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ETAT DES LIEUX DE LA CREATION EN EUROPE

De
224 pages
A l'aube de l'an 2000, qu'en est-il de la création en Europe ? Pour tenter de répondre à cette question, le politologue a sillonné le continent de la Russie à la Grande-Bretagne, de la Suède à l'Italie, pour engager le dialogue avec des artistes et des responsables culturels, des critiques et des politiques. L'auteur dégage les principaux enjeux pour l'avenir, mettant en lumière les nombreuses forces dont les tensions et les équilibres définissent le paysage culturel.
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" ETAT DES LIEUX DE LA CRÉATION EN EUROPE

Le tissu culturel déchiré

@ L' Hannattan, 1998 ISBN: 2-7384-7056-4

Joost Smiers

ÉTAT DES LIEUX DE LA CRÉATION EN EUROPE
Le tissu culturel déchiré

Préface d'Ignacio Ramonet

L'Harmattan 5-7,rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

L 'Harmattan

Inc.

- FRANCE

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Ce livre est publié dans la collection « La Librairie européenne des idées» avec le concours du Centre National du Livre.

Sommaire

Note de l'auteur
Préface d'Ignacio Ramonet Introduction - hors des sentiers battus - confrontations - des gens qui écoutent encore - les arts: des formes spécifiques de communication - dix ans pour cent cinquante mètres 1. Les processus de la création artistique et les fissures - des œuvres qu'on ne laisse plus mûrir - l'équipement culturel des artistes - par haine ou par amour

9 11 17 17 18 22 23 25 29 29 30 33 36 39 39 40 43 45 49 49 50 53 55 55 55 58

- les fentes

2. L'environnement de l'art - la demande publique pour l'art, la puissance artistique - stimuler le processus artistique - un lieu pour grandir - les artistes et le public ont un besoin urgent de critiques 3. La commande des œuvres d'art - un dialogue productif -l'ornementation: la langue oubliée des symboles - des environnements séduisants 4. Les arts: dépositaires et producteurs de significations culturelles - production, construction, reproduction, reconstruction - trouver un chemin à travers la clameur et la confusion - saturés, dépassés

5

5. Apprendre le discernement

- les industries culturelles - des lieux pour disséquer l'audiovisuel - apprendre le discernement - la passion de communiquer avec le public - les ordinateurs et la démocratisation
6. Reconnaître des qualités dans une culture autre
- zéro femme, quatorze hommes - la dénégation du processus colonialiste - trouver des qualités dans une culture autre

63 63 64 66 67 69 71 71 72 74 79 79 81
83 86 88

7. Entre liberté et protection

- au

diable le marché -le mécénat d'entreprise, une source insuffisante pour financer les arts Europe centrale et orientale: le démantèlement des infrastructures culturelles -l'Europe occidentale contre l'Europe orientale et centrale au moins, le droit de communiquer

-

8. La diversité menacée
-l'époque

- berlusconi
- les films

- une échelle massive - la domination du marché -faire
l'événement

n'est plus à l'insularité

européens ne s'exportent plus de l'Europe: des initiatives indipendantes, et

- les festivals
- l'avenir - lents

99 99 100 102 104 105 107 108 110 112 114 117 117 118 120 122 124

-

têtues des réseaux
au démarrage

9. Les artistes travaillent toujours quelque part: les régions

- attiré

- les nationalismes:

par le potentiel

des expressions

artistiques

la revanche de la médiocrité

- une chaîne satellite pour l'Europe de l'Est - l'impact des arts - les artistes travaillent toujours quelque part

6

10. La précarité sociale des artistes contrats complètement distincts dans une seule semaine - la flexibilité: le dumping social la faiblesse des syndicats d'artistes - des conventions collective obligatoires -la sécurité sociale impayée: lafin des droits d'auteur - pas de magie, du travail: sans artistes, pas d'œuvres

-plusieurs -

129 129 132 133 136 138 140 143 143 144 147 148 150 152

11. « Vous ne me demandez

de renoncer

qu'à un seul chapitre...

»

- la perte des illusions - la censure absolue

- l'autocensure
- des

contraintes économiques - l'abondance noie le débat - trop d'artistes?

12. Les villes européennes:

avant de récolter, semer

155 155 159 160 163 170 173 173 174 177 181 184 185 189 189 191 195 207

- la culture dans les villes: renforcer le prestige,
développer des idées -l'espace publique - neuf étés frivoles: 1'« estate romana» - l'art dans les quartiers - les villes moyennes: des viviers remarquables 13. Et le plaisir?

- images

de blessures

et d'horreur

- culture populaire et culture de masse
- à quoi bon? - la dialectique du changement - la force subversive du carnavalesque - dans toute sa complexité

conclusion La beauté s'est brûlé le visage

- la générosité esthétique - plus complexe, plus vulnérable,
Mes partenaires Bibliographie en discussion

plus précaire

7

Note de l'auteur

Ce livre sur la situation de la création en Europe est préfacé par une mise en perspective des enjeux de la démocratie dans le monde écrit par Ignacio Ramonet, directeur de la rédaction du Monde Diplomatique. Pourquoi? Tout simplement, parce que tous deux sont essentiellement liés. L'art, comme la démocratie, implique la diversité. Que se fasse entendre une diversité de voix. Que naisse une multitude d'interprétations d'un même opéra, une diversité de représentations de la vie dans le cinéma, que la danse, la peinture, la littérature et la musique, s'inspirent de sources diverses. Et que finalement une diffusion adéquate réussisse à atteindre les différents publics concernés. La diversité artistique est une composante essentielle d'une démocratie saine. Il est important, donc, de savoir comment certaines formes, certaines idées, certains sentiments sont promus au détriment d'autres. Ces questions-là n'ont rien de neutre. L'idéal démocratique est dévoyé, nous dit Ignacio Ramonet dans les pages qui suivent, où il retrace les étapes et les risques de ce processus. TIest à craindre que la culture y participe et en pâtisse. D'où ce livre. Joost Smiers

Préface

L'idéal démocratique dévoyé par Ignacio Ramonet
Jean-Jacques Rousseau affirmait que la démocratie «est un gouvernement si parfait qu'il convient aux dieux et pas aux hommes ». Dans la mesure où il y a peu d'espoir que les hommes deviennent dieux dans un proche avenir, faut-il se résigner à disposer d'une démocratie de plus en plus imparfaite? Où l'idéal républicain ne cesse d'être dévoyé et perverti. La plupart des grands défauts du système démocratique ont été, depuis longtemps, identifiés et critiquésl. Non seulement par ses adversaires les plus acharnés, mais aussi par ses défenseurs les plus lucides qui savent ce système heureusement perfectible. A la veille d'entrer dans le troisième millénaire, la question de l'aggiornamento démocratique, de la réforme de ce modèle, se pose de manière nouvelle. Et urgente. Une architecture politique conçue, pour l'essentiel, au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, en Angleterre, aux EtatsUnis et en France sur la base des exemples antiques grec et romain, a nécessairement besoin d'une refondation. Certes, des modifications, parfois capitales (comme l'abolition de l'esclavage, la fin du suffrage censitaire, le vote des femmes), ont été apportées, mais chacun sent bien que le système est usé, qu'il tourne en rond et s'éloigne des préoccupations des citoyens. Ceux-ci sont de plus en plus nombreyx à réclamer une «démocratie radicale» dans laquelle l'Etat de droit et les droits de la personne seraient enfin scrupuleusement

1

scrutateur;

On lira à cet égard, avec bonheur, !talo Calvino, coll. Points, n° 346, Seuil, Paris, 1997.

La Journée

d'un

Il

respectés2. TIsestiment le moment venu de cette réforme alors que les sociétés développées sont soumises à la violence d'un phénomène pour ainsi dire inédit: le choc simultané d'une triple révolution, technologique, économique et sociologique3. La révolution des technologies informatiques voit le remplacement du cerveau humain (du moins d'un nombre de plus en plus important de ses fonctions) par l'ordinateur. Cette «cérébralisation générale» des outils de production (aussi bien dans l'industrie que dans les services) est accélérée par l'explosion des nouveaux réseaux des télécommunications. La productivité s'emballe, des métiers disparaissent, le chômage et la précarisation de l'emploi explosent. Dans le champ économique, le phénomène dominant est la mondialisation, c'est-à-dire l'interdépendance de plus en plus étroite des économies de nombreux pays. Elle concerne surtout le secteur financier qui domine, de loin, la sphère de l'économie. Fonctionnant selon des règles qu'ils sont seuls à se fixer, les marchés financiers sont désormais en mesure de dicter leurs lois aux Etats. Enfin, dans le domaine sociologique, les deux précédentes révolutions mettent en crise le concept de pouvoir. Naguère vertical, hiérarchique, autoritaire, il devient de plus en plus horizontal, en réseau et (grâce aux techniques de manipulation médiatique) consensuel. Ce changement affecte tout particulièrement, dans son identité et son exercice, le pouvoir politique. Il faut ajouter à cela, au sein de l'Union européenne, la double érosion de l'Etat par les transferts de souveraineté; en amont, vers l'Union européenne, et en aval, vers les régions. Dans ce contexte, comment la démocratie ne perdrait-elle pas une partie de sa crédibilité? Les citoyens ne peuvent plus intervenir efficacement, par leur vote, dans des domaines décisifs, désormais placés hors de leur portée. L'économie, notamment, est de plus en plus déconnectée du social et ses
2

Lire Jürgen Habermas, Droit et démocratie, Gallimard, Paris, 1997; et

Jürgen Habermas & John Rawls, Débat sur la justice politique, Cerf, Paris, 1997. 3 Lire Ignacio Ramonet, « La planète des désordres », Manière de voir, n° 33, février 1997. 12

décideurs refusent d'assumer les conséquences (chômage, paupérisation, exclusions, fracture) provoquées par l'adoption du dogme de la mondialisation. En favorisant, au cours des deux dernières décennies, le monétarisme, la déréglementation, le libre-échange global, le libre flux de capitaux et les privatisations, des responsables politiques ont favorisé le transfert de décisions capitales (en matière de souveraineté, de sécurité, d'investissement, d'emploi, de santé, d'éducation, de culture, de protection de l'environnement) de la sphère publique à la sphère privée. Et permis que les nouveaux «maftres du monde» ne se soumettent pas au suffrage universel. Les décisions de ces derniers et leurs conséquences (en matière d'emploi, de culture ou d'environnement, par exemple) échappant au contrôle du « peuple souverain ». Le même phénomène est observable à l'échelle de la planète. Naguère, tout projet d'instauration démocratique était combattu par les tenants du capital, alliés le plus souvent aux appareils de répression (armée, gendarmerie, police). Les exemples foisonnent de régimes démocratiques abattus parce qu'ils voulaient réduire les inégalités en répartissant plus équitablement la richesse. Parce qu'ils s'apprêtaient à nationaliser (mettre au service de la nation) des secteurs stratégiques de l'économie. La démocratie signifiait alors la domination de l'économie par le politique, pour le bénéfice des citoyens. A l'heure actuelle, l'inverse domine; En Amérique latine comme en Europe de l'Est et dans les Etats nés de l'implosion de l'URSS, en Afrique comme en Asie du Sud-Est, les «transitions démocratiques» sont innombrables. Au point que la démocratie, rarissime il y a à peine vingt ans, est devenue le régime politique le plus répandu. Mais partout, démocratisation rime maintenant avec désétatisation, avec privatisations; et souvent avec spéculation et corruption. Partout, la cohésion sociale continue de se lézarder. Au sommet, se renforce une caste de plus en plus aisée (en France, par exemple, 10 % des foyers détiennent 55 % de la fortune nationale; et on peut affirmer que «deux cents

Cf. «Les Nouveaux maîtres du monde », Manière de voir, n° 28, novembre 1995. 5 Lire Richard Lacayo, «But Who Has the Power? », Time, 17 juin 1996. 13

4

gérants» contrôlent le destin de la planète)6. En revanche, vers le bas, les poches de pauvreté s'élargissent. De nombreux citoyens marginalisés, pauvres, ne sont plus en mesure d'exercer les droits que la démocratie, formellement, leur reconnafe. Les recours démocratiques sont désormais impuissants à corriger les nuisances des marchés financiers. ,Les banques centrales étant devenues indépendantes, les Etats se sont volontairement privés des armes permettant de freiner les flux de capitaux et de s'opposer à l'action des spéculateurs. Ils acceptent d'obéir à des logiques étrangères aux nécessités sociales de la collectivité. Les citoyens savent clairement qui détient la réalité du pouvoir. Selon une enquête, 64 % des personnes interrogées

estimaient que « ce sont les marchés financiers qui ont le plus
de pouvoir aujourd'hui en Frances », devant «les hommes politiques» (52 %) et « les médias » (50 %). Dans la plupart des grandes démocraties, à peine élus, les exécutifs renient leur propre programme et appliquent les consignes générales définies par des organismes supranationaux (non élus) comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, l'Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) ou l'Organisation mondiale du commerce (OMC). En Europe, de surcroît, les quatre critères de convergence imposés par le traité de Maastricht aux pays candidats à la monnaie unique (déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB, dette publique brute inférieure à 60 % du pm, taux d'inflation inférieur à 3 %, et taux d'intérêt à long terme inférieur à 7,5 %) exercent une véritable dictature. Certains dirigeants affirment, malgré tout, croire encore en l'autonomie du politique. Par exemple, M. Philippe Séguin (RPR), a récemment revendiqué «la primauté du politique» face à « un marché qui semble être le nouveau maître du jeu, s'imposant à nos sociétés à la faveur de la mondialisation ». Ce marché, a-t-il ajouté, est une «puissance anonyme, aux desseins mystérieux, dont on parle comme d'une personne, à
6

Lire Frederic F. Clairmont,

«Ces

200 sociétés

qui contrôlent

le
21

monde », Le Monde diplomatique, avril 1997. 7 Lire René Lenoir, « La démocratie au péril de la finance », Le Monde, février 1995.
8

Le Monde, 18 décembre 1996. 14

qui on attribue les pouvoirs les plus impressionnants, à qui l'on prête une rationalité indépassable, et est en train, ni plus ni moins, de s'imposer contre la démocratie », laquelle se trouverait désormais placée « sous la menace d'un capitalisme totalitaire9 ». Mais trop de dirigeants, au nom des principes ultralibéraux, continuent de réclamer des «efforts d'adaptation» et se résignent à l'impuissance du politique. Certains rêvent d'un gouvernement purement gestionnaire, technocrate, et considèrent, en fait, les élections comme une gêne, une perte de temps. Une telle capitulation aggrave, au Sud comme au Nord, les injustices. Partout les inégalités se creusent à mesure qu'augmente la suprématie des marchés. En Europe, dans son fonctionnement ordinaire, la démocratie tourne le dos aux fondements du contrat social, et accepte l'apparition de presque dix-huit millions et demi de sans-emploi e( de cinquante millions de pauvres... Dans certains Etats « démocratiques» se construit, sous nos yeux, une société de rentiers doublée d'une société d'assistés... Cette injustice n'est pas toujours dénoncée, les grands médias de masse manquant parfois de lucidité ou d'audace pour le faire. Et les techniques de manipulation des esprits (qui permettent d'imposer subtilement les consensus) ont fait, dans les régimes démocratiques, d'inquiétants progrès contre lesquels, dès 1958, Aldous Huxley nous mettait en garde: «A la lumière de ce que nous avons récemment appris, écrivait-il, il est devenu évident que le contrôle par répression des attitudes non conformes est moins efficace, au bout du compte, que le contrôle par renforcement des attitudes satisfaisantes au moyen de récompenses et que, dans l'ensemble, la terreur en tant que procédé de gouvernement rend moins bien que la manipulation non violente du milieu, des pensées et des sentiments de l'individu1o ». On peut ajouter à ces déraillements: le défaut de représentativité réelle des «élus du peuple» ; la tendance de nombreux gouvernants à mépriser le Parlement et à préférer les grands médias pour s'adresser aux citoyens; le poids scandaleux des groupes de pression; l'impuissance du
9

10

Le Monde, 8 janvier 1997. Aldous Huxley, Retour au Meilleur des mondes, Pocket, n° 1645, Paris, 1996, p. 11.

15

pouvoir judiciaire; et la montée de la corruption dans la classe politique. Est -il étonnant que de plus en plus de citoyens dénoncent la démocratie comme une «imposture» ? Qu'ils la considèrent trahie et confisquée par un petit groupe de privilégiés?

16

Introduction

hors des sentiers battus

Après de nombreux voyages en Europe, après une longue exploration des conditions sociales et culturelles de l'art, je reviens à Amsterdam où je vois un spectacle du comique britannique Ken Campbell. Sa façon de jongler avec les histoires, la richesse de sa langue, ses associations apparemment arbitraires et ses mouvements à la fois simples et pleins d'imagination correspondent parfaitement à ma propre recherche de plaisir, aux joies que je trouve à l'anarchie et à mes propres tentatives de faire émerger un ordre à partir des confusions culturelles, sociales et politiques auxquelles je suis confronté. Pourquoi Ken Campbell me fascine-t-il tant? Peut-être parce que je ne me sens pas abusé ou dupé par ses numéros. C'est un artiste qui travaille hors des sentiers battus. Dans ses spectacles, il évite les arguments massues, se passe d'effets compliqués ou sophistiqués et ne se contente pas de facilités. Il est encourageant de trouver partout en Europe des artistes, chorégraphes, musiciens, cinéastes, plasticiens et écrivains qui continuent à créer ces formes spécifiques de la communication que sont les oeuvres d'art, avec la même intégrité que Ken Campbell et avec une persévérance et une rage comparables aux siennes. Cette vitalité culturelle est bon signe. Ces artistes constituent notre première ligne de défense contre l'exploitation laxiste et dangereuse de la langue, contre l'abus cruel des images et la triste dégradation de la musique en fond sonore. Pour tous ces créateurs courageux et intéressants, le temps est à l'orage en Europe. TI y a de quoi s'alarmer. Dans les textes qui suivent, j'essaie de décrire ce ciel sombre et menaçant qui plane sur les arts en Europe, sans pour autant oublier les raisons d'espérer.

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confrontations J'ai commencé cette exploration au début des années 90, au moment où le continent européen épousait le néoIibéraIisme économique comme «seule option concevable ». Après la rigidité communiste, la solution d'un marché libre et sans entraves semblait s'imposer en Europe centrale et orientale. A l'Ouest, le chemin de Maastricht devait déboucher sur une vaste zone de libre-échange en Europe occidentale. Dans cette réserve de centaines de millions de consommateurs dévolue aux multinationales, les questions sociales et cuIturelles devenaient de moindre importance. II était clair que ces évolutions de part et d'autre du rideau de fer seraient lourdes de conséquences pour la création, la diffusion et la réception des arts, mais encore fallait-il savoir quelles conséquences. On comprendra que je n'étais pas le seul à me faire du souci pour le maintien de la pluralité artistique en Europe. Tout le monde pouvait comprendre que l'uniformisation de la production culturelle n'allait pas dans le sens d'une plus grande subtilité culturelle. Mais ce genre de remarques générales ne nous aide pas à avancer. Je voulais savoir quelles étaient les grandes forces sociales, politiques et culturelles qui déterminaient la création, la diffusion et l'utilisation des arts, et je voulais en mesurer les effets. Au fil de mes lectures et de mes conversations avec des artistes et animateurs artistiques, ainsi qu'avec des hommes politiques et des critiques concernés par les arts, j'ai pu mieux comprendre et jauger les changements attendus par ces acteurs culturels. De 1990 à 1994 je me suis rendu à Lisbonne, Genève, Zurich, Barcelone, Paris, Bonn, Hambourg, Copenhague, Stockholm, Malma, Brême, Prague, Bratislava, Brno, Bruxelles, Gand, Londres, Manchester, Leicester, Berlin Est et Ouest, New York, Toronto, Hongkong, Budapest, Rome, Helsinki, Kiev, Bucarest, Bologne, Munich, Strasbourg, Los Angeles, Moscou, Amsterdam, la NouvelleOrléans et Washington. Mes partenaires en discussion ont partagé avec moi les problèmes qu'ils avaient à résoudre chaque jour. En même temps, je me suis confronté à des phénomènes qui restent cachés derrière le tohu-bohu quotidien mais dont il faut tenir compte si on veut comprendre le climat artistique. Prenons le cas de tout ce bruit tant sonore que visuel qui rend encore

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plus difficile toute tentative de communication. En contreimage, je me souviens des actrices qui jouaient Savannah Bay de Marguerite Duras, au Malmo Konsthall. Elles mettaient une grande conviction à exprimer la quasiimpossibilité de partager des sentiments profonds, même avec des proches. J'en savoure encore chaque mot, chaque geste, mais surtout le silence qui s'était établi entre ces deux personnages qui essayaient de communiquerl. La création, la diffusion et la réception de l'art méritent d'être libres. Mais les processus artistiques ne sont jamais totalement autonomes. Les arts ne prospèrent que s'ils sont entourés de soins, de protections et de critiques. TI faut concilier liberté et protection, trouver entre ces deux pôles l'équilibre nécessaire à la création de l'art, tout en évitant les écueils du pédantisme ou du laxisme. Cette idée revenait comme un leitmotiv au cours de mes discussions avec des artistes, des animateurs artistiques, des critiques et des hommes politiques. On ne peut pas parler de liberté sans prendre en considération tout ce qui la menace. Dire qu'il n'y a plus de censure en Europe serait exagéré. Index on Censorship fait état de pays en Europe orientale et centrale où la liberté d'expression artistique reste - ou est devenue - impossible. Parmi les réfugiés venus de ces zones on compte de nombreux artistes. TI faudrait leur donner les moyens de poursuivre leur travail dans les pays européens libres, car ces artistes représentent des forces vives qui peuvent aider à bâtir des sociétés humaines et démocratiques dans leur pays, une fois ceux-ci sortis de leurs conflits. Dans les pays de l'ancien bloc communiste, les artistes et les animateurs artistiques ont découvert que la liberté n'est pas un concept absolu, quoique leur en ait dit l'Occident libre. D'ailleurs, que se passe-t-il dans cet Occident «libre»? L'autocensure est partout, mais il est tabou d'en parler. De nombreuses formes et raisons d'autocensure ont existé dans toutes les sociétés et à toutes les époques. L'idée de l'artiste libre est un mythe. Les artistes subissent des contraintes économiques qui viennent s'ajouter à la pression idéologique de leur environnement.
Il s'agit des actrices Hanna Landing et Annika Olsson représentation de février 1991.
1

dans une

19

Le besoin d'attirer un public de masse afin de récupérer des investissements massifs étouffe la diversité artistique. Une question qui jalonnait mes voyages concernait l'effet des autoroutes de l'information: combien de place celles-ci laisseront-elles à la diversité des formes d'expression? Nous avons besoin des confrontations qu'engendre l'art afin de rester vigilants face aux grandes questions liées au maintien de la démocratie. Il est tragique de voir que les institutions et les acteurs artistiques propices au pluralisme ont de moins en moins les moyens d'assurer une diffusion efficace aux diverses formes de création, ainsi que la publicité dont celles-ci ont besoin. Plus tragique encore est le manque d'intérêt pour ces problèmes de diffusion. Ainsi, toute une série de beaux films portugais faits avec une grande tendresse, peinent à rencontrer leur public tandis que, soir après soir, le câble nous sert à la louche des films creux et mal interprétés. S'il ne faut pas avoir peur de la grande distribution culturelle, on remarquera avec tristesse que la plupart des oeuvres diffusées de cette manière le sont dans la quasi absence de discussion ou de débat critique. Ce silence assourdissant devant ce qui surgit dans le domaine public et sur nos écrans m'amène à conclure que notre morale publique est viciée. Il m'a fallu un effort énorme pour pouvoir analyser avec mes partenaires en discussion les plaisirs dégradés que déversent sur nous les industries culturelles. Après tout, nous sommes bien capables de trouver des mots pour décrire nos désastres écologiques. Peut-être que la pollution de l'environnement culturel est simplement trop énorme pour que l'on s'en préoccupe. Peutêtre pensons-nous que ce n'est pas la peine. Les publicitaires mesurent bien les effets de leurs oeuvres: et nous, devonsnous rester aveugles aux effets de l'entertainment ? Dans un monde où les décisions deviennent de plus en plus complexes, il nous faut des individus qui soient capables de distinguer entre le bien et le mal autrement que sur une calculette informatique. Les arts, justement, ont trait à des aspects fondamentaux des émotions et de la réalité. Comme l'ont souligné nombre de mes interlocuteurs, il faut faire en sorte que l'apprentissage de la sensibilité et du discernement artistiques soit bien ancré dans notre système éducatif.

20

Pourquoi, depuis l'émergence du modernisme et du nouveau réalisme, avons-nous si peu de plaisir à regarder notre architecture? Comment se fait-il que nous portions aux nues le postmodernisme quand le plus souvent il ne produit que des blockhaus agrémentés ici et là d'un triangle, un arc ou une diagonale? Il me semble que l'aménagement et le design ont peu profité de la démocratie. Ce sont les classes dominantes qui déterminent les sentiments à exprimer dans la pierre des façades. Il en a toujours été ainsi. La classe ouvrière, nous le savons, n'a réussi à devenir dominante nulle part en Europe. Les groupes financiers sont les grands commanditaires des nouvelles constructions. Ils le sont depuis des siècles, sauf que, désormais, les idéaux qu'ils transmettent ne vont pas plus loin que le bilan du dernier trimestre. Hélas, l'esthétique n'est pas mieux traitée dans tous ces hangars qui abritent les autres grands mécènes de l'époque, les bureaucraties anonymes. Si nous voulons redonner à l'architecture cette richesse plastique qui peut nous réjouir, réconforter et stimuler chaque jour pendant des années, alors il faudra reparler d'un certain nombre de questions: le dialogue productif entre la commande, l'architecte et l'artiste plastique; la beauté et la signification philosophique de l'ornementation; la capacité des nouvelles technologies de libérer l'industrie de la construction des matières et des pratiques standardisées. Surtout, le désir d'une architecture plastiquement riche permettra aux artistes d'intervenir à nouveau dans la vie publique. Historiquement, une partie de la création et de la diffusion artistiques s'est toujours appuyée sur un financement dont les critères n'étaient pas entièrement ceux du marché. On peut le comprendre, car le prix des matériels ainsi que les dimensions et la nouveauté de la réalisation rendaient (et rendent) ces créations non-viables en termes du seul marché. Outre le rôle financier joué par le gouvernement, bon nombre de mes interlocuteurs estimaient que c'était aux administrations locales et aux responsables de la culture de créer un climat culturel propice dans leur région en persuadant des artistes de venir y travailler, en leur fournissant les équipements appropriés, en soutenant les jeunes créateurs de talent, et en apportant de la cohérence à des initiatives disparates de façon à augmenter la vitalité 21

artistique et à faciliter la capacité des arts à communiquer avec un public élargi. La Commission européenne semble peu encline à penser l'Europe en tant qu'espace culturel. Reste que le nouveau paragraphe culturel dans le traité de Maastricht, l'article 128, oblige l'administration bruxelloise à tenir compte de la dimension culturelle et artistique dans l'élaboration de sa politique. En analysant cet article 128, il faut bien se demander si les artistes pourront vivre de leur travail dans cette nouvelle Europe, ou si l'hostilité du marché contraindra certains d'entre eux au statut d'amateur. TI y a quelques années, la Commission a formulé la directive Télévision sans Frontières qui permettait aux opérateurs de télévision d'évoluer et de grandir. Ne serait-il pas possible d'élaborer une directive offrant aux artistes dans la branche audiovisuelle et ailleurs une protection et une sécurité sociale meilleures? des gens qui écoutent encore Les faits que j'ai pu constater en Europe m'ont-ils rendu pessimiste? Non. D'abord, le pessimisme n'est pas dans mon tempérament. Mais surtout, ce ne sont ni le pessimisme pur ni l'optimisme sans bornes qui nous permettront de relever le défi de ces réalités complexes. Au lieu de se vautrer dans un pessimisme culturel passif ou de se prélasser au soleil d'un optimisme facile, il serait plus productif de nous concentrer sur ce que nous pouvons réellement faire - en somme, de reprendre la célèbre devise de Gramsci: «pessimisme de l'intellect; optimisme de la volonté ». Les pratiques culturelles ainsi que les conflits et les potentiels du moment constituent la base de départ incontournable de nos prochaines décisions, interventions et activités dans la sphère artistique. Il est encourageant que tant d'artistes rejettent l'insouciance qui caractérise notre culture «jetable ». Tous les essais de ce livre sont parsemés de descriptions montrant le soin qui peut ou - dans bien des cas - devrait entourer la création, la dissémination et la réception de l'art. Mais ceci n'est pas un livre de recettes. Chaque oeuvre d'art qui se mérite a besoin d'attentions, de soutien et d'accompagnement critiques particuliers, et cela à chaque étape de sa création, élaboration, 22