celui de la représentativité de Barcelone en Catalogne. La métropole barcelonaise possède pratiquement la moitié de la population catalane (environ trois millions d'habitants), elle risque donc d'imposer ses choix au détriment des communes rurales. Or la municipalité barcelonaise est traditionnellement socialiste (PSC-PSOEI2), avec un large
11Departament de la Presidencia, El mil.lenari de Catalunya i la Cerdanya. p. 11, Llivia, Generalitat de Catalunya, 1989. 12Partit Socialista de Catalunya

- Partido
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Socialista Obrero EspafioI.

soutien électoral qui ne laisse pas augurer de modification à moyen terme en 1987, alors que le gouvernement de la Ge ne ra Ii ta t est plutôt de centre-droit avec le parti Convergencia i Unio13 de Jordi Pujol, qui a plutôt ses assises dans les campagnes catalanes (tableau I). Aussi, lors de la création des subdivisions territoriales catalanes, en 1987, suite au statut d'autonomie de 1982, la Generalitat opte pour un découpage qui renforce le poids des communes rurales de montagne, au détriment de Barcelone: la division comarcale. Les comarcas, reprennent le découpage traditionnel catalan antérieur à la réforme de 1833, par laquelle l'Etat espagnol structura le pays en provInces. La division comarcale à l'inverse de l'autre option, celle des regroupements de communes, lèse la corporation métropolitaine barcelonaise. En effet, les regroupements municipaux auraient concerné plutôt les communes de faible population introduisant une représentation parlementaire plus ou moins proportionnelle au nombre d'habitants. Par contre le découpage par comarca substitue un facteur purement spatial au facteur démographique, qui surreprésente les communes rurales. Il s'agit d'une opération politique menée par la Generalitat. Le Président Pujol s'appuie sur les notables traditionalistes des comarcas de montagne pour minimiser le poids politique de Barcelone. Cette procédure est bien explicitée par Jacques Lévy, qui compare le rapport Generalitat de Catalogne - Barcelone au rapport entre la France et Paris: "Il ne fallait plus que Paris pût prétendre faire la politique de la France, d'où une mise sous tutelle de Paris puis de l'Ile de France, qui n'a pas
13Parti indépendan1iste démocrate-chrétien. 34

totalement disparu. On a là un cas de transformation d'une immanence (des sociétés rurales sur l'Etat) en transcendance (de la province sur Paris), une colonisation du centre par la périphérie qui ressemble au soutien apporté aux campagnes catalanes pour casser la corporation métropolitaine de Barcelone dans les années quatre-vingts "14. Pour justifier son choix, la Generalitat fait appel au mythe des cultures pyrénéennes berceau de la catalanité. Dans un premier temps les regroupements de communes avaient été envisagés, en mettant l'accent sur les interdépendances résultant de l'activité économique, la détermination d'aires de marché, des mouvements pendulaires résidence-travail, et des connexions téléphoniques préférentielles, qui auraient permis de procéder à des regroupements idoines. Mais cette approche aurait favorisé Barcelone. Dès lors le gouvernement catalan a, unilatéralement, décidé d'invoquer une "légitimité" historique et de fustiger les dangers d'entités éloignées de l'espace vécu et symbolique, pour imposer les comarcas. La marge de manoeuvre de ces comarcas est, d'ailleurs, bien étroite, et leur dépendance à l'égard du pouvoir central catalan, réelle. Elles sont soumises à un outil de planification urbanistique quinquennal: le PIa comarcal, déterminé conjointement par la Generalitat et la comarca. Ce document traduit bien l'emprise de la Generalitat: "Le PIa comarcal est un instrument de coordination d'un unique agent institutionnel, la Generalitat, dans l'aire territoriale de la Cerdagne espagnole. En conséquence la responsabilité des actions, que ce soit par voie d'exécution directe des investissements ou par octroi de subventions, dépend de la

14 Levy Jacques, L'espace légitime: sur la dimension géographique de la fonction politique, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1994. 35

Generalitat compétente dans tous les cas "15. On ne saurait être plus explicite quant à l'autonomie réelle de ces collectivités. Le rôle du Conseil Comarcal se limite en grande partie, dans les faits, à l'application du Pia comarcal. En outre, le gouvernement catalan a une autre priorité' ancrer la Catalogne à l'Europe après l'ouverture des frontières. L'appel aux racines pyrénéennes sert aussi de signal politique aux ambitions de la Catalogne en Europe. Cette stratégie est sous tendue par deux impératifs. Le premier est économique: la Catalogne, industrielle, est un peu à l'étroit en Espagne. La plupart de ses marchés porteurs sont en Europe-du-Nord, un peu à l'instar du nord de l'Italie. Le second est politique: s'ouvrir vers l'Europe, c'est affirmer son existence, s'extraire un peu de la péninsule ibérique et de la tutelle de Madrid. Le but est, pour citer les autorités de la Generalitat, que "les frontières, au lieu d'obstacles, soient des portes ouvertes". De ce point de vue les Pyrénées sont le passage terrestre obligé vers la France et l'Europe-du-Nord. Rappelons qu'un des handicaps de la Catalogne est d'être tournée vers la mer et entourée de montagnes. C'est surtout Barcelone, où sont concentrées les activités, qui bénéficie de cette politique. L'idée de raccorder la Catalogne à l'Europe n'est d'ailleurs pas spécifiquement catalane puisque, dès le 17 juillet 1928, Alphonse XIII prit un décret royal adoptant l'écartement européen de la voie ferrée de Puigcerdà à Barcelone, décision hélas rapidement abandonnée. Enfin, l'invocation de l'héritage pyrénéen est à la fois une affirmation identitaire, et un acte de réappropriation territoriale. Les comarcas ont repris le découpage
15Servei d'accio cornarcal, La Cerdanya: Pia comarcal de mumanya 19951999, p. 229, Direccio General de Planificacio i Accio Territorial, Barcelone, Generalitat de Catalunya, 1995. 36

traditionnel catalan antérieur à la réfonne des provinces: leur renaissance est donc un acte de souveraineté, qui peut être associé à un discours revendicatif s'attachant à l'intégrité du territoire catalan. On peut ainsi voir écrit, sous la plume du directeur de la Caixa, que "le sujet de ce travail est la partie de la comarca de Cerdagne espagnole qui appartient à l'Etat espagnol, appelé Basse-Cerdagne dans le texte, quoique l'on fasse souvent référence à la Haute-Cerdagne, sous administration française "16. Les Pyrénées comme champ de bataille. Entre Barcelone et le gouvernement catalan, les cultures pyrénéennes deviennent un champ de bataille. Les projets mettant en valeur le patrimoine montagnard se multiplient sous la houlette de la Generalitat. Le service d'animation culturelle du Consell Comarcal du Pallars Sobira a été créé, il y a neuf ans, dans le but de faciliter, d'impulser et de dynamiser l'activité culturelle du Pallars Sobira. Il a fourni, depuis sa création, l'infonnation et les moyens techniques nécessaires pour la réalisation des activités organisées par les communes, les associations et les particuliers. Il a également encouragé et collaboré à toutes les initiatives de réhabilitation et de gestion patrimoniale. Plusieurs niveaux de collaboration se sont établis pour mener à tenne divers projets: écomusée des vallées d'Aneu, musée du bois d'Areu, le centre d'Art et de la Nature de Farrera, le centre d'art el Raco de Trivia, les Archives historiques de la comarca à Sort, le parc national d'Aïguestortes, etc... Dans l'AIt Urgell, le Conseil Comarcal a commencé à élaborer un circuit ethnographique dont le but principal est de faire connaître les modes de vie, les traditions et l'activité
16 Institut d'Estudis Ceretans, La Cerdanya, recursos economics i activitat productiva, Barcelone, Caixa d'Estalvi de Catalunya, 1981. 37

socio-économique des différentes populations et époques historiques. Le circuit se compose de plusieurs espaces. Parmi ceux-ci, cinq ont été créés récemment, et sont de statut public, tandis que les deux autres, qui ont un statut privé et sont ouverts depuis quelques années, s'intègrent désormais dans le circuit. L'ACEI (Association for Cultural Economics International) a tenu sa dixième conférence à Barcelone, cette année. Ce qui se passait en périphérie de la Conférence n'était pas le moins intéressant, et le potlatch auquel se sont livrées les autorités espagnoles, catalanes, et barcelonaises, pour couvrir l'événement, était caractéristique des enjeux politiques locaux dans le domaine culturel. Modification économiques de l'offre culturelle et répercussions socio-

Si la culture est un bien économique, alors les actes politiques impliquent des modifications de l'offre ou de la demande17. Du côté de l'offre, on considère les goûts culturels comme fixés par consensus et toute la question est celle de l'accès à la culture, mais du côté de la demande, à l'inverse, la question des goûts et des préférences intervient inévitablement comme une variable clé. En conséquence, la valorisation de la culture pyrénéenne, qui résulte de l'action conjuguée, et antagoniste, de la Generalitat et de Barcelone, oriente les goûts culturels et les choix touristiques des populations urbaines barcelonaises. Cela a induit, à son tour, une modification de l'offre. Il s'agit maintenant de travailler à la mise en place de ressources autres que le ski et le commerce: les sports d'aventure, les loisirs "verts", les eaux thermales et l'offre culturelle, sont
17 Ridley F. F., "Cultural Economics
n° 7 ( 1 ) pp. : 1

and the Culture of Economists",
Economics" 1983.

- 18, Journal

of Cultural

38

des stimulants promotionnels déterminants. Que l'on s'intéresse au patrimoine monumental ou à celui de la culture matérielle, on ne doit pas perdre de vue la relation existante entre patrimoine et tourisme. Le phénomène touristique a d'importantes répercussions sur la vie sociale pyrénéenne. Il est un élément clé pour le fonctionnement économique. Depuis quelques années les acteurs pyrénéens catalans s'intéressent au tourisme culturel. Ainsi, le Museum Cerda géré par la municipalité de Puigcerdà est un projet régional qui a pour objectif d'expliquer la réalité cerdane à partir de trois thèmes majeurs: milieu naturel, histoire et ethnologie. Sont soulignés sa spécificité de passage frontalier pyrénéen, et le fait qu'elle ait été, au niveau de la Catalogne, le creuset de mouvements artistiques et politiques divers. En périphérie de ce projet, des axes de collaboration sont établis avec d'autres entités impliquées dans la sauvegarde et la diffusion du patrimoine, comme le service de l'Arxiu de Puigcerdà, l'Institut d'Es tudis Ceretans, le Parc Naturel du Cadi-Moixero, ou la réserve naturelle de la vallée d'Eyne, visant à coordonner les actions de protection, recherche et diffusion en matière de patrimoine cerdan.

Les communes pyrénéennes reçoivent des migrants de retour temporaire, des résidents secondaires et des retraités. Elles ont donc une importante population d'origine extérieure (essentiellement barcelonaise).
De plus, ce qui est nouveau c'est l'apparition, en 1991, de flux de personnes allant travailler quotidiennement à Barcelone depuis les comarcas de montagne, en particulier la Cerdagne. On peut constater qu'il s'agit des communes les plus proches de Barcelone. Deux raisonnements permettent d'expliquer ceci. La considérable amélioration de l'accessibilité au départ de Barcelone, grâce à l'axe de Llobregat et au tunnel du Cadi, permet des déplacements quotidiens. D'autre part, 39

"l'existence de résidences secondaires dans des communes dont les propriétaires se font recenser alors qu'ils résident à Barcelone en semaine" 18, peut introduire un biais. Mais les deux explications ne sont pas contradictoires et peuvent se combiner. Des résidences initialement secondaires peuvent devenir des résidences permanentes, avec la possibilité matérielle d'un trajet quotidien domicile-travail. Mais les habitants des comarcas de montagne peuvent aussi être tentés d'aller travailler dans la métropole catalane, où les possibilités de travail sont plus variées et les salaires plus attractifs, quitte à rentrer plus tard en soirée chez eux. Peu à peu, une partie non négligeable des communes pyrénéennes catalanes entrent dans le bassin d'emploi barcelonais. On peut dégager trois groupes dans ces collectivités: les originaires, les permanents extérieurs sans attaches préalables dans le territoire, les résidents temporaires. Ces groupes sont susceptibles de partitions, mais aussi de mélange: leurs conflits et leurs alliances alimentent le jeu sur les identités. Les relations avec Barcelone et l'action de la Generalitat, à la fois antagonistes et complémentaires, ont donc contribué à territorialiser l'espace pyrénéen catalan. Il s'agit de l'espace vécu: celui en fonction duquel s'organisent les activités sociales, muni d'une structure qui n'est pas uniquement inscrite dans le monde objectif, qui est le produit des interactions de ceux qui y vivent, par différenciation, délimitation, organisation en segments. Il arrive fréquemment que les collectivités, utilisent à leur profit les systèmes d'appartenances emboîtés: relations avec Barcelone, la Catalogne, la France, l'Espagne, l'Union européenne.

18Servei d'accio comarcal, La Cerdanya: PIa comarcal de muntanya 19951999, p. 47, Direccio General de Planificacio i Accio Territorial, Barcelone, Generalitat de Catalunya, 1995. 40

Un mythe qui rapporte:

des enjeux économiques.

A partir de 1985, avec l'ouverture du tunnel du Cadi, arrive dans le massif pyrénéen un tourisme de masse, étroitement lié au phénomène commercial et à l'amélioration généralisée des communications. Il faut rappeler que la Catalogne s'est considérablement enrichie durant les années quatre-vingt, et que cette tendance persiste aujourd'hui malgré deux dévaluations de la peseta et un renforcement du chômage, toutefois bien plus faible que celui du reste de la péninsule. La richesse mesurée par le Produit Intérieur Brut par habitant a augmenté considérablement du fait d'une forte croissance 19 . Le taux de chômage est, quant à lui, passé de 22% en 1984 à 14,3 % en 1990, puis à Il % en 199220. L'évolution du niveau de vie s'est accompagnée d'une importante urbanisation avec une occupation privilégiée du littoral: en 1991, 81 % de la population catalane est urbaine21. Il y a donc à la fois émergence de nouvelles couches sociales barcelonaises consommatrices de loisirs et de culture, et une demande importante pour les espaces naturels. On assiste, en outre, à une progression importante du nombre des skieurs, de l'ordre de 10 à 12 % par an, qui devrait se stabiliser d'ici à la fin de siècle. Les cadres et dirigeants formant 16 % de la population active en Catalogne, de plus 59 % de la population totale a moins de 40 ans en 1991: le touriste catalan est souvent jeune et possède de forts revenus.
19 En 1987 le P.I.B. par 1991 celui-ci est passé l'Economia, Programa Barcelone, Generalitat de habitant en Catalogne est de 54 710 francs. en à 70 270 francs (source: Departament de de desenvolupament Economic 1992-1995, Catalunya, 1991).

D Direction des politiques Régionales de la Communauté européenne, Evolution prospective des régions de la Méditerranée-Ouest, Europe 2000, Luxembourg, Office des publications officielles des Communautés européennes, 1995, et Departament de l'Economia, Programa de desenvolupament Economic 1992.1995, Barcelone, Generalitat de Catalunya, 1991. 21 Source: Institut d'Estadistica de Catalunya. 41

Barcelone joue, bien évidemment, un rôle économique déterminant en fournissant, et de loin, le plus fort contingent touristique: "en multipliant l'attraction des flux touristicorésidentiels en provenance de la métropole par la comarca, accélère la conversion de Barcelone en pôle urbain de référence pour la Cerdagne"'12. Par ses actions, les autorités barcelonaises, catalanes et même espagnoles, tendent, sciemment, à renforcer ce processus. Ainsi peut-on noter les conditions particulières consenties pour l'accès, par train, aux pistes de ski de La Molina et de La Masella23. De plus, l'on constate dès le milieu des années quatre-vingt, la prolifération de refuges de montagne qui sont la propriété d'associations ou de groupements sportifs de l'aire métropolitaine barcelonaise, et destinés à l'usage exclusif de leurs membres24.Les cultures pyrénéennes génèrent donc des enjeux économiques. Ces dernières années, une série d'expériences sur la gestion et le développement du patrimoine pyrénéen a été menée sur place, dans le territoire concerné. Dans les différentes contrées pyrénéennes se sont mis en marche des projets de musées, d'écomusées, de centres d'interprétation et de gestion, afin de dynamiser et de participer, autant à la conservation et à la diffusion de leur patrimoine, qu'au développement économique et social de l'environnement et de la population.
'12 T.A.U. Planificacion Territorial, Problemas y oportunidades en areas singulares de la frontera hispano-francesa significativamente afectadas por la supression de esta, p. 270, Instituto dei Territorio y Urbanismo, Madrid, M.O.P.U., 1991. 23 L'accès à La Molina peut se faire de deux manières, par la route via l'axe du Llobregat mais aussi par un service ferroviaire particulier, la tren blanc (train blanc). Il s'agit d'une relation dominicale. Le prix du billet, très faible par rapport au marché, comprend, sur réservation, le voyage, le forfait ski et un séjour à la station de La Molina. Le trajet, direct, est de trois heures contre près du double par les autres trains. ;}I Servei d'accio comarcal, La Cerdanya : Projecte de pIa comarcal de muntanya: Diagnosi, p. 213, Direccio General de Planificacio i Accio Territorial, Barcelone, Generalitat de Catalunya, 1987. 42